Profitez-en, après celui là c'est fini

Jean-François Rey : typographie et bande dessinée

juin 22nd, 2020 Posted in Bande dessinée, Design | No Comments »

À partir du 11 juillet prochain et jusques au 4 octobre se tient l’exposition Jean-François Rey, Typographie et bande dessinée, au Centre national du graphisme (Le Signe), à Chaumont. J’ai l’honneur d’en être commissaire.
Je dois signaler ici qu’il n’y aura pas vraiment de vernissage le 11 juillet : cette date d’inauguration a été imposée par le calendrier de l’état d’urgence sanitaire, puisque c’est ce jour-là que les lieux culturels seront à nouveau autorisés à accueillir le public. Une forme de célébration aura lieu lors des journées européennes du patrimoine (19-20 septembre).

L’exposition est donc consacrée au designer Jean-François Rey, et est centrée sur le travail typographique de ce dernier, dans le champ de la bande dessinée. Jean-François n’est pas que typographe, il a une grande production visuelle, souvent interactive (cdrom, web, applications). Ses travaux sont pour beaucoup identifiés au Studio Incandescence, dont il est le directeur de création depuis 2009, et il a une tendance à ne pas mettre beaucoup son nom en avant, ce qui semble presque déraisonnable à l’ère du personal-branding, mais qui est peut-être (il faudrait qu’on en discute) un trait de sa génération, qui est celle qui a vécu et accompagné (lui-même mixait et composait) l’explosion de la musique électronique du milieu des années 1990, époque caractérisée par des pochettes de disques graphiques, sans mise en avant des visages ou des noms des artistes, lesquels se dissimulent sous des intitulés mystérieux (collectif, duo, individu, projet, personnage ?), produisent des clips d’ambiance, se méfient du statut supérieur de l’auteur, et ont une production (visuelle autant que musicale) qui affirme le caractère illusoire de la création originale, puisqu’elle repose souvent sur la réappropriation (sampling, mashup), parfois sur le hasard et l’accident, et enfin sur l’automatisation permise par les outils de création numérique (logiciels, programmation, boites-à-rythmes), outils qui ne sont pas cachés mais revendiqués. Une génération dont l’exigence artistique semble inversement proportionnée à l’envie de se mettre en avant.

J’ignore si mon hypothèse générationnelle tient la route mais c’est un fait, Jean-François se cache derrière son travail — et sur cette photo, à droite, derrière sa casquette. À gauche, Marion Montaigne, qui vient de lui dédicacer l’album Dans la combi de Thomas Pesquet.

La typographie est un domaine qui a de quoi rendre humble, car si les spécialistes du graphisme sont conscients du niveau d’exigence imposé par ce métier — qui est un peu la noblesse d’épée du design graphique —, le grand public, lui, en ignore à peu près tout. Pour la plupart des gens, « une typo », une « fonte », c’est un outil qu’on trouve, qu’on se fait fournir par Microsoft, Google, Adobe ou Apple, qui traîne sur Internet, que l’on se procure généralement gratuitement et dont on ignore le nom de l’auteur, voire dont on ignore qu’elle a un auteur : je crois que beaucoup de gens pensent que les typographies poussent sur les arbres. Si l’on remarque les typos « fantaisie » qui servent à composer les titres ou les enseignes, et qui sont faites pour être remarquées, les typographies dites « de labeur », celles qui sont employées pour les longs textes, sont en revanche invisibles, elles sont conçues, sauf contre-emploi intentionnel, non pour être vues, mais pour être lues, pour servir les textes de la manière la plus fonctionnelle possible. C’est un paradoxe : mieux une typographie fonctionne et moins nous sommes censés la remarquer. Le typographe se cache derrière la typographie, et la typographie, elle, se cache derrière le texte.
Les typographies que produit Jean-François Rey dans le domaine de la bande dessinée (il en a fait d’autres), ont un niveau supplémentaire d’invisibilité : chacune est composée à partir de l’écriture manuscrite d’un auteur, inspirée de son trait personnel, de ses tics, de ses bizarreries, de ses imperfections. Alors pour le public, l’intervention du typographe est encore moins ostentatoire.

Dans le domaine de la bande dessinée, la lettre ne se place pas seulement au service du texte, elle doit aussi être au service du dessin, et, là encore, sauf dissonance intentionnelle de la part de l’auteur, le lecteur n’est pas censé distinguer le trait du dessin du dessin de la lettre : tout cela forme un ensemble, c’est la spécificité même du médium depuis Rodolphe Töpffer.

Rodolphe Töpffer n’utilisait pas de phylactères (« bulles »), mais hybridait néanmoins texte et dessin au service d’un récit séquentiel, ce qui permet de le créditer de l’invention de la bande dessinée, il y a près de deux siècles. Sa création profite d’une technique d’estampe toute nouvelle à l’époque : la lithographie autographe, qui a la particularité d’être dessinée dans le sens où elle sera lue : Töpffer n’était pas forcé de tracer ses lettres à l’envers. Il en résulte un grand naturel, qui est depuis toujours, donc, un trait caractéristique de la plupart des bandes dessinées. Ici : Histoire de monsieur Jabot (1831).

Les rares essayistes à avoir parlé du sujet1, tels que Laurent Gerbier2 ou Gaby Bazin3 semblent assez dubitatifs vis-à-vis de l’intégration harmonieuse du dessin manuel et des typographies mécaniques, ce qui n’empêche pas Laurent Gerbier de saluer, sans nommer le typographe, le travail réalisé par Jean-François Rey sur l’écriture de Robert Crumb4. Frédéric Pomier5 va jusqu’à qualifier le recours aux polices numériques en bande dessinée de « rupture de contrat ». Il faut dire que d’innombrables exemples de mauvais emploi de typographies mécaniques, notamment dans le cadre d’adaptations d’œuvres étrangères, leur donnent raison.

Enfant, je n’arrivais pas à lire de la même manière les bandes dessinées publiées par les éditions Lug (Strange, Titans, etc.) et celles publiés par la maison Arédit/Artima (Et si,…?, Les Vengeurs, etc.). Tous étaient pourtant des traductions de comic-books Marvel, souvent des mêmes dessinateurs, et avec les mêmes personnages. La différence qui me perturbait, et dont je n’étais pas forcément conscient, c’est que les comics Lug étaient lettrés à la main, tout comme les bandes dessinées dont ils étaient adaptés, tandis que ceux d’Arédit/Artima étaient tapés à la machine à écrire.

