Profitez-en, après celui là c'est fini

Sousveillance

janvier 12th, 2009 Posted in Filmer autrement, Images, Mémoire, Surveillance art

Un article de Bruno Icher sur écrans.fr nous apprend que Rob Spence, documentariste de 36 ans devenu borgne à la suite d’un accident pendant son adolescence et connu dans son pays pour Let’s all hate Toronto, une enquête sur la détestation de la mégapole par les canadiens, tente actuellement de faire implanter une caméra dans sa cavité orbitale, à la place de son oeil prosthétique. Il ne s’agit pas de bionique, le but n’est pas de retrouver la moitié perdue de sa vision (les expériences de connexion caméra/cerveau progressent cependant à pas de géant), mais de filmer différemment.
Tous les problèmes techniques (humidité, poids) ne sont pas réglés mais Rob Spence y croit beaucoup et planifie le tournage de son prochain documentaire, intitulé Eye 4 an Eye, qui sera réalisé à l’aide de cet œil-de-verre caméra.

Spence explique qu’il s’inscrit dans une tradition récente des images cinématographiques (Le projet Blair Wich, la séquence d’introduction du dernier James Bond, etc.) et qu’il compte utiliser son statut d’homme-caméra pour réfléchir à la question de la vie privée et à celle de la surveillance vidéo.

Les références se bousculent.
Dziga Vertov et son ciné-œil (Kino Glaz, 1920) bien sûr ; Les quatre borgnes de Hollywood (Fritz Lang, Raoul Walsh, John Ford et André de Toth) ; Robocop ; Terminator (notamment pour une scène qui elle-même rappele le Chien Andalou de Buñuel mais c’est une autre affaire) ; Strange Days (1995), un autre film de James Cameron — son meilleur pour moi —, dans lequel la perception humaine peut être stockée informatiquement puis revisionnée, permettant à chacun d’expérimenter un peu de la vie des autres et offrant au scénariste une intrigue policière captivante ; le film Final Cut (2004) d’Omar Naim, dans lequel chacun est équipé d’un implant qui enregistre son existence et dont on remet les meilleurs passages aux familles aux funérailles (pas vu).
On peut penser aussi à tous les films tournés en vue subjective (le clip Smack My Bitch up de Jonas Ackerlund pour Prodigy par exemple), caméra à l’épaule (Casavettes, Kechiche,…), avec des moyens légers (28 days) ou qui affirment (de manière plus ou moins refabriquée d’ailleurs) l’existence de leur dispositif de tournage : Cloverfield, Redacted, REC, C’est arrivé près de chez vousChronique des morts-vivants...

Est-ce que les images issues d’une caméra qui se trouve dans la tête de son opérateur seront regardables avec plaisir ? Lorsque nous regardons par nos yeux, notre cerveau opère en permanence une correction qui fait que notre vision ne souffre pas de nos mouvements, à la manière d’une « steadycam ». Lorsque nous marchons, notre tête ne cesse de monter et de descendre.

Si le stockage de la perception humaine relève encore de la science-fiction, Strange Days faisait référence à une actualité récente de l’époque, celle de l’affaire Rodney King (1991), où pour la première fois des images tournées par un caméraman amateur avait déclenché une onde de choc médiatique incontrôlable. Ces images montraient le passage à tabac d’un automobiliste par les forces de l’ordre. Les émeutes qui avaient suivi l’acquittement de ces policiers ont fait 53 morts, car même si l’image était sombre et tremblottait, l’acharnement policier scandaleux était flagrant et, au delà de l’anecdote, montrait brutalement les brimades exercées sur la communauté noire  de Los Angeles par les forces de l’ordre.

