Profitez-en, après celui là c'est fini

L’Homme le plus doué du monde, nouvelle édition

octobre 28th, 2019 Posted in Brève, Lecture, Personnel | No Comments »

En 2013, j’ai adapté en français la nouvelle The Ableste man in the world, par Edward Page Mitchell. Il me semblait dommage que ce texte très surprenant de 1879 reste inédit en Français. Surprenant car l’auteur, qui s’est intéressé aux travaux de Charles Babbage, a produit ici ce qui reste à ma connaissance la première histoire de machine « pensante » qui ne fasse appel à aucun élément surnaturel.
Après m’être beaucoup vanté d’avoir été le premier traducteur de cette nouvelle, j’ai appris qu’il en existait en réalité une autre version, due à Marc Madouraud et parue dans la sixième livraison de la nouvelle édition de la revue Fiction.

Ma traduction a en tout cas été publiée à l’époque par Franciscopolis, augmentée d’un cahier d’images et d’une postface dans laquelle j’expliquais ce que le texte d’Edward Page Mitchell avait de passionnant. Épuisé en quelques semaines grâce aux chroniques enthousiastes de Marie Lechner dans Libération et de Xavier de la Porte sur France-Culture, le livre n’était plus disponible depuis six ans. L’excellent éditeur Libretto a repris ma traduction pour un nouvel ouvrage. Le cahier d’images et la postface n’y sont plus, mais on peut lire avec un texte du début du XIXe siècle, Le mécanicien roi, par Étienne-Jean Delécluze.
5,5 euros seulement, pas cher !
Au passage, je suis assez fier de voir ce petit livre sortir chez Libretto en même temps que Un yankee à la cour du roi Arthur, par Mark Twain, qui bien que relevant moins de la science-fiction que de l’amusement n’en est pas moins un texte fondateur dans le registre des voyages temporels.

Puisque ma postface n’accompagne plus le texte, et comme je persiste à penser qu’elle peut permettre d’appréhender tout ce que la nouvelle d’Edward Page Mitchell a d’extraordinaire, j’ai décidé de la publier en ligne, ce que j’ai fait sur Hal-shs (cliquer pour lire).

Toujours sans mobile

octobre 25th, 2019 Posted in indices, Interactivité, Les pros | 3 Comments »

On me demande souvent ce que cela fait de vivre sans téléphone mobile. Je ne peux que partiellement répondre à la question, puisque je n’ai jamais eu de téléphone de ce type. Je n’ai pas renoncé à un état pour revenir à un autre, et cela m’interdit de comparer les deux expériences, avec et sans, de même qu’un aveugle de naissance ne peut expliquer la différence entre la vue et la cécité. Néanmoins je peux témoigner de la manière dont mon quotidien, dont mon expérience du monde est graduellement de plus en plus affectée par le fait de ne pas disposer de téléphone mobile puisque le monde semble de plus en plus configuré pour ceux qui disposent d’un mobile, et de moins en moins accueillant pour ceux qui n’en ont pas. «Tout le monde» en a un, comme on me l’a rappelé en utilisant une variante tordue de l’argument «Mange tes choux de Bruxelles, pense aux petits africains qui n’ont rien» :

Puisque tout le monde a un téléphone mobile, il existe de nombreux cas où personne ne s’attend à ce que l’on n’en ait pas. Réserver un taxi, un restaurant, une chambre d’hôtel1, sont des actions en théorie plutôt simples qui peuvent se révéler difficiles, voire impossibles pour une personne qui ne dispose d’aucun numéro de téléphone mobile. Il faut dire que cet appareil, en dehors des différentes fonctionnalités qui justifient son existence (téléphoner, bien sûr, mais à présent aussi utiliser Internet, écouter de la musique, prendre des photos2 et s’orienter), est aussi devenu une pièce d’identité, un justificatif de domicile et un outil de paiement. Il est accueilli dans ces fonctions avec plus de confiance que ne le sont la carte d’identité, la carte bancaire ou les factures d’EDF. Dans un monde de services un peu complexe, parfois un peu confus, il semble que le téléphone mobile soit devenu une étoile du Nord, un repère, le meilleur moyen pour identifier, contacter, harceler, localiser et tracker (ou parfois traquer) une personne.
Un autre cas de ce qui distingue les non-utilisateurs de portable des autres est le rapport à la ponctualité. Beaucoup de gens sont visiblement habitués à annuler, reporter, décaler des rendez-vous à la dernière minute : on envoie un SMS contrit qui annonce un imprévu, et cela suffit. Les gens avec qui je suis amené à travailler, ou mes amis, sont ici forcés de s’adapter à moi : si l’on m’a dit dix-neuf heures, il faudra que ce soit dix-neuf heures. J’avoue que je trouve parfois amusant l’état de vertige dans lequel certains de mes contacts professionnels se sentent plongés en se voyant forcés de composer avec ma curieuse inexistence sur le réseau GSM : ils sont subitement sans filet. Enfin ils s’habituent et finissent par faire avec, et par constater que si je ne suis pas joignable par téléphone, je ne suis pas injoignable sur Internet, bien au contraire.
Je leur demande souvent : «comment faisiez-vous avant ?» Et aussi, «comment ferez-vous après ?» et ce n’est pas une question en l’air : les tensions géopolitiques qui entourent la question du contrôle des ressources nécéssaires à la fabrication des téléphones mobiles et de leurs batteries (Coltan, lithium,…), et le monopole chinois sur ces minerais autant que sur les usines qui fabriquent les smartphones, laissent penser qu’une crise, voire une catastrophe sont tout à fait envisageables dans le domaine3.
Au chapitre de la prévoyance, je mentionne souvent une autre conséquence de l’habitude du mobile : les parisiens qui organisent des soirées oublient souvent d’indiquer le code d’entrée de leur immeuble, habitués qu’ils sont à ce que leurs invités les appellent depuis la rue lorsqu’ils trouvent la porte close. Sur ce point, je m’adapte en me montrant prévoyant à la place de mes hôtes et en les interrogeant par avance sur le sésame qui me permettra d’entrer. Et si j’ai négligé d’être prudent, il ne me reste plus qu’à attendre en embuscade qu’un résident ou un autre invité à la même adresse franchisse le seuil protégé en me laissant me glisser à sa suite. Il m’a récemment semblé noter un retour du code de porte dans les e-mails d’invitation, sans doute motivé par la lassitude de devoir répondre constamment au téléphone pendant que l’on prépare des toasts ou que l’on accueille ses premiers convives.
Mais tout cela, ce sont de petits tracas anecdotiques et sans grande importance, d’autant que l’on peut discuter, informer de sa situation. Plus graves sont les cas où l’accès à des services, y compris des services relativement importants, est empêché par l’absence de téléphone mobile.