David Turgeon, de son côté, est plus ouvert à l’idée, mais rappelle qu’on ne peut envisager un résultat satisfaisant qu’au prix de beaucoup de soin et de réflexion : « l’ordinateur n’est pas l’ennemi et, on l’a vu, on peut très bien concevoir un lettrage mécanique qui soit à la fois élégant et respectueux du texte. Mais pour cela il faut investir l’espace graphique de l’écriture avec la même force, la même pertinence, la même intelligence que l’auteur pour son dessin. Ceci parce que peu importe sa forme, calligraphiée ou mécanique, l’écriture est un dessin : en cela elle participe autant que la figuration à la pleine lecture d’une œuvre de bande dessinée. La main n’est qu’une machine parmi d’autres : ce qui compte c’est l’artiste qui est au bout. »6

Une case de Robert Crumb agrandie pour l’exposition (en cours de montage).
Photographie par Jean-Michel Géridan.

La première incursion de Jean-François Rey dans le domaine du lettrage de bande dessinée date de l’an 2000 et est liée à une sollicitation des éditions Cornélius, qui cherchaient à produire les adaptations les plus exigeantes et les plus respectueuses imaginables. Le lettrage numérique permet une certaine souplesse de travail — il est plus facile de revenir dessus que sur un lettrage calligraphié manuellement —, permet aussi de respecter au plus proche l’écriture de l’artiste adapté. Il fallait que le résultat soit indiscernable d’un lettrage réalisé manuellement, et pour cela, il fallait que la typographie créée ait ait suffisamment de variantes (chaque glyphe existe en plusieurs exemplaires) pour que l’œil du lecteur ne perçoive pas la régularité due à son caractère mécanique. Il a rapidement fallu produire un jeu de typographies « Crumb », correspondant à diverses périodes de l’artiste, car le trait de celui-ci a changé avec le temps ou avec les outils. Suivront, toujours chez Cornélius, des typographies destinées aux adaptations de Daniel Clowes, Charles Burns, Adrian Tomine, Luciano Bottaro, Chester Brown, etc. L’éditeur phare de la bande dessinée dite « indépendante », L’Association, a commandé à Jean-François Rey des typographies ou des améliorations de typographies existantes pour les adaptations étrangères de ses auteurs maison : Nine Antico, Rupert et Mulot, David B., Guy Delisle, Marjane Satrapi, etc. Les éditions Casterman recourent régulièrement aussi à ses services, et c’est ainsi qu’il a réalisé une typographie pour les albums de la série Alix, dont les dessinateurs changent régulièrement depuis le décès de l’auteur, Jacques Martin : ici, la typographie participe à l’homogénéité visuelle de la série entière.

Alix en italique. En latin.

Enfin, par bouche-à-oreille, un certain nombre d’auteurs sont eux aussi venus commander des typographies à Jean-François, soit pour maîtriser les adaptations de leurs œuvres à l’étranger, soit pour avoir plus de souplesse dans la composition de leurs textes (notamment lorsqu’ils ne les écrivent pas eux-mêmes, ou lorsque leur orthographe spontanée est approximative), soit parce que cette partie du travail leur est fastidieuse. Certains, comme Pierre la Police, utilisent la typographie que leur a réalisé Jean-François Rey afin de réaliser leurs mises en pages de la manière la plus précise… Puis tracent tous les textes à la main ensuite. D’autres, comme Aude Picault, n’utilisent leur typographie mécanique que pour certains récitatifs7. Au fil des ans, Jean-François Rey a travaillé avec des auteurs tels que Charles Berbérian, Bastien Vivès, Marion Montaigne, Dorothée de Monfreid, Thibault Soulcié, Romain Dutreix, Hugues Micol, Alizée De Pin, Ludovic Debeurme, Gérgory Mardon, Stanislas Gros ou encore Jean-Marc Rochette. Parfois par l’entremise de l’éditeur et sans rencontrer les auteurs, parfois au contraire en travaillant de très près avec ses derniers.
On notera une grande hétérogénéité dans la manière dont ce travail est signalé. Pour certains livres, Jean-François n’est pas crédité du tout, d’autres fois il est mentionné sous les intitulés « fonte numérique », « lettrage », « lettreur », « typographe », parfois inadéquats (il arrive qu’il soit crédité pour la typographie alors qu’il s’est chargé de l’adaptation graphique, et vice-versa), symptôme supplémentaire, s’il en fallait, du manque de visibilité de ce travail.

Il existe une certaine variété de pratiques du texte en bande dessinée dans le monde. En Corée (haut à gauche) ou au Japon (haut à droite), les textes recourent généralement à des lettrages mécaniques qui n’essaient pas d’imiter la main, mais peuvent varier selon les personnages ou l’intensité. Dans la bande dessinée industrielle (opposée à la bande dessinée underground ou d’auteur) des États-Unis, les lettrages ont longtemps été distincts du reste de l’encrage, confiés à des artisans spécialisés, les lettreurs, dont le talent donne lieu à des prix (Eisner Award for best lettering, par exemple). À présent, il est courant de recourir au catalogue de fonderies spécialisées telles que Blambot ou Comicraft, qui produisent tout un éventail de typographies standardisées. En France, le recours aux lettreurs pour des œuvres originales (donc pas pour des traductions) n’est pas la règle, mais n’est pas rare et a déjà donné lieu à des collaborations mémorables, comme celle de la lettreuse Anne Delobel et des dessinateurs Jacques Tardi et Philippe Druillet. La création de typographies numérique sur mesure pour un auteur, voire pour un projet, comme le pratique Jean-François Rey, est extrêmement rare.

Il arrive souvent, il est vrai, qu’on lui confie non seulement la création d’une typographie, mais aussi la composition des textes et l’adaptation graphique des onomatopées traduites.

Jean-François Rey a tiré parti des évolutions des formats de fontes numériques et de leur prise en charge par les logiciels de la chaîne graphique. Ses premières typographies étaient souvent composées de plusieurs fichiers, un par variante, assemblés par intervention manuelle, puis par des scripts spécifiques aux logiciels de pré-presse. Ses dernières typographies intègrent toutes les variantes de chaque glyphe, lesquelles sont agencés (séquence, ligatures) par des règles inscrites dans la typographie elle-même.

Typographie réalisée pour un album à paraître de la jeune autrice Lili Sohn. Ici chaque caractère est lié aux suivants, les variantes des caractères dépendent de leur place dans le mot, dans la phrase, et des caractères qui le jouxtent.

