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La nuit des enfants rois

décembre 12th, 2009 Posted in Non classé

enfants_roisLa Nuit des enfants rois est sorti en 1981. Je connaissais de ce best-seller que son titre et le fait qu’un ordinateur « pensant » y jouait un rôle important.
L’auteur, Bernard Lenteric, est mort au printemps dernier des suites de la maladie de Charcot — neuropathie dégénérative qui affecte le physicien Stephen Hawkins et dont est mort l’historien de l’art Daniel Arasse.

Le récit se déroule aux États-unis. Jimbo Farrar, géant (il mesure plus de deux mètres) doux-rêveur et informaticien de premier plan — il surclasse, nous dit-on, Charles Babbage, Claude Shannon, Norbert Wiener et John Backus1 —, s’occupe pour le compte d’une grosse société, Killian, d’un ordinateur géant, qu’il a rebaptisé Fozzy et qu’il a modifié afin, entre autres, de pouvoir tenir des conversations à haute voix. Fozzy est un ordinateur d’une puissance et d’une complexité incomparables. Il est notamment affecté à une expérience d’identification d’enfants aux capacités intellectuelles supérieures. Sur la totalité du territoire américain, des enfants de 4 à 6 ans sont amenés dans des lieux (banques, universités,…) où se trouvent des terminaux informatiques :

Un clavier par gosse avec un écran cathodique de contrôle […] ils avaient le droit de faire tout ce qui leur passait par la tête. Après leur avoir expliqué comment, en tapotant sur le clavier, ils pouvaient faire apparaître des trucs sur l’écran. On avait imaginé que, s’il se trouvait un ou plusieurs génies parmi eux, ce serait un bon moyen de les repérer.

En 1981, alors que l’ordinateur personnel s’apprête à exister auprès du grand public, ce motif de l’ordinateur qui révèle le génie n’est pas rare et rencontrera un grand succès tout au long des années 1980. Le principe est ici porté à une échelle industrielle. Tout cela m’a rappelé le Centre Mondial de l’Informatique créé (en 1981 précisément), par Jean-Jacques Servan-Schreiber et dirigé par  Nicholas Negroponte (directeur du Medialab du MIT). Au rez-de-chaussée de ce lieu, situé dans un bel immeuble de l’avenue Matignon, on pouvait voir depuis la rue des enfants, parfois très jeunes, dessiner sur des écrans d’ordinateur à l’aide du langage Logo dont l’inventeur, Seymour Papert, était d’ailleurs employé par le Centre mondial de l’informatique.

L’opération de recherche de génies de la fondation Killian n’a que peu de résultat : « Quelques uns firent apparaître avec enthousiasme des ronds et des carrés. Un autre dessina même un triangle. Le triomphe ! On se congratula : on avait découvert un génie, un vrai. Mais on découvrit rapidement que le prétendu génie souffrait d’un défaut de vision ». Pourtant, Jimbo et Fozzy finissent par localiser sept enfants, disséminés dans le pays, qui ont créé des dessins apparemment dénués de sens mais qui, si on les superpose, forment de manière très lisible la phrase « Where are you ? ». Cette question posée simultanément par des enfants qui ne se connaissent pas rappelle furieusement le Village des damnés (1960).
Cet unique élément fantastique, ou plutôt inexplicable de manière rationnelle, est le véritable point de départ du roman : Jimbo Farrar, ancien enfant précoce lui-même, s’identifie à ces sept enfants auxquels il rend année après année des visites muettes, qu’il tente de protéger et parvient à réunir. Dégoûtés par le monde et par leur sentiment de solitude, brutalisés par des voyous, ces sept génies s’engageront, une fois adolescents, dans la voie de la vengeance la plus sordide. Ils commenceront par échafauder des escroqueries bancaires puis assassineront diverses personnes, et tout ceci sans se faire prendre (les escroqueries sont invisibles et les meurtres maquillés en suicides ou en accidents) sans jamais bouger, ou presque, du bâtiment du campus de Harvard où on les a réunisparmi quelques autres enfants précoces. Jimbo Farrar est le seul à savoir que « les sept » existent, le seul à comprendre ce qu’ils font et pourquoi ils le font. De leur côté, « les sept » conservent une sorte de tendresse pour Jimbo, qu’ils rechignent à assassiner bien qu’il constitue une menace pour leurs activités.
L’informaticien de génie passera-t-il dans le camp de ces adolescents meurtriers auxquels il s’identifie ou est-ce que ce sont les adolescents qui finiront par acquérir un peu de maturité et par faire taire leur colère et apaiser leur soif de meurtres ? Suspense ! (je n’en dis pas plus).