Aujourd’hui, une personne sur cinq se promène avec en poche un téléphone portable capable d’enregistrer de la vidéo. On l’a vu récemment avec la nouvelle affaire Rodney King, à savoir le meurtre par un policier (qui a dit avoir confondu son revolver avec son « tazer ») d’un jeune homme de 22 ans, Oscar Grant, la nuit de la Sain-Sylvestre sur un quai de gare. Cette fois, il y avait (au moins) quatre personnes pour filmer la scène et les images n’ont pas atterri sur CNN mais sur le site d’une chaîne de télévision et sur Youtube, et cela dès les heures qui ont suivi le drame.
Alors que les particuliers s’emparent de ces dispositifs pour témoigner, il est intéressant de voir que les journalistes sont plus prudents. On se rappellera par exemple que le syndicat national des journalistes a officiellement demandé à France 2 de cesser la diffusion de l’émissions « Les infiltrés », émission d’investigation aux sujets divers (la maltraitance dans les maisons de retraite, le travail au noir, le fonctionnement de la presse people) dont la particularité est que les journalistes ne se présentent pas comme tels mais pénètrent incognito le milieu qu’ils veulent étudier, par exemple en s’y faisant employer, afin d’obtenir des information et de tourner des séquences vidéo discrètes. La méthode n’a pourtant rien de neuf (cf. Tête de turc, par Jörg Gfrörer et Günter Wallraff, en 1986, qui montrait les conditions de travail d’un employé turc en Allemagne, filmé en vidéo depuis un sac)

Les moyens de captatation, de création, de modification et de diffusion des images n’ont jamais été si nombreux et si divers. Ils s’augmentent de possibilités telles que le couplage à des capteurs GPS ou encore la transmission instantanée.
Certaines fonctions autrefois réservées aux professionnels atteignent le public le plus large, comme la possibilité de réaliser des vidéos (en basse définition, certes) à la cadence de 1000 images par seconde1 pour moins de 400 dollars.
La vidéo numérique ultra-légère (téléphones, appareils photo, netbooks, caméras dédiées à l’espionnage2 mais aussi caméras embarquées pour sportifs) modifie et modifiera sans doute de plus en plus notre rapport à l’image, y compris, donc, dans les domaine de la citoyenneté et de la production des médias d’information.

Steve Mann, un professeur de l’Université de Toronto (tiens, nous revoici à Toronto !) et ancien membre du Medialab du MIT, ingénieur et artiste de formation, parle de sousveillance, en opposition à la surveillance, pour qualifier les caméras personnelles embarquées et les nouvelles pratiques qui en découlent et en découleront à l’avenir.

Il n’y a pas que la « sousveillance » qui change, puisque la vidéo-surveillance connaît elle aussi une évolution dont nous ne prendrons peut-être vraiment conscience que progressivement. Elle est de plus en plus accessible (y compris aux particuliers), de plus en plus discrète (miniaturisation, liaisons sans fil) et de plus en plus intelligente (couplée à la reconnaissance faciale ou à l’analyse de mouvements par exemple).

Je ne vois pas de moyen pour évaluer un tel phénomène mais il me semble qu’une forte tension est en train de naître autour des questions d’image, notamment entre les professionnels et les amateurs. Il semble admis de photographier la foule avec un téléphone mais il devient plus difficile de le faire avec un appareil réflex. Il m’est arrivé souvent (et de plus en plus souvent) qu’on vienne me demander pour quelle raison je prenais une photographie, il m’est arrivé que quelqu’un qui pensait apparaître sur un cliché banal me réclame d’effacer la photo prise. Il m’est même arrivé qu’un particulier m’interdise de photographier sa ruelle ! J’ai plusieurs histoires de ce genre, et je suis loin d’être seul dans ce cas. Ma fille a subi exactement le même genre d’aventures. Or je me souviens distinctement qu’à son âge, étudiant en photo, je n’ai jamais eu droit à une remarque hostile de la part d’un passant.
Et ce n’est pas tout. Lorsqu’un enfant apparaissait en photo sur une publication municipale il y a encore peu de temps, ses parents en étaient très fiers. Aujourd’hui, les menaces de procès ne sont pas rares (pas générales mais pas rares — je mentionne cet exemple précis pour connaître des cas), et on en vient à faire signer des autorisations et des décharges pour tout et pour rien. C’est comme si le fait d’exister sur une image représentait une forme menace. Il y a parfois aussi derrière tout ça le fantasme d’une valeur marchande, comme si chacun se sentait personnellement accablé par les problèmes de Bradd Pitt et d’Angelina Jolie — harcelés par des paparazzis — tout en rêvant de négocier son image et celle de sa progéniture au même prix que le couple glamour3 .
Autre cas, récemment un photographe de l’Agence France Presse s’est fait molester et a vu ses photographies effacées par des policiers lors d’une manifestations étudiante. Les fonctionnaires de police refusaient au journaliste (titulaire d’une carte de presse) d’exercer son droit élémentaire d’information au nom de leur droit individuel à l’image. Ces pratiques anti-démocratiques n’émanent pas d’une directive ministérielle et la manifestation en question n’avait rien de sensible. Il y a encore peu, dans un film situé dans un pays dictatorial, ce genre de scène de destruction de photographies servait précisément à montrer une absence de liberté.
On dit souvent que l’image se dévalue (notamment l’image numérique), mais je ne pense pas que ce soit exact. Je pense que le rapport à l’image connaît une importante mutation et qu’il en découle de nombreuses confusions.
Et je n’ai même pas parlé de Photoshop !

