Empathie et abstraction

(post qui fait suite à une discussion que j’ai de manière récurrente avec @squintar sur Twitter, dont la forme courte fait que j’ai un peu de peine à m’expliquer sur ce sujet complexe. C’est le bel article Ma rage est ingouvernable (Robert Mcliam Wilson) qui m’en fournit le prétexte)

J’ai entendu dire une fois (où, quand, comment, je ne sais plus) que pour pratiquer la torture, c’est à dire pour faire souffrir sciemment, il fallait être doué d’empathie, donc être capable de comprendre le sentiment de l’autre, voire de partager son sentiment. Et cela vaut autant pour la torture sous un régime fasciste que pour toutes les petites douleurs que nous nous infligeons quotidiennement les uns aux autres pour provoquer, par exemple, un sentiment de culpabilité ou une vexation. Un usager mécontent de la Poste qui part en disant « j’espère que vous serez bientôt privatisés ! » ; un fraudeur qui reproche au contrôleur qui vient de lui faire perdre quelques dizaines d’euros qu’il n’envie pas son métier ; des enfants qui se chamaillent en se rappelant mutuellement des épisodes honteux ; etc.
Cette idée de l’empathie comme outil de la cruauté1, malgré son apparente contradiction, me semble extrêmement logique. Qui aurait l’idée de projeter de la méchanceté sur une bactérie mortifère, dont nous savons qu’elle ne cherche pas à provoquer de la souffrance, mais juste à survivre et à prospérer ? Les mammifères semblent capables d’un haut niveau d’empathie, notamment les grands singes, et plus que tout autres grands singes, sans doute, les humains.
Notre capacité à faire preuve d’empathie atteint un niveau tellement élevé qu’elle ressemble presque à un dérèglement neurologique2 : nous sommes prêts à nous attendrir ou à nous fâcher contre des personnages imaginaires (sans quoi la fiction ne pourrait exister), à projeter toutes sortes de qualités ou de sentiments sur des animaux au fonctionnement social pourtant bien différent du nôtre, ou à éprouver une tendresse irraisonnée pour nos animaux familiers et pour ceux que nous exploitons, ainsi que le montre, peut-être, notre habitude de nommer différemment l’animal que nous élevons (vache, cochon, poule) et celui que nous mangeons (bœuf, porc, poulet), et en tout cas notre refus d’être confronté trop violemment à la réalité de l’existence et de l’abattage des animaux que nous mangeons3.

La capacité à l’empathie dont notre espèce est capable de faire preuve a sûrement varié avec le temps, de même que notre capacité à l’abstraction, qui est un autre outil grâce auquel nous pouvons concevoir des choses qui n’existent pas encore et avoir un avis sur toutes sortes de réalités que nous ne pourrons jamais embrasser du regard ni expérimenter d’une manière ou d’une autre. L’abstraction, le fait de penser par catégories conceptuelles, a permis l’invention de nos sciences.

Il me semble que dans bien des cas, l’abstraction est aussi le moyen qui s’impose à nous pour échapper à la sensibilité que nous impose l’empathie.
Les gens, des gens (parfois vous ou moi) peuvent parvenir à haïr, à craindre, à brimer ou même à tuer une personne non pas parce qu’elle est la personne qu’elle est, c’est à dire un individu complexe avec une histoire singulière et une personnalité unique, mais parce qu’ils l’associent à une catégorie, à un groupe : arabe, juif, noir, homosexuel, étranger, profiteur, femme, gauchiste, pauvre, riche, rrom, extrémiste, modéré, athée, malade mental, etc.
Une fois « l’autre » identifié, on peut mettre en veille sa sensibilité et se faire croire, temporairement, que cet « autre » a si peu de lien avec nous que sa douleur ne peut pas nous toucher, que cet « autre » est à ce point le représentant d’une catégorie que nous n’avons aucune obligation de le comprendre en tant qu’être humain. Ce n’est pourtant souvent qu’un leurre, une manière de se convaincre de son bon droit à échapper à la morale élémentaire (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas brimer, ne pas exploiter, assister qui en a besoin, etc.).
C’est un leurre, parce que celui qui fait subir des souffrances au nom d’abstractions, en niant l’individualité de l’autre, en l’extrayant de l’espèce humaine, parfois, ne peut pourtant le faire que parce qu’il a conscience de la souffrance qu’il produit sur sa victime ou sur ceux qui la pleureront.
Pour se montrer inhumain, en résumé, il faut précisément être humain.

  1. Tout ceci pourrait aussi nous ramener au plutôt bel épisode d’Adam et Eve dans la Genèse : c’est en obtenant la connaissance, la conscience de ses actions et de leurs conséquences que l’homme sait qu’il peut causer le mal, et devient donc comptable de ses péchés. []
  2. Puisque la plupart des humains sont capables d’empathie, ce sont, bien entendu, ceux chez qui cette dernière dysfonctionne qui sont réputés malades. []
  3. J’insiste sur notre rapport aux animaux, qui me semble très révélateur de notre sens de l’empathie. C’était sans doute aussi ce que pensait Philip K. Dick puisque dans le roman Do androids dream of electric sheep (Blade Runner), c’est le rapport aux animaux qui caractérise l’humain. []

2 réflexions au sujet de « Empathie et abstraction »

  1. Cet article est très beau (et le blog de moins en moins laconique, fatrassien, mais c’est tant mieux ou en tout cas, c’est comme ça).
    Merci aussi pour le lien vers l’article de Robert Mcliam Wilson, intense.

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