L’histoire du prophète Élisée

J’ai définitivement su que 2016 était l’année la plus horrible qui ait jamais été avant-hier lorsque ma fille cadette qui se trouvait debout à côté de moi, assis, m’a fait remarquer que les cheveux du dessus de ma tête s’éclaircissaient et qu’on percevait le rose de mon crâne.
Puisqu’il faut toujours échanger les tragédies contre de belles histoires, ça me donne l’occasion de raconter l’histoire du prophète Élisée.

Élisée (Elisha), disciple d’Élie, fut un prophète important, et près de trois mille ans après son temps, on continue de raconter ses miracles : il a ouvert le Jourdain en deux1 en se servant du manteau d’Élie2, a assaini une source polluée en y jetant du sel, a multiplié l’huile pour permettre à une femme de payer ses dettes, a ressuscité un enfant mort, a guéri un chef de guerre syrien de la lèpre (lèpre qu’Élysée a refilée à son serviteur, ce dernier ayant tenté d’extorquer de l’argent au syrien), prophétisé des victoires, des famines, des défaites, la fin de famines, des grossesses,… Il a accompli son ultime miracle un an après son décès, en ressuscitant un homme dont on avait placé le cadavre dans son tombeau3.

Élisée n’a pas fait que des miracles sympathiques, comme le raconte le second livre des rois (2:23-25) :

Il monta de là à Béthel ; et comme il cheminait à la montée, des petits garçons sortirent de la ville, et se moquèrent de lui. Ils lui disaient : Monte, chauve ! monte, chauve ! Il se retourna pour les regarder, et il les maudit au nom de l’Éternel.
Alors deux ours sortirent de la forêt, et déchirèrent quarante-deux de ces enfants.
De là il alla sur la montagne du Carmel, d’où il retourna à Samarie.

Vous avez bien lu : le prophète a demandé à Dieu d’envoyer des ours zigouiller quarante-deux mômes insolents. En ce temps-là, les châtiments corporels et les punitions collectives étaient tolérées.
Bref, Élisée était sympathique, serviable et talentueux, mais il était chatouilleux sur la question de la perte de cheveux.
À bon entendeur salut.

  1. Bien malin qui arrivera à raconter ce qu’ouvrir le Jourdain en deux signifie. []
  2. Élie avait fait le même tour lui-même quelques heures avant, puis avait été enlevé par un « char de feu », laissant Élisée seul avec son manteau. []
  3. On notera que Jésus s’est montré assez dédaigneux envers Élisée, dont il juge le rendement médiocre en termes de miracles : « Et il y avait plusieurs lépreux en Israël au temps d’Élisée le prophète ; et aucun d’eux ne fut rendu net, sinon Naaman, le Syrien. » (Luc 4:27). []

le preacher de l’heure de pointe

Le premier wagon était curieusement vide et j’ai vite compris pourquoi : un clochard était étalé de tout son long sur une banquette du centre de la rame. À l’instant même où je l’ai vu, et malgré un rhume carabiné, j’ai aussi senti pourquoi personne ne lui tenait compagnie.
Le second wagon était en revanche presque plein, à l’exception d’une banquette vide où je me suis assis. Cette banquette faisait face à une autre où étaient assises deux jeunes femmes. L’une portait un niqab gris foncé et des gants en satin noir. Par la fente, on voyait percer de son visage un nez pointu couvert de tâches de rousseur et chaussé de lunettes à forte correction. Sa voisine était mi-élégante parisienne, mi-zonarde. Chacune a passé le voyage avec un smartphone vissé à la main.  À un moment, la jeune femme au visage découvert a signalé un bon parti à sa voisine :

« — Celui-là, il ferait un bon mari pour toi, tu trouves pas ?
— Quoi, le mec à droite, là ?
— Ouais
— T’es folle ! Jamais de la vie ! Dans ton cul ! »

Pour ne pas trahir le fait que j’étais en train de les écouter, je n’ai pas osé me tourner pour voir à quoi ressemblait l’homme proposé.

Au moment du départ du train, un homme est arrivé derrière moi, demandant d’une voix sonore à l’assemblée de lui prêter toute son attention, tout en nous rassurant sur ses intentions qui n’étaient pas de nous demander de l’argent. En effet, même si son compte en banque n’est pas très fourni (« s’il l’était, je vous couvrirais tous de cadeaux »), il était riche d’une richesse plus grande que toutes les autres, l’amour de Jésus que, pour aller vite, il a rencontré en songe et grâce à qui il a notamment décidé de se réconcilier avec le monde entier et de cesser de se masturber devant des productions pornographiques. Il nous a dit son amour pour chacun de nous, que nous ayons on non lu Matthieu:23, que nous soyons chrétiens, musulmans ou athées, que nous soyons ou pas aussi bien disposés envers lui qu’il l’est envers nous.
La jeune femme voilée n’arrêtait pas de glousser, de marmonner, de dire à voix haute des choses telles que : « et moi je vais me mettre à parler d’Allah alors ! ».

