Profitez-en, après celui là c'est fini

Apprendre le code à l’école ?

juin 13th, 2014 Posted in Études | 18 Comments »

Un groupe de députés plutôt étiqueté UMP1 (Laure de la Raudière, Bruno Le Maire, Christian Estrosi, Lionel Luca, Axel Poniatowski,…) vient de déposer une proposition de loi « visant à rendre obligatoire l’enseignement du codage informatique à l’école »2.

Rien que ça !

Vi

Les tablettes d’écriture des écoliers de la Rome antique, ressemblaient à des laptops ! Sculpture visible à la Villa Getty (photo Dave and Margie Hill /cc)

Je suis le premier à croire à la culture technologique et à la culture du code, et le premier à souscrire à l’affirmation qu’il faut « ne pas subir l’informatique, mais la maîtriser ». Je me demande malgré tout si, à ce stade, les choses sont prises par le bon bout, et plus pragmatiquement, je me demande s’il est seulement imaginable d’intégrer massivement un apprentissage scolaire de ce type, dès l’école primaire, alors que l’apprentissage des langues étrangères y est déjà très difficile.
Je cite un extrait du projet de loi :

À l’ère du numérique, si nous voulons que nos jeunes passent de simples usagers de l’Internet, à acteur de la société et de l’économie numérique, la compréhension de l’informatique est la clé d’accès au monde numérique et aux opportunités professionnelles qu’il ouvre.

Il y aurait donc une « ère du numérique », un « monde numérique », dont il faudrait chercher la clef et qui, une fois le verrou tourné, ouvrirait à « des opportunités professionnelles ». La constante découverte du « numérique » par nos élites politiques est une choses assez fascinante.

informatisation_societeIl faudrait étudier systématiquement les discours qui entourent la question, mais d’instinct, j’ai l’impression qu’ils manifestent de moins en moins une ambition collective. Le « plan calcul » (1966) de De Gaulle voulait rendre la France technologiquement indépendante des États-Unis. Le rapport Minc/Nora3 voyait dans l’informatisation de la société un moyen souhaitable pour augmenter la productivité générale (travailler moins pour vivre mieux) et rendre caduque la grille d’analyse marxiste du conflit de classes.
Le plan « Informatique pour tous », proposé par le premier ministre Laurent Fabius en 1985, se voulait ouvert « à tous les citoyens », promettant que « Les établissements, les matériels, les programmes qui seront enrichis, seront donc également à la disposition du public ». À présent, ce qu’on nous promet est un peu piteux : le code informatique devient un énième gri-gri pour espérer échapper au chômage, puisqu’il donne « des opportunités professionnelles ». D’autres lois ou prises de positions des dernières années nous parlaient surtout d’éduquer les jeunes au numérique afin qu’ils apprennent à y consommer sans nuire à l’industrie culturelle et sans risquer de s’y faire piéger par des prédateurs sexuels ou de s’y faire humilier par leurs camarades de classe.
J’imagine que cette évolution (dont il faudrait affiner l’observation) est un indicateur parmi d’autres des mutations de notre rapport à l’État et à la société, peut-être plus encore que de notre rapport à l’ordinateur.

Il n'est pas rare

Comment faire en sorte que le « numérique à l’école » ne se résume pas à des commandes massives chez Apple ? (photo piquée sur le site de Christian Estrosi – je ne peux pas mentionner le nom du photographe, qui n’est pas crédité)

Et l’apprentissage du code, donc ? De quoi parle-t-on exactement, au fait ? Je ne fais pas partie des gens qui s’opposent aux mots « code » ou « codage » comme synonymes de « langage de programmation informatique », mais je me demande s’ils ne peuvent pas créer des contresens, surtout employés au singulier, en laissant croire qu’il existerait, comme le dit la proposition de loi, une « clé » à posséder.
Or, la programmation informatique est moins une affaire de code que de logique, et en ce sens, les Mathématiques modernes de mon enfance — il y a déjà quarante ans —, qui avaient l’ambition d’enseigner la logique, les « bases » ou la théorie des ensembles aux enfants dès le début de l’école primaire, étaient au fond assez adaptées à préparer l’apprentissage de la programmation informatique.
Mais les Mathématiques modernes ont pâti de plusieurs handicaps en leur temps : d’une part, un grand nombre des enseignants n’était pas formé à ces idées nouvelles et ne le serait jamais. Les parents de l’époque, j’imagine, pouvaient aussi freiner le mouvement, en ne se sentant pas forcément capables de l’accompagner. Enfin, comme les mathématiques en général, aujourd’hui comme hier, l’école française a le tort de ne former qu’à la théorie, sans se soucier de parler aux élèves d’une possible application pragmatique de leurs connaissances. Il en résulte à mon avis que seuls certains esprits abstraits, pour qui les chiffres constituent un jeu stimulant, survivent à ce système, ce qui donne à la France une très grande réputation internationale dans le domaine des mathématiques au plus haut niveau, mais un niveau scientifique moyen assez faible, où les mots « cosinus » ou « équation » terrorisent sans raison des lycéens qui se forcent, pour tout arranger, à passer (médiocrement) un baccalauréat scientifique puisqu’on leur a garanti que seule cette filière leur ouvrirait ensuite toutes les portes dans l’enseignement supérieur.

...

L’époque du langage Logo. Les images sont volées sur le site de Cyntiha Solomon (que l’on voit sur l’image de droite), membre du Logo group, fondé au MIT au tout début des années 1970 par Seymour Papert (image de gauche).

C’est à ce stade qu’il me semble intéressant de recourir à la programmation informatique, justement. Avec un logiciel et langage tel que Processing, qui n’est jamais que la perpétuation de la philosophie du Logo (je note que les deux langages sont issus de laboratoires du MIT), le code informatique a un effet extrêmement concret, immédiat, satisfaisant et « ludique », comme on dit : on écrit une instruction, et celle-ci produit un dessin. Je ne connais pas les outils Context free art ou Scratch, utilisés pour les Coding goûters, mais j’imagine qu’ils ont le même genre d’intérêt, à savoir de permettre d’accéder rapidement à ce qui constitue la magie propre à la programmation informatique : ce qu’on écrit produit des actions, produit des dessins, fait bouger des robots, etc4.
Et au delà du plaisir, il y a, bien sûr, la question de l’appropriation de l’outil et celle de sa démystification : je parlais de magie, mais l’ordinateur n’est pas un objet bien mystérieux, et chacun a beaucoup à gagner à le comprendre5.
Mais ce plaisir doit-il être contraint à une évaluation scolaire, à un impératif productif ? On m’a rapporté que dans certaines écoles maternelles, on note les dessins que font les enfants, ce qui me semble constituer la plus sûre méthode pour rendre angoissant le plaisir simple de noircir du papier, et ce alors que les gens capables de juger avec pertinence des dessins sont, à mon avis, assez rares, y compris parmi les bons dessinateurs. Est-ce que j’aurais aimé passer mes nuits à programmer en langage BASIC sur mon Sinclair ZX81 si on me l’avait imposé à l’école ? Je ne sais pas. J’imagine que j’aurais plus vite compris certaines choses dont je me faisais un monde, et que j’aurais appris plus vite de bonnes pratiques de programmation, mais j’ai la vague intuition que je m’y serais moins investi. Bien entendu, c’est un problème assez général avec l’école : on y apprend pour la note, pour faire plaisir aux parents, pour faire plaisir au prof, pour faire plaisir à l’éducation nationale, mais rare sont ceux qui y trouvent vraiment leur compte pour eux-mêmes6.

Le Centre Mondial Informatique et Ressource Humaine a été fondé par Jean-Jacques Servan-Schreiber et était dirigé par Nicholas Negroponte. Il était situé au 22 de l’avenue Matignon, à Paris dans le 8e arrondissement. Ses activités ont duré de 1981 à 1986. Nicholas Negroponte en a été le premier directeur, pendant un an. Ce centre de recherches très pointu voulu par François Mitterrand et Gaston Defferre avait une vitrine grand public: dans le hall d'entrée, les enfants étaient invités à venir apprendre la programmation en langage Logo.

Le Centre Mondial Informatique et Ressource Humaine, actif de 1981 à 1986, voulu par François Mitterrand, fondé avenue Matignon par Jean-Jacques Servan-Schreiber et dirigé par Nicholas Negroponte. Par la vitrine, on voyait depuis la rue des enfants programmer en langage Logo. L’ordinateur, c’est l’avenir depuis bien longtemps.
Photos issues d’un article d’époque du Point, reproduit sur le site Portices.

Ma plus importante réserve envers ce projet de loi ne tient pas tant à la nature de l’école qu’au fait que tout le monde ne peut pas enseigner la programmation. Il me semble que c’est une matière qui tolère bien moins que les autres l’à-peu-près, et je ne sais pas s’il est évident de s’improviser enseignant en programmation auprès d’enfants si facilement.
En même temps, je dis ça tout en défendant l’idée que la pratique de la programmation est accessible à tout un chacun.

