Profitez-en, après celui là c'est fini

Littératures graphiques contemporaines #7.4 : Kek

mars 4th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 9 mars 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Kek.

Né en 1979, Kévin Nave, dit Kek, a étudié les sciences puis la conception multimédia. Appartenant à la première vague des blogueurs-bd, il a publié quelques albums, mais a aussi amené sa compétence de webmestre et de développeur à des éditeurs et des auteurs de bande dessinée, en réalisant des sites Internet, des jeux ou d’autres travaux tels que le Bouletmaton, qui permet de créer des avatars basés sur le travail de Boulet.

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La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 9 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Transhumanisme contre collapsologie

mars 1st, 2018 Posted in Fictionosphère, indices, Sciences | 4 Comments »

Les billets d’évangélisation transhumaniste de Laurent Alexandre dans l’Express ou ailleurs peuvent sembler relever, au premier abord, d’un optimisme naïf, mais les deux derniers, qui opposent Transhumanistes1 et Collapsologues2 apportent à mon sens un autre éclairage sur l’idéologie dont le co-fondateur de Doctissimo se fait désormais le spécialiste, sinon le porte-parole.

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Les transhumanistes rêvassent : ils parlent d’extension de la longévité, d’humanité augmentée, de voyages intersidéraux et d’Intelligence artificielle consciente, comme si tout cela était à portée et que la seule question à se poser était de savoir comment en profiter. Dans la pratique, si un ordinateur a bien battu des champions d’échecs, de go ou de poker, il n’existe toujours aucun ordinateur qui éprouve l’envie de jouer à ces jeux ; si l’on envoie bien des humains dans l’espace, c’est en périphérie de la Terre et au prix d’efforts inouïs3 ; l’humanité augmentée est une réalité, mais elle l’est depuis l’invention du feu, depuis la domestication du chien et du cheval, depuis l’invention de l’agriculture, de l’écriture ou du téléphone mobile… En revanche les recherches sur l’extension des capacités cognitives ne sont déjà pas bien probantes sur les lombrics, alors sur l’humain… ; la longévité humaine, quant à elle, a connu une incroyable augmentation avec la découverte des antibiotiques, mais depuis, point de grand bond, et au contraire, on observe l’amorce d’une baisse de l’espérance de vie dans quelques pays développés,…
Les collapsologues, de leur côté, ne sont pas des rêveurs, puisqu’ils appuient leurs prédictions non sur ce dont ils ont envie mais sur des quantités bien connues telles que l’augmentation régulière de la consommation d’énergie et l’épuisement des ressources indispensables au monde industriel et à la population humaine (pétrole, uranium, terres rares, eaux non-souillées, terres cultivables, diversité des espèces,…).

Freejack, Geoff Murphy 1992, avec Emilio Estevez, Mick Jagger, Anthony Hopkins et Rene Russo. En 2009 (hrem !), les super-riches pourront acheter le corps de jeunes gens en pleine santé au moment de leur mort afin d’y transférer leur esprit. Le mind uploading est une technologie spéculative souvent associée au transhumanisme.

Avec cet article, Laurent Alexandre dévoile peut-être une motivation inconsciente chez ceux qui s’accrochent au conte transhumaniste : la promotion d’une fuite en avant décomplexée, exempte de tout sentiment de culpabilité. Car ce que dit le texte c’est bien qu’il est inutile de changer quoi que ce soit à notre mode de vie, à notre économie, à la manière dont nous exerçons notre empire sur la nature, puisque des solutions aux problèmes que nous causons aujourd’hui se présenteront nécessairement un jour. Consumons dès maintenant, car demain, des technologies qui n’existent pas encore nous sauverons et feront de nous « mille milliards de transhumanistes flamboyants parcourant les galaxies ».
Cette affirmation que « l’aventure humaine est illimitée » colle à la doctrine de l’économie capitaliste, qui repose sur l’exploitation et la conquête régulière de nouveaux marchés, méthode qui a longtemps fait ses preuves et dont les effets dévastateurs ont toujours été localisés, mais qui semble appelée à fonctionner de moins en moins bien à mesure que nous constatons à quel point notre Terre est finie, et que nous sommes bien forcés d’admettre qu’il n’y a plus de nouveaux territoires à investir, que l’on ne pourra pas indéfiniment raser des forêts ou provoquer des guerres lointaines sans que cela ait de conséquences non seulement locales mais aussi planétaires.

Une publicité qui m’a toujours fait rire, pour une société de garanties financières : un homme en chemise blanche, pantalon sombre et cravate regarde l’horizon depuis le haut d’un immeuble. Il prend son élan et se jette dans le vide. Suicide ? Pas tout à fait : un ballon se matérialise dans ses mains et notre homme peut alors flotter comme un ludion un peu comique parmi un groupe d’autres personnes qui se trouvent dans la même posture que lui.

Puisque les arguments contre les limites de la croissance ne se trouvent plus dans le présent, on va les chercher dans un futur hypothétique, la science-fiction sert d’argument à l’immobilité. On comprend, dans ce contexte, le recours au fantasme spatial : la Terre est finie mais l’univers est infini. Ce qui est vrai, mais il ne l’est pas pour nous, qui sommes encore loin d’être entrés dans l’ère spatiale telle que mise en scène dans les romans de Iain M. Banks : pour l’instant nous savons coller des trompe-la-mort sur le nez de missiles pour les envoyer perdre de la masse osseuse dans un environnement hostile, et nous n’arrivons à peupler Mars que de tristement poétiques robots qui nous envoient les photographies des paysages sans vie dans lesquels ils divaguent jusqu’à ce qu’un rocher les bloque ou que leurs panneaux solaires cessent de fonctionner.
Tout ça est déjà héroïque et admirable, bien entendu, mais il faut bien admettre que notre espèce est loin, très loin de pouvoir imaginer s’extraire du monde qui l’a vu naître, alors en attendant, pourquoi ne pas en prendre soin ?

