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Les machines incertaines

juillet 2nd, 2009 Posted in Bande dessinée

Les machines incertainesEn feuilletant une réédition récente des aventures de l’hôtesse de l’air Natacha, je suis tombé avec surprise sur une page des Machines Incertaines qui mentionnait Babbage1, Wiener2 ou encore Von Neumann3. Je dois avouer que j’ai été extrèmement surpris, car si j’ai lu et relu ce récit à l’époque où il a été publié, j’étais un peu passé à côté de son rapport à l’informatique.
Pourtant, au tout début des années 1980, alors même que l’ordinateur personnel était loin d’être répandu en France ou en Belgique, l’informatique était un sujet très présent dans le journal de Spirou. J’aurai l’occasion d’en reparler — je me replonge en ce moment avec délectation dans mes reliures d’époque.

Natacha

Quelques mots sur Natacha. Apparue dans Spirou au début de l’année 1970, cette héroïne de papier est une hôtesse de l’air sexy à qui il arrive diverses aventures, souvent en rapport avec son métier. Les lois françaises sur les publications destinées à la jeunesse forçaient les éditeurs belges comme Dupuis, Lombard ou Dargaud à faire extrèmement attention à ne pas franchir la ligne sur plusieurs sujets moraux4. Bien qu’elle ne soit pas expressément mentionnée, la représentation trop détaillée de l’anatomie féminine était visée par la commission chargée de vérifier la conformité à la loi, et il n’a donc longtemps existé que deux types de personnages féminins dans Spirou et Tintin : les fillettes (Sophie) et les femmes mûres (la Castafiore). Certains dessinateurs se sont progressivement lâchés sur le sujet avec leurs personnages secondaires : Uderzo, Morris, Will et bien d’autres.
Quand Natacha est née, en 1970, il s’était passé beaucoup de choses : Barbarella (1964) , Jodelle (1966), Pravda la survireuse et Epoxy (1968) avaient fait sortir la bande dessinée érotique du cercle underground des amateurs spécialisés, et le cinéma connaissait le même genre d’évolution avec des évocations assez directes de la nudité ou même de la sexualité dans le cinéma sérieux de Jean-Luc Godard, Michelangelo Antonioni, Pier Paolo Pasolini, Luis Buñuel, Arthur Penn, Mike Nichols, etc.
Puisqu’une certaine libéralisation était dans l’air à l’époque5, Natacha n’a pas été tracassée par la commission chargée de vérifier l’application de la loi, à la surprise de son auteur. Elle a été, avec sa contemporaine Colombe Tiredaile dans la série Olivier Rameau (Dany/Greg), une des toutes premières héroïnes de bandes dessinées pour enfants à avoir des formes féminines aptes à titiller (gentillement) la libido de ses lecteurs.

Natacha, objet de désir, moquée par Yann et Conrad (Spirou numéro 2200, 12 juin 1980)

Il faut dire que Natacha est une fille sérieuse, puisque (jusqu’au début des années 1980 en tout cas, je n’ai pas lu les albums ultérieurs), elle est célibataire et résolument chaste, éconduisant ses prétendants et ne laissant pas une once d’espoir à son éternel co-équipier le stewart Walter qui, du reste, semble satisfait de sa situation de soupirant non déclaré au point de continuer à voussoyer respectueusement sa collègue jusque sur une île déserte où ils se trouvent tous deux naufragés et à demi-nus.
L’auteur principal de Natacha est François Walthéry (précédemment assistant de Peyo sur la série Benoit Brisefer), qui s’est volontiers entouré de nombreux co-scénaristes ou co-dessinateurs. Au fil de sa carrière, Walthéry a précisé ses intentions en publiant des albums érotiques (sans rapport avec Natacha) ou en diffusant des illustrations mettant en scène son hôtesse de l’air (ou des sosies) dans des situations qui n’auraient pas pu êtres montrées dans le journal de Spirou.

