Profitez-en, après celui là c'est fini

Clip vidéo et création artistique

mars 24th, 2008 Posted in Après-cours, Clips

Note : au départ, l’article qui suit entendait juste fournir quelques références d’auteurs intéressants de vidéo-clips. Il a enflé et est devenu une longue dissertation sur le clip qui, peut-être, enfonce les portes ouvertes. Une polémique en ressort tout de même : Steak, de Quentin Dupieux, est-il un film expérimental ou un film raté, et, question corolaire, quelle est la différence ?

Le vidéo-clip est un genre intéressant pour les créateurs d’images – nombreux sont en tout cas ceux qui s’y sont épanouis. La contrainte initiale que représente le fait d’avoir un morceau musical à illustrer, loin d’être une entrave, permet souvent d’évacuer certaines questions puisque la durée du film et la nature de sa bande sonore sont imposées et donc, connues. Dispensé d’avoir à captiver le public par un récit traditionnel, le réalisateur de clips peut avoir recours à une palette artistique très étendue, allant jusqu’au registre de ce qu’on appelle dans d’autres contextes de la « vidéo expérimentale ».
Le problème récurrent de la vidéo d’artiste telle que l’on peut en visionner dans les lieux d’exposition d’art contemporain est que ce qui est véritablement original – au sens « jamais vu » – perturbe le public, lequel public est généralement à la recherche de repères auxquels se raccrocher (on se souviendra au passage de l’imprécation un tantinet culpabilisatrice de Picabia : Pour que vous aimiez quelque chose, il faut que vous l’ayez vu ou entendu depuis longtemps, tas d’idiots). Par définition, la musique populaire enregistrée est appelée à être répétée à l’exacte ad libitum. De plus, elle est généralement structurée par un rythme, des phrases musicales, des motifs, des gimmicks, et elle est même souvent fortement standardisée (durée, genre musical de rattachement, public ciblé…). Ces repères permettent au spectateur d’un clip de ne pas avoir à se poser les questions anxiogènes suscitées par les œuvres contemporaines basées sur le temps (diaporamas, vidéos d’artistes, performances) et que l’on n’ose pas toujours demander à haute voix : « qu’est-ce que c’est ? », « qu’est-ce que ça veut dire ? » et surtout « combien de temps est-ce que ça dure ? », « quand est-ce que ça finit ? ». Avec le clip, pas de suspense, le film est fini quand le morceau est fini. Notons au passage que certains lieux d’exposition ont la bonne idée d’indiquer la durée des œuvres sur les cartels, ce qui change radicalement le rapport qu’on peut y avoir.

Francis Picabia - pour que vous aimiez quelque chose…

Contrairement à la publicité – un autre format court qui donne des moyens financiers conséquents aux créateurs -, la réalisation de clips musicaux n’est pas considérée comme une activité strictement alimentaire. En effet, mettre son talent au service de Björk, de Peter Gabriel ou de David Bowie est d’un « bénéfice symbolique » nettement supérieur au fait de créer pour le compte de l’Oréal, d’Unilever ou de Procter & Gamble.
Ce bénéfice n’est pas uniquement symbolique puisque l’industrie musicale est, quoi qu’elle veuille faire croire, riche et puissante (plus que l’industrie du jeu vidéo qui elle-même dépasse l’industrie du cinéma). Le clip n’est donc pas qu’un espace de liberté créative, c’est aussi un espace d’émancipation financière pour les créateurs. Un auteur tel que Michel Gondry n’a sans doute jamais eu besoin de quémander une subvention pour réaliser ses clips, ce qui lui offre des libertés que beaucoup d’artistes peuvent lui envier – réciproquement, les artistes contemporains bénéficient eux aussi de libertés que les auteurs de films promotionnels peuvent leur envier. Et par ailleurs, pour un Gondry ayant réussi à faire respecter son intégrité artistique, combien de tâcherons sans épaisseur ou d’artistes dont le talent ne peut se développer ? Le rapport à l’argent, aux musiciens et au public ne va pas sans écueils et demande aux réalisateurs de jongler entre les intérêts de chacun sans pour autant affadir leur travail. Lorsque Jean-Luc Godard a réalisé un vidéo-clip pour France Gall, cette dernière (qui avait choisi Godard en connaissant son travail) n’avait pas prévu que l’on n’y verrait pas son visage, ou très peu. Or c’est une chose à laquelle son public n’avait pas spécialement été habitué, puisque depuis ses débuts, le visage de la chanteuse a été omniprésent sur ses pochettes, dans ses scopitones et dans ses vidéos. Le clip n’a été diffusé qu’une fois, officiellement pour une sombre question de droits d’auteur.
La question de la représentation visuelle des artistes est un problème souvent évoqué. Michel Gondry, toujours lui, explique qu’il préfère abandonner un projet de clip (quitte à le recycler plus tard avec un autre artiste) si on lui impose de trivialiser son concept de départ, par exemple par l’incursion régulière des visages des musiciens.
La musique électronique a souvent affranchi les réalisateurs de clips de l’obligation de montrer le « produit » (le musicien), et ce à une époque où on annonçait la mort artistique du clip vidéo. Daft Punk, Aphex Twin, les Chemical Brothers, Massive Attack, Dj Roudoudou, Saint Germain ou encore Fatboy Slim ne mettent pas leurs visages (ni leur voix, cela semble aller avec) en avant. On ne s’étonnera pas au passage que cette génération « électro » ait a son tour réalisé des films que l’on peut nettement rattacher au registre du cinéma expérimental : Quentin Dupieux (Mr Oizo) avec Steak ou Daft Punk avec Electroma.
C’est sans doute aussi par refus du culte de la personnalité que les labels de musique électronique (Ninja Tune, Warp, F Communication,…) ont souvent suscité une très grande créativité visuelle dans leur communication, en faisant réaliser leurs pochettes ou leurs clips par des graphistes à la pointe de leur profession, comme les collectifs Designers Republic, Dj Food, Pleix, Matt Gorski ou encore comme la graphiste Geneviève Gauckler.
La musique instrumentale non-électronique a permis le même genre de choses, comme avec le très beau clip Individual Choice, du Jazzman Jean-Luc Ponty. Malheureusement, la musique classique ou le jazz suscitent peu de vidéo-clips, car ceux qui sont réalisés (il y en a) ne sont pas diffusés, pâtissant notamment du fait que le public de ces genres musicaux n’a pas la réputation (fondée ou non) d’être demandeur.

