Profitez-en, après celui là c'est fini

La bande dessinée pour apprendre et comprendre

mars 2nd, 2016 Posted in Non classé | 3 Comments »

De nombreux médias ont remarqué que la bande dessinée « instructive »1 était une tendance forte en 2016, entre les périodiques Groom et Topo, les collections Sociorama et petite bédéthèque des savoirs, et la parution annoncée d’un certain nombre d’albums qui entendent expliquer des sujets scientifiques, tel que (pour parler d’une parution imminente), Le Mystère du monde quantique, par Thibault Lamour et Mathieu Burniat.

bande_dessinee_educative

La bande dessinée peut être éducative, par Antoine Roux, 1970. Un ouvrage très riche, destiné aux enseignants, qui explore le potentiel de la bande dessinée en tant qu’outil pédagogique. Ce n’est pas tant le contenu informatif qui est au centre du propos (même si la bande dessinée historique a droit à son chapitre), que l’utilisation de la bande dessinée comme support pour améliorer son orthographe, sa capacité à comprendre les images et la narration, ou encore aborder des thèmes tels que la politique.

Tout cela n’a rien de si nouveau, puisque l’inventeur et premier théoricien de la bande dessinée, le genevois Rodolphe Töpffer, qui était d’ailleurs pédagogue de profession, voyait à la littérature en estampes un bel avenir en tant qu’outil éducatif :

Le programme en question [lune éducation morale des Français par l’estampe]  considère et avec raison que la principale littérature du petit peuple ce sont les estampes, dont le langage clair, intelligible pour tous, a une action directe sur les imaginations et tout particulièrement sur celles qui sont neuves, point encore blasées par l’habitude des jouissances ou des émotions qui dérivent des ouvrages de l’art.
Tiré de : Réflexions à propos d’un programme, in Bibliothèque universelle de Genève, janvier 1836).

En introduction à cet essai, Töpffer opposait le roman, qui à son avis tend un miroir délétère à la société, aux Beaux-arts — aux arts visuels, si je comprends —, qui produisent aussi un portrait de la société, mais, à en croire Töpffer, un portrait objectif et sain, du moins pour les gens qui n’ont pas une trop grande culture de l’image. Je trouve cette dernière idée (le fait que l’image soit objective pour ceux qui la connaissent mal) inattendue et plutôt intéressante. Le texte précède de trois ans la naissance officielle de la photographie, qui allait bouleverser l’histoire de la représentation visuelle et donner à ce genre de réflexion un caractère naïf, tandis que le roman moderne, qui a eu au XIXe siècle l’importance qu’auront le cinéma et la télévision au siècle suivant, c’est pour nous devenu un objet sinon banal, du moins normal : nous n’avons plus peur que les fondements de la société s’écroulent par la faute d’une George Sand, d’un Victor Hugo ou d’un Eugène Süe.
La grande référence utilisée par Töpffer dans l’article est le peintre et graveur William Hogarth. L’éducation dont il est question est donc l’édification morale, l’apprentissage de la bonne conduite, et non l’acquisition de connaissances.

...

Les planches de l’imagerie Pellerin, que l’on nomme à présent « images d’Épinal », sont rarement de la bande dessinée proprement dite, mais plutôt des collections de vignettes sur le même thème, comme ici, les métiers de Paris. L’exception notable à ce principe est celle de la littérature, et notamment les contes, illustrés par des séquences narratives d’images.

On voit en tout cas qu’il y a cent quatre vingt ans, on trouvait déjà évident de dire que ce qui est exprimé par l’images est plus accessible au grand nombre, et notamment, aux gens sans instruction — le petit peuple, comme Töpffer l’appelle. Entre temps, l’iconologie et la sémiologie ont largement démontré que l’image était un objet complexe, et peut-être d’autant plus complexe, il est vrai, que nous sommes convaincus de sa simplicité, de son caractère évident. Il suffit pourtant de vouloir soi-même mettre des idées en images pour comprendre la fausseté du séduisant adage qui affirme qu’« un bon dessin vaut mieux qu’un grand discours » : l’image, le texte, la parole orale, les gestes, les mimiques, transmettent plus ou moins bien des informations différentes (dont on peut désormais mesurer qu’ils activent des zones du cerveau différentes), et réclament des talents différents. Certaines idées qui s’expriment en une ligne de texte sont peut-être impossibles à transcrire visuellement, et inversement. Même servies par le plus grand talent, certaines idées ne fonctionneront que dessinées, d’autres seront mieux servies par le texte. Et tout ça n’est pas universel puisque le public est lui-même plus ou moins formé à l’image, plus ou moins formé à la littérature, et donc plus ou moins réceptif à tel ou tel choix de médium. Bien sûr, l’avantage des images est d’être en théorie accessibles aux analphabètes, mais ce n’est pas le cas de la bande dessinée où l’image peut servir à éclairer le texte, et inversement, mais où la seule capacité à lire les images ne suffit pas2.

contribution a l'utilisation de la bande dessinee comme instrument pedagogique: une tentative graphique sur l'histoire de la psychiatrie.

Le 19 décembre 1975, Serge Tisseron a soutenu une thèse de médecine intitulée Contribution a l’utilisation de la bande dessinée comme instrument pédagogique: une tentative graphique sur l’histoire de la psychiatrie. Il s’agit d’un travail audacieux, puisque la plus grande part du mémoire est constitué d’une bande dessinée qui passe en revue des concepts et des découvertes de la psychiatrie. Suit un court essai qui convoque Roland Barthes et Umberto Eco, et utilise des concepts issus de la psychologie comme arguments de l’intérêt intrinsèque de la lecture de la bande dessinée pour les psychiatres, dont le métier est d’être, affirme Tisseron, des sémiologues, des spécialistes capables de décrypter le langage de la souffrance. Même si l’auteur est loin d’avoir le talent de ses modèles Gotlib et Reiser, la démonstration est convaincante.

La puissance singulière de la bande dessinée vient, évidemment, du fait qu’il ne s’agit pas que de dessin, mais qu’elle puisse aussi contenir du texte, qu’elle soit intrinsèquement adaptée à la narration tout en étant synoptique (on peut regarder une image sans que la précédente ait disparu, contrairement au cinéma), et que le lecteur en maîtrise le rythme de consultation.

Depuis Töpffer, on a régulièrement employé l’image séquentielle comme support pédagogique : imagerie d’Épinal, Histoire de France en bande dessinée par les éditions Hachette, vulgarisation scientifique par Jean-Pierre Petit (les aventures d’Anselme Lanturlu), etc. Il y a eu des réussites, mais aussi de cuisants échecs, car pour bien faire les choses, il fallait fallait certes prendre le sujet adapté au sérieux, mais aussi et surtout prendre la bande dessinée au sérieux. La force du dessin, la force de la bande dessinée, ce n’est pas de rendre le propos « accessible » (et lire une bande dessinée, quoiqu’on en pense, ça s’apprend), c’est de soutenir visuellement le propos et d’y apporter des informations supplémentaires.
Et pour bien faire, il ne suffit pas de recourir au « beau dessin bien dessiné », la qualité de l’expression ou l’esprit synthétique d’un dessin ne sont pas forcément liés à ce que l’on nomme « dessin réaliste », par exemple.

Sur

L’idée de la collection L’Histoire de France en bandes dessinées, et de sa continuation La Découverte du monde en bande dessinée, était d’associer de vrais historiens à la crème des dessinateurs dits « réalistes » de l’époque, qu’ils soient connus du public ou non : Poïvet, de la Fuente, Forton, Ribera, Manara, Battaglia, Sio, Marcello, Buzelli. De véritables scénaristes tels que Lécureux ou Christian Godard servaient d’intermédiaires, mais le résultat est terriblement statique. Il sert pourtant aujourd’hui de modèle aux soporifiques albums d’histoire locale (Histoires d’Albi, Histoire de Carcassonne, etc.) que financent diverses collectivités territoriales. J’avais dix ans quand cette Histoire de France est parue, et je constate que je n’ai rien retenu de cette série poussive, et que c’est Il état une fois… l’homme, un dessin animé au dessin non « réaliste » de la même époque, qui a mis en place ma chronologie historique3.