Promettre la vie éternelle, la survie de l’esprit et la prospérité infinie à ceux qui y auront cru, aux élus, mais n’avoir pour seul effet notable que de valider les injustices sociales existantes, de renforcer les pouvoirs en place et de prôner l’augmentation démographique incontrôlée… tout ça me rappelle quelque chose !

Pas étonnant, au fond, que Laurent Alexandre mélange la collapsologie — qui observe une pente et anticipe ses effets, mais qui ne s’accompagne pas d’une idéologie politique particulière — avec l’altermondialisme, la décroissance, voire avec le mouvement pour l’extinction volontaire de l’humanité. Pas étonnant non plus qu’il recoure si souvent à la preuve ad billionairum4 : c’est forcément vrai, puisque c’est l’homme le plus riche du monde qui l’a dit !

Moins qu’un optimisme technologique, nous trouvons ici une revendication de jouissance immédiate et sans entraves pour ceux qui sont en position de se l’octroyer, au nom de l’avenir mais aussi à son détriment.

  1. Les Transhumanistes croient à l’amélioration de l’humanité par le biais des technologies émergentes (Intelligence artificielle, modification génétique, etc.), et se posent entre autres objectifs l’allongement de la vie humaine, voire la suppression de la mort. Le mot, que l’eugéniste-humaniste Julian Huxley est un des premiers à avoir employé ainsi que l’ont raconté Olivier Dard et Alexandre Moatti dans un article de la revue Futuribles, n’a pas une définition unique et recouvre de nombreux courants de pensée. []
  2. La collapsologie annonce, se fiant aux indicateurs écologiques et économiques (notamment l’évolution des ressources), un effondrement de notre civilisation industrielle à plutôt court-terme. []
  3. Lire l’indispensable Dans la combi de Thomas Pesquet, par Marion Montaigne, éd. Dargaud 2017. []
  4. nota : j’invente cette locution, je ne sais pas le Latin. []

Littératures graphiques contemporaines #7.3 : Gilles Rochier

février 25th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 2 mars 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Gilles Rochier.

Gilles Rochier, né en 1968, a découvert le fanzinat par hasard et se lance dans ce registre au milieu des années 1990 avec sa propre publication, Envrac, où il exprime ses souvenirs de jeunesse et le quotidien des banlieusards, hors des clichés.

Avec l’album TMLP. Ta mère la pute, il obtient le prix révélation au festival d’Angoulême en 2012. Une exposition rétrospective de son œuvre s’est tenue au même festival en janvier 2018.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 2 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #7.2 : Dorothée de Monfreid

février 16th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 23 février 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Dorothée de Monfreid.

Dorothée de Monfreid, née en 1973, est diplômée de l’école des Arts décoratifs de Paris. En vingt ans, elle a publié plus d’une cinquantaine de livres : albums jeunesse, romans et albums de bande dessinée.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 23 février à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Jouer à se faire peur des robots

février 16th, 2018 Posted in Interactivité, logiciels, Sciences | No Comments »

Boston Dynamics poste une nouvelle vidéo, et les réseaux sociaux s’emballent : un robot quadrupède s’approche d’une porte mais ne sait pas comment l’ouvrir. Un second robot équipé d’un bras robot vient à la rescousse, tourne la poignée, tire la porte et la tient le temps que le premier robot et lui-même puissent passer.

Ce qui frappe le public, outre les mouvements des deux robots, c’est de voir deux automates coopérer sans échanger un mot, comme s’ils étaient tacitement à la poursuite d’un même but, en connivence.
Comme souvent, Boston Dynamics a posté cette séquence sans commentaire, sans contextualisation si ce n’est le titre, lui-même très narratif puisqu’il est constitué d’une ligne de dialogue : Hey Buddy, Can You Give Me a Hand? — hé, copain, tu peux me donner un coup de main ? Au spectateur de décider ce qu’il voit, et notamment, le degré d’autonomie et de capacité d’improvisation des machines.
Bien entendu, ce court film est mis en scène, nous voyons deux automates certes très impressionnants, très bien faits, qui font ce que leurs créateurs leur ont demandé de faire. Mais le scénario nous raconte l’histoire de deux robots qui s’entraident. Où vont-ils ? Que veulent-ils ? Comme le montrait brillamment l’exposition Persona au musée du Quai Branly, notre cerveau est sans cesse aux aguets, sans cesse en train de chercher à identifier dans notre environnement des animaux pensants, observants, agissants, animés d’intentions1.

Quelques captures d’articles traitant de l’affaire des IAs de Facebook « qui ont inventé leur propre langage ». L’iconographie fait ostensiblement référence à la science-fiction, de manière plus ou moins anxiogène.

