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Hacking encyclopédique

décembre 17th, 2017 Posted in Non classé

(Je réserve mes articles relatifs à des polémiques politiques au blog Castagne, mais puisque ce billet parle beaucoup Wikipédia, j’ai préféré le publier ici)

Wikipédia et l’école

L’école d’enseignement mutuel, au début du XIXe siècle : les élèves peuvent s’apporter des choses entre eux sans tout attendre du maître (qui en profite pour moins bosser).

On m’a rapporté souvent que des enseignants du secondaire interdisent à leurs élèves de recourir à Wikipédia, disant qu’il faut impérativement chercher d’autres sources, parce que Wikipédia n’est pas fiable, ou bien n’est pas d’une qualité suffisante pour répondre aux critères d’un devoir scolaire. Je vois un meilleur argument : la monotonie, car j’imagine assez bien la lassitude d’un enseignant face à trente paraphrases plus ou moins habiles d’une même page Wikipédia, ou pire, de bêtes copier-collers, puisque les textes publiés en ligne (Wikipédia ou autres), permettent que l’on manipule du texte sans le comprendre ni même le lire. Il me semble en tout cas que la consigne anti-Wikipédia est un peu hypocrite car rares sont ceux d’entre nous qui n’utilisent pas l’Encyclopédie libre comme porte d’entrée pour explorer un sujet, ou en tout cas, qui ne s’en satisfont pas pour obtenir tel ou tel renseignement factuel : dans quel film ai-je déjà vu cette actrice ? Quel année est mort Jeremy Bentham ? Quel est le code postal de Sotteville-lès-Rouen ?… Selon le site Alexa, Wikipédia est aujourd’hui le cinquième site le plus consulté au monde, après Google, Youtube, Facebook et Baidu (le Google chinois), et le sixième en France (dépassé par Amazon et talonné par leboncoin).
Si nous utilisons Wikipédia, ce n’est pas par paresse ou par ignorance de l’existence d’autres sources plus complètes ou plus professionnelles, c’est parce que nous en connaissons les vertus et les limites, nous savons plus ou moins en tirer parti, nous savons ce que nous pouvons en attendre.

Pédagogie Freinet (carte postale). L’élève est actif dans l’acquisition du savoir, et fait profiter ses camarades de ce qu’il apprend en le publiant. C’est un peu le principe de Wikipédia : chacun apprend et enseigne à la fois. On peut tout à fait imaginer d’appliquer les principes de Wikipédia au cadre scolaire (tout le monde peut installer le logiciel MédiaWiki, qui est un logiciel libre et gratuit) plutôt que de poser les choses en termes d’autorité et de territoires.

Certains considèrent comme défaut fondamental de Wikipédia le fait que son contenu soit produit par des amateurs. La pratique montre à mon avis que c’est une erreur, car l’amateur (celui qui aime), le passionné, peut-être extrêmement sérieux. Du reste, même le dilettante qui corrige ponctuellement une faute d’orthographe de ci de là (vous pouvez le faire en trois clics, sans inscription, sachez-le !) aide les articles à progresser en mieux. La qualité des articles de Wikipédia ne repose pas tant sur l’exhaustivité du savoir de ses rédacteurs que sur la capacité de ceux qui les éditent à ordonner des sources, à évaluer la pertinences de celles-ci, et à rédiger synthétiquement. Inversement, le professionnalisme n’est pas toujours synonyme de qualité ou de pertinence, cette notion est surtout une garantie moyenne de qualité : dans un dictionnaire encyclopédique « professionnel », il n’y aura pas, comme c’est parfois le cas avec Wikipédia, de déséquilibres flagrants entre la qualité de traitement d’un sujet et celui d’un autre (ou d’un paragraphe et un autre).
Même si c’est un peu difficile à évaluer il me semble en tout cas que le corpus d’articles de Wikipédia ne fait que s’améliorer, du moins dans le cas des articles qui ont des lecteurs, et qui donc, sont surveillés1

La grande faille de Wikipédia : l’actualité

Cette semaine je suis tombé sur un bon exemple de l’unique vraie faille que je vois à Wikipédia : son rapport à l’actualité. Quand je dis que c’est sa seule vraie faille, je veux dire que c’est, parmi toutes les soucis qui concernent Wikipédia (il y en a d’autres), celui qui est à mon avis fatalement consubstantiel à son fonctionnement ouvert.