Récemment, la bande dessinée à vocation journalistique a connu une certaine vitalité, avec des périodiques tels que Le Monde diplomatique en bande dessinée, Books, Uzbek et Rica, la revue XXI, la Revue dessinée, ainsi que les albums de Joe Sacco, Guy Delisle, Étienne Davodeau, Emmanuel Guibert et bien d’autres. Là encore, rien de complètement inédit, on se rappellera par exemple des reportages dessinés de Cabu, dans Charlie Hebdo, au milieu des années 1970.
Sont aussi parus des livres qui entendent décrypter les médias, la politique, l’économie, l’histoire ou la société : les bandes dessinées de Philippe Squarzoni ; La survie de l’espèce ; la ligue des économistes extraordinaires Economix ; Riche pourquoi pas toi ? ; La machine à influencer ; Une histoire populaire de l’empire américain ; etc.
D’autres auteurs se penchent sur les sciences, comme Marion Montaigne, Jean-Philippe Duhoo, ou encore l’équipe grecque qui a réalisé Logicomix, un album consacré à la quête des fondements logiques des mathématiques.

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Une très curieuse « Encyclopédie en bande dessinée », qui raconte les aventures de « Protéo force 10 » avec des auteurs tels qu’André Chéret, Philppe Luguy, Jean-Louis Hubert ou Angelo Di Marco. L’aventure amène la héros à fréquenter tel milieu, tel sujet, et l’album est agrémenté de pages encyclopédiques en rapport. Quarante-cinq albums ont été publiés entre 1980 et 1982.

Il est intéressant de se dire que c’est la légitimité artistique et littéraire acquise par la bande dessinée depuis le « roman graphique », et ses thèmes intimistes ou autobiographiques, qui a enfin permis la naissance d’une bande dessinée « non-fiction » digne de ce nom, peut être grâce à la réussite et au succès de travaux intermédiaires qui tout en étant autobiographiques ou semi-autobiographiques, constituaient des témoignages dont la portée va bien plus loin que l’introspection, de Maus à l’Arabe du futur en passant par Persépolis et Pyongyang.
Le présent article ne constitue pas une histoire de la bande dessinée « nonfiction », mais cherche à dire que ce n’est pas une nouveauté, que c’est aussi ancien que la bande dessinée elle-même. Et en même temps, il reste de nombreuses formules à inventer et de nombreux territoires de la connaissance à investir. Enfin, il me semble clair que cette préoccupation n’est pas anecdotique, puisque l’on voit que deux éditeurs du calibre de Casterman et du Lombard viennent de s’y engager, et que l’on murmure qu’au moins deux éditeurs aussi importants préparent eux aussi des collections du même genre.

sociorama

La collection Sociorama, chez Casterman. On peut suivre l’actualité des parutions sur la page facebook de la collection.

Déjà auteure d’un essai graphique sur les institutions psychiatriques (HP, éd. L’Association, deux tomes parus), Lisa Mandel partage désormais avec la sociologue Yasmine Bouagga la direction de la collection Sociorama, chez Casterman.
Les deux albums parus, Chantier interdit au public (Claire Braud et Nicolas Jounin) et La Fabrique pornographique (Lisa Mandel et Mathieu Trachman) sont brillants. Le premier explore le monde du bâtiment et donne une vision complète d’une organisation économique et sociale que la plupart d’entre nous ne connaît que de loin. Le second livre, comme son nom l’indique, est une sociologie du petit monde du cinéma pornographique. Là aussi, la surprise ne vient pas des faits rapportés, mais bien du portrait d’ensemble. Ces deux albums se présentent comme des fictions où un personnage novice découvre un milieu, et nous avec lui. De manière assez étonnante, en refermant le livre, on s’est attaché à ces personnages qui ne sont, pourtant, que des portraits recomposés à partir de témoignages et de chiffres. Une immense réussite, donc, je suis impatient de lire les prochaines enquêtes (les séducteurs de rue ; les personnels navigants ; les supermarchés). Chaque volume est vendu douze euros.

Les huit premiers

Les huit premiers livres de la collection « La petite bédéthèque des savoirs », aux éditions du Lombard, avec l’Intelligence artificielle, l’Univers, les Requins, le Heavy Metal, qui paraissent en mars 2016, et le Droit d’auteur, le Hasard, le Nouvel Hollywood et le Tatouage, qui seront disponibles cet été.

Évoquons enfin la Petite Bédéthèque des savoirs, aux éditions du Lombard, dont j’ai l’honneur de co-signer avec Marion Montaigne le tout premier tome, L’Intelligence artificielle. Cette collection, pilotée par David Vandermeulen (directeur de collection) et Nathalie Van Campenhoudt (éditrice) sera complétée de douze albums par an, et a vocation à traiter une foule de thématiques tant dans le champ des sciences dures que dans les sciences humaines. Chaque fois, un spécialiste est associé à un auteur de bande dessinée. Un des points très intéressants de cette collection est la diversité des approches, chaque paire d’auteur ayant traité son sujet à sa manière.
On en reparle dans deux jours, puisque c’est vendredi que paraît la première salve d’albums de la collection. Chaque album est vendu dix euros.

  1. Préférons « instructif » à l’infantilisant « pédagogique ». []
  2. Au passage, je trouve curieux que le terme « aniconète » ait été inventé pour la bande dessinée et non pour l’image en général. []
  3. Notons que Il était une fois… l’homme était un dessin animé mais a aussi été publié sous forme de bandes dessinées extraites du dessin animé, tandis que L’Histoire de France d’Hachette était bien une bande dessinée mais a aussi été diffusée à la télévision sous forme de diaporama commenté et bruité. Je dirais dans le même esprit que les bandes dessinées consacrées à la politique et à la propagande les plus convaincantes que j’ai lu étaient des albums franco-belges classiques destinés aux enfants : le Schtroumpfissime, les Rats noirs, le Domaine des dieux, le Devin, la Zizanie, ou encore Ruée sur l’Oklahoma : un ton pontifiant et un dessin qui se prétend réaliste n’ont jamais été un gage de qualité. []

Le téléviseur rusé

février 13th, 2016 Posted in Écrans et pouvoir, Parano | 1 Comment »

L’avenir immédiat des objets se lit dans les brevets que déposent les géants du numérique, autant que dans les contrats d’utilisation que ceux-ci produisent, lesquels servent à esquiver par avance les procès du futur, et à dégager de leurs responsabilités les auteurs de technologies dont la puissance peut aboutir à des catastrophes à grande échelle.

videodrome_1

Les conditions d’utilisation de la SmartTV1 de Samsung, débusquées par The Daily Beast, semblent à peine croyables, puisqu’elles expliquent que ce téléviseur « intelligent » peut transcrire les paroles dont il est l’auditeur avant d’en transmettre le contenu à Samsung ou à ses partenaires, et qu’il est par conséquent prudent d’éviter d’avoir en sa présence des conversations d’une teneur personnelle ou sensible :

You can control your SmartTV, and use many of its features, with voice commands.

If you enable Voice Recognition, you can interact with your Smart TV using your voice. To provide you the Voice Recognition feature, some voice commands may be transmitted (along with information about your device, including device identifiers) to a third-party service that converts speech to text or to the extent necessary to provide the Voice Recognition features to you.

In addition, Samsung may collect and your device may capture voice commands and associated texts so that we can provide you with Voice Recognition features and evaluate and improve the features.

Please be aware that if your spoken words include personal or other sensitive information, that information will be among the data captured and transmitted to a third party through your use of Voice Recognition.

…En avertissant l’utilisateur qu’il doit faire attention à ce qu’il dit en présence de son téléviseur, Samsung se couvre juridiquement, mais nous fait entrer dans un monde nouveau où nos objets familiers peuvent constituer des menaces, semblables à la porte du réfrigérateur de Joe Chip2, qui menace son propriétaire de le traîner en justice, comme les écrans publicitaires du Minority Report de Spielberg3 qui reconnaissent John Anderton dans l’espace public (d’abord pour lui vendre des choses, et plus tard, lorsqu’il est fugitif, pour le dénoncer), et enfin, comme le Télescreen du roman 1984, par George Orwell, un écran imposé à chacun qui diffuse de la propagande en boucle tout en surveillant ce que font et disent les membres du foyer.

