Profitez-en, après celui là c'est fini

Littératures graphiques contemporaines #7.2 : Dorothée de Monfreid

février 16th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 23 février 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Dorothée de Monfreid.

Dorothée de Monfreid, née en 1973, est diplômée de l’école des Arts décoratifs de Paris. En vingt ans, elle a publié plus d’une cinquantaine de livres : albums jeunesse, romans et albums de bande dessinée.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 23 février à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Jouer à se faire peur des robots

février 16th, 2018 Posted in Interactivité, logiciels, Sciences | No Comments »

Boston Dynamics poste une nouvelle vidéo, et les réseaux sociaux s’emballent : un robot quadrupède s’approche d’une porte mais ne sait pas comment l’ouvrir. Un second robot équipé d’un bras robot vient à la rescousse, tourne la poignée, tire la porte et la tient le temps que le premier robot et lui-même puissent passer.

Ce qui frappe le public, outre les mouvements des deux robots, c’est de voir deux automates coopérer sans échanger un mot, comme s’ils étaient tacitement à la poursuite d’un même but, en connivence.
Comme souvent, Boston Dynamics a posté cette séquence sans commentaire, sans contextualisation si ce n’est le titre, lui-même très narratif puisqu’il est constitué d’une ligne de dialogue : Hey Buddy, Can You Give Me a Hand? — hé, copain, tu peux me donner un coup de main ? Au spectateur de décider ce qu’il voit, et notamment, le degré d’autonomie et de capacité d’improvisation des machines.
Bien entendu, ce court film est mis en scène, nous voyons deux automates certes très impressionnants, très bien faits, qui font ce que leurs créateurs leur ont demandé de faire. Mais le scénario nous raconte l’histoire de deux robots qui s’entraident. Où vont-ils ? Que veulent-ils ? Comme le montrait brillamment l’exposition Persona au musée du Quai Branly, notre cerveau est sans cesse aux aguets, sans cesse en train de chercher à identifier dans notre environnement des animaux pensants, observants, agissants, animés d’intentions1.

Quelques captures d’articles traitant de l’affaire des IAs de Facebook « qui ont inventé leur propre langage ». L’iconographie fait ostensiblement référence à la science-fiction, de manière plus ou moins anxiogène.

En juillet dernier, plusieurs journaux, et parfois même des médias pris au sérieux dans le domaine des nouvelles technologies, ont annoncé que des ingénieurs de la société Facebook avaient dû éteindre précipitamment deux automates conversationnels auto-apprenants qui avaient subitement décidé d’inventer un langage inintelligible pour leurs créateurs. Renseignement pris2, il s’agissait juste de « bots » destinés à déterminer par eux-mêmes le moyen le plus efficace pour effectuer des négociations — domaine important pour faciliter toutes sortes de transactions entre humains et machines ou entre machines et machines, par exemple entre objets dits « intelligents ». Dans le cas où les « bots » se sont entraînés non avec des humains, mais entre eux, les chercheurs ont supervisé l’apprentissage des programmes afin de ne pas les laisser s’écarter du langage naturel humain. C’est tout : il n’y a pas eu de panique des chercheurs, il ne s’est rien passé, ce sont juste deux logiciels qui échangent des livres et des balles contre des chapeaux et qui tentent chacun de faire une meilleure affaire que l’autre, puisqu’ils sont programmés pour, alors même qu’ils ignorent totalement ce qu’est un livre, une balle ou un chapeau. Quant au langage inventé par les robots, il semble un peu régressif et pas très efficace, si on se fie à ce dialogue3 :

Bob: i can i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to
Bob: you i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have a ball to me to me to me to me to me to me to me
Bob: i i can i i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have a ball to me to me to me to me to me to me to me
Bob: i . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to
Bob: you i i i i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have 0 to me to me to me to me to me to me to me to me to
Bob: you i i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to

Cette affaire technico-médiatique faisait suite à une autre, datant de la fin 2016 : l’invention d’un système de chiffrage de données mis au point par deux Intelligences artificielles, elles aussi prénommées Alice et Bob4, afin de ne pas être comprises par Eve, une troisième intelligence artificielle5. Là encore, il ne s’agit que de logiciels qui font ce pour quoi ils ont été programmés et qui, s’ils peuvent produire des résultats inattendus, puisque leur programmation inclut la recherche de solutions, ne sont toujours pas des machines conscientes, animées d’intentions propres et occupées à conspirer contre l’espèce humaine. Ce qui n’a pas empêché des titres tels que Des intelligences artificielles ont créé un langage pour communiquer entre elles (L’Express) ; L’intelligence artificielle de Google a-t-elle dépassé l’homme ? (Le Point) ; Deux ordinateurs se parlent dans une langue indéchiffrable par l’Homme (LCI, qui doit ignorer que la langue vernaculaire des machines n’est pas vraiment le langage naturel humain). Même un média sérieux de veille technologique tel que l’Atelier BNP Paribas ne résiste pas, en introduction à un article plus sérieux, à se demander « A quand le Skynet de Terminator qui devient le maître du monde ? ». Skynet et Terminator sont des références extrêmement redondantes lorsque l’on traite des percées de l’Intelligence Artificielle.

Mars 2016 : en quelques heures, le « bot » auto-apprenant Tay a commencé à répéter des phrases racistes, anti-féministes, pro-Trump, pro-Nazis…

Le bot Tay, lancé sur Twitter par Microsoft, dont la capacité à apprendre en dialoguant a été détournée par des taquins qui ont réussi à faire dire les pires horreurs a lui aussi été rapproché de Skynet. Les médias d’information ont bien compris ce qui s’était passé, mais ça ne les a pas empêché, à nouveau, d’évoquer la science-fiction : « De quoi faire (presque) passer Skynet et ses Terminators pour des enfants de choeur » (L’Express) ; « Si l’on est encore loin d’avoir créé un être aussi démoniaque que Skynet, créer une intelligence artificielle qui développe sa propre identité au contact des autres humains reste un pari risqué » (LeSoir.be). Ces articles parlent eux aussi souvent de « débrancher » l’IA qui déraille, action qui, rappelons-le, est souvent ce qui provoque la furie homicide des ordinateurs conscients dans la Science Fiction, de Hal9000 à Skynet. Cherche-t-on à nous dire que s’il n’avait pas été éteint à temps, le logiciel serait devenu dangereux ? Nous avons déjà vu le film, toutes ces promesses ne sont jamais que les réminiscences de fictions passées : Colossus, 2001 l’Odyssée de l’Espace, Alphaville, Transcendance, Ex Machina, etc., etc. On peut d’ailleurs penser à des fictions sans rapport avec l’informatique : en voyant les robots de Boston Dynamics, certains ont pensé aux vélociraptors de Jurassic Park (1993). La révolte des machines qui prennent conscience de l’inutilité et de la faiblesse de leurs maîtres peut rappeler Conquest of the Planet of the Apes (1972). Enfin, les machines dont l’intelligence progresse sans limites et qui œuvrent à un même but sans avoir à échanger un mot font penser aux enfants de Village of the Damned (1960).

Depuis sa naissance en 1956, et même avant, c’est à dire depuis que l’on pense pouvoir reproduire mécaniquement des processus cognitifs capables de fonctionner de manière autonome, l’Intelligence Artificielle excite les prophètes et les Cassandre. Mais le récent retour en grâce de la discipline, grâce aux développements du deep learning ou de la robotique, s’accompagne de promesses d’une imminente catastrophe anthropologique majeure qui verrait l’humanité devenir inutile pour sa création6, et ce qui est neuf c’est que ces promesses sont faites par des personnes elles-mêmes engagées dans la discipline : Elon Musk ou Bill Gates, bien sûr, qui financent des recherches dans le domaine tout en prédisant qu’il nous conduit à une Apocalypse, mais aussi Raymond Kurzweil, qui prédit pour bientôt la « Singularité » — l’accès par les machines à la conscience, suivie de leur capacité à nous dépasser en tout. En France, l’urologue transhumaniste Laurent Alexandre parle aussi de l’Intelligence Artificielle comme d’une menace, non au sens d’une menace que l’on doit éviter mais d’un chantage auquel on doit céder : les humains doivent devenir complémentaires de l’Intelligence artificielle, sinon leur cerveau s’atrophiera paresseusement et ils seront inutiles, ne laissant le pouvoir qu’à ceux qui gouverneront la technologie. Laurent Alexandre cite souvent la prophétie de Yuval Noah Harari (Homo deus – Une brève histoire de l’avenir), pour qui  l’humanité future sera séparée entre deux catégories : les « dieux » qui maîtriseront les technologies, et les « inutiles », tous les autres. Et même Vladmir Poutine, un des maîtres du monde, a déclaré que ceux qui seront à la pointe de l’Intelligence artificielle dirigeront le monde7.

