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Face aux feux du soleil

novembre 18th, 2009 Posted in Interactivité, Lecture

asimov_feux_du_soleilFace aux feux du soleil (The Naked Sun, 1957) s’inscrit dans la série des histoires de robots d’Isaac Asimov.
Le prétexte est typique de l’auteur : l’inspecteur Elijah Baley et le robot humanoïde Daneel R. Olivaw1 partent sur la planète Solaria où, selon toutes les apparences, le premier meurtre commis depuis deux cent ans ne peut avoir été perpétré qu’avec l’aide d’un robot. Or la chose est impossible puisque les cerveaux « positroniques » des robots interdisent à ces derniers de ne pas respecter les trois lois énoncées par Asimov :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.
  2. Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.
  3. Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la seconde loi.

L’enquête consistera à découvrir la faille logique, la séquence d’évènements ou la raison supérieure qui ont permis que le crime soit commis malgré les lois de la robotique2 ou même à cause d’elles.
Je vais me retenir de raconter le livre car ce n’est pas tant la trame (une enquête savoureuse à la logique stimulante et à la mécanique familière aux lecteurs des récits de robots d’Asimov) qui m’intéresse, mais bien l’univers décrit : la planète Solaria.
Il n’y a pas de forces de police sur Solaria, et c’est ce qui a motivé les autorités de cette planète à faire appel à d’autres mondes pour les aider à résoudre leur problème. Les terriens et les auroriens ont, pour des raisons différentes, besoin de se documenter sociologiquement sur la vie des habitants de la très secrète Solaria. La Terre, au moment où se déroule le récit, est une planète surpeuplée et grouillante dont les habitants vivent confinés sous des dômes climatisés et éclairés artificiellement. Pour un terrien de ce futur éloigné (cela se passe dans trois mille ans environ), voir la lumière du jour ou respirer le grand air constituent une perspective insupportable, névrotiquement angoissante. Confinés sur leur planète écologiquement sinistrée et dépendants du commerce avec d’autres planètes, les terriens n’ont pas le droit de se rendre sur leurs anciennes colonies, les mondes extérieurs. De leur côté, les habitants d’Aurora sont les « spaciens » les plus puissants et les plus nombreux de la galaxie.
La planète Solaria est bien différente. Un programme de contrôle des naissances extrêmement strict y limite le nombre d’habitants à vingt mille individus dont chacun jouit d’un domaine de 4000 kilomètres carrés, ce qui correspond à quarante fois Paris. Pour exploiter un territoire aussi vaste, chaque propriété est peuplée d’environ dix mille robots : ouvriers d’usines robotiques, ouvriers agricoles, robots d’exploitation minière et domestiques divers et variés.

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Les habitants de Solaria ne se rencontrent jamais et leurs rapports se font exclusivement par le biais des télécommunications. Le principe d’une société de la communication où les rencontres physiques sont rarissimes avait déjà été imaginé par Didier de Chousy dans son roman Ignis, en 1880, mais le trait est encore plus accentué ici. L’historien de l’informatique et théoricien de la communication Philippe Breton consacre quelques pages à The Naked Sun dans son livre L’utopie de la communication3. En s’appuyant sur la société solarienne telle qu’Asimov l’expose, qui lui semble très pertinente pour évoquer l’évolution de notre société actuelle autant que l’utopie cybernétique de Norbert Wiener, il résume : « Les êtres, dans une société de communication, sont faiblement rencontrants et fortement communicants ». Reprochant à demi-mot son optimisme à Asimov, Philippe Breton l’oppose à Philip K. Dick, qui, pour décrire toute évolution technologique, se penchait avant tout sur les désastres sociologiques qui en découleraient.
Je ne pense pas pour ma part qu’Asimov ait une approche si positive. En effet, si Solaria est bien une société où l’espérance de vie est de trois cent ans et où la prospérité et la sécurité sont totales, c’est aussi un monde d’éloignement et d’égoïsme où la promiscuité constitue le tabou ultime et où les rapports exclusivement intellectuels et visuels qu’entretiennent les gens entre eux s’avèrent insatisfaisants. Les enfants sont pris en charge par des robots depuis le stade de l’embryon, les époux, dont les unions sont décidées en fonction de leur complémentarité génétique, ne se fréquentent que pour accomplir un devoir conjugal imposé qui les dégoûte au plus haut point. Fiers de leur « perfection » génétique, les habitants de Solaria n’en ont pas moins une santé plus fragile que leur belle constitution physique le laisse croire, car leur environnement aseptisé rend risqué pour eux tout contact avec les germes qu’un terrien comme Baley porte avec lui sans en souffrir4. L’oisiveté des solariens n’est par ailleurs pas très fertile et Elijah Baley remarque le manque d’imagination ou de culture des uns et des autres. Un médecin n’a par exemple pas l’idée de vérifier la nature d’une substance empoisonnée, l’adjoint au responsable de la sécurité de Solaria trouve l’enquête policière inutile car il pense savoir qui est coupable et l’unique sociologue de la planète ne connaît rien aux mathématiques et a une culture historique extrêmement faible. Asimov décrit une société qui, certes, ne manque matériellement de rien, mais qui s’avère sans objet, abêtie, morne, et dont les habitants ne sont liés les uns aux autres que par un certain sentiment d’indifférence. Pour finir, il démontre même que cette société est bien plus fragile qu’on ne peut le penser. Il ne s’agit donc pas d’une évolution souhaitable des sociétés humaines.