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Cela rappelle le brevet déposé il y a trois ans par Microsoft pour sa Kinect nouvelle génération, qui permet au capteur de la Xbox One de dénombrer les spectateurs d’un programme diffusé sur le téléviseur, afin de vérifier qu’ils en ont tous le droit, et de les facturer si ce n’est pas le cas.
Comme le couple Kinect-Xbox One, la SmartTV de Samsung est censée être reliée en permanence à Internet. Une nouvelle version de la licence d’utilisation de la SmartTV a été publiée, avec un texte légèrement moins anxiogène, qui indique que les commandes vocales dites au téléviseur ne seront transmises au géant électronique coréen et à ses partenaires que si l’usager le veut bien. Il est spécifié que la désactivation de la commande vocale est possible, mais aboutit à perdre certaines fonctionnalités de l’appareil : c’est à prendre ou à laisser, et le consommateur est seul responsable de ce qui peut arriver.

(illustrations : photogrammes extraits de Videodrome (1983), par David Cronenberg)

  1. La SmartTV est un téléviseur aux capacités étendues, qui est reliée en permanence au réseau Internet, et est capable d’identifier les voix, les gestes, les visages et leurs expressions,… []
  2. Dans le roman Ubik, par Philip K. Dick. []
  3. Minority Report est une nouvelle de Philip K. Dick, mais le détail des écrans publicitaires « intelligents » n’est présent que dans le film de Spielberg. []

Algorithmes typographiques

janvier 16th, 2016 Posted in Design, Lecture | 3 Comments »

J’ai le plaisir de signaler ici la parution du Leporello (un livre-accordéon) Algorithmes typographiques, auquel j’ai eu l’honneur de collaborer et qui est édité par La Clé à Molette dans sa toute nouvelle collection En petite forme, lancée avec cinq titres1.

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Fernand Dutilleux a rassemblé autour de ce projet Mark Webster, Jean-Michel Géridan, Yannick Mathey, Jean-Noël Lafargue, Normals, Caroline Kassimo-Zahnd, Julien Gachadoat, Louis Eveillard et enfin, lui-même. Chaque auteur s’est emparé d’une lettre et en a proposé une interprétation programmée à l’aide du langage Processing.

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Ce bel objet, dont le tirage est limité à deux-cent cinquante exemplaires, est vendu au prix de six euros. On peut d’ores et déjà le commander par courrier2, ou bien attendre le 22 février, date à laquelle la collection En petite forme sera disponible en librairie et en vente sur le site de l’éditeur.
ISBN 979-10-91189-08-8, diffusion R-Diffusion.

  1. Les autres titres de la collection sont La fille du colonel, par Pierre Fraenkel (ISBN 979-10-91189-06-4), Astéroïd is born, par Cloé Paty & Pierre Lohou (ISBN 979-10-91189-11-8), Le bon sens, par Jacques Monnin (ISBN 979-10-91189-09-5), et enfin London Zoo, par Jean Clerc (ISBN 979-10-91189-10-1). []
  2. Chaque numéro de la collection est vendu 6 euros + 1,60 euros de participation aux frais d’envoi et d’emballage. À partir de 5 exemplaires, les frais de port sont offerts. L’adresse à laquelle effectuer la commande est : Alain Poncet / La clé à molette, 13 D avenue du Maréchal Foch, 25200 Montbéliard. []

Littératures graphiques contemporaines #5
(Cycle de conférences)

janvier 15th, 2016 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines s’est tenu avec succès en 2011-2012, 2012-2013, 2013-2014 et 2014-2015 à l’Université Paris 8. Au fil des ans, nous avons eu le plaisir de recevoir Cizo, Isabelle Boinot, Agnès Maupré, Papier gâché, Loo Hui Phang, Nine Antico, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne, Benjamin Renner, Xavier Guilbert, Aude Picault, Lisa Mandel, David Vandermeulen, Gabriel Delmas, Laurent Maffre, Ina Mihalache, Pochep, Charles Berberian, Geneviève Gauckler et Daniel Goossens. Excusez du peu !

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Je le reconduis pour la cinquième année. Il accueille des auteurs qui utilisent l’image pour s’exprimer, généralement aux franges de la bande dessinée (bande dessinée et vulgarisation, bande dessinée et roman, bande dessinée et arts plastiques, film d’animation, etc.).
Cette année nous recevrons la scénariste Delphine Maury, l’éditrice Nathalie Van Campendhoudt, la dessinatrice Claire Wendling, l’auteur de bande dessinée et cinéaste Julien Neel, le réalisteur Paul Leluc et, enfin, l’auteur de bande dessinée Terreur graphique.

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Le programme (provisoire) est le suivant :

  • vendredi 4 mars à 18h00, salle A1-175 :
    Paul Leluc
  • vendredi 18 mars 2016 à 18h00, salle A1-175 :
    Nathalie Van Campenhoudt
  • [Annulé !]   vendredi 15 avril 2016  :
    Claire Wendling 
  • vendredi 22 avril à 18h00, salle A1-175 :
    Julien Neel
  • vendredi 20 mai 2016 à 18h00, salle A1-175 :
    Delphine Maury
  • vendredi x x à 18h00, salle A1-175 :
    Terreur Graphique

N’hésitez pas à consulter régulièrement cette page pour connaître les dates des interventions lorsque celles-ci seront calées.
Les séances sont ouvertes au public extérieur à l’université, dans la limite des places disponibles. Notez qu’il faut pouvoir produire une pièce d’identité pour entrer dans l’Université.

Le grand prix de testostérone

janvier 10th, 2016 Posted in Bande dessinée | 7 Comments »

Le contexte : le Festival International de la bande dessinée d’Angoulême a publié une liste de trente auteurs éligibles au prestigieux Grand Prix de la ville — la médaille Fields de la bande dessinée, et cette liste, à cent pour cent composée d’hommes, a été vivement critiquée, jusqu’à contraindre le Festival à la modifier et, enfin, a en annuler le principe.
Exception faite d’une courte énumération d’auteures qui mériteraient à mon avis le prix, cet article n’apportera rien au débat, je l’écris avant tout, comme j’ai écrit beaucoup d’autres articles sur ce blog, du reste, dans le but de le relire dans quelques années et de vérifier le chemin qui aura été, ou non, parcouru.

...

Ranma 1/2, par Rumiko Takahashi.

Les femmes représentent désormais un nombre important parmi les auteurs de bandes dessinées. On dit qu’un peu plus de douze pour cent des auteurs sont des auteures, cela semble peu en termes de proportion, mais est en fait considérable en nombre absolu, et en nombre d’albums publiés annuellement. Si à certaines époques on ne se creusait pas la tête longtemps pour énumérer les femmes auteures (Liliane Funcken, Claire Bretécher, Chantal Montellier, Florence Cestac, Annie Goetzinger, Olivia Clavel, Dodo, Jeanne Puchol, Édith Grattery,…), il en existe aujourd’hui des centaines, et nombre des auteurs véritablement marquants de ces dernières années se trouvent parmi elles.
Les auteures des jeunes générations continuent pourtant à entendre les journalistes leur demander des choses telles que « qu’est-ce que ça fait d’être une femme dans ce milieu réputé sexiste ? » — question qui participe à renforcer le sexisme, tout en affirmant vaguement le dénoncer ou, au moins, en prétendant l’observer avec distance1 —, et qui est caduque depuis longtemps. Il n’est plus possible en 2016 de s’étonner chaque fois de la présence d’une femme dans le métier, ni d’en faire une espèce d’événement à saluer (« la première aviatrice », « la première femme sapeur-pompier », « la première polytechnicienne »,…). C’est une chose normale2.

Nicole Claveloux, La main verte, dans Métal Hurlant, 1977

Nicole Claveloux, La main verte, dans Métal Hurlant, 1977

Puisqu’il est désormais absurde de s’étonner de la présence de femmes dans ce milieu, il est tout aussi impossible de ne pas s’indigner de l’absence de femmes dans la pré-sélection du grand prix telle qu’elle a été révélée la semaine dernière.
Les arguments fournis pour justifier cette absence ne sont guère convaincants : 1) Si Posy Simmonds et Marjane Satrapi ont fini par être ôtées de la liste, c’est, a-t-il été dit, parce qu’elles avaient recueilli trop peu de suffrages les années précédentes ; 2) du fait du sexisme dont faisait preuve ce milieu jusque récemment, on ne trouve pas d’auteures qui aient une carrière aussi longue et fournie que les hommes sélectionnés ; 3) inversement, telle auteure eût été éligible, mais a complètement arrêté de produire des bandes dessinées ; et enfin 4), Claire Bretécher ne peut pas être nommée, puisqu’elle a déjà obtenu un prix spécial.