Demon Seed (1977)

S’il y a une conclusion que je tire de mon enquête sur les mythes de fin du monde, c’est que ceux-ci servent souvent moins à prévenir les catastrophes qu’à jouer avec l’idée très plaisante qu’un bouleversement majeur peut advenir. Lorsque l’on a la certitude de vivre dans un monde instable, sur le point de changer radicalement, on peut s’autoriser à le changer effectivement, à en refuser les lois, comme les hérétiques médiévaux qui, en annonçant l’imminence de l’Apocalypse, se sont permis de contester les hiérarchies les plus ancrées : pouvoir, argent, amour8. Tout comme l’Apocalypse biblique, l’Apocalypse numérique s’accompagne d’une promesse d’éternité, de disparition de la mort. L’annonce d’un Armageddon technologique né de la maîtrise de l’Intelligence artificielle, de la robotique, des nanotechnologies et des biotechnologies est peut-être une manière de se convaincre que le monde peut changer. L’idée du changement est bien moins anxiogène que celle de l’immobilité.
De manière plus pragmatique, on sait que les grands bouleversements favorisent ceux qui les auront anticipés et accompagnés. Au lieu de les paralyser, l’idée qu’un désastre est à venir suscite donc des investissements publics et privés et profite directement aux chercheurs, bien que ces derniers soient les premiers à savoir que si un ordinateur a bel et bien battu le champion du monde du jeu de Go, il n’existe toujours aucun ordinateur qui éprouve pour lui-même l’envie de jouer à ce jeu, ni aucun robot qui ait envie d’ouvrir une porte.

Lire aussi : Iconographie du soulèvement des machines. Et l’Intelligence artificielle devint sexy.

  1. Voir le phénomène de Paréidolie. []
  2. On peut lire l’article scientifique, très technique, publié par les chercheurs, ou sa vulgarisation sur le blog de Facebook. []
  3. Dialogue rapporté par Mark Liberman dans l’article balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to, sur le blog Language Log. J’ignore pourquoi il utilise les noms Alice et Bob ici, car l’article émanant des chercheurs en IA de Facebook nommait juste les intervenants Agent 1 et Agent 2. []
  4. Les prénoms Alice et Bob sont employés en cryptologie depuis quarante ans pour définir les rôles de deux personnages cherchant à communiquer de manière sécurisée, humains ou non. []
  5. L’étude : Learning to Protect Communications with Adversarial Neural Cryptography, par Martín Abadi et David Andersen du projet Google Brain. []
  6. J’aurais pu évoquer la question de la ruine de l’emploi (évoquée depuis deux siècles, et non sans raison), ou, plus anecdotique mais très redondant dans les articles de presse, la promesse du remplacement des partenaires sexuels de chair et d’os par des robots sensibles. []
  7. cf. RT le 1er septembre 2017. []
  8. Il y a bien d’autres exemples, mais je pense notamment aux partisans de Fra Dolcino, à la fin du XIIIe siècle, qui prônaient l’égalité sociale, l’égalité des sexes et refusait le mariage. Pour ses dangereuses idées, le malheureux a vu ses compagnons exécutés, sa compagne démembrée avant d’être castré, démembré à son tour et brûlé. []

Littératures graphiques contemporaines #7.1 : Boulet

février 3rd, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 9 février 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Boulet.

Gilles Roussel, dit Boulet, est né en 1975. Il a étudié aux beaux-arts de Dijon puis à l’école des arts décoratifs de Strasbourg, dans l’atelier d’illustration de Claude Lapointe. Remarqué par Zep, il collabore à Tchô !, magazine dans lequel il développe notamment les séries Ragnarok et La rubrique scientifique. Malgré une bibliographie déjà conséquente et bien d’autres collaborations ultérieures (Pénélope Bagieu, Zack Weiner, ou encore l’équipe de la série Donjon), c’est sans doute son blog, lancé en 2004, qui lui offre une véritable notoriété, dans un registre autofictionnel humoristique. Ce blog participera largement à la popularité des blogs bd. Toujours en ligne, Boulet a aussi participé à l’aventure collective Chicou Chicou, avec notamment ses camarades d’atelier aux Arts décoratifs Lisa Mandel et Erwan Surcouf.

Le formicapunk (note du 7 juillet 2011)

Les bandes dessinées issues du blog de Boulet sont publiées à cadence régulière sous forme de recueils intitulés Notes, aux éditions Delcourt dans la collection Shampoing. Outre son activité d’auteur, Boulet est aussi co-directeur, avec Marion Amirganian, de la collection scientifique Octopus, toujours aux éditions Delcourt.

La rencontre aura lieu à la Huberty & Breyne Gallery, 91 rue Saint-Honoré, 75001 Paris (Métro Louvre), le vendredi 9 février à 15 heures. La galerie ne dispose pas de chaises pour l’accueil du public, n’hésitez pas à venir avec vos poufs, tabourets de pêcheurs ou tout autre moyen pour s’asseoir confortablement.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #7 (Cycle de conférences)

janvier 24th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines s’est tenu avec succès en 2011-2012, 2012-2013, 2013-2014, 2014-2015, 2015-2016, 2016-2017 à l’Université Paris 8. Au fil des ans, nous avons eu le plaisir de recevoir Cizo, Isabelle Boinot, Agnès Maupré, Papier gâché, Loo Hui Phang, Nine Antico, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne, Benjamin Renner, Xavier Guilbert, Aude Picault, Lisa Mandel, David Vandermeulen, Gabriel Delmas, Laurent Maffre, Ina Mihalache, Pochep, Charles Berberian, Geneviève GaucklerDaniel GoossensPaul Leluc, Nathalie Van Campenhoudt, Julien Neel, Delphine Maury, Étienne Lécroart, Clémentine Mélois, Thomas Mathieu, Jean-Yves Duhoo, Julie Maroh et Isabelle Bauthian.

Il accueille des auteurs qui utilisent l’image pour s’exprimer, généralement aux franges de la bande dessinée (bande dessinée et vulgarisation, bande dessinée et roman, bande dessinée et arts plastiques, film d’animation, etc.). Pour cette septième année nous aurons à nouveau six personnes, dont quatre sont déjà connues : Dorothée de Monfreid, Boulet, Colonel Moutarde et l’éditrice Pauline Mermet.

Le programme provisioire est le suivant :

N’hésitez pas à consulter régulièrement cette page pour connaître les dates des interventions lorsque celles-ci seront calées.
Les séances sont ouvertes au public extérieur à l’université, dans la limite des places disponibles. Notez qu’il faut pouvoir produire une pièce d’identité pour entrer dans l’Université.

Hacking encyclopédique

décembre 17th, 2017 Posted in Parano, Wikipédia | 3 Comments »

(Je réserve mes articles relatifs à des polémiques politiques au blog Castagne, mais puisque ce billet parle beaucoup Wikipédia, j’ai préféré le publier ici)

Wikipédia et l’école

L’école d’enseignement mutuel, au début du XIXe siècle : les élèves peuvent s’apporter des choses entre eux sans tout attendre du maître (qui en profite pour moins bosser).

On m’a rapporté souvent que des enseignants du secondaire interdisent à leurs élèves de recourir à Wikipédia, disant qu’il faut impérativement chercher d’autres sources, parce que Wikipédia n’est pas fiable, ou bien n’est pas d’une qualité suffisante pour répondre aux critères d’un devoir scolaire. Je vois un meilleur argument : la monotonie, car j’imagine assez bien la lassitude d’un enseignant face à trente paraphrases plus ou moins habiles d’une même page Wikipédia, ou pire, de bêtes copier-collers, puisque les textes publiés en ligne (Wikipédia ou autres), permettent que l’on manipule du texte sans le comprendre ni même le lire. Il me semble en tout cas que la consigne anti-Wikipédia est un peu hypocrite car rares sont ceux d’entre nous qui n’utilisent pas l’Encyclopédie libre comme porte d’entrée pour explorer un sujet, ou en tout cas, qui ne s’en satisfont pas pour obtenir tel ou tel renseignement factuel : dans quel film ai-je déjà vu cette actrice ? Quel année est mort Jeremy Bentham ? Quel est le code postal de Sotteville-lès-Rouen ?… Selon le site Alexa, Wikipédia est aujourd’hui le cinquième site le plus consulté au monde, après Google, Youtube, Facebook et Baidu (le Google chinois), et le sixième en France (dépassé par Amazon et talonné par leboncoin).
Si nous utilisons Wikipédia, ce n’est pas par paresse ou par ignorance de l’existence d’autres sources plus complètes ou plus professionnelles, c’est parce que nous en connaissons les vertus et les limites, nous savons plus ou moins en tirer parti, nous savons ce que nous pouvons en attendre.

Pédagogie Freinet (carte postale). L’élève est actif dans l’acquisition du savoir, et fait profiter ses camarades de ce qu’il apprend en le publiant. C’est un peu le principe de Wikipédia : chacun apprend et enseigne à la fois. On peut tout à fait imaginer d’appliquer les principes de Wikipédia au cadre scolaire (tout le monde peut installer le logiciel MédiaWiki, qui est un logiciel libre et gratuit) plutôt que de poser les choses en termes d’autorité et de territoires.

