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Art robotique à la cité des sciences et de l’industrie

avril 30th, 2014 Posted in Cimaises, Interactivité | 2 Comments »

art_robotiqueEn association avec Epidemic, une société spécialisée dans la production d’expositions d’art numérique poids-lourd (Granular Synthesis, Jeffrey Shaw, Jean-Michel Bruyère, Robert Lepage, Dumb Type), la Cité des sciences présente jusqu’au 4 janvier prochain une exposition intitulée Art Robotique, et sous-titrée Exposition monumentale. Il n’y a, de fait, que dix pièces à voir, de bonne tenue, et dont deux sont vraiment extraordinaires : Animaris, de Theo Jansen, et la Matrice liquide 3D de Christian Partos et Shiro Takatani.

Pour des raisons techniques, je n’aurai pas vu fonctionner complètement trois des pièces : Totemobile (Chico MacMurtie) ; Le chemin de Damastès (Jean-Michel Bruyère) et les Nonsense Machines de Maywa Denki. J’imagine que les trois ne peuvent être montrées sans la présence d’un opérateur, mais j’ai visité l’exposition hors des horaires normaux, il n’y avait donc pas le personnel adéquat.

J’ai la vague intuition que ça n’est pas forcément plus mal pour l’installation de Jean-Michel Bruyère, qui présentait vingt-et-un lits médicalisés placés sous autant de néons blafards, Les lits en question sont sonorisés, robotisés, et effectuent des danses synchronisées, si j’ai bien compris. Puisqu’ils ne fonctionnaient pas lors de ma visite, j’ai juste vu des lits d’hôpitaux vides, une vision au fond assez impressionnante et macabre en soi.

Chemin de Damastes

Le Chemin de Damastès, par Jean-Michel Bruyère. Le titre est un jeu de mots entre le chemin de Damas, qui se réfère à la conversion de Paul de Tarse au christianisme, et les manières de Procuste, dit Damastès, fils de Poséidon et Brigand qui adaptait ses hôtes au lit qu’il leur réservait : si le lit était trop long, Procuste étirait les jambes de ses invités, et s’il était trop court, il leur coupait. Procuste symbolise l’uniformité. L’œuvre date de 2008, donc elle ne se réfère pas à la situation en Syrie, mais elle l’aurait pu aussi.

Totemobile, de Chico MacMurtie, est une sculpture en forme de Citroën DS qui, deux ou trois fois par jour (deux fois les jours normaux, trois fois le week-end, pendant les vacances scolaires, et le mercredi), se reconfigure à la façon des jouets Transformers pour devenir un totem de dix-huit mètres de hauteur. Il paraît que c’est très impressionnant à voir, et aussi que c’est interminable : vingt minutes.

Totemobile

Totemobile (que je n’ai pas vu fonctionner, donc)

Les Nonsense Machines de Maywa Denki sont des propositions de dispositifs musicaux plus ou moins originaux. Les seuls qui fonctionnaient étaient les Otamatones, des instruments de musique en forme de croche, dont on chatouille la hampe et dont on presse l’ovale (censé rappeler un visage, avec des yeux et une bouche), pour produire des sons : on arrive un peu aux limites du kitsch nippon, qu’on croyait pourtant inatteignables.
Un objet m’intéressait toutefois dans cette série de mécaniques musicales : le Seamoon, une figure vaguement anthropoïde qui imite notre manière de produire les sons, avec poumons et cordes vocales, à la manière des têtes parlantes automates de l’Abbé Mical ou de Wolfgang Von Kempelen à la fin du XVIIIe siècle, ou de celles de Joseph Faber un demi-siècle plus tard. On n’est pas dans la primeur, avec cette œuvre, mais j’aurais bien aimé écouter le résultat — j’ignore si elle était défectueuse, inactive, ou si j’ai juste raté l’heure de son concert avec des marimbas en forme d’edelweiss. Eh oui, il y avait aussi des marimbas en forme d’edelweiss.

Nonsense Machines

Nonsense Machines, des variations (notamment en vidéo) sur la musique.

Falling light, par le collectif Troika (Eva Rucki, Conny Freyer et Sebastien Noël), est un dispositif à base de LEDs et de lentilles dont la proximité est réglée robotiquement et qui produit, au sol, de jolies gouttes de lumière dont les auras, parait-il, forment des arc-en-ciels. Malgré une recherche de discrétion dans les formes et les couleurs de la machine, sa présence est un peu envahissante, on ne pense pas tout de suite à regarder ce qui se passe au sol, on lève la tête vers le plafond, c’est à dire dans les coulisses. Mais ce n’est pas mal du tout, on est là dans l’art cinétique, et je suis bon client du genre.

Falling Light (Troika)

Falling Ligh, par le collectif Troika. Les cristaux qui diffractent la lumière ont été taillés tout spécialement par la maison tyrolienne Swarovski.

On se trouve toujours dans ce même registre de l’art cinétique avec Cosmic Birds, de Shun Ito, des sculptures assez jolies en elles-mêmes qui produisent par le mouvement des motifs de lumière et d’ombre. Un travail assez raffiné, mais pas de quoi bouleverser un siècle de sculpture cinétique.

Cosmic birds

Cosmic birds, par Shun Ito.

Le collectif Robotlab (Matthias Gommel, Martina Haitz et Jan Zappe) présente The Big Picture, où un robot industriel produit un énorme dessin. Les mêmes artistes sont spécialistes du genre, on se souviendra notamment d’une installation où un bras automate, en moine high-tech, recopiait jour et nuit une Bible en caractères gothiques.
Ce genre de démonstration peut sembler un peu vaine, mais elle peut aussi faire réfléchir aux questions de la virtuosité, de la créativité, de la copie et de l’originalité.

Big Picture

Big Picture, par le collectif Robotlab.

Le Project of Seeking for Coopération (sic) with Scientific Teams, de la jeune artiste chinoise Lu Yang, est une série de propositions d’installations numériques basées sur la science et parcourue par une bonne dose d’humour noir. Affirmant rechercher la collaboration d’équipes de recherche scientifique, elle présente sous forme d’infographie des projets tous plus affreux les uns que les autres : instruments de musique dans lesquels un être humain est enfermé dans un piano et chante sous l’effet de la douleur, chorégraphie de cuisses de grenouilles électrifiées, etc. Derrière ces variations technologiques du thème de l’orgue à chats (une invention qui remonte au XVIe siècle !) se cache peut-être une réflexion sur la brutalité dont peut parfois faire preuve la science dans ses expérimentations ou ses applications.