En juillet dernier, plusieurs journaux, et parfois même des médias pris au sérieux dans le domaine des nouvelles technologies, ont annoncé que des ingénieurs de la société Facebook avaient dû éteindre précipitamment deux automates conversationnels auto-apprenants qui avaient subitement décidé d’inventer un langage inintelligible pour leurs créateurs. Renseignement pris2, il s’agissait juste de « bots » destinés à déterminer par eux-mêmes le moyen le plus efficace pour effectuer des négociations — domaine important pour faciliter toutes sortes de transactions entre humains et machines ou entre machines et machines, par exemple entre objets dits « intelligents ». Dans le cas où les « bots » se sont entraînés non avec des humains, mais entre eux, les chercheurs ont supervisé l’apprentissage des programmes afin de ne pas les laisser s’écarter du langage naturel humain. C’est tout : il n’y a pas eu de panique des chercheurs, il ne s’est rien passé, ce sont juste deux logiciels qui échangent des livres et des balles contre des chapeaux et qui tentent chacun de faire une meilleure affaire que l’autre, puisqu’ils sont programmés pour, alors même qu’ils ignorent totalement ce qu’est un livre, une balle ou un chapeau. Quant au langage inventé par les robots, il semble un peu régressif et pas très efficace, si on se fie à ce dialogue3 :

Bob: i can i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to
Bob: you i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have a ball to me to me to me to me to me to me to me
Bob: i i can i i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have a ball to me to me to me to me to me to me to me
Bob: i . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to
Bob: you i i i i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have 0 to me to me to me to me to me to me to me to me to
Bob: you i i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to

Cette affaire technico-médiatique faisait suite à une autre, datant de la fin 2016 : l’invention d’un système de chiffrage de données mis au point par deux Intelligences artificielles, elles aussi prénommées Alice et Bob4, afin de ne pas être comprises par Eve, une troisième intelligence artificielle5. Là encore, il ne s’agit que de logiciels qui font ce pour quoi ils ont été programmés et qui, s’ils peuvent produire des résultats inattendus, puisque leur programmation inclut la recherche de solutions, ne sont toujours pas des machines conscientes, animées d’intentions propres et occupées à conspirer contre l’espèce humaine. Ce qui n’a pas empêché des titres tels que Des intelligences artificielles ont créé un langage pour communiquer entre elles (L’Express) ; L’intelligence artificielle de Google a-t-elle dépassé l’homme ? (Le Point) ; Deux ordinateurs se parlent dans une langue indéchiffrable par l’Homme (LCI, qui doit ignorer que la langue vernaculaire des machines n’est pas vraiment le langage naturel humain). Même un média sérieux de veille technologique tel que l’Atelier BNP Paribas ne résiste pas, en introduction à un article plus sérieux, à se demander « A quand le Skynet de Terminator qui devient le maître du monde ? ». Skynet et Terminator sont des références extrêmement redondantes lorsque l’on traite des percées de l’Intelligence Artificielle.

Mars 2016 : en quelques heures, le « bot » auto-apprenant Tay a commencé à répéter des phrases racistes, anti-féministes, pro-Trump, pro-Nazis…

Le bot Tay, lancé sur Twitter par Microsoft, dont la capacité à apprendre en dialoguant a été détournée par des taquins qui ont réussi à faire dire les pires horreurs a lui aussi été rapproché de Skynet. Les médias d’information ont bien compris ce qui s’était passé, mais ça ne les a pas empêché, à nouveau, d’évoquer la science-fiction : « De quoi faire (presque) passer Skynet et ses Terminators pour des enfants de choeur » (L’Express) ; « Si l’on est encore loin d’avoir créé un être aussi démoniaque que Skynet, créer une intelligence artificielle qui développe sa propre identité au contact des autres humains reste un pari risqué » (LeSoir.be). Ces articles parlent eux aussi souvent de « débrancher » l’IA qui déraille, action qui, rappelons-le, est souvent ce qui provoque la furie homicide des ordinateurs conscients dans la Science Fiction, de Hal9000 à Skynet. Cherche-t-on à nous dire que s’il n’avait pas été éteint à temps, le logiciel serait devenu dangereux ? Nous avons déjà vu le film, toutes ces promesses ne sont jamais que les réminiscences de fictions passées : Colossus, 2001 l’Odyssée de l’Espace, Alphaville, Transcendance, Ex Machina, etc., etc. On peut d’ailleurs penser à des fictions sans rapport avec l’informatique : en voyant les robots de Boston Dynamics, certains ont pensé aux vélociraptors de Jurassic Park (1993). La révolte des machines qui prennent conscience de l’inutilité et de la faiblesse de leurs maîtres peut rappeler Conquest of the Planet of the Apes (1972). Enfin, les machines dont l’intelligence progresse sans limites et qui œuvrent à un même but sans avoir à échanger un mot font penser aux enfants de Village of the Damned (1960).

Depuis sa naissance en 1956, et même avant, c’est à dire depuis que l’on pense pouvoir reproduire mécaniquement des processus cognitifs capables de fonctionner de manière autonome, l’Intelligence Artificielle excite les prophètes et les Cassandre. Mais le récent retour en grâce de la discipline, grâce aux développements du deep learning ou de la robotique, s’accompagne de promesses d’une imminente catastrophe anthropologique majeure qui verrait l’humanité devenir inutile pour sa création6, et ce qui est neuf c’est que ces promesses sont faites par des personnes elles-mêmes engagées dans la discipline : Elon Musk ou Bill Gates, bien sûr, qui financent des recherches dans le domaine tout en prédisant qu’il nous conduit à une Apocalypse, mais aussi Raymond Kurzweil, qui prédit pour bientôt la « Singularité » — l’accès par les machines à la conscience, suivie de leur capacité à nous dépasser en tout. En France, l’urologue transhumaniste Laurent Alexandre parle aussi de l’Intelligence Artificielle comme d’une menace, non au sens d’une menace que l’on doit éviter mais d’un chantage auquel on doit céder : les humains doivent devenir complémentaires de l’Intelligence artificielle, sinon leur cerveau s’atrophiera paresseusement et ils seront inutiles, ne laissant le pouvoir qu’à ceux qui gouverneront la technologie. Laurent Alexandre cite souvent la prophétie de Yuval Noah Harari (Homo deus – Une brève histoire de l’avenir), pour qui  l’humanité future sera séparée entre deux catégories : les « dieux » qui maîtriseront les technologies, et les « inutiles », tous les autres. Et même Vladmir Poutine, un des maîtres du monde, a déclaré que ceux qui seront à la pointe de l’Intelligence artificielle dirigeront le monde7.

