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La cité et les astres

avril 8th, 2016 Posted in Lecture, Ordinateur célèbre | No Comments »

la_cite_et_les_astresL’écrivain britannique Arthur Charles Clarke (1917-2008) est connu pour avoir offert à la science-fiction une des ses intelligences artificielles les plus marquantes et en même temps, les moins fantaisistes — puisque rien n’est magique dans son fonctionnement —, HAL9000, l’ordinateur de bord du vaisseau spatial Discovery, dans le film et le roman 2001: A space odyssey. Mais sa carrière d’auteur, de vulgarisateur ou de scientifique est bien plus riche que cela.

Lecteur de pulps américains dans sa jeunesse, passionné d’astronomie et de sciences en général, Arthur C. Clarke a servi dans la Royal Air Force pendant la guerre, employé à inventer les radars d’approche tels qu’on en utilise toujours aujourd’hui pour aider des avions à atterrir quelles que soient les conditions de visibilité. Il était alors dépourvu de qualifications universitaires, comme de nombreux passionnés employés par la recherche scientifique pendant la guerre. Dans ce petit pays menacé, mais dirigé par un premier ministre notoirement avide de sciences et lecteur de science-fiction, le talent, l’efficacité et les idées originales semblent avoir souvent primé sur l’intimidation académique et ses raideurs administratives. On sait la vitalité intellectuelle qui en a découlé et le nombre d’inventions majeures que nous devons à cette période. Après la guerre, Clarke a pu étudier les sciences à l’Université et est devenu chercheur. C’est dans ce cadre qu’il a apporté sa contribution la plus célèbre à l’histoire des technologies en proposant l’idée d’utiliser des satellites artificiels placés en orbite géostationnaire1 comme relais de communications radio. À la fin des années 1950, sa carrière d’auteur littéraire, entamée avant guerre, a pris le pas sur sa carrière d’homme de sciences. Il a publié des ouvrages de vulgarisation scientifique et, bien entendu, des nouvelles et des romans de science-fiction. Son premier récit ambitieux, conçu dès 1937, publié sous forme de Novella en 1948 puis repris sous forme de roman complet en 1953, est Against the Fall of Night. Soucieux d’y intégrer des connaissances scientifiques pointues, Clarke a entamé dès 1954 la rédaction d’une ultime version du même récit, La cité et les astres, qui paraîtra en 1956 et qui est l’objet de cet article. À la surprise de l’auteur, de nombreux lecteurs ont préféré le récit d’origine, et les deux continuent d’être publiés dans les pays anglo-saxons — mais pas en France où, sauf erreur de ma part, Against the fall of night n’a pas été traduit.

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La couverture du numéro de novembre 1948 de la revue Starling Stories, où est parue la première version (sous forme de novella, c’est à dire de court roman) de Against the fall of night, ainsi que l’illustration qui sert de frontispice au récit.

Dans les deux romans, situés dans un futur très lointain, Alvin est “l’unique”, le premier homme à naître dans la cité Diaspar depuis des milliers d’années. Les autres habitants sont immortels, d’abord parce que leurs organismes fonctionnent pendant des millénaires, mais aussi parce qu’ils disposent d’une technologie qui leur permet de se réincarner, en laissant de côté les souvenirs qu’ils ne veulent pas conserver et en n’ayant même pas la curiosité d’apprendre ce que leurs ancêtres ont délibérément voulu oublier de leur histoire, qu’ils connaissent bien mal. Leurs nouveaux corps, fabriqués artificiellement et dépourvus de nombrils, ne vieillissent pas et naissent adultes. Les souvenirs de leurs existences antérieures ne leur reviennent qu’à l’âge de vingt ans. De temps en temps, naît un “unique”. On ignore leur rôle, on ignore s’ils en ont un, mais on sait que tous ceux qui ont existé ont un jour disparu, et on ignore où : depuis des millions d’années, la ville de Diaspar, qui fonctionne en totale autarcie, est le dernier endroit habité et habitable de la Terre, car après avoir conquis les étoiles, l’espèce humaine a été réduite à néant par une espèce extra-terrestre, qui lui interdit pour toujours de quitter sa planète d’origine. Puisque Alvin est différent de ses compatriotes, il rêve de sortir de la ville pour voir ce qui se trouve au delà de ses murs, vérifier si la solitude de Diaspar est bien absolue, et, peut-être, comprendre un peu mieux l’histoire de l’humanité. Pour tous les autres, ce projet est effrayant et contre-nature.

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Les couvertures de quelques unes des éditions de Against the fall of Night.

La cité et les astres est un roman très riche thématiquement (fin du monde, dystopie, épopée spatiale, cybernétique, exobiologie,…) qui se distingue essentiellement de son ébauche Against the Fall of Night par l’intervention de l’ordinateur, technologie que l’on retrouve à plusieurs moments du récit2. Tout d’abord, les habitants de Diaspar ont pour loisir principal de participer à des “sagas”, des aventures virtuelles dont le fonctionnement technique n’est absolument pas détaillé mais qui évoquent, pour le lecteur de 2016 (et je doute que ça soit un anachronisme) les jeux vidéo d’aventure en réseau. On ne joue pas avec un écran ni avec un casque de réalité virtuelle, les sensations et les images sont transmises directement au cerveau :

[les sagas sont] des mondes imaginaires (…) du moins presque tous le sont, même si certains se basent sans doute sur des faits historiques. Les cellules mémorielles de la ville en contiennent des millions : on peut y choisir l’aventure ou l’expérience que l’on veut, et elle semble absolument réelle tant que l’esprit en reçoit les impulsions.”

La représentation virtuelle revient un peu plus tard dans le livre, alors que le héros consulte le cadastre de la ville, qui prend la forme d’une maquette simulée en trois dimensions (indiscernable d’une véritable maquette), que l’on pilote depuis une console et un écran de contrôle, et qui permet de connaître les états de la ville au fil des époques.

Pour les ordinateurs, les circuits mémoriels et les multiples mécanismes qui créaient l’image regardée par Alvin, il ne s’agissait là que d’un simple calcul de perspective.

Si l’idée de produire une image en trois dimensions à partir de données calculées informatiquement nous semble banale à présent, ce n’était pas du tout le cas il y a soixante ans, même si la géométrie projective, qui sert de base aux calculs de représentations en trois dimensions, a commencé à être théorisée dès l’antiquité. Le graphisme informatique de l’époque se limitait aux dessins géométriques de John Whitney senior sur des oscilloscopes. Rappelons que les ordinateurs n’avaient pas encore d’écrans.
De manière plus banale à l’époque de la sortie du roman, Clarke imagine que les communications en visio-conférence feront partie du quotidien des habitants de Diaspar. Il ne fournit pas de détails techniques, mais on comprend que les dispositifs sont si bien faits qu’il est impossible, à moins de le vérifier, de savoir si la personne à qui l’on s’adresse se trouve à côté de soi où à des kilomètres. Même si ce n’est pas central dans le récit, il y a là l’idée que la technologie peut mener à des situations troublantes de suspicion envers le réel, ou en tout cas la perception qu’on en a.

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La perception d’un personnage est d’ailleurs sciemment abusée à un moment du roman. Il s’agit d’un robot qui avait reçu l’ordre de rester muet tant que la prophétie de son maître — un gourou un peu escroc — ne serait pas accomplie. L’ordinateur central de Diaspar, dont nous reparlerons plus loin, crée alors les visions qu’attend le robot, et obtient un déblocage de ses fonctions de communication. La description de l’illusion est intéressante : n’ayant qu’une vague idée des visions qu’il doit créer, l’ordinateur modifie les images qu’il produit en fonction des réactions du robot.

“J’ai dû improviser un peu. Une fois ou deux, la forme que j’ai créée s’est mise à diverger notablement des conceptions du robot, mais à ce moment-là, je sentais grandir sa perplexité et je modifiais l’image avant qu’il ne se méfie.”

Le roman contient les thèmes qui sont au centre de la philosophie transhumaniste aujourd’hui : l’immortalité est obtenue par l’amélioration physiologique des habitants de Diaspar, la disparition de la reproduction sexuée et même, de la famille telle que nous l’entendons3, mais aussi — et là c’est un peu plus original que ce qu’ont proposé divers auteurs après Aldous Huxley —, par la conservation électronique de leur personnalité et de leurs souvenirs, qui sont stockés dans des banques mémorielles, et prêts à être réactivés par une nouvelle naissance corporelle.

La ville de Diaspar

La ville de Diaspar, reconstitution en 3D par Pronaox, sur Youtube.