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Le rapport entre capacités intellectuelles extraordinaires et goût pour le crime gratuit est un lieu commun qui me semble typique du XXe siècle (de Fantômas à Hannibal Lecter en passant par les ennemis de James Bond) dont il serait intéressant d’évaluer la récurrence et d’observer l’évolution. On peut se demander quel message véhicule ce poncif : doit-on y voir un rapport avec le pêché de connaissance qui est à l’origine de la perte de l’innocence des hommes dans la Bible ? De nombreux mythes associent fascination et crainte à l’égard de l’intelligence précoce. Plus pragmatiquement, est-ce que ce thème veut signifier que l’abstraction (mathématique) éloigne de l’empathie ? (encore faudrait-il prouver de quelle manière l’abstraction est liée à l’intelligence). L’idée que le génie puisse être mis au service d’une anti-humanité a aussi rencontré un succès inimaginable avec la vogue médiatique, au cours des années 1990 notamment, des personnages de tueurs en série, dont on a laissé penser que leur aptitude à faire le mal était proportionnelle à leurs capacités intellectuelles.
L’intelligence serait donc une valeur suspecte ? Pourtant, si nombre d’enfants anormalement intelligents du monde réel ont connu une destinée atypique, éprouvant parfois des problèmes plus ou moins handicapants de sociabilité, je n’arrive pas à me rappeler d’exemples de tels « enfants prodiges » qui aient connu un destin meurtrier. Au contraire, les William James Sidis, Norbert Wiener ou autres Paul Erdös, qui ont démontré des théorèmes avant l’âge où on apprend à écrire, sont tous devenus des humanistes convaincus, généralement opposés aux concepts de frontières et de nations, obsédés par des idées pacifistes, comme si le fait d’avoir eu tant de mal à être normaux les avait anormalement amenés à aimer le monde entier2.

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Ce qui semble effrayer l’auteur c’est l’idée qu’une intelligence quasi-surnaturelle puisse se trouver mise au service des passions violentes d’un âge de tensions et de révolte, l’adolescence. Dans un développement que je trouve pour ma part un peu vaseux, un personnage d’historien du livre rappelle l’utilisation que certaines dictatures sanglantes ont fait des enfants, trop auto-centrés pour comprendre toute la portée de leurs actions.

Un autre aspect qui m’intéresse dans ce roman est celui de l’ordinateur confident. Fozzy est en effet un ordinateur doué pour la conversation, mais il ne dispose pas d’une capacité à décider de grand chose pour lui-même et s’il dit fréquemment à son créateur des choses telles que « Je t’aime vachement, mec », on perçoit bien qu’il le fait avec tout le détachement dont fait preuve n’importe quelle machine. Son humour a été programmé, sa manière de changer de voix (de prendre des voix d’acteurs de cinéma notamment) en fonction de son propos l’a aussi été.
Jimbo Farrar ne s’est donc pas construit un ami, mais juste quelque chose qui se contente d’y ressembler suffisamment pour l’écouter.
On notera que, à l’aide de son ordinateur, Jimbo utilise son temps libre à concevoir et à faire fonctionner un circuit de trains électriques, activité qui m’a toujours semblé avoir un rapport avec la programmation informatique.

enfants_rois_film

Le roman se laisse lire avec un certain plaisir mais peine tout de même à étonner le lecteur. Sur l’édition de poche de 1981, on pouvait lire l’annonce de la sortie imminente d’une adaptation cinématographique du livre, projet extrêmement logique pour ce récit à la façon de Stephen King. Ce n’est pourtant qu’avec trente ans de retard qu’une telle adaptation verra le jour, dans une version qui promet d’être visuellement très novatrice. On pouvait lire une longue interview des auteurs du film (qui sera aussi un jeu vidéo et un comic-book) dans Amusement numéro 5 (septembre 2009).

