Les Français, les Anglais, et le dessin

Un texte assez intéressant signé par Rodolphe Töpffer, l’inventeur de la bande dessinée, en 1836. Il y compare le rapport qu’entretiennent la France et l’Angleterre au dessin politique.
La description des Français comme peuple des grandes idées inappliquées me semble avoir peu vieilli !

Les Français, quand ils proclament avec tant de complaisance qu’ils sont à la tête de la civilisation et de la liberté en Europe, disent une chose vraie et fausse, ridicule et grave tout à la fois. En tant que remuans, prêts à mettre en feu leur pays et l’Europe, susceptibles par leur bravoure, leurs ressources, leurs armées, d’une force d’action immense et en tant aussi que de toute crise de tout mouvement, de toute révolution, naît un progrès, oui c’est le peuple le plus avancé de l’Europe, celui de qui nous devons attendre le plus de biens ou de maux. C’est le pays où l’on se passionne le plus aisément pour les théories les plus belles, les plus folles, les moins applicables et les moins comprises, car un sentiment généreux mais irréfléchi et sans règle dans son action est l’un des traits, et l’un des traits aimables, du caractère de cette nation : toute étincelle peut mettre le feu à cette étoupe et produire avec de vastes flammes qui éclairent, un vaste incendie qui ravage. En ce sens, oui encore, les Français sont en tête des nations. Mais si par civilisation, si par liberté on entend des principes élaborés, définis, conquis, mis en sûreté, garantis par les lumières universelles, reconnus par tous et pour tous, se développant par eux mêmes sous le patronage de la raison commune et répandant leur bienfaisante clarté jusque dans les autres contrées ; si l’on entend des droits non pas seulement écrits dans une charte mais consacrés aussi par les lumières publiques, non pas dérivés récemment des institutions, mais plus forts que ces institutions mêmes, non pas seulement cités, prônés dans les gazettes, mais appliqués tous le jours et partout ; si l’on entend enfin une nation chez laquelle les lumières sont assez avancées, assez universellement répandues pour que les progrès politiques ou sociaux n’y puissent plus ni rétrograder ni périr, pour qu’ils y soient à l’abri des écarts de la nation comme des invasions du pouvoir, il faut alors, je le crains, quitter la France et passer le détroit, pour trouver cette nation là. Le bras peut-être de la civilisation est à Paris, mais sa tête est à Londres.

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La vitrine d’Aubert, dans la galerie Véro-Dodat, devant laquelle les parisiens se précipitaient dès l’aube pour voir les derniers dessins des publications Philippon comme La Caricature et le Charivari.

(…) Le programme en question considère et avec raison que la principale littérature du petit peuple ce sont les estampes, dont le langage clair, intelligible pour tous, a une action directe sur les imaginations et tout particulièrement sur celles qui sont neuves, point encore blasées par l’habitude des jouissances ou des émotions qui dérivent des ouvrages de l’art. Ce genre de littérature très perfectionné en Angleterre l’est peu encore en France, où il a d’ailleurs été employé jusqu’ici bien plus à faire ressortir les ridicules, à battre en brèche les partis les renommées ou les mœurs, qu’à appuyer auprès des masses des idées favorables à leur bonheur ou à leur moralité. De plus, dans cette sorte d œuvres, les artistes français sont en général portés à outre-passer le but en voulant l’atteindre. S’ils se proposent de mettre en action un principe de vertu, de morale ou de conduite, ils nous montrent des personnages si niaisement parfaits ou si gratuitement monstrueux que le principe perd quelque chose à être présenté de la sorte ; et d’autre part, s’ils emploient le ridicule, c’est avec si peu de discernement et de retenue qu’en s’attaquant aux individus ils ébranlent les principes eux mêmes. À ne prendre pour exemple que le recueil très spirituel et très répandu de la Caricature1, qui ne conviendra que les lithographies de ce recueil ont au moins autant contribué à déconsidérer tout gouvernement toute autorité publique en général qu’à ridiculiser les membres actuels du gouvernement français ? En Angleterre, où les principes politiques et sociaux sont depuis long-temps universellement reconnus et en dehors de toute atteinte, où les partis combattent sur un terrain solide et limité, la caricature peut impunément se livrer aux plus hardies attaques contre les personnes ; mais en France, où tout est incertain, vacillant, où il y a plus de lumières que de principes établis, et plus de passions peut être que de lumières, ces représentations ne sont rien moins que propres à hâter les progrès de la nation2.

Rodolphe Töpffer, Réflexions à propos d’un programme, in Bibliothèque universelle de Genève, janvier 1836

  1. Ce journal, créé par Charles Philippon, a été durement frappé par la censure de Louis-Philippe à partir de septembre 1835, soit moins de six mois avant la parution du texte de Töpffer. On considère généralement que l’âge d’or de la presse satirique française correspond aux cinq premières années d’existence de La Caricature. []
  2. Je ne suis pas sûr de ce que veut dire l’auteur avec cette dernière phrase, qui contredit un peu ce qui précède, enfin tout dépend de ce qu’il entend précisément par « les progrès de la nation ». []

Une réflexion sur « Les Français, les Anglais, et le dessin »

  1. C’est sûr que vue de Suisse, la France du XIXe siècle devait sembler bien instable et remuante, avec ses incessants changements de régimes… On avait déjà eu en moins de 50 ans la monarchie absolue, la révolution, le directoire, le consulat, le premier empire, la restauration et la monarchie de juillet. C’est sûr qu’en Angleterre c’était moins violent.

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