Le pouvoir est honorifique dans la cité, car au fond, tout le monde (à l’exception d’Alvin, le héros), s’entend sur l’essentiel : que la vie hédoniste des habitants de Diaspar reste immuable. Les concepteurs de la ville ont pris le soin d’y attribuer un rôle original : celui du “Bouffon”, une personne qui connaît parfaitement la ville, que personne ne sait localiser mais qui a ses entrées partout, et est chargé de servir de grain de sable dans la machine, en provoquant de temps en temps — une fois par siècle, peut-être — des catastrophes ou en se livrant à des farces plus ou moins cruelles. Son but est d’empêcher que la ville ne s’endorme totalement dans une routine mortifère, puisque non seulement personne n’entre ou ne sort de la ville, mais ceux qui l’habitent sont les mêmes personnes depuis des millions d’années. La société de Diaspar ne connaît aucune évolution. On découvrira plus tard une autre société, celle de Lys, qui a renoncé à l’immortalité mais pas à l’évolution et où les sentiments qui lient les personnes sont plus profonds. Ce que nous démontre Clarke ici de manière assez convaincante, c’est qu’une société éternelle, composée de personnes elles aussi éternelles, ne peut exister qu’à condition d’être incapable d’évoluer, et aboutit nécessairement à des rapports humains assez superficiels.

La ville de Diaspar

La ville de Diaspar, reconstitution par Pronaox, sur Youtube.

Le travail n’existe plus, le fonctionnement de Diaspar repose sur d’innombrables robots et “circuits d’éternité” (ce qui permet d’empêcher l’érosion des bâtiments), et sur le travail d’un ordinateur central qui sait tout, voit tout, qui en théorie ne dirige rien et ne donne qu’un avis consultatif à ceux qui le lui demandent, mais qui est aussi seul à savoir comment fonctionne la ville. L’ordinateur central sait penser par lui-même, mais ne fait que suivre le but qui lui a été donné par ses concepteurs, il est donc un maillon du fonctionnement de Diaspar comme les autres, comme le “bouffon”, comme “l’unique”. On retrouve à la fois le thème de la ville auto-organisée telle que l’imaginaient les cybernéticiens, et celui de l’ordinateur pensant tel qu’Isaac Asimov venait juste de commencer à en produire avec Les cavernes d’acier (1954) et les premières nouvelles mettant en scène l’ordinateur Multivac (1955). Un point original au sujet l’ordinateur central de Diaspar est qu’il n’est, bien qu’on le dise “central”, pas localisé : il est la somme des intelligences de toutes les machines de la ville, qui fonctionnent donc en essaim, ce qui leur confère une puissance et une vitesse de calcul particulièrement remarquable.
À un autre moment du récit, on rencontre un polype, c’est à dire une créature aquatique constituée d’une somme de petits organismes biologique indépendants qui, sous forme collective, constituent temporairement une entité, avec sa mémoire et ses pensées. Ce personnage grotesque et à sa manière émouvant représente la croyance religieuse4.
Ces deux formes d’intelligence constituée d’agents multiples font penser à la célèbre Société de l’esprit, une théorie que développera Marvin Minsky une bonne décennie plus tard, qui fera l’objet d’un livre en 1986, et qui affirme que l’intelligence n’est pas le fruit d’un principe unique et parfait, mais celui de l’association d’éléments divers.

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The ultimate machine aka Shannon’s hand, reconstitution par l’artiste David Moises (photo : Peter Sedlaczek/Technisches Museum Wien). De nombreuses reconstitutions de cette machine existent, et l’on peut même se procurer les plans pour en fabriquer une soi-même.

On peut se demander si Minsky n’a pas été inspiré par les descriptions de Clarke dans ce roman. Il est en tout cas certain que Minsky a eu une influence sur Clarke.
Au milieu des années 1950, l’auteur de science-fiction a visité les laboratoires Bell. Dans le bureau de Claude Shannon, il s’est fait présenter la machine inutile (the useless machine), un automate dont l’apparence était celle d’une boite fermée dont ne dépassait qu’un interrupteur. Lorsque l’on enclenchait l’interrupteur, la boite se mettait à produire un bruit désagréable puis s’ouvrait, laissant apparaître une main mécanique qui sortait pour rebasculer l’interrupteur à sa position initiale, ce qui avait pour effet de faire cesser le bruit. La main retournait alors d’où elle venait.
Cet automate, dit Arthur Clarke5, produisait sur ses spectateurs un effet inexplicablement sinistre et, a-t-il affirmé, a poussé beaucoup d’ingénieurs à abandonner leur emploi pour s’engager dans des professions ayant, je le cite, encore un avenir, tels que la chasse aux truffes ou l’apiculture.
C’est Claude Shannon qui a construit la machine, mais celle-ci avait été imaginée par Marvin Minsky, qui était alors un de ses étudiants. Une dizaine années plus tard, Minsky serait embauché par Arthur C. Clarke et Stanley Kubrick en tant que consultant pour leur film 2001: a Space Odyssey.

((Une curiosité : au début du chapitre VI, le roman décrit une méthode d'étude des nombres premiers qui ressemble furieusement à celle qu'inventera, sept ans plus tard, le mathématicien Stanislaw Ulam.)

Une curiosité : le roman (début du chapitre VI) décrit une méthode de représentation et d’étude des nombres premiers qui ressemble furieusement à celle qu’inventera, sept ans plus tard, le mathématicien Stanislaw Ulam (spirale d’Ulam). Clarke a été le premier surpris de cette coïncidence, car sa description a été rédigée sans qu’il ait eu l’idée de réaliser lui-même l’expérience.

Roman majeur de l’âge d’or de la science fiction, La cité et les astres regorge d’idées et d’intuitions, et pose de nombreuses questions qui n’ont rien perdu de leur intérêt aujourd’hui.

  1. Contrairement à ce qui est dit parfois, Arthur Clarke n’a pas inventé le principe de l’orbite géostationnaire, mais il en a calculé la valeur, que l’on nomme désormais en son honneur Clarke orbit. []
  2. Notons que la date de sortie du roman n’est pas indifférente : 1956 est l’année où le terme Intelligence artificielle a été créé, et l’année que les historiens retiennent comme fondation de la discipline universitaire du même nom. []
  3. La description du système de logement, où chacun vit séparé des autres, y compris au sein d’une même famille, rappelle un peu The machine stops (1909), d’E.M. Forster. []
  4. Clarke éreinte assez violemment la religion : “Au cours de la première partie de son histoire, la race humaine avait connu une interminable succession de prophètes, de voyants, messies et autres évangélistes qui se persuadaient et convainquaient leurs disciples que les secrets de l’Univers n’étaient révélés qu’à eux-mêmes. Certains réussirent à fonder des religions qui survécurent pendant de nombreuses générations et influencères des milliards d’hommes ; d’autres tombèrent dans l’oubli avant de mourir (…) qu’une créature si radicalement différente de l’homme restât le tout dernier adepte d’un prophète humain était d’une suprême ironie.”. []
  5. Dans Voice Across the Sea. éd. Harper-Collins, 1958 []

Les écoles d’art sont-elles en péril ?

mars 28th, 2016 Posted in Études | 5 Comments »

L’école d’art de Perpignan a été fondée en 1817, elle fermera ses portes en juin prochain, à l’âge de cent-quatre-vingt dix-neuf ans, donc. C’est une institution presque bicentenaire qui disparaît, dans une certaine indifférence.

Fin 2014,

Fin 2014, pour attirer l’attention sur leur situation, des étudiants de l’école d’art de Perpignan s’étaient mis en vente sur ebay et le bon coin.

Les écoles supérieures d’art qui dépendent de l’État ou des collectivités territoriales (villes, intercommunalités, départements, régions) sont souvent passablement anciennes, la plupart d’entre elles sont nées sous l’ancien régime et ont existé plus ou moins sans discontinuer depuis, mais en se transformant décennie après décennie, devenant des établissements “post-bac” dont l’enseignement est validé par des diplômes de premier, second et bientôt troisième cycle, sous tutelle pédagogique du ministère de la Culture, et à présent évalués par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES), au même titre que les universités. Pour satisfaire aux conditions du “processus de Bologne” —  un accord destiné à harmoniser le fonctionnement de l’enseignement supérieur en Europe —, les écoles supérieures d’art ont dû s’engager dans des activités de recherche, et leurs étudiants, qui n’étaient autrefois que plasticiens, doivent à présent rédiger des mémoires, en échange de quoi leurs diplôme de premier et de second cycle jouissent des grades “licence” et “master 2”. Pour qu’elles puissent aller à la recherche de nouveaux financements et que leur offre soit lisible et visible, les écoles supérieures d’art ont été incitées à se regrouper au sein d’établissements publics de coopération culturelle (EPCC), des structures publiques indépendantes dont le conseil d’administration accueille, typiquement, une ou plusieurs villes, la région, une instance locale du ministère de la Culture et des acteurs industriels régionaux. Certaines écoles structurées selon ce régime fédèrent les écoles autrefois indépendantes de plusieurs villes : Rennes-Lorient-Quimper-Brest ; Tours-Angers-Le Mans ; Rouen-Le Havre ou encore — et elle est précurseuse dans le domaine —, l’école européenne supérieure de l’image, qui regroupe les écoles de Poitiers et d’Angoulême, partenaires depuis le milieu des années 1990, et réunies en EPCC depuis cinq ans.

