Profitez-en, après celui là c'est fini

Ignis

février 27th, 2009 Posted in Lecture

Ignis, est d’abord paru anonymement en 1883 aux éditions Berger-Levrault et Compagnie. Au troisième tirage, en 1884, l’auteur revendique enfin son ouvrage en le signant d’un nom qui ne nous renseigne pas beaucoup : comte Didier de Chousy. Qui fut Didier de Chousy ? On n’est pas tout à fait sûr qu’il ait effectivement existé, même si la Bibliothèque nationale lui attribue une date de naissance : 1834.

On connaît de lui deux lettres, l’une adressée à Charles Cros et datée du 25 juillet 1872, dans laquelle il sollicite une rencontre professionnelle1 ; L’autre, adressée à Villiers de l’Isle Adam2, dans laquelle l’auteur d’Ignis félicite l’auteur de l’Ève Future, autre roman de science-fiction, dont la parution sous forme de feuilleton a commencé en 1880 et qui a été publié sous forme de recueil en 1886.
Didier de Chousy semble avoir été un ami de Charles Cros et aurait pour partie financé l’édition du Coffret de Santal, recueil dans lequel Cros dédie son poème Sultanerie (1879) au comte de Chousy. Eu égard au mystère qui entoure l’écrivain d’Ignis, certains ont suggéré qu’il pouvait s’agir d’un pseudonyme pour Villiers de l’Isle Adam. Comme l’écrit Frédéric Jaccaud dans sa préface à l’édition d’Ignis parue l’an dernier aux éditions Terre de Brume, la chose est improbable car les styles ne correspondent pas. L’écriture de Didier de Chousy est aussi fluide et légère que celle de Villiers est emphatique. Pour ma part, si je devais attribuer à Didier de Chousy l’identité d’un des écrivains auquel on peut le relier, j’aurais plutôt choisi le poète-savant Charles Cros avec qui Didier de Chousy partage un goût pour les sciences et un grand talent pour les descriptions.

L’histoire de la littérature de science-fiction est assez cruelle avec les auteurs du XIXe siècle dont le nombre et le talent ne cesse de surprendre celui qui se penche sur le sujet. Car derrière  Jules Verne et H.G. Wells (qui est autant un auteur du XXe siècle qu’un auteur du XIXe, d’ailleurs, comme Rosny-Ainé, Gustave Le Rouge et Edgar Rice Burroughs), il reste à redécouvrir des dizaines d’œuvres dont le talent, la fantaisie et les intuitions méritent une véritable attention : Albert Robida, Camille Flammarion, Jean-Baptiste Cousin de Grainville, Auguste Creuzé de Lesser, Paulin et Élise Gagne, Alain Le Drimeur, Charlemagne Ischir Defontenay, Richard Henry Horne, Edward Page Mitchell, Hans Christian Andersen… On peut accuser les américains d’avoir constament fait de leur pays (et du XXe siècle, qui fut leur siècle) une sorte de pivot de l’histoire de la science-fiction3, mais l’honnêteté force à constater que la plupart des auteurs « précurseurs » du genre, quelle que soit leur nationalité, sont disponibles aux États-Unis mais bien peu chez nous. Il est par exemple impossible de se procurer les oeuvres d’Albert Robida en Français tandis qu’elles sont éditées et rééditées aux États-Unis. C’est pourquoi on peut saluer la création de la collection Terra Incognita, aux éditions Terre de Brume, qui est précisément destinée à exhumer un peu de ce riche patrimoine perdu de la science-fiction ou du fantastique, et où a été réédité Ignis.

Première partie

(attention, je raconte le livre)
Des ingénieurs et des financiers britanniques se lancent dans un astucieux montage capitaliste destiné à exploiter la chaleur du « feu central » (le noyau terrestre) pour créer une ville prospère, Industria City. Afin que la démonstration soit parfaite, la ville est fondée au nord de l’Irlande, pays décrit comme (…) une contrée pauvre, inculte et incultivable (…) Un mauvais soleil, aux rayons tout frangés de givre, éclaire parfois ce pays le plus souvent plongé dans un brouillard opaque, transsudant l’hydropsie et la fièvre, puant et fade comme si les esquimaux du Groenland d’en face l’avaient déjà respiré4 .