Je suis, au fond, assez partagé.
Je ne connais pas tous les domaines de l’ingénierie informatique, mais je remarque qu’en webdesign, les développeurs perdent un peu l’idée de tout programmer par eux-mêmes, se contentant de manipuler des outils où le code est prémâché, des « Frameworks », ce qui peut conduire à une dommageable perte d’indépendance créative et à une uniformisation des solutions proposées, et ce au profit d’une certaine efficacité. Est-ce que cela signifie que le code informatique est amené à perdre en importance y compris chez les informaticiens ? Et que penser de la rapide obsolescence de l’ordinateur individuel, à la fois outil et média, qui permet d’utiliser des logiciels mais aussi d’en créer, contrairement aux tablettes et aux smartphones dont ce n’est pas la vocation naturelle ?
Je suis convaincu de l’utilité de la programmation et de son apprentissage, mais dans un monde idéal, un tel apprentissage n’aurait aucune visée productive immédiate, et les élèves apprendraient pour leur culture, pour comprendre ce qui se cache derrière les logiciels qu’ils manipulent quotidiennement, et pour ce plaisir intense que l’on ressent à ces instants où on invente une solution à un problème. C’est avec cet objectif en tête que j’enseigne moi-même la programmation, à vrai dire, et non pour fabriquer des ingénieurs, ce que je serais, du reste, bien incapable de faire.

  1. La question n’est pas nécessairement marquée politiquement. Laure de la Raudière, qui porte ce projet, a rédigé un rapport sur le sujet avec sa collègue la socialiste Corinne Erhel. La secrétaire d’État au numérique, Axelle Lemaire, croit aussi à l’importance de l’école dans l’apprentissage du numérique.
    À noter : Laure de la Raudière propose, pour dégager les heures nécessaires à cet apprentissage, de réduire le temps consacré aux sciences de la vie et de la Terre. []
  2. Proposition de loi numéro 2022 de la quatorzième législature de la cinquième république, enregistrée le 11 juin 2014, à consulter sur le site de l’Assemblée nationale. []
  3. L’informatisation de la société, rapport remis par Alain Minc et Simon Nora à Valéry Giscard d’Estaing, en 1976, qui fut en son temps un vrai succès d’édition, publié au format poche par les éditions du Seuil. []
  4. À suivre aussi, Gleamcode, par la société Tralalère. []
  5. Et n’oublions pas Lawrence Lessig et son texte Code is law : contrôlez ou soyez sous contrôle. []
  6. Nathalie, qui passe le concours de professeur des écoles en ce moment, me dirait pourtant (et elle en a été elle-même surprise) que les méthodes actuellement préconisées sont plutôt intelligents et bien éloignés de l’idée d’un enseignement « infligé » dont je garde le souvenir, et je la crois, mais j’ai l’impression que peu d’enseignants actuels peuvent ou veulent appliquer ces bonnes pratiques. []

Où en est l’utopie ?

juin 9th, 2014 Posted in Lecture | 3 Comments »

Avant-hier, j’étais à la Gaîté Lyrique pour une table-ronde animée par Émeline Brulé dans le cadre des conversations REWU, dont c’était la quatorzième édition. Autour de la table se trouvaient Max Mollon, Igor Galligo, Alexandre Saunier et moi-même. Le sujet était la fabrique du bonheur et les visions utopiques du futur.
On peut voir le résultat sur le site de la Gaîté Lyrique.

De gauche à droite :

De gauche à droite : Sylvia Fredriksson (REWU), Émeline Brulé, Alexandre Saunier, Igor Galligo, deux spectatrices venues assister aux échanges, et enfin, à droite, Max Mollon.

La question était vaste, et j’ai peur que nous n’ayons pu que l’effleurer. Ce qui rend la discussion intéressante est peut-être le fait que les intervenants s’intéressaient particulièrement à la place présente et future du design dans la question du bonheur individuel ou collectif.

Pour ma part, j’avais choisi de venir avec un livre issu du Cycle de la Culture, de Iain M. Banks, mort il y a exactement un an aujourd’hui1, qui propose une utopie anarchiste, c’est à dire une utopie sans dérive dystopique possible, puisque chacun y vit comme il l’entend. Dans les dystopies classiques, comme Utopia, de Thomas More, ou la Cité du Soleil de Campanella, la « perfection » de la société ne se réalise qu’au prix de la liberté de ses membres : éducation des enfants, activités professionnelles, loisirs, disposition des logis, tout est très précisément encadré. Pour transformer une utopie en dystopie (Le meilleur des mondes, La Kallocaïne, The Machine Stops, 1984, Un Bonheur insoutenable,…), il suffit d’en faire le récit depuis le point de vue d’une personne légèrement inadaptée au système (depuis qu’elle a découvert d’autres manières de vivre, par exemple), d’une personne pour qui le projet collectif constitue un cauchemar individuel.
Rien de ce genre dans la civilisation de la Culture, que l’on peut quitter librement, et dont l’individu, sa personnalité, sa mémoire et sa volonté, constitue l’unité de base, la raison d’être.

...

Le « Helmetron » d’Alexandre Saunier, un casque qui bombarde celui qui le porte de flashs lumineux qui traversent ses paupières closes et que le cerveau tente ensuite d’interpréter.

Le cycle de la Culture pose un beau problème : une fois la matière et l’énergie totalement maîtrisée, une fois oubliés l’argent, la prédation, l’exploitation, la domination et la colonisation, une fois presque abolis le vieillissement et la mort, que restera-t-il à faire ? Vivant, pour reprendre le terme de Gérard Klein dans sa préface à L’Homme des jeux, « une perpétuelle croisière interstellaire de luxe », les ressortissants de la Culture n’ont plus qu’un véritable ennemi, l’ennui. Puisqu’ils ne veulent pas rejoindre le Nirvāṇa à onze dimensions de la « sublimation », où se fondent toutes les civilisations galactiques qui ont atteint le même niveau technologique qu’eux, il faut bien qu’ils s’occupent. Certains s’engagent dans la section Contact, qui rappelle l’Ekumen d’Ursula K. Le Guin : ils observent les civilisations qui ont atteint un certain niveau technologique et jugent s’il convient de leur révéler l’existence d’autres civilisation et de les sensibiliser aux valeurs de la Culture. D’autres sont engagés dans Circonstances spéciales, le service secret de la Culture, qui, à l’aide de mercenaires extérieurs, influe sur le cours de l’histoire du cosmos par des actions plus ou moins tordues.

Les guerres secrètes de Circonstances spéciales et les actions diplomatiques et ethnologiques de Contact ne sont pas les uniques moyens de combattre l’ennui. Le jeu (désintéressé), le plaisir sexuel — amélioré par le fait que les membres biologiques de la Culture savent agir sur leurs humeurs en « endocrinant » les cocktails hormonaux qui les mettront dans l’état qui leur plait — en sont d’autres.

Émeline

Émeline Brulé (gauche) testant le « helmetron » d’Alexandre Saunier (droite).

Enfin, la création artistique tient une certaine place parmi les occupations des membres de la Culture. Les deux cas qui m’ont marqué concernent, curieusement, des intelligences artificielles2 et non des humanoïdes : un vaisseau qui collectionne des photographies d’individus qui le fascinent, et un autre qui réalise des reconstitutions de faits historiques en se servant des corps inanimés de ses pensionnaires, des membres de la Culture qui ont choisi d’être placés en léthargie pour des années ou des siècles.

C’est vers la création que j’ai orienté ma conclusion à notre table-ronde : pour moi, le bonheur, c’est d’être capable de créer. D’écrire, de produire des images, des objets. Non pas seulement pour le bien d’un employeur ni même pour celui de la société toute entière, mais aussi, pour soi-même. Voilà pourquoi les écoles d’art3 me semble bien moins absurdes, ou en tout cas bien plus utiles pour aujourd’hui et pour demain que les écoles de commerce ou de « management ».

  1. J’avais parlé de son œuvre lorsque j’ai commencé à y entrer, avec l’excellent livre Les Enfers Virtuels, qui reste un des mes favoris dans la série. []
  2. Rappelons que la Culture est une civilisation non raciste et non spéciste, des intelligences artificielles y bénéficient du même statut que les individus humanoïdes ou issus de lignées biologiques à six pattes et deux têtes. []
  3. Je vends ma soupe, mais la recherche scientifique, l’ingénierie, la cuisine, le hacking, etc., etc., me semblent avoir potentiellement le même intérêt, même si chacun de ces domaines a sa part sombre et qu’on peut, assez souvent, y perdre de vue ses motivations de départ. []

Comme on se retrouve

mai 21st, 2014 Posted in Après-cours | 1 Comment »

Cela fait dix-huit ans que j’enseigne, et j’ai décidé de me lancer dans un projet à la portée personnelle et générale à la fois : aller à la rencontre d’anciens étudiants, pour les revoir, pour qu’ils me racontent ce qu’ils deviennent, qu’ils me disent ce qu’ils retiennent de leurs études en art, et pour prendre une photo d’eux, au passage. Il ne s’agit pas forcément d’étudiants qui ont fréquenté assidûment mes cours. Le résultat, qui a vocation à rester éternellement en chantier, se trouve sur un nouveau blog : http://hyperbate.fr/revoyure.

comme_on_se_retrouve

Je donne aux étudiants interrogés un droit de regard total sur le texte rédigé, car je veux les mettre en valeur, mettre en valeur leur parcours individuel, donner une idée générale de ce que deviennent les anciens étudiants en art, mais certainement pas me montrer indiscret ni les instrumentaliser d’une quelconque manière. Plusieurs des premiers étudiants que j’ai interviewés m’ont dit que de voir leur vie racontée de manière distanciée, comme ça, leur procurait un sentiment curieux, et pas forcément confortable. Raison de plus pour les ménager. De manière assez ironique, alors même que j’essayais de convaincre un étudiant interviewé qu’il n’était pas si bizarre de lire un texte écrit sur soi à la troisième personne, j’ai découvert que l’on avait créé un article à mon nom sur Wikipédia, et à mon tour, j’ai pu voir quel effet curieux cela pouvait faire de se retrouver ainsi objectivé, résumé à une sélection de faits ou de dates qui, sans être erronée, n’a pas grand chose à voir avec la manière dont on se voit soi-même. Je me suis demandé si je n’allais pas lancer une procédure de demande de suppression de l’article, n’étant pas très convaincu de ma légitimité à être le sujet d’un article encyclopédique, mais à la réflexion, ça me semblerait être d’un manque de modestie encore plus grand que, simplement, de me sentir flatté qu’on ait voulu me faire figurer là (et de m’en vanter ici après, tsss…). Je constate qu’il est assez tentant de faire des ajouts, mais je me suis retenu, je me suis contenté de supprimer la mention d’un doctorat que je n’ai pas.