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L’école d’art d’Angoulême, vue depuis le Centre de la bande dessinée et de l’image. L’école est installée dans l’ancienne usine qui produisait le papier à cigarettes Nil.

Du fait de leur ancrage territorial et de leur histoire, les écoles d’art publiques, comme les conservatoires de musique, de danse ou de théâtre, sont souvent financés par des municipalités1. Le maire de la ville d’Angoulême, Xavier Bonnefont, juge pour sa part que l’enseignement supérieur ne devrait pas faire partie des compétences des villes, et s’est en tout cas servi de cet argument pour faire voter par son conseil municipal la suppression pure et simple de la dotation de la ville à l’école : 851 000 euros par an. Une belle économie dans un contexte budgétaire difficile, mais je me demande ce que ça implique d’un point de vue institutionnel : est-ce que la ville d’Angoulême quittera le conseil d’administration de l’école (actuellement présidé par le premier adjoint au maire d’Angoulême) dès le 31 décembre prochain, date annoncée de son désengagement financier2 ? Est-ce que la mairie laissera les locaux de l’école à sa disposition, ou sera-t-elle contrainte à regrouper tous ses enseignements sur le campus de Poitiers ? Et qu’est-ce qui empêche Poitiers, au hasard d’un changement d’équipe municipale, de faire un jour ce même choix d’un désengagement brutal ? Je ne connais pas exactement le fonctionnement administratif de l’École européenne supérieure de l’image, mais dans ce genre de structures, les désengagements financiers peuvent faire boule de neige : si le budget général baisse, l’État baissera aussi sa subvention3, ce qu’il fait d’ailleurs déjà régulièrement depuis des années avec toutes les écoles.
Le fait qu’Angoulême se retire du budget de sa propre école ne condamne pas immédiatement cette dernière, mais un trou de huit-cent cinquante mille euros ne se comble pas si facilement, et Xavier Bonnefont est dans la posture d’un trapéziste qui lâcherait la main de la personne qu’il est censé tenir au prétexte qu’un autre trapéziste en tient l’autre main4.

Trapeze artists in circus, lithograph by Calvert Litho. Co., 1890. Edited digital image from the Library of Congress, reproduction number: LC-USZC4-2091.

Trapézistes volants, lithographie publiée par la Calvert Lithograph company vers 1890.

L’intérêt de l’existence de l’ÉESI à Angoulême n’est pas qu’historique ou pédagogique, l’école s’inscrit dans un écosystème culturel et économique au succès manifeste qui a transformé la modeste préfecture de Charente dont Sacha Guitry disait «Si l’on pouvait mourir d’ennui, je serais mort à Angoulême», en capitale française de l’image avec son festival international de bande dessinée, sa maison des auteurs, ses studios de film d’animation et de jeu vidéo, son école nationale de jeu vidéo, ses structures éditoriales (Ego comme X, Café Creed), etc. Faire disparaître l’école de cet ensemble n’a rien d’anodin, comme l’explique Thierry Smolderen, qui coordonne le Master de bande dessinée de l’école, dans un texte qu’il a publié sur Facebook. La liste des anciens étudiants de l’ÉESI qui ont fait un beau parcours professionnel est très longue5, et parmi eux, plus d’un est resté à Angoulême pour vivre et pour travailler. Même quand elle n’est pas immédiatement visible pour la population, la présence d’une école supérieure d’art dans une ville y amène beaucoup en terme de rayonnement national ou international, autant qu’en termes de vie culturelle locale. Bien sûr, on peut certainement en dire autant du football, mais je note que les subventions directes ou indirectes au football sont rarement remises en question, on m’a souvent demandé “à quoi sert une école d’art ?”, alors que la question “à quoi sert un club de foot ?” semble incongrue. Et ne parlons pas des subventions déguisées à la religion (ce n’est pas le Vatican qui finance la réfection de votre église mais c’est bien le curé qui en a la clef) qui sont très douteuses du strict point de vue de la neutralité de l’État en matière de cultes, mais qui s’appuient, là encore, sur une tradition. Je ne veux pas opposer football, religion et création visuelle, mais rappeler que chacun de ces domaines a un public et mérite d’être considéré par les services publics. Par ailleurs, rappelons que de tous ces domaines, seule l’image a la réputation d’être une spécialité angoumoisine.
Si la fermeture de l’école d’art de Perpignan s’explique (problèmes d’effectifs, de résultats, de financement, et non conformité aux critères actuels de l’enseignement supérieur en matière de recherche), l’abandon de l’ÉESI par Angoulême est nettement plus contestable : l’école jouit d’une belle réputation, fait preuve de dynamisme pédagogique, accueille des invités prestigieux et tient une place importante dans les orientations de la ville.

L'école d'art d'Angoulême est située sur une île

L’école d’art d’Angoulême se trouve sur une presqu’île située entre les deux rives de la Charente.

Il faut souhaiter que ce qui est en train d’arriver à l’ÉESI ne dégénère pas vers un scénario réellement funeste, il faut que les enseignants, les étudiants et tous ceux qui sont attachés à ce lieu à Angoulême ou ailleurs, poussent le conseil municipal à mesurer les conséquences de sa décision et à revenir dessus, ou que des solutions satisfaisantes émergent6.
Au delà d’Angoulême, souhaitons que cette histoire ne constitue pas un sombre présage pour toutes les autres écoles supérieures publiques d’art.
Les écoles d’art de Poitiers et d’Angoulême ont été les premières à se regrouper, d’abord sous forme d’association puis au sein d’une structure commune. Elles ont aussi été parmi les premières à développer une activité de recherche structurée, ou encore à effectuer de sains rapprochements avec les universités. L’ÉESI n’est-elle que la première structure à pâtir des effets mécaniques des choix politiques de la dernière décennie ? L’État a transféré de nombreuses charges qui, jusqu’ici, lui incombaient, vers les collectivités locales, forçant ces dernières à faire des choix douloureux dans la répartition de leurs budgets. On peut aussi pointer du doigt la manière irresponsable (incompétence ou bien corruption, je ne sais pas vraiment quelle hypothèse m’est la moins déplaisante) dont a été soldée l’affaire des “emprunts toxiques” : ruinées par les mensonges flagrants de la banque Dexia, les municipalités ont été acculées par l’État à l’abandon de poursuites, sous la menace de se voir exclues du droit de jouir du fonds de soutien mis en place : un chantage indigne auquel la plupart des municipalités concernées (et elles sont nombreuses) ont cédé.
En faisant peser toujours plus de charges sur les collectivités locales et en imposant à celles-ci des obligations nouvelles et coûteuses (s’équiper en matériel de surveillance, suppléer aux trous d’emploi du temps des élèves de primaire imposés par la réforme des rythmes scolaires,…), en faisant disparaître des services publics autrefois importants (bureaux de poste, gares SNCF), les gouvernements de droite comme de gauche sont parvenus à faire baisser l’impôt sur le revenu, certes, mais nous conduisent sans doute à des ruines et — mais admettons pour l’instant que c’est un autre débat —, à une aggravation des inégalités territoriales.

à gauche, l'ensemble des écoles d'art publiques, territoriales ou nationales. À droite, les écoles financées par le seul ministère de la Culture. On voit que ce n'est pas la même France puisque les écoles territoriales sont assez harmonieusement distribuées, toutes les régions sont représentées, jusqu'aux départements d'outre-mer (Guadeloupe et Réunion).

à gauche, l’ensemble des écoles d’art publiques, territoriales ou nationales. À droite, les écoles financées par le seul ministère de la Culture. On voit que ce n’est pas la même France puisque les écoles territoriales sont assez harmonieusement distribuées, toutes les régions sont représentées, jusqu’aux départements d’outre-mer (Guadeloupe et Réunion).

On ne peut que constater le piège qu’a constitué l’autonomisation des écoles d’art (et des universités, d’ailleurs), qui peuvent désormais connaître la faillite ou être abandonnées à petit feu. Et bien entendu, la réduction constante des moyens se double — c’est la base même de la maltraitance managériale —, d’un élèvement continu des exigences, sous pression d’instances d’évaluation : les écoles d’art n’ont jamais eu si peu d’argent ni, dans le même temps, autant de tutelles. Le processus d’autonomisation des écoles d’art était censé permettre à ces dernières d’échapper au caprice des maires, et c’était une bonne chose certainement, mais elle mène surtout désormais à une dilution de la responsabilité des divers acteurs impliqués dans leur destinée. Est-ce que tout ça a été planifié, voulu, et s’inscrit dans un projet de sape de l’enseignement supérieur public ? J’aimerais penser que non, mais j’ai peur que nombre d’écoles ne survivront pas à la situation présente et que nous entrons dans une période difficile. Aux États-Unis, les frais d’inscription moyens pour les études supérieures publiques ont été multiplié par dix ou quinze en quelques décennies. En Grande-Bretagne, le même processus vient d’avoir lieu. Sommes-nous censés connaître le même sort, comme le recommandent l’OCDE et tous ceux qui pensent qu’il faut baisser le nombre de diplômés pour conférer une plus grande valeur aux diplômes, c’est à dire créer de la valeur à partir d’une rareté organisée artificiellement ?