Il y a quelques semaines, mon quartier est devenu éligible à une connexion à Internet par la fibre. Je l’attendais depuis bien longtemps et j’ai accepté l’offre de l’opérateur le plus cher, qui était aussi le seul à me jurer que je garderais mon numéro de téléphone fixe : l’opérateur historique Orange.
Ils n’avaient pas eu de mal à me trouver. En fait, un démarcheur a sonné à ma porte de bon matin, quelques heures plus tard le même jour une démarcheuse téléphonique m’a appelé, suivie, toujours au téléphone, d’un troisième démarcheur qui, lui, s’est avéré représenter Sosh, l’opérateur « discount » d’Orange. Trois personnes représentant Orange le même jour, donc, mais surtout, ai-je après, trois concurrents, ou plutôt trois personnes de sociétés sous-traitantes ou de filiales différentes qui se disputent ma signature : celui ou celle qui l’emportera aura une prime. L’un d’eux m’a même proposé de jouer un tour à un de ses confrères en n’allant pas récupérer la « box » qui m’attendait dans un point retrait, afin d’être raccordé plus rapidement avec une autre « box » identique, du même opérateur. Les joies de la concurrence : des sous-traitants de l’opérateur autrefois monopolistique se tirent dans les pattes, au détriment les uns des autres, et au risque de désorienter totalement la clientèle.
J’ai choisi comme je l’ai pu, j’ai signé, mais pour que mon dossier sont véritablement complet, on m’a demandé un numéro de téléphone mobile. Juste pour pouvoir m’envoyer des SMS m’informant de l’avancement de ma commande, « au cas où il y aurait une annulation du rendez-vous », par exemple. Impossible de satisfaire la demande, puisque je n’ai pas de zéro-six.
J’ai eu au téléphone une conversation kafkaïenne qui ne m’a rien rappelé d’autre que le sketch des croissants avec Fernand Raynaud («vous n’avez pas croissants ? Bon, tant pis, alors je ne vais pas prendre un café, je vais prendre un chocolat. Et deux croissants») : «je n’ai pas de numéro de téléphone mobile – très bien, pouvez-vous tout de même m’indiquer votre numéro de téléphone mobile ?».
Je remarque de plus en plus souvent que les gens qui ne me connaissent pas, et c’était le cas ici, sont soupçonneux envers ma situation. Ils ne croient pas que je n’ai pas de téléphone portable, ils sont convaincus que je refuse de leur donner mon numéro de téléphone portable, que je suis juste cachotier. Qui, au monde, serait assez fou pour ne pas avoir de téléphone portable ? «Ok, tu n’as pas de téléphone portable, mais peux-tu me donner ton numéro quand même, juste en cas d’urgence ?».

Je racontais tout ça dans un précédent article.

Après de longues tractation, une responsable appelée à la rescousse de mon cas avait fini par prendre le dossier en mains et m’avait dit : «Ne vous inquiétez pas, nous validons votre demande sans numéro de téléphone mobile». Bonne nouvelle, mais les documents que j’ai consultés par la suite m’ont montré comment elle avait réglé la question : elle avait saisi mon numéro de fixe, qui commence par un zéro et un un, en remplaçant le un par un six. J’imagine que le formulaire ne prévoyait pas la possibilité que je n’aie pas de zéro-six et que cette astuce lui a semblé tout résoudre. Mais ce fut une erreur.

Le 11 octobre dernier, un technicien Orange (je pourrais m’amuser à écrire « un agent orange », mais je me retiens, car ce monsieur restera la personne compétente de toute cette histoire) est venu installer la fibre chez nous. Il avait deux rendez-vous différents dans la matinée, puisque j’avais fini par accepter (sans être sûr de bien comprendre ce que je faisais) deux offres de deux commerciaux différents chez le même opérateur. Tout s’est passé au mieux : installation propre, plus qu’à brancher, ce que j’ai fait le soir-même. Et tout à fonctionné, même le numéro de ligne fixe qui a pu rester le même.
Le débit de la connexion était incomparablement plus rapide qu’avec l’ADSL, quoique bien en deça des promesses que l’on m’avait faites, et en fait, inférieur au débit annoncé par les offres discount des différents opérateurs. Mais ce n’est pas bien grave : enfin j’ai la fibre.

Onze jours plus tard seulement, le 22 octobre, coupure. Je n’étais pas là. Nathalie, pensant à une panne, a suivi les instructions, redémarré la box, lu le manuel en long et en large, mais rien de mieux ne s’est produit. Hier, je suis rentré et j’ai cherché à comprendre à mon tour. Je suis allé vérifier l’état du câble à l’extérieur de la maison, mais je n’ai vu aucun problème apparent.
Privé de fibre, je parviens tout de même à me connecter en tirant, par wifi, sur la connexion de mon frère et voisin. Depuis chez lui, j’ai appelé Orange, et puis j’ai interpellé l’opérateur historique sur les réseaux sociaux. J’ai obtenu des réponses diverses et plus ou moins intelligibles. Dans un premier temps on m’a soutenu que j’avais résilié moi-même mon contrat, ce que je savais être faux. Puis on m’a raconté qu’un autre opérateur s’était chargé de résilier ledit contrat. «Une résiliation de niveau deux», m’a-t-on répété à plusieurs reprises comme si j’étais censé savoir ce que cela signifiait. J’ai alors appelé SFR, mon ancien opérateur, qui m’a plutôt bien renseigné : ils considèrent que je les ai quittés le 11 octobre et même, que nous avons soldé tous nos comptes. Bon.

Pour finir, Orange m’avoue que la résiliation émane d’Orange. On a résilié mon contrat parce que l’on avait tenté de me joindre sur mon téléphone mobile un jour et que l’appel s’était révélé impossible à faire. Et c’est bien normal que l’on n’ait pas pu me joindre par ce biais, rappelez-vous : une responsable chez Orange avait pris l’initiative de transformer mon zero-un en zéro-six, m’attribuant donc un numéro absurde, qui ne m’appartient pas et n’appartient peut-être à personne. Cet appel impossible avait rendu mon contrat suspect, provoquant son annulation sans autre forme de procès. Pourtant il était possible de me joindre grâce à mon numéro de fixe (qu’Orange connaît bien puisqu’ils le gèrent depuis 1989, mais qui désormais sonnera dans le vide puisqu’on vient de me le couper !), ou par deux adresses e-mails, celle que je leur ai fournie et celles qu’ils m’ont attribué. Mais non, pas de portable, pas de contrat.