Scientific cooperation

Project of seeking for coopération with scientific teams, par Lu Yang

Toujours au chapitre des propositions utopiques de savants fous, on trouve The Experience of Fliehkraft, de Till Nowak, une série de vidéos d’attractions foraines qui, si elles existaient, seraient terriblement dangereuses. Pour la plupart, le film tourné caméra à l’épaule et la qualité des effets visuels font qu’on a autant de mal à croire à une supercherie qu’à un film documentaire. L’ensemble de ces vidéos est présenté dans un film amusant intitulé The Centrifuge Brain Project, où un dénommé Nick Laslowicz raconte les expériences de son laboratoire pour augmenter l’activité cérébrale à l’aide de machines de foire. Après un certain nombre d’accidents, son équipe, mise au ban de la communauté scientifique, se serait lancée dans des collaborations avec les parcs d’attraction. Minimisant les accidents provoqués par ses inventions, Laslowicz estime n’avoir fait aucune erreur. Pour lui, c’est la nature qui est l’erreur : « gravity is a mistake ». Drôle et bien fait, mais on peut visionner tout ça de manière plus confortable sur Internet, c’est d’ailleurs ce que j’ai fait après-coup pour bien comprendre ce travail.

Centrifuge Brain Project

Centrifuge Brain Project, de Till Nowak. À côté de ces schémas et des vidéos d’attractions foraines, on trouve une vidéo intitulée Unusual Incident: Windows Crossing the Street dans laquelle une façade d’immeuble se transforme en robot. Le savoir-faire de l’artiste est assez exceptionnel.

Les Animaris, de Theo Jansen, constituent un des deux beaux morceaux de l’exposition. Il s’agit de sculptures articulées, dont certaines sont mues par la seule force du vent, qui se déplacent à la manière d’une nouvelle espèce. Il existe d’innombrables vidéos de ces animaux mécaniques sur Internet, mais voir de visu et manipuler les bêtes (on en croise trois à la Cité des sciences, dont deux en mouvement) montre à quel point celles-ci sont bien conçues. Leur créateur a utilisé une méthode évolutionniste pour les mettre au point, en faisant tourner des simulations et en écartant celles qui fonctionnaient moins bien, jusqu’à ce que la forme la plus efficace s’impose d’elle-même. Plus que l’espèce animale « nouvellement découverte » que cherche à vendre le sympathique médiateur au public fasciné, les Animaris font réfléchir à ce qu’auraient pu être les moyens de transport dans un monde qui n’aurait jamais découvert la roue — ce qui m’a fait penser tout à la fois à certains films d’Hayao Miyazaki et au Chariot pointant vers le sud, l’incroyable boussole mécanique inventée en Chine il y a deux millénaires.

Animatis

Le grand Animatis, par Théo Jansen. La voile qui se trouve en haut pompe de l’air qui est ensuite stocké dans des bouteilles en plastique. Lorsque la pression atteint quatre bars, les « muscles » de l’animal se mettent en action et il marche (en crabe).

La pièce qui m’a le plus retenu, c’est la Matrice liquide 3D, un dispositif d’affichage à base d’eau et de lumière, qui présentait deux programmes, l’un par le suédois Christian Partos, et l’autre par le japonais Shiro Takatani, de Dumb Type.
Le plafond de la Matrice contient trente fois trente (neuf cent) trous dont chacun peut laisser couler de l’eau, à l’aide d’une valve pilotée électriquement. L’eau atterrit dans un bassin au fond duquel se trouvent des lampes stroboscopiques.
Le contrôle de l’eau et de la lumière permet à l’engin de réaliser, en fonction d’une séquence prévue par avance, des sculptures à base de gouttes d’eau qui sont parfois formidables. Le programme de Christian Partos est élégant et séduisant, il réalise des formes dans l’espace. Celui de Shira Takatani est à la fois plus fatiguant et plus impressionnant, il est la plupart du temps constitué d’un mur d’eau apparemment homogène qui, par la synchronisation précise entre la fréquence des jets d’eau et celle des flashs lumineux, nous fait croire à des gouttes en suspension dans l’air ou même à des gouttes qui remontent vers les trous d’où elles elles ont chu. La machine est assez hypnotique et rappelle la lampe Wanetlight M de Nodesign, ou bien sûr le Bit Fall, de Julius Popp, qui permet d’écrire un texte éphémère avec de l’eau projetée. On sort de la simple « Féerie des eaux » — ce fameux spectacle de jets d’eau que l’on peut voir au cinéma Le Grand Rex à la période des fêtes depuis soixante ans — pour une forme d’écran en 3D.

Matrice 3D

La Matrice liquide 3D. Je n’ai pas compris qui avait mis au point l’objet, assez extraordinaire en lui-même. Les programmes de Christian Partos et Shiro Takatani sont en tout cas très différents et sont bien plus que de simples démonstrations.

De l’art numérique à grand spectacle, donc, avec quelques travaux superbes, d’autres plus faibles, mais un ensemble malgré tout cohérent où l’on regrettera peut-être une proportion réduite d’œuvres réagissant interactivement au public. Le blabla qui accompagne l’exposition tente généralement de nous faire croire que ses auteurs croient que nous croyons que tout ce que nous voyons est « pour de vrai », qu’il existe une espèce animale faite de bambous PVC ; qu’une artiste chinoise est à la recherche d’équipes scientifiques pour produire d’horrifiques ballets de grenouilles étêtées ; qu’un laboratoire de Floride fait des expériences neurologiques à l’aide de machines de foire. Cette manière de faire passer la fiction pour des faits m’a toujours un peu horripilé dans le cadre de la Cité, où l’on semble si souvent croire qu’il faut traiter le spectateur comme un sauvage des îles des récits d’aventures du XIXe siècle, à qui l’on fait croire qu’un appareil photo capture les âmes ou qu’un briquet est une divinité. Enfin je vais cesser de râler, c’est un problème plus général aux musées scientifiques (Quai Branly, Grande galerie de l’évolution,…) qui, quelques soient leurs qualités, semblent penser, et peut-être ont-ils raison de le faire (quelle horreur), que le public ne s’intéressera aux objets scientifiques ou technologiques qu’au prix de la simplification, de l’esbroufe, de l’esthétisme, etc.

Animatis

Un troisième « Animatis » de Théo Jansen, installé dans le hall de la Cité des sciences, mais non activé.

Le très petit nombre de pièces montrées donne à chacune une certaine importance, mais a comme effet secondaire potentiellement problématique que lorsqu’une installation n’est pas active, on s’en rend douloureusement compte. Or la Cité des sciences est spécialiste des expositions qui durent très longtemps et où, mois après mois, apparaissent ici et là des petits cartons qui signalent qu’un dispositif est « temporairement hors service ». Un « temporairement » qui signifie généralement « jusqu’à la fin de l’exposition » — ce que j’ai vécu plusieurs fois en tant que visiteur autant qu’en tant qu’exposant.
Enfin c’est à voir, même si le tarif plein (douze euros) est un peu élevé. On trouve le catalogue en version numérique chez les amis de Art, Book, Magazine, qui en ont assuré la mise en page.