Demon Seed (1977)

S’il y a une conclusion que je tire de mon enquête sur les mythes de fin du monde, c’est que ceux-ci servent souvent moins à prévenir les catastrophes qu’à jouer avec l’idée très plaisante qu’un bouleversement majeur peut advenir. Lorsque l’on a la certitude de vivre dans un monde instable, sur le point de changer radicalement, on peut s’autoriser à le changer effectivement, à en refuser les lois, comme les hérétiques médiévaux qui, en annonçant l’imminence de l’Apocalypse, se sont permis de contester les hiérarchies les plus ancrées : pouvoir, argent, amour8. Tout comme l’Apocalypse biblique, l’Apocalypse numérique s’accompagne d’une promesse d’éternité, de disparition de la mort. L’annonce d’un Armageddon technologique né de la maîtrise de l’Intelligence artificielle, de la robotique, des nanotechnologies et des biotechnologies est peut-être une manière de se convaincre que le monde peut changer. L’idée du changement est bien moins anxiogène que celle de l’immobilité.
De manière plus pragmatique, on sait que les grands bouleversements favorisent ceux qui les auront anticipés et accompagnés. Au lieu de les paralyser, l’idée qu’un désastre est à venir suscite donc des investissements publics et privés et profite directement aux chercheurs, bien que ces derniers soient les premiers à savoir que si un ordinateur a bel et bien battu le champion du monde du jeu de Go, il n’existe toujours aucun ordinateur qui éprouve pour lui-même l’envie de jouer à ce jeu, ni aucun robot qui ait envie d’ouvrir une porte.

Lire aussi : Iconographie du soulèvement des machines. Et l’Intelligence artificielle devint sexy.

  1. Voir le phénomène de Paréidolie. []
  2. On peut lire l’article scientifique, très technique, publié par les chercheurs, ou sa vulgarisation sur le blog de Facebook. []
  3. Dialogue rapporté par Mark Liberman dans l’article balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to, sur le blog Language Log. J’ignore pourquoi il utilise les noms Alice et Bob ici, car l’article émanant des chercheurs en IA de Facebook nommait juste les intervenants Agent 1 et Agent 2. []
  4. Les prénoms Alice et Bob sont employés en cryptologie depuis quarante ans pour définir les rôles de deux personnages cherchant à communiquer de manière sécurisée, humains ou non. []
  5. L’étude : Learning to Protect Communications with Adversarial Neural Cryptography, par Martín Abadi et David Andersen du projet Google Brain. []
  6. J’aurais pu évoquer la question de la ruine de l’emploi (évoquée depuis deux siècles, et non sans raison), ou, plus anecdotique mais très redondant dans les articles de presse, la promesse du remplacement des partenaires sexuels de chair et d’os par des robots sensibles. []
  7. cf. RT le 1er septembre 2017. []
  8. Il y a bien d’autres exemples, mais je pense notamment aux partisans de Fra Dolcino, à la fin du XIIIe siècle, qui prônaient l’égalité sociale, l’égalité des sexes et refusait le mariage. Pour ses dangereuses idées, le malheureux a vu ses compagnons exécutés, sa compagne démembrée avant d’être castré, démembré à son tour et brûlé. []

Littératures graphiques contemporaines #7.1 : Boulet

février 3rd, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 9 février 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Boulet.

Gilles Roussel, dit Boulet, est né en 1975. Il a étudié aux beaux-arts de Dijon puis à l’école des arts décoratifs de Strasbourg, dans l’atelier d’illustration de Claude Lapointe. Remarqué par Zep, il collabore à Tchô !, magazine dans lequel il développe notamment les séries Ragnarok et La rubrique scientifique. Malgré une bibliographie déjà conséquente et bien d’autres collaborations ultérieures (Pénélope Bagieu, Zack Weiner, ou encore l’équipe de la série Donjon), c’est sans doute son blog, lancé en 2004, qui lui offre une véritable notoriété, dans un registre autofictionnel humoristique. Ce blog participera largement à la popularité des blogs bd. Toujours en ligne, Boulet a aussi participé à l’aventure collective Chicou Chicou, avec notamment ses camarades d’atelier aux Arts décoratifs Lisa Mandel et Erwan Surcouf.

Le formicapunk (note du 7 juillet 2011)

Les bandes dessinées issues du blog de Boulet sont publiées à cadence régulière sous forme de recueils intitulés Notes, aux éditions Delcourt dans la collection Shampoing. Outre son activité d’auteur, Boulet est aussi co-directeur, avec Marion Amirganian, de la collection scientifique Octopus, toujours aux éditions Delcourt.

La rencontre aura lieu à la Huberty & Breyne Gallery, 91 rue Saint-Honoré, 75001 Paris (Métro Louvre), le vendredi 9 février à 15 heures. La galerie ne dispose pas de chaises pour l’accueil du public, n’hésitez pas à venir avec vos poufs, tabourets de pêcheurs ou tout autre moyen pour s’asseoir confortablement.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #7 (Cycle de conférences)

janvier 24th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines s’est tenu avec succès en 2011-2012, 2012-2013, 2013-2014, 2014-2015, 2015-2016, 2016-2017 à l’Université Paris 8. Au fil des ans, nous avons eu le plaisir de recevoir Cizo, Isabelle Boinot, Agnès Maupré, Papier gâché, Loo Hui Phang, Nine Antico, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne, Benjamin Renner, Xavier Guilbert, Aude Picault, Lisa Mandel, David Vandermeulen, Gabriel Delmas, Laurent Maffre, Ina Mihalache, Pochep, Charles Berberian, Geneviève GaucklerDaniel GoossensPaul Leluc, Nathalie Van Campenhoudt, Julien Neel, Delphine Maury, Étienne Lécroart, Clémentine Mélois, Thomas Mathieu, Jean-Yves Duhoo, Julie Maroh et Isabelle Bauthian.