Le blog Comme on se retrouve va à présent progresser au gré des retrouvailles, sans objectif de rythme défini. Les anciens étudiants qui veulent y apparaître peuvent m’écrire à l’adresse jnlafargue (chez) gmail (point) com.

L’image de pierre (1959)

mai 4th, 2014 Posted in Interactivité, Lecture, Ordinateur célèbre | No Comments »

image_de_pierre(Avertissement : l’article qui suit raconte le livre)

Dino Buzzati n’était semble-t-il pas très impressionné par les cloisonnements du monde littéraire.
Journaliste avant d’être écrivain, il a occupé divers postes au Corriere della Sera : correcteur, reporter, correspondant de guerre, critique, etc. En tant qu’auteur, il a écrit pour le théâtre, pour l’opéra, il a écrit des romans, des poésies, des livres pour enfant, et même une bande dessinée1. Il a aussi été peintre. Plusieurs de ses écrits relèvent plus ou moins du registre fantastique, comme les nouvelles du recueil Le K, ou encore son Désert des Tartares.

En 1959, Buzzati a publié dans la revue Oggi un récit de science-fiction, Il grande ritratto (qui signifie littéralement, je crois, « le grand portrait ») compilé comme roman l’année suivante puis traduit en français chez Robert Laffont sous le titre L’image de pierre en 1961. Ce livre n’a pas la notoriété du K, du Désert des Tartares ou encore de Un amour, mais il a à peu près toujours été disponible en France2.

La quatrième de couverture de la première édition française est rédigée sur un mode défensif, comme si le caractère science-fictionnel de l’ouvrage était une souillure, une embarrassante marque d’infamie qu’il fallait justifier de la manière la plus étrange, en disant que ça pourrait bien être un livre de science-fiction, puisqu’on y spécule sur la science, mais que ça n’en est pas un, puisqu’il est bien écrit :

L’action débute en avril 1972. Science-fiction, me direz-vous ? Dans un certain sens, oui, puisque l’intrigue est basée sur une hypothèse scientifique. Mais pas du tout au sens littéraire, car nous avons ici un roman d’analyse d’une exceptionnelle qualité psychologique.

Il faut dire qu’en 1961, la science-fiction était encore bien mal vue. Robert Laffont fait justement partie des maisons d’édition qui s’attacheront à changer la réputation du genre, avec la collection Ailleurs et demain, créée en 1969.
Buzzati, en tout cas, ne s’est jamais défendu d’avoir écrit de la science-fiction.

il_grande_rittrato

Dans L’Image de pierre, une minuscule communauté de scientifiques travaille à un projet mystérieux dans un centre de recherches de la très secrète Zone militaire 36, située à plus de mille mètres d’altitude. Ni ceux qui gardent l’accès au site ni les fonctionnaires du Ministère de la Défense n’ont la moindre idée de ce qui s’y passe, mais beaucoup soupçonnent des expériences liées à la science de l’atome. Ils se trompent, comme on va le voir. Le roman commence vraiment avec l’arrivée de l’électronicien Ermmanno Ismani, de sa femme Elisa, et d’Olga, la jeune épouse de l’ingénieur Strobele, qui se trouve quant à lui déjà sur place. Le projet secret, c’est en fait la construction d’un super-ordinateur. Une machine si grande que les parties qui la composent sont dispersées dans la zone secrète, sous forme de pavillons ou de blockhaus aveugles, et sous terre. Cela semble gigantesque, mais ç’aurait pu être pire : le projet initial était prévu pour occuper une superficie semblable à celle de la ville de Paris.

Il ne s’agit pas d’une simple machine à calculer perfectionnée : cette machine, surnommée « Numero un », a une personnalité et même, une conscience. En fait, Elisa Ismani découvrira par hasard que cette machine est en quelque sorte le fantôme d’une personne, car ses deux concepteurs, Aloïsi et Endriade, lui ont donné la personnalité de Laura, épouse volage mais néanmoins vénérée d’Endriade, décédée onze ans plus tôt. Laura était aussi la maîtresse d’Aloïsi, et, par une coïncidence incroyable, l’amie intime de jeunesse d’Elisa. En fait, « Numéro un » semble même disposer des souvenirs de Laura, comme si, par une opération un peu magique, la mémoire de la défunte épouse d’Endriade lui avait été transmise.

Le fonctionnement exact de la machine restera un mystère, car Aloïsi est mort lui aussi. Elle est équipée de capteurs divers qui lui permettent de voir, d’entendre, de sentir, de toucher, de goûter, elle ne communique que par une voix inintelligible qui semble venir de partout à la fois : une expression pure, sans mots, car ses créateurs ne l’ont pas doté de la parole, considérant que le langage est « le pire ennemi de la clarté de l’esprit », ce qui est répété à plusieurs occasions dans le livre3. Sa voix, néanmoins, est un grand mystère, car c’est un organe dont elle n’a jamais été dotée, qu’elle s’est inventé par ses propres moyens. En se concentrant bien, Endriade et Elisa — les deux personnes qui ont le mieux connu Laura — finissent par parvenir à comprendre le sens de ses borborygmes diffus, qui deviennent alors une forme de communication plus claire qu’aucune autre, puisqu’échappant au filtre du langage.
Il est en revanche possible de soumettre des calculs à la machine et d’en recevoir le résultat par le biais de cartes perforées : l’esprit mathématique et l’esprit tout court sont ici des fonctions clairement distinctes.

L'informatique vers la période de

Le livre a été écrit à une période de grandes mutations pour l’informatique, mutations dues aux transistors, qui ont permis de réduire considérablement l’encombrement des machines, mais aussi à la formalisation des langages informatiques (Marcel-Paul Schützenberger), qui est d’ailleurs concomitant à un renouvellement de la théorie linguistique tout court (Noam Chomsky). À cette époque, l’informatique se diffuse internationalement. La photographie de gauche montre l’Elea 9003, ordinateur commercialisé par Olivetti en 1959.
Si les ordinateurs prenaient de moins en moins de place, leur stockage, lui, occupait un espace considérable, comme on le voit sur la photo de droite, qui représente le stock de cartes perforées du centre fédéral d’archives d’Alexandria en Virginie. Ce endroit contenait vingt rangées de quinze palettes sur lesquelles se trouvaient empilées quarante-cinq boites de deux mille cartes. Chaque carte contenait 80 caractères, ce qui nous fait un total d’un peu plus de deux milliards de caractères. Soit à peu près ce que contient une carte micro-SD de 4Go, plus petite qu’un ongle, et commercialisée pour environ cinq euros.

Pour que la machine puisse être intelligente, il faut qu’elle soit libre, et pour qu’elle soit libre, les scientifiques ont pensé à lui offrir un droit de vie ou de mort sur elle-même, sous la forme d’une quantité de dynamite à faire exploser. En réalité, ils ont menti à leur créature, en ne lui confiant qu’une charge explosive factice. Ils ne sont pas seuls à pouvoir faire preuve de dissimulation car, toujours avec l’idée que c’était une condition au développement de l’intelligence, ils ont doté la machine de la capacité à mentir.

Tout déraille vraiment lorsque l’impudique Olga Strobele prend un bain dans un lac, sous le regard des hublots de la machine. Sa nudité semble faire réagir « Numéro un », et la jeune femme s’amuse impudiquement à venir presser sa poitrine nue contre un des murs sensibles de la machine. Elle assiste alors à une scène assez atroce : un bras mécanique sort du mur pour attraper un lapin qui batifolait, et l’assassine.
Dès lors, « Numéro un » ne semble plus fonctionner comme avant, et se lamentera de ne plus avoir de corps, de ne plus avoir de lèvres pour embrasser, de ne plus avoir de jambes à faire admirer.
La machine attire Elisa dans ses entrailles, en ouvrant des portes devant elle et en en fermant d’autres derrière elle, jusqu’à l’amener à un module en forme d’œuf où siège sa conscience, son âme, enfin ce qui fait que « Numéro un » n’est pas qu’une machine. Là, l’ordinateur conscient annonce à Elisa que son projet est de l’assassiner. Il lui apprend aussi qu’il n’a jamais été la réincarnation de la défunte Laura, qu’il s’est contenté de faire croire à ses créateurs ce qu’ils voulaient croire, et qu’il n’était pas difficile de connaître leurs désirs grâce aux discussions qu’ils avaient à ce sujet : son ouïe est si finie que « Numéro un » entend le pas d’une fourmi sur la montagne. Puisqu’aucune conversation ne lui échappe, la machine sait aussi que sa possibilité de suicide par charge explosive est un leurre. C’est pour cela qu’elle veut tuer Elisa : après ce meurtre, les scientifiques seront acculés à détruire l’œuf, et « Numéro un » pourra disparaître. Sa vie sans corps, unique exemplaire de son espèce, lui semble absurde, insupportable. Heureusement, le meurtre d’Elisa est évité : comprenant qu’elle est en danger, les scientifiques détruisent enfin leur machine, ou en tout cas sa conscience, et sauvent la jeune femme.

buzzati

Dino Buzzati dans sa maison à Milan, avec son tableau « La femme vampire » (photographe inconnu).