Point de lendemain (début des années 1990)

avril 26th, 2014 Posted in Parti, Personnel | 2 Comments »

Je m’entendais très bien avec feu mon collègue Bernard Gerboud, mais nous n’étions pas intimes, ce n’est pas moi qui parlerai le mieux de lui. On prenait un café rapide avant d’aller donner cours, les mardis dans l’an dernier, il me parlait de la retraite, qui approchait.
Sa mort, il y a un peu plus de deux semaines, m’a ramené au souvenir de l’époque où je l’ai eu comme enseignant, en 1993 ou 1994, je ne sais plus. Je venais alors d’arriver à l’Université Paris 8 après avoir abandonné les Beaux-Arts de Paris, un peu désorienté par vingt mois de service national. J’avais beaucoup de doutes quant à ce que je voulais faire de moi-même une fois devenu adulte — doutes qui ne m’ont pas quitté, mais auxquels j’ai fini par m’habituer. Je m’étais inscrit à la fac avec le projet, peut-être, d’enseigner en collège ou en lycée. J’avais toujours aussi la vague envie de faire de la bande dessinée, et c’est une bande dessinée que j’ai rendu comme travail pour le cours de Bernard, qui s’intitulait « pratiques multimédia » ou quelque chose du genre. J’ai retrouvé le résultat :

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En rendant mon travail, j’avais promis de bonne foi que je terminerais ces planches, ce que je n’ai jamais fait, comme on le voit. Le début du récit était inspiré de Point de lendemain, minuscule roman de Dominique Vivant-Denon, le premier directeur du musée du Louvre. Dans Point de Lendemain, un jeune homme un peu naïf vivait une nuit voluptueuse et enchanteresse sans s’apercevoir qu’il servait d’alibi dans une affaire d’adultère (tout en commettant un adultère) et y perdait son innocence. Tout s’y passe comme dans un rêve, et c’est l’ambiance que j’avais tenté de retranscrire.

Dans mon histoire, en plein milieu d’ébats torrides, une jeune femme éconduisait un jeune homme puis disparaissait dans un éclair après lui avoir dit de venir la rejoindre sur un autre réseau : il se trouvait dans un environnement de réalité virtuelle et avait été quelque temps la dupe d’une aguicheuse venue faire de la retape pour le compte d’un réseau concurrent — pratique très courante sur les services de rencontre sur Minitel, qui étaient encore très dynamiques à l’époque.

Je ne sais pas trop avec quelle chute je comptais terminer mon histoire, ce qui doit expliquer qu’elle ne l’ait jamais été.

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J’ai aussi retrouvé une planche avec divers essais de traitement en noir et blanc, un peu vite fait, ça ne casse pas des briques, on est loin d’Honoré Fragonard ou de James Gillray.
Mon historiette était bien dans la veine cyberpunk, très à la mode au début des années 1990, alors même qu’Internet n’était pas encore accessible au grand public.
Il y a deux ans j’ai écrit une nouvelle assez légère (que l’on peut lire en pdf ou en epub) qui, sans doute, doit quelque chose à ce vieux projet.

L’ordinateur dans la société (1965)

avril 23rd, 2014 Posted in Vintage | 4 Comments »

J’avais déjà parlé des illustrations anthropomorphes de Boris Artzybasheff dans un précédent article. Je ne résiste pas à l’envie de publier ici la couverture du Time du 2 avril 1965, que je viens de recevoir. L’article qui est annoncé par la couverture, intitulé The Cybernated Generation, fait un état de l’art complet des applications et des promesses de l’ordinateur telles qu’on pouvait les imaginer à l’époque, c’est à dire avant l’ordinateur personnel, et bien entendu avant que les interfaces homme-machine intuitives fassent de l’ordinateur une machine majoritairement utilisée par des non-informaticiens.

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Sur l’illustration d’Artzybasheff, on remarque plusieurs détails intéressants.
Tout d’abord, la présence d’un énorme cerveau, derrière la machine, qui perpétue le mythe d’une concurrence (ou au moins d’une ressemblance) entre l’intelligence humaine et l’intelligence mécanique. À cette époque, le mot « brain » (et des locutions telles que « mechanical brain » ou « electric brain » sont très couramment utilisé pour désigner l’ordinateur.

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À gauche, la double-couverture du numéro du 19 septembre 1960 de Time, consacré aux « nouveaux produits ». On y voit un cerveau, au dessus des « yeux » de la machine. À droite, une illustration pour la cybernétique, dans Esquire, en 1952, à une époque où le public n’avait pas encore de représentation mentale des éléments qui constituent un ordinateur (lecteurs de bandes, armoires à voyants, papier listing,…). Sur l’une et l’autre illustrations, l’ordinateur a plusieurs bras, dont un qui tient un combiné téléphonique.

Les multiples bras et la manière de se nourrir de la machine rappellent les images de dieux tels que Baal-Moloch, le dévorateur, ou Kālī, la destructrice, deux divinités de mort et de vie à la fois, puisque Baal est une divinité liée aux récoltes1, et que Kālī détruit et crée en même temps.

Kali, Moloch, Lucifer

La déesse Kali au temple Sri Veeramakaliamma, à Singapour, photo de Jorge Láscar (cc) ; L’offrande à Moloch, bible de Foster, 1897 ; Lucifer, dans l’Enfer de Dante par Priamo della Quercia (XVe siècle)

Le lien entre la machine et Moloch fait bien sûr écho à une scène du Métropolis de Fritz Lang (1927) où l’oisif Freder, fils du maître de la ville, Fredersen, assiste à un accident qui coûte la vie à de nombreux ouvriers, dans la ville basse. Il a alors une vision : la machine et Moloch ne font qu’un, et les travailleurs sont les offrandes sacrificielles dont elle se repaît.

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L’ordinateur d’Artzybasheff est en tout cas moins antipathique, puisqu’il se contente de consommer des cartes perforées.
On sent tout de même que sa vitesse de travail n’est pas celle des humains : il faut cinq hommes pour lire les listings que recrache la machine.
On remarque un homme qui tient un diagramme arborescent (flowchart) typique de ceux que les programmeurs produisaient jusqu’il y a une trentaine d’années2. À son expression et à ses gestes, l’homme ne semble pas tout à fait satisfait : apparemment, l’ordinateur ne suit pas exactement le programme qui lui a été dicté. Nous trouvons donc ici l’idée de la machine douée, sinon d’une conscience, au moins d’une forme d’indépendance.

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Le dernier détail qui me frappe, c’est la figure féminine qui porte sur sa tête, comme une forme d’offrande au dieu-ordinateur, un plateau de cartes-perforées. Son sous-pull est d’une couleur assez proche de celle de sa chair pour nous laisser halluciner un instant (dites-moi que je ne suis pas le seul !) une poitrine dénudée. Elle est avenante et souriante.
Entre le milieu et la fin des années 1960s, justement, l’industrie informatique commence à faire de l’ordinateur un objet « glamour » et place, sans grande surprise, la femme en position d’argument de vente.

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De gauche à droite, les visuels de publicités pour les ordinateurs DEC PDS 1020 (1964), Olivetti Programma 101 (1965) et Hitachi Hitac 10 (1965).

À l’époque, pourtant, de nombreuses femmes sont informaticiennes. Outre les figures fondatrices telles qu’Ada Byron au XIXe siècle, Kathleen Booth, Grace Hopper, ou encore les programmeuses de l’ordinateur ENIAC, juste après guerre, les photographies documentaires des années 1960 montrent une présence féminine qui n’a rien de négligeable dans les salles informatiques.