J’ignore comment je vais m’en tirer, si je vais m’en tirer, si je dois chercher un opérateur moins stupide, je sais juste qu’il m’arrive la pire chose qui se puisse dans ce monde peudo-rationnel : je ne rentre dans aucune case et il n’existe pas de processus permettant de gérer mon cas.

À présent, c’est l’accès à mon compte bancaire en ligne qui impose une double authentification, et demain, les impôts, la sécurité sociale, les transports4 ?… On m’a suggéré de saisir la justice pour signaler que je suis victime de discrimination et de vente liée : rien ne justifie que l’accès à tel ou tel service soit désormais conditionné à la possession d’un téléphone mobile, surtout si ce téléphone mobile n’est en rien lié au service. Et rien ne justifie que je sois forcé de disposer d’un appareil que je ne souhaite pas utiliser. Enfin pour certains, c’est un peu égoïste ou irresponsable de ma part d’y rester réfractaire.

Chaque année au début du mois de février, pour la « journée mondiale sans portable »5, des journalistes me contactent pour que je vienne témoigner de mon expérience de non-utilisateur de mobile. L’an dernier, cela n’est pas arrivé : une journaliste qui s’y était prise un peu tard a pourtant désespérément tenté de me joindre un jour pour le lendemain, mais impossible car comme elle me l’a expliqué, elle n’avait pas réussi à se procurer mon numéro de téléphone mobile.

  1. Anecdote : j’ai une fois dû passer par un site de réservation parce que, contacté en direct, l’hôtel refusait ma réservation. Or il s’est avéré que le site, qui en plus prend une commission, propose des tarifs inférieurs pour la même chambre : pour l’hôtel qui m’a finalement accueilli, refuser ma réservation en direct aura été une vraie mauvaise affaire financière ! []
  2. Anecdote : je racontais que je n’avais pas de téléphone à un collègue qui me répondait que, à la réflexion, il se passerait lui aussi volontiers de téléphone, sauf pour une chose : la photographie.
    «- Il me faudrait un appareil qui ne serve vraiment qu’à prendre des photos »
    – Ben… Un appareil photo, par exemple ?
    – Ah oui, tiens! ».
    []
  3. Lire : La guerre des métaux rares, par Guillaume Pitron, éd. Les Liens qui libèrent, tout récemment réédité en poche. []
  4. On parle de remplacer tous les titres de transports en commun parisien par le téléphone. []
  5. Amusant : la journée mondiale sans portable émane de l’écrivain Phil Marso qui, sauf confusion sur la personne de ma part, m’avait embauché pour son fanzine rock au milieu des années 1980, alors que j’étais adolescent. Il était le grand frère d’un camarade de classe. Je l’ai totalement perdu de vue. []

Littératures graphiques contemporaines #8.6 : Ronan Lancelot

mai 5th, 2019 Posted in Non classé | No Comments »

Vendredi 10 mai 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Ronan Lancelot. Ou plus exactement le contraire, puisque c’est Ronan Lancelot qui nous accueillera dans la galerie dont il a la responsabilité.

Ronan Lancelot est entre autres choses journaliste et critique de bande dessinée. Né en 1975, il fait partie de l’équipe du Cri du Margouillat, à la Réunion, collabore aux Dossiers de la bande dessinée et, de 2000 à 2003, est rédacteur-en-chef de Fluide Glacial. Il est à présent responsable de la galerie Huberty et Breyne Paris, spécialisée dans la bande dessinée et l’illustration

Exposition Luz : Hollywood Menteur, à la galerie Huberty & Breyne Paris.

La rencontre aura lieu à la galerie Huberty et Breyne, 91 rue Saint-Honoré à Paris (métro Les-Halles ou Louvre-Rivoli), le vendredi 10 mai à 15 heures. Cette sixième et ultime séance de la huitième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #8.5 : Sébastien Vassant

avril 14th, 2019 Posted in Bande dessinée, Conférences | 2 Comments »

Vendredi 19 avril 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Sébastien Vassant.

Sébastien Vassant est né en 1980. Diplômé de l’école Saint-Luc de Liège, il fonde une structure éditoriale, La boite d’Aluminium, au début des années 2000. Comme auteur, il a publié plus d’une dizaine d’albums, parmi lesquels plusieurs récits historiques consacrés à des événements du XXe siècle.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 19 avril à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette cinquième séance de la huitième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #8.4 : Stéphane Oiry

avril 9th, 2019 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 12 avril 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Stéphane Oiry.

Stéphane Oiry est né en 1970. Après avoir entamé des études d’architecture, il devient auteur de bande dessinée et exerce ce métier depuis vingt ans.
Il a aussi été rédacteur-en-chef adjoint de la revue Capsule Cosmique.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 12 avril à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette quatrième séance de la huitième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #8.3 : Laetitia Coryn

mars 25th, 2019 Posted in Non classé | No Comments »

Vendredi 29 mars 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Laetitia Coryn.

Laetitia Coryn, née en 1984, est issue d’une famille d’acteurs. Il lui arrive d’ailleurs de faire du doublage pour le cinéma et la télévision, mais c’est avant tout pour son œuvre d’autrice de bandes dessinées, aux thèmes et aux graphismes éclectiques, que nous la rencontrerons.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 29 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette troisième séance de la huitième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #8.2 : Thomas Ragon

mars 2nd, 2019 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 8 mars 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Thomas Ragon.

Thomas Ragon a été employé par les éditions Delcourt et est désormais directeur de collection pour les éditions Dargaud. Il nous parlera de son rapport aux projets d’édition et à leurs auteurs, nous permettant d’en savoir plus sur son mystérieux et méconnu métier : éditeur.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 8 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette seconde séance de la huitième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Le doute sur la photographie

mars 2nd, 2019 Posted in Images | 2 Comments »

Ce matin sur Twitter je tombe sur des échanges entre des personnes qui affirment que l’image présentée ci-dessous est « photoshopée » et d’autres qui jugent qu’il s’agit d’un cliché non retouché. Le problème qui apparaît vite au cours de la discussion est que ceux qui croient à une manipulation semblent plutôt soutenir l’actuel gouvernement, tandis que leurs contradicteurs ont des opinions politiques inverses.