Il accueille des auteurs qui utilisent l’image pour s’exprimer, généralement aux franges de la bande dessinée (bande dessinée et vulgarisation, bande dessinée et roman, bande dessinée et arts plastiques, film d’animation, etc.). Pour cette septième année nous aurons à nouveau six personnes, dont quatre sont déjà connues : Dorothée de Monfreid, Boulet, Colonel Moutarde et l’éditrice Pauline Mermet.

Le programme provisioire est le suivant :

N’hésitez pas à consulter régulièrement cette page pour connaître les dates des interventions lorsque celles-ci seront calées.
Les séances sont ouvertes au public extérieur à l’université, dans la limite des places disponibles. Notez qu’il faut pouvoir produire une pièce d’identité pour entrer dans l’Université.

Hacking encyclopédique

décembre 17th, 2017 Posted in Parano, Wikipédia | 3 Comments »

(Je réserve mes articles relatifs à des polémiques politiques au blog Castagne, mais puisque ce billet parle beaucoup Wikipédia, j’ai préféré le publier ici)

Wikipédia et l’école

L’école d’enseignement mutuel, au début du XIXe siècle : les élèves peuvent s’apporter des choses entre eux sans tout attendre du maître (qui en profite pour moins bosser).

On m’a rapporté souvent que des enseignants du secondaire interdisent à leurs élèves de recourir à Wikipédia, disant qu’il faut impérativement chercher d’autres sources, parce que Wikipédia n’est pas fiable, ou bien n’est pas d’une qualité suffisante pour répondre aux critères d’un devoir scolaire. Je vois un meilleur argument : la monotonie, car j’imagine assez bien la lassitude d’un enseignant face à trente paraphrases plus ou moins habiles d’une même page Wikipédia, ou pire, de bêtes copier-collers, puisque les textes publiés en ligne (Wikipédia ou autres), permettent que l’on manipule du texte sans le comprendre ni même le lire. Il me semble en tout cas que la consigne anti-Wikipédia est un peu hypocrite car rares sont ceux d’entre nous qui n’utilisent pas l’Encyclopédie libre comme porte d’entrée pour explorer un sujet, ou en tout cas, qui ne s’en satisfont pas pour obtenir tel ou tel renseignement factuel : dans quel film ai-je déjà vu cette actrice ? Quel année est mort Jeremy Bentham ? Quel est le code postal de Sotteville-lès-Rouen ?… Selon le site Alexa, Wikipédia est aujourd’hui le cinquième site le plus consulté au monde, après Google, Youtube, Facebook et Baidu (le Google chinois), et le sixième en France (dépassé par Amazon et talonné par leboncoin).
Si nous utilisons Wikipédia, ce n’est pas par paresse ou par ignorance de l’existence d’autres sources plus complètes ou plus professionnelles, c’est parce que nous en connaissons les vertus et les limites, nous savons plus ou moins en tirer parti, nous savons ce que nous pouvons en attendre.

Pédagogie Freinet (carte postale). L’élève est actif dans l’acquisition du savoir, et fait profiter ses camarades de ce qu’il apprend en le publiant. C’est un peu le principe de Wikipédia : chacun apprend et enseigne à la fois. On peut tout à fait imaginer d’appliquer les principes de Wikipédia au cadre scolaire (tout le monde peut installer le logiciel MédiaWiki, qui est un logiciel libre et gratuit) plutôt que de poser les choses en termes d’autorité et de territoires.

Certains considèrent comme défaut fondamental de Wikipédia le fait que son contenu soit produit par des amateurs. La pratique montre à mon avis que c’est une erreur, car l’amateur (celui qui aime), le passionné, peut-être extrêmement sérieux. Du reste, même le dilettante qui corrige ponctuellement une faute d’orthographe de ci de là (vous pouvez le faire en trois clics, sans inscription, sachez-le !) aide les articles à progresser en mieux. La qualité des articles de Wikipédia ne repose pas tant sur l’exhaustivité du savoir de ses rédacteurs que sur la capacité de ceux qui les éditent à ordonner des sources, à évaluer la pertinences de celles-ci, et à rédiger synthétiquement. Inversement, le professionnalisme n’est pas toujours synonyme de qualité ou de pertinence, cette notion est surtout une garantie moyenne de qualité : dans un dictionnaire encyclopédique « professionnel », il n’y aura pas, comme c’est parfois le cas avec Wikipédia, de déséquilibres flagrants entre la qualité de traitement d’un sujet et celui d’un autre (ou d’un paragraphe et un autre).
Même si c’est un peu difficile à évaluer il me semble en tout cas que le corpus d’articles de Wikipédia ne fait que s’améliorer, du moins dans le cas des articles qui ont des lecteurs, et qui donc, sont surveillés1

La grande faille de Wikipédia : l’actualité

Cette semaine je suis tombé sur un bon exemple de l’unique vraie faille que je vois à Wikipédia : son rapport à l’actualité. Quand je dis que c’est sa seule vraie faille, je veux dire que c’est, parmi toutes les soucis qui concernent Wikipédia (il y en a d’autres), celui qui est à mon avis fatalement consubstantiel à son fonctionnement ouvert.