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Un gag en marge de l’affaire : la page présentant tous les artistes nommés pour le prix a vu l’iconographie légèrement modifiée pour l’auteur François Bourgeon. Avant le mouvement de protestation, il était représenté par un dessin d’une de ses héroïnes, cadré sur son seul buste. Depuis le mouvement de protestation, le buste a été remplacé par un visage. Ce discret escamotage n’a pas échappé à certains.

Chacun de ces arguments est facile à démonter : Claire Bretécher a déjà obtenu un prix spécial, oui, comme Pratt, Morris, Uderzo, Toriyama,… mais aussi comme Joann Sfar (prix du Trentenaire),… Que cela n’empêche pas d’être régulièrement proposé pour le Grand prix3. Quant aux auteures qui ont abandonné la bande dessinée, comme Marjane Satrapi, elles ont des homologues masculins parmi les titulaires du grand prix, comme Bill Watterson (Calvin et Hobbes), mais aussi comme le second auteur primé de l’histoire du festival, Will Eisner, qui avait cessé de produire des récits en images depuis plus de vingt ans lorsqu’il a été sacré — j’ignore si c’est le fait d’avoir reçu ce prix en 1974 qui l’a remis sur les rails, mais Eisner a alors démarré sa seconde et ô combien glorieuse carrière l’année qui a suivi. Après avoir été un des inventeurs du comic-book avant-guerre, il est devenu un des inventeurs du « roman graphique » à près de soixante ans ! Wolinski, disparu il y a exactement un an, a quant à lui obtenu le prix sans se considérer lui-même comme un authentique auteur de bande dessinée. Sans parler d’auteurs qui ont cessé de produire, on suppose souvent que le Grand Prix n’est remis qu’à des auteurs arrivés au terme d’une longue carrière, voire même « au bout du rouleau »4, mais Tardi, Vuillemin, Zep, Reiser ou Bilal l’ont obtenu avant d’avoir atteint quarante ans. Rappelons-aussi que plusieurs auteurs primés n’étaient pas des champions des grands tirages ni de la grande notoriété, et que cet argument là non plus ne tient pas.

Tom Tom et Nana, par Bernadette Després.

Tom Tom et Nana, par Bernadette Després.

Le principe qui consiste à évacuer de la liste les deux créateurs (deux créatrices, cette fois) qui se sont retrouvés en queue des suffrages l’année précédente est étrange : si la liste ne change jamais, pourquoi le 28e classé aurait-il plus de chance d’être choisi que le 29e ? Pourquoi conserver une liste si identique d’une année sur l’autre, d’ailleurs ? Qui décide que trente est le bon nombre ? Et s’il y a (et c’est probable) plus de trente personnes dont la carrière mérite d’être célébrée, pourquoi ne pas proposer des sélections un peu plus variées ? Je n’ai rien contre l’idée d’une première sélection, mais celle-ci semble particulièrement arbitraire puisque décidée par un nombre très réduit de personnes (trois ou quatre, je n’ai pas bien compris), et que ces personnes sont les mêmes d’une année sur l’autre. Mais ces sélections plus ou moins reproduites d’année en année transforment le prix en une course un peu monotone dont le second d’une année sera le premier de la suivante, ne permettant que des évolutions bien lentes, et pouvant même être un peu vexant pour le lauréat, à qui l’on dit qu’il n’a pas été élu parce que, subjectivement, à un moment donné, les votants l’ont préféré, mais juste parce qu’il a été le second de la pile l’année précédente.

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L’article que le site du quotidien Belge Le Soir consacre à l’affaire crédite Riad Sattouf d’être à l’origine de la « polémique ». Or si Riad Sattouf a été (et il n’est sans doute pas étonnant que ce soit lui) le premier auteur nommé à demander à ne plus l’être, son intervention succède à de nombreuses prises de position par des femmes auteures, et en est d’ailleurs sans doute la conséquence. Le « chapeau » d’article illustre de manière caricaturale que ce que cent femmes disent est moins audible que ce qu’un seul homme dit, et que certains ont du mal à accepter que des femmes obtiennent des droits sans avoir en quelque sorte un garant masculin qui rassure ceux de son sexe sur le fait qu’ils conservent le contrôle5.
À droite, la réaction de Lisa Mandel devant l’article en question.

Reste l’argument scientifique : « on ne peut pas refaire l’histoire de la bande dessinée ». L’Histoire, en tant que discipline scientifique, est pourtant un tissage à défaire et à refaire continuellement, non pas en transformant les faits, mais en ne cessant jamais d’enquêter et en ne cessant jamais de modifier le regard porté6. L’Histoire on le sait, est un puissant outil de façonnage des consciences : ne voyant dans les livres que de grands guerriers conquérants et les hommes artistes qui se sont mis à leur service, on se façonne une vision du monde qui, outre sa grande partialité, semble philosophiquement absurde et arriérée. Une vision du monde qui exclut les femmes ou leur assigne des rôles peu flatteurs. Beaucoup de gens, sur la foi de préjugés fort mal étayés, sont très sincèrement persuadés que les femmes sont incapables de créer autrement que par la maternité7, précisément parce qu’ils ignorent l’histoire et parce qu’ils ignorent l’innombrable cohorte de femmes artistes qui ont dû cacher leur talent derrière celui d’un père ou d’un époux à des époques où la société entière jugeait inconvenante leur aspiration artistique sans tutelle. On doit se rappeler que ce n’est qu’à la toute fin du XIXe siècle qu’Hélène Bertaux a obtenu le droit, pour les femmes, à fréquenter les ateliers de l’école des Beaux-Arts.

...

Trots and Bonnie, par Shary Flenniken.

La liste a d’abord été changée : Lynda Barry, Julie Doucet, Moto Hagio, Chantal Montellier, Marjane Satrapi et Posy Simmonds y ont été ajoutées. Je ne vais pas me plaindre pour Julie Doucet, Marjane Satrapi et Posy Simmonds qui méritent toutes cette place à mon goût, pour des raisons différentes, et j’imagine qu’il en va de même pour Lynda Barry et Moto Hagio, que je ne connais pas. Quant à Chantal Montellier, elle a souvent traité du sexisme comme sujet, et expliqué que sa carrière en avait pâti, ce qui fait d’elle un symbole assez évident pour ce prix.
Cette victoire n’en restait pas moins amère, puisqu’elle était forcée.
Sur Facebook, une illustratrice me disait que ce qu’elle jugeait vexant, c’était que les femmes nommées le soient au nom de la « discrimination positive », et non du seul fait de leur talent. Et bien sûr, elle a raison : la discrimination positive ressemble à un coup de pouce généreusement donné pour compenser un handicap, or il y a suffisamment de femmes au talent manifeste pour qu’il n’y ait, en théorie, aucun besoin de se montrer charitable ou indulgent. Chaque œuvre doit être jugée indépendamment de toute autre considération.
Mais ce n’est que la théorie. Dans la pratique, on se rend compte que les femmes sont bien trop systématiquement oubliées, alors il faut bien, à un moment, constater une iniquité qui n’est pas liée au talent, mais qui procède de la manière dont nos sociétés distribuent les rôles et les honneurs.
Pour cela, en 2016, on ne devrait pas établir une sélection de personnes sans s’apercevoir qu’il ne s’y trouve pas une seule femme, et sans s’imposer un rééquilibrage.