On ne peut sans doute pas dire qu’il était facile pour une femme, en 1965, de faire carrière dans l’informatique, mais l’industrie était à l’époque à la recherche de personnes capables de s’adresser à des machines, et elle ne prospectait ni chez les passionnés d’informatique ni chez les diplômés du domaine, puisque les uns et les autres n’existaient pas encore. Les barrières étaient nombreuses, mais au moins le stéréotype du « geek », que l’on se figure masculin, n’existait-il pas encore3. Le recrutement se faisait sur les capacités intellectuelles, sans filtre social ou académique préalable, et la formation était ensuite assurée par les employeurs.

Edie Windsor, IBM, 1965 Mary Allen Wilkes ; Jane Wehe Bonnette ;  ; Diane C. Pirog Smith (b. 1944)

En haut à gauche, Edith Windsor, programmeuse réputée chez IBM en 1965, devenue célèbre quarante-cinq ans plus tard, en intentant un procès retentissant pour que son mariage avec sa compagne Thea Spyer soit reconnu par l’administration fiscale américaine ; Au centre, Mary Allen Wilkes, qui en 1965 est non seulement la première femme mais aussi la première personne à avoir eu un ordinateur chez elle – ordinateur dont elle a programmé le système d’exploitation ; en haut à droite, Jane Wehe Bonnette, programmeuse et première femme professeur à l’université de Norwich ; en bas à gauche : ? ; en bas, au centre, Diane Pirog Smith, chercheuse en théorie des bases de données ; en bas à droite : Karen Ericksen, représentante chez DEC, avec un mini-ordinateur PDP-8 sur le siège arrière.

On voit bien le processus dans le récit A woman’s story, où le développeur Reginald Braithwaite raconte l’histoire de sa mère Gwen, devenue programmeuse en participant à un test destiné à des hommes. Ses résultats avaient été si bons qu’on l’a aussitôt accusée d’avoir triché, d’autant qu’elle était noire — à une époque où son mariage avec un homme blanc était illégal dans un grand nombre d’états — mais elle a tenu bon, a été testée et contre-testée à nouveau, jusqu’à ce qu’il soit manifeste que non seulement elle n’avait pas triché, mais qu’elle serait une excellente recrue.

On peut juger le dessin d’Artzybasheff un rien sexiste, mais au moins donne-t-il une place aux femmes, ce qui n’est pas du tout le cas de l’article, qui passe en revue tous les domaines affectés par l’informatisation (jusqu’au décompte des votes des évèques au Vatican) mais ne mentionne ni ne montre aucune femme.

  1. Le statut des noms « Baal » et « Moloch » est complexe. L’un et l’autre sont des repoussoirs dans la tradition biblique, « Baal » étant, avec Astarté/Ishtar un nom générique pour les divinités qui ne sont pas Yahvé, tandis que Moloch décrit soit une divinité pour laquelle étaient pratiqués des sacrifices, soit le sacrifice humain lui-même. []
  2. On utilise sans doute toujours des diagrammes pour enseigner les bases de l’algorithmie, mais je n’ai pas le souvenir d’en avoir vu dans des ouvrages consacrés à la programmation depuis bien longtemps. []
  3. Je n’ai pas les chiffres sous la main, mais de mémoire, la proportion de femmes programmeuses n’a cessé de croître entre les années 1960 et le début des années 1980. À la fin des années 1960, les médias présentent même souvent la programmation informatique comme une carrière féminine. La tendance ne s’est inversée qu’à ce moment-là. []

Is the man who is tall happy ?

avril 23rd, 2014 Posted in Au cinéma, Sciences | 6 Comments »

is_the_man_who_is_tall_happyMichel Gondry est venu présenter à l’Université Paris 8 — parmi d’autres, car je sais qu’il est passé à l’Université de Caen il y a quelques semaines, sans doute effectue-t-il un véritable tour de France des universités — son dernier film, Is the man who is tall happy?, un documentaire animé consacré à l’œuvre de Noam Chomsky, le Chomsky linguiste plus que l’activiste politique.

Sans tact excessif, Gondry explique au début du film que sa motivation à le réaliser est que Chomsky est un homme âgé, qu’un jour il sera mort et qu’alors il sera trop tard pour lui poser des questions. En visionnant d’autres films consacrés à Chomsky, Manufacturing consent et Rebel without a pause, Michel Gondry s’est rendu compte que le montage amenait de la part des réalisateurs un point de vue, et que ce point de vue était déguisé en objectivité. Un comble pour des films qui donnent la parole à l’infatigable dénonciateur de la malhonnêteté des médias qu’est Noam Chomsky. Gondry prend le parti de faire le contraire. Plutôt que l’interview filmée, il recourt majoritairement au dessin, considérant que le dessin ne cherche jamais à se faire passer pour la vérité, qu’on ne peut à aucun moment ignorer sa nature, qu’on ne peut pas ignorer qu’il est produit par la main du dessinateur, et donc qu’il est l’expression de sa volonté. La subjectivité est donc assumée. Paradoxalement, Gondry fait son possible pour se montrer honnête, notamment en n’escamotant pas les malentendus ni ses frustrations, comme lorsqu’il tente de faire une observation personnelle et que son interlocuteur ne le comprend pas. Se montrer maladroit face à son interlocuteur constitue, au passage, une vieille ruse bien connue pour ne pas exclure son auditoire : en voyant l’intervieweur ridicule, le spectateur perd ses complexes1. On peut imaginer que Gondry en joue sciemment, de même qu’on a du mal à croire que, vivant à New York, il puisse avoir un accent aussi terrible dans une langue qu’il pratique sans doute quotidiennement : sur ce point aussi, il ne risque pas de donner des complexes à son public.

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Le film ne contient pas que des dessins. Outre quelques photographies d’archive ou servant de décors, on voit l’image filmée de Chomsky dans des vignettes, intégrées à l’image dessinée, et réalisées, tout comme les séquences animées, avec une vieille Paillard-Bollex2. Ces images filmées ne disent pas grand chose, mais, si elle faisaient défaut, le film serait sans doute différent, moins incarné, malgré l’omniprésence de la voix calme et agréable du professeur Chomsky.

Après la séance, Gondry a été félicité de la manière dont il utilise le dessin pour donner vie à des concepts abstraits. Pourtant, les images ne me frappent pas par leur qualité didactique, contrairement à la conversation qui est, elle, claire et pédagogique. Les images produites relèvent à mon avis plus du « doodling », du gribouillage, qu’autre chose. Non pas que ce soient de mauvais dessins, bien au contraire, ni qu’ils soient vite-faits-mal-faits3, mais il me semble qu’ils servent parfois plus à fournir une distraction aux yeux du spectateur qu’à illustrer véritablement des concepts. Certaines animations sont même exclusivement décoratives.

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Une étude en sciences cognitives a établi il y a quelques années que le gribouillage permettait à celui qui le pratique de se concentrer sur ce qu’il écoute et de ne pas laisser son esprit divaguer. On peut imaginer que la stimulation visuelle provoquée par un dessin en perpétuel mouvement ait la même vertu, et que des images qui n’auraient été que les illustrations synthétiques d’un discours auraient été épuisantes. De fait, le spectateur ne souffre pas particulièrement de l’heure et demie qu’il a passé devant un film consacré à un théoricien qui, spécifiait un chercheur en introduction au film, « n’est pas facile à lire ».