Le bâtiment de l'école, qui abrite aussi le musée du papier.

Le bâtiment de l’école, qui abrite aussi le musée du papier.

Rappelons que les études en art ne sont pas exclusivement destinées à former des artistes au sens où se l’imagine le public, qu’elles se donnent surtout pour but de former des personnes capables de réfléchir, de produire et d’assumer des créations plastiques7. Selon une enquête récente, les formations assez directement professionnalisantes (design, communication) connaissent un logique bon taux d’insertion professionnelle, mais les formations purement artistiques, malgré les spécificités des métiers ciblés (qui, fort cruels, réclament tout à la fois talent, chance et labeur), n’ont pas un palmarès honteux. Les anciens étudiants en école d’art deviennent parfois artistes, mais aussi graphistes, designers, illustrateurs, photographes ou encore enseignants. On en trouve dans la médiation culturelle, la communication événementielle, le cinéma, le spectacle,… S’ils ont du travail (et parfois plusieurs métiers), ils n’ont bien entendu pas forcément choisi la voie la plus rapide et la plus facile pour s’assurer des revenus réguliers importants, mais cela ne les empêche pas de se déclarer majoritairement très heureux de la voie qu’ils ont choisie.

L'environnement privilégié du site angoumoisin de l'ÉESI :

L’environnement privilégié du site angoumoisin de l’ÉESI : (1) l’école (2) le musée de la bande dessinée (3) le musée du papier (4) l’ENJMIN (école nationale de jeu vidéo, qui émane du CNAM) (5) le bâtiment Castro de la Cité de l’Image (6) la maison des auteurs (7) l’EMCA (école des métiers du cinéma d’animation) (8) le pôle image Magelis.

Le bilan présent des écoles d’art est positif, mais il faut aussi se projeter dans l’avenir. Dans le monde qui s’annonce, d’innombrables métiers sont amenés à être automatisés8 et la créativité va devenir, plus que jamais, une compétence essentielle. Et créer est justement ce que les écoles d’art ont le culot de prétendre enseigner, non plus seulement par l’apprentissage des techniques traditionnelles des beaux-arts (dessin, peinture, taille-douce, sérigraphie, broyage de couleurs, colle de peau, modelage,…) mais aussi en s’emparant d’outils aussi variés que le son, la vidéo, la robotique ou encore l’écriture. Les étudiant apprennent à s’adapter à de nouveaux outils, à être souples et polyvalents.

Le modèle des écoles d’art publiques, qui rencontre un vrai succès et n’a pas d’équivalent dans le secteur privé9, mérite d’être défendu eu égard à son passé, à son présent et à son avenir.
Ce modèle est-il en péril ? Aux décideurs d’en décider et de prendre clairement leurs responsabilités. Et à nous de le défendre.

  1. Il existe aussi des établissements publics d’enseignement artistique exclusivement financées par le ministère de la Culture. []
  2. Voire plus tôt, puisque, se voyant contesté, le maire a même menacé d’avancer la date de la catastrophe : «Je peux aussi décider mettre un terme à l’aide municipale plus tôt que prévu. Avant le 31décembre. Si c’est ce qu’ils veulent, c’est exactement comme ça qu’il faut faire.». []
  3. Je me demande même, de mémoire, s’il n’y est pas obligé. []
  4. L’actuel maire d’Angoulême restera sans doute célèbre pour ce “lâchage”, mais il a d’autres états de service : en 2014, il a connu une célébrité nationale en faisant poser à grand frais des cages cadenassées autour des bancs publics de la ville pour empêcher les sans domicile fixe de s’y reposer. La même année, il avait augmenté son propre salaire de 64%, mais, pour que l’enveloppe salariale des élus de la ville n’augmente pas pour autant, avait imposé à ses adjoints d’accepter d’être quant à eux moins payés, du moins ceux de sa majorité, car il ne verse aucune indemnité aux élus de l’opposition. Voici quelqu’un qui ne semble pas douter de sa valeur. []
  5. Citons au hasard Claire Wendling, Fabrice Neaud, Nicolas de Crécy, Sylvain Chomet, Fabrice Parme, Coco, Anne Simon, Aristophane, BlexBolex ou encore Benjamin Renner. []
  6. On peut s’informer des évolutions de la situation (mais aussi et surtout de l’actualité pédagogique de l’école) sur Facebook et Twitter. []
  7. Parfois, le processus se fait dans la contradiction : on peut construire sa personnalité de créateur en opposition à l’enseignement que l’on reçoit, puisque ce qu’on apprend n’est pas forcément ce qui nous est enseigné. Ce n’est pas un dysfonctionnement, c’est une configuration fréquente depuis (au moins) le XIXe siècle et son idée de “l’art pour l’art”. []
  8. De nombreux métiers du tertiaire ou des services, jusqu’ici épargnés, sont promis à la disparition. Pire, peut-être, certains métiers autrefois valorisés socialement, comme par exemple la médecine généraliste ou l’enseignement à l’école primaire, sont en voie de mécanisation : il faut toujours un être humain pour l’exercer, mais celui-ci est de plus en plus mal rémunéré, aliéné à des tâches administratives, et se voit en grande partie privé de marge de manœuvre dans la manière dont il exerce sa profession. []
  9. L’enseignement artistique privé n’est pas sans qualités, et de bons créateurs en sont parfois issus. Je lui reprocherais, sauf rare exception, d’être concentré sur une efficacité à court-terme (qui suit la demande de la clientèle), en cherchant à développer chez les étudiants une compétence technique immédiatement valorisable en entreprise, parfois au détriment de l’ambition créative. Certains reprochent à l’inverse aux écoles d’art d’être un cocon un peu trop douillet pour leurs étudiants, qui se posent des problèmes esthétiques éloignés de la réalité du monde du travail. Je réponds à cela que justement, ces étudiants peuvent avoir un poids sur cette réalité, plutôt que de se contenter de la subir. []

La petite bédéthèque au Salon du livre

mars 17th, 2016 Posted in Brève, Cimaises | No Comments »

Jusqu’à dimanche, les éditions du Lombard présentent une exposition consacrée à La Petite Bédéthèque des savoirs, où l’on peut admirer des planches originales des auteurs des quatre premiers ouvrages, mais aussi celles d’ouvrages à paraître.

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On peut aussi voir des objets liés aux quatre premiers albums : l’Intelligence artificielle, l’Univers, le Heavy Metal et les Requins. Pour l’occasion, j’ai prêté quelques pièces issues de ma collection de curiosités numériques, avec notamment l’Atari Portfolio, qui est l’ordinateur qu’utilise le jeune John Connor pour pirater un distributeur bancaire dans Terminator 2.

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Par ailleurs, Marion Montaigne et moi-même signons le livre l’Intelligence artificielle aujourd’hui 17 mars de 17 à 19 heures.

Littératures graphiques contemporaines #5.2 :
Nathalie Van Campenhoudt

mars 14th, 2016 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi prochain 18 mars, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Nathalie Van Campenhoudt.

Nathalie Van Campenhoudt travaille aux éditions du Lombard depuis près de quinze ans. Elle y est aujourd’hui éditrice de titres relevant du patrimoine (Chlorophylle, Modeste et Pompon, Simon du Fleuve,…), de séries classiques (Léonard, Yakari, Thorgal, les Schtroumpfs,…) autant que de titres contemporains (Melville, Ric Remix, les Crocodiles,…). Elle est à présent responsable de l’ambitieuse nouvelle collection La petite bédéthèque des savoirs.

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Elle nous racontera son parcours et nous expliquera en quoi consiste le métier d’éditeur, aussi crucial que méconnu.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 18 mars à 18 heures, dans la salle A1-175.
Cette première séance de la cinquième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles et de la capacité des visiteurs extérieurs à trouver la salle.

Filmer autrement (2)

mars 6th, 2016 Posted in Filmer autrement, Images, Parano | 3 Comments »

(Il y a sept ans, j’ai publié ici un article intitulé Filmer autrement, qui passait en revue divers outils originaux pour filmer et parfois même espionner. J’ai publié de nombreux articles en rapport depuis. Le présent billet poursuit dans cette veine en présentant quelques objets qui m’ont intéressé dernièrement)

Tout d’abord, le HSR-1, un drone terrestre de la marque 7links. Monté sur chenilles, qui peut se déplacer pour filmer, écouter mais aussi parler — car il est équipé d’un microphone et d’un haut-parleur. On peut le voir en vitrine de la boutique parisienne de Pearl Diffusion — le roi de la camelote high-tech1 depuis vingt-cinq ans.

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Comme n’importe quelle caméra “IP”, on peut l’interroger à distance, par Internet, en Wi-fi2. Comme les drones aériens grand public, il se pilote à l’aide d’une tablette ou d’un téléphone. Enfin, comme les aspirateurs-robots, il est capable d’aller de lui-même se positionner sur sa borne de rechargement électrique.