Un ajout réalisé le 14 décembre 2017 à 11:02 par un utilisateur enregistré nommé Wikihjans, dont c’est l’unique modification sur Wikipédia. Enfin l’unique modification sous ce nom-là.

Il y a quelques jours, la militante féministe et antiraciste Rokhaya Diallo a été évincée du Conseil National du Numérique, où elle avait été nommée, en raison du caractère controversé de ses positions, qui, après le petit scandale provoqué par sa nomination, a poussé Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État au numérique, à demander à Marie Ekeland2, la présidente du Conseil, de revoir la composition de cette institution indépendante3. Quand j’ai entendu parler de cette histoire, je suis naturellement allé lire la page Wikipédia qui était consacrée à Rokhaya Diallo afin d’en savoir plus tout à la fois sur la polémique en cours et sur le parcours politique de cette jeune femme que j’ai écouté sans déplaisir plusieurs fois, mais sans m’être fait d’idée bien précise de ses opinions. Dès l’introduction, le lecteur est accueilli par cette affirmation : Elle est proche du Parti des Indigènes de la République. Le Parti des Indigènes de la République (PIR) est une association anti-raciste dont beaucoup, et c’est mon cas, jugent que leur anti-racisme les a amenés à voir la société française comme une somme de « tribus » irréconciliables où la mixité culturelle ne peut être qu’un leurre et où il faut ressasser à l’infini l’horreur de l’esclavagisme et du colonialisme. C’est un peu Frantz Fanon dont on ne retiendrait que la colère face à l’analyse des injustices passées et présentes, mais dont on aurait abandonné le but universaliste. En bref, le Parti des Indigènes est devenu raciste par antiracisme, ce qui constitue un bien pathétique retournement de situation. Ils ne représentent pas forcément beaucoup de gens, mais leurs porte-paroles sont suffisamment éloquents et caricaturaux pour être fréquemment invités par les médias.
Comme cela se fait sur Wikipédia, l’affirmation est assortie d’une référence, un lien qui pointe vers le site du Parti des Indigènes de la République, article daté de 2009 et dont le titre est « Notre amie Rokhaya Diallo, victime d’une campagne ignominieuse du journal « Marianne »».

Je ne vais pas me lancer dans une défense de Rokhaya Diallo, ce n’est pas le propos de cet article, mais je note que les gens qui lui reprochent son supposé racisme semblent eux-même penser qu’aucun noir ne peut légitimement se considérer comme français et que pour certains, critiquer le racisme en France constitue du racisme anti-français. Ce qui, en toute logique, signifierait que tous les blancs sont racistes. Parmi les choses qui lui sont le plus fréquemment reprochées, il y a le fait d’être « proche du PIR » (ce qui semble inexact – d’autant que « proche » est un mot bien vague) et d’avoir une double-nationalité sénégalaise (ce qui est faux).

Il faut un sacré problème logique pour croire qu’il suffit qu’un groupe qualifie quelqu’un d’ami pour que l’on puisse légitimement juger ce quelqu’un « proche » du groupe en question. Il faut un problème logique, ou bien compter sur le problème logique des autres et sur la vitesse avec laquelle ils sont prêts à accepter une information qui confirme leur préjugé. J’ignore le degré de proximité qui lie Rokhaya Diallo aux sulfureux Indigènes de la Républiques, mais elle a toujours affirmé que se propre association, les Indivisibles, était distincte du PIR. L’association Les Indivisibles, se donne « pour objectif de déconstruire les préjugés et clichés ethno-raciaux en utilisant l’humour et l’ironie, et de faire cesser la partition de la nationalité française selon une apparence physique », profession de foi qui ressemble furieusement à de la lutte contre le racisme, ce qui me semble bien différent des Indigènes de la République, qui paraissent avoir fait le deuil de toute possibilité de progrès anti-raciste. Si elle semble refuser de se soumettre à l’injonction de désavouer4 les Indigènes de la République, Rokhaya Diallo a toujours précisé qu’elle n’en était pas membre. Son action me semble clairement distincte, elle a produit des documentaires pour comprendre et exposer la mécanique du racisme et celle du sexisme dans une démarche plus pédagogique qu’autre chose, et lorsqu’elle pointe (cela lui a été beaucoup reproché) un racisme latent dans la police française, c’est a priori pour provoquer une prise de conscience face à un phénomène qu’on peut difficilement considérer comme marginal ou imaginaire.