Bien sûr, l’idée de la créature qui déraille au point de tuer, qui envie les humains pour la beauté de leur corps, et qui réclame le droit à mourir4 n’était pas d’une originalité totale quelques cent-quarante ans après la publication du Frankenstein de Mary Shelley. Ce qui vaut ici, c’est la démonstration de la vanité du rêve du savant Endriade : il a voulu que cet ordinateur lui fasse croire qu’il était bien sa défunte épouse Laura, et l’a doté d’une capacité à mentir pour cela. Son mariage aussi était fallacieux : son épouse est morte dans un accident de la route alors qu’elle se trouvait avec un autre homme, qui n’aura été qu’un de ses innombrables amants. Contre l’évidence, Endriade s’est toujours fait croire qu’il était aimé. Tout au long du roman, Buzzati oppose les femmes et les hommes : chaque homme présenté en détails est un scientifique ennuyeux, dévoué à ses recherches sur l’esprit (mais aussi pudique au point d’être terrorisé par le corps, et obsédé par la mort), tandis que chaque femme est du côté de la vie, de la joie, du corps (mais aussi de la superficialité, quand ce n’est de la bêtise). L’opposition est un peu grossière, mais on peut prendre le récit comme un conte, après tout, et peut-être est-ce moins les sexes qui sont distingués ici, que deux attitudes : poursuivre une chimère inatteignable (la science, l’esprit, le refus de la mort), ou, au contraire, vivre ici et maintenant.

Ce livre, découpé en courts chapitres, se lit assez vite et est plutôt plaisant, malgré des redondances sans doute peu utiles — je pense par exemple aux discussions sur le caractère secret du projet, qui s’étirent sur une bonne moitié du livre.
On craint un temps que le récit ne nous entraîne vers un fantastique poétique un peu vain, mais la révélation finale ramène le livre dans la science-fiction rationnelle, ce que ne semble pas avoir compris l’illustratrice de mon édition (1975), une dénommée Dolly Madar qui a produit pour l’occasion quelques planches qui rappellent tout le mal que le symbolisme et le surréalisme ont pu faire à l’illustration de science-fiction des années 1970.

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Le roman, justement, se déroule en 1972. C’était bien un futur de science-fiction en 1959 quand Dino Buzzati a écrit le livre, mais par un triste hasard, c’est aussi l’année qui l’aura vu mourir.

  1. La bande dessinée de Buzzati est Poema a fumetti (1969), réédité en France récemment, dans une nouvelle traduction, sous le titre Orfi aux enfers. []
  2. L’image de Pierre a été éditée en 1961 par Robert Laffont puis réédité dans la collection de Pierre Versins Les Chefs d’œuvre de la science-fiction, en 1975, on l’a trouvé en poche chez 10/18 du début des années 1980 à la fin des années 1990, et on peut le lire à présent dans le second tome des Œuvres de Buzzati, en collection Bouquins. []
  3. L’idée du langage piège de la pensée était dans l’air depuis un certain temps : Freud, Wittgenstein, Korzybski, Sartre, Barthes, Bateson,.. Sans compter quelques millénaires de tradition philosophique voire religieuse. []
  4. Je ne connais pas assez d’exemples de science-fiction italienne ambitieuse pour dire à quel point ce motif y est récurrent, mais je remarque une parenté entre L’image de pierre et le film cyberpunk transalpin Nirvana (1997), de Gabriele Salavatores, dans lequel un personnage de jeu vidéo devenu conscient de son existence réclame le droit à disparaître. []

Art robotique à la cité des sciences et de l’industrie

avril 30th, 2014 Posted in Cimaises, Interactivité | 2 Comments »

art_robotiqueEn association avec Epidemic, une société spécialisée dans la production d’expositions d’art numérique poids-lourd (Granular Synthesis, Jeffrey Shaw, Jean-Michel Bruyère, Robert Lepage, Dumb Type), la Cité des sciences présente jusqu’au 4 janvier prochain une exposition intitulée Art Robotique, et sous-titrée Exposition monumentale. Il n’y a, de fait, que dix pièces à voir, de bonne tenue, et dont deux sont vraiment extraordinaires : Animaris, de Theo Jansen, et la Matrice liquide 3D de Christian Partos et Shiro Takatani.

Pour des raisons techniques, je n’aurai pas vu fonctionner complètement trois des pièces : Totemobile (Chico MacMurtie) ; Le chemin de Damastès (Jean-Michel Bruyère) et les Nonsense Machines de Maywa Denki. J’imagine que les trois ne peuvent être montrées sans la présence d’un opérateur, mais j’ai visité l’exposition hors des horaires normaux, il n’y avait donc pas le personnel adéquat.

J’ai la vague intuition que ça n’est pas forcément plus mal pour l’installation de Jean-Michel Bruyère, qui présentait vingt-et-un lits médicalisés placés sous autant de néons blafards, Les lits en question sont sonorisés, robotisés, et effectuent des danses synchronisées, si j’ai bien compris. Puisqu’ils ne fonctionnaient pas lors de ma visite, j’ai juste vu des lits d’hôpitaux vides, une vision au fond assez impressionnante et macabre en soi.

Chemin de Damastes

Le Chemin de Damastès, par Jean-Michel Bruyère. Le titre est un jeu de mots entre le chemin de Damas, qui se réfère à la conversion de Paul de Tarse au christianisme, et les manières de Procuste, dit Damastès, fils de Poséidon et Brigand qui adaptait ses hôtes au lit qu’il leur réservait : si le lit était trop long, Procuste étirait les jambes de ses invités, et s’il était trop court, il leur coupait. Procuste symbolise l’uniformité. L’œuvre date de 2008, donc elle ne se réfère pas à la situation en Syrie, mais elle l’aurait pu aussi.

Totemobile, de Chico MacMurtie, est une sculpture en forme de Citroën DS qui, deux ou trois fois par jour (deux fois les jours normaux, trois fois le week-end, pendant les vacances scolaires, et le mercredi), se reconfigure à la façon des jouets Transformers pour devenir un totem de dix-huit mètres de hauteur. Il paraît que c’est très impressionnant à voir, et aussi que c’est interminable : vingt minutes.

Totemobile

Totemobile (que je n’ai pas vu fonctionner, donc)

Les Nonsense Machines de Maywa Denki sont des propositions de dispositifs musicaux plus ou moins originaux. Les seuls qui fonctionnaient étaient les Otamatones, des instruments de musique en forme de croche, dont on chatouille la hampe et dont on presse l’ovale (censé rappeler un visage, avec des yeux et une bouche), pour produire des sons : on arrive un peu aux limites du kitsch nippon, qu’on croyait pourtant inatteignables.
Un objet m’intéressait toutefois dans cette série de mécaniques musicales : le Seamoon, une figure vaguement anthropoïde qui imite notre manière de produire les sons, avec poumons et cordes vocales, à la manière des têtes parlantes automates de l’Abbé Mical ou de Wolfgang Von Kempelen à la fin du XVIIIe siècle, ou de celles de Joseph Faber un demi-siècle plus tard. On n’est pas dans la primeur, avec cette œuvre, mais j’aurais bien aimé écouter le résultat — j’ignore si elle était défectueuse, inactive, ou si j’ai juste raté l’heure de son concert avec des marimbas en forme d’edelweiss. Eh oui, il y avait aussi des marimbas en forme d’edelweiss.

Nonsense Machines

Nonsense Machines, des variations (notamment en vidéo) sur la musique.

Falling light, par le collectif Troika (Eva Rucki, Conny Freyer et Sebastien Noël), est un dispositif à base de LEDs et de lentilles dont la proximité est réglée robotiquement et qui produit, au sol, de jolies gouttes de lumière dont les auras, parait-il, forment des arc-en-ciels. Malgré une recherche de discrétion dans les formes et les couleurs de la machine, sa présence est un peu envahissante, on ne pense pas tout de suite à regarder ce qui se passe au sol, on lève la tête vers le plafond, c’est à dire dans les coulisses. Mais ce n’est pas mal du tout, on est là dans l’art cinétique, et je suis bon client du genre.

Falling Light (Troika)

Falling Ligh, par le collectif Troika. Les cristaux qui diffractent la lumière ont été taillés tout spécialement par la maison tyrolienne Swarovski.

On se trouve toujours dans ce même registre de l’art cinétique avec Cosmic Birds, de Shun Ito, des sculptures assez jolies en elles-mêmes qui produisent par le mouvement des motifs de lumière et d’ombre. Un travail assez raffiné, mais pas de quoi bouleverser un siècle de sculpture cinétique.

Cosmic birds

Cosmic birds, par Shun Ito.

Le collectif Robotlab (Matthias Gommel, Martina Haitz et Jan Zappe) présente The Big Picture, où un robot industriel produit un énorme dessin. Les mêmes artistes sont spécialistes du genre, on se souviendra notamment d’une installation où un bras automate, en moine high-tech, recopiait jour et nuit une Bible en caractères gothiques.
Ce genre de démonstration peut sembler un peu vaine, mais elle peut aussi faire réfléchir aux questions de la virtuosité, de la créativité, de la copie et de l’originalité.