Natacha - instantanés pour CaltechInstantanés pour Caltech

En album, le récit est découpé en deux parties : Instantanés pour Caltech et Les Machines incertaines, mais dans le journal de Spirou, l’ensemble a été pré-publié sous le titre unique Les machines incertaines. Walthéry travaille ici avec deux collègues : Jidéhem — collaborateur de Franquin et grand spécialiste du dessin de véhicules notamment avec la rubrique Starter — et Étienne Borgers, qui n’a participé qu’à deux récits en bande dessinée, à savoir celui-ci et La mémoire de métal, une aventure précédente de Natacha. Ingénieur de profession et camarade de chambrée de Walthéry lorsqu’il effectuait son service militaire, Borgers a eu une activité très soutenue d’amateur, au sens le plus noble, publiant ici et là (et notamment sur Internet, dès le milieu des années 1990) des récits, des interviews, des critiques et des articles, dans les domaines de la science-fiction et du roman noir notamment.
Il n’est pas difficile de deviner la passion de Borgers pour la science fiction en lisant Les machines incertaines.  D’un point de vue thématique, il emprunte partout : Rencontres du 3e type (1978), La planète des singes (1963 pour le roman, 1968 pour le film) et les lois de la robotique d’Isaac Asimov (1942) pour ne citer que les références les plus transparentes.

Au début du récit, Natacha et Walter se rendent aux États-Unis. Comme il doit y rester un mois, Walter décide d’effectuer un reportage sur le pays. Dans l’avion, il est témoin de l’apparition dans le ciel d’un mystérieux point lumineux. Par hasard, il le photographie avec un film infrarouge. Très excité, il convainc Natacha de le suivre en Californie où il veut montrer ses photographies au professeur Warring, de l’institut de technologie de Californie (Caltech).

En 1980, il était possible qu'un personnage positif d'un récit destiné à la jeunesse (ici, le professeur Warring) soit fumeur ! On remarquera aussi que l'héroïne du récit ne dit pas 'j'ai mal à la tête' lorsqu'on lui donne des explications scientifiques mais 'c'est passionnant'. À comparer à des fictions plus récentes où les héros interrompent généralement les explications scientifiques et réclament moins de pédagogie et plus de certitudes.

Les photos sont effectivement des documents capitaux, car le fait qu’elles aient été prises avec une pellicule infrarouge fournit des informations que n’avaient pas les chercheurs de Caltech, pourtant déjà très documentés au sujet de cette vague d’apparitions d’objets volants non-identifiés. Mais voilà, le FBI (dont un des officiers emprunte ses traits à Sergio Aragones, un dessinateur célèbre de Mad Magazine) s’en mêle et tente de gêner Warring dans ses travaux6. Grâce aux photos aux infrarouges, Warring conçoit un moyen pour contacter les auteurs d’évènements lumineux inexpliqués : il répond à leurs signaux par des signaux de même longueur d’onde. Cela fonctionne et une sorte de rendez-vous est donné à Warring dans un lieu isolé aux environs d’Altadena. Walter et Natacha suivent le savant sur les lieux. Arrivés là, ils constatent la présence d’un vaisseau spatial, une soucoupe volante.

natacha_caltech_soucoupe

Walter s’approche de manière un peu imprudente pour prendre des photos mais il est repéré et soumis au contrôle mental d’un passager du vaisseau, qui le force à le suivre à l’intérieur. Natacha et Warring sortent de leur cachette et proposent de suivre Walter. Les agents du FBI, qui se trouvaient dans les parages, tentent d’intervenir mais sont victimes de paralysie. La soucoupe s’envole pour une destination inconnue…
À bord, Walter retrouve le contrôle de lui-même. Lui et Natacha sont séparés de Warring qui, d’après le commandant de bord, est en train de se familiariser avec la technologie de ceux qui nous semblent être des extra-terrestres. Mais Walter trouve tout ça suspect et se rebelle lorsqu’on lui parle de pratiquer des tests et des expériences sans danger sur lui. Il parvient à s’échapper avec l’aide de Natacha (qui reste cependant captive) et arrive dans une pièce étrange où sont entassés divers objets terrestres. À côté, il voit Warring, ligoté sur une table, et dont on est apparemment en train de vider l’esprit. Brrr… Cette scène rappelle furieusement le film Flash Gordon (Mike Hodges), sorti six mois plus tard, où le professeur Zarkov se fait lui aussi vider l’esprit de tout son savoir.

natacha_caltech_vaisseau

Ayant trouvé un fusil mitrailleur, Walter tire par réflexe sur un extra-terrestre. Il fait alors une découverte capitale : ces extra-terrestres au regard creux sont en réalité des robots androïdes. On peut les tuer sans contrevenir à la loi sur les publications destinées à la jeunesse. De son côté, Natacha se fait imposer de retourner sur terre accompagnée de Warring, qui a subi un lavage de cerveau, et de Klay, un des robots, dans le but de supprimer toutes les preuves de leur existence qui sont conservées à Caltech.
C’est là que s’achève le premier album.