Pour revenir à l’article de Wikipédia, l’ajout a été fait par quelqu’un qui est familier de Wikipédia, puisque, j’ai fait le test, il n’est pas possible d’obtenir ce code depuis l’éditeur visuel :

Elle est proche du Parti des [[Indigènes de la République]].<ref>{{lien web|url=http://indigenes-republique.fr/notre-amie-rokhaya-diallo-victime-dune-campagne-ignominieuse-du-journal-marianne/|titre=« Notre amie Rokhaya Diallo, victime d’une campagne ignominieuse du journal « Marianne »» |date=26 octobre 2009 |site=Les Indigènes de la République}}</ref></blockquote >

Cette affirmation fallacieuse a été retirée le 14 décembre, le même jour, donc, à 16:15, soit cinq heures après avoir été fielleusement ajoutée. Cinq heures d’erreur, à l’échelle d’une encyclopédie, ce n’est pas grand chose, mais voilà, ce sont cinq heures pendant lesquelles le public, intrigué par l’affaire du Conseil National du Numérique, est venu sur la page se faire une idée. Ce jour-là, l’article Rokhaya Diallo a été affiché 9500 fois, ce qui est loin d’être négligeable et en a fait la 29e page la plus consultée du site — affluence sans commune mesure avec le jour précédent (où la page ne figure pas parmi les cent plus fréquentées) ni avec le jour suivant (où elle a eu trois fois moins de lecteurs). On peut imaginer que cet ajout, réalisé à un moment optimal, a influencé le portrait qu’un nombre considérable de gens se font de Rokhaya Diallo, d’autant que « l’information » a été immédiatement répercutée par de nombreux sites et des particuliers, abusés de bonne foi.

Quelques exemples (Marianne, Facebook, Twitter, Tribune Juive) d’affirmation péremptoire de l’existence d’une proximité de Rokhaya Diallo avec le Parti des indigènes de la République. On notera que cette mention a été écrite par Jack Dion dans Marianne le 14/12 à 9:26, soit un peu moins de deux heures avant que quelqu’un ne vienne écrire la même chose sur Wikipédia. Marianne n’est cependant pas le premier média à avoir émis cette fausse information. Dans un premier temps, le titre de l’article a écorché le prénom de l’activiste, devenue « Rakhaya ». Un lapsus sans malice, ont affirmé l’auteur et le correcteur… Je ne sais pas ce qui est le pire : penser qu’il s’agit d’un acte manqué, ou bien d’un jeu de mot couramment utilisé par l’extrême-droite. Personnellement, la dérive des Indigènes de la République ne me semble pas moins cafardeuse que celle du magazine Marianne.

Le fonctionnement souple et amateur de Wikipédia est d’une redoutable efficacité, car si les erreurs et les manipulations y sont possibles à chaque instant, leurs corrections le sont à la même vitesse, ce qui n’est le cas d’aucune encyclopédie imprimée. La diversité des sensibilités politiques de ceux qui y contribuent permettent que tous les sujets soient surveillés avec un œil critique et, sur la longueur, la qualité globale ne fait que progresser. Mais on le voit avec l’exemple que je signale ici que le préjudice d’une manipulation parfaitement circonstanciée peut être fort, puisque des gens de bonne foi, ou d’autres qui cherchaient juste confirmation qu’il-n’y-a-pas-de-fumée-sans-feu, ont appuyé leur analyse d’un fait politique sur des prémisses fallacieux.
Voilà pourquoi il me semble que l’actualité est le talon d’Achille de l’Encyclopédie libre. La solution ne peut pas passer par un changement du fonctionnement souple et rapide de Wikipédia, qui constitue, comme on dit aujourd’hui, « son ADN ». Mais les lecteurs doivent eux se montrer prudents face aux articles qui rencontrent un écho brûlant dans l’actualité. Les wikipédiens (mais ils le savent) doivent quant à eux redoubler leur vigilance face à ces articles. Quant au responsable de la manipulation, j’espère qu’il n’est pas fier de lui, a fortiori s’il est un familier du fonctionnement et de principes de Wikipédia.

Lire ailleurs : Pour Rokhaya Diallo, contre l’ethnicisation de la République, par Jean Baubérot, Médiapart.