Certains considèrent comme défaut fondamental de Wikipédia le fait que son contenu soit produit par des amateurs. La pratique montre à mon avis que c’est une erreur, car l’amateur (celui qui aime), le passionné, peut-être extrêmement sérieux. Du reste, même le dilettante qui corrige ponctuellement une faute d’orthographe de ci de là (vous pouvez le faire en trois clics, sans inscription, sachez-le !) aide les articles à progresser en mieux. La qualité des articles de Wikipédia ne repose pas tant sur l’exhaustivité du savoir de ses rédacteurs que sur la capacité de ceux qui les éditent à ordonner des sources, à évaluer la pertinences de celles-ci, et à rédiger synthétiquement. Inversement, le professionnalisme n’est pas toujours synonyme de qualité ou de pertinence, cette notion est surtout une garantie moyenne de qualité : dans un dictionnaire encyclopédique « professionnel », il n’y aura pas, comme c’est parfois le cas avec Wikipédia, de déséquilibres flagrants entre la qualité de traitement d’un sujet et celui d’un autre (ou d’un paragraphe et un autre).
Même si c’est un peu difficile à évaluer il me semble en tout cas que le corpus d’articles de Wikipédia ne fait que s’améliorer, du moins dans le cas des articles qui ont des lecteurs, et qui donc, sont surveillés1

La grande faille de Wikipédia : l’actualité

Cette semaine je suis tombé sur un bon exemple de l’unique vraie faille que je vois à Wikipédia : son rapport à l’actualité. Quand je dis que c’est sa seule vraie faille, je veux dire que c’est, parmi toutes les soucis qui concernent Wikipédia (il y en a d’autres), celui qui est à mon avis fatalement consubstantiel à son fonctionnement ouvert.

Un ajout réalisé le 14 décembre 2017 à 11:02 par un utilisateur enregistré nommé Wikihjans, dont c’est l’unique modification sur Wikipédia. Enfin l’unique modification sous ce nom-là.

Il y a quelques jours, la militante féministe et antiraciste Rokhaya Diallo a été évincée du Conseil National du Numérique, où elle avait été nommée, en raison du caractère controversé de ses positions, qui, après le petit scandale provoqué par sa nomination, a poussé Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État au numérique, à demander à Marie Ekeland2, la présidente du Conseil, de revoir la composition de cette institution indépendante3. Quand j’ai entendu parler de cette histoire, je suis naturellement allé lire la page Wikipédia qui était consacrée à Rokhaya Diallo afin d’en savoir plus tout à la fois sur la polémique en cours et sur le parcours politique de cette jeune femme que j’ai écouté sans déplaisir plusieurs fois, mais sans m’être fait d’idée bien précise de ses opinions. Dès l’introduction, le lecteur est accueilli par cette affirmation : Elle est proche du Parti des Indigènes de la République. Le Parti des Indigènes de la République (PIR) est une association anti-raciste dont beaucoup, et c’est mon cas, jugent que leur anti-racisme les a amenés à voir la société française comme une somme de « tribus » irréconciliables où la mixité culturelle ne peut être qu’un leurre et où il faut ressasser à l’infini l’horreur de l’esclavagisme et du colonialisme. C’est un peu Frantz Fanon dont on ne retiendrait que la colère face à l’analyse des injustices passées et présentes, mais dont on aurait abandonné le but universaliste. En bref, le Parti des Indigènes est devenu raciste par antiracisme, ce qui constitue un bien pathétique retournement de situation. Ils ne représentent pas forcément beaucoup de gens, mais leurs porte-paroles sont suffisamment éloquents et caricaturaux pour être fréquemment invités par les médias.
Comme cela se fait sur Wikipédia, l’affirmation est assortie d’une référence, un lien qui pointe vers le site du Parti des Indigènes de la République, article daté de 2009 et dont le titre est « Notre amie Rokhaya Diallo, victime d’une campagne ignominieuse du journal « Marianne »».

Je ne vais pas me lancer dans une défense de Rokhaya Diallo, ce n’est pas le propos de cet article, mais je note que les gens qui lui reprochent son supposé racisme semblent eux-même penser qu’aucun noir ne peut légitimement se considérer comme français et que pour certains, critiquer le racisme en France constitue du racisme anti-français. Ce qui, en toute logique, signifierait que tous les blancs sont racistes. Parmi les choses qui lui sont le plus fréquemment reprochées, il y a le fait d’être « proche du PIR » (ce qui semble inexact – d’autant que « proche » est un mot bien vague) et d’avoir une double-nationalité sénégalaise (ce qui est faux).

Il faut un sacré problème logique pour croire qu’il suffit qu’un groupe qualifie quelqu’un d’ami pour que l’on puisse légitimement juger ce quelqu’un « proche » du groupe en question. Il faut un problème logique, ou bien compter sur le problème logique des autres et sur la vitesse avec laquelle ils sont prêts à accepter une information qui confirme leur préjugé. J’ignore le degré de proximité qui lie Rokhaya Diallo aux sulfureux Indigènes de la Républiques, mais elle a toujours affirmé que se propre association, les Indivisibles, était distincte du PIR. L’association Les Indivisibles, se donne « pour objectif de déconstruire les préjugés et clichés ethno-raciaux en utilisant l’humour et l’ironie, et de faire cesser la partition de la nationalité française selon une apparence physique », profession de foi qui ressemble furieusement à de la lutte contre le racisme, ce qui me semble bien différent des Indigènes de la République, qui paraissent avoir fait le deuil de toute possibilité de progrès anti-raciste. Si elle semble refuser de se soumettre à l’injonction de désavouer4 les Indigènes de la République, Rokhaya Diallo a toujours précisé qu’elle n’en était pas membre. Son action me semble clairement distincte, elle a produit des documentaires pour comprendre et exposer la mécanique du racisme et celle du sexisme dans une démarche plus pédagogique qu’autre chose, et lorsqu’elle pointe (cela lui a été beaucoup reproché) un racisme latent dans la police française, c’est a priori pour provoquer une prise de conscience face à un phénomène qu’on peut difficilement considérer comme marginal ou imaginaire.

Pour revenir à l’article de Wikipédia, l’ajout a été fait par quelqu’un qui est familier de Wikipédia, puisque, j’ai fait le test, il n’est pas possible d’obtenir ce code depuis l’éditeur visuel :

Elle est proche du Parti des [[Indigènes de la République]].<ref>{{lien web|url=http://indigenes-republique.fr/notre-amie-rokhaya-diallo-victime-dune-campagne-ignominieuse-du-journal-marianne/|titre=« Notre amie Rokhaya Diallo, victime d’une campagne ignominieuse du journal « Marianne »» |date=26 octobre 2009 |site=Les Indigènes de la République}}</ref></blockquote >

Cette affirmation fallacieuse a été retirée le 14 décembre, le même jour, donc, à 16:15, soit cinq heures après avoir été fielleusement ajoutée. Cinq heures d’erreur, à l’échelle d’une encyclopédie, ce n’est pas grand chose, mais voilà, ce sont cinq heures pendant lesquelles le public, intrigué par l’affaire du Conseil National du Numérique, est venu sur la page se faire une idée. Ce jour-là, l’article Rokhaya Diallo a été affiché 9500 fois, ce qui est loin d’être négligeable et en a fait la 29e page la plus consultée du site — affluence sans commune mesure avec le jour précédent (où la page ne figure pas parmi les cent plus fréquentées) ni avec le jour suivant (où elle a eu trois fois moins de lecteurs). On peut imaginer que cet ajout, réalisé à un moment optimal, a influencé le portrait qu’un nombre considérable de gens se font de Rokhaya Diallo, d’autant que « l’information » a été immédiatement répercutée par de nombreux sites et des particuliers, abusés de bonne foi.

Quelques exemples (Marianne, Facebook, Twitter, Tribune Juive) d’affirmation péremptoire de l’existence d’une proximité de Rokhaya Diallo avec le Parti des indigènes de la République. On notera que cette mention a été écrite par Jack Dion dans Marianne le 14/12 à 9:26, soit un peu moins de deux heures avant que quelqu’un ne vienne écrire la même chose sur Wikipédia. Marianne n’est cependant pas le premier média à avoir émis cette fausse information. Dans un premier temps, le titre de l’article a écorché le prénom de l’activiste, devenue « Rakhaya ». Un lapsus sans malice, ont affirmé l’auteur et le correcteur… Je ne sais pas ce qui est le pire : penser qu’il s’agit d’un acte manqué, ou bien d’un jeu de mot couramment utilisé par l’extrême-droite. Personnellement, la dérive des Indigènes de la République ne me semble pas moins cafardeuse que celle du magazine Marianne.

Le fonctionnement souple et amateur de Wikipédia est d’une redoutable efficacité, car si les erreurs et les manipulations y sont possibles à chaque instant, leurs corrections le sont à la même vitesse, ce qui n’est le cas d’aucune encyclopédie imprimée. La diversité des sensibilités politiques de ceux qui y contribuent permettent que tous les sujets soient surveillés avec un œil critique et, sur la longueur, la qualité globale ne fait que progresser. Mais on le voit avec l’exemple que je signale ici que le préjudice d’une manipulation parfaitement circonstanciée peut être fort, puisque des gens de bonne foi, ou d’autres qui cherchaient juste confirmation qu’il-n’y-a-pas-de-fumée-sans-feu, ont appuyé leur analyse d’un fait politique sur des prémisses fallacieux.
Voilà pourquoi il me semble que l’actualité est le talon d’Achille de l’Encyclopédie libre. La solution ne peut pas passer par un changement du fonctionnement souple et rapide de Wikipédia, qui constitue, comme on dit aujourd’hui, « son ADN ». Mais les lecteurs doivent eux se montrer prudents face aux articles qui rencontrent un écho brûlant dans l’actualité. Les wikipédiens (mais ils le savent) doivent quant à eux redoubler leur vigilance face à ces articles. Quant au responsable de la manipulation, j’espère qu’il n’est pas fier de lui, a fortiori s’il est un familier du fonctionnement et de principes de Wikipédia.