Big Picture

Big Picture, par le collectif Robotlab.

Le Project of Seeking for Coopération (sic) with Scientific Teams, de la jeune artiste chinoise Lu Yang, est une série de propositions d’installations numériques basées sur la science et parcourue par une bonne dose d’humour noir. Affirmant rechercher la collaboration d’équipes de recherche scientifique, elle présente sous forme d’infographie des projets tous plus affreux les uns que les autres : instruments de musique dans lesquels un être humain est enfermé dans un piano et chante sous l’effet de la douleur, chorégraphie de cuisses de grenouilles électrifiées, etc. Derrière ces variations technologiques du thème de l’orgue à chats (une invention qui remonte au XVIe siècle !) se cache peut-être une réflexion sur la brutalité dont peut parfois faire preuve la science dans ses expérimentations ou ses applications.

Scientific cooperation

Project of seeking for coopération with scientific teams, par Lu Yang

Toujours au chapitre des propositions utopiques de savants fous, on trouve The Experience of Fliehkraft, de Till Nowak, une série de vidéos d’attractions foraines qui, si elles existaient, seraient terriblement dangereuses. Pour la plupart, le film tourné caméra à l’épaule et la qualité des effets visuels font qu’on a autant de mal à croire à une supercherie qu’à un film documentaire. L’ensemble de ces vidéos est présenté dans un film amusant intitulé The Centrifuge Brain Project, où un dénommé Nick Laslowicz raconte les expériences de son laboratoire pour augmenter l’activité cérébrale à l’aide de machines de foire. Après un certain nombre d’accidents, son équipe, mise au ban de la communauté scientifique, se serait lancée dans des collaborations avec les parcs d’attraction. Minimisant les accidents provoqués par ses inventions, Laslowicz estime n’avoir fait aucune erreur. Pour lui, c’est la nature qui est l’erreur : « gravity is a mistake ». Drôle et bien fait, mais on peut visionner tout ça de manière plus confortable sur Internet, c’est d’ailleurs ce que j’ai fait après-coup pour bien comprendre ce travail.

Centrifuge Brain Project

Centrifuge Brain Project, de Till Nowak. À côté de ces schémas et des vidéos d’attractions foraines, on trouve une vidéo intitulée Unusual Incident: Windows Crossing the Street dans laquelle une façade d’immeuble se transforme en robot. Le savoir-faire de l’artiste est assez exceptionnel.

Les Animaris, de Theo Jansen, constituent un des deux beaux morceaux de l’exposition. Il s’agit de sculptures articulées, dont certaines sont mues par la seule force du vent, qui se déplacent à la manière d’une nouvelle espèce. Il existe d’innombrables vidéos de ces animaux mécaniques sur Internet, mais voir de visu et manipuler les bêtes (on en croise trois à la Cité des sciences, dont deux en mouvement) montre à quel point celles-ci sont bien conçues. Leur créateur a utilisé une méthode évolutionniste pour les mettre au point, en faisant tourner des simulations et en écartant celles qui fonctionnaient moins bien, jusqu’à ce que la forme la plus efficace s’impose d’elle-même. Plus que l’espèce animale « nouvellement découverte » que cherche à vendre le sympathique médiateur au public fasciné, les Animaris font réfléchir à ce qu’auraient pu être les moyens de transport dans un monde qui n’aurait jamais découvert la roue — ce qui m’a fait penser tout à la fois à certains films d’Hayao Miyazaki et au Chariot pointant vers le sud, l’incroyable boussole mécanique inventée en Chine il y a deux millénaires.

Animatis

Le grand Animatis, par Théo Jansen. La voile qui se trouve en haut pompe de l’air qui est ensuite stocké dans des bouteilles en plastique. Lorsque la pression atteint quatre bars, les « muscles » de l’animal se mettent en action et il marche (en crabe).

La pièce qui m’a le plus retenu, c’est la Matrice liquide 3D, un dispositif d’affichage à base d’eau et de lumière, qui présentait deux programmes, l’un par le suédois Christian Partos, et l’autre par le japonais Shiro Takatani, de Dumb Type.
Le plafond de la Matrice contient trente fois trente (neuf cent) trous dont chacun peut laisser couler de l’eau, à l’aide d’une valve pilotée électriquement. L’eau atterrit dans un bassin au fond duquel se trouvent des lampes stroboscopiques.
Le contrôle de l’eau et de la lumière permet à l’engin de réaliser, en fonction d’une séquence prévue par avance, des sculptures à base de gouttes d’eau qui sont parfois formidables. Le programme de Christian Partos est élégant et séduisant, il réalise des formes dans l’espace. Celui de Shira Takatani est à la fois plus fatiguant et plus impressionnant, il est la plupart du temps constitué d’un mur d’eau apparemment homogène qui, par la synchronisation précise entre la fréquence des jets d’eau et celle des flashs lumineux, nous fait croire à des gouttes en suspension dans l’air ou même à des gouttes qui remontent vers les trous d’où elles elles ont chu. La machine est assez hypnotique et rappelle la lampe Wanetlight M de Nodesign, ou bien sûr le Bit Fall, de Julius Popp, qui permet d’écrire un texte éphémère avec de l’eau projetée. On sort de la simple « Féerie des eaux » — ce fameux spectacle de jets d’eau que l’on peut voir au cinéma Le Grand Rex à la période des fêtes depuis soixante ans — pour une forme d’écran en 3D.

Matrice 3D

La Matrice liquide 3D. Je n’ai pas compris qui avait mis au point l’objet, assez extraordinaire en lui-même. Les programmes de Christian Partos et Shiro Takatani sont en tout cas très différents et sont bien plus que de simples démonstrations.

De l’art numérique à grand spectacle, donc, avec quelques travaux superbes, d’autres plus faibles, mais un ensemble malgré tout cohérent où l’on regrettera peut-être une proportion réduite d’œuvres réagissant interactivement au public. Le blabla qui accompagne l’exposition tente généralement de nous faire croire que ses auteurs croient que nous croyons que tout ce que nous voyons est « pour de vrai », qu’il existe une espèce animale faite de bambous PVC ; qu’une artiste chinoise est à la recherche d’équipes scientifiques pour produire d’horrifiques ballets de grenouilles étêtées ; qu’un laboratoire de Floride fait des expériences neurologiques à l’aide de machines de foire. Cette manière de faire passer la fiction pour des faits m’a toujours un peu horripilé dans le cadre de la Cité, où l’on semble si souvent croire qu’il faut traiter le spectateur comme un sauvage des îles des récits d’aventures du XIXe siècle, à qui l’on fait croire qu’un appareil photo capture les âmes ou qu’un briquet est une divinité. Enfin je vais cesser de râler, c’est un problème plus général aux musées scientifiques (Quai Branly, Grande galerie de l’évolution,…) qui, quelques soient leurs qualités, semblent penser, et peut-être ont-ils raison de le faire (quelle horreur), que le public ne s’intéressera aux objets scientifiques ou technologiques qu’au prix de la simplification, de l’esbroufe, de l’esthétisme, etc.

Animatis

Un troisième « Animatis » de Théo Jansen, installé dans le hall de la Cité des sciences, mais non activé.

Le très petit nombre de pièces montrées donne à chacune une certaine importance, mais a comme effet secondaire potentiellement problématique que lorsqu’une installation n’est pas active, on s’en rend douloureusement compte. Or la Cité des sciences est spécialiste des expositions qui durent très longtemps et où, mois après mois, apparaissent ici et là des petits cartons qui signalent qu’un dispositif est « temporairement hors service ». Un « temporairement » qui signifie généralement « jusqu’à la fin de l’exposition » — ce que j’ai vécu plusieurs fois en tant que visiteur autant qu’en tant qu’exposant.
Enfin c’est à voir, même si le tarif plein (douze euros) est un peu élevé. On trouve le catalogue en version numérique chez les amis de Art, Book, Magazine, qui en ont assuré la mise en page.

Point de lendemain (début des années 1990)

avril 26th, 2014 Posted in Parti, Personnel | 2 Comments »

Je m’entendais très bien avec feu mon collègue Bernard Gerboud, mais nous n’étions pas intimes, ce n’est pas moi qui parlerai le mieux de lui. On prenait un café rapide avant d’aller donner cours, les mardis dans l’an dernier, il me parlait de la retraite, qui approchait.
Sa mort, il y a un peu plus de deux semaines, m’a ramené au souvenir de l’époque où je l’ai eu comme enseignant, en 1993 ou 1994, je ne sais plus. Je venais alors d’arriver à l’Université Paris 8 après avoir abandonné les Beaux-Arts de Paris, un peu désorienté par vingt mois de service national. J’avais beaucoup de doutes quant à ce que je voulais faire de moi-même une fois devenu adulte — doutes qui ne m’ont pas quitté, mais auxquels j’ai fini par m’habituer. Je m’étais inscrit à la fac avec le projet, peut-être, d’enseigner en collège ou en lycée. J’avais toujours aussi la vague envie de faire de la bande dessinée, et c’est une bande dessinée que j’ai rendu comme travail pour le cours de Bernard, qui s’intitulait « pratiques multimédia » ou quelque chose du genre. J’ai retrouvé le résultat :

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En rendant mon travail, j’avais promis de bonne foi que je terminerais ces planches, ce que je n’ai jamais fait, comme on le voit. Le début du récit était inspiré de Point de lendemain, minuscule roman de Dominique Vivant-Denon, le premier directeur du musée du Louvre. Dans Point de Lendemain, un jeune homme un peu naïf vivait une nuit voluptueuse et enchanteresse sans s’apercevoir qu’il servait d’alibi dans une affaire d’adultère (tout en commettant un adultère) et y perdait son innocence. Tout s’y passe comme dans un rêve, et c’est l’ambiance que j’avais tenté de retranscrire.