(Note : Les photographies d’adolescents utilisées plus haut comme illustrations sont extraites de la vidéo « Le Cercle », par Éléonore Saintagnan. Elles n’ont aucun rapport avec le roman mais m’ont tout de même rappelé une scène précise du livre).

  1. Les trois précédents sont bien connus je pense. Backus est quant à lui l’initiateur d’une programmation de haut niveau, c’est à dire compréhensible par des humains, avec le langage Fortran. []
  2. On m’objectera Bonaparte, Ceaucescu, Kim Jong Il, etc., mais ce serait confondre ces personnes avec la légende qu’ils se sont construite : aucun n’a mérité la médaille Fields. []
  1. 9 Responses to “La nuit des enfants rois”

  2. By Wood on Déc 12, 2009

    …Sans compter que les tueurs en série sont souvent d’une intelligence très moyenne. S’il est difficile de les coincer c’est qu’à le différence des meurtriers « ordinaires », ils n’ont aucun lien avec leurs victimes.

  3. By Kfadelk on Déc 12, 2009

    Bon sang, j’ai lu et adoré ce livre quand j’avais à peu près 14 ans, mais je l’avais complètement oublié depuis…
    Hop, sur la liste de noël !
    J’ai peu de chance de retrouver le bonheur que j’ai eu à lire ce livre, mais un peu de nostalgie ne peut pas faire de mal :)
    D.A.R.Y.L m’a fait le même effet il n’y a pas très longtemps : un film que j’ai vu et revu étant enfant, mais que je n’apprécie maintenant que grâce à une sorte d’a priori ultra positif.

  4. By david t on Déc 12, 2009

    l’idée de dénicher des enfants intelligents via des postes informatiques est assez amusante, quand même.

    c’est un peu le précurseur de ce lieu commun souvent entendu aujourd’hui: «on met un ordinateur dans les mains d’un enfant et tout de suite il/elle sait comment ça marche.»

  5. By Jean-no on Déc 12, 2009

    @Wood : oui, le cliché des tueurs en série « plus intelligents que la moyenne » est über-douteux et basé sur une mauvaise interprétation des faits.

    @david : je n’arrive pas à savoir à quel degré le livre est précurseur sur ce point, je ne l’ai pas lu à l’époque. Il est plein d’idées amusantes, mais s’il avait été écrit par Stephen King, avec une gestion du suspense et de l’effroi, ça aurait sans doute été ultra-prenant.

  6. By Jeanne on Déc 13, 2009

    J’ai de très bons souvenirs de lectures des livres de Lenteric. Merci pour cette info, je vais me replonger dedans en attendant le film..

  7. By Anais on Mar 14, 2013

    J’ai 5 questions a te poser sur ce livre, répond moi vite stp ;)
    -Quelle est la particularité physique de Jumbo ?
    -Quel est le surnom donné par les 7 à Jumbo ?
    -Qu’organisent Martha et Mélanie le 17 mai 1981 ?
    -Où décident de se retrouver les 7 après la cérémonie ?
    -Quels est le points communs a Jumbo avec les 7 ?

  8. By Jean-no on Mar 14, 2013

    @Anais : bonne nouvelle, les réponses à ces questions se trouvent toutes dans le roman : il suffit de le lire !

  9. By Ïvie on Mai 5, 2013

    quel est le thème de ce roman svp ?

  10. By Jean-no on Mai 5, 2013

    @livie : lisez-le, il n’est pas très long. Et au pire, lisez au moins l’article…

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