Lire ailleurs : Pour Rokhaya Diallo, contre l’ethnicisation de la République, par Jean Baubérot, Médiapart.

  1. De nombreux artistes du dimanche, élus locaux qui anticipent leur destin national, écrivains qui n’ont pas encore publié leur premier roman, etc., rédigent (ou font écrire par d’autres — c’est même une prestation fournie par de nombreux community-managers) des articles à leur propre sujet sur Wikipédia. Ils sont généralement les seuls à les lire, jusqu’au jour où un wikipédien se pose des questions sur la satisfaction des critères d’admissibilité et lance une procédure de destruction de l’article, procédure dont le résultat est rarement indulgent (et parfois injuste, les « suppressionnistes » me semblant majoritaires parmi ceux qui donnent leur avis dans ce genre de cas). Le préjudice causé par les pages qui ne répondent pas aux critères d’admissibilité est à mon avis faible, d’autant que les lecteurs sont rarement dupes de la nature réelle de l’article. Je me demande si des articles « oubliés » servent de lieu d’échange d’information entre agents secrets. []
  2. Oui, un rapport avec l’excellent mathématicien Ivar Ekeland, puisque cette entrepreneuse du numérique est la fille du théoricien du Chaos et du Hasard. []
  3. En France, lorsque l’on précise qu’une institution étatique est « indépendante » des pressions politiques, c’est souvent vrai tant qu’elle fait ce qu’on lui dit de faire comme on lui dit de le faire, semble-t-il. []
  4. Je comprends personnellement assez bien qu’on refuse, sur l’ordre de ses ennemis politiques, à cracher sur des gens dont on ne partage ni les méthodes, ni le raisonnement, ni le détail des idées mais avec qui on a des luttes en commun.
    Riokhaya Diallo, et ça lui a été aussi abondamment qu’anachroniquement reproché, a fait partie, aux côtés d’Houria Boutdjella, des Indigènes de la République, des signataires d’une pétition de 2011, postérieure à l’incendie (jamais revendiqué) des locaux de Charlie Hebdo, déclenché par un jet de cocktail Molotov, qui affirmait que soutenir la liberté d’expression n’impliquait pas forcément d’interdire de parole ceux qui émettent des réserves quant à l’orientation politique du journal satirique. []

Publicité interactive (2009)

décembre 16th, 2017 Posted in brevets | 2 Comments »

En fouillant mes archives, je tombe sur quelques visuels d’un brevet tout droit sorti d’un épisode de la série Black Mirror, déposé le 23 octobre 2009 sous la référence US8246454 B2 par un dénommé Gary Zalewski pour Sony Computer Entertainment America Llc. Je n’avais pas pris le temps de les publier sur ce blog.

La convergence des médias (figure introductive du brevet), qui montre toutes les propositions interactives proposées à un unique embodiment — concept issu de la psychologie cognitive qui décrit (pour aller vite) le rapport entre les mouvements du corps, l’apprentissage et la manière de penser. C’est l’auteur du brevet qui utilise le mot embodiment.

Le principe est de profiter de la convergence entre télévision et consoles de jeux vidéo, puisque les consoles sont désormais de véritables media-centers, capables de lire des films DVDs et Bluray, mais aussi d’accéder à des contenus télévisuels diffusés en ligne. Enfin, il s’agit de tirer parti de la puissance de ces consoles, qui savent interpréter finement les images et les sons que leur envoient leur caméra et leur micro.
La proposition, ici, est de transformer les publicités en jeux interactifs, mais pas nécessairement en jeux amusants pour deux qui y jouent.

Sur ce schéma (figure 8), par exemple, le spectateur dérangé par la publicité peut accélérer la diffusion de cette dernière en jetant virtuellement un cornichon dans un hamburger. S’il ne le fait pas, il doit subir l’intégralité du spot.

Dans ce second schéma (figure 9), le spectateur dérangé par un spot doit se lever et dire le nom de la marque pour interrompre la séquence avant sa diffusion complète.

Les autres exemples proposent des cas d’interactions avec un programme audiovisuel, sans expliquer spécifiquement en quoi ils servent à des publicités, la chose est laissée à l’imagination des annonceurs, mais on suppose que des programmes peuvent être intentionnellement perturbés non plus par des séquences mais par des éléments visuels publicitaires avec lesquels les spectateurs seront sommés d’interagir.

On a longtemps redouté la fourberie de la publicité : publicité déguisée, images subliminales, contrôle de l’attention, pilotage du regard, et autres manipulations discrètes.
Mais ce genre de brevet me semble clairement assumer le caractère autoritaire, intrusif et déplaisant de la publicité, qui fonctionne ici sur le mode du chantage et de la prise de contrôle du spectateur-interacteur, lequel n’est plus un « utilisateur » mais un pantin dont non seulement les pensées mais jusqu’aux mouvements sont investis par la publicité.
L’interactivité, que l’on croit souvent destinée à offrir des libertés aux utilisateurs (et elle peut l’être) est ici un moyen autoritaire pour contraindre les gestes et les préoccupations de la personne. Quant au réseau Internet, formidable outil de savoir et de communication — d’émancipation, donc —, il devient le substrat une prison panoptique inversée où les personnes sont au centre de l’attention prédatrice de « services » divers.

La prison panoptique (Panopticon) imaginée par le philosophe Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle : le gardien a une vision de chaque cellule de la prison.

Huit ans après la publication de cette invention, je n’ai rien vu d’aussi abusif être effectivement produit et utilisé. J’ai vu des affichages interactifs dans l’espace urbain, dans des vitrines ou dans des boutiques qui invitaient les utilisateurs à faire volontairement les clowns devant un écran, je vois comme tout le monde des vidéos en ligne qui attendent un clic, une réponse à une question ou une décision de l’utilisateur pour se lancer, mais jusqu’ici rien d’aussi outrancier qu’une publicité qui réclame au spectateur d’engager sa voix et son corps entier pour écourter le calvaire du visionnage d’une publicité pour hamburgers. Bien entendu, Sony — et bien d’autres — ne dépose pas forcément des brevets pour les utiliser, il s’agit soit de se réserver la possibilité d’employer une technologie, soit d’empêcher les concurrents de le faire librement, soit les deux, mais force est de constater que les innombrables brevets de Gary M. Zalewski portent souvent sur la manière dont on peut intégrer des publicités à des contenus interactifs ou non, comme son brevet pour l’ajout de publicités à des jeux vidéo, qui fit scandale il y a onze ans, ou plus récemment ses brevets pour une technique destinée à déterminer automatiquement des zones libres dans les images pour y inclure des publicités (US20150304710 A1), ou pour une autre permettant d’augmenter le nombre de publicités imposées pour un même programme (US20160250549 A1). J’ai peur que l’avenir de la publicité interactive se prépare effectivement avec ce genre d’inventions de plus en plus brutales.

[Workshop] Uchronie

septembre 15th, 2017 Posted in workshop | 1 Comment »

Chaque année à la rentrée, je propose aux étudiants un atelier consacré à un grand sujet : la fin du monde, les Super-héros, la mort, l’intelligence, les dystopies, la peur. Cette année, j’ai choisi le thème de l’Uchronie. Ce workshop se tiendra les 10, 11, 12 et 13 octobre. Je donne rendez-vous aux étudiants inscrits le 10 octobre à 10 heures en salle de conférence.

Le principe de l’uchronie est d’imaginer une histoire alternative : Et si les états unis n’étaient pas entrés en guerre en 1941 ? Et si Adolf Hitler avait été admis aux arts décoratifs de Vienne ? Et si l’Empire romain existait toujours ?… On peut bâtir des uchronies à partir de faits historiques, mais aussi en imaginant un déroulement alternatif à des fictions, comme le faisait Marvel avec sa série What if?. Dans le même ordre d’idées, une comédie fantastique comme La vie est belle, de Frank Capra, propose à son héros de voir ce que serait sa ville s’il n’était jamais né.
On peut même pratiquer l’exercice à partir de sa propre biographie.
Pour le designer graphique (ou non), l’uchronie peut permettre de réfléchir à une esthétique, des usages ou des créations alternatives. Les propositions de réalisations pourront être très diverses : image, affiche, édition, texte, vidéo, etc.

Et l’intelligence artificielle devint sexy

août 31st, 2017 Posted in archétype, Brève, indices, Interactivité | 2 Comments »

Nous sommes à la fin du mois d’août 2017, la marque Yves Saint Laurent vient de commercialiser un nouveau parfum et de lancer la campagne de communication qui va avec. La fragrance se nomme Y, ce que l’on doit prononcer à l’anglo-saxonne : « why ». Ce choix de nom est à la fois un clin d’œil à l’initiale de Yves, mais aussi une référence à la « génération Y », dite « génération Why », dite « Millennials ». Et bien entendu, à l’interrogation : pourquoi ? Le slogan est : Everything starts with a why.