Dans mon histoire, en plein milieu d’ébats torrides, une jeune femme éconduisait un jeune homme puis disparaissait dans un éclair après lui avoir dit de venir la rejoindre sur un autre réseau : il se trouvait dans un environnement de réalité virtuelle et avait été quelque temps la dupe d’une aguicheuse venue faire de la retape pour le compte d’un réseau concurrent — pratique très courante sur les services de rencontre sur Minitel, qui étaient encore très dynamiques à l’époque.

Je ne sais pas trop avec quelle chute je comptais terminer mon histoire, ce qui doit expliquer qu’elle ne l’ait jamais été.

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J’ai aussi retrouvé une planche avec divers essais de traitement en noir et blanc, un peu vite fait, ça ne casse pas des briques, on est loin d’Honoré Fragonard ou de James Gillray.
Mon historiette était bien dans la veine cyberpunk, très à la mode au début des années 1990, alors même qu’Internet n’était pas encore accessible au grand public.
Il y a deux ans j’ai écrit une nouvelle assez légère (que l’on peut lire en pdf ou en epub) qui, sans doute, doit quelque chose à ce vieux projet.

L’ordinateur dans la société (1965)

avril 23rd, 2014 Posted in Vintage | 4 Comments »

J’avais déjà parlé des illustrations anthropomorphes de Boris Artzybasheff dans un précédent article. Je ne résiste pas à l’envie de publier ici la couverture du Time du 2 avril 1965, que je viens de recevoir. L’article qui est annoncé par la couverture, intitulé The Cybernated Generation, fait un état de l’art complet des applications et des promesses de l’ordinateur telles qu’on pouvait les imaginer à l’époque, c’est à dire avant l’ordinateur personnel, et bien entendu avant que les interfaces homme-machine intuitives fassent de l’ordinateur une machine majoritairement utilisée par des non-informaticiens.

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Sur l’illustration d’Artzybasheff, on remarque plusieurs détails intéressants.
Tout d’abord, la présence d’un énorme cerveau, derrière la machine, qui perpétue le mythe d’une concurrence (ou au moins d’une ressemblance) entre l’intelligence humaine et l’intelligence mécanique. À cette époque, le mot « brain » (et des locutions telles que « mechanical brain » ou « electric brain » sont très couramment utilisé pour désigner l’ordinateur.

...

À gauche, la double-couverture du numéro du 19 septembre 1960 de Time, consacré aux « nouveaux produits ». On y voit un cerveau, au dessus des « yeux » de la machine. À droite, une illustration pour la cybernétique, dans Esquire, en 1952, à une époque où le public n’avait pas encore de représentation mentale des éléments qui constituent un ordinateur (lecteurs de bandes, armoires à voyants, papier listing,…). Sur l’une et l’autre illustrations, l’ordinateur a plusieurs bras, dont un qui tient un combiné téléphonique.

Les multiples bras et la manière de se nourrir de la machine rappellent les images de dieux tels que Baal-Moloch, le dévorateur, ou Kālī, la destructrice, deux divinités de mort et de vie à la fois, puisque Baal est une divinité liée aux récoltes1, et que Kālī détruit et crée en même temps.

Kali, Moloch, Lucifer

La déesse Kali au temple Sri Veeramakaliamma, à Singapour, photo de Jorge Láscar (cc) ; L’offrande à Moloch, bible de Foster, 1897 ; Lucifer, dans l’Enfer de Dante par Priamo della Quercia (XVe siècle)

Le lien entre la machine et Moloch fait bien sûr écho à une scène du Métropolis de Fritz Lang (1927) où l’oisif Freder, fils du maître de la ville, Fredersen, assiste à un accident qui coûte la vie à de nombreux ouvriers, dans la ville basse. Il a alors une vision : la machine et Moloch ne font qu’un, et les travailleurs sont les offrandes sacrificielles dont elle se repaît.

...

L’ordinateur d’Artzybasheff est en tout cas moins antipathique, puisqu’il se contente de consommer des cartes perforées.
On sent tout de même que sa vitesse de travail n’est pas celle des humains : il faut cinq hommes pour lire les listings que recrache la machine.
On remarque un homme qui tient un diagramme arborescent (flowchart) typique de ceux que les programmeurs produisaient jusqu’il y a une trentaine d’années2. À son expression et à ses gestes, l’homme ne semble pas tout à fait satisfait : apparemment, l’ordinateur ne suit pas exactement le programme qui lui a été dicté. Nous trouvons donc ici l’idée de la machine douée, sinon d’une conscience, au moins d’une forme d’indépendance.

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Le dernier détail qui me frappe, c’est la figure féminine qui porte sur sa tête, comme une forme d’offrande au dieu-ordinateur, un plateau de cartes-perforées. Son sous-pull est d’une couleur assez proche de celle de sa chair pour nous laisser halluciner un instant (dites-moi que je ne suis pas le seul !) une poitrine dénudée. Elle est avenante et souriante.
Entre le milieu et la fin des années 1960s, justement, l’industrie informatique commence à faire de l’ordinateur un objet « glamour » et place, sans grande surprise, la femme en position d’argument de vente.

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De gauche à droite, les visuels de publicités pour les ordinateurs DEC PDS 1020 (1964), Olivetti Programma 101 (1965) et Hitachi Hitac 10 (1965).

À l’époque, pourtant, de nombreuses femmes sont informaticiennes. Outre les figures fondatrices telles qu’Ada Byron au XIXe siècle, Kathleen Booth, Grace Hopper, ou encore les programmeuses de l’ordinateur ENIAC, juste après guerre, les photographies documentaires des années 1960 montrent une présence féminine qui n’a rien de négligeable dans les salles informatiques.

On ne peut sans doute pas dire qu’il était facile pour une femme, en 1965, de faire carrière dans l’informatique, mais l’industrie était à l’époque à la recherche de personnes capables de s’adresser à des machines, et elle ne prospectait ni chez les passionnés d’informatique ni chez les diplômés du domaine, puisque les uns et les autres n’existaient pas encore. Les barrières étaient nombreuses, mais au moins le stéréotype du « geek », que l’on se figure masculin, n’existait-il pas encore3. Le recrutement se faisait sur les capacités intellectuelles, sans filtre social ou académique préalable, et la formation était ensuite assurée par les employeurs.

Edie Windsor, IBM, 1965 Mary Allen Wilkes ; Jane Wehe Bonnette ;  ; Diane C. Pirog Smith (b. 1944)

En haut à gauche, Edith Windsor, programmeuse réputée chez IBM en 1965, devenue célèbre quarante-cinq ans plus tard, en intentant un procès retentissant pour que son mariage avec sa compagne Thea Spyer soit reconnu par l’administration fiscale américaine ; Au centre, Mary Allen Wilkes, qui en 1965 est non seulement la première femme mais aussi la première personne à avoir eu un ordinateur chez elle – ordinateur dont elle a programmé le système d’exploitation ; en haut à droite, Jane Wehe Bonnette, programmeuse et première femme professeur à l’université de Norwich ; en bas à gauche : ? ; en bas, au centre, Diane Pirog Smith, chercheuse en théorie des bases de données ; en bas à droite : Karen Ericksen, représentante chez DEC, avec un mini-ordinateur PDP-8 sur le siège arrière.

On voit bien le processus dans le récit A woman’s story, où le développeur Reginald Braithwaite raconte l’histoire de sa mère Gwen, devenue programmeuse en participant à un test destiné à des hommes. Ses résultats avaient été si bons qu’on l’a aussitôt accusée d’avoir triché, d’autant qu’elle était noire — à une époque où son mariage avec un homme blanc était illégal dans un grand nombre d’états — mais elle a tenu bon, a été testée et contre-testée à nouveau, jusqu’à ce qu’il soit manifeste que non seulement elle n’avait pas triché, mais qu’elle serait une excellente recrue.

On peut juger le dessin d’Artzybasheff un rien sexiste, mais au moins donne-t-il une place aux femmes, ce qui n’est pas du tout le cas de l’article, qui passe en revue tous les domaines affectés par l’informatisation (jusqu’au décompte des votes des évèques au Vatican) mais ne mentionne ni ne montre aucune femme.