La description de la frénésie capitaliste qui entoure le projet d’exploitation du feu central est assez savoureuse. On y voit le montage d’une opération de relations publiques des plus habiles, comme le montre cet extrait au ton pince-sans-rire :

Munis de ces pouvoirs, les administrateurs délégués se mirent à l’oeuvre, et s’occupèrent d’abord, par les moyens convenables, de former la conviction des journaux. Ceux-ci commencèrent aussitôt a expliquer l’affaire simplement, sans emphase, sans parti pris d’optimisme, mais au contraire en l’analysant avec minutie, en la scrutant avec sévérité, en l’envisageant sous tant de faces et en la retournant sur tant de bases, que ses créateurs avaient parfois peine a la reconnaître, et que les conclusions favorables, résultant d’un examen si austère, émurent profondément le public. Les autres moyens de publicité ne furent pas davantage négliges (…) La population se fâcha, et un gentleman, moucheté comme un tigre par les afficheurs, intenta un procès. Les administrateurs s’engagèrent avec plaisir dans cette voie de publicité judiciaire. Condamnés par les premiers juges, ils traînèrent leur adversaire devant toutes les cours, pour finalement s’entendre condamner à 10,500 fr. de dépens, somme bien inférieure au brui profitable qu’avait fait le procès.

Afin d’amener les futurs actionnaires au paroxysme de l’impatience, les responsables de l’opération décident subitement de disparaître de la circulation, à l’exception du géologue Penkenton. Des rumeurs de spéculations et de magouilles secouent le public, chacun, à tout hasard, portait sur soi son argent, se tenait prêt à souscrire, surveillait son voisin et le soupçonnait d’être dans la confidence : population d’aspirants actionnaires, lancée à la poursuite de son siège social évadé. Le géologue Penkenton ne se montre pas très coopératif :

Il est vrai que M. le géologue en chef, Samuel Penkenton, n’avait pas quitté Londres, et quelques personnes s’étaient hasardées à l’interroger. Mais M. Penkenton, prenant son air le plus fossile, et sans paraître comprendre, avait répondu des choses incohérentes, dans une langue morte avant le déluge. Or, pour peu que l’on connût ce savant bizarre et irascible, toujours armé de sa canne-massue, on ne se risquait pas à insister, lorsqu’il lui déplaisait de répondre.

Une fois le projet lancé financièrement, ses initiateurs s’engagent donc dans les travaux de percement d’un puits de plusieurs kilomètres de haut qui leur permet d’approcher du centre de la terre et de récolter un peu de sa chaleur. La température devient rapidement insoutenable, et malgré divers aménagements comme l’importation de glace du Groenland, les ouvriers se rebellent. Il faut alors les remplacer par des africains acquis comme esclaves et que l’on suppose plus adaptés aux grandes chaleurs. Un beau jour, un morceau de glace est livré avec un ours polaire, ce qui rend fous les ouvriers, suivant un retournement de situation monty-pythonesque : l’ours est empaillé et contient des explosifs, son arrivée signifie que les esclaves africains, qui sont en fait des saboteurs de l’armée prussienne grimés, ont achevé leur travail et peuvent faire sauter le puits. L’affaire se terminera sans trop de problèmes (les prussiens se résignent à reprendre le travail) et le puits sera bel et bien achevé après douze années de travaux.
Au cours des travaux, l’entrepreneur et scientifique Lord Hotairwell, le professeur Penkenton et les ingénieurs Hatchitt et Archbold explorent le fond de la terre dans des pages qui rappellent furieusement le Voyage au centre de la terre de Jules Verne ou la Terre avant le déluge, de Louis Figuier5. Enfermés dans une poche de gaz carbonique, des arbres, des êtres vivants (notamment un mamouth et un couple humain) ont été conservés sans altération pendant des millénaires. Les visiteurs qui viennent troubler leur tranquilité les détruisent en faisant entrer l’oxygène avec eux. La description de cette espèce de musée grévin préhistorique est assez belle, c’est peut-être l’instant où l’auteur se montre le plus poète, sans pour autant perdre son sens de la drôlerie.
À cette occasion (et à d’autres) les scientifiques responsables du projet font la démonstration de ce qu’ils sont chercheurs avant tout. C’est ce qu’ils trouvent sous terre qui les passionne et ils ne cessent de confronter leur hypothèses, pouvant même aller jusqu’à envisager de détruire la planète entière pour vérifier quelle est la méthode la plus appropriée pour y parvenir.
La première partie du livre s’achève sur un banquet monstre dont les convives, débordants d’enthousiasme, finissent par hurler : God save the queen, Emperess of India, Sovereign of the infernal regions.

