Le drapeau

Le  Huffington Post publie un article de Fabrice d’Almeida, professeur d’histoire, qui fait le point sur la polémique qui entoure la création par Facebook d’un filtre qui permet d’associer sa photo de profil à un drapeau tricolore.
Effectivement, cette initiative de Facebook, destinée à manifester un soutien envers les victimes des attentats de vendredi nuit, a été immédiatement critiquée par les habituels grincheux1 qui voient dans cette emblème de la République un symbole impérialiste, agressif, voire un logo du Front National2.
Or le sens initial des trois couleurs du drapeau est la réconciliation et l’unité de la Nation, valeurs qui par essence ne pourraient être accaparées par un parti politique quelconque.

Puisque je sais ça, je n’aurais pas eu l’idée de reprocher à qui que ce soit d’utiliser le drapeau français comme avatar. Et même, je soutiens le principe en tant qu’acte de reconquête des emblêmes : il n’y a pas de raison de laisser la République Française devenir la propriété des partis les plus imbéciles, ni de croire qu’être heureux de vivre dans son pays soit du nationalisme.
Pourtant, ça aurait été au dessus de mes forces, et voir tous ces drapeaux partout m’a même un peu mis mal à l’aise, du moins lorsqu’ils étaient affichés par des compatriotes, car sans pouvoir expliquer en quoi cela fait une différence, j’ai trouvé le geste sympathique et même plaisant lorsqu’il émanait d’étrangers.

origami_tricolore
Un origami adressé à Paris par Keiko, auteure de l’excellent blog Japanese-american in Boston.

Si ces couleurs me gênent, ce n’est pas pour une raison intellectuelle, puisqu’au contraire je sais que le drapeau français n’a rien de fasciste et je pense qu’il serait horrible de l’abandonner aux nationalistes.
La raison est plus épidermique : quand je vois ce drapeau, je ne peux m’empêcher de l’associer à ceux qui l’utilisent le plus volontiers : les supporters de football, dont l’enthousiasme pourtant bon-enfant m’a parfois l’air d’un entraînement à la guerre ; les partis qui revendiquent le nationalisme ; et enfin, bien sûr, l’armée, et notamment ma vingtaine, lorsque j’essayais d’échapper à la conscription, ou de temporiser, et que je recevais régulièrement des lettres en bleu-blanc-rouge des courriers militaires qui, chaque fois, signifiaient que le couperet se rapprochait un peu plus et que je devrai finir par effectuer mon service. J’ai fini par le faire : vingt mois3 de ma vie à peu près perdus, sans autre justification que le fait que l’État est plus fort que moi et se moque de mon avis comme des embarras financiers que ses exigences peuvent causer à un jeune couple avec enfant.
J’ai l’impression de ressentir aujourd’hui encore l’angoisse et la haine que j’éprouvais chaque fois que je recevais ces courriers bleu-blanc-rouge, envoyés par une machine insensible, l’État français.

Alors je n’en veux pas à ceux qui arborent des drapeaux, je n’ai aucune raison de leur reprocher leur geste, mais qu’ils ne m’en veuillent pas s’il est au dessus de mes forces de les imiter.

  1. Ce sont les mêmes qui se sont plaints que l’on oublie de parler de l’attentat-suicide perpétré la veille au Liban (effectivement !) et qui a fait une quarantaine de victimes — le bilan n’est pas définitivement établi —, mais aussi des attentats meurtriers au Kenya (152 morts, certes, mais il y a huit mois !) et des massacres perpétrés par Boko Haram au Nigéria (2000 personnes, abominable, mais là aussi, l’information est ancienne puisqu’elle est contemporaine des attentats de Janvier dernier).
    Si il est utile de rappeler qu’il n’y a pas qu’en France que l’on souffre, je m’interroge sur ce réflexe qui consiste à pointer systématiquement (y compris lorsqu’aucun fait n’est disponible pour l’établir) une iniquité de traitement géographique. Si on peut déplorer que certaines tragédies nous semblent tristement normales (de fait, on nous parle rarement de la Syrie, de l’Irak, de l’Afghanistan, du Soudan ou de l’Érythrée pour autre chose que des catastrophes), ailleurs et choquantes ici, il faut peut-être cesser d’y voir un mépris pour la vie des gens qui vivent au loin : le kilomètre émotif (plus qu’affectif) se justifie assez facilement par la théorie de l’évolution, et par ailleurs, s’inquiéter pour ce qui se passe dans les quartiers où nous prenons des cafés, où vivent des amis proches, où on aurait pu être ce soir-là, est tout sauf irationel. []
  2. Je note pour ma part que, s’il ne les a pas choisies lui-même, l’ordre des couleurs de notre drapeau a été décidé par Jacques-Louis David, qui est bien le plus antipathique des peintres ! []
  3. J’ai effectué un service civil, en tant qu’objecteur de conscience, au ministère des affaires sociales. C’était deux fois plus long que le service habituel. J’étais alors en troisième année aux Beaux-Arts de Paris, où je ne suis pas revenu après. []

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