Profitez-en, après celui là c'est fini

En silence

février 28th, 2009 Posted in indices, publication électronique

Saviez-vous (je l’ai pour ma part appris récemment par mon amie Marina Bakic lors d’une journée d’études de préparation d’un colloque) que la lecture a longtemps été pratiquée à voix haute ? Saint-Augustin, dans ses Confessions, réconte sa stupéfaction en voyant l’évèque Ambroise de Milan (340-397) lire les écritures en silence.

Quand il lisait, ses yeux couraient les pages dont son esprit perçait le sens; sa voix et sa langue se reposaient. Souvent en franchissant le seuil de sa porte, dont l’accès n’était jamais défendu, où l’on entrait sans être annoncé, je le trouvais lisant tout bas et jamais autrement. Je m’asseyais, et après être demeuré dans un long silence (qui eût osé troubler une attention si profonde ?) je me retirais, présumant qu’il lui serait importun d’être interrompu dans ces rapides instants, permis au délassement de son esprit fatigué du tumulte de tant d’affaires. Peut-être évitait-il une lecture à haute voix, de peur d’être surpris par un auditeur attentif en quelque passage obscur ou difficile, qui le contraignit à dépenser en éclaircissement ou en dispute, le temps destiné aux ouvrages dont il s’était proposé l’examen; et puis, la nécessité de ménager sa voix qui se brisait aisément, pouvait être encore une juste raison de lecture muette. Enfin, quelle que fût l’intention de cette habitude, elle ne pouvait être que bonne en un tel homme.

(Saint-Augustin, Les Confessions, Livre 6, chapitre III)

La lecture à voix haute facilitait la concentration et on peut le concevoir car à l’époque, la ponctuation n’était pas une science très au point, il a fallu attendre le Xe siècle de notre ère pour qu’on commence à séparer systématiquement les mots par des espaces.
On a continué à lire à haute voix par la suite, eu égard à la proportion d’analphabètes. Les colporteurs d’almanachs du XVIIe siècle, par exemple, passaient de ferme en ferme plus pour lire leurs fascicules que pour les vendre. C’est aussi la lecture publique qui a permis à un roman comme Les Mystères de Paris d’atteindre tous les publics et de devenir populaire au point qu’on y a vu une des causes de la révolution de 1848.

L’histoire de la lecture vient de connaître une nouvelle péripétie cette semaine puisque Roy Blount Jr, écrivain et surtout président de la Guilde des auteurs américains, a publié mardi dernier (24/02/2009) dans le New York Times une tribune intitulée The Kindle Swindle?, tribune par laquelle il réclame une extension aux droits d’auteurs pour les e-books lus à l’aide du lecteur Kindle 2 commercialisé par Amazon. Lorsqu’un livre soumis à droits d’auteur est téléchargé sur le Kindle 2, l’auteur perçoit déjà des royalties, mais Roy Blount demande que le montant de cette redevance soit doublée. Son argument est que le lecteur d’Amazon est capable non seulement d’afficher mais aussi de dire les textes, grâce à un système de synthèse vocale particulièrement au point. Un tel procédé peut faire perdre leur travail (et leurs droits en tant qu’interprètes) à ceux qui enregistrent des livres-audio.
L’affaire est banale en un sens : chaque technologie neuve provoque une mutation dans le champ professionnel auquel elle s’applique, mutation qui peut constituer un bouleversement aux conséquences graves. Je me rappelle d’un clochard qui tenait devant lui un carton sur lequel était écrit « ouvrier typographe qualifié – l’ordinateur m’a jeté dehors ».
C’est malgré tout la première fois que l’on cherche à imposer par la loi la lecture silencieuse chère à l’évèque Ambroise de Milan. Et c’est sans doute aussi la première fois que l’on réclame des droits d’auteur à un automate (à un engin mécanique qui imite une fonction qui jusqu’ici était généralement humaine, la lecture). En revanche ce n’est pas la première fois que l’on se fâche contre des robots. On se rappellera à quel point les luddites britanniques puis les canuts lyonnais ont été excédés par l’arrivée des métiers à tisser de Joseph-Marie Jacquard, au tout début du XIXe siècle.

En 1931, la fédération américaine des musiciens s’était mobilisée contre la diffusion de musique enregistrée dans les théâtres, comme on peut le voir avec cette publicité parue dans le Simpson’s Leader Time, un journal de Pennsylvanie exhumé par le site Paléo-future.

Cette publicité (qui fait partie d’une campagne d’illustrations et de slogans sur le même thème) propose aux mélomanes de se mobiliser contre la musique « en boite de conserve » (canned music) qui détruit l’art, corrompt le goût, réduit la musique à du son, rend les lieux de spectacle monotones et aboutira à l’élimination de la musique vivante. La question économique (la musique vivante est un secteur économique bien entendu) est pudiquement omise.
L’argumentaire propose rien moins que de « remettre les robots à leur place». On s’émerveillera de la popularité rapide du mot robot, inventé par Karel Capek dix ans plus tôt seulement et qui, déjà, a pris une signification symbolique forte, celle d’un automate qui peut imiter la vie (et ici, la musique) mais qui ne peut prétendre la remplacer, comme le montre cette allégorie un peu tirée par les cheveux où un robot subtilise le gouvernail de la culture musicale à une muse. Bien entendu, la signification symbolique de l’automate est antérieure à la création du mot robot, mais je note son usage.

Quatre-vingt ans après la publication de cette publicité, on peut mesurer le chemin parcouru et constater qu’une mutation a bel et bien eu lieu. Les théâtres n’emploient plus de musiciens à plein temps et la qualité des bandes enregistrées qui sont diffusées pour sonoriser ou mettre en musique les représentations théâtrales est très variables. Ce changement a sans doute réduit les débouchés professionnels des musiciens de conservatoire sans grand talent que l’on trouvait dans les fosses d’orchestres. Je suppose que le rapport du public et des acteurs au théâtre en a été modifié aussi.

  1. One Response to “En silence”

  2. By Wood on Fév 28, 2009

    Tiens, Neil Gaiman vient de résumer sa position sur l’histoire du Kindle :

    http://journal.neilgaiman.com/2009/02/end-of-audiobook-argument.html

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