Je ne m’y serais sans doute pas spécialement intéressé si je n’avais vu que sous le nom d’un des trois « ambassadeurs » du produit, se trouve mention de son emploi : Chercheur en intelligence artificielle.

Ce n’est pas une invention, Alexandre Robicquet existe, c’est un jeune homme sans doute très doué puisqu’il est étudiant-chercheur à Stanford, est passé par une prépa à Louis Le Grand et est titulaire d’un Master à l’ENS, où il a fait des mathématiques et du rugby. Avec deux associés, il a fondé une société, Crossing Minds, qui travaille notamment (si j’ai bien compris) à un moteur de recherches qui tire partie de l’intelligence artificielle pour comprendre au mieux ses utilisateurs et leurs besoins.

Dans le spot publicitaire, en plus de ce jeune homme, on voit aussi Loyle Carner, un rappeur britannique, et David A. Flinn, un artiste plasticien new-yorkais. Tous les trois sont jeunes et beaux. Forcément. Le montage alterné, agrémenté d’une voix off qui philosophe en anglais1, nous décrit la journée bien remplie de chacun d’entre eux. Au petit matin, l’un contemple la ville depuis un toit, l’autre, lui aussi en surplomb, est derrière une fenêtre. Le troisième circule en moto.

Le motard, justement, c’est notre chercheur en informatique. On le voit entrer dans un grand hangar aménagé en atelier, il ne descend de son véhicule qu’une fois à l’intérieur, comme ces chevaliers qui avaient le privilège d’entrer dans les églises sans descendre de sa monture. Les néons s’allument sur son passage : il est le premier dans les lieux. Pour évoquer la programmation informatique, rien ne vaut les bonnes vieilles méthodes des films de hackers : on voit passer du texte vif sur fond noir. On ne voit pas de mains toucher un clavier. On voit en revanche le chercheur accroupi, pieds nus, au centre d’un certain nombre de feuilles de papier régulièrement disposées dans un rectangle. Autour de ce rectangle se trouvent des collaborateurs. On suppose que tous ces gens travaillent ensemble, dans un certain climat d’égalité, mais le jeune chercheur héros du spot n’en est pas moins le pivot du groupe2.

Chacun des trois vingtenaires est de la même manière montré au travail, intense, seul quand il faut l’être, entouré par moments. Le fond musical est une chorale qui chante The Lord Will Make a Way, gospel d’espérance déterminée et d’énergie positive3. On voit les trois créateurs hésiter, réfléchir, mais avec détermination et assurance. Le soir arrive, ils se concentrent et s’apprêtent à dévoiler leur travail. Le rappeur monte sur scène, le sculpteur tire le voile qui recouvre son œuvre, et, enfin, le chercheur en Intelligence artificielle monte sur une estrade pour une « keynote ». Chacun voit sa prestation saluée par le public, tous trois se ont atteint la reconnaissance, ils lèvent les bras comme des footballeurs qui viennent de marquer un but, dessinant un Y.

Ce spot n’est pas de ceux qui vendent du succès financier un peu vain ni du succès amoureux, du moins pas directement, il ne promeut même une posture, une attitude, non, il propose comme forme d’accomplissement le fait de parvenir à créer, à inventer, et à partager sa passion. Ce message très positif vise le segment marketing des Millennials depuis le nom du produit (Y) jusqu’à la philosophie (à quoi bon travailler si c’est sans passion…). J’ignore si les Millennials pensent effectivement de cette manière, mais ceux qui s’adressent à eux y croient dur comme fer.
Pour incarner cette forme de réussite, la publicité nous montre non pas un architecte ou un designer — professions plus attendues et permettant sans doute de produire des images plus évidentes, puisque créer des immeubles, des automobiles ou des bateaux est plus concret que d’étudier la manière d’automatiser des fonctions de l’intelligence. Si le hacker, flibustier de l’ère numérique, a eu droit à des incarnations nombreuses et (de plus en plus) séduisantes (Angelina Jolie, Hugh Jackman, Charlize Theron, Chris Hemsworth,…), le simple chercheur en informatique est rarement représenté et n’invoque pas d’imaginaire précis.

On pourrait penser que le choix d’Yves Saint Laurent ne signifie rien de particulier, qu’il fallait juste trouver une profession réclamant intelligence et créativité, et qu’il fallait que celle-ci soit représentée par une personne à la fois intéressante par son travail et par son physique. Mais sans que ceci n’entre en contradiction avec cela, il me semble que le choix de la discipline — l’Intelligence artificielle — a un sens particulier, qui coule de source : c’est un domaine à la mode. Sans savoir grand chose à son sujet, le public (et parmi le public, les publicitaires) pense qu’il se passe quelque chose d’important. L’Intelligence artificielle est devenue sexy.

  1. « Yves Saint Laurent presents WHY. It makes everything possible. Why follow old paths when I can create new ones? Why have dreams if I can’t fulfill them? Why is not a weakness. It’s a strength. Why can break down walls. Why can build new worlds. And the more I ask why, the more I dare to become. Everything starts with a WHY ». []
  2. Ce qui me rappelle Confucius : « Celui qui gouverne un peuple par la Vertu est comme l’étoile polaire qui demeure immobile, pendant que toutes les autres étoiles se meuvent autour d’elle. ». []
  3. Le gospel en question est en fait tiré de The Isle of Arran, un rap de Loyle Carner, un des trois « ambassadeurs » du parfum. Mais on ne l’entend pas lui, on n’entend que son sample des S.C.I. Youth Choir, enregistré en 1969, légèrement modifié et accéléré. Le même morceau a aussi été utilisé par Dr Dre avec It’s All On Me. []

Génération «why»

août 4th, 2017 Posted in esprit d'escalier, indices | 2 Comments »

Lundi, j’étais invité par Radio Monte-Carlo pour m’exprimer au sujet des Millennials, aussi nommés Génération Y1 ou encore Digital Natives. C’est la génération des jeunes adultes nés au cours des années 1980 et 1990. Ils succèdent à ma propre génération, dite « génération X », celle des gens nés entre 1960 et 1980, qui viennent après les « baby-boomers », nés dans l’immédiat après-guerre.

Gag visuel destiné à faire sourire les personnes issues de la génération X ou des générations précédentes, qui regardaient la télévision à l’époque où étaient diffusées ces publicités.

Je ne suis ni historien, ni sociologue, ni anthropologue, ni démographe, bien entendu, alors je comptais juste m’exprimer depuis mon petit bout de lorgnette, c’est à dire en tant qu’enseignant en art, spécialisé dans les questions technologiques. Et pourquoi pas aussi un peu en tant que parent, puisque mes trois enfants appartiennent précisément à la génération dite Y.
La dernière fois que j’avais évoqué le sujet des Millennials, c’était dans un article de 2009, La Génération post-micro, où je m’inquiétais de la prévisible disparition de l’ordinateur en tant qu’outil, et de la perte d’autonomie des utilisateurs de technologies que cela impliquait2. Mon article visait moins à s’en prendre aux jeunes générations (et de quel droit l’aurais-je fait ?) qu’aux choix stratégiques opérés par l’industrie, qui a tout intérêt à ce que ses clients aient peu d’autonomie vis à vis de ses produits et, à cet effet, les verrouille à tous les niveaux : réparabilité, modifiabilité, liberté d’utilisation. Je cherchais aussi à écorner le poncif largement répandu qui veut qu’une personne née dans un « bain » technologique peut automatiquement être considérée comme experte en technologies, qu’il suffit de savoir télécharger un film illégalement pour être un « hacker », qu’avoir toujours connu l’ordinateur donne mécaniquement des aptitudes en programmation informatique3.
Lorsque je donne des cours de programmation, je remarque que la logique du code est assez facile à intégrer pour mes étudiants, sans doute ont-ils moins d’appréhensions à le faire que des personnes plus âgées, mais pour autant, ils sont rares à avoir déjà des notions dans le domaine. La compétence générationnelle que je leur vois et qui me semble bien moins répandue chez les gens plus âgés, c’est la prudente maîtrise qu’ils ont de leur image publique sur les réseaux sociaux, et la savante connaissance qu’ils ont du bon usage des différents outils selon les différents contextes — et je parle ici de « bon usage » au sens des bonnes manières, de l’étiquette plutôt que de la maîtrise technique.

Une image issue du film Terminator 2 (1991), où le jeune John Connor pirate un distributeur bancaire à l’aide de son modeste ordinateur Atari Portfolio. C’est le genre de scène qui installe l’idée qu’il suffit d’être jeune pour être compétent avec les outils numériques. Cette idée me semble pernicieuse car elle accompagne une perte de liberté croissante des utilisateurs face aux systèmes informatiques qu’ils emploient… et qui les gèrent.