Hors toute partisanerie, j’ai essayé de déterminer par moi-même si cette image incroyable pouvait être une retouche ou non. Pour avoir passé trois ans dans un LEP de retouche photo (d’avant Photoshop cependant), je dirais que si c’est un montage, alors il est sacrément bien réalisé, car tout fonctionne (ombres, proportions, incrustation). Et en tant que dessinateur et photographe occasionnel, je dirais que la bizarrerie de l’image vient du contraste entre les postures et de la focale employée, qui ramasse les plans et semble inscrire dans des perspectives distinctes les policiers debout et l’homme à terre. Les dessinateurs qui souhaitent faire des « raccourcis » crédibles sont sont souvent forcés de tricher, car même (et surtout) parfaitement justes d’un point de vue optique, certaines associations de postures semblent irréelles. Nous n’avons pas l’habitude de voir, du moins pas comme ça, une personne à terre (presque en position de sommeil) parmi d’autres en station debout (et aux aguets).

Authentique ou non, cette photographie est assez frappante et avant de lui prêter une signification politique, il fallait en déterminer la provenance et le contexte. Dans la conversation du jour, quelqu’un a signalé un article du service de fact-checking de l’AFP, daté de la fin du mois de décembre dernier, qui affirme que l’image est authentique et situe la scène à Avignon. L’homme a terre était un manifestant qui affirme avoir été puni pour avoir insulté des policiers. Curieusement, cette page du site de l’AFP m’a semblé familière, j’avais sans doute déjà lu l’article. Si c’est avéré, alors j’avais oublié cette image ! Il faut dire que les documents de ce type s’accumulent, depuis des mois, et que des images de violences commises par les uns ou les autres lors de manifestations finissent par être banales, au point qu’on les confonde ou qu’on les oublie — à moi, en tout cas, ça arrive.

On remarque qu’un des premiers arguments opposés à ceux qui croient à la véracité du cliché est qu’ils sont « beaufs », « débiles » ou menteurs.

Quand j’ai commencé à être formé à la retouche photographique (au crayon à l’aérographe et au pinceau !), ce métier était totalement inconnu du public et n’avait qu’une portée restreinte : on repiquait1 les photographies publiées dans la presse, il existait quelques usages spécialisés2, mais ces sont surtout les grosses agences de publicité qui avaient une pratique importante de la retouche. Aujourd’hui, la manipulation des images est à ce point une répandue (on retouche même ses photographies personnelles) qu’il semble que l’image photographique ne peut plus être considérée comme le témoignage d’une réalité effective. Les progrès du deep learning, qui permettent d’automatiser certaines retouches (y compris en vidéo, avec la technologie dite « deep fake »), ne vont rien arranger.

Le site This Person does not exist produit automatiquement à la chaîne des visages de personnes qui n’ont jamais existé. En étant attentif on remarque souvent des artefacts ou des détails qui dénoncent la supercherie, mais l’effet n’en est pas moins bluffant.

Ce soupçon généralisé envers l’image photographique pourrait être sain s’il était un peu plus fin, si le public était bien conscient que la première forme de manipulation par l’image n’est pas tant la manipulation de l’image que la tricherie sur sa légende, ou encore son contexte de publication. S’il était averti aussi qu’une photographie n’est jamais représentative que d’un instant, et que l’on ne peut pas toujours savoir ce que sont l’instant qui précède et celui qui suit. Si ce public savait qu’une photographie est un cadrage (c’est à dire l’exclusion de ce qui entoure un cadre), qu’elle est tributaire de paramètres techniques (focale, heurs de l’éclairage, accidents divers) qui peuvent donner une idée bien fausse des choses. S’il était bien conscient aussi qu’une photographie publiée est d’abord une image sélectionnée — aujourd’hui parmi des dizaines, des centaines, des milliers. Et s’il savait, enfin, que le récepteur d’une image, c’est à dire vous et moi, c’est à dire lui-même, pétri d’attentes et de préjugés, trop fier pour reconnaître une erreur et adapter son opinion aux nouveaux éléments, est le pire ennemi du discernement, comme en témoigne l’anecdote qui ouvre ce post : l’image dit ou non la vérité, selon qu’elle correspond aux idées politiques que l’on défend.

  1. La repique, c’est le fait de nettoyer une épreuve photographique en comblant les marques laissées, par exemple, par des poussières. []
  2. Par exemple les photographies d’objets technologiques pour les catalogues ; les photos de mariage dans certains pays ; ou encore la modifications d’images pornographiques afin de les adapter aux goûts locaux en matière de proportions des corps — j’ai entendu parler par exemple d’une personne dont le métier était consacré à réduire la taille des poitrines de femmes issues de publications allemandes, trop imposantes pour le public français. []

Littératures graphiques contemporaines #8.1 : Tiphaine Rivière

février 17th, 2019 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 22 février 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Tiphaine Rivière.

Tiphaine Rivière s’est fait connaître par une bande dessinée en ligne, Le bureau 14 de la Sorbonne, où elle raconte le parcours du combattant d’une jeune thésarde qui doit affronter l’administration, son directeur de recherches, ou encore sa famille. Ce récit, auquel nombre de doctorants peuvent s’identifier, est finalement paru en 2015 aux éditions du Seuil sous le titre Carnets de thèse. Tiphaine Rivière vient de publier le premier tome de sa nouvelle bande dessinée, L’Invasion des imbéciles.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 22 février à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette première séance de la huitième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Comment j’ai fait du tourisme génétique

janvier 19th, 2019 Posted in Personnel, Sciences | 2 Comments »

Il paraît que les kits d’analyse d’ADN « récréatifs » ont fait partie des cadeaux à succès cette année, alors même qu’ils sont totalement interdits en France. Je dois confesser que j’ai eu recours à de tels tests, mais à ma décharge, j’ignorais totalement qu’ils fussent proscrits, et je ne suis pas le seul puisque de nombreux journalistes ou particuliers ont raconté leur expérience des tests de ce type par des articles ou des vidéos sur Facebook où il est clair qu’ils ne savaient pas eux non plus qu’ils se trouvaient dans l’illégalité.
Avec les lignes qui suivent, je veux témoigner de mon expérience, et émettre quelques réflexions à ce sujet.