Les visiteurs de l’exposition pourront apprécier ce travail en contemplant dix cases agrandies (par des peintres, manuellement !) sur des cimaises ; en consultant une bibliothèque de livres lettrés à l’aide des typographies réalisées par Jean-François Rey ; en manipulant eux-mêmes ces typographies à l’aide d’une application dédiée ; et, enfin, en assistant à la projection d’un documentaire qui donne la parole au typographe, aux auteurs Romain Dutreix, Dorothée de Monfreid et Marion Montaigne, mais aussi à un lettreur manuel (et lui-même auteur), Philippe Glogowski.

Deux écran du cdrom d’apprentissage de la musique 10 jeux d’écoute (Ircam/Hyptique 2000), conçu et réalisé dans le cadre d’ateliers éducatifs par le compositeur Jacopo Baboni-Schilingi et par Jean-François Rey, qui est intervenu sur tous les aspects du projet : pédagogie, interactivité, et graphisme. Un travail remarquable auquel j’ai eu le plaisir de collaborer en tant que programmeur informatique.

Jean-François Rey est né en 1975. Il est entré à l’école supérieure d’art et design d’Amiens au début des années 1990, époque de conquête des outils de création numérique, lesquels devenaient accessibles à un large public et se généralisaient dans différents domaines de la création : graphisme imprimé, image de synthèse, image animée, interactivité, son. Jean-François s’est autant enthousiasmé pour des domaines émergents, comme le cdrom ou le web, que pour ce domaine jusqu’ici traditionnellement indissociable des métiers de l’imprimerie qu’est la création typographique. Quand je l’ai rencontré, il faisait partie de l’équipe menée par Jean-Louis Boissier (dont j’étais à l’époque étudiant), qui réalisait le cdrom de la troisième biennale de Lyon (1995), un objet historique à plusieurs titres. Deux ans plus tard, je l’ai retrouvé à l’Ésad d’Amiens où il terminait ses études tandis que je commençais à enseigner. Dans le cadre de son diplôme, il a présenté une série de typographies expérimentales ou audacieuses qui ont tapé dans l’œil du jury.

Jean-François Rey était encore étudiant, en 1997n lorsque son travail est entré au catalogue de la turbulente fonderie 2rebels, ici avec la typographie Kidy.

L’idée de cette exposition remonte à quelques années. Je m’étais dit, pour l’avoir suivi pendant deux décennies, qu’il serait bel et bon de mettre en lumière le travail de typographe de Jean-François, soit sous forme de livre, soit sous forme d’exposition, enfin je ne savais pas trop mais j’étais certain qu’il fallait faire quelque chose de cet œuvre singulière. J’en ai parlé à deux amis : Thierry Smolderen, scénariste, théoricien de la bande dessinée et enseignant à l’école d’art d’Angoulême, et Jean-Michel Géridan, qui était alors directeur de l’école d’art de Cambrai (cadre dans lequel, à côté des questions pédagogiques, il produisait des expositions et des publications). L’un et l’autre ont trouvé l’idée très bonne et m’ont suggéré des pistes, et puis le projet est retourné dans le tiroir à idées. Un an ou deux plus tard, Jean-Michel est devenu directeur du Centre national du graphisme, et il m’a proposé d’organiser l’exposition dans ce cadre. Qu’il en soit remercié, comme bien entendu Jean-François Rey — qu’il a fallu convaincre, mais qui, je crois, en a profité pour porter un regard rétrospectif sur cet aspect de son travail — , et comme l’équipe du Signe, notamment Cloé Caisman, Justine Fuzellier, Virginie Guillaume et Mariina Bakic. Enfin, j’en profite pour saluer et remercier les auteurs et les éditeurs qui nous ont autorisé à reproduire leurs œuvres, et ceux qui ont accepté de se faire filmer.

  1. Sur le lettrage en bande dessinée, on peut lire aussi deux textes Gérard Blanchard, qui datent d’avant l’ère du graphisme à l’écran : Esartinuloc ou les alphabets de la bande dessinée, dans Communications et langages #26 -1975 ; Lettrage en bande dessinée, dans Communications et langages #64, 1985.
    Enfin, dans la revue Azimuts #48-49 (2018), on peut lire Gala de Glyphes à gogo, un entretien avec des membres du studio Speculoos qui adaptent les différents lettrages d’André Franquin sous forme de typographies numériques. []
  2. Par Laurent Gerbier, lire : Le trait et la lettre. Apologie subjective du lettrage manuel, Comicalités 2012 et Lettrage, Neuvième art 2017. []
  3. De Gaby Bazin : Lettrages et Phylactères, chez éd. Atelier Perrousseaux, 2019. []
  4. « Pourtant ces défauts ne sont pas propres à la typographie mécanique en elle-même, mais seulement à son application bâclée ou irréfléchie. Un exemple le montre bien : celui de Robert Crumb. Le lettrage de Crumb est une prouesse d’équilibre entre la singularité de la main et la régularité du module (…) Lorsque les éditions Cornélius ont entrepris de traduire les œuvres de Crumb, elles ont créé quatre familles typographiques dans lesquelles chaque caractère est représenté à son tour par quatre glyphes subtilement différents ; l’ensemble a ensuite été agencé caractère par caractère, pour obtenir des variations naturelles de l’approche et de la ligne de base, et certains passages ont même exigé la numérisation de bulles ou de cartouches originaux lettre par lettre, pour recomposer ensuite le texte de la traduction à partir de cet « alphabet crumbien » original. Le résultat est d’une efficacité rigoureuse : la main n’est presque jamais intervenue dans la composition du texte français, et pourtant l’œil se laisse parfaitement convaincre qu’il a là les traces d’un geste authentique. » – Laurent Gerbier, Lettrage, déjà cité. []
  5. Frédéric Pomier, Comment lire la bande dessinée, Klincksieck, 2005, cité par Gaby Bazin. []
  6. David Turgeon, Le dessin dans l’écriture, Du9 2011. []
  7. En bande dessinée, on nomme récitatifs les blocs de texte qui ne relèvent pas des dialogues : « Pendant ce temps, au château de Moulinsart… ». []

Le design des choses à l’ère du numérique

mai 10th, 2020 Posted in Design, Lecture | No Comments »

Tout juste embauché à l’École supérieure d’art et de design d’Amiens, je me souviens d’avoir assisté à un concours d’entrée où certains postulants pouvaient, avec grand sérieux, expliquer qu’une automobile rouge et profilée relève plus du design qu’un modèle familial ou utilitaire. C’était très drôle, mais pour moi qui étais avant tout emprunt d’une culture de l’art « noble », bien éloignée des questions industrielles, les choses étaient à peine plus claires et, je l’avoue, l’idée que je me faisais des designers était essentiellement celle de créateurs de lampes et de fauteuils, des gens qui tentent d’apporter des solutions fonctionnelles et esthétiques élégantes à des problèmes pragmatiques. Ce n’est pas tout à fait faux, bien sûr, et après tout le luminaire et le fauteuil occupent une place symbolique importante dans l’Histoire du design, mais c’est peu dire que d’admettre que ma vision des choses était ignorante et limitée. Cette vision a progressé grâce à un certain nombre de rencontres, dont celle de Jean-Louis Frechin, fondateur de l’agence Nodesign.
C’est à l’Ésad que j’ai rencontré Jean-Louis, qui y enseignait déjà quand je suis arrivé, et qui comme moi ou comme notre collègue Jean-Marie Dallet, évoluait dans le monde de la création numérique et notamment, du cd-rom1.