Un ajout réalisé le 14 décembre 2017 à 11:02 par un utilisateur enregistré nommé Wikihjans, dont c’est l’unique modification sur Wikipédia. Enfin l’unique modification sous ce nom-là.

Il y a quelques jours, la militante féministe et antiraciste Rokhaya Diallo a été évincée du Conseil National du Numérique, où elle avait été nommée, en raison du caractère controversé de ses positions, qui, après le petit scandale provoqué par sa nomination, a poussé Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État au numérique, à demander à Marie Ekeland2, la présidente du Conseil, de revoir la composition de cette institution indépendante3. Quand j’ai entendu parler de cette histoire, je suis naturellement allé lire la page Wikipédia qui était consacrée à Rokhaya Diallo afin d’en savoir plus tout à la fois sur la polémique en cours et sur le parcours politique de cette jeune femme que j’ai écouté sans déplaisir plusieurs fois, mais sans m’être fait d’idée bien précise de ses opinions. Dès l’introduction, le lecteur est accueilli par cette affirmation : Elle est proche du Parti des Indigènes de la République. Le Parti des Indigènes de la République (PIR) est une association anti-raciste dont beaucoup, et c’est mon cas, jugent que leur anti-racisme les a amenés à voir la société française comme une somme de « tribus » irréconciliables où la mixité culturelle ne peut être qu’un leurre et où il faut ressasser à l’infini l’horreur de l’esclavagisme et du colonialisme. C’est un peu Frantz Fanon dont on ne retiendrait que la colère face à l’analyse des injustices passées et présentes, mais dont on aurait abandonné le but universaliste. En bref, le Parti des Indigènes est devenu raciste par antiracisme, ce qui constitue un bien pathétique retournement de situation. Ils ne représentent pas forcément beaucoup de gens, mais leurs porte-paroles sont suffisamment éloquents et caricaturaux pour être fréquemment invités par les médias.
Comme cela se fait sur Wikipédia, l’affirmation est assortie d’une référence, un lien qui pointe vers le site du Parti des Indigènes de la République, article daté de 2009 et dont le titre est « Notre amie Rokhaya Diallo, victime d’une campagne ignominieuse du journal « Marianne »».

Je ne vais pas me lancer dans une défense de Rokhaya Diallo, ce n’est pas le propos de cet article, mais je note que les gens qui lui reprochent son supposé racisme semblent eux-même penser qu’aucun noir ne peut légitimement se considérer comme français et que pour certains, critiquer le racisme en France constitue du racisme anti-français. Ce qui, en toute logique, signifierait que tous les blancs sont racistes. Parmi les choses qui lui sont le plus fréquemment reprochées, il y a le fait d’être « proche du PIR » (ce qui semble inexact – d’autant que « proche » est un mot bien vague) et d’avoir une double-nationalité sénégalaise (ce qui est faux).

Il faut un sacré problème logique pour croire qu’il suffit qu’un groupe qualifie quelqu’un d’ami pour que l’on puisse légitimement juger ce quelqu’un « proche » du groupe en question. Il faut un problème logique, ou bien compter sur le problème logique des autres et sur la vitesse avec laquelle ils sont prêts à accepter une information qui confirme leur préjugé. J’ignore le degré de proximité qui lie Rokhaya Diallo aux sulfureux Indigènes de la Républiques, mais elle a toujours affirmé que se propre association, les Indivisibles, était distincte du PIR. L’association Les Indivisibles, se donne « pour objectif de déconstruire les préjugés et clichés ethno-raciaux en utilisant l’humour et l’ironie, et de faire cesser la partition de la nationalité française selon une apparence physique », profession de foi qui ressemble furieusement à de la lutte contre le racisme, ce qui me semble bien différent des Indigènes de la République, qui paraissent avoir fait le deuil de toute possibilité de progrès anti-raciste. Si elle semble refuser de se soumettre à l’injonction de désavouer4 les Indigènes de la République, Rokhaya Diallo a toujours précisé qu’elle n’en était pas membre. Son action me semble clairement distincte, elle a produit des documentaires pour comprendre et exposer la mécanique du racisme et celle du sexisme dans une démarche plus pédagogique qu’autre chose, et lorsqu’elle pointe (cela lui a été beaucoup reproché) un racisme latent dans la police française, c’est a priori pour provoquer une prise de conscience face à un phénomène qu’on peut difficilement considérer comme marginal ou imaginaire.

Pour revenir à l’article de Wikipédia, l’ajout a été fait par quelqu’un qui est familier de Wikipédia, puisque, j’ai fait le test, il n’est pas possible d’obtenir ce code depuis l’éditeur visuel :

Elle est proche du Parti des [[Indigènes de la République]].<ref>{{lien web|url=http://indigenes-republique.fr/notre-amie-rokhaya-diallo-victime-dune-campagne-ignominieuse-du-journal-marianne/|titre=« Notre amie Rokhaya Diallo, victime d’une campagne ignominieuse du journal « Marianne »» |date=26 octobre 2009 |site=Les Indigènes de la République}}</ref></blockquote >

Cette affirmation fallacieuse a été retirée le 14 décembre, le même jour, donc, à 16:15, soit cinq heures après avoir été fielleusement ajoutée. Cinq heures d’erreur, à l’échelle d’une encyclopédie, ce n’est pas grand chose, mais voilà, ce sont cinq heures pendant lesquelles le public, intrigué par l’affaire du Conseil National du Numérique, est venu sur la page se faire une idée. Ce jour-là, l’article Rokhaya Diallo a été affiché 9500 fois, ce qui est loin d’être négligeable et en a fait la 29e page la plus consultée du site — affluence sans commune mesure avec le jour précédent (où la page ne figure pas parmi les cent plus fréquentées) ni avec le jour suivant (où elle a eu trois fois moins de lecteurs). On peut imaginer que cet ajout, réalisé à un moment optimal, a influencé le portrait qu’un nombre considérable de gens se font de Rokhaya Diallo, d’autant que « l’information » a été immédiatement répercutée par de nombreux sites et des particuliers, abusés de bonne foi.