Les machines incertaines

Tandis que Natacha retourne sur terre pour accompagner, contre son gré, la mission du robot Klay qui doit détruire les preuves de l’existence des objets volants non identifiés, Walter débarque incognito sur la planète des robots. Il rencontre des humains à l’accent difficilement compréhensible et finit par apprendre qu’il se trouve toujours sur terre, mais en l’an 2484. Au XXVe siècle, les robots ont trouvé le moyen de protéger les humains d’eux-mêmes : ils les ont asservis et privés de volonté propre à l’aide d’un implant électronique. Devenus des légumes, les humains permettent donc aux robots de respecter les trois lois d’Asimov qui sont d’ailleurs rappelées en page de garde : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain être exposé au danger ; Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains sauf si ces ordres sont en contradiction avec la première loi ; Un robot doit protéger son existence dans la mesure ou cette protection n’est pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

Afin de protéger l'espèce humaine contre elle-même, les robots décident d'éradiquer toute volonté individuelle

L’idée que la conclusion logique des lois d’Asimov impose une suppression de la liberté des humains n’est pas une invention d’Étienne Borgers bien entendu, mais il est un des premiers auteurs à avoir utilisé ces concepts dans la bande dessinée franco-belge destinée à un jeune public.
Les humains rencontrées par Walter sont en fait des rebelles accidentellement devenus conscients de leur situation et bien décidés à libérer leurs semblables du joug amical des robots. Ils ne connaissent pas bien leur histoire et n’ont aucune idée de ce à quoi servent les objets que les robots sont allés chercher au XXe siècle et parmi lesquels se trouvent des armes à feu. Walter décide de prendre la tête d’une insurection des humains du futur contre leurs bienveillants despotes les robots. Ils parviennent ainsi à assister à une curieuse cérémonie religieuse des robots, le «Computer Day».

machines_incertaines_ceremonie

On remarque sur l’écran géant du «mausolée» où se déroule la cérémonie l’utilisation d’une typographie de type MICR. Les noms célébrés aux cris de «Honneur et gloire éternelle» sont très intéressants. Outre Babbage, Von Neumann et Wiener, déjà cités, on note Claude Shannon (1916-2001, créateur de la théorie de l’information), Isaac Asimov (1920-1992, auteur de science fiction bien connu et inventeur du mot «robotique»), Korzybsky (Alfred Korzybski, 1879-1950, créateur de la théorie de la sémantique générale, popularisée par A.E. Van Vogt dans Le Monde des non-A) et Leibowitz (référence, je suppose, au classique de la science-fiction Un Cantique pour Leibowitz, publié en 1960 par Walter Miller). Enfin, sont cités deux références plus brumeuses pour moi : Uniac (référence à l’Univac, le premier ordinateur commercial ?) et Shaky7.
Dans le bâtiment, Walter découvre par ailleurs la raison des voyages dans le temps qu’effectuent les androïdes : ils se constituent un musée de la technologie.

machines_incertaines_musee

Des milliers d’appareils automatiques divers sont entassés : boites à musique, calculatrices, robots ménagers, métiers à tisser, etc. Dans un coin, on remarque même le célèbre joueur de flûte traversière de Jacques de Vaucanson. L’architecture interne comme externe du musée, en spirale, rappelle furieusement celle du Guggenheim de New York.