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Les dispositifs de visioconférence décrits sont assez intéressants : les interlocuteurs vivent l’illusion parfaite d’être ensemble, si ce n’est que les décors ne se raccordent pas ou que l’image tridimensionnelle peut être mobile. Asimov décrit par exemple ce qui se passe lors d’une conversation en téléprésence dont un des correspondants est en mouvement :

La mise au point restait fixée sur Leebig si bien que la silhouette ne bougea pas du centre du bloc tridimentionnel, même en marchant. Mais la pièce, derrière lui, semblait se déplacer à reculons avec de légers mouvements de haut en bas et de bas en haut, réglés sur le roboticien.

Un détail amusant, pour nous qui débattons beaucoup de la question de l’exposition de soi sur Internet, est que les habitants de Solaria, s’ils sont incapables d’avoir des contacts physiques, n’ont en revanche aucune forme de pudeur et il n’est pas rare qu’ils se fréquentent par visioconférence en étant totalement nus. Cela étonne et embarrasse Baley à qui il est plusieurs fois dit que la nudité n’a rien de problématique puisqu’il ne s’agit que d’images.

Asimov décrit par ailleurs les créations artistiques d’un des protagonistes de son récit, Gladïa Delmarre. Il s’agit de sculptures immatérielles abstraites en « plasto-color », dont la vision étonne énormément le terrien Elijah Baley :

Il pivota lentement sur lui-même, essayant de comprendre ce que ses yeux voyaient, car ce n’étaient que purs jeux de lumière, sans objet matériel. Les émanations lumineuses reposaient sur de vastes socles. C’était de la géométrie animée, des « mobiles » faits de lignes et de courbes de couleurs pures, se fondant en un tout bariolé, mais conservant cependant des identités distinctes. Il n’y avait pas la plus vague ressemblance entre deux spécimens.

J’ignore si Isaac Asimov avait eu vent des sculptures de Nicolas Schöffer, des travaux de de Frank Malina, György Kepes  et autres, qui sont strictement contemporains du roman (1957), ou s’il a extrapolé les créations cinétiques de Duchamp ou de Calder, mais cette description d’un art immatériel, abstrait et géométrique me semble vraiment intéressante. En tout cas, Asimov connaissait l’actualité de la cybernétique, dont se réclamait Nicolas Schöffer. La science de la psycho-histoire, qui est au centre de la fresque de l’histoire future d’Asimov, semble être une application directe des lois de la thermodynamique ou des travaux de Norbert Wiener (proche de John Campbell, qui dirigeait la revue Astounding où Asimov était publié) à la prospective socio-historique.

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À la fin du roman, on comprend que l’art abstrait de Gladïa tient dans le récit le rôle de symptôme d’une société qui a perdu son « humanité ». Même si Asimov tente de se rattraper en expliquant qu’il existe aussi un art abstrait sur terre mais que l’art ne s’y limite pas à l’abstraction contrairement à ce qui se passe sur Solaria, l’amalgame entre art abstrait et refus de l’humain n’en reste pas moins un peu réactionnaire et, bien entendu, passablement ignorant de l’histoire de l’art où la figuration est plutôt rare dès que l’on ne se focalise plus sur l’Europe du second millénaire de notre ère.

  1. Baley l’enquêteur terrien et Olivaw le robot venu de la planète Aurora sont des personnages récurrents de l’univers d’Asimov. Leur destin a finalement été rattaché à la série Fondation par deux récits tardifs, Les robots de l’aube et Les robots et l’empire. []
  2. Le terme « robotique » a été inventé par Isaac Asimov. []
  3. Breton, Philippe, L’utopie de la communication, 1997, pp.114-116. []
  4. Situation qui évoque tout autant la princesse au petit pois de Hans Christian Andersen que la conclusion évolutionniste de la Guerre des Mondes de H.G.Wells.  []
  1. 2 Responses to “Face aux feux du soleil”

  2. By Stéphane Deschamps on Nov 20, 2009

    … ça n’a presque rien à voir mais j’adore le paquet de couvertures qu’a réalisé Philippe Caza pour J’ai Lu.

  3. By Jean-no on Nov 20, 2009

    Pareil. Je n’ai jamais été un mordu de ses bandes dessinées mais comme illustrateur J’ai Lu, c’est une époque. Mais j’aimais encore plus la période précédente, celle du regretté Tibor Csernus.

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