Le premier séquençage complet de l’ADN humain, achevé en 2003, avait coûté plusieurs milliards de dollars et réclamé plus d’une décennie de travail à une vingtaine d’équipes internationales.
À l’époque, le séquençage partiel de l’ADN d’une personne, à fins d’enquêtes policières, de vérification de parentalité ou encore de recherche médicale, était déjà employé mais son coût était rédhibitoire. Depuis, plusieurs nouvelles techniques ont été mises au point afin d’automatiser les opérations au maximum, et quinze ans plus tard, le coût de l’analyse de l’ADN d’une personne est devenu si bas que certaines sociétés parviennent désormais à commercialiser ce genre de services pour moins de cinquante euros, créant de tout nouveaux usages pour les informations qui en sont tirées, des usages dits « récréatifs ». Pour une somme à présent dérisoire, des sociétés telles que myHeritage, 23andme (Google), LivingDNA, FamilyTree, Ancestry, National Geographic et des dizaines d’autres permettent à des particuliers de partir à la découverte de leurs origines. La baisse du prix n’est pas forcément liée qu’à la seule baisse du coût de production : l’ADN collecté, même anonymisé, a une valeur financière et peut permettre de dégager des revenus, puisqu’il peut aider la recherche. On ne s’étonnera pas de l’énorme popularité de ce genre de service aux États-Unis, pays constitué de vagues successives d’immigration. Des émissions de télévision y sont organisées autour de cette question de la quête des origines, réservant parfois des surprises amusantes, voire ironiques comme lorsque le suprémaciste blanc Craig Cobb a appris que 14% de son ADN était originaire d’Afrique subsaharienne — résultat qu’il n’a pas accepté, affirmant avoir fait par la suite un second test selon lequel il serait « à 97% caucasien, à l’exception de 3% ibériques ». Ce second résultat est plutôt suspect, car les tests d’ADN n’utilisent à ma connaissance pas le mot « caucasien », qui est encombré d’un triple-sens. Pour les géographes ils signifie « originaire d’un pays du Caucase » (Géorgie, Arménie, Turquie…). Pour l’anthropologie du XIXe siècle il rattache la personne à une région qui couvre l’Europe, l’Afrique du Nord et qui s’étend jusqu’à l’Asie centrale. Enfin, selon les services d’identité aux États-Unis, « caucasien » est synonyme de « blanc ». Les deux dernières acceptions du mot incluent évidemment les habitants de la péninsule ibérique.

Le départ pour les îles, gravure de Pierre Dupin d’après Antoine Watteau. Au début du XVIIIe siècle, le régent Philippe d’Orléans a peuplé le Mississipi en y déportant des voleurs, des mendiants et des prostituées (lire Manon Lescault, de l’abbé Prévost). Cette gravure se moque des pauvres jeunes femmes envoyées aux Amériques contre leur gré. Le continent a aussi reçu des irlandais ou des scandinaves chassés par la famine, des aventuriers, des chercheurs d’or, des religieux (que l’on nommerait aujourd’hui « fondamentalistes » anglais, allemands ou hollandais (puritains, anabaptistes,…), des anti-révolutionnaires français, et bien entendu, les esclaves d’Afrique de l’Ouest. Autant de gens qui, au passage, ont parfois perdu le nom de leurs ancêtres et jusqu’au souvenir de leurs origines.

Il existe des tests spécialisés pour découvrir son degré de judéité ashkénaze, séfarade, éthiopienne et yéménite ; pour découvrir de quelle région d’Afrique on est originaire, ou encore de quelle comté d’Angleterre.
Certaines personnes recourent à ces tests pour des raisons moins anecdotiques et plus dérangeantes que les origines ethniques, par exemple pour établir l’exactitude d’une filiation biologique, ou encore pour découvrir ses chances statistiques de contracter telle ou telle maladie. C’est ainsi que l’actrice Angelina Jolie a décidé, en apprenant qu’elle était porteuse d’un gène qui la prédisposait au cancer du sein (dont sa propre mère est morte, ce qui a dû peser dans son choix), de procéder à l’ablation de ses seins.
On est forcé de noter, par ailleurs, que les sociétés qui commercialisent ces tests ne demandent aucune preuve que la personne qui commande le test est bien celle dont l’ADN est testé.

Un peu décevant, on ne m’a trouvé que trois correspondances ethniques. Mon épouse, et grâce à elle, mes enfants, ont un patrimoine génétique plus riche : pays baltes, celtiques, slaves, germaniques,… Connaissant assez bien ma généalogie, je déduis de ces résultats que « Ibère » désigne ici non seulement les populations de la péninsule ibérique, mais aussi celles de tout le Sud-Ouest la France, dès Limoges ou Angoulême.

C’est sans doute en prévention de ce genre d’usage qui empiètent sur les prérogatives de la justice ou de la médecine que le Code pénal français1 proscrit les analyses ADN effectuées hors de la recherche et des enquêtes judiciaires ou autres cadres agrées, si ces analyses onnt été effectuées sans le consentement de la personne, bien sûr, mais aussi si elles l’ont été à sa propre demande puisqu’il est spécifié : « Le fait, pour une personne, de solliciter l’examen de ses caractéristiques génétiques ou de celles d’un tiers ou l’identification d’une personne par ses empreintes génétiques en dehors des conditions prévues par la loi est puni de 3 750 € d’amende. »2.
J’avoue que j’ignorais totalement l’existence d’une telle interdiction en France, interdiction qui est presque unique au monde, car si une poignée de pays tels que l’Allemagne ou Israël posent des limites à ce genre de tests (la recherche de paternité ou d’affections génétiques et/ou l’âge minimal des personnes recourant aux tests y sont encadrées), la France semble seule à les interdire en bloc. La motivation de cette loi est notamment d’épargner aux familles les troubles émotionnels qu’est susceptible d’engendrer la découverte d’une paternité douteuse. Cette inquiétude est légitime, mais on pourrait aussi lui opposer les affres existentiels vécus par les gens qui aimeraient en savoir plus sur leurs origines familiales mais sont soumis au régime des secrets de famille, des contes, de l’oubli volontaire, autant de mensonges dont on sait qu’ils peuvent créer des névroses familiales sur des générations.

L’homme au masque de fer était-il le frère jumeau de Louis XIV, mis au secret dès sa naissance et ayant vécu sans montrer son visage afin que personne ne le confonde avec le roi, comme l’ont pensé Voltaire et Alexandre Dumas ? Si oui, cet homme connaissait-il sa propre identité ? Un bel exemple de secret de famille !