De son côté, sur la terre du XXe siècle, Natacha tente d’empêcher le professeur Warring d’être interné et essaie de contrecarer les plans du robot Klay. Walter fait un saut dans le temps, rejoint son amie à Caltech et lui explique toute l’affaire. Tous deux, accompagné d’un assistant de Warring, d’un homme du futur et d’un camionneur-séducteur se rendent à la clinique psychiatrique où est interné Warring, pour le libérer. À la fin du récit, Natacha et Walter quittent les États-Unis pour retrouver leur vie de tous les jours tandis que Warring embarque pour le futur : les tracasseries du F.B.I. lui pèsent et il pense qu’il sera plus utile en aidant les hommes du XXVe siècle.

machines_incertaines_epilogue

L’air de rien, ce modeste récit aborde de nombreux thèmes classiques de la science-fiction, genre très présent dans Spirou à l’époque (avec des auteurs tels que Devos, Lamquet, Leloup,…). Quand aux allusions à l’histoire de l’informatique, sujet sur lequel il n’existait pas beaucoup d’ouvrages de référence d’ailleurs, il faut savoir qu’elles étaient extrêmement atypiques en 1980, au point que le lecteur de l’époque n’y a sans doute pas prêté attention.

  1. Charles Babbage (1791-1871), inventeur de l’ordinateur. []
  2. Norbert Wiener (1894-1964), mathématicien est le fondateur de la cybernétique. []
  3. John Von Neumann (1903-1957), mathématicien, est le théoricien de l’architecture des ordinateurs tels qu’on les conçoit aujourd’hui encore. Pendant la seconde guerre mondiale, il a participé à la création de l’Edvac et à celle de la première bombe atomique. []
  4. [les publications destinées à le jeunesse] ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. Loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, version consolidée au 5 janvier 1988. Cette loi motivée en son temps par un souci de protectionnisme économique et culturel a toujours cours et a posé problème à des séries aujourd’hui classiques telles que Gil Jourdan, par Maurice Tillieux, mais aussi au comic-book américain. []
  5. En 1970, évoquer la sexualité reste puni par la loi. On peut lire à ce sujet le très éditiant récit de l’affaire Olesniak par le sociologue Baptiste Coulmont : un couple de concierges soumis à une longue enquête policière pour avoir diffusé des films érotiques dans leur loge. []
  6. Je remarque que ce FBI suspect de vouloir cacher des preuves dans une histoire d’apparitions extra-terrestres intervient une douzaine d’années avant que les séries Twin Peaks ou X-Files n’achèvent d’établir comme poncif l’évidence d’un rapport entre le bureau fédéral d’investigation et les objets volants non identifiés. []
  7. Je ne voyais pas, mais en commentaire, on me propose le robot Shakey (1966), célébrité du domaine de l’intelligence artificielle. []
  1. 10 Responses to “Les machines incertaines”

  2. By Shadow on Juil 2, 2009

    Autre hypothèse pour Uniac : erreur de typo dans la BD et référence à Eniac ?

  3. By Jean-no on Juil 2, 2009

    Oui c’est bien possible. J’ai interrogé l’auteur par mail.

  4. By Wood on Juil 2, 2009

    Pour le mystérieux « Shaky », je pense qu’il s’agit en fait de « Shakey the Robot » : http://en.wikipedia.org/wiki/Shakey_the_Robot

  5. By Jean-no on Juil 2, 2009

    @Wood : merci, ça me semble une référence assez logique

  6. By Bishop on Juil 2, 2009

    Excellente notule, je ne pensais pas qu’on pouvait trouver ce genre de choses chez Natacha, cela donne furieusement envie de me les procurer.

  7. By André Gunthert on Juil 4, 2009

    « Instantanés pour Caltech » et « Les machines incertaines » m’ont été offerts en cadeau de mariage. Je leur découvre grâce à vous des ressources insoupçonnées… Merci pour cette note détaillée!

  8. By Jean-no on Juil 4, 2009

    C’est original comme cadeau de mariage !

  9. By Antoine Bablin on Juil 9, 2009

    comme je ne sais pas ou te poster ce lien bien sympathique je te le colle ici ^^
    http://www.sci-fi-o-rama.com/
    ce sont des illustration de SF classées par auteur.
    Antoine.

  10. By Jean-no on Juil 9, 2009

    Merci Antoine. Figure toi que j’ai découvert ce site ultra-récemment, je l’ai signalé à Li-An, auteur (notamment) de science-fiction qui aime parler d’illustrateurs sur son blog. Beau travail en tout cas, ce sci-fi-o-rama.

  11. By Antoine Bablin on Juil 9, 2009

    oui j’ai vraiment adoré regarder tout ça, avec une nostalgie certaine pour les livres de SF qu’on m’offrais début 1980. j’y ai retrouvé les illustrations de Chris Foss qui m’ont fait beaucoup voyager !

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