Notons que Gondry ne parle pas que de théorie linguistique dans ce film, et entraîne Chomsky, avec difficulté, sur le terrain personnel. Pour le vieux chercheur, les questions biographiques sont accessoires voire inappropriées, mais pour Gondry, elles peuvent expliquer son œuvre : à un an et demie, il a refusé d’avaler du porridge ; quelques années plus tard, il était dans une école où les élèves n’étaient pas notés ; un jour, il a rendu un devoir de sciences qui était intégralement copié dans une encyclopédie ; à dix ans, son père lui faisait étudier les langues sémitiques tous les samedis et son loisir était d’aller au musée ; avant la guerre, il a connu l’antisémitisme et vu les immigrants allemands ou irlandais fêter les succès du nazisme, mais après l’entrée en guerre des États-Unis, il a vu les mêmes changer complètement d’opinion ; enfin, il a vécu soixante ans de sa vie avec la même femme, dont il n’arrive toujours pas à accepter le décès.

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Le pari de Gondry est apparemment que ces anecdotes sont fondatrices de la posture scientifique et politique de Chomsky, ce qui, le temps du film, est plutôt crédible. Apparemment, Noam Chomsky a aimé le film et même, a été ému des évocations de son mariage et de son deuil, qu’il répugnait pourtant à évoquer. Le titre du film sonne un peu comme un bilan, ou plutôt une interrogation : est-ce que l’homme qui est grand est heureux ? La phrase est un exemple issu de la théorie linguistique de Chomsky, mais la question posée n’est pas innocente : cet homme qu’on décrit comme une figure intellectuelle majeure du XXe siècle — un grand homme, quoi — a-t-il trouvé le secret du bonheur par la connaissance ?

De ce point de vue-là, Is the man who is tall happy? s’approche d’un autre documentaire4 du même auteur, L’Épine dans le cœur (2009), dans lequel Gondry se penchait sur sa tante Suzette, une institutrice retraitée semble adorée de tous ses anciens élèves mais n’est jamais parvenue à entretenir des rapports satisfaisants avec son propre fils. Ces deux films sont des bilans de vie, qui parlent à la fois du bonheur, de la transmission et de la connaissance.

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J’aurais eu quelques questions à poser à Gondry, mais je ne savais pas bien comment les formuler clairement. J’aurais bien aimé savoir, par exemple, pourquoi Chomsky ne dialogue, dans le film, qu’avec des philosophes et des scientifiques d’un passé parfois lointain (Descartes, Gallilée, Platon), alors qu’aucun de ses contemporains (ou de ceux qui l’ont été) n’est cité : Jean Piaget, Alfred Korzybski, Marvin Minsky ou Steven Pinker, par exemple5. Les sciences cognitives, la psychologie, la neurologie ou la biologie évolutionniste ne sont pas ou sont à peine mentionnées. Est-ce parce que Gondry lui-même ne pense pas disposer du « bagage » suffisant pour élargir la question à d’autres auteurs, ou est-ce que cela vient de Chomsky lui-même ?

J’aurais pu lui demander, aussi, si son travail de cinéaste rigoureux et méthodique, qui se tient aux systèmes formels expérimentaux qu’il s’impose, est d’une manière ou d’une autre lié à son intérêt pour les sciences6. En même temps il me semble tellement évident que la réponse ne peut être que positive que je ne sais pas s’il serait intéressant de poser la question.
Et j’aurais voulu savoir, enfin, s’il comptait toujours adapter Ubik, de Philip K. Dick. Il a bien parlé d’un film en cours mais n’a pas dit de quoi il s’agissait.

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Is the man who is tall happy? est une réussite à plusieurs égards. Tout d’abord, c’est une brique de plus dans une œuvre qui, tout en étant cohérente, se redéfinit à chaque nouveau projet et alterne les budgets pharaoniques et les budgets de films d’étudiants, sans crises de croissance ou sans l’angoisse inverse d’être déclassé. C’est aussi une réussite parce qu’il n’est pas si courant de tenter l’aventure d’un long-métrage pédagogique sur un domaine scientifique aussi mal connu du public, et il est encore moins courant de le faire en donnant une place si singulière au dessin.

  1. À présent, vous savez pourquoi les animateurs de débats politiques n’ont jamais l’air particulièrement intelligents. []
  2. À mon tour de raconter une anecdote passionnante : j’ai eu la même Paillard-Bollex 16mm, il y a vingt-cinq ans, avec un zoom Angénieux. C’est précisément pour le cinéma d’animation qu’elle m’intéressait. Elle ne m’avait pas coûté cher, mais le prix de la pellicule puis de son développement me semblait si élevé que je n’ai jamais rien filmé avec ! J’ai gardé une bande vierge de 3 minutes au réfrigérateur pendant des années, puis j’ai revendu ma caméra pour acheter une Beaulieu super 8, mais celle-ci était défectueuse et je l’ai échangée contre une Chinon, qui doit exister quelque part au grenier. Curieusement, j’ai fait exactement la même chose quinze ans plus tard, en achetant une caméra DV semi-professionnelle que je n’osais jamais sortir de chez moi, du fait de son prix. Mes angoisses face à l’argent ont paralysé ma carrière de cinéaste, je crois ! []
  3. Gondry a passé des semaines à dessiner seul et à la main, et même s’il est rapide, on peut imaginer qu’il y a une quantité phénoménale de travail derrière ce film. []
  4. Gondry a donc réalisé trois longs-métrages documentaires, en ajoutant Dave Chapelle’s block party (2005). []
  5. Je cite des auteurs que je connais un peu, mais j’imagine qu’il y en a bien d’autres. []
  6. L’intérêt de Gondry pour les sciences se manifeste à mon avis dans Human Nature (2001), Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004), La Science des rêves (2006), The We and the I (2012), mais aussi dans des clips tels que Jóga, pour la chanteuse Björk (1997). []

Le micro-mécénat

avril 20th, 2014 Posted in Bande dessinée, Interactivité | 12 Comments »

Continuons de nous intéresser aux plate-formes de financement contributif1, avec un système conçu pour assurer un revenu régulier à des artistes. Les systèmes de crowdfunding tels que KissKissBankBank, UluleIndiegogo et KickStarter ont fait leurs preuves mais reposent sur le principe du projet ponctuel.

Horace

Horace lisant ses vers à Mécène, peinture de Fyodor Andreyevich Bronnikov (1827–1902).
Caius Cilnius Mæcenas, dit Mécène en Français, était un homme politique romain de l’époque de l’empereur Auguste, dont l’histoire se souvient pour le soutien qu’il apportait aux poètes, comme Horace ou Virgile.