Video Killed the radio starOn ne s’accorde pas sur la date de naissance du vidéo-clip. Le rapport entre musique et cinéma date de la naissance du cinéma, puisque le besoin de sonoriser les films s’est fait sentir dès les premières représentations publiques. Piano ou orchestre d’accompagnement, chanteurs, acteurs disant le texte, etc., tout a été essayé. Il a fallu attendre 1927 pour que les moyens techniques et commerciaux de diffusion de films sonore soient disponibles. Aussitôt, la musique est mise à contribution et le premier film « parlant », The Jazz Singer, est aussi un film chantant.
Pour certains, le scopitone des années 1960 à 1980 était une forme primitive de clip. Souvent basés sur des concepts rudimentaires et sur un playback des chanteurs à l’image, ils ont notamment permis à Claude Lelouch d’effectuer de nombreuses expériences.
On cite souvent aussi les films musicaux des Beatles tels que Help!, le Magical Mystery Tour ou encore Yellow Submarine. Le film de Bohemian Rhapsody (1977), par le groupe Queen, constitue une date intéressante. Destiné à remplacer le groupe sur scène, il a connu un énorme succès. Une autre date célèbre est celle du 1er août 1981 : ce jour-là, la chaîne MTV, première chaîne musicale, a été officiellement lancée (avec le clip Video killed the radio star, des Buggles). Ce nouvel espace dédié à la diffusion de clips a suscité des pratiques qui subsistent aujourd’hui : pas de lancement musical important sans vidéo et accessoirement, pas d’industrie musicale sans télévision. On peut donc dater l’ère du vidéo-clip au tout début des années 1980 avec le lancement de MTV.
La période est intéressante pour une autre raison, technique cette fois : les caméras vidéo deviennent plus légères et les consoles d’effets spéciaux se perfectionnent. Bien que tout ce matériel soit à l’époque encore extrèmement coûteux, il donne certains avantages à la vidéo sur le cinéma, permettant des tournages moins contraignants et des effets visuels inédits – effets qui, cependant, lasseront rapidement le public.

Dans de nombreux pays, les premiers films de l’ère du vidéo-clip ont bénéficié de modalités commerciales avantageuses : les chaînes de télévision les diffusaient comme des œuvres musicales et cinématographiques, c’est à dire qu’elles s’acquittaient de droits d’auteur pour les montrer. Puis le clip a été considéré comme une forme de publicité, ce fut donc à l’industrie musicale de payer. Cette évolution (que je raconte de mémoire : si quelqu’un a des détails, ça m’intéresse) s’est sans doute faite sous la pression même de cette industrie musicale qui, en payant, décide de ce qui passe et comment, s’assurant la possibilité d’user de la meilleure arme commerciale dont dispose la musique populaire : le matraquage. Le résultat immédiat de ce mouvement a été la diminution du nombre de clips différents diffusés. L’appauvrissement quantitatif s’est souvent doublé d’un appauvrissement qualitatif et le grand public a délaissé le clip au cours des années 1990, provoquant la disparition des émissions qui y étaient consacrés sur les chaînes hertziennes et même, la diminution des diffusions de clips sur les chaînes musicales.

Il est probable que 99% des clips vidéo soient totalement inintéressants et, pire, que les clips intéressants soient justement les moins diffusés. Néanmoins, après avoir survécu à de nombreuses prophéties funestes, le clip vidéo semble pourtant persister à exister et, régulièrement, un nouveau créateur intéressant se révèle.
On peut tenter de se tenir au courant en consultant le blog ClipTip, qui est consacré au sujet – avec des mises-à-jour d’une régularité incertaine.