Seconde partie

La ville d’Industria-city est donc créée. La température clémente et régulée de la cité permet qu’on y cultive des orangers (un oranger sur le sol irlandais… ) et lui donne un air de villa orientale. Les maisons sont faites de verre plus ou moins dépoli suivant l’humeur de ceux qui y vivent (l’auteur pensait-il à quelque chose comme nos actuels verres à cristaux liquides dont le degré d’opacité se règle à l’aide d’un variateur ?) et peuvent être recouvertes de volets pour ceux qui ne veulent plus profiter de la lumière qui luit en permanence, grâce à une substance, l’héliovore, qui permet de capturer les rayons du soleil le jour pour les restituer la nuit. Dans la campagne, l’éclairage public est quand à lui assuré par des vers luisants géants créés par génie génétique. Pour finir, le labeur des champs ou le service domestique sont assurés par des machines humanoïdes baptisées Enginemen (hommes-moteur) ou encore Atmophytes (hommes-vapeur, si l’on en croit le narrateur), puisqu’ils fonctionnent à la vapeur.

Dans la cité d’Industria, on écoute de la musique en bouteille, et les télécommunications télégraphiques, téléphoniques et visiophoniques ont une importance toute particulière. Les lignes qui suivent font de Didier de Chousy un étonnant anticipateur de notre civilisation de télécommunications :

Les habitants d’Industria se trouvent si bien chez eux qu’ils n’en sortent guère, quoiqu’ils puissent y rester tout en en sortant. L’absence, ce mal des âmes tendres, a été supprimée. On est ubiquiste, en même temps chez soi et ailleurs : résultat obtenu en perfectionnant un moyen proposé jadis pour transmettre les télégrammes sans fil, sans autre conducteur que le milieu ambiant ; moyen abandonné, parce que les premiers télégrammes livrés à leur instinct s’égaraient, que l’électricité volage acceptait trop de conducteurs et se livrait à tous les électrodes ; puis réétudié et amené à bien par les ingénieurs d’Industria qui sont parvenus à domestiquer le fluide, à lui créer des affinités, pour ne pas dire des affections, qui le rendent fidèle à un conducteur, à un pôle. Électricité animalisée et apprivoisée qu’il suffit de mettre une fois en contact avec son maître, de le lui faire sentir et toucher, pour que ce véritable chien courant magnétique s’attache à ses pas ou retrouve sa piste.
(…)
Le téléchromophotophonotétroscope, inventé dans le même temps, par les mêmes physiciens, supprimait l’absence d’une manière plus radicale encore. La téléchromophotophonotétroscopie est, comme on le sait, une succession presque synoptique d’épreuves photographiques instantanées, qui reproduisent électriquement la figure, la parole, le geste d’une personne absente avec une vérité qui équivaut à la présence,et qui constitue moins une image qu’une apparition, un dédoublement de la personne de l’absent.
(…)
On comprend tous les bienfaits d’un pareil instrument et toute l’activité qu’il imprimait aux relations. Plus d’isolement ni de solitude de gré ou de force, on recevait à toute heure la visite spectrale d’un ami absent, de parents de province oude voisins oisifs, venant familièrement passer une heure ou quelques jours chez vous.
(…)
L’invention qu’on vient de décrire s’appliquait aussi aux spectacles, où l’on n’allait pas, puisqu’on pouvait s’en procurer les charmes chez soi.