Le générique du cdrom Les Petits Débrouillards, un des tout derniers cd-roms à gros budget de l’Histoire de ce format – la taille de l’équipe donne une idée des moyens mis en œuvre. Jean-Louis, chef de projet, est représenté au centre, une pomme dans la main. Je suis le marin, deuxième à partir de la droite. L’image est de Fred Boot, qui s’est représenté à ma gauche.

Jean-Louis défendait déjà à l’époque que le design pouvait être autre chose qu’un travail sur la forme ou l’usage d’objets matériels, et que la réflexion sur une interface informatique, par exemple, relevait absolument du design. Ignorant que j’étais, comme je l’ai dit, et bien que je me passionnais pour les questions esthétiques amenées par l’interactivité, ça me semblait une position particulièrement originale et intrigante. Le temps a totalement donné raison à Jean-Louis mais les malentendus persistent puisque, si l’on met le mot design à toutes les sauces, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi, c’est souvent en lui associant des spécialisations : design culinaire ; design d’innovation ; design stratégique ; design d’expérience ; design événementiel ; design numérique… Or si ces mots se rapportent à des objets distincts et si leur existence n’est pas absurde2, il serait dommageable d’oublier qu’ils ont en commun une manière de s’emparer des problèmes et de travailler : le design, donc.
Dans son livre Le design des choses à l’heure du numérique, Jean-Louis Frechin résout joliment la question de la spécialisation :

(…) le designer n’est pas tant comme on l’entend souvent de manière naïve un généraliste, mais plutôt un créateur dont la mission est d’apprendre à devenir le spécialiste des défis qui lui sont proposés, c’est à dire à avoir la capacité à interpréter de la connaissance. Les bons designers sont habiles à transformer la connaissance en action.

Le design des choses à l’heure du numérique, p238

Jean-Louis publie régulièrement des chroniques dans Les Échos, exprime sa manière de voir par des conférences, des articles, des expositions, ou encore par sa production, mais avec Le design des choses à l’heure du numérique, il a pris le temps de développer de manière généreuse sa vision de l’Histoire, de l’actualité et de l’avenir du design. Loin de ne prêcher que pour la paroisse à laquelle on associe son auteur — les design interactif —, ce livre commence par établir une généalogie historique érudite des débats et des cultures (Arts & craft, Italie, France, Bahaus, États-Unis,…) du design. Il se termine par la question du numérique, bien sûr, mais aussi des défis industriels, écologiques ou anthropologiques qui secouent le domaine.

L’exposition Objets du numérique, au lieu du design à Paris en 2011

Le livre fourmille de références mais n’est ni un simple historique, ni une énumération, ni un ouvrage purement théorique, car même s’il ne méconnaît ni les créateurs, ni les philosophes et les théoriciens du design, l’auteur revient toujours à la question de l’action : c’est bien l’ouvrage d’un praticien de sa discipline. Par plusieurs entrées, Jean-Louis Frechin expose sa vision des enjeux du design, une vision plutôt ouverte que je ne vais pas tenter de réduire en une phrase ici mais qui en font à la foi un ouvrage de référence et la philosophie personnelle que l’auteur a de son métier.

  1. Nous évoluions dans des sphères distinctes, lui dans l’édition de cd-rom culturel, et moi dans l’art contemporain, au sein de la bande d’un autre Jean-Louis, l’artiste et universitaire Jean-Louis Boissier. Mais nous avons fini par collaborer sur deux cd-roms des Petits débrouillards, chez Montparnasse Multimédia []
  2. Je m’interroge tout de même sur le sens de la locution design thinking, que je trouve particulièrement obscur, puisque si le design est la réflexion sur les objets, on voit mal pourquoi y associer le mot thinking : tout ça semble un peu redondant. []

Un point pédagogique

mars 19th, 2020 Posted in Diplômes, Études, Mémoires | No Comments »

Ce billet de blog s’adresse à la totalité de mes étudiants de l’école supérieure d’art Le Havre/Rouen comme de ceux que je suis à l’université Paris 8.

The Quiet Earth (1985)

Très chers étudiants, nous vivons une situation exceptionnelle et chacun de nous risque de perdre un peu le fil de son année scolaire/universitaire, car en plus du confinement, les vacances scolaires approchent et la fin de l’année aussi. Il faut pourtant bien que nous travaillons ! Bien entendu, je ferai tout mon possible pour assurer la continuité des travaux, et pour débloquer les situations administratives rendues problématiques par la situation que nous vivons. Je suis assailli d’e-mails me demandant ce qui va se passer à l’avenir, je vais essayer de répondre à tout ici, cours par cours :

Cycle de conférences littératures graphiques (Paris 8)

Il me semble évident que la tenue des deux dernières séances planifiées est compromise, sauf à imaginer un décalage du calendrier de fin d’années, en espérant que les conférenciers soient alors disponibles. J’ai envisagé le principe d’une rencontre virtuelle, mais je n’ai aucune confiance en ma propre université pour rémunérer ensuite les invités, or c’est un point sur lequel je ne veux pas transiger, par principe.
En conséquence, vous pouvez déjà commencer à travailler sur un rendu, portant sur les séances auxquelles vous aurez pu assister. Ce rendu sera, au choix, soit un ennuyeux et assommant compte-rendu de conférence, soit un intéressant projet plastique ou littéraire en réponse aux séances.
L’ensemble devra m’être envoyé par e-mail (et par e-mail seulement) à l’adresse jnlafargue+paris8 (at) gmail (point) com. La date limite pour cela est le 24 avril 2020, mais si vous vous y prenez plus tôt (certains m’ont déjà envoyé leurs travaux), ça sera très bien !