Lors des débats de 2011 à l’Assemblée, les Français recourant à ce genre de tests en passant par les pays voisins ont été qualifiés de « touristes génétiques » —formule qui fait référence aux gens qui se rendent à l’étranger pour y commettre légalement ce qui serait des infractions punies en France (« tourisme sexuel », « tourisme pédophile », « tourisme fiscal », « tourisme de la drogue »).
Je comprends plus ou moins ce qui motive cette loi, mais je ne suis pas certain que la réponse apportée (3750 euros d’amende, tout de même !) soit la plus juste ou la plus avisée, d’autant que rares sont les gens qui sont avertis de l’existence d’un tel règlement, et rares sont ceux qui en admettent le bien-fondé, y compris parmi les détracteurs de ce genre de tests. La plupart des gens avec qui j’en ai discuté voient cela comme une affaire personnelle : ont-ils oui ou non envie de savoir des choses sur eux-mêmes ? Ont-ils envie ou non de courir le risque de confier ce genre de données à des sociétés étasuniennes dont ils ignorent tout ? Ce pourraient, ce devraient être aussi les questions que l’on se pose avant de créer un compte Facebook ou Google.
Après tout, notre ADN, comme toutes les informations qui nous concernent, pourrait être d’abord considéré comme notre propriété. Notre ADN est inscrit dans chacune des cent mille milliards de cellules qui composent notre organisme, il n’est pas seulement à nous, il est nous.

Une fiche anthropométrique effectuée selon le procédé d’Alphonse Bertillon. En principe, l’État appartient aux citoyens. En pratique, notre identité est la propriété de l’État.

Selon la loi française, pourtant, notre ADN ne nous appartient pas, il appartient à la police nationale qui, seule, en dispose à sa guise, selon ses besoins et sans offrir aucun service distrayant aux personnes dont elle collecte les « empreintes génétiques ». Est-ce qu’il serait admissible que nous n’ayons pas le droit de posséder ou de diffuser des photos de nous-même, des radios de nos poumons ou des photographies de nos empreintes digitales ? C’est presque la même chose, si ce n’est, bien entendu, que l’ADN ne concerne pas qu’une personne mais engage toute sa famille.

Il faut rappeler l’histoire du FNAEG (Fichier national automatisé des empreintes génétiques), créé en 2002 afin d’aider les enquêtes sur les tueurs en série et avec la promesse que n’y figureraient que quelques milliers de criminels sexuels multi-récidivistes. Au fil des années, le périmètre de collecte n’a cessé de s’agrandir (terroristes, auteurs de crimes contre l’humanité, auteurs d’actes de barbarie, trafiquants de drogue, etc.), et aujourd’hui ce sont trois millions cinq cent mille personnes — soit 5% de la population française — qui sont présentes dans la base de données. Des enquêtes portant sur des infractions mineures et aux contours arbitraires tels que les « délits d’atteinte aux biens » ou les « dégradations » permettent désormais d’augmenter le FNAEG de toute personne arrêtée lors d’une manifestation. Cette année, un père et sa fille qui avaient passé la porte d’un magasin Ikéa avec des boites en plastique qu’ils avaient payées mais aussi avec leurs couvercles qu’ils n’avaient pas payés — ignorant que les couvercles étaient commercialisés séparément — ont, bien que l’enquête ait vite tourné court, dû se soumettre à un prélèvement d’empreintes génétiques3.

Dans Gattaca (1997), l’ADN est un cruel outil de sélection qui détermine ce que les gens ont le droit de faire ou non, qui ils ont le droit d’aimer, etc. Le héros du film se révolte contre cette fatalité génétique. Dans le plus fin Code 46 (2003), c’est un peu pareil, sauf que personne ne se révolte.

Il y a quelques mois, une amie qui connaissait mon intérêt pour la généalogie m’a fait remarquer la baisse fulgurante du prix des tests de recherche d’origines, prix divisé par dix en quelques années. Ayant un patrimoine génétique en partie mystérieux, elle a voulu en savoir plus et a commandé un « kit » de prélèvement ADN auprès d’une société américaine. Entre autres curiosités, les résultats lui avaient attribué 4% d’ascendance juive ashkénaze, ce qui lui a permis de narguer des membres de sa famille à qui l’idée d’une telle parenté pouvait déplaire. J’ai aussitôt été jaloux d’elle et voulu l’imiter, mais il m’a semblé plus économique de proposer à mes enfants (tous adultes) d’effectuer ce test, puisque les résultats qui les concernent concernent autant leur père que leur mère. Mes enfants ont un patrimoine génétique fourni puisque chacun de leurs parents a un parent étranger. Nous en avons discuté, l’idée les a amusés, et deux de mes enfants (sur trois) ont effectué ce test. Le résultat est venu assez vite. Il contenait suffisamment d’éléments logiques pour être crédible, mais aussi suffisamment d’éléments inattendus pour donner envie à notre troisième enfants, à mon épouse et à moi-même d’effectuer le test à notre tour et de comprendre par quelles branches familiales venaient tel ou tel trait. Nous avons donc commis cinq infractions à la loi, sans le savoir. À notre décharge, le site par lequel nous sommes passés, accessible depuis la France, est intégralement rédigé en bon français, contient la mention d’articles élogieux publiés par des médias français, et ne signale à aucun instant une possible illégalité. En fouillant bien les conditions de vente (auxquelles on n’accède qu’en cours de commande) on trouve une mention sibylline qui informe la clientèle qu’elle sera seule responsable si d’aventure le service n’était pas légal dans son pays.

Les résultats ne sont pas disponibles dans certains pays mais il n’est pas dit pourquoi. Dans le cas d’Israël, il est possible que ça soit pour une raison critique : il n’est pas rare que l’État d’Israël impose de passer un test de filiation aux gens qui souhaitent immigrer mais n’ont pas de moyen de prouver leurs origines juives.

L’expédition du kit vers la France n’a pas posé de problème douaniers, il ne semble pas que cela soit surveillé très attentivement. J’ai lu quelque part que la loi était considérée par ses propres auteurs comme inapplicable, notamment parce que les sociétés qui commercialisent ces tests, qui devraient elles écoper de dix mille euros d’amende, opèrent toutes hors de nos frontières. On peut même se demander si la loi bioéthique qui rend ces tests illégaux en France n’a pas pour effet collatéral contre-productif de provoquer une « fuite des données génétiques » à l’étranger : si Google et autres constituent d’immenses bases de données génétiques alimentées volontairement par des particuliers français friands d’informations sur eux-mêmes, c’est parce que les sociétés françaises n’ont pas la liberté d’en faire autant. Généanet, géant français de la généalogie, aimerait bien s’engager dans une telle voie, semble-t-il.
La loi bioéthique va être révisée cette année, mais il est difficile de savoir si elle aboutira à un assouplissement du règlement sur les tests génétiques.