L’auteur prévoit même une citoyenneté en réseau :

Pour le courant de la vie parlementaire, les séances ont lieu dans une armoire où siègent deux cents bouches de téléphones, reliées à celles des deux cents députés qui de la sorte, sans sortir de chez eux, assistent aux séances et prennent part aux débats. Posé sur une table, au centre de ces appareils, un phonographe président avale les discours et rend les décrets.
Ces sortes de séance sont d’ordinaire paisibles; parfois, cependant, des orages éclatent dans l’armoire qu’on prendrait alors, tant il s’y fait de tapage, pour un tambour rempli de lapins enragés. Ces jours-là, le peuple assemblé devant ce placard, friand, comme tous les peuples, de voir fonctionner ses rouages politiques, s’amuse à recueillir les miettes du bruit qui s’échappent par les fentes.
Au reste tous les citoyens, abonnés au réseau téléphonique, peuvent assister de loin aux séances, comme les députés; ils peuvent aussi, dans les cas d’urgence, envahir téléphoniquement la salle, monter à la tribune, chasser le phonographe et renverser le pouvoir, sans déplacement, sans perte de temps, sans fatigue, et tout en vaquant à leurs occupations habituelles.

Cette civilisation de prospérité, d’abondance et de robots, dans laquelle les rapports humains et la citoyenneté ne passent plus que par les communications à distance me rappelle furieusement le classique The Naked Sun (1957), d’Isaac Asimov, où  les habitants de la planète Solaria n’ont plus le moindre contact physique les uns avec les autres, vivent de manière totalement solitaire (quoique entourés de robots) et ne se fréquentent que par hologrammes interposés. Il est intéressant de constater que dans la société d’Industria, comme dans celle de Solaria, la présence physique est rare (et relève même du tabou dans The Naked Sun) mais qu’il en découle dans les deux cas une certaine perte d’embarras vis à vis de l’exposition de l’intimité. Les habitants d’Industria vivent dans des maisons en verre où ils sont souvent exposés aux regards : D’une maison à l’autre on se regarde vivre ; on se réconforte en empruntant du bonheur au voisin. Les habitants de la planète Solaria n’éprouvent quand à eux plus la moindre forme de gène vis à vis de la nudité.

The Naked Sun (Face aux feux du soleil) est considéré par l’essayiste Philippe Breton6 comme une illustration de ce qu’impliquent, en termes de destruction du lien social, l’idéologie de la communication actuelle, qui découle de la cybernétique de Norbert Wiener. On voit que Didier de Chousy n’a pas attendu Norbert Wiener pour se poser ces questions.
Dans le roman d’Asimov, la contrepartie à cette existence totalement pacifiée où chaque individu est absolument libre est la disparition de l’amour familial (chacun n’a pour famille que les robots qui l’ont élevé) et de la sexualité (la conception des enfants est un sujet tabou qui est géré en dehors de toute question affective).
Le roman de Didier de Chousy ne va pas si loin bien entendu, mais la liberté de chacun est là aussi totale (c’est un système pantopantarchique, chacun règne sur tous tant qu’il ne nuit pas à la liberté d’autrui : Chaque citoyen en naissant trouve une couronne dans son berceau, et, arrivé en âge de manier un sceptre, exerce le pouvoir absolu, sans autre limite que l’absolu pouvoir de son voisin. L’autorité si nécessaire et la liberté plus précieuse se trouvent donc exactement pondérées. Ce mode de gouvernement, nous dit l’auteur, ne peut être que celui d’un peuple millionnaire et heureux, assez heureux et assez riche pour que le plus avide soit rassasié.
Tout le monde n’est cependant pas autorisé à siéger au parlement, il faut avoir un cerveau qui ne soit ni trop gros, ni trop petit. On apprend au passage que la prospérité est la cause de problèmes de surpoids : On se garde, au contraire, de ces anomalies [des cerveaux trop importants], rares d’ailleurs parmi ces hommes qui, sous l’influence du climat qu’ils ont créé, sont devenus des Orientaux plantureux et de santé superbe, mais d’esprit et d’angle facial assez obtus. L’âme n’a pas grossi, en eux, proportionnellement à l’abdomen.