Atelier de réalisation multimédia (Paris 8)

Tous les inscrits sont censés avoir un projet sur lequel avancer. Il va être difficile de vous aider à effectuer des manipulations de matériels particuliers (Arduino, Kinect,…) à distance, mais nous allons devoir essayer. Chaque projet devra aller aussi loin que possible. N’hésitez pas à me questionner régulièrement, et de mon côté, je ferai mon possible pour vous aider. Si vous rencontrez des problèmes techniques insolubles, votre rendu peut n’être qu’un dossier, un projet sans matérialité (mais sérieux). Là encore, pour toute question : jnlafargue+paris8 (at) gmail (point) com.

Suivis de projets tutorés et de Master 1 et 2 (Paris 8)

Donnez-moi de vos nouvelles… Nous pouvons nous fixer des rendez-vous sur Skype, je vous laisse me proposer des créneaux : jnlafargue+paris8 (at) gmail (point) com.
Pour la question des stages, je fais confiance à l’administration pour ne pas transformer les interruptions et annulations de stage en cours en situations kafkaïennes. Les stages pouvant se faire ou se finir à distance peuvent évidemment continuer (mais la poursuite ou non du stage et ses nouvelles modalités doivent être mentionnés dans son avenant).

Initiation à la programmation (EsadHar, première année)

Je réfléchis à une formule pour assurer une continuité du cours magistral.
En attendant, afin de valider votre semestre, je propose à chacun de s’emparer d’un programme Processing existant (dans les exemples, sur openprocessing.org, sur d’autres sites, ou parmi les choses que nous avons déjà fait ensemble) et de le modifier afin d’en tirer quelque chose de nouveau. Je serai à disponible pour répondre à des questions précises afin d’aider chacun à obtenir le résultat qu’il recherche. Si les travaux qui en ressortent peuvent vous servir dans le cadre d’autres cours, être présentés en bilans, c’est bien.
Mon adresse : jnlafargue+esadhar (at) gmail (point) com.

Image en mouvement (EsadHar, 3e, 4e et 5e année)

Vous savez ce que vous avez à faire, le sujet ayant été lancé et étant assez clair, Stéphane et moi-même attendons vos travaux. N’hésitez pas à nous questionner et à nous tenir au courant au fur et à mesure.
Mon adresse : jnlafargue+esadhar (at) gmail (point) com.

Design numérique
Écrire et éditer pour les supports numériques (EsadHar, 2e cycle)

Pour ces deux cours, nous sommes dans une phase de suivi de projet, alors continuons, par e-mail (jnlafargue+esadhar (at) gmail (point) com) ou en vision-conférence Skype – je vous laisse me proposer des rendez-vous. Avancez sur vos projets, tenez-moi au courant, questionnez-moi…
Je consacrerai une énergie toute particulière aux étudiants dont je suis le coordinateur, notamment les 5e année design, dont la date de session de diplôme est pour l’instant inchangée – les soutenances dites « mémoires » ont pu avoir lieu par Skype.
Les 4e années Design Numérique doivent profiter du moment particulier que nous vivons pour entamer vraiment leur réflexion sur le mémoire à rédiger d’ici l’an prochain.

Entretiens individuels (EsadHar, toutes années)

Je propose aux étudiants qui souhaitent mener des entretiens de me contacter pour nous donner des rendez-vous sur Skype. À l’avance, préparez ce que vous avez à dire et les questions que vous désirez poser, histoire que ces entretiens ne s’éternisent pas, car la vidéoconférence réclame beaucoup de concentration.

Suivi des projets littéraires (EsadHar/Université)

Puisque je reprends des projets en cours de route afin de pallier le départ de mon estimée collègue Laure Limongi, et qu’Apolline est en arrêt, je suis un peu dans le brouillard.
Je veux bien que les étudiants concernés m’adressent par couriel leur note d’intention, dont je n’ai pas eu connaissance. Ensuite, nous pourrons avoir des échanges par e-mail et par Skype.

The World, the Flesh and the Devil (1959)

J’espère que cette page anticipe toutes les questions que vous pouvez vous poser. Cette année, j’ai un peu plus de deux-cent cinquante étudiants potentiels, dont une bonne centaine sont inscrits à mes cours, je suis le coordinateur de vingt-neufs d’entre eux, le directeur de recherches d’une dizaine… Chacun d’entre eux, chacun d’entre vous, est légitimement fondé à me solliciter. Donc faites-le, ne laissez pas la distance et les conditions déliter votre engagement, prenez des nouvelles les uns des autres (j’imagine la difficile situation des étudiants étrangers, qui, au confinement, doivent ajouter le sentiment d’exil et l’inquiétude pour et/ou des familles), et profitez de l’extraordinaire batterie d’outils de communication, de présentation, de travail, qui existent en ligne.
Évitez en revanche de me poser des questions juste pour vous rassurer : oui, ne vous inquiétez pas trop, nous ferons (vous, nous profs, nos hiérarchies et nos administrations, tout notre possible pour que la situation actuelle ne compromette aucune validation de cours ou d’année.

Enfin, n’oubliez pas que l’on est bien moins enfermé lorsque l’on lit, lorsque l’on visionne des films, lorsque l’on apprend et lorsque l’on travaille : à vous de ne pas transformer l’enfermement en désœuvrement.
Les périodes un peu exceptionnelles telles que celle que nous vivons peuvent être fertiles en nous amenant de nouveaux questionnements, une nouvelle exploration de nos priorités. Souvenons-nous que c’est parce qu’ils étaient claustrés dans la villa Diodati, sur le Lac Léman, pour cause de catastrophe planétaire, qu’une bande de poètes a inventé à la fois la littérature fantastique et la science-fiction, en 1816. Je l’admets, mon résumé est un peu à l’emporte-pièce.
Je vous souhaite, ainsi qu’à vos proches, une bonne santé.

Littératures graphiques contemporaines #9.4 : Gaby Bazin

mars 9th, 2020 Posted in Non classé | No Comments »

Vendredi 13 mars 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera le chercheur Gaby Bazin

Gaby Bazin a été formée aux Arts décoratifs de Paris, où elle a découvert la typographie. Comme praticienne autant que comme théoricienne, elle se passionne pour le rapport entre dessin et écriture.


La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 13 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette quatrième séance de la neuvième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #9.3 : Antoine Sausverd

février 17th, 2020 Posted in Non classé | No Comments »

Vendredi 21 février 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera le chercheur Antoine Sausverd.