Depuis ces articles, un peu de temps a passé. Je persiste à regretter l’ère pionnière de l’Informatique individuelle, au milieu des années 1980, comme je regrette celle des débuts de l’Internet grand public, autre époque pionnière, dix ans plus tard, mais je constate que la question du rapport à la technologie ne se limite pas à une génération, elle nous concerne tous : l’offre industrielle autant que le très compréhensible besoin de confort de chacun nous poussent naturellement à préférer un outil limité mais facile à utiliser à un outil « convivial »4 qui réclame une expertise (ou tout simplement de la volonté) de la part de son utilisateur. C’est sans doute un mouvement tout à fait naturel et inévitable : les premiers aviateurs étaient aussi mécaniciens, tandis que l’on peut désormais prendre l’avion sans avoir la moindre idée de la manière dont il vole. Pareil avec l’automobile, la photographie, et bien d’autres technologies dont les premiers utilisateurs étaient, par force, des amateurs éclairés, et qui n’ont cessé de se perfectionner dans un sens qui finit par créer une séparation impossible à combler entre le fabricant de l’outil, forcément spécialiste, de son utilisateur, de plus en plus profane.

Mes interventions anciennes sur les sujet des « digital natives » ont en tout cas été souvent citées, et j’imagine que c’est ce qui m’a valu d’être invité cette semaine par l’équipe de Pascal Perri, l’animateur estival de l’émission Radio Brunet.

Je m’étais préparé, pour une fois, j’avais fait une liste des thèmes que je voulais aborder, et je l’avais organisée sous forme dessinée afin d’en avoir une vision synoptique et de ne rien oublier

Je pensais pouvoir évoquer les sujets qui me tiennent à cœur mais les choses ne se sont pas vraiment passées comme prévu. Je suppose que l’animateur n’avait qu’une très vague idée de mon profil (il n’a en tout cas été question ni de création artistique, ni de science-fiction, ni de fin du monde, ni de culture numérique, ni de bande dessinée, ni d’aucun des sujets pour lesquels on m’invite habituellement) et ça a malheureusement été réciproque puisque je ne m’étais renseigné ni sur l’émission ni sur son animateur ni sur l’autre invité, Julien Pouget. Ou pour être exact, j’avais paresseusement googlé le nom de ce dernier et j’avais supposé, parmi ses nombreux homonymes, que la personne que j’allais rencontrer était un statisticien sorti de l’école polytechnique — profil qui pourrait amener un peu de sérieux et de concret au débat5. Mais ce ne fut pas lui. Mon co-invité du jour est en fait un consultant, auteur d’un livre intitulé Intégrer et manager la génération Y. Je n’ai donc pas eu affaire à un observateur scientifique de la génération Millennial, mais à quelqu’un qui, je suppose, a pour profession de « vendre » du Millenial, qui fournit aux entreprises un problème (les jeunes sont différents des vieux !) et une solution (il y a une manière de les prendre) pour gérer des personnes censées entretenir un rapport neuf à la carrière et au travail. Un rapport qui peut, selon que l’on a lu le livre ou non j’imagine, s’avérer fructueux ou au contraire déstabilisant. Dans mon monde, ce genre de littérature managériale relève du bullshit, mais je sais que pour une majorité de la population terrestre, c’est le monde de la création artistique contemporaine qui relève de l’escroquerie, alors sans trancher définitivement (d’autant que je n’ai pas lu le livre), disons que nos sphères avaient peu de chances de se rencontrer.

Une chose est en tout cas certaine, n’ayant pas de discours à fourguer, j’étais moins armé pour pouvoir faire passer mes réflexions et mes observations, car elles n’étaient pas spécialement celles qui étaient attendues. Dès la présentation de l’émission par son animateur, je me suis douté que je n’étais pas à ma place, je cite :

Les millennials ce sont ces jeunes connectés (…) ils sont nés au moment de la Révolution digitale (…) ça va peut-être dépoussiérer le modèle français, c’est un vrai problème pour les marques, pour les grandes marques, car ils sont parfois « no marques », « no logo » comme disait Noémie [sic] Klein, dans leur rapport au monde, dans leur rapport à l’administration, au travail, aux adultes, etc. (…) je sens un espèce de mouvement que je crois positif.

Bon… Rien qu’avec cette introduction, j’avais des objections. Les jeunes qui dépoussièrent le vieux monde, c’est une idée un peu banale et bien entendu vraie : les jeunes poussent les vieux vers la sortie, c’est leur fonction, ils ont de nouvelles références, une autre approche du monde puisqu’ils y débarquent avec un regard ingénu. Ils ne comprennent pas forcément la raison d’être de telle ou telle règle parfois absurde, puisqu’ils n’ont pas vécu les étapes qui y ont mené. Ils peuvent donc effectivement avoir la capacité et la volonté de tout renverser. Mais du reste ils peuvent faire aussi le contraire et accepter comme acquis des phénomènes qui avaient constitué des nouveautés pour les générations précédentes. Le manque de perspective historique permet donc, selon les cas, de quitter certains carcans ou au contraire de s’en accommoder comme s’ils avaient toujours été là. Le savoir, tout comme l’ignorance, sont à la fois capables de libérer et d’entraver, chaque génération a des choses à apprendre aux précédentes comme aux suivantes.
Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait, bla bla bla… la belle affaire !

La question est pour moi surtout de savoir ce que la génération des jeunes adultes actuels a de nouveau et de singulier — si elle a effectivement quelque chose de nouveau et de singulier — et, bien plus important et intéressant à mon goût, de se demander à quels nouveaux défis elle va devoir faire face.

Z.P.G. Zero population growth (Michael Campus, 1972) se passe dans un futur proche : l’air est irrespirable, les animaux ont disparu, il est strictement interdit à toute une génération d’avoir des enfants. Des drones patrouillent pour surveiller, filmer, prendre des commandes et diffuser des annonces publicitaires. Chez soi, chacun peut contacter un « telescreen » (le même nom que dans 1984), un service en ligne qui, lui aussi, se révèle capable d’espionner.

Pour moi, le premier défi auquel devront faire face ceux qui sont aujourd’hui de jeunes adultes, et plus encore ceux qui les suivront, c’est l’écologie. Ce n’est pas un défi stimulant, une conquête enthousiasmante, c’est avant tout un péril mortel imminent6 qu’il faut esquiver. Il faudra gérer un avenir sombre, gérer un déclin, gérer le changement radical de nos habitudes. Notre modèle de consommation n’est plus soutenable, on le sait depuis un certain temps, mais les effets néfastes de notre fonctionnement risquent de devenir très rapidement cruellement tangibles, autant directement (épuisement des sols, des mers, qualité de l’atmosphère, gestion des déchets nucléaires voire du prochain Fukushima,…) qu’indirectement (guerres liées au contrôle des ressources, exode des personnes vivant dans les régions où les records de chaleur sont de plus en plus élevés). Ce sont ceux qui sont jeunes aujourd’hui qui vont devoir (et peut-être pouvoir, puisqu’ils sont jeunes) s’adapter au monde que notre génération et les précédentes ont si imprudemment construit (ou, si l’on préfère, détruit).

Bon ben les jeunes, bonne chance, hein !
Image issue du film La route (John Hillcoat, 2009, d’après le roman de Cormac McCarthy)

Mais il existe d’autres grands défis actuels, en apparence moins tragiques et moins urgents que l’écologie (mais qui peuvent finir par s’y avérer liés ou en tout cas, peuvent aider ou non à chercher des solutions) ce sont ceux qui touchent au « numérique », telle la question de la durée de vie des objets électronique, telle la question de la voracité de ces objets en termes ressources (matériaux, terres rares, énergie) que ce soit pour leur fabrication ou leur utilisation. Il y a aussi des questions de confidentialité et de sécurité, avec les objets « intelligents » qui seront de plus en plus suspects de se montrer intrusifs et autonomes, entre autres. Il y a aussi le problème posé par des produits tels que le réseau social Facebook, qui tendent à confisquer le web, à tirer la toile à eux, avec notre complicité à tous, et qui creusent un véritable fossé entre ceux qui sont « dedans », plus ou moins volontairement soumis à sa règle, et ceux qui sont « dehors », libres mais solitaires, tout comme, bien entendu, le téléphone mobile, que certains aimeraient à présent voir remplacer la carte bancaire mais dont tout le monde n’est pas équipé !

Dans un dossier de 1972 sur l’Informatique, le journal Le Monde estimait le parc informatique mondial à 140 000 ordinateurs, et projetait que le chiffre doublerait en 1975. J’avais trois ans. Dix ans plus tard, j’achetais mon premier ordinateur, un Sinclair ZX81, modèle dont il s’est écoulé plus d’1,5 millions de pièces. Bien entendu, il ne s’agit pas du même genre d’ordinateurs (et bien sûr pas du même ordre de prix), mais on mesure le chemin parcouru en termes de diffusion des nouvelles technologies. Aujourd’hui, le moindre smartphone (plus d’un milliard d’unités vendues par an) est des dizaines de milliers de fois plus puissant que ne l’était mon premier ordinateur.

Enfin, un autre défi qui là encore nous touche tous se pose pour l’avenir : l’extension constante de la mémoire numérique, et la manière dont celle-ci pèse sur la connaissance en général : partir en quête d’informations hors d’Internet semble devenu inutile tant le réseau contient de données.
Je vois trois périls ici : le premier, c’est la fragilité de ces données, puisqu’il suffira d’un orage solaire comparable à celui de 1859 pour que tout ce qui a été stocké sur des supports magnétiques tels que les disques durs de nos ordinateurs disparaisse complètement.