La ville ne tarde pas à rencontrer un problème, qui est le fondement même de sa prospérité. Les atmophytes (les robots), à force d’améliorations techniques, sont devenus capables de penser et, pour certains, d’agir de manière problématique. Un débat de société déchire alors les habitants d’Industria : faut-il donner des droits aux machines, ou au contraire accentuer leur oppression ? C’est un peu, de manière raccourcie (et l’auteur ne l’ignorait certainement pas), l’histoire de l’empire romain où les droits des esclaves n’ont cessé de progresser au fil des siècles et où les émancipations se sont multipliées, minant finalement les fondations même de l’empire. On retrouve là une autre analogie effectuée par Isaac Asimov dans sa nouvelle L’homme bicentenaire (1976), écrite à l’origine pour célébrer le bicentenaire des États-Unis, où le robot Andrew, serviteur de la famille Martin dont il est devenu un membre au fil des décennies, cherche à obtenir juridiquement le droit de devenir humain et de s’appeler Andrew Martin. La nouvelle contient de nombreuses allusions transparentes à l’histoire des esclaves noirs américains ainsi qu’au roman La Case de l’oncle Tom (l’affection du robot à sa « little miss », notamment).
Les débats parlementaires, qui permettent à l’auteur quelques pages de satire de la vie politique, n’auront pas le temps d’être poussés si loin, car les atmophytes se révoltent pour de bon et sont prêts à détruire la cité entière alors même que le système de communications s’emballe et montre ses effets pervers :

Tous les appareils de transmission, ainsi transformés en agents malfaisants et en outils de révolte, vomissaient, suivant leurs aptitudes, des grêles de projectiles ou des torrents d’injures que les microphones prenaient le soin de grossir, que les phonographes enregistraient et répétaient avec un entêtement de machine, mêlant leurs voix criardes aux coups de tonnerre du marteau-pilon. Téléphones devenus cacophones et phonographes cacographes

L’ingénieur Archbold a tout de même la bonne idée de couper l’approvisionnement énergétique des machines avant que le drame ne survienne. Mais la ville n’est pas sauvée pour autant, Samuel Penkenton, qui voit dans Industria la réalisation de l’apocalypse de Jean, persuadé d’agir conformément à une volonté divine, parvient à saboter et à détruire la cité. Projetée hors de la planète terre, Industria dérive lentement mais sûrement vers le soleil…
(je m’arrête là, afin de ne pas éventer tout suspense)

Un roman de science-fiction moderne

La tradition d’où est née la science-fiction moderne, celle des contes satiriques, moralistes ou utopistes de Cyrano de Bergerac, Thomas More, Voltaire, Swift, etc., cherchait de manière détournée ou parfois absurde à traiter des problèmes de son temps et à imaginer de manière plus ou moins fantaisiste des remèdes à ces problèmes. Par bien des aspects (certaines pages précises qui traitent de vie politique ou académique, ainsi que toute la partie finale), Ignis se rattache à cette tradition. Mais le livre de Didier de Chousy appartient aussi au registre de la science-fiction telle qu’on l’entend à présent car il se penche assez pragmatiquement sur les mutations sociologiques qui découlent de nouveaux procédés technologiques. De plus, l’époque à laquelle se déroule le roman est censée être proche de l’époque à laquelle il a été écrit, il ne s’agit pas d’une fantaisie mais bien d’anticipation.
Il est étonnant qu’Ignis soit un roman si méconnu. Il est bien écrit, il est drôle, et il contient, en sus, de nombreuses idées directement en rapport avec les préoccupations de notre époque. Par certains aspects, il se montre assez réactionnaire. Il est intéressant de noter par exemple que les femmes n’y ont strictement aucune place, si ce n’est dans l’angoissante description de robots féminins (machines à coudre par exemple) qui prennent part au soulèvement des athmophytes :

Il faut voir ces choses pour les croire et cependant ce spectacle a des acteurs plus hideux: les femmes, les furies, les bacchantes de l’émeute, ses comparses les plus féroces, les plus ardentes à se vautrer dans la coupe de l’orgie populaire. Elles se lèvent à l’aube de tous les jours sanglants de l’histoire, marchent au premier rang des révolutions violentes, et ne devaient pas manquer à celle-ci.