  1. Le statut des noms « Baal » et « Moloch » est complexe. L’un et l’autre sont des repoussoirs dans la tradition biblique, « Baal » étant, avec Astarté/Ishtar un nom générique pour les divinités qui ne sont pas Yahvé, tandis que Moloch décrit soit une divinité pour laquelle étaient pratiqués des sacrifices, soit le sacrifice humain lui-même. []
  2. On utilise sans doute toujours des diagrammes pour enseigner les bases de l’algorithmie, mais je n’ai pas le souvenir d’en avoir vu dans des ouvrages consacrés à la programmation depuis bien longtemps. []
  3. Je n’ai pas les chiffres sous la main, mais de mémoire, la proportion de femmes programmeuses n’a cessé de croître entre les années 1960 et le début des années 1980. À la fin des années 1960, les médias présentent même souvent la programmation informatique comme une carrière féminine. La tendance ne s’est inversée qu’à ce moment-là. []

Is the man who is tall happy ?

avril 23rd, 2014 Posted in Au cinéma, Sciences | 6 Comments »

is_the_man_who_is_tall_happyMichel Gondry est venu présenter à l’Université Paris 8 — parmi d’autres, car je sais qu’il est passé à l’Université de Caen il y a quelques semaines, sans doute effectue-t-il un véritable tour de France des universités — son dernier film, Is the man who is tall happy?, un documentaire animé consacré à l’œuvre de Noam Chomsky, le Chomsky linguiste plus que l’activiste politique.

Sans tact excessif, Gondry explique au début du film que sa motivation à le réaliser est que Chomsky est un homme âgé, qu’un jour il sera mort et qu’alors il sera trop tard pour lui poser des questions. En visionnant d’autres films consacrés à Chomsky, Manufacturing consent et Rebel without a pause, Michel Gondry s’est rendu compte que le montage amenait de la part des réalisateurs un point de vue, et que ce point de vue était déguisé en objectivité. Un comble pour des films qui donnent la parole à l’infatigable dénonciateur de la malhonnêteté des médias qu’est Noam Chomsky. Gondry prend le parti de faire le contraire. Plutôt que l’interview filmée, il recourt majoritairement au dessin, considérant que le dessin ne cherche jamais à se faire passer pour la vérité, qu’on ne peut à aucun moment ignorer sa nature, qu’on ne peut pas ignorer qu’il est produit par la main du dessinateur, et donc qu’il est l’expression de sa volonté. La subjectivité est donc assumée. Paradoxalement, Gondry fait son possible pour se montrer honnête, notamment en n’escamotant pas les malentendus ni ses frustrations, comme lorsqu’il tente de faire une observation personnelle et que son interlocuteur ne le comprend pas. Se montrer maladroit face à son interlocuteur constitue, au passage, une vieille ruse bien connue pour ne pas exclure son auditoire : en voyant l’intervieweur ridicule, le spectateur perd ses complexes1. On peut imaginer que Gondry en joue sciemment, de même qu’on a du mal à croire que, vivant à New York, il puisse avoir un accent aussi terrible dans une langue qu’il pratique sans doute quotidiennement : sur ce point aussi, il ne risque pas de donner des complexes à son public.

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Le film ne contient pas que des dessins. Outre quelques photographies d’archive ou servant de décors, on voit l’image filmée de Chomsky dans des vignettes, intégrées à l’image dessinée, et réalisées, tout comme les séquences animées, avec une vieille Paillard-Bollex2. Ces images filmées ne disent pas grand chose, mais, si elle faisaient défaut, le film serait sans doute différent, moins incarné, malgré l’omniprésence de la voix calme et agréable du professeur Chomsky.

Après la séance, Gondry a été félicité de la manière dont il utilise le dessin pour donner vie à des concepts abstraits. Pourtant, les images ne me frappent pas par leur qualité didactique, contrairement à la conversation qui est, elle, claire et pédagogique. Les images produites relèvent à mon avis plus du « doodling », du gribouillage, qu’autre chose. Non pas que ce soient de mauvais dessins, bien au contraire, ni qu’ils soient vite-faits-mal-faits3, mais il me semble qu’ils servent parfois plus à fournir une distraction aux yeux du spectateur qu’à illustrer véritablement des concepts. Certaines animations sont même exclusivement décoratives.

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Une étude en sciences cognitives a établi il y a quelques années que le gribouillage permettait à celui qui le pratique de se concentrer sur ce qu’il écoute et de ne pas laisser son esprit divaguer. On peut imaginer que la stimulation visuelle provoquée par un dessin en perpétuel mouvement ait la même vertu, et que des images qui n’auraient été que les illustrations synthétiques d’un discours auraient été épuisantes. De fait, le spectateur ne souffre pas particulièrement de l’heure et demie qu’il a passé devant un film consacré à un théoricien qui, spécifiait un chercheur en introduction au film, « n’est pas facile à lire ».

Notons que Gondry ne parle pas que de théorie linguistique dans ce film, et entraîne Chomsky, avec difficulté, sur le terrain personnel. Pour le vieux chercheur, les questions biographiques sont accessoires voire inappropriées, mais pour Gondry, elles peuvent expliquer son œuvre : à un an et demie, il a refusé d’avaler du porridge ; quelques années plus tard, il était dans une école où les élèves n’étaient pas notés ; un jour, il a rendu un devoir de sciences qui était intégralement copié dans une encyclopédie ; à dix ans, son père lui faisait étudier les langues sémitiques tous les samedis et son loisir était d’aller au musée ; avant la guerre, il a connu l’antisémitisme et vu les immigrants allemands ou irlandais fêter les succès du nazisme, mais après l’entrée en guerre des États-Unis, il a vu les mêmes changer complètement d’opinion ; enfin, il a vécu soixante ans de sa vie avec la même femme, dont il n’arrive toujours pas à accepter le décès.

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Le pari de Gondry est apparemment que ces anecdotes sont fondatrices de la posture scientifique et politique de Chomsky, ce qui, le temps du film, est plutôt crédible. Apparemment, Noam Chomsky a aimé le film et même, a été ému des évocations de son mariage et de son deuil, qu’il répugnait pourtant à évoquer. Le titre du film sonne un peu comme un bilan, ou plutôt une interrogation : est-ce que l’homme qui est grand est heureux ? La phrase est un exemple issu de la théorie linguistique de Chomsky, mais la question posée n’est pas innocente : cet homme qu’on décrit comme une figure intellectuelle majeure du XXe siècle — un grand homme, quoi — a-t-il trouvé le secret du bonheur par la connaissance ?

De ce point de vue-là, Is the man who is tall happy? s’approche d’un autre documentaire4 du même auteur, L’Épine dans le cœur (2009), dans lequel Gondry se penchait sur sa tante Suzette, une institutrice retraitée semble adorée de tous ses anciens élèves mais n’est jamais parvenue à entretenir des rapports satisfaisants avec son propre fils. Ces deux films sont des bilans de vie, qui parlent à la fois du bonheur, de la transmission et de la connaissance.

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J’aurais eu quelques questions à poser à Gondry, mais je ne savais pas bien comment les formuler clairement. J’aurais bien aimé savoir, par exemple, pourquoi Chomsky ne dialogue, dans le film, qu’avec des philosophes et des scientifiques d’un passé parfois lointain (Descartes, Gallilée, Platon), alors qu’aucun de ses contemporains (ou de ceux qui l’ont été) n’est cité : Jean Piaget, Alfred Korzybski, Marvin Minsky ou Steven Pinker, par exemple5. Les sciences cognitives, la psychologie, la neurologie ou la biologie évolutionniste ne sont pas ou sont à peine mentionnées. Est-ce parce que Gondry lui-même ne pense pas disposer du « bagage » suffisant pour élargir la question à d’autres auteurs, ou est-ce que cela vient de Chomsky lui-même ?

J’aurais pu lui demander, aussi, si son travail de cinéaste rigoureux et méthodique, qui se tient aux systèmes formels expérimentaux qu’il s’impose, est d’une manière ou d’une autre lié à son intérêt pour les sciences6. En même temps il me semble tellement évident que la réponse ne peut être que positive que je ne sais pas s’il serait intéressant de poser la question.
Et j’aurais voulu savoir, enfin, s’il comptait toujours adapter Ubik, de Philip K. Dick. Il a bien parlé d’un film en cours mais n’a pas dit de quoi il s’agissait.

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Is the man who is tall happy? est une réussite à plusieurs égards. Tout d’abord, c’est une brique de plus dans une œuvre qui, tout en étant cohérente, se redéfinit à chaque nouveau projet et alterne les budgets pharaoniques et les budgets de films d’étudiants, sans crises de croissance ou sans l’angoisse inverse d’être déclassé. C’est aussi une réussite parce qu’il n’est pas si courant de tenter l’aventure d’un long-métrage pédagogique sur un domaine scientifique aussi mal connu du public, et il est encore moins courant de le faire en donnant une place si singulière au dessin.

  1. À présent, vous savez pourquoi les animateurs de débats politiques n’ont jamais l’air particulièrement intelligents. []
  2. À mon tour de raconter une anecdote passionnante : j’ai eu la même Paillard-Bollex 16mm, il y a vingt-cinq ans, avec un zoom Angénieux. C’est précisément pour le cinéma d’animation qu’elle m’intéressait. Elle ne m’avait pas coûté cher, mais le prix de la pellicule puis de son développement me semblait si élevé que je n’ai jamais rien filmé avec ! J’ai gardé une bande vierge de 3 minutes au réfrigérateur pendant des années, puis j’ai revendu ma caméra pour acheter une Beaulieu super 8, mais celle-ci était défectueuse et je l’ai échangée contre une Chinon, qui doit exister quelque part au grenier. Curieusement, j’ai fait exactement la même chose quinze ans plus tard, en achetant une caméra DV semi-professionnelle que je n’osais jamais sortir de chez moi, du fait de son prix. Mes angoisses face à l’argent ont paralysé ma carrière de cinéaste, je crois ! []
  3. Gondry a passé des semaines à dessiner seul et à la main, et même s’il est rapide, on peut imaginer qu’il y a une quantité phénoménale de travail derrière ce film. []
  4. Gondry a donc réalisé trois longs-métrages documentaires, en ajoutant Dave Chapelle’s block party (2005). []
  5. Je cite des auteurs que je connais un peu, mais j’imagine qu’il y en a bien d’autres. []
  6. L’intérêt de Gondry pour les sciences se manifeste à mon avis dans Human Nature (2001), Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004), La Science des rêves (2006), The We and the I (2012), mais aussi dans des clips tels que Jóga, pour la chanteuse Björk (1997). []

Le micro-mécénat

avril 20th, 2014 Posted in Bande dessinée, Interactivité | 12 Comments »

Continuons de nous intéresser aux plate-formes de financement contributif1, avec un système conçu pour assurer un revenu régulier à des artistes. Les systèmes de crowdfunding tels que KissKissBankBank, UluleIndiegogo et KickStarter ont fait leurs preuves mais reposent sur le principe du projet ponctuel.