Dirty Plotte, par Julie Doucet

Dirty Plotte, par Julie Doucet

Quelques heures après avoir annoncé la modification de la liste, les organisateurs du festival ont finalement décidé de couper à toutes critiques en délégant toute responsabilité aux auteurs, à présent seuls à voter, sans liste préliminaire, pour choisir la personne qui obtiendra le Grand Prix.
Pourquoi pas ! Je ne vote pas, mais j’ai des noms à suggérer :

  • Rumiko Takahashi, l’auteure des séries Maison Ikkoku, Lamu, et le désopilant Ranma 1/2, (les aventures d’un jeune homme qui se transforme en fille lorsqu’il reçoit de l’eau froide) a commencé sa carrière il y a quarante ans.
  • Shary Flenniken, ancienne rédactrice du National Lampoon, elle a créé en 1972 la ravageuse série Trots and Bonnie, qui recourt à un trait proche de celui de la bande dessinée américaine des années 1920 pour traiter des thèmes politiques tels que le féminisme ou la peine de mort. Elle a aussi collaboré à Mad Magazine.
    On peut citer bien d’autres américaines telles que Roberta Gregory, Alison Bechdel ou Jessica Abel.
  • Bernadette Després, qui dessine Tom Tom et Nana depuis près de quarante ans, peut se vanter d’avoir créé une galerie de personnages et un univers très frais qui ont accompagné des générations d’enfants.
  • Nicole Claveloux, très souvent citée ces derniers jours, a aussi une longue carrière (actuellement surtout consacrée à l’illustration et à la peinture, me semble-t-il) qu’il faut d’urgence redécouvrir.
  • Julie Doucet a pris ses distances avec la bande dessinée, mais je me souviens encore vivement de la claque reçue en la lisant pour la première fois dans Chacal Puant, le fanzine de Stéphane Blanquet. Elle fait partie des gens qui n’ont pas seulement du talent, mais qui ont changé quelque chose à l’histoire du médium.
  • Claire Bretécher : immense dessinatrice, immense humoriste, « meilleure sociologue de France », a dit Roland Barthes. J’entends encore ma grand-mère s’indigner « qu’une si belle femme dessine des personnages aussi laids ». Une évidence, un monument.

J’ai vu plusieurs fois citer Claire Wendling, ce qui me semblait un peu inapproprié, puisque cette dernière ne publie plus de bande dessinée depuis longtemps, mais comme dit plus haut, ce n’est pas un argument recevable, et en y songeant, Claire a eu une influence dans le monde de la bande dessinée, dans le monde de l’animation et dans celui du jeu vidéo. Son dessin est admiré respectueusement bien au delà des fortifications d’Angoulême, puisqu’elle est docteur honoris causa de l’académie des arts de l’université de San Francisco, et invitée d’honneur de la 75e édition de la World Science Fiction Convention (Worldcon). Si un prix pouvait la faire revenir à la bande dessinée,…
De la même génération que Claire Wendling (ou moi, d’ailleurs), je n’ai en revanche vu nulle part citer Colonel Moutarde, identifiée par le public comme illustratrice (et par certains comme illustrateur, car son pseudonyme sème un peu la confusion), mais qui n’a pas eu en bande dessinée les tirages qu’elle méritait à mon avis, malgré plus d’une quinzaine d’albums et malgré son trait souple et nerveux identifiable à des kilomètres de distance (et malheureusement pour elle, beaucoup plus copié que célébré). Lorsqu’elle est sa propre scénariste, comme avec la série Grenadine et Mentalo, Moutarde peut faire preuve d’une férocité jubilatoire. Peut-être pas une carrière typiquement grand-primable, mais une grande auteure !

Les Frustrés, par Claire Bretécher.

Les Frustrés, par Claire Bretécher.

Je ne m’inquiète pas trop pour la génération des femmes un peu plus jeunes, celles qui ont aujourd’hui trente à quarante ans aujourd’hui : on trouve parmi elles beaucoup trop d’immenses talents souvent remarqués à leur juste valeur. Dans les années qui viennent je n’ai aucun doute sur le fait que c’est à nombre d’entre celles-ci (qui se reconnaîtront) qu’échoira le grand prix.
Ou alors c’est n’importe quoi.

  1. À voir absolument à ce sujet, le débat moqueur organisé il y a deux ans par Lisa Mandel, Les hommes et la bande dessinée, qui, en inversant la question, démontre son absurdité. []
  2. Et au fait, qu’appelle-t-on, exactement, le « milieu » de la bande dessinée ? C’est une écologie assez complexe : auteurs, éditeurs, lecteurs, critiques, collectionneurs,… Chaque fois qu’un journaliste parle d’un « milieu de la bande dessinée », j’ai l’impression qu’il fait allusion à un souvenir datant des années 1970. []
  3. Il y a à ce sujet des discussions byzantines : pour certains, le prix du Quarantenaire obtenu par Toriyama est un authentique grand prix tandis que celui du trentenaire obtenu par Sfar n’en est pas un, preuve en est… Que Sfar est régulièrement nommé pour le prix. Raisonnement circulaire assez étrange. []
  4. La carrière de Pellos, Marijac, ou même Uderzo était clairement derrière eux au moment où ils ont été primés. []
  5. Dans le même ordre d’idées, j’observe parfois la mécanique du sexisme dans le cadre de mes cours de programmation informatique (en école d’art et en faculté d’arts plastiques — lieux qui contrairement aux écoles d’ingénieurs accueillent un public mixte, voire parfois très féminin). De manière très étonnante, de nombreux garçons semblent persuadés que leur sexe leur confère une prédisposition naturelle pour le code informatique, et, plus d’une fois, j’en ai vu essayer de conseiller, d’une manière qui s’affirme bienveillante, des jeunes femmes qui comprenaient aussi bien, voire parfois mieux qu’eux. Cette manière de dire « attends, je vais t’aider » sans en avoir nécessairement les moyens est à mon avis un moyen (inconscient, espérons-le) pour amener au doute (« et si j’avais mal compris ? ») et établir ou maintenir une forme de pouvoir reposant sur cette forme sournoise d’intimidation. []
  6. Thierry Smolderen a écrit un joli statut au sujet de l’histoire de la bande dessinée sur Facebook. Un extrait : « (…) il ne s’agit pas tant, aujourd’hui, de faire la « liste » des dessinatrices oubliées (bien que cela soit évidemment tout à fait nécessaire) que de reprendre à nouveau frais TOUTE l’histoire de la bande dessinée du point de vue d’un groupe social (les auteur.e.s) dont la démographie change à toute vitesse depuis 15 ans, et dont la féminisation s’accélère d’année en année ». []
  7. Sigmund Freud, champion du préjugé sexiste et malheureusement toujours pris au sérieux au XXIe siècle (il est même imposé au programme des lycéens) a écrit : « On estime que les femmes ont apporté peu de contributions aux découvertes et aux inventions de l’histoire de la culture, mais peut-être ont-elles quand même inventé une technique, celle du tressage et du tissage. S’il en est ainsi, on serait tenté de deviner le motif inconscient de cette prestation. C’est la nature elle-même qui aurait fourni le modèle de cette imitation, en faisant pousser, au moment de la maturité sexuée, la toison génitale qui dissimule l’organe génital. Le pas qui restait encore à franchir consistait à faire adhérer les unes aux autres les fibres qui, sur le corps, étaient plantées dans la peau et seulement enchevêtrées les unes avec les autres » (in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, éd. Seuil)
    …Bref, les femmes n’ont rien inventé, sauf éventuellement le tissage, et cette invention ne leur venue ni d’un besoin utilitaire ni du plaisir intellectuel de l’invention, mais de l’observation de leur pubis ! Un paragraphe qui résume assez bien la pensée de Freud : des explications sophistiquées et souvent absurdes employées pour justifier des préjugés que nous sommes bien forcés de considérer aujourd’hui comme réactionnaires : sexistes, homophobes. []

Processing : s’initier à la programmation créative

janvier 6th, 2016 Posted in Lecture, Processing | 2 Comments »

processing_dunodLe livre Processing : le code informatique comme outil de création, rédigé par Jean-Michel Géridan et moi-même, et paru aux éditions Pearson en 2010, est épuisé depuis au moins un an. Même si les grands principes du logiciels et de son langage restent inchangés, il était urgent qu’un nouveau livre paraisse.
Puisqu’il semble que Pearson délaisse l’informatique1, notre nouveau livre sort chez Dunod, institution parisienne de l’édition scientifique et technique dont la création, sous le nom de Librairie pour les Mathématiques et l’Architecture, date de 1791 !
Le texte a été intégralement réécrit, afin de tenir compte des retours que nous avons eu de nos lecteurs, et afin de simplifier et de clarifier tout ce qui pouvait l’être.
Les innovations récentes du logiciel (désormais passé à la version 3) sont mentionnées. Ce nouveau livre a pour titre Processing – s’initier à la programmation créative, et il sort aujourd’hui.
280 pages. 29 euros. ISBN 9782100737840.