L’amorce de mon arbre généalogique chez Geneanet. Je dépasse le nombre de 8000 ascendants directs, sur 31 générations. Évidemment, cette ascendance n’est que juridique (et parfois même légendaire, lorsque l’on dépasse certaines époques), car pour chaque enfant, seule l’identité de la mère biologique est une certitude, et encore, elle ne l’est que sous réserve qu’il n’y a pas eu de don d’ovocyte, d’adoption, voire d’échange de nourrissons : l’exactitude de la filiation biologique est en vérité quelque chose de bien fragile.

Le kit que nous avons reçu se présente sous la forme d’une boite un peu précieuse qui contient, emballés dans des sachets stériles, deux coton-tiges, deux petits flacons en plastique contenant un gel, et un mode d’emploi. On doit, une demi-heure au moins après avoir mangé, collecter la salive de l’intérieur de chaque joue avec chaque coton-tige, et déposer l’un et l’autre dans les flacons en plastique, puis renvoyer l’ensemble au Texas dans une enveloppe de format modeste. Et attendre. Le service envoie alors régulièrement des e-mails pour nous tenir au courant des étapes : réception du kit, extraction des données, production du fichier ADN, analyse et comparaison. L’impatience monte graduellement.

Je me demande quelle est la méthode de calcul : j’ai 2500 « correspondances » avec des gens issus des îles de Grande-Bretagne (ce qui n’est pas absurde, mon arrière-grand-mère paternelle était britannique) mais ils ne sont pas considérés comme très signifiants, sans doute parce que les segments concernés sont trop petits.

Enfin, l’acquéreur du kit est averti que l’analyse de ses origines est disponible, et reçoit un lien vers une page Web qui lui dit tout.
Le service auquel j’ai eu recours, commercialisé par une société dont le cœur de métier est la généalogie, commence par proposer une carte des zones géographiques qui peuvent être reliés à telles ou telles séquence d’ADN. Bien entendu, relier un territoire à un patrimoine génétique est en partie absurde, car tout dépend jusqu’où on remonte : il y a 100 000 ans, nous étions tous africains. Et bien entendu, une identité administrative n’est pas forcément une identité génétique, même si l’isolement de telle ou telle région a pu aboutir à une grande homogénéisation ethnique de sa population. En creusant le sujet, et en comparant plusieurs services d’analyse d’ADN, je comprends qu’il existe plusieurs modèles théoriques différents, plusieurs méthodes, et que pour cette raison deux services différents ne fourniront pas le même résultat. Si je comprends bien, l’ADN reçu est comparé à celui des résidents d’un pays eux aussi présents dans la base, et, dans le cas du service auquel j’ai eu recours, exclusivement à ceux dont l’arbre généalogique suggère que tous les grands parents ont eux aussi résidé dans le pays. Plus que des pays, ce sont d’ailleurs des zones qui sont évaluées, et en comparant nos résultats avec ceux de connaissances qui ont effectué les mêmes tests, il semble même que le pays « France », et c’est logique pour un pays qui est un carrefour de l’Europe, n’ait pas d’existence ethnique identifiable : quelqu’un dont la famille n’a, pour aussi loin qu’on sache, jamais quitté la France, ne sera pas « français », mais Ibère, Celte (Irlande, Pays de Galles, Écosse), Anglais, Italien ou encore Germain.

Ma famille ADN. Les trois « proches » sont mes enfants, qui ont hérité de cinquante pour cent de mon patrimoine génétique, et autant de leur mère. La famille « élargie » est constituée de gens avec qui je partage jusqu’à deux ou trois pour cent d’ADN. Je ne connaissais aucun d’entre eux mais j’ai pu entrer en contact et identifier nos ancêtres communs

La partie « ethnique » des résultats, sans être douteuse, pose question, puisqu’elle n’est qu’une interprétation. Beaucoup plus sérieuses (et potentiellement problématiques) sont les correspondances trouvées. En effet, certains services de ce genre (et en tout cas celui auquel j’ai eu recours) fournissent à leurs utilisateurs une liste d’autres utilisateurs plus ou moins proches génétiquement. On m’a par exemple donné les noms de trois personnes avec qui je partageais cinquante pour cent de gènes. Cela n’a pas constitué une trop grosse surprise puisqu’il s’agissait de mes enfants. Mais en plus de leurs noms, j’ai pu consulter une liste de plus de 3000 personnes avec qui j’ai des segments d’ADN plus ou moins longs en commun. Certains ont plusieurs pourcents d’ADN similaire et portent des patronymes présents dans ma famille : même si je ne les connaissais pas, il s’agit avec certitude de cousins à quelques degrés de parenté seulement. D’autres personnes ont moins d’un pour cent, voire à peine plus d’un pour mille en commun, et ceux-là sont soit des cousins très éloignés, soit des hasards statistiques. Chaque fois que de nouvelles personnes effectuent les tests, ils s’ajoutent au nombre, et c’est ainsi qu’en trois semaines je suis passé de 3267 cousins à 3346. J’ai pu entrer en contact avec un de ces « cousins » afin de comprendre notre lien de parenté, et j’ai été contacté par un autre « cousin » animé des mêmes motivations. J’ai pu ajouter ces deux personnes et leurs frères et sœurs à mon arbre généalogique4.
Plusieurs de mes amis qui ont effectué ces tests ont eu moins de « cousins », mais il faut dire que les miens se trouvent en Scandinavie et dans divers pays anglo-saxons où ces tests sont particulièrement populaires.

Une carte qui me renseigne moins sur la répartition géographique de mes « cousins » d’ADN que sur celle des clients du service auquel j’ai eu recours.

Pour finir, le service auquel j’ai eu recours m’a permis de télécharger mes données ADN brutes, constituées d’un fichier énorme rempli rempli de l’assommante énumération de AA, GG, CC, AC, TT, etc., qui constituent la partie de mon identité génétique à laquelle les tests de ce genre s’intéressent (environ un cinquième du génome complet). Je peux utiliser ce fichier pour le soumettre à d’autres services, comme certains laboratoires qui fournissent gratuitement des analyses en échange de cette matière première particulièrement intéressante pour la recherche médicale, entre autres.