J’ai pu expérimenter un nouveau modèle, celui de Patreon, qui propose à chacun de se faire le micro-protecteur — « micro » car on peut ne donner qu’un dollar — d’un créateur ou d’une création sur une base régulière, qui peut être mensuelle ou dépendre de la fréquence de publication des œuvres, comme c’est le cas du groupe Pomplamoose, qui n’est rémunéré qu’à chaque publication d’une nouvelle vidéo. Certains ont réussi à transformer une vraie popularité préexistante en un revenu conséquent, comme Zach Weinersmith, auteur du Saturday Morning Breakfast Cereal, qui perçoit actuellement 8000 dollars mensuels.
Ce système est assez proche de la « syndication »2, inventée (ou en tout cas fixée dans ses pratiques et son économie) par Randolf Hearst il y a précisément un siècle pour que la pléthorique presse locale américaine, puis la presse mondiale, puisse mutualiser certains contenus en s’abonnant à des daily-strips, des dépêches d’actualité, des éditoriaux, etc.
Les « syndicates » et leurs employés ne percevaient de chaque support de presse que des sommes assez modestes, mais qui, multipliées par le nombre, pouvaient constituer des mannes importantes et faire la fortune de leurs auteurs. Pim, Pam, Poum, Little Orphan Annie, La famille IllicoLil’Abner, Peanuts, Doonesbury ou encore Calvin et Hobbes sont ou ont été publiés dans plusieurs centaines, voire milliers de journaux chaque jour. Ce système a beaucoup pesé sur l’histoire de la bande dessinée3.

Q

Un petit extrait des séries publiées par le King Features Syndicate. Certaines sont très âgées, comme Katzenjammer Kids (Pim Pam Poum), qui détient le record de parution sans interruption depuis 1897, mais de nouvelles séries apparaissent régulièrement et certaines anciennes séries finissent par être abandonnées lorsqu’il ne reste plus que quelques journaux pour les publier.

Avec Patreon, le but est clairement de rémunérer les auteurs de contenu en ligne, tels que les blogueurs, vidéoblogueurs, auteur de webcomics, de podcasts, de jeux ou encore de tutoriels pédagogiques. Les créateurs dont le travail n’est pas spécifique au web sont tout de même censés y diffuser leur production : musiciens, écrivains,  photographes, etc., etc.
Les auteurs disposent de nombreuses options ou configurations : régularité, modalités de diffusion, mais aussi cadeaux supplémentaires selon l’importance des dons.
Je teste le système en rémunérant Fred Boot pour son projet d’adaptation en bande dessinée du roman Mon oncle Benjamin, écrit au milieu du XIXe siècle et situé avant la révolution française, que Frédéric transpose dans la Normandie des années 1960. Il s’engage à publier au minimum six planches par mois. Pour l’instant, cela lui rapporte un peu plus de cinquante dollars par mois, c’est plus un encouragement qu’un revenu véritable, bien sûr, et le dollar4 que je dépense chaque mois est donc pour l’instant plutôt symbolique. Mais allez savoir comment cela peut évoluer.

oncle_benjamin_fred_boot

Patreon est sans doute un des avenirs possibles pour les créateurs de contenus en ligne, bien plus prometteur à mon avis que la publicité, ou la réversion de droits d’auteurs que proposent Youtube et les plate-formes de diffusion de musique en streaming : ces systèmes ne rapportent vraiment qu’à eux-mêmes et au petit nombre d’artistes qui a un public suffisamment important pour que des pourcentages minuscules (quelques millièmes d’euros par écoute, pour le Streaming) soient effectivement rémunérateurs. Ici, ce sont l’artiste ou ses créations qui comptent : on aime, on soutient, donc on participe, mais cette fois sur une base régulière.
Pour la bande dessinée en ligne, qui a une grande vitalité mais dont les meilleurs auteurs finissent par s’épuiser faute de modèle économique, Patreon et ses futurs concurrents constituent une excellente voie.

  1. Lire mes précédents articles en rapport avec le financement de la création : Musique, où est-ce qu’on paie ?, L’argent et Pourquoi donner ?. C’est en commentaire à ce dernier article que Wood m’a signalé l’existence de Patreon. []
  2. Parmi les plus célèbres « syndicates », citons King Features Syndicates, Tribune Media Service, United features syndicate, Creators syndicate, Washington Post Writers Group, et en France, Opera Mundi — qui a cessé ses activités il y a une trentaine d’années déjà. []
  3. Je spécifie tout cela car sur Internet, le mot « syndication » a surtout été beaucoup utilisé, il y a une dizaine d’années, pour décrire l’agrégation de flux de contenu (généralement sans question de rémunération, mais il y a des exceptions) dans une interface unique telle que Bloglines, Feedly, Netvibes, scoop.it, feu Google reader, etc. []
  4. Un écueil à signaler : les banques — la mienne en tout cas — prélèvent un euro forfaitaire de commission. Cela me coûte donc un euro soixante-dix de donner un dollar (dont un pourcentage est conservé par Patreon), ce qui n’est pas du meilleur rendement. Ma banque est La Banque Postale, j’ignore ce qui se pratique ailleurs. []

Maurice et Boulon

avril 12th, 2014 Posted in Brève, Cimaises | 3 Comments »

J’ai déjà évoqué l’affection que j’ai pour l’œuvre de Jürg Kreienbühl (1932-2007), à qui je dois d’avoir voulu entrer aux Beaux-Arts et de devenir peintre — ambition que je n’aurais pas eue bien longtemps, il est vrai, mais qui a beaucoup pesé sur ma formation1.
Jürg était nettement à part du marché de l’art. On peut difficilement imaginer moins moderne que lui dans la forme, puisque les artistes avec lesquels il dialoguait étaient essentiellement les peintres du XIXe siècle. Ses sujets, à l’inverse, étaient on ne peut plus contemporains, puisqu’ils constituent un portrait souvent sombre mais réaliste des trente glorieuses2: le chantier de la Défense, les bidonvilles géants de la région parisienne, les friches industrielles, les paquebots abandonnés, ou encore la grande galerie de zoologie du Muséum, qu’il a peint pendant ses longues années de fermeture et alors qu’elle tombait littéralement en ruine3.

J’apprends que son tableau Maurice et Boulon (1968), qui est à mon avis un de ses chefs d’œuvre, sera montré dans deux semaines à la galerie DIX291, à Paris, dans le cadre d’une exposition justement intitulée Maurice et Boulon.
Je ne l’ai jamais vu autrement que sous forme de reproduction et je suis impatient d’aller le découvrir dans son format (plus de deux mètres trente de haut par deux mètres de large !). Habituellement, les galeristes vendent les œuvres des artistes qu’ils représentent, mais ce n’est pas le cas singulier de cette peinture puisque le galeriste historique de Jürg Kreienbühl, Alain Blondel, a racheté le tableau, en association avec Stéphane Belzère, le fils de Jürg (peintre lui-même) et ne semble avoir pour l’instant aucune intention de s’en séparer, se contentant de le prêter, comme ici.

L’exposition, qui durera du 26 avril au 5 juillet présentera d’autres œuvres du même auteur et de la même époque. La galerie DIX291 est située au 10 passage Josset (rez de chaussée, au fond), dans le onzième arrondissement de Paris (métro Ledru-Rollin ou Bastille).