Antoine Sausverd est le fondateur du site Töpfferiana, sur lequel il effectue un précieux travail de redécouverte de l’histoire et de la préhistoire de la bande dessinée, en commençant bien sûr par le genevois Rodolphe Töpffer, qui donne son nom au site.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 21 février à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette troisième séance de la neuvième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #9.2 : Aurélia Aurita

février 9th, 2020 Posted in Non classé | No Comments »

Vendredi 14 février 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Aurélia Aurita.

Tout en terminant des études en pharmacie, Aurélia Aurita a publié ses premières pages au tout début des années 2000 dans des périodiques tels que Fluide Glacial, PLG ou Stereoscomic. Elle a été remarquée pour ses récits autofictionnels tels que Fraise et Chocolat, qui raconte une histoire d’amour, mais elle a aussi écrit ou co-écrit au sujet de l’enseignement, du monde de l’entreprise ou encore de la cuisine.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 14 février à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette seconde séance de la neuvième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #9.1 : Héloïse Chochois

février 3rd, 2020 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 7 février 2020, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Héloïse Chochois.

Formée à l’illustration scientifique à l’école Estienne, Héloïse Chochois est autrice de bandes dessinées et illustratrice. Elle a notamment signé La Fabrique des corps, des premières prothèses à l’humain augmenté, qu’elle a scénarisé et illustré, et Intelligences artificielles, miroirs de nos vies, avec FibreTigre et Arnold Zéphir, tous deux dans la collection Octopus, aux éditions Delcourt.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 7 février à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette première séance de la neuvième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #9 (cycle de conférences)

janvier 22nd, 2020 Posted in Non classé | No Comments »

Le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines s’est tenu avec succès en 2011-20122012-20132013-2014, 2014-20152015-20162016-2017, 2017-2018 et 2018-2019 à l’Université Paris 8. Au fil des ans, nous avons eu le plaisir de recevoir CizoIsabelle BoinotAgnès MaupréPapier gâchéLoo Hui PhangNine AnticoThomas CadèneSingeonMarion MontaigneBenjamin RennerXavier GuilbertAude PicaultLisa MandelDavid VandermeulenGabriel DelmasLaurent MaffreIna MihalachePochepCharles BerberianGeneviève GaucklerDaniel GoossensPaul LelucNathalie Van CampenhoudtJulien Neel, Delphine MauryÉtienne LécroartClémentine MéloisThomas MathieuJean-Yves DuhooJulie MarohIsabelle BauthianBouletDorothée de MonfreidGilles RochierKekColonel Moutarde, Pauline Mermet, Tiphaine Rivière, Thomas Ragon, Laetitia Coryn, Stéphane Oiry, Sébastien Vassant et Ronan Lancelot.

Il accueille des auteurs qui utilisent l’image pour s’exprimer, généralement aux franges de la bande dessinée (bande dessinée et vulgarisation, bande dessinée et roman, bande dessinée et arts plastiques, film d’animation, etc.). Pour cette huitième année nous rencontrerons à nouveau six personnes.

Sauf mention contraire, les séances se dérouleront dans la salle A-1-175 (bâtiment A de l’Université Paris 8, premier étage) à 15h00.
Le programme provisoire est le suivant :

  • vendredi 31 janvier 2020 : présentation du cycle
  • vendredi 7 février 2020 : Héloïse Chochois
  • vendredi 14 février 2020: Aurélia Aurita
  • vendredi 21 février 2020 : Antoine Sausverd
  • vendredi 13 mars  2020 : Gaby Bazin
  • vendredi xx xx   2020 : Anne Simon
  • vendredi xx xx   2020 : Fred Boot
  • vendredi 24 avril   2020 : séance conclusive

N’hésitez pas à consulter régulièrement cette page pour connaître les dates des interventions lorsque celles-ci seront calées.

Les séances sont ouvertes au public extérieur à l’université, dans la limite des places disponibles. Notez qu’il faut pouvoir produire une pièce d’identité pour entrer dans les locaux de l’Université.

L’Homme le plus doué du monde, nouvelle édition

octobre 28th, 2019 Posted in Brève, Lecture, Personnel | No Comments »

En 2013, j’ai adapté en français la nouvelle The Ableste man in the world, par Edward Page Mitchell. Il me semblait dommage que ce texte très surprenant de 1879 reste inédit en Français. Surprenant car l’auteur, qui s’est intéressé aux travaux de Charles Babbage, a produit ici ce qui reste à ma connaissance la première histoire de machine « pensante » qui ne fasse appel à aucun élément surnaturel.
Après m’être beaucoup vanté d’avoir été le premier traducteur de cette nouvelle, j’ai appris qu’il en existait en réalité une autre version, due à Marc Madouraud et parue dans la sixième livraison de la nouvelle édition de la revue Fiction.

Ma traduction a en tout cas été publiée à l’époque par Franciscopolis, augmentée d’un cahier d’images et d’une postface dans laquelle j’expliquais ce que le texte d’Edward Page Mitchell avait de passionnant. Épuisé en quelques semaines grâce aux chroniques enthousiastes de Marie Lechner dans Libération et de Xavier de la Porte sur France-Culture, le livre n’était plus disponible depuis six ans. L’excellent éditeur Libretto a repris ma traduction pour un nouvel ouvrage. Le cahier d’images et la postface n’y sont plus, mais on peut lire avec un texte du début du XIXe siècle, Le mécanicien roi, par Étienne-Jean Delécluze.
5,5 euros seulement, pas cher !
Au passage, je suis assez fier de voir ce petit livre sortir chez Libretto en même temps que Un yankee à la cour du roi Arthur, par Mark Twain, qui bien que relevant moins de la science-fiction que de l’amusement n’en est pas moins un texte fondateur dans le registre des voyages temporels.

Puisque ma postface n’accompagne plus le texte, et comme je persiste à penser qu’elle peut permettre d’appréhender tout ce que la nouvelle d’Edward Page Mitchell a d’extraordinaire, j’ai décidé de la publier en ligne, ce que j’ai fait sur Hal-shs (cliquer pour lire).