Le second danger, c’est que l’on en vienne à délaisser les documents qui ne se trouvent pas en ligne. Bien entendu, il existera toujours des archivistes et des bibliothécaires pour aller aux sources documentaires, mais je constate chez beaucoup d’étudiants (et sans doute pas qu’eux — du reste je m’y prends moi-même très souvent) une tendance à se contenter des documents disponibles sur Internet. Et c’est compréhensible, il faudrait mille vies pour épuiser cette documentation ! Il n’en reste pas moins que tout ne se trouve pas sur Internet, et que les mêmes recherches ont tendance à aboutir aux mêmes résultats, d’autant qu’on ne trouve souvent que ce que l’on cherche, et que l’on ne cherche que ce que l’on connaît déjà.

Quintet (Robert Altman, 1979). Dans un futur post-apocalyptique, Paul Newman cherche à localiser son frère dans une ville en ruines grâce à un annuaire étrange.

Il m’arrive souvent de lire des mémoires de Master de qualité différente, encadrés par des enseignants différents et écrits par des étudiants différents, qui n’en ont pas moins un petit air de familiarité puisque les artistes, les œuvres et les concepts cités sont les mêmes, souvent dans le même ordre. Il est étonnant que l’atomisation des médias de masse du XXe siècle, qui fait que nous ne sommes plus synchronisés aux mêmes flux d’informations et de contenus culturels (finie l’époque où toute la cour de récréation avait vu le même film sur l’unique chaîne) n’étende pas pour autant de manière radicale la variété des idées et des références culturelles.

Ce qui nous amène à un troisième péril, ou plutôt à un troisième défi, celui de la sélection : il ne s’agit plus d’aller en quête d’informations, les informations sont massivement disponibles, mais de trouver le moyen de filtrer celles auxquelles on peut accéder. Les moteurs de recherche et leurs critères de sélection (choix politiques, industriels, profilage de l’utilisateur, compréhension du langage naturel, interprétation des images, etc.) pèseront lourd, tout comme la qualité du jugement de ceux qui accéderont aux données. Mais je m’égare un peu, ces questions sont loin de ne concerner que la seule génération des Digital natives, elles nous concernent déjà tous.

Dans l’excellent Rollerball (Norman Jewison, 1975), les bibliothèques ont été vidées de leurs livres et toute le savoir du monde est stocké dans « Zero », un ordinateur qui, faute de visiteurs, semble souffrir de dépression (tout comme son gardien) et éprouve des pertes de mémoire.

Si j’avais été adapté à ce format d’émission — un talk-show d’antenne nationale où l’on est censé répondre avec assurance —, j’aurais sans doute pu dire des choses. Dire que si, effectivement, les vingt-trentenaires d’aujourd’hui rêvent de métiers qui les passionnent et privilégient la qualité de vie personnelle au succès dans la vie professionnelle, je constate qu’une grande part d’entre eux se résigne à exercer des métiers sans intérêt, mais, me semble-t-il, qu’ils le font de manière lucide, sans tenter de se faire croire que la passion de toute leur vie a toujours été de devenir chef d’équipe dans une entreprise bidon, soumis à une hiérarchie absurde : ils le font, c’est tout, parce qu’il faut bien vivre, mais ils ne se sentent pas nécessairement le devoir d’être fidèles ni enthousiastes à des employeurs qui ne les embauchent, au minimum légal, que tant qu’ils ne trouvent pas le moyen de les remplacer par une machine ou un renoncement qualitatif. On dit que les jeunes gens de la génération Y montrent peu d’enthousiasme à chercher des emplois, mais comment peut-on le leur reprocher dans le contexte actuel ?

C’est tombé un peu comme un cheveu sur la soupe, mais j’ai parlé du tatouage. La question m’interpelle car je remarque qu’en une dizaine d’années cette pratique s’est très largement diffusée, jusqu’à devenir une norme ou presque (peut-être subis-je un biais lié au type de jeunes gens que je fréquente — de futurs artistes —  mais je sais qu’ils sont loin d’être seuls concernés), au moins autant pour les filles que pour les garçons. Sur le coup, pendant l’émission, je n’ai pas réussi à formuler ce en quoi cela me semble intéressant, mais voici un début d’analyse : marquer son propre corps, se donner le droit de le modifier, c’est revendiquer d’en être le propriétaire. L’Église catholique a longtemps fermement condamné cette pratique ancestrale : l’apparence de l’homme ne lui appartient pas, puisqu’il est à l’image de Dieu… J’ai l’intuition qu’il y a quelque chose de vraiment signifiant, qui dépasse les enjeux cosmétiques, dans cette diffusion de la pratique du tatouage.

Extrait de Le Tatouage, par Jérôme Pierrat et Alfred, dans la Petite Bédéthèque des Savoirs aux éditions du Lombard.

Mais bon, ce n’est pas le genre de question qui était prévue par l’animateur, lequel a achevé de me déstabiliser dès le milieu de l’heure d’émission en me demandant comme si j’avais quelque chose à en dire si les Millennials étaient « volages », c’est à dire s’il était difficile pour les marques de les fidéliser. Ce genre de problématique est tout de même terriblement éloignée de mes propres préoccupations, car non seulement je n’en sais rien mais en plus je n’ai aucune envie particulière de me mettre à la place des marques de vêtements et de sodas.
J’ai l’impression que la conclusion à laquelle il était prévu que nous aboutissions au terme de l’émission était plus ou moins celle-ci : les jeunes adultes actuels sont moins impatients d’accéder à la propriété foncière (passionnant) ; ils sont moins à cheval sur les acquis sociaux (ça va en arranger) et la hiérarchie (ah non, pas sûr) ; ils privilégient les services low-cost et les achats discount (comme s’ils avaient le choix) ; ils ont envie de faire des métiers qui les passionnent (ils ont bien raison) ; ils acceptent les factures dématérialisées ; ils fréquentent des agences de rencontre en ligne ; ils sont surdoués avec les ordinateurs. Et au chapitre des critiques, ils ont peut-être un peu trop le nez sur leur portable et il leur arrive d’être un peu narcissiques.

Images de obtenues en cherchant « Millennials » sur le site d’une banque d’images discount.

Ce portrait de la jeunesse présente n’est pas forcément faux mais pas forcément juste non plus et a pour moi l’authenticité et la vérité d’une série de photos de banque d’image. Nombre des choix de société mentionnés ressemblent plus à de la résignation — quand on est précaire et mal payé, on cherche plus à vivre en collocation qu’à acquérir un pavillon à crédit, et entre deux billets d’avion pour un même trajet, on cherche le moins cher, ça tombe sous le sens —, et il est en tout cas politiquement orienté. Cette analyse me semble avant tout chercher (inconsciemment ou non) à prescrire aux jeunes (et à ceux qui veulent le rester) un comportement en termes de consumérisme et d’appréhension du monde du travail. Sur la fiche Wikipédia qui est consacrée à l’animateur de l’émission, je remarque qu’il est lui-même entrepreneur et très concerné par les questions de stratégie et d’études de marché. Il semble voir le low-cost comme l’avenir de l’économie et a écrit des livres aux titres tels que SNCF: un scandale français et EDF: les dessous du scandale, dont les reviews de lecteurs semblent indiquer qu’ils servent moins à donner des pistes pour améliorer constructivement nos services publics historiques qu’à planter les dernier clous de leur cercueil. Cela ne signifie pas que ces livres ne soient pas intéressants, il y a bel et bien un scandale de la SNCF, un scandale d’EDF, tout comme il y a un scandale de La Poste ou d’Areva… , L’animateur commencé l’heure d’émission en donnant la parole à un auditeur qui voulait lancer un coup de gueule pour s’indigner de la gestion par la SNCF de la monstrueuse panne de la Gare Montparnasse. Sur ce sujet comme sur d’autres, j’ai peur d’avoir une approche et des conclusions radicalement différentes de celles de l’animateur de l’émission.

Dans le film Logan’s run (Michael Anderson, 1976), Jessica 6 et Logan 5 vivent au XXIIIe siècle dans une cité fermée où la vie est limitée à trente ans : passé cet âge, les gens sont exécutés au cours d’une cérémonie pour (croient-ils) renaître. Parvenus à s’échapper, Logan et Jessica rencontrent pour la toute première fois un vieil homme qui vit au milieu de chats, de tableaux et de livres. Il peut leur raconter ce que ses propres parents lui ont dit de la vie avant la catastrophe. Ils retournent avec lui sous le dôme d’où ils viennent pour libérer les autres humains qui y sont emprisonnés sans avoir le droit de vieillir.