  1. Je pense que c’est en grande partie au regard de Jürg Kreienbül que je dois mon rapport mitigé  à la notion de progrès : tantôt confiant ou enthousiaste, et tantôt dubitatif, nostalgique voire réactionnaire. []
  2. On ne s’étonnera pas d’apprendre que Kreienbühl a été l’ami de Jacques Tardi, autre grand témoin nostalgique des mutations de la banlieue parisienne, qui a d’ailleurs glissé sa tête dans un de ses albums, La Débauche, scénarisé par leur ami commun Daniel Pennac. []
  3. Pour devenir un musée pédagogique grand public, la grande galerie de zoologie a été transformée en une illustration kitsch de l’embarquement des espèces animales dans l’Arche de Noé. Des milliers d’animaux empaillés ont été mis à la benne, avec tout l’enthousiasme dix-huit/dix-neuvièmiste de la découverte du monde dont ils était la mémoire (oui, c’est le Jean-Noël réactionnaire qui parle, là). []

A computer in the art room

avril 10th, 2014 Posted in Brève, livre qu'il faudra que je lise, Vintage | No Comments »

Je viens de recevoir A Computer in the Art Room (The Origins of British Computer Arts 1950-1980), et je suis assez impatient du moment où j’aurai le temps de le lire (et du temps, il m’en faut, car je lis lentement l’anglais — je lis d’ailleurs lentement le français aussi).

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Ce livre, sorti en 2008 et dû à l’historienne de l’art Catherine Mason, fait le bilan des vingt premières années de l’art numérique britannique. Soixante artistes ont été interviewés. Elle est en train de réaliser un film documentaire sur le même sujet.

L’homme, le train, les machines

avril 6th, 2014 Posted in Interactivité, Les pros, stationspotting | 6 Comments »

(Je poste peu, ces temps-ci, étant en train de finaliser avec Jean-Michel Géridan et Bruno Affagard un livre qui devrait sortir avant l’été, et qui sera consacré aux montages électroniques avec Arduino)

Mercredi, je me trouvais dans le train, de retour du Havre. Mon billet était dûment composté, mais le contrôleur a remarqué qu’il avait été acheté pour le 3 avril, alors que nous étions le 2. Comme tous les billets à tarif régulier du réseau « Intercités », celui-ci peut être utilisé pendant deux mois1, donc du 3 avril au 3 juin, mais il n’est pas valable avant la date de départ spécifiée. Je le savais, tout en n’en comprenant pas bien la raison, mais cette fois-ci je me suis trompé de date. Plutôt que de me faire payer une amende, le contrôleur m’a proposé d’annuler le billet pour que je me le fasse rembourser, puis de me facturer un nouveau billet, au même tarif mais avec une majoration de dix euros.
J’ai fait comprendre que je trouvais ça malhonnête mais j’ai tendu ma carte-bleue.

billet

« Vous comprenez, il y a une faille, il y a des gens qui en profitent,… » — « Ah bon, c’est quoi ? S’il est composté, le billet, on ne peut pas se le faire rembourser ! » — « Ah mais je ne dois pas vous le dire, ça pourrait vous donner des idées ». Où l’on m’explique, donc, que je vais payer dix euros pour avoir potentiellement profité d’une astuce qui dépasse mon imagination2. Je ne sais même pas comment j’aurais pu tricher, mais on ne me le dira pas, car sinon, je risque de le faire. Ce n’est pas si illogique que ça peut le sembler, mais j’en retiens surtout que je ne bénéficie d’aucune présomption d’honnêteté.

Le dieu des terminaux de paiement, lui, a cru en ma bonne foi, refusant obstinément de valider la transaction. « Ça m’a déjà fait ça dans l’autre wagon, c’est cette machine, elle a un truc qui ne va pas. Vous n’avez pas un autre moyen de paiement ? » — « Ah non, désolé » (je n’allais pas aller jusqu’à rendre les choses faciles, tout de même !) — « Bon, je vais voir si mon collègue… je reviens ».
Quand le contrôleur est revenu, j’ai lu dans ses yeux éteints qu’il avait décidé d’abandonner son projet d’extorsion. Mais il lui fallait malgré tout résoudre un problème : j’avais toujours entre les mains un billet remboursable. Il m’a demandé avec d’étonnantes précautions3 si je l’autorisais à supprimer la bande magnétique de mon titre de transport.

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C’est là que j’ai compris l’escroquerie qui m’échappait, et qui est pourtant évidente : ce ne sont pas des guichetiers qui rembourseraient mon billet composté, mais évidemment des machines, les bornes d’achat et d’échange, qui savent lire la piste magnétique du billet mais sont incapables d’y constater un compostage ni d’interpréter des indications manuscrites. J’ai, bien entendu, accepté l’opération, et l’agent a lentement déchiré mon billet, puis y a écrit des inscriptions contredisant les inscriptions qu’il avait rédigées au même endroit une demi-heure plus tôt, jusqu’à donner un air un peu « grunge »4 à mon titre de transport.

L’agent, habillé par Christian Lacroix5, vivant le plus clair de son temps dans une machine propulsée à cent et quelques kilomètres à l’heure, forcé de s’accommoder quotidiennement du fonctionnement plus ou moins fiable de toutes sortes de machines (locomotive, système de chauffage, de sonorisation, d’ouverture des sas, et bien entendu le terminal qu’il porte avec lui toute la journée), utilise sa minuscule marge d’action et de décision pour pallier les failles du dispositif de vente automatique qui a été placé dans la gare pour remplacer ses collègues guichetiers. Espère-t-il que tant d’obligeance lui permettra de ne pas être, lui aussi, remplacé un jour par une machine ?

...

Gare Saint-Lazare, depuis quelques semaines on peut donner son avis sur l’aménagement de l’espace d’attente — qui n’est pas une salle d’attente, puisqu’il n’y a pas de salle.
Là encore, pas besoin de s’embêter à donner son avis à une personne qui ne saura qu’en faire6, pas besoin non plus d’écrire une longue lettre au chef de gare, il suffit de parvenir à interpréter les humeurs que nous proposent quatre « smileys », puis d’appuyer sur celui qui correspond à notre état d’esprit du moment. Ça n’aura sans doute aucun effet, peut-être même que ces boutons aux airs de jouets pour enfant ne sont reliés à rien, mais cela permet pendant un quart de seconde de se faire croire que l’on s’est exprimé, que l’on a une opinion, que cette opinion peut compter. Enfin bref, que l’on existe.

