Brève incursion dans un monde de cruauté

Tard la nuit dernière, j’ai vu circuler une foule de tweets évoquant une jeune femme dont la vie, nous était-il dit, s’est effondrée, une jeune femme promise à un suicide imminent, à cause de Twitter. La prédiction d’un suicide était confortée par de nombreux micro-canulars d’annonces de décès, en forme de messages censément envoyés par la famille ou d’articles de presse, tous plus mal écrits les uns que les autres1.
Ces tweets, qui plaignaient ou prenaient la défense de la jeune femme, pour la plupart, contenaient aussi souvent son nom complet, permettant à tout un chacun, en quelques secondes, de trouver la raison de l’agitation, à savoir une photographie indiscrète « snapée » (envoyée sur Snapshat — j’ai découvert cette expression pour l’occasion).
J’ai tenté de reproduire cette photographie sous la forme d’un dessin qui me permet de montrer la scène sans qu’on puisse en identifier les protagonistes — je n’ai jamais été doué pour rendre les figures ressemblantes, le risque est improbable :

salledebains

Dans une salle de bains, deux jeunes gens sont visiblement surpris lors d’ébats charnels. Ils réagissent différemment à l’irruption d’une personne2. Le garçon affiche un sourire satisfait, tandis que l’expression de la jeune femme évoque la surprise et l’effroi, elle semble désemparée.

Sur l’image, on peut lire, suivi de smileys, le texte « Wshhhhhhh », que j’interprète ici comme une interjection d’encouragement adressée au jeune homme. Cette image me fascine à cause de cette différence d’expression qui sépare les deux visages, que je cherche à interpréter : est-ce que le jeune homme a participé à l’organisation d’un traquenard, ou bien est-ce que l’iniquité avec laquelle la sexualité est considérée, selon qu’il s’agisse de la sexualité d’un homme ou d’une femme3, suffit à expliquer des réactions si différentes ? Comment se fait-il qu’une même action, par ailleurs banale4, constitue pour le garçon un trophée, et pour la fille, quelque chose de dégradant ? Je me demande aussi quel aurait été le destin de l’image si la jeune femme avait eu un air de défi ou une mine altière : est-ce de laisser voir sa peur qui attire les ricanements ?
Un mémorable épisode de la série Buffy the vampire slayer présentait les adolescents comme des hyènes, prêts à fondre en meute sur celui qui est vulnérable5.

pourquoivousladefendez
Quelques personnes (dont deux semblent être des femmes) qui auraient mérité que je laisse lisibles leurs noms et leurs photos de profil !

D’innombrables messages de soutien à la jeune femme sont apparus, heureusement, et, à l’heure où j’écris, il continue d’en affluer régulièrement. Ils contiennent malheureusement souvent le nom complet de l’intéressée, ce qui en fait un soutien à double-tranchant. On a vu des gens expliquer que la sexualité est une activité naturelle dont personne ne devrait se sentir honteux, que la seule honte devrait être celle des indiscrets photographes, qu’il est injuste que l’on ne parle que de la jeune femme et pas de son partenaire, etc.
Mais au milieu de ces messages sains et de bon sens (puisse l’intéressée les lire !), on en trouve d’autres franchement malveillants, qui vont de la leçon (« fallait fermer la porte » ; « Éduquez vos enfants svp ») au « slutshaming » pur et dur (« vous oser la défendre c’est une pute c’tout » ; « Y a beaucoup plus important dans ce monde que de parler d’une gamine qui arrive pas à tenir sa culotte lors d’une soirée ») en passant par des spéculations pas claires (« sa aurait etait une bonne beurette les gens l’aurait terminé !!! mais **** **** ils la soutienne il vont faire une pétition mdrrrr »). Les messages les plus agressifs émanent de garçons, les messages moralisateurs, souvent de filles.

J’ai la tentation de participer aux échanges sur Twitter, de dire moi aussi des choses un peu bêtes (puisqu’évidentes) telles que « elle n’a rien fait de mal ! », mais je doute que les intéressés se sentent concernés par l’avis de quelqu’un qui a le même âge que leurs parents. Avec cette histoire, trente ans après avoir quitté leur monde, j’ai donc fait une brève incursion parmi les adolescents, et je me suis rappelé leurs règles morales incompréhensibles et leur terrifiante cruauté.
Pas malheureux de ne plus y être.

  1. Ont aussi circulé de nombreuses photographies pornographiques ou banales de femmes ressemblant vaguement à la victime du cyberbullying, associées à son nom, soit pour dire que l’affaire est en fait ancienne, soit pour culpabiliser ceux qui défendent la jeune femme (et ça marche, j’ai vu passer plusieurs retournements de veste à la suite de ces désinformations diverses). J’en ai vu aussi inventer qu’il s’agissait d’une vengeance méritée : la jeune fille aurait fait subir la même chose à une amie l’an dernier. À l’heure actuelle, rien ne dit que l’intéressée soit consciente de sa célébrité subite, ni qu’elle existe, ni que son nom soit celui qui a été donné. []
  2. Ou plus vraisemblablement, de plusieurs personnes : au moins une personne qui prend la photographie et une autre dont on voit le bras contre la porte, placé d’une manière qui rend à peu près impossible de tenir un appareil photo ou un téléphone en même temps. []
  3. Lire le très intéressant article Désir Féminin, une histoire excitante, qui résume plusieurs livres et nous apprend que la sexualité féminine a été culpabilisée lorsque la science rationnelle a démontré que, contrairement à ce qu’on croyait jusque lors, l’orgasme n’était pas indispensable à la conception des enfants. Curieusement, c’est la même époque qui a vu apparaître le mariage d’amour. []
  4. Plusieurs personnes ont, à raison, rappelé aux shameurs que leur existence sur cette Terre prouve que leurs propres parents se sont, un jour, occupés de cette même manière. []
  5. The Pack, sixième épisode de la première saison de Buffy contre les vampires. []

7 réflexions au sujet de « Brève incursion dans un monde de cruauté »

  1. Mais oui, d’accord avec toi : je me dis souvent que s’il y a une chose dont je suis bien contant, c’est bien de ne jamais avoir à être un ado à nouveau.

    1. @Wood : les adultes sont d’anciens ados (en plus conscients du droit, peut-être ?), c’est l’âge auquel les choses se mettent en place…

  2. Les réseaux sociaux sont des machines à produire des jugements moraux et sur ce point, l’age ne change rien à l’affaire.
    Ici, plus qu’à des hyènes, ces ados me font penser à la France rance des années 60 confite dans son hypocrisie, sa bonne conscience et sa suffisance.

    1. @Thierry : note que les comportements hypocrites et moralisateurs étaient, pour cette fois, nettement minoritaires (quoique très violents).
      Ce qui est clair, c’est que la technologie et les réseaux sociaux sont capables de donner un impact énorme à ce genre de chose.

  3. Facebook est fait pour que toute interaction avec un post (message de soutien à la victime compris) renforce sa diffusion…
    Ce post a fait l’effet d’une patate chaude dans mon fil, reporté sans plus y réfléchir, puis message privé à l’auteur en lui demandant de retirer le post.
    Malgré la tentation, s’afficher en public comme un fervent défenseur du droit à la dignité de cette personne n’est pas la bonne chose à faire.

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