Toujours sans mobile

octobre 25th, 2019 Posted in indices, Interactivité, Les pros | 7 Comments »

On me demande souvent ce que cela fait de vivre sans téléphone mobile. Je ne peux que partiellement répondre à la question, puisque je n’ai jamais eu de téléphone de ce type. Je n’ai pas renoncé à un état pour revenir à un autre, et cela m’interdit de comparer les deux expériences, avec et sans, de même qu’un aveugle de naissance ne peut expliquer la différence entre la vue et la cécité. Néanmoins je peux témoigner de la manière dont mon quotidien, dont mon expérience du monde est graduellement de plus en plus affectée par le fait de ne pas disposer de téléphone mobile puisque le monde semble de plus en plus configuré pour ceux qui disposent d’un mobile, et de moins en moins accueillant pour ceux qui n’en ont pas. «Tout le monde» en a un, comme on me l’a rappelé en utilisant une variante tordue de l’argument «Mange tes choux de Bruxelles, pense aux petits africains qui n’ont rien» :

Puisque tout le monde a un téléphone mobile, il existe de nombreux cas où personne ne s’attend à ce que l’on n’en ait pas. Réserver un taxi, un restaurant, une chambre d’hôtel1, sont des actions en théorie plutôt simples qui peuvent se révéler difficiles, voire impossibles pour une personne qui ne dispose d’aucun numéro de téléphone mobile. Il faut dire que cet appareil, en dehors des différentes fonctionnalités qui justifient son existence (téléphoner, bien sûr, mais à présent aussi utiliser Internet, écouter de la musique, prendre des photos2 et s’orienter), est aussi devenu une pièce d’identité, un justificatif de domicile et un outil de paiement. Il est accueilli dans ces fonctions avec plus de confiance que ne le sont la carte d’identité, la carte bancaire ou les factures d’EDF. Dans un monde de services un peu complexe, parfois un peu confus, il semble que le téléphone mobile soit devenu une étoile du Nord, un repère, le meilleur moyen pour identifier, contacter, harceler, localiser et tracker (ou parfois traquer) une personne.
Un autre cas de ce qui distingue les non-utilisateurs de portable des autres est le rapport à la ponctualité. Beaucoup de gens sont visiblement habitués à annuler, reporter, décaler des rendez-vous à la dernière minute : on envoie un SMS contrit qui annonce un imprévu, et cela suffit. Les gens avec qui je suis amené à travailler, ou mes amis, sont ici forcés de s’adapter à moi : si l’on m’a dit dix-neuf heures, il faudra que ce soit dix-neuf heures. J’avoue que je trouve parfois amusant l’état de vertige dans lequel certains de mes contacts professionnels se sentent plongés en se voyant forcés de composer avec ma curieuse inexistence sur le réseau GSM : ils sont subitement sans filet. Enfin ils s’habituent et finissent par faire avec, et par constater que si je ne suis pas joignable par téléphone, je ne suis pas injoignable sur Internet, bien au contraire.
Je leur demande souvent : «comment faisiez-vous avant ?» Et aussi, «comment ferez-vous après ?» et ce n’est pas une question en l’air : les tensions géopolitiques qui entourent la question du contrôle des ressources nécéssaires à la fabrication des téléphones mobiles et de leurs batteries (Coltan, lithium,…), et le monopole chinois sur ces minerais autant que sur les usines qui fabriquent les smartphones, laissent penser qu’une crise, voire une catastrophe sont tout à fait envisageables dans le domaine3.
Au chapitre de la prévoyance, je mentionne souvent une autre conséquence de l’habitude du mobile : les parisiens qui organisent des soirées oublient souvent d’indiquer le code d’entrée de leur immeuble, habitués qu’ils sont à ce que leurs invités les appellent depuis la rue lorsqu’ils trouvent la porte close. Sur ce point, je m’adapte en me montrant prévoyant à la place de mes hôtes et en les interrogeant par avance sur le sésame qui me permettra d’entrer. Et si j’ai négligé d’être prudent, il ne me reste plus qu’à attendre en embuscade qu’un résident ou un autre invité à la même adresse franchisse le seuil protégé en me laissant me glisser à sa suite. Il m’a récemment semblé noter un retour du code de porte dans les e-mails d’invitation, sans doute motivé par la lassitude de devoir répondre constamment au téléphone pendant que l’on prépare des toasts ou que l’on accueille ses premiers convives.
Mais tout cela, ce sont de petits tracas anecdotiques et sans grande importance, d’autant que l’on peut discuter, informer de sa situation. Plus graves sont les cas où l’accès à des services, y compris des services relativement importants, est empêché par l’absence de téléphone mobile.

Il y a quelques semaines, mon quartier est devenu éligible à une connexion à Internet par la fibre. Je l’attendais depuis bien longtemps et j’ai accepté l’offre de l’opérateur le plus cher, qui était aussi le seul à me jurer que je garderais mon numéro de téléphone fixe : l’opérateur historique Orange.
Ils n’avaient pas eu de mal à me trouver. En fait, un démarcheur a sonné à ma porte de bon matin, quelques heures plus tard le même jour une démarcheuse téléphonique m’a appelé, suivie, toujours au téléphone, d’un troisième démarcheur qui, lui, s’est avéré représenter Sosh, l’opérateur « discount » d’Orange. Trois personnes représentant Orange le même jour, donc, mais surtout, ai-je après, trois concurrents, ou plutôt trois personnes de sociétés sous-traitantes ou de filiales différentes qui se disputent ma signature : celui ou celle qui l’emportera aura une prime. L’un d’eux m’a même proposé de jouer un tour à un de ses confrères en n’allant pas récupérer la « box » qui m’attendait dans un point retrait, afin d’être raccordé plus rapidement avec une autre « box » identique, du même opérateur. Les joies de la concurrence : des sous-traitants de l’opérateur autrefois monopolistique se tirent dans les pattes, au détriment les uns des autres, et au risque de désorienter totalement la clientèle.
J’ai choisi comme je l’ai pu, j’ai signé, mais pour que mon dossier sont véritablement complet, on m’a demandé un numéro de téléphone mobile. Juste pour pouvoir m’envoyer des SMS m’informant de l’avancement de ma commande, « au cas où il y aurait une annulation du rendez-vous », par exemple. Impossible de satisfaire la demande, puisque je n’ai pas de zéro-six.
J’ai eu au téléphone une conversation kafkaïenne qui ne m’a rien rappelé d’autre que le sketch des croissants avec Fernand Raynaud («vous n’avez pas croissants ? Bon, tant pis, alors je ne vais pas prendre un café, je vais prendre un chocolat. Et deux croissants») : «je n’ai pas de numéro de téléphone mobile – très bien, pouvez-vous tout de même m’indiquer votre numéro de téléphone mobile ?».
Je remarque de plus en plus souvent que les gens qui ne me connaissent pas, et c’était le cas ici, sont soupçonneux envers ma situation. Ils ne croient pas que je n’ai pas de téléphone portable, ils sont convaincus que je refuse de leur donner mon numéro de téléphone portable, que je suis juste cachotier. Qui, au monde, serait assez fou pour ne pas avoir de téléphone portable ? «Ok, tu n’as pas de téléphone portable, mais peux-tu me donner ton numéro quand même, juste en cas d’urgence ?».