  1. Quelques jours après la publication de cet article, j’apprends que la SNCF veut revenir sur cette durée et envisage de réduire la validité des billets à sept jours. []
  2. Je n’ai jamais eu cet esprit « combinard » si répandu dans notre beau pays et que, en tant qu’ethopsychologue amateur, j’aurais tendance à lier au traumatisme de l’occupation allemande et de l’immédiat après-guerre, avec marché noir et « système D ». Cet esprit particulier se retrouve dans les institutions, qui soupçonnent constamment un détournement des règles ou une malhonnêteté de la part du citoyen. []
  3. Je crois qu’il est illégal d’endommager un billet de train, car celui-ci tient lieu de contrat entre la SNCF et le passager, or un contrat ne doit jamais être altéré physiquement. Il y a une ou deux décennies, je me souviens qu’un avocat astucieux avait fait condamner la SNCF car ses billets, une fois trouillotés par les contrôleurs, pouvaient être considérés comme endommagés. J’imagine que les règles ont un peu changé ensuite : une telle jurisprudence aurait vite coûté cher. []
  4. Je veux voir ici un hommage involontaire au chanteur du groupe Nirvana, Kurt Cobain, mort il y a vingt ans aujourd’hui. []
  5. Pas pour longtemps : après sept années, l’élégant uniforme modulaire gris et violet de Lacroix va disparaître, remplacé par un costume qui imite ostensiblement ceux des compagnies aériennes, dont le modèle économique, basé sur une gestion en temps réel de l’offre et de la demande qui permet d’avoir le plus grand nombre de passagers au tarif le plus avantageux pour la compagnie, est depuis des années le modèle de la SNCF. []
  6. Je doute que les agents SNCF aient quelqu’un à qui transmettre les remarques qu’on leur fait. Lire à ce sujet Police, RATP & bêtise humaine, par François Bon, où ce dernier raconte comment il a tenté d’expliquer à des policiers et des agents de la RATP comment on pouvait espionner des usagers en train de saisir leur code de carte-bleue, mais on lui a répondu un « Il y a un problème de sécurité ? C’est bon, je ferai remonter l’information. » complètement absurde, puisque les explications sur la teneur du problème de sécurité en question n’avaient pas été données. []

Média médiums

mars 28th, 2014 Posted in Brève, Cimaises, Sciences | 2 Comments »

Vendredi 4 avril à 18 heures aura lieu le vernissage de l’exposition Média Médiums à la galerie Ygrec1. Cette exposition est une étape majeure du vaste projet de recherche initié par Gwenola Wagon et Jeff Guess dans le cadre du Labex Arts-H2H et qui se constitue d’un partenariat entre l’École Nationale Supérieure d’Arts Paris-Cergy, l’Université Paris 8, Les Archives Nationales et l’EnsadLAB.
Média Mediums se penche sur l’histoire des moyens de télécommunication destinés à transmettre la pensée ou l’information à distance, qu’il s’agisse de technologies reposant sur des bases scientifiques ou au contraire, sur des théories plus douteuses ou obsolètes : éther,  mesmérisme, télépathie, communication avec  les morts, etc.

mediamediums

Avec des interventions, éditions, expositions, concerts de Jean-Philippe Antoine, Philippe Baudouin, Thomas Bethmont, Jean-Louis Boissier, Olivier Bosson, Mathilde Chénin, Dieter Daniels, Stéphane Degoutin, Vanessa Desclaux, Leif Elggren, Vincent Epplay, Renaud Evrard, Raphaël Faon, Fleuryfontaine (Galdric Fleury et Antoine Fontaine), Nicolas Gourault, Jeff Guess, Martin Howse, Jean-François Jégo, Jean-Noël Lafargue, Lauren Moffatt, Ayuko Nishida, π-Node, Julien Prévieux, Sébastien Rémy, Paul-Louis Roubert, Pascal Rousseau, RYBN.ORG, Jérôme Saint-Loubert Bié, Jeffrey Sconce, Gauthier Tassart, Noah Teichner, Suzanne Treister, Nicholas Vargelis, Gwenola Wagon et Anne Zeitz.

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Pour ma part, j’ai compilé des images et écrit un texte sur le thème du « Pouvoir Cosmique » dans l’œuvre de Jack Kirby. Ce travail fait partie d’une collection d’une vingtaine d’éditions mises en page à partir d’une maquette de Jérôme Saint-Loubert Bié.

  1. Galerie Ygrec : 20, rue Louise Weiss, Paris, métro Bibliothèque nationale ou Chevaleret []

Sacré Charly !

mars 17th, 2014 Posted in Parti | No Comments »

Hier soir, je regardais la liste des gens qui me demandent de devenir leur « ami » sur Facebook. Ils sont nombreux. Pour aucune raison justifiable, j’essaie d’éviter de me mettre en connexion sur ce réseau avec des gens que je ne connais pas personnellement d’une manière ou d’une autre. Enfin des gens que je ne connais pas ou que je ne reconnais pas, par exemple ceux qui se sont donné un pseudonyme impossible à identifier et qui utilisent une photographie qui ne les représente pas, ou une photo sur laquelle ils cachent leur visage.

Parmi les auteurs des deux cent trente et une « demandes d’ajout à la liste d’amis » actuellement en souffrance, se trouvent sans doute des étudiants, des amis, des collègues, qui doivent me trouver bien impoli de ne pas avoir donné suite à leur requête parce qu’ils n’imaginent pas que j’ignore qui ils sont.
Hier, donc, je tombe sur cette demande, l’avant-avant-dernière de la liste, donc une des plus anciennes. Cela faisait manifestement longtemps que je n’avais pas effectué de fouilles aussi profondes dans le passé, et peut-être même que je ne l’avais jamais fait :

charly

Sacré Charly !
Je ne sais pas comment il est possible que je ne l’aie pas vu. Peut-être est-ce qu’il avait mis une autre image à l’époque. La demande date du dix janvier deux mille onze. Si j’avais vu sa tête, j’aurais certainement cliqué sur le bouton « confirmer ». Le nom seul ne m’aurait rien dit : je pouvais reconnaître « Éric Benard », son véritable nom, « Charly Benard », ou même « Charly » tout court, mais pas « Charly Sokora ».
Charly a été le technicien vidéo de l’école d’art du Havre, jusqu’il y a cinq ans. On disait qu’il avait été rocker, qu’il avait voulu aller à Londres, mais qu’il s’était arrêté arrivé à la mer, au Havre, puis qu’il était devenu docker, entre autres. Charly a décidé de quitter l’école, puis Le Havre, pour aller vivre en Côte d’Ivoire laissant derrière lui d’innombrables légendes.
Mais bon, puisque je n’ai pas compris de qui il s’agissait, je n’ai pas cliqué.
À présent, je pourrais le faire, mais j’hésite, car entre temps, Charly est mort.

Je ne suis pas superstitieux, mais peut-on, doit-on accepter la demande d’amitié virtuelle de quelqu’un qui n’existe plus autrement qu’à l’état de souvenir ?

charly_horoscope

Sur la page Facebook de Charlie, entre le six septembre deux mille douze et le huit juillet deux mille treize, on peut lire trente-six messages de condoléances, souvent écrits sur le mode du tutoiement, bien que le destinataire ne puisse plus les lire.

Ensuite, seule une application nommée « Horoscope du jour » semble avoir encore quelque chose à lui dire. Son tout dernier message est :

Votre passion sera récompensée. Prenez votre temps. Que vous pensiez ou pas en être capable, vous avez souvent raison. Une consommation modérée de café vous aidera peut-être à remédier à votre insomnie et à vos maux de tête. Dans les mois qui viennent, une augmentation substantielle de vos revenus sera évidente.

Sacré Charly !