Je découvre l’existence d’un marché apparemment déjà ancien de caméras grand public d’observation de la nature. On les trouvera grâce à des mots-clés tels que : wildlife cam, outdoor cam, nature cam, caméra de chasse. Elles prennent des photographies ou filment de manière généralement autonome lorsqu’elles perçoivent du mouvement. Elles disposent d’un éclairage infra-rouge pour filmer la nuit.

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J’ai trouvé de nombreuses marques qui proposent ce genre de caméras : Famous trails, Hawke, Mobility Lab, Gmyle, Cel-Tec, Technaxx, Duramaxx, Konig, Wildview, VisorTech et enfin Bushnell, qui semble particulièrement répandue. Elles sont généralement assez petites (10 à 20 cm de haut), faites pour être fixées à des arbres et résister aux intempéries. Elles se vendent entre quatre-vingt et quatre-cent euros.

Elles aussi résistantes aux intempéries et destinées à fonctionner en autonomie, j’apprends l’existence de plusieurs caméras en forme de pierres, que l’on pose dans son jardin afin d’y surveiller les allées et venues :

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Elles réagissent au mouvement, ont une autonomie énergétique de plusieurs mois, enregistrent les images sur carte-mémoire ou peuvent être raccordées à un moniteur à l’aide d’un câble. Elles coûtent assez cher, entre cinq cent et mille euros.

La marque Philips propose désormais un scanner échographique personnel. Il se branche sur un smartphone ou une tablette et se loue deux-cent euros par mois. Je ne sais pas si les écrans tactiles, qui sont de vraies boites de Pétri, sont vraiment adaptées aux critères d’hygiène hospitaliers.

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Je suis curieux de savoir à qui s’adresse ce produit, car si les visuels de communication diffusés montrent des médecins utilisant l’appareil, et si ceux-ci sont en théorie l’unique clientèle visée, j’ai régulièrement vu passer sur Twitter — moi qui ne suis pas un professionnel de la santé — des publicités pour le “Lumify”.
Cela me fait penser à l’endoscope “familial” que vend la société chinoise Able Eye et dont j’ai parlé ici il y a quelques années. Après la pharmacie de contrebande, les diagnostics sauvages sur les forums et la documentation médicale universelle en ligne, on peut imaginer que la tendance à l’automédication s’étende à des appareils de diagnostic aux prix autrefois totalement prohibitifs.

Numérama a publié aujourd’hui un article sur le SkyWall100, un bazooka intelligent qui permet d’envoyer un filet (équipé d’un parachute) pour neutraliser puis récupérer un petit drone aérien.

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Le prix de cet appareil n’est pas encore connu. Ce n’est pas l’unique solution disponible sur le marché pour répondre à la prolifération des drones, puisqu’il existe aussi des drones anti-drones, et même des rapaces dressés pour s’y attaquer.

  1. Je ne dis pas ça dans un sens négatif, j’ai personnellement toujours pris un plaisir immense à fouiller leur catalogue bourré d’objets technologiques qui n’existent nulle part ailleurs. []
  2. Je suis curieux de connaître le niveau de sécurité de l’interface qui permet de contrôler cet appareil. De nombreuses caméras “IP” sont accessibles sans restriction à ceux qui connaissent les bons mots-clés à chercher avec Google. []

[Parution] L’Intelligence artificielle

mars 3rd, 2016 Posted in Bande dessinée, Personnel, Sciences | 1 Comment »

marion_montaigne_jean-noel_lafargue_intelligence_artificielle_180pxDemain sortent enfin les quatre premiers livres de La Petite Bédéthèque des Savoirs, la toute nouvelle collection “nonfiction” des éditions du Lombard. Il y a Les Requins, par Bernard Séret et Julien Solé ; Le Heavy-metal, par Jacques de Pierpont et Hervé Bourhis ; L’Univers, par Hubert Reeves et Daniel Casanave. Et enfin, L’Intelligence artificielle, premier numéro de la collection, signé par Marion Montaigne et Jean-Noël Lafargue, c’est à dire moi-même.

La collection intéresse beaucoup les médias, et notamment la presse écrite, qui y a consacré de nombreux articles bien avant la sortie officielle des premiers albums. Quand on veut la décrire rapidement, on la compare aux collections Que Sais-je? et Gallimard Découvertes, mais le concept est encore différent, puisqu’il s’agit de bande dessinée : un.e scientifique et un.e auteur.e de bande dessinée se voient associés par le directeur de collection, David Vandermeulen, et l’éditrice, Nathalie Van Campenhoudt. Connus du grand public ou non, les auteurs “scientifiques” et les auteurs de bande dessinée sont sélectionnés avec soin, en fonction de leurs qualités et en pariant sur la rencontre de leurs centres d’intérêt. Quatre nouveaux albums sortiront tous les trois mois, des titres sont d’ores et déjà signés jusqu’à l’été 2018.

De gauche à droite : Nathalie Van Campenhout, Marion Montaigne, Daniel Goossens.

Séance de travail au café Le Père Tranquille avec de gauche à droite : Nathalie Van Campenhoudt, Marion Montaigne, Daniel Goossens.

Pour raconter les choses rapidement, L’Intelligence artificielle a failli avoir un troisième auteur : l’immense Daniel Goossens, à la fois humoriste hors-pair, consacré grand prix de la ville d’Angoulême en 1997, et enseignant-chercheur en Intelligence artificielle à l’Université Paris 8 depuis le milieu des années 1970. Daniel a accompagné le projet avec une distance bienveillante, nous disant régulièrement qu’il ne voulait pas s’y engager vraiment, pour des raisons qui touchent, je pense (à lui de le dire) à sa position singulière : ce n’est pas pour rien qu’il a soigneusement évité, quarante ans durant, de relier ses deux métiers, bien que ceux-ci me semblent, à l’évidence, être les deux faces d’une même pièce1. Le jour où il produira une bande dessinée sur l’Intelligence artificielle, s’il s’y essaie jamais, Daniel ne pourra sans doute en être que le seul et unique auteur. Enfin, se posait un autre vrai problème : comment organiser la collaboration de deux auteurs aux personnalités si affirmées ? Le dessin se serait-il fait à quatre mains ? Est-ce que chacun aurait pu se charger d’une partie ? L’envie que la chose se fasse ne pouvait suffire à régler tous les problèmes posés en pratique.
Daniel n’a rien signé, donc, mais il nous a régulièrement offert le plaisir de sa conversation et a écrit un texte très éclairant sur la question du sens commun, qui a été directement utilisé pour le livre.

...

À l’Institut des systèmes intelligents et de Robotique, à Paris

Outre Daniel Goossens, nous sommes allés à la rencontre d’autres spécialistes. Tout d’abord Jean-Louis Dessalles, de Télécom ParisTech (que nous a présenté son étudiant Antoine Saillenfest — à présent docteur), enseignant-chercheur aux nombreuses préoccupations dans le domaine du langage et des sciences cognitives, notamment. Rencontre absolument passionnante. Je ne sais plus comment il l’avait formulé exactement, mais j’ai été frappé par une réflexion de Jean-Louis Dessalles qui nous a dit en substance qu’il ne voyait pas ce qui pouvait exister de plus passionnant et de plus crucial que de comprendre comment fonctionne notre propre intelligence.

Ensuite, nous nous sommes rendus à l’Institut des systèmes intelligents et de robotique (ISIR), à l’université Marie et Pierre Curie, que Marion connaissait déjà et où nous avons été reçus par Stéphane Doncieux, Jean-Baptiste Mouret et Nicolas Bredèche, qui ont une approche tangible et pragmatique de l’Intelligence artificielle, puisqu’ils forcent des automates physiques à trouver des solutions “intelligentes” aux problèmes qui leur sont posés. C’est le cas de l’hexapode qui a permis à leur laboratoire de se retrouver en couverture de la prestigieuse revue Nature, deux jours avant notre entretien2. J’espère que notre compagnie a été plaisante, car l’entretien a duré plusieurs heures et a porté sur d’innombrables sujets : les différentes écoles de l’Intelligence artificielle, la qualité des films de fiction qui traitent du sujet, etc.
Quelques mois plus tard, l’équipe a accepté que nous revenions la visiter, accompagnés cette fois d’une équipe de tournage.

Marion expérimente la "vallée dérangeante"

Marion expérimente la “vallée de l’étrange” (ou “vallée dérangeante”) en présence de Kouka, une gynoïde construite par le roboticien japonais Hiroshi Ishiguro, que l’on pouvait voir exposée au Palais de Tokyo l’an dernier.