Update : l’ami Dumez me signale un autre blog dédié au clip : supe-r-aitte.blogspot.com

  1. 7 Responses to “Clip vidéo et création artistique”

  2. By Wood on Mar 24, 2008

    « des films que l’on peut nettement rattacher au registre du cinéma expérimental : Quentin Dupieux (Mr Oizo) avec Steak »

    C’est… c’est une blague ? Ou alors j’ai loupé quelque chose ?

  3. By Jean-no on Mar 24, 2008

    Mais non mais non, c’est pas une blague. Malgré la présence d’un duo comique dans le film, « Steak » est tout le contraire d’une comédie populaire, en témoigne son terrifiant insuccès… Et quand « le journal du dimanche » ou « le parisien » ont vu dans le film le navet de l’année, « Les cahiers » se sont montrés dithyrambiques.

  4. By Wood on Mar 24, 2008

    Alors il suffit de se planter au box-office pour être expérimental ?

    Je vais aller à la bibliothèque, essayer de repêcher le numéro des « cahiers » qui parle de « steak », histoire de voir ce qu’ils en disent.

  5. By Jean-no on Mar 24, 2008

    Se planter au box-office ne suffit pas pour être expérimental, en revanche réussir au box-office est l’assurance que le film n’est pas expérimental, ou qu’il est apprécié sur un malentendu (la libération sexuelle pour certains films de la Nouvelle Vague, par ex.). L’expérimentation, par définition, ne fournit pas au public ce qu’il attend. C’est une qualité – être expérimental – mais ça n’est pas pour autant l’assurance que l’œuvre sera intéressante et ça peut même être une facilité (en refusant toutes les règles et tous les clichés, on ne permet pas la comparaison au public). L’expérimentation, c’est aussi s’offrir le droit de se planter.
    La valeur expérimentale de Steak me semble assez évidente.
    Et par ailleurs, j’ai beaucoup aimé mais j’étais tout seul dans la salle – pas seul à aimer, seul à avoir assisté au film !

    La critique des cahiers se trouve apparemment dans le numéro 625 (été 2007). Dans le numéro suivant (#626, sept 2007), il y a un entretien avec Dupieux et Eric & Ramzy consacré à l’échec du film. Je n’ai rien lu de tout ça.
    Sur le site on peut lire un article récent qui parle des clips et des pubs de Dupieux

    Les votes sur imdb sont intéressants : un quart des gens donnent le note de 10/10 au film et autant lui donnent 1/10.

  6. By olpi on Mar 27, 2008

    Les cahiers se cherchent, les cahiers cherchent la relève, les cahiers se perdent…
    Ils rêvent Dupieux en Black Edwards français.
    Je pense que l’emballement autour du film est un malentendu.
    Il suffit d’essayer de voir le premier long-métrage de Dupieux pour se rendre compte du vide sidéral qui habite ce réalisateur.
    Et la politique des auteur!

  7. By Stéphane Trois Carrés on Jan 4, 2009

    Pour comprendre le rôle de Fluxus et des arts plastiques dans le rock et le clip
    Simon Frith, Art Into pop, édition Methuen, 1986 isbn 0-416-41530-x

    Pour comprendre la scène post punk et la production graphique liée à la musique
    Simon Reynolds, Rip it up and Start again, post punk 1978-1984
    Penguin books isbn 0-14-303672-6,2005

    Pour accèder aux outils critiques et universitaires s’intéressant à cette culture
    je recommande l’ouvrage collectif
    Sound & Vision, the music video reader
    Edited by Simon Frith, Andrew Goodwin, and Lawrence Grossberg,
    Edition Routledge, isbn 0-415-09430-5,1993
    et je recommand la lecture de l’article p45
    Fatal distraction : MTV meetts postmodern theory d’Andrew Goodwin,
    où l’ comprend comment le clip est un reflet très précis des théories esthétiques
    en cours… Certainement une forme très intéressante de création contemporaine.

    Ensuite je recommande
    Experiencing Music video, Aesthetic and cultural context, Carole Vernallis,
    Columbia University Press,isbn 0-231-11798-1, 2004
    Carole Vernallis explique le contexte esthétique du clip avec beaucoup de précision
    en étudiant les différents axes, le cadre, prise de vue, montage, costume, espace le temps et els textures
    les paramètres musicaux et ensuite elle fait une analyse de Cherish de Madonna, Get off de Prince
    et Mercy street de Peter Gabriel…
    C’est un vrai cours de très bonnes qualité. Elle fournit aussi les outils analytiques qu’elle utilise

    et en din Money for nothing, Saul Austerlitz, édition Continuum, isbn -13:978-0–8264-1818-0, 2004
    C’est une histoire du clip depuis 1980, passionnant et terriblement bien documenté.
    Tous ces livres es trouvent sur Amazon.com…

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  2. Avr 19, 2008: Le dernier blog » Blog Archive » Défendre son steak

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