Prévoyez de fatiguer votre carte-bleue cette semaine : aujourd’hui, sort aussi Solange te parle, par Ina Mihalache/Solange (éd. Payot, ISBN 978-2228914512) ; demain, La Vraie vie, par Thomas Cadène et Grégory Mardon (éd. Futuropolis, ISBN 978-2754812085) ; et après demain, deux livres scénarisés par Thierry Smolderen, L’été Diabolik, avec Alexandre Clérisse (éd. Dargaud, SBN 9782205073454) et le cinquième et ultime tome de la série Ghost Money, avec Dominique Bertail, toujours chez Dargaud (ISBN 978-2205074321)2.

  1. Si je me fie à leur site, l’ultime ouvrage qu’ait publié Pearson France dans le domaine n’est autre que… Projets créatifs avec Arduino, par Bruno Affagard, Jean-Michel Géridan et moi-même. []
  2. Toutes ces sorties simultanées de livres publiés par des amis m’ont donné l’envie de créer un nouveau blog, intitulé Investissons judicieusement, par lequel, avec d’autres auteurs, j’annonce les publications ou les projets intéressants : bande dessinée, crowdfundings,… []

Mille articles, quelques nouvelles, et des résolutions

décembre 22nd, 2015 Posted in Le dernier des blogs ? | 4 Comments »

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Le Dernier des blogs totalise désormais mille articles, enfin mille-et-un si nous comptons celui-ci, rédigés en un peu moins de huit ans. Ce n’est pas un rythme foudroyant, comparément à la production de nombre d’autres blogueurs1, et je ne suis pas très régulier. Je remarque que cent-soixante-treize articles sont aujourd’hui encore à l’état de brouillon. Certains ne contiennent que quelques mots-clés, mais beaucoup sont des articles de taille déjà respectable, qui sont restés inachevés soit parce qu’ils traitaient un sujet d’actualité, n’ont pas été publiés au bon moment et sont désormais caducs, soit parce que je ne trouve pas le temps de les finir. Parmi ceux-ci se trouvent de nombreux articles consacrés à des films de science fiction et/ou à des films en rapport avec la culture informatique (hackers, informaticiens, intelligences artificielles, etc.)2. Un jour, je trouverai le temps. Mais si je me fais renverser par un bus demain, pensez à aller fouiller les brouillons de ce blog.

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Processing : s’initier à la programmation créative. Jean-Michel Géridan et Jean-Noël Lafargue, éd. Dunod, sortie le 6 janvier 2016.

À ma décharge, Le dernier des blogs n’est qu’une de mes plate-formes de publication parmi d’autres, puisque j’écris aussi des articles sur Castagne (plus directement politique/polémique) et Fatras (un fourre-tout où je dépose de courts textes, des humeurs, des photographies et des dessins). Mais ce n’est pas tout. Cette année, je me suis lancé dans la rédaction de deux livres, auxquels je consacrerai des articles plus complets en temps utiles : avec Jean-Michel Géridan, une réédition corrigée, améliorée et augmentée de notre ouvrage consacré au langage Processing (sortie : le 6 janvier 2016, chez l’éditeur Dunod). Avec Marion Montaigne, une bande dessinée consacrée à l’intelligence artificielle, qui sortira début mars aux éditions du Lombard, dans la très ambitieuse collection La petite bédéthèque des savoirs, dirigée par David Vandermeulen et éditée par Nathalie Van Campenhoudt. Ces deux livres sont terminés et même imprimés, mais j’en ai deux nouveaux sur le feu, dont il est prématuré de parler pour l’instant.

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L’Intelligence artificielle, par Marion Montaigne et Jean-Noël Lafargue, éd. Lombard (Petite bédéthèque des savoirs), sortira en mars. À droite, on voir Marion en conversation avec Daniel Goossens, immense auteur de bande dessinée et chercheur en intelligence artificielle, qui nous a offert de son temps pour nous aider à comprendre sa conception de la discipline. À gauche sur la même photo, on voit Nathalie Van Campenhoudt, notre éditrice.

Sur Facebook, cinq cent quarante personnes souhaitent être mes « amis » afin de pouvoir être tenues au courant de l’actualité de mes blogs. C’est flatteur, mais de manière assez impolie, je laisse leurs demandes en souffrance car je me suis donné comme règle de n’avoir comme contacts sur Facebook que des gens que j’ai déjà rencontrés, que je connais virtuellement de très longue date, ou avec qui j’ai tant d’amis proches en commun que je ne peux que finir par les rencontrer3. En toute modestie (hrem), j’ai créé une page Facebook à mon nom, qui sert à informer ceux qui s’y abonnent de mon activité éditoriale et bloguesque. J’ai aussi créé l’an dernier un compte Twitter plus ou moins automatisé, qui est uniquement destiné à tenir ses abonnés au courant de l’actualité des blogs hébergés sur le serveur Hyperbate, non seulement mes blogs, mais aussi ceux de mon épouse Nathalie. En parlant de Nathalie, je conseille aux gourmandes et aux gourmands d’aller faire un tour sur son Livre de maison, où elle publie une recette de biscuit de l’Avent par jour depuis le premier décembre.

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À part ça, mes cheveux blanchissent, mes enfants sont tous majeurs, ma fille aînée a terminé ses études et a vécu un quart de siècle. Je pourrai fêter dans quelques semaines mes vingt ans d’enseignement.
Comme Jacques Attali4, j’ai peur que l’année 2016 ne s’avère, à tous égards, pour la planète entière et pour tout ce qui veut y vivre sans nuire à personne, pire que l’année 2015. Et la seule solution que je vois, en dehors de l’achat d’un aller simple pour la Nouvelle-Zélande, la Norvège ou l’Islande, c’est d’appliquer la belle réflexion de Mohandas Karamchand Gandhi : « You must be the change you want to see in the world » — « Tu dois être le changement que tu veux voir dans le monde ». Alors plutôt que de me lamenter des légumes industriels, je vais en acheter des bons ; plutôt que de me plaindre que les gens ne lisent pas, je vais acheter des livres ; plutôt que de me plaindre de la laideur et de la banalité, je vais soutenir les artistes ; plutôt que de râler sur les mauvais projets, les mauvais médias, les mauvais logiciels, je vais en financer de bons. Je vais continuer à donner un peu d’énergie et/ou quelques sous à Wikimédia, à la fondation Processing, à Archive.org, à Mediapart, à Arrêtssurimages, à Bastamag, ou à la Quadrature du net.

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Robinson Crusoé emportant avec son radeau les restes les plus utiles de l’épave du navire dont il est naufragé (gravure du XVIIIe)

Plutôt que de me plaindre que l’argent atterrisse toujours dans les caisses des pires multinationales, je vais continuer à soutenir les crowdfundings qui financent des projets ou des personnes de valeur. Imaginez que tout le monde fasse pareil, qu’on entre dans la culture du don, de la participation et des « communs » !… Oui, bon, on sait tous ce qui se passerait : ça serait (pour notre bien, évidemment) assez rapidement proscrit ou réglementé à coup de lois ou d’indigestes normes administratives5.
Faisons bien, mais restons sous le radar.

  1. Je pense par exemple qu’Olivier Ertzscheid, Jean-Jacques BirgéAndré Gunthert, Johanna Peccadille, François Bon ou Geoffrey Dorne sont bien plus productifs que je ne le suis. []
  2. Un article ébauché qui me tient à cœur parle de l’année 1995, qui a vu l’arrivée massive de films liés à Internet (Ghost in the shell, The Net, Hackers, GoldenEye et bien d’autres), et qui constitue à mon avis un tournant dans l’histoire du réseau, mais je ne ne pense pas arriver à le terminer avant l’an prochain : l’anniversaire sera passé. []
  3. Et je me montre encore plus difficile sur le réseau social de recommandations professionnelles Linkedin. []
  4. Je suis le premier étonné de faire une telle comparaison. []
  5. Je ne suis pas paranoïaque : il devient presque impossible d’échapper à l’économie de la dette, qui structure notre système économique. En 2014, l’État français a plafonné le financement participatif vénal (celui qui rapporte aux prêteurs) : on ne peut prêter avec intérêts plus de mille euros, et emprunter plus d’un million. L’idée est de protéger les investisseurs d’une déconvenue financière. Il va sans dire que les sommes que l’on peut « investir » dans un billet de Loto ou au casino ne sont pas plafonnés. []

[Workshop] Communs

décembre 18th, 2015 Posted in Wikipédia, workshop | No Comments »

Du 18 au 21 janvier 2016 à l’école d’art du Havre, j’organise avec Apolline Brechotteau un atelier intensif intitulé Communs, où les étudiants que nous encadrerons participeront à des projets collaboratifs tels que Wikipédia, Wikimedia Commons et quelques autres plate-formes mises en œuvre par la fondation Wikimedia, mais aussi à d’autres projets communautaires « libres » tels que FlatShape, OpenLibrary, OpenStreetMap, OpenFoodFacts, Cuisine-libre, etc.

encyclopedie_diderot_tourneur

Nous comparerons ces plate-formes à celles de sociétés commerciales offrant elles aussi la possibilité d’une diffusion de contenu placé sous licence libre, comme FlickR ou Youtube, ce qui nous amènera à réfléchir à la notion de digital labor et, plus largement, à l’économie du numérique.