Si j’ai été embauché pour cette aventure, ce n’est pas en qualité de chercheur en intelligence artificielle, puisque je ne le suis pas, mais pour l’intérêt que je porte à l’imaginaire qui entoure l’informatique, et tout particulièrement dans le cas des fictions. Ce livre a donc été pour moi l’occasion d’effectuer une enquête, et non celle de dispenser un savoir académique installé.
Puisque je suis par ailleurs programmeur, Marion m’a demandé de lui expliquer comment on s’adressait à un ordinateur, ce que j’ai fait avec le langage Processing, évidemment, et je dois dire que je reste assez admiratif de la rapidité avec laquelle elle a assimilé les notions que je lui ai présentées. Marion aime beaucoup comprendre, on le voit dans son œuvre, et ça explique assez bien pourquoi elle est à ce point appréciée des scientifiques, sur leur propre terrain, sans avoir reçu une formation scientifique elle-même. En dehors des cours de programmation, je dirais que ma place dans ce projet a d’abord consisté à rassembler de la documentation, à beaucoup discuter, et, soyons humble, à ne pas entraver l’artiste.

Nous avons assez rapidement décidé de construire l’ouvrage comme une fiction, avec un personnage principal venu du futur qui découvre l’état de l’art en matière d’Intelligence artificielle au début du XXIe siècle, c’est à dire aujourd’hui. Cette histoire de voyage temporel est un clin d’œil à la série Terminator, il y en a d’autres. Le but de telles évocations est de rappeler qu’à côté de la discipline scientifique nommée Intelligence artificielle, qui n’existe que depuis soixante ans, existe un très riche imaginaire.

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Une intelligence artificielle telle que l’on sait en créer aujourd’hui ne dispose pas du “sens commun”, c’est à dire de tout ce que nous savons sans l’avoir appris, et qui ne nous demande aucun effort de réflexion. L’album parle du sens commun, et force au passage le lecteur à y recourir ! En effet, il aura coulé beaucoup d’eau sous les ponts avant qu’un logiciel d’analyse de texte parvienne à faire la part de l’information et de l’absurde dans un récit où un robot perruqué venu du futur discute de Google avec un chercheur en slip qui vient d’être chassé de chez lui par sa compagne qui le juge trop peu attentionné à son égard.

On me demande souvent comment a été initiée notre collaboration, qui a trouvé qui, et comment a été partagé le travail. Dans le cadre de la plupart (sinon de la totalité) des autres livres de la collection, illustrateur et scénariste ne se connaissent pas en personne, c’est l’éditeur qui a supposé que leur collaboration serait fructueuse, et qui a décidé de provoquer leur rencontre. Le scénariste produit un texte que l’illustrateur adapte en dessins. Mettre en relation autant de personnalités fortes doit faire des étincelles, je suis curieux de ce que racontera le directeur de collection après quelques années à arranger des mariages entre personnes d’univers si différents, mais à ma connaissance, aucun projet n’a été compromis pour cause d’incompatibilité d’humeur pour l’instant. Il faut dire que Nathalie Van Campenhoudt  et David Vandermeulen suivent les projets de manière très attentive, et conversent régulièrement avec les auteurs pour vérifier que tout se passe au mieux.
Dans le cas de Marion et de moi-même, les choses sont un peu particulières puisque nous nous connaissions déjà un peu : les présentations n’étaient plus à faire. Mais ce n’est ni elle ni moi qui avons eu l’idée de la collaboration, l’initiative émane cette fois aussi de l’éditeur. En tant que simple lecteur, j’ai une grande admiration pour le travail de Marion, que je trouve excellent en tout : un dessin expressif et efficace, un sens du scénario, du gag, et un vrai plaisir à faire de la vulgarisation scientifique3. Un plaisir sans nuages, donc, d’autant que Marion a, en sus de toutes ses qualités professionnelles, une personnalité des plus avenantes.

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Cinquante-six pages de bande dessinée (complétées par des conseils de lecture et une préface du directeur de collection), c’est bien entendu trop court pour faire le tour d’un sujet aussi vaste, aussi mouvant et aussi délicat à traiter4, mais si nous n’en faisons pas le tour, nous espérons donner au lecteur un bon aperçu des enjeux et de l’histoire du domaine. Nous évitons le name-dropping et nous n’entrons pas dans les détails techniques, ce qui eût sans doute été inutilement laborieux, mais aussi un peu hors de notre portée — je suis personnellement loin d’avoir le niveau en mathématiques pour expliquer et comprendre les chaînes de Markov, les probabilités bayésiennes ou encore le théorème de Kolmogorov.

On nous a demandé à quel âge était destiné ce livre. Comme la plupart des livres de la Petite Bédéthèque des savoirs parus et à paraître, celui-ci s’adresse plutôt aux adultes, non qu’il contienne des détails “réservés à un public adulte”, mais que peu d’enfants se passionnent pour le fonctionnement de leurs propres capacités cognitives : ils sont suffisamment occupés à les utiliser, après tout. Je connais néanmoins une jeune fille de onze ans qui a lu cet album de bout en bout avec plaisir5, ne s’attardant pas sur les concepts trop éloignés de ses préoccupations, mais savourant le reste.

L’Intelligence artificielle, par Marion Montaigne et Jean-Noël Lafargue, éditions du Lombard, collection « La petite Bédéthèque des Savoirs ».
Parution le 4 mars 2016. ISBN 9782803636389
10 euros. Eh oui, vous avez bien lu, dix euros, seulement. Je n’ai pas envie d’avoir l’air d’un camelot, mais j’attire votre attention sur le fait que dix euros est une toute petite somme. En plus, les livres sont conçus et façonnés avec un soin rare. En vente partout.

  1. Peut-être est-ce que le Daniel Goossens théoricien de l’intelligence et le Daniel Goossens praticien de la bande dessinée sont distincts à la manière de la physique relativiste et de la physique quantique : une même réalité de départ, mais deux approches que la théorie ne parvient pas à concilier. []
  2. Ce robot, qui cherche à aller d’un point à un autre, invente des solutions pour se déplacer dans la bonne direction même si on a endommagé une de ses pattes. []
  3. Au point qu’il me semble évident que l’existence même de projets tels que Sociorama (Casterman) et la Petite bédéthèque des savoirs a été inspirée, entre autres, par la réussite (artistique, critique, publique) des quatre tomes de Tu Mourras moins bête et de l’album Riche pourquoi pas toi ? []
  4. Ce n’est sans doute pas par hasard qu’il n’existe aucun numéro de la collection Que Sais-je? qui soit consacré à l’Intelligence artificielle. La plupart des ouvrages publiés sur le sujet sont focalisés sur des branches précises de la discipline : ce n’est pas un sujet facile à aborder dans sa totalité. []
  5. Certains titres de la collection, tels Les requins, constituent à mon avis d’excellents cadeaux pour enfants. On imagine en revanche que L’histoire de la prostitution, par Laurent de Sutter et Agnès Maupré, à paraître dans un an, sera un peu moins “tous publics”. []

Littératures graphiques contemporaines #5.1 : Paul Leluc

mars 3rd, 2016 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi prochain 4 mars, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Paul Leluc.

Né en 1978, Paul Leluc est un réalisateur de films d’animation. Il a notamment travaillé sur les séries Grabouillon et Les Grandes grandes vacances, et nous racontera son parcours et son métier.

...

Les Grandes Grandes vacances (2015), série créée par Delphine Maury et Olivier Vinuesa et réalisée par Paul Leluc d’après les dessins d’Émile Bravo. Une série de grande qualité, nettement plus audacieuse que la plupart des productions jeunesse.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 4 mars à 18 heures, dans la salle A1-175.
Cette première séance de la cinquième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles et de la capacité des visiteurs extérieurs à trouver la salle.

La bande dessinée pour apprendre et comprendre

mars 2nd, 2016 Posted in Non classé | 3 Comments »

De nombreux médias ont remarqué que la bande dessinée “instructive”1 était une tendance forte en 2016, entre les périodiques Groom et Topo, les collections Sociorama et petite bédéthèque des savoirs, et la parution annoncée d’un certain nombre d’albums qui entendent expliquer des sujets scientifiques, tel que (pour parler d’une parution imminente), Le Mystère du monde quantique, par Thibault Lamour et Mathieu Burniat.

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La bande dessinée peut être éducative, par Antoine Roux, 1970. Un ouvrage très riche, destiné aux enseignants, qui explore le potentiel de la bande dessinée en tant qu’outil pédagogique. Ce n’est pas tant le contenu informatif qui est au centre du propos (même si la bande dessinée historique a droit à son chapitre), que l’utilisation de la bande dessinée comme support pour améliorer son orthographe, sa capacité à comprendre les images et la narration, ou encore aborder des thèmes tels que la politique.

Tout cela n’a rien de si nouveau, puisque l’inventeur et premier théoricien de la bande dessinée, le genevois Rodolphe Töpffer, qui était d’ailleurs pédagogue de profession, voyait à la littérature en estampes un bel avenir en tant qu’outil éducatif :

Le programme en question [lune éducation morale des Français par l’estampe]  considère et avec raison que la principale littérature du petit peuple ce sont les estampes, dont le langage clair, intelligible pour tous, a une action directe sur les imaginations et tout particulièrement sur celles qui sont neuves, point encore blasées par l’habitude des jouissances ou des émotions qui dérivent des ouvrages de l’art.
Tiré de : Réflexions à propos d’un programme, in Bibliothèque universelle de Genève, janvier 1836).

