Le reste du monde, ce lieu angoissant

Le film Jason Bourne (dont je reparlerai en détail ailleurs) s’ouvre sur une scène de boxe brutale située dans la ville grecque de Tsamantas, non loin de la frontière albanaise. Vieux pick-ups, routes de terre désertique et poussiéreuse, inquiétants orientaux qui ne savent s’exprimer que par des aboiements inintelligibles et semblent surexcités à l’idée de faire des paris illégaux sur des costaux qui battent torse-nus.

Dans tout le film, les foules ne s’expriment qu’en aboyant et en gesticulant de manière erratique, à la manière des personnages non-joueurs des jeux vidéo, qu’elles se trouvent à Tsamantas, Athènes, en Islande, à Berlin ou à Londres. À Las Vegas ou à Washington, en revanche, les humains sont doués du don de parole ou au moins capables d’agir autrement qu’en essaim1.

Je dois dire qu’un des points que j’ai apprécié dans les deux premiers (et seuls bons) films de la série Jason Bourne (La mémoire dans la peau/La mort dans la peau) était le rapport entre des espions paranoïaques qui s’affrontent et le commun des mortels, complètement inconscient de côtoyer ce monde parallèle. Mais dans celui-ci, la situation se renverse . Les espions n’y sont plus des automates2 lancés à la poursuite du héros au milieu d’une foule innocente, mais des individus libres, dotés de motivations individuelles (survivre, se venger, contrôler, aider, découvrir une vérité,…) traversant un monde hostile ou personne d’autre qu’eux ne semble capable de penser par soi-même.

Revenons au village de Tsamantas (Τσαμαντάς). Celui-ci existe bel et bien. Sa population ne dépasse pas la centaine de personnes. Depuis ses montagnes on aperçoit l’Albanie, mais aussi, à l’Ouest, l’île de Corfou. Les photographies de Tsamantas que l’on trouve en ligne renvoient une image passablement différente de celle qui est véhiculée dans le film :

On trouve des plateaux arides dans les Balkans, mais ces scènes du film Jason Bourne a plus vraisemblablement été tourné en Espagne ou dans le Nevada (les deux lieux ont servi au tournage). Quand à la ville d’Athènes et ses émeutes anti-finance (ahurissantes : chaque coin de rue est occupé par des gens dont l’unique occupation est de jeter des cocktails Molotov), elle a été « reconstituée » à Santa Cruz de Tenerife, dans les îles Canaries.

Voici un film qui ne nous apprend rien sur les pays que son héros est censé traverser et qui nous offre l’image d’un monde indéchiffrable, barbare et menaçant, où les seules personnes capables d’agir de manière individuelle sont des étasuniens3.
Bien entendu, les Étasuniens ne sont pas seuls à se faire des idées absurdes sur le reste du monde4, et sans doute aussi sur les États-Unis. Mais à l’ère du « village global », on pouvait espérer un peu mieux.

  1. J’ai été frappé aussi par une scène située en plein-air, à Paddington Plaza (Londres), où le déclenchement de deux sirènes d’alarme dans les immeubles suffit à provoquer un mouvement de panique assez absurde. []
  2. Pour ceux qui ne sont pas familiers de la série, Jason Bourne fait partie d’un groupe d’agents spéciaux dont on a effacé la personnalité et la mémoire pour en faire des assassins aux capacités surhumaines et totalement dénués d’états d’âme. []
  3. Notons aussi la présence d’un hacktiviste Français — j’imagine, vu son nom — nommé Christian Dassault. Cet espèce de Julian Assange est un défenseur fanatique de la transparence, mais même s’il a quelques lignes de dialogue au cours du film, sa manière de réfléchir n’est pas très logique : après avoir tenté de convaincre Jason Bourne de se rallier à sa cause, il profite de la première seconde d’inattention de ce dernier pour tenter de le tuer, sans arme à feu, alors qu’il pourrait deviner facilement que ce mouvement mènera inéluctablement à sa propre mort. []
  4. Qu’on se rappelle de la guerre en Yougoslavie, illustrée au JT avec des vieux paysans des alpes dinariques montés sur leurs ânes… []

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