Je racontais tout ça dans un précédent article.

Après de longues tractation, une responsable appelée à la rescousse de mon cas avait fini par prendre le dossier en mains et m’avait dit : «Ne vous inquiétez pas, nous validons votre demande sans numéro de téléphone mobile». Bonne nouvelle, mais les documents que j’ai consultés par la suite m’ont montré comment elle avait réglé la question : elle avait saisi mon numéro de fixe, qui commence par un zéro et un un, en remplaçant le un par un six. J’imagine que le formulaire ne prévoyait pas la possibilité que je n’aie pas de zéro-six et que cette astuce lui a semblé tout résoudre. Mais ce fut une erreur.

Le 11 octobre dernier, un technicien Orange (je pourrais m’amuser à écrire « un agent orange », mais je me retiens, car ce monsieur restera la personne compétente de toute cette histoire) est venu installer la fibre chez nous. Il avait deux rendez-vous différents dans la matinée, puisque j’avais fini par accepter (sans être sûr de bien comprendre ce que je faisais) deux offres de deux commerciaux différents chez le même opérateur. Tout s’est passé au mieux : installation propre, plus qu’à brancher, ce que j’ai fait le soir-même. Et tout à fonctionné, même le numéro de ligne fixe qui a pu rester le même.
Le débit de la connexion était incomparablement plus rapide qu’avec l’ADSL, quoique bien en deça des promesses que l’on m’avait faites, et en fait, inférieur au débit annoncé par les offres discount des différents opérateurs. Mais ce n’est pas bien grave : enfin j’ai la fibre.

Onze jours plus tard seulement, le 22 octobre, coupure. Je n’étais pas là. Nathalie, pensant à une panne, a suivi les instructions, redémarré la box, lu le manuel en long et en large, mais rien de mieux ne s’est produit. Hier, je suis rentré et j’ai cherché à comprendre à mon tour. Je suis allé vérifier l’état du câble à l’extérieur de la maison, mais je n’ai vu aucun problème apparent.
Privé de fibre, je parviens tout de même à me connecter en tirant, par wifi, sur la connexion de mon frère et voisin. Depuis chez lui, j’ai appelé Orange, et puis j’ai interpellé l’opérateur historique sur les réseaux sociaux. J’ai obtenu des réponses diverses et plus ou moins intelligibles. Dans un premier temps on m’a soutenu que j’avais résilié moi-même mon contrat, ce que je savais être faux. Puis on m’a raconté qu’un autre opérateur s’était chargé de résilier ledit contrat. «Une résiliation de niveau deux», m’a-t-on répété à plusieurs reprises comme si j’étais censé savoir ce que cela signifiait. J’ai alors appelé SFR, mon ancien opérateur, qui m’a plutôt bien renseigné : ils considèrent que je les ai quittés le 11 octobre et même, que nous avons soldé tous nos comptes. Bon.

Pour finir, Orange m’avoue que la résiliation émane d’Orange. On a résilié mon contrat parce que l’on avait tenté de me joindre sur mon téléphone mobile un jour et que l’appel s’était révélé impossible à faire. Et c’est bien normal que l’on n’ait pas pu me joindre par ce biais, rappelez-vous : une responsable chez Orange avait pris l’initiative de transformer mon zero-un en zéro-six, m’attribuant donc un numéro absurde, qui ne m’appartient pas et n’appartient peut-être à personne. Cet appel impossible avait rendu mon contrat suspect, provoquant son annulation sans autre forme de procès. Pourtant il était possible de me joindre grâce à mon numéro de fixe (qu’Orange connaît bien puisqu’ils le gèrent depuis 1989, mais qui désormais sonnera dans le vide puisqu’on vient de me le couper !), ou par deux adresses e-mails, celle que je leur ai fournie et celles qu’ils m’ont attribué. Mais non, pas de portable, pas de contrat.

J’ignore comment je vais m’en tirer, si je vais m’en tirer, si je dois chercher un opérateur moins stupide, je sais juste qu’il m’arrive la pire chose qui se puisse dans ce monde peudo-rationnel : je ne rentre dans aucune case et il n’existe pas de processus permettant de gérer mon cas.

À présent, c’est l’accès à mon compte bancaire en ligne qui impose une double authentification, et demain, les impôts, la sécurité sociale, les transports4 ?… On m’a suggéré de saisir la justice pour signaler que je suis victime de discrimination et de vente liée : rien ne justifie que l’accès à tel ou tel service soit désormais conditionné à la possession d’un téléphone mobile, surtout si ce téléphone mobile n’est en rien lié au service. Et rien ne justifie que je sois forcé de disposer d’un appareil que je ne souhaite pas utiliser. Enfin pour certains, c’est un peu égoïste ou irresponsable de ma part d’y rester réfractaire.

Chaque année au début du mois de février, pour la « journée mondiale sans portable »5, des journalistes me contactent pour que je vienne témoigner de mon expérience de non-utilisateur de mobile. L’an dernier, cela n’est pas arrivé : une journaliste qui s’y était prise un peu tard a pourtant désespérément tenté de me joindre un jour pour le lendemain, mais impossible car comme elle me l’a expliqué, elle n’avait pas réussi à se procurer mon numéro de téléphone mobile.

  1. Anecdote : j’ai une fois dû passer par un site de réservation parce que, contacté en direct, l’hôtel refusait ma réservation. Or il s’est avéré que le site, qui en plus prend une commission, propose des tarifs inférieurs pour la même chambre : pour l’hôtel qui m’a finalement accueilli, refuser ma réservation en direct aura été une vraie mauvaise affaire financière ! []
  2. Anecdote : je racontais que je n’avais pas de téléphone à un collègue qui me répondait que, à la réflexion, il se passerait lui aussi volontiers de téléphone, sauf pour une chose : la photographie.
    «- Il me faudrait un appareil qui ne serve vraiment qu’à prendre des photos »
    – Ben… Un appareil photo, par exemple ?
    – Ah oui, tiens! ».
    []
  3. Lire : La guerre des métaux rares, par Guillaume Pitron, éd. Les Liens qui libèrent, tout récemment réédité en poche. []
  4. On parle de remplacer tous les titres de transports en commun parisien par le téléphone. []
  5. Amusant : la journée mondiale sans portable émane de l’écrivain Phil Marso qui, sauf confusion sur la personne de ma part, m’avait embauché pour son fanzine rock au milieu des années 1980, alors que j’étais adolescent. Il était le grand frère d’un camarade de classe. Je l’ai totalement perdu de vue. []