En introduction à cet essai, Töpffer opposait le roman, qui à son avis tend un miroir délétère à la société, aux Beaux-arts — aux arts visuels, si je comprends —, qui produisent aussi un portrait de la société, mais, à en croire Töpffer, un portrait objectif et sain, du moins pour les gens qui n’ont pas une trop grande culture de l’image. Je trouve cette dernière idée (le fait que l’image soit objective pour ceux qui la connaissent mal) inattendue et plutôt intéressante. Le texte précède de trois ans la naissance officielle de la photographie, qui allait bouleverser l’histoire de la représentation visuelle et donner à ce genre de réflexion un caractère naïf, tandis que le roman moderne, qui a eu au XIXe siècle l’importance qu’auront le cinéma et la télévision au siècle suivant, c’est pour nous devenu un objet sinon banal, du moins normal : nous n’avons plus peur que les fondements de la société s’écroulent par la faute d’une George Sand, d’un Victor Hugo ou d’un Eugène Süe.
La grande référence utilisée par Töpffer dans l’article est le peintre et graveur William Hogarth. L’éducation dont il est question est donc l’édification morale, l’apprentissage de la bonne conduite, et non l’acquisition de connaissances.

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Les planches de l’imagerie Pellerin, que l’on nomme à présent “images d’Épinal”, sont rarement de la bande dessinée proprement dite, mais plutôt des collections de vignettes sur le même thème, comme ici, les métiers de Paris. L’exception notable à ce principe est celle de la littérature, et notamment les contes, illustrés par des séquences narratives d’images.

On voit en tout cas qu’il y a cent quatre vingt ans, on trouvait déjà évident de dire que ce qui est exprimé par l’images est plus accessible au grand nombre, et notamment, aux gens sans instruction — le petit peuple, comme Töpffer l’appelle. Entre temps, l’iconologie et la sémiologie ont largement démontré que l’image était un objet complexe, et peut-être d’autant plus complexe, il est vrai, que nous sommes convaincus de sa simplicité, de son caractère évident. Il suffit pourtant de vouloir soi-même mettre des idées en images pour comprendre la fausseté du séduisant adage qui affirme qu’“un bon dessin vaut mieux qu’un grand discours” : l’image, le texte, la parole orale, les gestes, les mimiques, transmettent plus ou moins bien des informations différentes (dont on peut désormais mesurer qu’ils activent des zones du cerveau différentes), et réclament des talents différents. Certaines idées qui s’expriment en une ligne de texte sont peut-être impossibles à transcrire visuellement, et inversement. Même servies par le plus grand talent, certaines idées ne fonctionneront que dessinées, d’autres seront mieux servies par le texte. Et tout ça n’est pas universel puisque le public est lui-même plus ou moins formé à l’image, plus ou moins formé à la littérature, et donc plus ou moins réceptif à tel ou tel choix de médium. Bien sûr, l’avantage des images est d’être en théorie accessibles aux analphabètes, mais ce n’est pas le cas de la bande dessinée où l’image peut servir à éclairer le texte, et inversement, mais où la seule capacité à lire les images ne suffit pas2.

contribution a l'utilisation de la bande dessinee comme instrument pedagogique: une tentative graphique sur l'histoire de la psychiatrie.

Le 19 décembre 1975, Serge Tisseron a soutenu une thèse de médecine intitulée Contribution a l’utilisation de la bande dessinée comme instrument pédagogique: une tentative graphique sur l’histoire de la psychiatrie. Il s’agit d’un travail audacieux, puisque la plus grande part du mémoire est constitué d’une bande dessinée qui passe en revue des concepts et des découvertes de la psychiatrie. Suit un court essai qui convoque Roland Barthes et Umberto Eco, et utilise des concepts issus de la psychologie comme arguments de l’intérêt intrinsèque de la lecture de la bande dessinée pour les psychiatres, dont le métier est d’être, affirme Tisseron, des sémiologues, des spécialistes capables de décrypter le langage de la souffrance. Même si l’auteur est loin d’avoir le talent de ses modèles Gotlib et Reiser, la démonstration est convaincante.

La puissance singulière de la bande dessinée vient, évidemment, du fait qu’il ne s’agit pas que de dessin, mais qu’elle puisse aussi contenir du texte, qu’elle soit intrinsèquement adaptée à la narration tout en étant synoptique (on peut regarder une image sans que la précédente ait disparu, contrairement au cinéma), et que le lecteur en maîtrise le rythme de consultation.

Depuis Töpffer, on a régulièrement employé l’image séquentielle comme support pédagogique : imagerie d’Épinal, Histoire de France en bande dessinée par les éditions Hachette, vulgarisation scientifique par Jean-Pierre Petit (les aventures d’Anselme Lanturlu), etc. Il y a eu des réussites, mais aussi de cuisants échecs, car pour bien faire les choses, il fallait fallait certes prendre le sujet adapté au sérieux, mais aussi et surtout prendre la bande dessinée au sérieux. La force du dessin, la force de la bande dessinée, ce n’est pas de rendre le propos “accessible” (et lire une bande dessinée, quoiqu’on en pense, ça s’apprend), c’est de soutenir visuellement le propos et d’y apporter des informations supplémentaires.
Et pour bien faire, il ne suffit pas de recourir au “beau dessin bien dessiné”, la qualité de l’expression ou l’esprit synthétique d’un dessin ne sont pas forcément liés à ce que l’on nomme “dessin réaliste”, par exemple.

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L’idée de la collection L’Histoire de France en bandes dessinées, et de sa continuation La Découverte du monde en bande dessinée, était d’associer de vrais historiens à la crème des dessinateurs dits “réalistes” de l’époque, qu’ils soient connus du public ou non : Poïvet, de la Fuente, Forton, Ribera, Manara, Battaglia, Sio, Marcello, Buzelli. De véritables scénaristes tels que Lécureux ou Christian Godard servaient d’intermédiaires, mais le résultat est terriblement statique. Il sert pourtant aujourd’hui de modèle aux soporifiques albums d’histoire locale (Histoires d’Albi, Histoire de Carcassonne, etc.) que financent diverses collectivités territoriales. J’avais dix ans quand cette Histoire de France est parue, et je constate que je n’ai rien retenu de cette série poussive, et que c’est Il état une fois… l’homme, un dessin animé au dessin non “réaliste” de la même époque, qui a mis en place ma chronologie historique3.

Récemment, la bande dessinée à vocation journalistique a connu une certaine vitalité, avec des périodiques tels que Le Monde diplomatique en bande dessinée, Books, Uzbek et Rica, la revue XXI, la Revue dessinée, ainsi que les albums de Joe Sacco, Guy Delisle, Étienne Davodeau, Emmanuel Guibert et bien d’autres. Là encore, rien de complètement inédit, on se rappellera par exemple des reportages dessinés de Cabu, dans Charlie Hebdo, au milieu des années 1970.
Sont aussi parus des livres qui entendent décrypter les médias, la politique, l’économie, l’histoire ou la société : les bandes dessinées de Philippe Squarzoni ; La survie de l’espèce ; la ligue des économistes extraordinaires Economix ; Riche pourquoi pas toi ? ; La machine à influencer ; Une histoire populaire de l’empire américain ; etc.
D’autres auteurs se penchent sur les sciences, comme Marion Montaigne, Jean-Philippe Duhoo, ou encore l’équipe grecque qui a réalisé Logicomix, un album consacré à la quête des fondements logiques des mathématiques.

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Une très curieuse “Encyclopédie en bande dessinée”, qui raconte les aventures de “Protéo force 10” avec des auteurs tels qu’André Chéret, Philppe Luguy, Jean-Louis Hubert ou Angelo Di Marco. L’aventure amène la héros à fréquenter tel milieu, tel sujet, et l’album est agrémenté de pages encyclopédiques en rapport. Quarante-cinq albums ont été publiés entre 1980 et 1982.

Il est intéressant de se dire que c’est la légitimité artistique et littéraire acquise par la bande dessinée depuis le “roman graphique”, et ses thèmes intimistes ou autobiographiques, qui a enfin permis la naissance d’une bande dessinée “non-fiction” digne de ce nom, peut être grâce à la réussite et au succès de travaux intermédiaires qui tout en étant autobiographiques ou semi-autobiographiques, constituaient des témoignages dont la portée va bien plus loin que l’introspection, de Maus à l’Arabe du futur en passant par Persépolis et Pyongyang.
Le présent article ne constitue pas une histoire de la bande dessinée “nonfiction”, mais cherche à dire que ce n’est pas une nouveauté, que c’est aussi ancien que la bande dessinée elle-même. Et en même temps, il reste de nombreuses formules à inventer et de nombreux territoires de la connaissance à investir. Enfin, il me semble clair que cette préoccupation n’est pas anecdotique, puisque l’on voit que deux éditeurs du calibre de Casterman et du Lombard viennent de s’y engager, et que l’on murmure qu’au moins deux éditeurs aussi importants préparent eux aussi des collections du même genre.