Quelques exemples (Marianne, Facebook, Twitter, Tribune Juive) d’affirmation péremptoire de l’existence d’une proximité de Rokhaya Diallo avec le Parti des indigènes de la République. On notera que cette mention a été écrite par Jack Dion dans Marianne le 14/12 à 9:26, soit un peu moins de deux heures avant que quelqu’un ne vienne écrire la même chose sur Wikipédia. Marianne n’est cependant pas le premier média à avoir émis cette fausse information. Dans un premier temps, le titre de l’article a écorché le prénom de l’activiste, devenue « Rakhaya ». Un lapsus sans malice, ont affirmé l’auteur et le correcteur… Je ne sais pas ce qui est le pire : penser qu’il s’agit d’un acte manqué, ou bien d’un jeu de mot couramment utilisé par l’extrême-droite. Personnellement, la dérive des Indigènes de la République ne me semble pas moins cafardeuse que celle du magazine Marianne.

Le fonctionnement souple et amateur de Wikipédia est d’une redoutable efficacité, car si les erreurs et les manipulations y sont possibles à chaque instant, leurs corrections le sont à la même vitesse, ce qui n’est le cas d’aucune encyclopédie imprimée. La diversité des sensibilités politiques de ceux qui y contribuent permettent que tous les sujets soient surveillés avec un œil critique et, sur la longueur, la qualité globale ne fait que progresser. Mais on le voit avec l’exemple que je signale ici que le préjudice d’une manipulation parfaitement circonstanciée peut être fort, puisque des gens de bonne foi, ou d’autres qui cherchaient juste confirmation qu’il-n’y-a-pas-de-fumée-sans-feu, ont appuyé leur analyse d’un fait politique sur des prémisses fallacieux.
Voilà pourquoi il me semble que l’actualité est le talon d’Achille de l’Encyclopédie libre. La solution ne peut pas passer par un changement du fonctionnement souple et rapide de Wikipédia, qui constitue, comme on dit aujourd’hui, « son ADN ». Mais les lecteurs doivent eux se montrer prudents face aux articles qui rencontrent un écho brûlant dans l’actualité. Les wikipédiens (mais ils le savent) doivent quant à eux redoubler leur vigilance face à ces articles. Quant au responsable de la manipulation, j’espère qu’il n’est pas fier de lui, a fortiori s’il est un familier du fonctionnement et de principes de Wikipédia.

Lire ailleurs : Pour Rokhaya Diallo, contre l’ethnicisation de la République, par Jean Baubérot, Médiapart.

  1. De nombreux artistes du dimanche, élus locaux qui anticipent leur destin national, écrivains qui n’ont pas encore publié leur premier roman, etc., rédigent (ou font écrire par d’autres — c’est même une prestation fournie par de nombreux community-managers) des articles à leur propre sujet sur Wikipédia. Ils sont généralement les seuls à les lire, jusqu’au jour où un wikipédien se pose des questions sur la satisfaction des critères d’admissibilité et lance une procédure de destruction de l’article, procédure dont le résultat est rarement indulgent (et parfois injuste, les « suppressionnistes » me semblant majoritaires parmi ceux qui donnent leur avis dans ce genre de cas). Le préjudice causé par les pages qui ne répondent pas aux critères d’admissibilité est à mon avis faible, d’autant que les lecteurs sont rarement dupes de la nature réelle de l’article. Je me demande si des articles « oubliés » servent de lieu d’échange d’information entre agents secrets. []
  2. Oui, un rapport avec l’excellent mathématicien Ivar Ekeland, puisque cette entrepreneuse du numérique est la fille du théoricien du Chaos et du Hasard. []
  3. En France, lorsque l’on précise qu’une institution étatique est « indépendante » des pressions politiques, c’est souvent vrai tant qu’elle fait ce qu’on lui dit de faire comme on lui dit de le faire, semble-t-il. []
  4. Je comprends personnellement assez bien qu’on refuse, sur l’ordre de ses ennemis politiques, à cracher sur des gens dont on ne partage ni les méthodes, ni le raisonnement, ni le détail des idées mais avec qui on a des luttes en commun.
    Riokhaya Diallo, et ça lui a été aussi abondamment qu’anachroniquement reproché, a fait partie, aux côtés d’Houria Boutdjella, des Indigènes de la République, des signataires d’une pétition de 2011, postérieure à l’incendie (jamais revendiqué) des locaux de Charlie Hebdo, déclenché par un jet de cocktail Molotov, qui affirmait que soutenir la liberté d’expression n’impliquait pas forcément d’interdire de parole ceux qui émettent des réserves quant à l’orientation politique du journal satirique. []

Publicité interactive (2009)

décembre 16th, 2017 Posted in brevets | 2 Comments »

En fouillant mes archives, je tombe sur quelques visuels d’un brevet tout droit sorti d’un épisode de la série Black Mirror, déposé le 23 octobre 2009 sous la référence US8246454 B2 par un dénommé Gary Zalewski pour Sony Computer Entertainment America Llc. Je n’avais pas pris le temps de les publier sur ce blog.