Selon leur nature, les projets choisis amèneront les étudiants à produire du texte ou des médias (illustration, photographie, vidéo, son) et à rassembler ou à traiter des informations ou des données. Ce travail sera le prétexte à découvrir l’univers des licences libres, qui permettent à des producteurs de contenu de partager le fruit de leur travail avec la communauté humaine toute entière (rien que ça !), sans pour autant renoncer à leur statut d’auteurs. Ce sera, plus largement, une occasion pour se pencher sur les questions de droit d’auteur.

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Avec cet atelier, je renoue avec une idée que j’ai mise en application fin 2004 à l’Université Paris 8, celui d’un Marathon encyclopédique (on dit édit-a-thon, aujourd’hui), qui a été remarqué en son temps et dont j’aime prétendre — sans pouvoir vraiment le vérifier — qu’il a constitué une première mondiale.
Le point de départ que j’avais choisi pour cet atelier encyclopédique, à l’époque, était le manque flagrant d’articles consacrés à la création artistique contemporaine, notamment dans le domaine des nouveaux médias. Les étudiants étaient invités à pallier ce problème en créant des articles sur des concepts et des mouvements artistiques, ou sur des créateurs. Onze ans plus tard, ce n’est plus de sujets que Wikipédia a besoin, mais de qualité documentaire et rédactionnelle, de rigueur dans la structure et la cohérence des articles, et bien entendu, d’illustrations. Wikipédia n’est plus qu’un projet parmi des dizaines d’autres tout aussi passionnants et utiles.

L’atelier démarre à dix heures du matin lundi 18 janvier, dans le lieu qui sera disponible : bibliothèque, multimédia, pao ou salle de conférences.

La bande son est-elle à la hauteur ?

décembre 6th, 2015 Posted in Chansons, indices | 15 Comments »

J’ai quarante-sept ans depuis quelque jours, je suis bien plus vieux que ce que je considérais comme âgé lorsque j’étais adolescent, et cela fait de moi quelqu’un de plutôt mal placé pour juger de la manière dont vivent et pensent les jeunes. Mais j’ai des enfants et des étudiants, et donc un angle d’observation certes superficiel, mais bien réel. Et puis à présent que je ne suis plus jeune, j’ai bien le droit, voire le privilège, de pouvoir faire mon vieux con et de dire : avant, c’était mieux.

...

Dans le film Steak (Quentin Dupieux, 2007), Georges (Ramzy Bédia) fait écouter la musique actuelle à Blaise (Éric Judor), qui a été coupé du monde pendant sept ans : « Tu vas voir l’époque dans laquelle on vit aujourd’hui ». George utilise une cassette à l’ancienne pour passer à Blaise quelques secondes seulement des Blue Wet Shirt, qu’on « entend partout ». Le résultat, dû à Mr. Oizo (Quentin Dupieux), ressemble à une radio FM où l’on cherche les stations.

Pour préparer une fête, récemment, j’ai passé un certain temps à écouter la pop mainstream des cinq dernières années. Je ne sais pas vraiment comment on accède à la musique aujourd’hui, il ne semble plus vraiment exister de plage de diffusion de vidéo-clips à la télévision, du moins sur les chaînes que j’ai et aux heures où il m’arrive d’allumer le poste1. Je me suis donc fié aux classements annuels des meilleures ventes et à des compilations disponibles sur Spotify.
J’ai écouté tout ce qui est censé se vendre.
Comme à chaque époque, on y trouve du bon et du moins bon, il y a des titres qui marqueront, d’autres qu’on oubliera, mais j’ai été étonné ne pas vraiment parvenir à dégager de tendance qui me permette d’identifier un son 2010’s.
Enfin presque, on va voir ça plus loin.

albums_1

The Clash, London Calling ; The Bee Gees, Stayin’ Alive ; Serge Gainsbourg, Histoire de Melody Nelson ; Sly and Family Stone, There’s a riot goin’on ; John Lennon, Imagine ; Marvin Gaye, What’s going on ; Big Brother and the holding company (Janis Joplin), Cheap thrills ; Bob Dylan, Desire.

Une chose qui m’a tout de même frappé est la sensation de reconnaître en permanence non pas les morceaux, mais de petits segments de ces morceaux, entendus dans des publicités, des génériques, ou comme bouche-trou sonore d’émissions de coaching et de télé-réalité. Certains morceaux apparemment très populaires me semblent même du coup avoir été artificiellement construits autour de huit ou quinze secondes vraiment intéressantes prévues pour accompagner des productions audiovisuelles. J’ignore si c’est ainsi que ces morceaux sont fabriqués — après tout, il a toujours existé des morceaux dont seules quelques secondes sont marquantes, quelques secondes, voire un simple riff, une introduction ou une unique note chantée —, mais c’est l’impression qu’ils me renvoient.

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Queen, II ; Led Zeppelin IV ; Bob Marley and the wailers, Survival ; Afrika Bambaataa & Soulsonic Force, Planet Rock ; Grandmaster Flash & the Furious five, The Message ; The Police, Outlandos d’Amour ; Kraftwerk, Radio-Activity ; Prince and the Revolution, Purple Rain.

Je suis aussi étonné par un fréquent sentiment de déjà-vu, enfin de déjà-ouï, notamment avec les bons morceaux dont certains semblent être des pastiches aux limites du procès2. Parmi les registres qui reviennent souvent, je remarque une étonnante prolifération de balades ennuyeuses à la guitare et/ou au piano qui, me semble-t-il, auraient difficilement servi de face B aux disques d’autres époques, et qui sont souvent augmentée de sons percussifs graves et assez forts3. Je ne suis pas un musicologue assez compétent pour exprimer mon sentiment avec précision, mais toutes ces balades m’ont l’air de reposer sur une sorte de tension perpétuellement retenue qui donne en permanence le sentiment que le morceau finira par démarrer, ce qui n’arrive jamais. Un peu comme certaines émissions de télé ou de radio qui passent leur temps à dire « restez, il va se passer un truc ». L’effet Shéhérazade.
J’ai aussi souvent l’impression que les passages les mieux chantés ou les mieux joués sont collés à l’identique plusieurs fois dans les morceaux. Si j’ai raison, la sensation de vaine répétition s’explique, mais si j’ai tort, cela voudrait dire que la pauvreté n’est pas l’effet collatéral de la paresse du producteur, mais le but qu’il voulait atteindre.
De temps en temps, on perçoit l’auto-tune4, employé de manière suffisamment discrète pour qu’il ne s’agisse pas d’un effet volontaire, mais bien d’un cache-misère technologique. Je me demande ce qu’aurait été la musique de ma jeunesse si les voix de Joe Strummer et de Nico avaient été rectifiées de manière à faire croire que ces artistes pouvaient en remontrer à Aretha Franklin ou Sam Cooke en termes de justesse et de précision. Tout semble un peu propre, du coup.
Bon, j’arrête.

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Fade to grey, par Visage ; Boys don’t cry, par The Cure ; Sweet Dreams, par Eurythmics ; Licence to ill, par les Beastie Boys ; The Age of consent, par Bronsky Beat ; No need to argue, par les Cranberries ; Things fall appart, par The Roots ; Debut, par Björk.