Si les voyageurs s’étaient d’abord tus — on n’en voulait pas à leur porte-monnaie et le discours tolérant du prêcheur inclinait plutôt à une certaine politesse —, un voyageur a tout de même craqué après dix minutes d’anecdotes sur telle personne qui avait cessé de dealer grâce à Jésus, tel enfant qui avait à nouveau parlé à ses parents, et autres histoires du genre.

« — Mais ferme ta gueule ! On n’en peut plus ! C’est la troisième fois que je te vois dans ce train en une semaine, on n’en veut plus de tes histoires, tu nous emmerdes ! 
— Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous embêter longtemps, je descends à la prochaine station
— Mais c’est pas vrai ! C’est pas vrai, putain, tu mens, on sait très bien que tu vas pas sortir, on sait que tu restes jusqu’au bout de la ligne, c’est pareil toutes les semaines ! »

Et effectivement, il n’a pas tenu parole.
Derrière moi, un homme et une femme on surenchéri :

« — Il existe pas, ton Jésus, tu racontes n’importe quoi !
— Si on a envie d’aller à la messe on ira dimanche, on va pas prendre le train ! »

Quand je suis sorti, deux stations plus tard, quatre ou cinq personnes insultaient le prophète ferroviaire, lequel continuait imperturbablement à expliquer toutes sortes de choses sur la manière dont les Corinthiens pouvaient guérir de l’addiction envers le sexe.

Télé-prospection poujadiste

— « Oui bonjour monsieur Lafargue je me présente je suis Dominique Lejeune du bureau NL je vous appelle au sujet de l’avis de passage que vous avez sans doute reçu en même temps que votre facture énergétique et que vous avez oublié de nous retourner dans les délais. »

— « Attendez, hein vous êtes qui ? Quoi ? »

— « Alors je vous réexplique, nous sommes le bureau NL et nous faisons le bilan énergétique des logements, nos techniciens sont sur votre commune en ce moment afin de vérifier si votre logement est bien isolé. En effet, si votre maison est bien isolée vous aurez un bonus mais si elle est mal isolée vous devrez payer une écotaxe à cause de madame Ségolène Royal, bienvenue en France monsieur Lafargue ! »

— « Vous travaillez avec quel fournisseur d’énergie, déjà ? »

— « Nous travaillons avec tous les fournisseurs d’énergie, mais nous ne sommes pas les seuls, dans d’autres régions ce sont d’autres sociétés. »

— « Et quel est mon fournisseur, dites-moi ? »

— « Euh… sauf erreur monsieur Lafargue, votre fournisseur est Engie [perdu !]. Vous êtes bien monsieur Lafargue propriétaire de votre logement rue *** à *** ? »

— « Bon, je n’ai reçu aucun papier à remplir avec ma dernière facture, je pense que je l’aurais remarqué. »

— « Ah pourtant vous devriez l’avoir reçu, la seule chose que je vois, c’est que la Poste a pu faire une erreur, ce serait pas la première fois que ça leur arrive, hein, vous savez ce que c’est ! »

— « Bon, je vous laisse, je pense que votre appel est de la publicité et j’ai plein d’autres choses à faire de ma journée, au revoir. »

Le sac au trésor

Sur le quai de la ligne 13, station Saint-Lazare, deux très jeunes femmes rrom tendent la main aux passants qui, pour ne pas les regarder, lèvent le nez le plus haut possible. L’une signale à l’autre un grand sac de boutique de vêtements qui semble avoir été oublié. Les deux femmes s’approchent du mur pour cacher l’objet, puis en inspecter discrètement le contenu. Il y a au moins un foulard blanc à l’intérieur : bonne pioche ! Sans vérifier ce que le sac contient de plus, elles s’engagent dans le premier couloir et disparaissent en moins de deux.
Sans le savoir, elles ont peut-être permis aux voyageurs d’économiser pas mal de temps, puisque leur trouvaille n’a pas eu le temps de devenir un colis suspect nécessitant une intervention des forces de police — comme on dit.

Le haut-parleur, en boucle, explique « qu’en raison d’un pic de pollution, les transports seront à nouveau gratuits toute la journée sur l’ensemble du réseau » et exprime « les excuses de la RATP pour la gène occasionnée ».
Heureusement qu’ils s’excusent, j’avais failli râler : des transports gratuits, non mais alors hein, c’est quoi ce pays ? Taubira démission !