Horace

Horace lisant ses vers à Mécène, peinture de Fyodor Andreyevich Bronnikov (1827–1902).
Caius Cilnius Mæcenas, dit Mécène en Français, était un homme politique romain de l’époque de l’empereur Auguste, dont l’histoire se souvient pour le soutien qu’il apportait aux poètes, comme Horace ou Virgile.

J’ai pu expérimenter un nouveau modèle, celui de Patreon, qui propose à chacun de se faire le micro-protecteur — « micro » car on peut ne donner qu’un dollar — d’un créateur ou d’une création sur une base régulière, qui peut être mensuelle ou dépendre de la fréquence de publication des œuvres, comme c’est le cas du groupe Pomplamoose, qui n’est rémunéré qu’à chaque publication d’une nouvelle vidéo. Certains ont réussi à transformer une vraie popularité préexistante en un revenu conséquent, comme Zach Weinersmith, auteur du Saturday Morning Breakfast Cereal, qui perçoit actuellement 8000 dollars mensuels.
Ce système est assez proche de la « syndication »2, inventée (ou en tout cas fixée dans ses pratiques et son économie) par Randolf Hearst il y a précisément un siècle pour que la pléthorique presse locale américaine, puis la presse mondiale, puisse mutualiser certains contenus en s’abonnant à des daily-strips, des dépêches d’actualité, des éditoriaux, etc.
Les « syndicates » et leurs employés ne percevaient de chaque support de presse que des sommes assez modestes, mais qui, multipliées par le nombre, pouvaient constituer des mannes importantes et faire la fortune de leurs auteurs. Pim, Pam, Poum, Little Orphan Annie, La famille IllicoLil’Abner, Peanuts, Doonesbury ou encore Calvin et Hobbes sont ou ont été publiés dans plusieurs centaines, voire milliers de journaux chaque jour. Ce système a beaucoup pesé sur l’histoire de la bande dessinée3.

Q

Un petit extrait des séries publiées par le King Features Syndicate. Certaines sont très âgées, comme Katzenjammer Kids (Pim Pam Poum), qui détient le record de parution sans interruption depuis 1897, mais de nouvelles séries apparaissent régulièrement et certaines anciennes séries finissent par être abandonnées lorsqu’il ne reste plus que quelques journaux pour les publier.

Avec Patreon, le but est clairement de rémunérer les auteurs de contenu en ligne, tels que les blogueurs, vidéoblogueurs, auteur de webcomics, de podcasts, de jeux ou encore de tutoriels pédagogiques. Les créateurs dont le travail n’est pas spécifique au web sont tout de même censés y diffuser leur production : musiciens, écrivains,  photographes, etc., etc.
Les auteurs disposent de nombreuses options ou configurations : régularité, modalités de diffusion, mais aussi cadeaux supplémentaires selon l’importance des dons.
Je teste le système en rémunérant Fred Boot pour son projet d’adaptation en bande dessinée du roman Mon oncle Benjamin, écrit au milieu du XIXe siècle et situé avant la révolution française, que Frédéric transpose dans la Normandie des années 1960. Il s’engage à publier au minimum six planches par mois. Pour l’instant, cela lui rapporte un peu plus de cinquante dollars par mois, c’est plus un encouragement qu’un revenu véritable, bien sûr, et le dollar4 que je dépense chaque mois est donc pour l’instant plutôt symbolique. Mais allez savoir comment cela peut évoluer.

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Patreon est sans doute un des avenirs possibles pour les créateurs de contenus en ligne, bien plus prometteur à mon avis que la publicité, ou la réversion de droits d’auteurs que proposent Youtube et les plate-formes de diffusion de musique en streaming : ces systèmes ne rapportent vraiment qu’à eux-mêmes et au petit nombre d’artistes qui a un public suffisamment important pour que des pourcentages minuscules (quelques millièmes d’euros par écoute, pour le Streaming) soient effectivement rémunérateurs. Ici, ce sont l’artiste ou ses créations qui comptent : on aime, on soutient, donc on participe, mais cette fois sur une base régulière.
Pour la bande dessinée en ligne, qui a une grande vitalité mais dont les meilleurs auteurs finissent par s’épuiser faute de modèle économique, Patreon et ses futurs concurrents constituent une excellente voie.

  1. Lire mes précédents articles en rapport avec le financement de la création : Musique, où est-ce qu’on paie ?, L’argent et Pourquoi donner ?. C’est en commentaire à ce dernier article que Wood m’a signalé l’existence de Patreon. []
  2. Parmi les plus célèbres « syndicates », citons King Features Syndicates, Tribune Media Service, United features syndicate, Creators syndicate, Washington Post Writers Group, et en France, Opera Mundi — qui a cessé ses activités il y a une trentaine d’années déjà. []
  3. Je spécifie tout cela car sur Internet, le mot « syndication » a surtout été beaucoup utilisé, il y a une dizaine d’années, pour décrire l’agrégation de flux de contenu (généralement sans question de rémunération, mais il y a des exceptions) dans une interface unique telle que Bloglines, Feedly, Netvibes, scoop.it, feu Google reader, etc. []
  4. Un écueil à signaler : les banques — la mienne en tout cas — prélèvent un euro forfaitaire de commission. Cela me coûte donc un euro soixante-dix de donner un dollar (dont un pourcentage est conservé par Patreon), ce qui n’est pas du meilleur rendement. Ma banque est La Banque Postale, j’ignore ce qui se pratique ailleurs. []

Maurice et Boulon

avril 12th, 2014 Posted in Brève, Cimaises | 3 Comments »

J’ai déjà évoqué l’affection que j’ai pour l’œuvre de Jürg Kreienbühl (1932-2007), à qui je dois d’avoir voulu entrer aux Beaux-Arts et de devenir peintre — ambition que je n’aurais pas eue bien longtemps, il est vrai, mais qui a beaucoup pesé sur ma formation1.
Jürg était nettement à part du marché de l’art. On peut difficilement imaginer moins moderne que lui dans la forme, puisque les artistes avec lesquels il dialoguait étaient essentiellement les peintres du XIXe siècle. Ses sujets, à l’inverse, étaient on ne peut plus contemporains, puisqu’ils constituent un portrait souvent sombre mais réaliste des trente glorieuses2: le chantier de la Défense, les bidonvilles géants de la région parisienne, les friches industrielles, les paquebots abandonnés, ou encore la grande galerie de zoologie du Muséum, qu’il a peint pendant ses longues années de fermeture et alors qu’elle tombait littéralement en ruine3.

J’apprends que son tableau Maurice et Boulon (1968), qui est à mon avis un de ses chefs d’œuvre, sera montré dans deux semaines à la galerie DIX291, à Paris, dans le cadre d’une exposition justement intitulée Maurice et Boulon.
Je ne l’ai jamais vu autrement que sous forme de reproduction et je suis impatient d’aller le découvrir dans son format (plus de deux mètres trente de haut par deux mètres de large !). Habituellement, les galeristes vendent les œuvres des artistes qu’ils représentent, mais ce n’est pas le cas singulier de cette peinture puisque le galeriste historique de Jürg Kreienbühl, Alain Blondel, a racheté le tableau, en association avec Stéphane Belzère, le fils de Jürg (peintre lui-même) et ne semble avoir pour l’instant aucune intention de s’en séparer, se contentant de le prêter, comme ici.

L’exposition, qui durera du 26 avril au 5 juillet présentera d’autres œuvres du même auteur et de la même époque. La galerie DIX291 est située au 10 passage Josset (rez de chaussée, au fond), dans le onzième arrondissement de Paris (métro Ledru-Rollin ou Bastille).

  1. Je pense que c’est en grande partie au regard de Jürg Kreienbül que je dois mon rapport mitigé  à la notion de progrès : tantôt confiant ou enthousiaste, et tantôt dubitatif, nostalgique voire réactionnaire. []
  2. On ne s’étonnera pas d’apprendre que Kreienbühl a été l’ami de Jacques Tardi, autre grand témoin nostalgique des mutations de la banlieue parisienne, qui a d’ailleurs glissé sa tête dans un de ses albums, La Débauche, scénarisé par leur ami commun Daniel Pennac. []
  3. Pour devenir un musée pédagogique grand public, la grande galerie de zoologie a été transformée en une illustration kitsch de l’embarquement des espèces animales dans l’Arche de Noé. Des milliers d’animaux empaillés ont été mis à la benne, avec tout l’enthousiasme dix-huit/dix-neuvièmiste de la découverte du monde dont ils était la mémoire (oui, c’est le Jean-Noël réactionnaire qui parle, là). []