  1. De nombreux artistes du dimanche, élus locaux qui anticipent leur destin national, écrivains qui n’ont pas encore publié leur premier roman, etc., rédigent (ou font écrire par d’autres — c’est même une prestation fournie par de nombreux community-managers) des articles à leur propre sujet sur Wikipédia. Ils sont généralement les seuls à les lire, jusqu’au jour où un wikipédien se pose des questions sur la satisfaction des critères d’admissibilité et lance une procédure de destruction de l’article, procédure dont le résultat est rarement indulgent (et parfois injuste, les « suppressionnistes » me semblant majoritaires parmi ceux qui donnent leur avis dans ce genre de cas). Le préjudice causé par les pages qui ne répondent pas aux critères d’admissibilité est à mon avis faible, d’autant que les lecteurs sont rarement dupes de la nature réelle de l’article. Je me demande si des articles « oubliés » servent de lieu d’échange d’information entre agents secrets. []
  2. Oui, un rapport avec l’excellent mathématicien Ivar Ekeland, puisque cette entrepreneuse du numérique est la fille du théoricien du Chaos et du Hasard. []
  3. En France, lorsque l’on précise qu’une institution étatique est « indépendante » des pressions politiques, c’est souvent vrai tant qu’elle fait ce qu’on lui dit de faire comme on lui dit de le faire, semble-t-il. []
  4. Je comprends personnellement assez bien qu’on refuse, sur l’ordre de ses ennemis politiques, à cracher sur des gens dont on ne partage ni les méthodes, ni le raisonnement, ni le détail des idées mais avec qui on a des luttes en commun.
    Riokhaya Diallo, et ça lui a été aussi abondamment qu’anachroniquement reproché, a fait partie, aux côtés d’Houria Boutdjella, des Indigènes de la République, des signataires d’une pétition de 2011, postérieure à l’incendie (jamais revendiqué) des locaux de Charlie Hebdo, déclenché par un jet de cocktail Molotov, qui affirmait que soutenir la liberté d’expression n’impliquait pas forcément d’interdire de parole ceux qui émettent des réserves quant à l’orientation politique du journal satirique. []
  1. 3 Responses to “Hacking encyclopédique”

  2. By gerard on Déc 18, 2017

    j’appartiens aux correcteurs occasionnels dont vous parlez et la dernière fois que j’ai corrigé une erreur étrange sur une page je suis tombé par étourderie sur l’éditeur en markup et je n’ai pas eu de difficulté à faire ma correction, toute personne un peu familière à l’informatique peut le faire, les languages de markup se ressemblent tous. Votre mystérieux vandale n’est donc pas forcément un wikipédien.
    Soit dit en passant, j’ai parfois eu envie de faire plus pour Wikipédia mais l’éditeur visuel ne m’a jamais trop inspiré. Comme on dit en bon franglais, too steep learning curve. Il faut être vraiment motivé pour devenir un wikipédien. Et puis l’ambiance générale n’est pas très engageante (le purisme que vous décrivez me semble en effet un peu décourageant et dénoter un esprit élitiste chez certains contributeurs certes dévoués et compétents – un parallèle est possible avec les enseignants qui condamnent Wikipédia, tiens).
    C’est difficile d’être un ‘bon’ wikipédien. La seule modification substantielle que j’ai faite était intéressante de mon point de vue, je suis persuadée qu’elle apportait une information vraie et pertinente, mais si elle est restée (je ne sais pas) c’est que personne ne s’est rendu compte qu’elle était inacceptable (elle venait de mon expérience personnelle, je l’avais confirmée sur internet mais comme je ne sais pas faire de liens avec Wikipédia elle était non sourcée donc irrecevable). J’ai un petit remord d’avoir dégradé la pureté académique de Wikipédia (mais ça ne m’empêche pas de dormir)

  3. By Jean-no on Déc 19, 2017

    @Gerard : l’accueil des wikipédiens débutants n’est pas toujours d’une indulgence folle. Il s’est créé une communauté, des habitudes, et j’ai déjà vu certains reprocher à des « nouveaux » des fautes qu’ils auraient commis eux-mêmes. J’ai peur qu’avec l’habitude, on devienne impatient, quelque chose du genre, et donc pas assez pédagogue.
    Pour la modification que j’évoque, il me semble qu’il faut une familiarité avec Wikipédia, non seulement pour rédiger le code mais aussi pour savoir ce qui a des chances de tromper la vigilance de ceux qui surveillent les articles.

  4. By triton on Déc 27, 2017

    http://www.lemonde.fr/tant-de-temps/article/2017/12/27/la-science-fiction-imagine-la-fin-des-temps-pour-mieux-l-exorciser_5234901_4598196.html

    c’est sans rapport avec le sujet, mais le monde parle de votre livre dans cet article

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