La convergence des médias (figure introductive du brevet), qui montre toutes les propositions interactives proposées à un unique embodiment — concept issu de la psychologie cognitive qui décrit (pour aller vite) le rapport entre les mouvements du corps, l’apprentissage et la manière de penser. C’est l’auteur du brevet qui utilise le mot embodiment.

Le principe est de profiter de la convergence entre télévision et consoles de jeux vidéo, puisque les consoles sont désormais de véritables media-centers, capables de lire des films DVDs et Bluray, mais aussi d’accéder à des contenus télévisuels diffusés en ligne. Enfin, il s’agit de tirer parti de la puissance de ces consoles, qui savent interpréter finement les images et les sons que leur envoient leur caméra et leur micro.
La proposition, ici, est de transformer les publicités en jeux interactifs, mais pas nécessairement en jeux amusants pour deux qui y jouent.

Sur ce schéma (figure 8), par exemple, le spectateur dérangé par la publicité peut accélérer la diffusion de cette dernière en jetant virtuellement un cornichon dans un hamburger. S’il ne le fait pas, il doit subir l’intégralité du spot.

Dans ce second schéma (figure 9), le spectateur dérangé par un spot doit se lever et dire le nom de la marque pour interrompre la séquence avant sa diffusion complète.

Les autres exemples proposent des cas d’interactions avec un programme audiovisuel, sans expliquer spécifiquement en quoi ils servent à des publicités, la chose est laissée à l’imagination des annonceurs, mais on suppose que des programmes peuvent être intentionnellement perturbés non plus par des séquences mais par des éléments visuels publicitaires avec lesquels les spectateurs seront sommés d’interagir.

On a longtemps redouté la fourberie de la publicité : publicité déguisée, images subliminales, contrôle de l’attention, pilotage du regard, et autres manipulations discrètes.
Mais ce genre de brevet me semble clairement assumer le caractère autoritaire, intrusif et déplaisant de la publicité, qui fonctionne ici sur le mode du chantage et de la prise de contrôle du spectateur-interacteur, lequel n’est plus un « utilisateur » mais un pantin dont non seulement les pensées mais jusqu’aux mouvements sont investis par la publicité.
L’interactivité, que l’on croit souvent destinée à offrir des libertés aux utilisateurs (et elle peut l’être) est ici un moyen autoritaire pour contraindre les gestes et les préoccupations de la personne. Quant au réseau Internet, formidable outil de savoir et de communication — d’émancipation, donc —, il devient le substrat une prison panoptique inversée où les personnes sont au centre de l’attention prédatrice de « services » divers.

La prison panoptique (Panopticon) imaginée par le philosophe Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle : le gardien a une vision de chaque cellule de la prison.

Huit ans après la publication de cette invention, je n’ai rien vu d’aussi abusif être effectivement produit et utilisé. J’ai vu des affichages interactifs dans l’espace urbain, dans des vitrines ou dans des boutiques qui invitaient les utilisateurs à faire volontairement les clowns devant un écran, je vois comme tout le monde des vidéos en ligne qui attendent un clic, une réponse à une question ou une décision de l’utilisateur pour se lancer, mais jusqu’ici rien d’aussi outrancier qu’une publicité qui réclame au spectateur d’engager sa voix et son corps entier pour écourter le calvaire du visionnage d’une publicité pour hamburgers. Bien entendu, Sony — et bien d’autres — ne dépose pas forcément des brevets pour les utiliser, il s’agit soit de se réserver la possibilité d’employer une technologie, soit d’empêcher les concurrents de le faire librement, soit les deux, mais force est de constater que les innombrables brevets de Gary M. Zalewski portent souvent sur la manière dont on peut intégrer des publicités à des contenus interactifs ou non, comme son brevet pour l’ajout de publicités à des jeux vidéo, qui fit scandale il y a onze ans, ou plus récemment ses brevets pour une technique destinée à déterminer automatiquement des zones libres dans les images pour y inclure des publicités (US20150304710 A1), ou pour une autre permettant d’augmenter le nombre de publicités imposées pour un même programme (US20160250549 A1). J’ai peur que l’avenir de la publicité interactive se prépare effectivement avec ce genre d’inventions de plus en plus brutales.

[Workshop] Uchronie

septembre 15th, 2017 Posted in workshop | 1 Comment »

Chaque année à la rentrée, je propose aux étudiants un atelier consacré à un grand sujet : la fin du monde, les Super-héros, la mort, l’intelligence, les dystopies, la peur. Cette année, j’ai choisi le thème de l’Uchronie. Ce workshop se tiendra les 10, 11, 12 et 13 octobre. Je donne rendez-vous aux étudiants inscrits le 10 octobre à 10 heures en salle de conférence.

Le principe de l’uchronie est d’imaginer une histoire alternative : Et si les états unis n’étaient pas entrés en guerre en 1941 ? Et si Adolf Hitler avait été admis aux arts décoratifs de Vienne ? Et si l’Empire romain existait toujours ?… On peut bâtir des uchronies à partir de faits historiques, mais aussi en imaginant un déroulement alternatif à des fictions, comme le faisait Marvel avec sa série What if?. Dans le même ordre d’idées, une comédie fantastique comme La vie est belle, de Frank Capra, propose à son héros de voir ce que serait sa ville s’il n’était jamais né.
On peut même pratiquer l’exercice à partir de sa propre biographie.
Pour le designer graphique (ou non), l’uchronie peut permettre de réfléchir à une esthétique, des usages ou des créations alternatives. Les propositions de réalisations pourront être très diverses : image, affiche, édition, texte, vidéo, etc.