Et justement, parlant de politique, la génération Y, ou en tout cas les vingtennaires que j’ai comme étudiants en art depuis quelques années me semblent animés par un fort regain de politisation. Ils se sentent concernés par toutes sortes de revendications sociales : féminisme, genre, transsexualité, queer, polyamour, anti-racisme, végétarisme, véganisme, anti-spécisme, body-positivisme, etc. Des sujets à la fois altruistes — puisqu’il s’agit de défendre des catégories de personnes — et introspectifs — puisque souvent, la personne elle-même est concernée et lutte pour faire valoir ses aspiration à vivre libre selon ses choix, et sa volonté de refuser de se laisser façonner par les diktats qu’impose la société toute entière. J’ignore si les étudiants que j’avais il y a quinze ou vingt ans gardaient les combats de ce type pour eux ou s’ils se sentaient moins engagés (quoique se considérant bien entendu féministes, antiracistes, écologistes,…), mais de mon point de vue, c’est une nouveauté. L’intensité de cet engagement, comme la maîtrise du vocabulaire issu de la sociologie et se rapportant à ces thèmes, me semble quelque chose de neuf qui, pour le coup, fera sans doute émerger une société assez inédite : à ces jeunes, on ne promet rien de bien, on annonce un monde dévasté, des emplois sans intérêt et bien inférieurs à ce à quoi ils aspirent, alors ils revendiquent au moins le droit à choisir leur existence, à être eux-mêmes, à décider de la discipline qu’ils s’appliquent. Ce n’est là qu’une vague intuition, suscitée par la vision sans doute très parcellaire que j’ai de la jeune génération : peut-être que les étudiants en école de commerce ou en management, que je ne fréquente pas, réfléchissent bien différemment.

L’expérience a en tout cas été un peu frustrante, j’ai quitté le studio sans demander mon reste. On peut écouter l’émission ici — mais on n’est pas obligé de le faire, car même si je n’avais pas été là, ça n’aurait sans doute pas été une émission d’anthologie.

  1. En anglais, le Y se prononce « Why » (pourquoi), ce qui permet un jeu de mot et une extrapolation : la génération Y serait celle qui veut trouver un sens aux choses, qui n’accepte pas sans broncher le monde qu’ont défini les générations précédentes… Idée tentante, mais questionner l’ancien monde n’est-il pas le propre de toute jeune génération ? []
  2. Le billet s’était poursuivi avec une Interview dans Libération, où je m’étais montré un peu péremptoire et où j’avais osé altérer l’expression digital natives en digital naïves, ce qui avait eu beaucoup de succès auprès des gens de mon âge et au delà, mais m’avait valu des regards sombres de la part de mes étudiants de l’époque. Je m’étais montré un peu maladroit, quoi, et c’est peut-être pour réparer ça que j’ai accepté de participer à l’enregistrement de cette émission sur RMC. []
  3. Les gens de mon âge qui ont eu un ordinateur assez tôt — nous n’étions pas forcément si nombreux — étaient programmeurs par la force des choses : nos ordinateurs ne servaient qu’à programmer, on ne pouvait (au début en tout cas) acheter ni jeux ni autres logiciels, il fallait tout créer soi-même, ou en tout cas, il fallait recopier des dizaines de lignes de code trouvées dans des livres ou des revues spécialisées. []
  4. L’outil convivial, selon Ivan Illich, est un outil qui n’aliène pas ses utilisateurs et ne sert pas à restreindre leurs possibilités ni à installer un système de dépendance ou de domination. []
  5. J’étais notamment curieux de savoir si l’on avait des indicateurs relatifs aux taux de natalité et à l’aspiration à former des familles de cette génération, comparément à d’autres. []
  6. Rappelons-nous que le pire n’est jamais certain. On promettait à ma génération un avenir lugubre fait de chômage structurel et de crise permanente… On nous prédisait déjà un monde en déclin : nous quittions les « trente glorieuses » pour entrer dans les « trente piteuses », nous vivrions moins bien que nos parents. Même si les prédictions se sont avérées, la situation telle qu’on peut la ressentir est un peu différente et les priorités ont changé. Autre métiers, autres standards d’existence, chute du mur de Berlin, disparition de menaces, apparition de nouvelles menaces, bouleversement global par les télécommunications et la circulation des biens… Comme toujours, les choses ne se passent pas où on les attend. Sans tomber dans l’optimisme du statisticien Hans Rosling, on peut constater que, malgré la morosité et le pessimisme français, malgré les problèmes écologiques qui en découlent, le bien-être mondial progresse… []

André Lafargue (1917-2017)

juillet 18th, 2017 Posted in Non classé | 3 Comments »

Voilà, André Lafargue est mort. Pendant son sommeil, la nuit du 17 au 18 juillet, à l’âge de cent ans et quinze ou seize jours, au terme d’une vie riche et presque romanesque.

Voilà comment sa mère, dans ses mémoires, se rappelle de sa naissance :
(la langue est un peu étrange car elle était britannique)

Nous nous installâmes dans un petit appartement Rue du Hameau et là naquit notre petit André qui fut très pressé pour faire son entrée dans le monde. Nous avions pris toutes les dispositions pour expédier Claude [son frère] au bord de la mer avec notre bonne très sérieuse et expérimentée mais le jour même prévu pour leur départ je donnai signe d’un accouchement, un mois d’avance sur le programme. Lorsque l’on me présenta l’enfant je ne le trouvai point beau, vieillot avec un menton peu apparent. Heureusement chez les nouveaux-nés les transformations se font très rapidement et devant l’œuvre accomplie se manifesta l’admiration des parents. Il faut vous signaler que notre 5ème étage se trouvait dans l’axe de la Grosse Bertha, un gros canon placé à une centaine de kilomètres de Paris, insoupçonné de tous -. La guerre est toujours riche en innovations. Notre brave concierge carillonnait à notre porte dès que les sirènes donnaient l’alerte, en pure perte, car notre décision fut prise. Mieux valut rester tous les quatre réunis que descendre dans les caves au risque de prendre du mal. « Advienne qui pourra » fut notre devise. La guerre a ceci de particulier: elle aiguise l’esprit de l’homme et le rend fertile, en inventions pour tuer et après guerre c’est le retour aux réjouissances dont on fut privé depuis 4 longues années. En attendant le retour à la paix nous pûmes suivre le développement de nos fils.

Cependant nous avons connu des jours d’angoisse à leur sujet. Claude contracta une scarlatine compliquée d’une pneumonie et voilà que notre Benjamin entra en même temps dans un état somnolent refusant toute nourriture. Bien entendu nous eûmes recours à la faculté. Deux pontifes furent appelés en consultation qui ne nous donnèrent que des hypothèses peu réjouissantes. Craintivement je suggérai une scarlatine ayant aperçu une furtive éruption de rougeurs. Cette suggestion fut repoussée dédaigneusement. Sa langue ne fut pas caractéristique de cette maladie. Le temps passa, nous plongeant dans les pires craintes puis un beau jour l’enfant s’agita en réclamant sa bouillie. A partir de ce moment tout rentra dans l’ordre sans que nous sachions le fin mot de cette mystérieuse maladie.

Pour moi, André a longtemps été une légende familiale plus qu’un grand-père : un homme que nous ne voyions guère qu’une fois l’an, mais dont nous entendions parler. Il avait fait la guerre, il avait été résistant, il avait été déporté, il en était revenu, il ne voulait pas en parler. On peut lire un peu sur sa vie dans cet article publié récemment par son journal, Le Parisien.
Critique de cinéma et de théâtre, il nous envoyait des places pour des avant-premières de films, pour des représentations de cirque, pour des pièces de théâtre. Et chaque fois que nous nous présentions à l’accueil, on nous traitait comme des personnes de la plus grande importance, et le directeur du lieu venait souvent nous accueillir en personne : « Ah ! Votre grand-père ! Votre grand-père ! Quel homme ! ». Tout Paris connaissait André mieux que nous, qui débarquions de notre banlieue avec l’impression d’être des cousins de province un peu hébétés, étourdis par les lumières de la ville et à la poursuite d’un élégant courant d’air.
Je ne connais pas le détail ni la chronologie des faits, mais André avait quitté son épouse, ma grand-mère Ameyna, qui m’a semblé attendre son retour jusqu’à sa mort, à la fin des années 1980. C’est après que nous avons commencé à nous voir un peu plus. À peine plus, mais suffisamment pour nous connaître un peu mieux. Il vivait depuis des décennies avec une autre femme, avec qui il s’est finalement marié.

Il y a une quinzaine d’années, je lui ai demandé s’il accepterait que je l’interviewe. Je voulais planter une caméra en face de lui pour l’interroger sur la naissance de la résistance, dont il aimait parler, puis sur ses années de journaliste mondain — il avait des histoires à raconter avec Michèle Morgan, Bourvil, Fernandel, Audrey Hepburn, Alain Saint-Ogan, Otto Preminger. Plus encore, j’aurais voulu connaître mieux sa jeunesse, sa vie avant-guerre. Je lui ai demandé, donc, et il m’a répondu : « je ne vais pas refuser à mon petit-fils ce que j’ai accepté pour la chaîne Histoire ». Et ça m’a suffi, je n’ai jamais mis mon projet à exécution. Je sais que ma petite sœur l’a enregistré, mais j’ignore le contenu de leurs échanges.

Un tout petit homme aux yeux malicieux, qui pouvait faire des blagues sur son âge presque jusqu’à sa mort, et qui était d’une grande élégance à tout point de vue. Il se rendait chaque jour à la rédaction du Parisien, où il avait toujours son bureau bien que retraité depuis trente ans : il faisait partie des murs, et je pense que ses collègues constituaient sa vraie famille.