Des arbres, des bateaux, un footballer

Sept cents migrants clandestins sont sans doute morts cette semaine après le naufrage du chalutier qui les transportait. D’autres naufrages ont causé la mort de quatre-cent cinquante autres personnes la semaine précédente. Ces gens viennent du Soudan, d’Irak, de Syrie, du Mali, ils fuient la guerre et la misère. Aujourd’hui sur Twitter, quelqu’un a ressorti les réflexions d’Étienne Chouard sur les frontières. Il explique en gros que tout organisme a une peau, une écorce, et affirme que de la même manière, un pays doit avoir des frontières, que les frontières protègent les pauvres et que l’absence de frontières favorise les multinationales.
J’ai du respect pour la manière donquichottesque qu’a Étienne Chouard de ne pas se laisser impressionner par des injonctions quant à ce qu’on a le droit de penser, ce dont on le droit de débattre, et avec qui on a le droit de le faire.
Mais ce qu’il raconte est ici assez idiot à plusieurs égards. Un organisme a, certes, des frontières, mais la métaphore trouve vite ses limites : un pays est-il un organisme ? Je trouverais plus pertinent de comparer un pays à une forêt : ce n’est pas un organisme, mais un écosystème. Quant à ses frontières, elles ne sont décidées que par ceux qui ont le pouvoir de la clôturer ou de supprimer les arbustes qui leur déplaisent au profit des essences qui leur servent.
Les frontières ne protègent pas les pauvres, comme le dit Chouard, elles permettent de les contenir et de les mettre en concurrence. Les multinationales n’ont rien contre les frontières, c’est justement parce qu’il existe des frontières qu’il existe des multinationales.

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Le Havre, hier. Un gigantesque porte-container qui arrive de Chine croise un paquebot haut comme un immeuble qui part pour Bilbao ou pour Zeebruge.

Si l’on est fortuné, on peut atterrir sur n’importe quel point du globe après une vingtaine d’heures d’avion au plus. Mais si on ne l’est pas, on peut mourir naufragé, en n’ayant parcouru que quelques milles nautiques entre deux clubs Med, pour avoir rêvé que l’on vivrait mieux ses rêves d’un côté de la Méditerranée plutôt que de l’autre. Ceux qui habitent dans des pays riches, même lorsqu’ils sont pauvres, croient dur comme fer à l’utilité des frontières pour les protéger de la misère, alors que ces frontières sont justement l’arme idéale de toutes les déloyautés du système économique : les ressources sont volées ici, le labeur est concentré là, la consommation ou le tourisme ailleurs, et le bénéfice financier de tout ça, dans d’autres lieux encore. Selon d’où on vient et où on va, on est migrant, immigré, clandestin, voyageur, touriste, émigré, réfugié, invité, expatrié,…
On peut, en France, croire qu’on est victime de l’apartheid israélien ou, à Tel Aviv et à Miami, croire qu’il y a chaque jour des pogroms en France. On peut, au Nigéria ou au Pakistan, manifester avec le slogan « mort à la France », parce que l’on a entendu parler d’un journal qui, dit-on, insulte un prophète, et qu’on ne sait pas qu’il existe des pays où tout ce qui est publié ne l’est pas par volonté expresse de l’État, ou en tout cas qu’il existe des pays où on trouve la censure plus choquante que le blasphème.

L’État islamique en Lybie brûle les instruments de musique occidentaux, car ceux-ci ne sont pas « islamiques », mais je doute que les auteurs du bûcher brûlent aussi leurs téléphones mobiles, leurs véhicules à moteur ou leurs kalachnikovs : leur refus de ce qui n’émane pas de leur champ culturel fantasmé ne va pas jusque là.

Ben Sutherland from Crystal Palace, London, UK — DSC02668
Zlatan Ibrahimović, photo de Ben Sutherland, licence Creative Commons CC BY 2.0

Récemment, Zlatan Ibrahimović s’est plaint de l’arbitrage d’un match de football. Le football est un sport créé en Grande-Bretagne au XIXe siècle, inspiré d’un sport médiéval d’origine française, la Soule. Le suffixe « -vić » (prononcer « vitch ») d’Ibrahimović signifie « fils de » dans de nombreuses langues slaves, comme « -zoon », « -son » ou « -sen » dans les langues du Nord de l’Europe, ou les les préfixes « ben-« , « bin- » ou « ibn- » des langues sémitiques. Ibrahimović signifie donc « fils d’Ibrahim ». Ibrahim est le nom donné dans le Coran au patriarche juif Abraham. C’est aussi le titre d’une chanson d’Esma Redžepova, la légendaire reine tzigane macédonienne. Zlatan est une marque déposée par Zlatan Ibrahimović, qui en a l’exclusivité sur des gammes de produits telles que les vêtements et les chaussures. C’est aussi un prénom assez typique des Balkans, d’où est originaire la famille du Footballeur. Son père est un musulman de Bosnie et sa mère une catholique croate. Il est quant à lui né à Malmö, en Suède, pays dont il a, comme sa compagne et leurs enfants, la nationalité. Ce statut contrarie son souhait de jouer pour l’équipe de Bosnie-Herzégovine. Il a joué pour les équipes d’Amsterdam aux Pays-Bas, Turin et  Milan en Italie, Barcelone en Espagne, et depuis trois ans, Paris. Outre le football, il est titulaire d’une ceinture noire de Taekwondo, sport créé en Corée du Sud pour combattre la Corée du Nord mais aussi pour affirmer une fierté nationaliste retrouvée vis-à-vis du Japon, dont la Corée venait juste d’être libérée, et qui avait imposé au pays conquis ses propres arts martiaux, tels que le karaté.
Le mois dernier, Zlatan Ibrahimović a écopé d’un carton jaune en exhibant son torse couvert de tatouages, les prénoms de gens qui souffrent de faim quelque part sur le globe. Il a révélé par la suite que ces tatouages étaient factices et que le but  de cette exhibtion était de soutenir un programme de l’ONU contre la faim dans le monde.
Vêtu d’un maillot arborant le logotype d’une compagnie aérienne du Golfe persique, Zlatan Ibrahimović, énervé, a donc dit en anglais que la France était un pays de merde, provoquant la consternation de nombreux français jaloux du privilège d’être les seuls à dire et à penser le plus grand mal de leur pays – les partis politiques à succès sont ceux qui affirment que rien ne va en France.

Cela fait longtemps qu’il n’y a plus qu’un seul monde, une seule planète Terre, dont les frontières n’existent pas de la même manière pour tout le monde.

Une réflexion sur « Des arbres, des bateaux, un footballer »

  1. Oui, « ne pas se laisser impressionner par des injonctions quant à ce qu’on a le droit de penser, ce dont on le droit de débattre, et avec qui on a le droit de le faire. », ça peut s’appliquer à toutes sortes de gens, dont une bonne partie sont placés dans des institutions psychiatriques, ou devraient y être.

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