On est loin des évocations de l’évolution du statut des femmes au XXe siècle par Albert Robida, qui à la même époque, et dans le même journal (la science illustrée), racontait à qui voulait l’entendre qu’un jour, on verrait des femmes militaires ou même, avocates.
Mais c’était un peu pour rire, bien sûr.

Outre ses diverses éditions récentes sur papier (1981, 2008), on peut lire le texte intégral d’Ignis sur Gallica, le site de la bibliothèque nationale.

  1.  Charles Cros, Tristan Corbière – Oeuvres complètes, par Louis Forestier et Pierre-Olivier Walzer avec la collaboration de Francis F. Burch, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, Paris, 1970  []
  2. Correspondance générale, par Joseph Bollery, éd. Mercure de France, 1962, t.II, p.126 []
  3. le terme science-fiction, forgé par le luxembourgeois d’origine Hugo Gernsback, est d’ailleurs américain et date des années 1920, même si un britannique dénommé William Wilson l’avait déjà utilisé en 1851, cf. Colson R., Ruaud A.-F., Science-Fiction – les frontières de la modernité, éd. Mnemos 2008 []
  4. Le comte de Chousy fait preuve d’un racisme assez virulent tout au long du livre, mais cela n’a rien de franchement étonnant pour l’époque. On n’aura en effet pas de mal à retrouver le même genre de complexe de supériorité ethnocentriste chez Jules Verne ou encore dans la politique de colonisation que menait Jules Ferry qui était monté à la tribune de l’assemblée en 1885 pour justifier sa politique en Chine ou au Maghreb ainsi: il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. Charmant! Le caractère antisémite des allusions aux magouilles supposées entre un « changeur Goldiove » et un « banquier Shyllokston » est moins évident, car il s’agit, dans le récit, de faits que le public imagine à tort []
  5. Pour l’anecdote, Ignis sera repris sous forme de feuilleton illustré en 1896 dans La Science Illustrée, journal fondé par Louis Figuier. Les illustrations, signées par Eugène Damblans, ont été reproduites dans l’édition 2008. []
  6. Breton, P., L’utopie de la communication, 1997, pp114-116 []
  1. 4 Responses to “Ignis”

  2. By Baptiste on Fév 27, 2009

    on trouve aussi Robida sur gallica

    J’étais tombé sur cet auteur lors d’un travail sur les rituels de fiançailles : Robida avait écrit un petit livre d’anticipation sur ce que deviendrai la formation du couple au XXe siècle.

  3. By Wood on Fév 27, 2009

    Tiens, curieux qu’on entende pas parler de ces auteurs plus que ça, avec la mode actuelle du « Steampunk »…

  4. By Jean-no on Fév 28, 2009

    @Wood : des types comme Brian Aldis ou Bruce Sterling (l’inventeur du steampunk d’ailleurs) se démènent plutôt pour exhumer cet héritage même si la littérature française n’est pas forcément leur préoccupation majeure (sans parler d’Alan Moore qui dit qu’il n’existe pas de paralittérature en langue française).

  5. By Jean-no on Fév 28, 2009

    @Baptiste : merci, j’ignorais qu’on le trouvait sur Gallica, c’est bien (à cette heure ça ne marche pas mais il est courant que Gallica ne fonctionne pas le soir je crois). C’est un auteur très intéressant, beaucoup plus généreux que Jules Verne, il part dans tous les sens. En revanche son propos est plus anecdotique, il peut se moquer de tel ou tel trait culturel, mais il ne dégage pas beaucoup de situations ou de personnages qui marquent durablement. Bordélique, quoi, mais bon dessinateur.

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