Sans dire que la musique que diffusent les radios aujourd’hui est à jeter, ni que rien n’en restera, je n’arrive pas à dégager ce que les années 2010 sont censées raconter. Je ne peux pas écarter l’hypothèse, une fois de plus, que ça soit juste à cause de mon âge, c’est d’ailleurs certainement le cas et le fait que les gens de ma génération soient souvent, sinon systématiquement d’accord sur ce point est un indice peu rassurant quant à ma capacité de discernement objectif. Peut-être aussi est-ce que je manque d’information sur ce qui s’écoute vraiment. Peut-être d’ailleurs que le « mainstream » n’est plus vraiment représentatif en musique, à l’image de TF1, en télévision, qui conserve la plus grosse part de marché d’une audience qui ne cesse de réduire. Peut-être aussi que l’accès immédiat à un siècle de musique enregistrée crée un télescopage des époques et des lieux qui ne permet pas à la musique d’ici et maintenant la plus massivement diffusée d’avoir une personnalité forte. La nostalgie d’époques qu’on n’a pas vécues mais qui sont documentées et disponibles à un stade jamais atteint font qu’on peut avoir quinze ans et aimer au choix Joy Division, les sons des jeux vidéo 8 bits, Pierre Henry, la pop coréenne, les chorales des balkans, le rap gangsta côte Ouest, etc.

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Dummy, par Portishead ; Protection, par Massive Attack ; OK Computer, par Radiohead ; Homework, par Daft Punk ; Enter the Wu Tang, par le Wu Tang Clan ; She’s so unusual, par Cyndi Lauper ; The Score, par les Fugeees ; Since I left you, par The Avalanches.

Quelle que soit la raison, le sentiment est là, je ne trouve pas la bande-son des années 2010 à la hauteur des enjeux du temps.

Le Rock, le Folk, la Disco, le Punk, la New-wave, le Rap, le Grunge, la House, la Techno, le Trip hop, ont porté les espoirs et surtout les désespoirs de la jeunesse de leur époque. Pourtant, même si on aimait prendre un air sombre et désabusé, revenu de tout, du haut de nos quinze ans — l’âge où l’on commence à deviner que le monde n’a pas besoin de nous, mais où on a encore un peu de mal à l’accepter —, le monde contemporain que nous montraient les médias n’était pas forcément aussi déprimant que le temps présent que l’on nous sert aujourd’hui, avec ses certitudes de chômage, de crises économiques et écologiques, son obsession du terrorisme et ses guerres si proches. Il parait cependant que ce sont les gens de plus de trente ans que le monde qui vient désespère, tandis que les adolescents et les jeunes adultes, la « génération Z », ont abandonné l’idée de vivre aussi bien que leurs aînés, ne rêvent pas vraiment de devenir adulte au sens où on l’entendait autrefois (un mariage, un patron, un crédit, un cardiologue), et se sentent finalement assez adaptés à la société dans laquelle ils vivent. Ils ne se complaisent pas dans un « spleen » adolescent, ils ont fait le deuil d’un monde meilleur.
Alors peut-être est-ce que je cherche une musique « de jeunes » qui collerait à ma propre humeur plutôt qu’à celle des intéressés. Une musique qui n’existe pas et n’a aucune raison d’exister.

...

Parmi les mouvements musicaux (mais aussi et peut-être plus que tout visuels) très contemporains, on me cite notamment le Vaporwave, qui repose, musicalement, sur l’association d’échantillons de diverses époques, altérés intentionnellement, et, visuellement, sur le collage d’éléments tels que la statuaire antique et l’esthétique informatique des années 1980 (pixel art, communication des éditeurs de logiciels d’époque, web 1995, glitch et 3D simpliste), agrémenté de caractères japonais. Ce mouvement, né sur le web, est autant une culture musicale qu’un « mème » parodique du cyberpunk, et il m’a l’air effectivement de s’inscrire très précisément dans l’époque, mais je ne pense pas que ça devienne un jour le genre de musique que diffusent les chauffeurs d’autobus.

Mais tout de même : est-ce qu’il existe en 2015 beaucoup de titres aussi marquants que ceux des albums dont j’ai reproduit les pochettes plus haut, tous sortis de mon vivant ? Et j’aurais pu ajouter des poids-lourds du genre des Rolling Stones, de David Bowie, de Stevie Wonder ou de U2, ou bien des gens un peu oubliés aujourd’hui mais que l’on entendait partout tels que Sade Adu, Zapp, Terence Trent d’Arby, les Fine Young Canibals, la Mano Negra… Je ne sais pas pourquoi je pense précisément à ces noms dans cette énumération, j’aurais pu y placer des dizaines d’autres artistes5.
Bien sûr, une fois que les ans ont passé et que le temps a fait son tri, il est facile d’oublier la soupe et de ne se souvenir que de la crème, voire d’être nostalgique de périodes que l’on n’a pas connues et que l’on aurait peut-être détestées sinon, mais je guette en vain à présent la sensation que quelque chose de nouveau est en train de se passer, qu’il y aura eu un avant et un après. C’est une sensation que j’ai souvent ressentie par le passé (que j’aie ou non aimé ce que j’entendais) : Michael Jackson, le Hip hop, Prince, Björk, Nirvana, Portishead, la « French touch », la « world music »,…

Bon, allez les jeunes, dites-moi ce qu’il se passe en musique populaire aujourd’hui et que je n’ai pas remarqué ou pas compris.

[Mise-à-jour 7/12] On m’envoie lire l’article Rétromania : ce passé qui repasse trop, article qui résume le livre Retromania, par Simon Reynolds, apparemment bien intéressant, et voir la vidéo d’analyse du genre « Summer minimale », par PVnova.

  1. La télévision a énormément changé, elle n’est plus prescriptrice en musique (si ce n’est le groupe de fin d’émission de Ce soir ou jamais, dans mon cas. Si je trouve super que des groupes se lancent grâce à Youtube, sans moyens mais avec des idées, je regrette un peu l’époque où le vidéo-clip était un genre artistiquement assez ambitieux. De même, si les groupes ont trouvé d’autres moyens pour s’inventer une esthétique, je resterai toujours nostalgique des pochette 30cm, qui faisaient souvent intégralement partie du projet musical. []
  2. Je pense à Locked out of heaven, de Bruno Mars, qui rappelle Message in a bottle par The Police ; à Blured lines, de Robin Thicke, éhontément inspiré du Got to give it up de Marvin Gaye, et qui est d’ailleurs allé au procès pour cela ; et enfin à Somebody that I used to know, de Goteye, qui semble une imitation de Peter Gabriel par Phil Collins ou l’inverse — ce qu’aurait fait Génésis si le groupe ne s’était pas séparé, peut-être. []
  3. Autre problème de l’âge : on tend à entendre de moins en moins les médiums, donc on monte le son pour écouter mieux et on est juste agressé par les basses et par les aigus. Mauvaise nouvelle : cette dégradation de l’oreille touche tout le monde est n’est pas réversible. []
  4. technologie logicielle qui permet d’améliorer la justesse du chant. Au départ employé pour améliorer la prestations de certains artistes, l’auto-tune peut aussi être utilisé pour obtenir un effet comique ou artificiel, à la manière du vocodeur dans années 1970s. Les télé-crochets tels que La Nouvelle Star font apparaître que certains jeunes chanteurs imitent la voix auto-tunée, dont ils semblent prendre les brusques changements de note pour un effet de style. []
  5. Ces dernières années, parmi les titres que l’on entend beaucoup, j’ai bien aimé Get Free, par Major Lazer ; Alors on danse et Formidable de Stromae ; le duo Gnarls Barkley (mais ça date un peu) ; le duo Royksopp (mais ça date encore plus) ; J’ai trouvé pas mal de titres R&B/dance plutôt bien fichus, bien produits, quoique souvent terriblement interchangeable. Les seuls qui me restent facilement en tête sont Get Lucky, par les Daft Punk, chanté par Pharell Willams (qui relève, je l’apprends, d’un genre musical récent, le Nu-disco), Happy, du même, et Chandelier, par Sia. []

[Conférence] Amnésie

novembre 23rd, 2015 Posted in Conférences | No Comments »

Jeudi 26 novembre, 18h00, je suis invité par Jérôme Saint-Loubert Bié à intervenir dans le cadre du cycle de conférences Graphisme-technè, à la haute école des arts du Rhin, à Strasbourg.
Ce cycle de conférences explore les mutations technologiques qu’a connu le design graphique, et les tensions économiques ou politiques qui les ont accompagnées.

graphisme_techne

J’ai intitulé mon intervention Amnésie, puisque je compte notamment y évoquer la manière dont la nouveauté, par ignorance du passé, bégaie — ce qui n’est du reste pas forcément une chose négative.