J’aime transformer les nombres en images, mais avec l’ADN il va falloir que je trouve un moyen plus sophistiqué que d’habitude, car ce genre de fichier est incroyablement monotone et, en apparence, répétitif. Le fichier contient 720 000 lignes et pèse vingt-deux méga-octets.

En discutant ce sujet avec de nombreux amis, j’ai pu observer des réactions très diverses, allant de la franche hostilité (« bienvenue à Gattaca ! »)5 à une compréhension naturelle de notre démarche, en passant par toutes sortes d’inquiétudes et d’avertissements : « et si ces informations tombent en de mauvaise mains ? ».
Certes, la popularité croissante de ce genre de tests peut provoquer un bouleversement anthropologique majeur, mais je dois manquer d’imagination car je ne suis pas certain, en dehors des gens qui le pratiquent eux-mêmes pour de mauvaises raisons (comme le soupçon de secrets de famille à but de chantage ou l’autodiagnostic médical), de pouvoir dire quels effets vraiment délétères peuvent en émaner. Si Google crée un traitement médical grâce aux informations contenues dans mon ADN, est-ce grave ? On m’a dit aussi : « imagine qu’un de tes enfants commette un meurtre, il pourrait être identifié ! ». C’est vrai, mais j’espère bien que mes enfants ne commettront pas de meurtre !
Et puis ce bouleversement majeur est sans doute inévitable, si ce n’est acté. Une étude de la revue Science affirmait il y a quelques semaines qu’il suffisait qu’une base de données contienne 2% de la population d’un pays pour que quasiment toute personne puisse être retrouvée — et comme je le disais plus haut, 5% des gens qui résident en France sont déjà fichés.
Il est donc déjà trop tard.

Toni Johnson, enseignante du lycée Westlake High à Atlanta

Sur les bénéfices à attendre de ce genre de tests pour les particuliers qui en sont clients, je souscris personnellement à la vision des choses de Toni Johnson, une enseignante du secondaire aux États-Unis. Récipiendaire d’un prix pour l’excellence de son travail, elle a choisi d’employer l’argent de la dotation pour acquérir des tests d’ADN et proposer à ses lycéens de s’y soumettre, avec pour objectif de prouver à ces derniers qu’ils sont bien plus qu’ils ne le croient des « citoyens du monde ». Car c’est aussi ce qu’amènent ces tests, ils nous prouvent que nous sommes le fruit d’une histoire, chacun de nous est en fait un métis, au sens où nous sommes tous le fruit de l’union des gamètes de deux personnes différentes. Peut-être suis-je naïf mais je crois que la génétique est par essence anti-raciste6, tout comme les mathématiques7 et la biologie : mieux on comprend comment tout cela fonctionne et moins on se laisse abuser par les fausses évidences.

Je discutais avec un troll fasciste sur Twitter — je fais ce genre de choses bizarres, oui. Lui-même se gargarise de sa « francité » et croit apparemment de bonne foi tirer l’intégralité de son patrimoine génétique des gens qui vivaient dans l’actuel territoire français à l’époque Néolithique8, mais il a choisi pour se présenter sur Twitter une devise en anglais (« make France white again ») et un portrait issu d’une revue des jeunesses hitlériennes, c’est à dire lié à ce qui est très objectivement la dernière invasion de la France par un autre pays, il y a près de huit décennies. Même son nationalisme est « impur », on comprend qu’il n’ait pas vraiment envie d’éprouver son ascendance… (il a fini par me bloquer, acculé qu’il était dans ses contradictions).

Ma confession faite, j’espère qu’on ne va pas m’envoyer en prison ! J’ai proposé à un magazine de publier anonymement ce texte, mais, la réponse tardant à venir, j’ai fini par le publier ici.

(addendum : on me signale une campagne amusante par Ogilvy pour Aeromexico. Des texans mexicanophobes se font offrir un test d’ADN qui leur permet d’obtenir une ristourne correspondant à leur pourcentage d’ascendance mexicaine. Ce n’est pas la première campagne de type « ADN contre préjugés »)

  1. LOI n° 2011-814 du 7 juillet 2011 relative à la bioéthiques. []
  2. Article 6 de la loi du 7 juillet 2011 relative à la bioéthique. []
  3. Lire : Strasbourg: Elle scanne mal ses bocaux à la caisse d’Ikea, est accusée de vol et termine en garde à vue avec son père. []
  4. Depuis le décès de mon grand-père, en juillet 2017, je suis possédé par une incompréhensible marotte de la généalogie. Ma base de données (qui contient mes ascendants, mais aussi des descendants de ces derniers par d’autres branches, contient désormais plus de quinze mille individus ! []
  5. De manière amusante, au même moment, des amis me font les gros yeux car je manifeste le fait de ne pas avoir trop envie de me soumettre au test de dépistage du cancer colorectal que la Sécurité Sociale propose automatiquement aux gens qui dépassent le demi-siècle d’existence. Je vois un lien : dans un cas comme dans l’autre je suis jugé pour ce que je décide volontairement d’apprendre ou pas sur moi-même. []
  6. On m’a cependant fait remarquer les dérives possibles de la quête du « gène Néandertal » (signalé par certains services généalogiques), car ce marqueur génétique est typiquement eurasiatique, et il semble employé par certains comme moyen de se revendiquer non-africains. Pire, de nombreux articles de presse, sans penser à mal, expliquent qu’« on a tous du Néandertal en nous », et autres affirmations qui laissent penser que « nous » exclut inconsciemment pour eux les gens d’ascendance exclusivement africaine subsaharienne. []
  7. À 10 000 ans d’aujourd’hui, c’est à dire 400 générations, nous avons 2 puissance 400 ancêtres, soit un nombre à 120 zéros. Cela fait bien plus de gens qu’il n’en a vécu sur Terre, indiquant bien entendu de nombreux doublons, mais nécessairement aussi, une belle variété. []
  8. L’histoire des vagues successives de peuplement de l’actuelle Europe depuis quelques millénaires telle que racontée par exemple par le préhistorien Jean-Paul Demoule (Mais où sont passés les Indo-Européens ? ; On a retrouvé l’histoire de France ; Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’Histoire) laissent non seulement penser que la population de l’actuel territoire français est le fruit d’un brassage perpétuel, mais aussi celui d’une succession de populations sans parenté qui se sont influencées culturellement, linguistiquement, etc. []