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La collection Sociorama, chez Casterman. On peut suivre l’actualité des parutions sur la page facebook de la collection.

Déjà auteure d’un essai graphique sur les institutions psychiatriques (HP, éd. L’Association, deux tomes parus), Lisa Mandel partage désormais avec la sociologue Yasmine Bouagga la direction de la collection Sociorama, chez Casterman.
Les deux albums parus, Chantier interdit au public (Claire Braud et Nicolas Jounin) et La Fabrique pornographique (Lisa Mandel et Mathieu Trachman) sont brillants. Le premier explore le monde du bâtiment et donne une vision complète d’une organisation économique et sociale que la plupart d’entre nous ne connaît que de loin. Le second livre, comme son nom l’indique, est une sociologie du petit monde du cinéma pornographique. Là aussi, la surprise ne vient pas des faits rapportés, mais bien du portrait d’ensemble. Ces deux albums se présentent comme des fictions où un personnage novice découvre un milieu, et nous avec lui. De manière assez étonnante, en refermant le livre, on s’est attaché à ces personnages qui ne sont, pourtant, que des portraits recomposés à partir de témoignages et de chiffres. Une immense réussite, donc, je suis impatient de lire les prochaines enquêtes (les séducteurs de rue ; les personnels navigants ; les supermarchés). Chaque volume est vendu douze euros.

Les huit premiers

Les huit premiers livres de la collection “La petite bédéthèque des savoirs”, aux éditions du Lombard, avec l’Intelligence artificielle, l’Univers, les Requins, le Heavy Metal, qui paraissent en mars 2016, et le Droit d’auteur, le Hasard, le Nouvel Hollywood et le Tatouage, qui seront disponibles cet été.

Évoquons enfin la Petite Bédéthèque des savoirs, aux éditions du Lombard, dont j’ai l’honneur de co-signer avec Marion Montaigne le tout premier tome, L’Intelligence artificielle. Cette collection, pilotée par David Vandermeulen (directeur de collection) et Nathalie Van Campenhoudt (éditrice) sera complétée de douze albums par an, et a vocation à traiter une foule de thématiques tant dans le champ des sciences dures que dans les sciences humaines. Chaque fois, un spécialiste est associé à un auteur de bande dessinée. Un des points très intéressants de cette collection est la diversité des approches, chaque paire d’auteur ayant traité son sujet à sa manière.
On en reparle dans deux jours, puisque c’est vendredi que paraît la première salve d’albums de la collection. Chaque album est vendu dix euros.

  1. Préférons “instructif” à l’infantilisant “pédagogique”. []
  2. Au passage, je trouve curieux que le terme “aniconète” ait été inventé pour la bande dessinée et non pour l’image en général. []
  3. Notons que Il était une fois… l’homme était un dessin animé mais a aussi été publié sous forme de bandes dessinées extraites du dessin animé, tandis que L’Histoire de France d’Hachette était bien une bande dessinée mais a aussi été diffusée à la télévision sous forme de diaporama commenté et bruité. Je dirais dans le même esprit que les bandes dessinées consacrées à la politique et à la propagande les plus convaincantes que j’ai lu étaient des albums franco-belges classiques destinés aux enfants : le Schtroumpfissime, les Rats noirs, le Domaine des dieux, le Devin, la Zizanie, ou encore Ruée sur l’Oklahoma : un ton pontifiant et un dessin qui se prétend réaliste n’ont jamais été un gage de qualité. []

Le téléviseur rusé

février 13th, 2016 Posted in Écrans et pouvoir, Parano | 1 Comment »

L’avenir immédiat des objets se lit dans les brevets que déposent les géants du numérique, autant que dans les contrats d’utilisation que ceux-ci produisent, lesquels servent à esquiver par avance les procès du futur, et à dégager de leurs responsabilités les auteurs de technologies dont la puissance peut aboutir à des catastrophes à grande échelle.

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Les conditions d’utilisation de la SmartTV1 de Samsung, débusquées par The Daily Beast, semblent à peine croyables, puisqu’elles expliquent que ce téléviseur “intelligent” peut transcrire les paroles dont il est l’auditeur avant d’en transmettre le contenu à Samsung ou à ses partenaires, et qu’il est par conséquent prudent d’éviter d’avoir en sa présence des conversations d’une teneur personnelle ou sensible :

You can control your SmartTV, and use many of its features, with voice commands.

If you enable Voice Recognition, you can interact with your Smart TV using your voice. To provide you the Voice Recognition feature, some voice commands may be transmitted (along with information about your device, including device identifiers) to a third-party service that converts speech to text or to the extent necessary to provide the Voice Recognition features to you.

In addition, Samsung may collect and your device may capture voice commands and associated texts so that we can provide you with Voice Recognition features and evaluate and improve the features.

Please be aware that if your spoken words include personal or other sensitive information, that information will be among the data captured and transmitted to a third party through your use of Voice Recognition.

…En avertissant l’utilisateur qu’il doit faire attention à ce qu’il dit en présence de son téléviseur, Samsung se couvre juridiquement, mais nous fait entrer dans un monde nouveau où nos objets familiers peuvent constituer des menaces, semblables à la porte du réfrigérateur de Joe Chip2, qui menace son propriétaire de le traîner en justice, comme les écrans publicitaires du Minority Report de Spielberg3 qui reconnaissent John Anderton dans l’espace public (d’abord pour lui vendre des choses, et plus tard, lorsqu’il est fugitif, pour le dénoncer), et enfin, comme le Télescreen du roman 1984, par George Orwell, un écran imposé à chacun qui diffuse de la propagande en boucle tout en surveillant ce que font et disent les membres du foyer.

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Cela rappelle le brevet déposé il y a trois ans par Microsoft pour sa Kinect nouvelle génération, qui permet au capteur de la Xbox One de dénombrer les spectateurs d’un programme diffusé sur le téléviseur, afin de vérifier qu’ils en ont tous le droit, et de les facturer si ce n’est pas le cas.
Comme le couple Kinect-Xbox One, la SmartTV de Samsung est censée être reliée en permanence à Internet. Une nouvelle version de la licence d’utilisation de la SmartTV a été publiée, avec un texte légèrement moins anxiogène, qui indique que les commandes vocales dites au téléviseur ne seront transmises au géant électronique coréen et à ses partenaires que si l’usager le veut bien. Il est spécifié que la désactivation de la commande vocale est possible, mais aboutit à perdre certaines fonctionnalités de l’appareil : c’est à prendre ou à laisser, et le consommateur est seul responsable de ce qui peut arriver.

(illustrations : photogrammes extraits de Videodrome (1983), par David Cronenberg)

  1. La SmartTV est un téléviseur aux capacités étendues, qui est reliée en permanence au réseau Internet, et est capable d’identifier les voix, les gestes, les visages et leurs expressions,… []
  2. Dans le roman Ubik, par Philip K. Dick. []
  3. Minority Report est une nouvelle de Philip K. Dick, mais le détail des écrans publicitaires “intelligents” n’est présent que dans le film de Spielberg. []

Algorithmes typographiques

janvier 16th, 2016 Posted in Design, Lecture | 3 Comments »

J’ai le plaisir de signaler ici la parution du Leporello (un livre-accordéon) Algorithmes typographiques, auquel j’ai eu l’honneur de collaborer et qui est édité par La Clé à Molette dans sa toute nouvelle collection En petite forme, lancée avec cinq titres1.

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Fernand Dutilleux a rassemblé autour de ce projet Mark Webster, Jean-Michel Géridan, Yannick Mathey, Jean-Noël Lafargue, Normals, Caroline Kassimo-Zahnd, Julien Gachadoat, Louis Eveillard et enfin, lui-même. Chaque auteur s’est emparé d’une lettre et en a proposé une interprétation programmée à l’aide du langage Processing.

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Ce bel objet, dont le tirage est limité à deux-cent cinquante exemplaires, est vendu au prix de six euros. On peut d’ores et déjà le commander par courrier2, ou bien attendre le 22 février, date à laquelle la collection En petite forme sera disponible en librairie et en vente sur le site de l’éditeur.
ISBN 979-10-91189-08-8, diffusion R-Diffusion.

  1. Les autres titres de la collection sont La fille du colonel, par Pierre Fraenkel (ISBN 979-10-91189-06-4), Astéroïd is born, par Cloé Paty & Pierre Lohou (ISBN 979-10-91189-11-8), Le bon sens, par Jacques Monnin (ISBN 979-10-91189-09-5), et enfin London Zoo, par Jean Clerc (ISBN 979-10-91189-10-1). []
  2. Chaque numéro de la collection est vendu 6 euros + 1,60 euros de participation aux frais d’envoi et d’emballage. À partir de 5 exemplaires, les frais de port sont offerts. L’adresse à laquelle effectuer la commande est : Alain Poncet / La clé à molette, 13 D avenue du Maréchal Foch, 25200 Montbéliard. []