En parlant de droit à l’image, le personnage de Popeye fait son entrée dans le domaine public pour les européens, car son créateur Elsie Crisler Segar est décédé il y a soixante-dix ans. Le nom Popeye vient de « pop eye », c’est à dire « œil éclaté », car le célèbre marin est borgne.
La boucle est bouclée.

  1. Les appareils photo capables de faire des vidéos ultra-rapides sont proposées par la marque Casio avec ses modèles EX-FS10 et EX-FC100 []
  2. lire : Caméra-œil, caméra-main et caméra de l’invisible sur Cinéma réseau []
  3. Le saviez-vous? « glamour » vient de « grammaire » tout comme « grimoire ». Le glamour, c’est le sortilège, le charme, une affaire de gens qui ont des lettres. []
  1. 22 Responses to “Sousveillance”

  2. By Wood on jan 12, 2009

    « Strange Days » n’est pas de James Cameron, mais de Kathryn Bigelow. Le scénario est de Cameron, par contre.

  3. By Jean-no on jan 12, 2009

    Hmmm, tu as raison, ça explique que ce soit le meilleur Cameron du coup :-) La réalisation est trop créative pour être du Cameron (en même temps, K. Bigelow n’est connue que pour l’abominable « Point Break » !), mais le monsieur a quand même écrit, produit et même apparemment monté le film. Et pour une fois, il est impliqué dans un film sans son ex-épouse Gale Anne Hurd

  4. By Neovov on jan 12, 2009

    Billet passionnant, comme d’habitude. Merci beaucoup ! (non, ce n’est pas du spam :) )

  5. By Hobopok on jan 12, 2009

    Lors des élections en 2007, j’ai demandé poliment à prendre dans le bureau de vote des photos de mon épouse qui étrennait sa carte électorale. Réponse : non, immédiat et catégorique. Y a-t-il jamais eu une élection où la presse n’a pas publié de photos de bureaux de vote ? La loi laisse toute discrétion aux présidents des bureaux, mais tout de même !

  6. By Jean-no on jan 12, 2009

    C’est un bon exemple. La citoyenneté normalement ce n’est pas une activité honteuse. Alors pourquoi est-ce que ces interdictions sont si fréquentes ? (légales ou pas je ne sais) De même que l’appartenance à la police nationale d’ailleurs : pourquoi est-ce que les gens en uniforme ne posent pas avec un grand sourire ? Ils sont utiles à la société normalement, ou en tout cas ils sont payés sur cette base, est-ce que ça signifie qu’eux-mêmes n’y croient pas tout à fait ?

  7. By BenoitBenoit on jan 12, 2009

    Jean Noel, vous devriez visionner un jour le film Déjà Vu. Il y a dans ce film un étrange rapport aux expériences numériques couplées aux caméras et satellites de surveillance. Des policiers sont tombé sur un bug qui leur permet désormais, outre de visionner l’intérieur le plus complet d’une maison avec les satellites, de voir non pas ce qu’il se passe mais ce qu’il s’est passé. Dans leurs écrans magiques, ils voient le passé plutôt que le présent et découvrent ainsi comment un meurtre s’est commis. Par la suite, le héros du film porte un casque avec les mêmes capacités mais en mouvement, ce qu’il voit dans le casque à tel endroit est ce qu’il s’est passé quelques jours auparavant au même endroit.

  8. By Jean-no on jan 12, 2009

    mmmmh ! voilà un scénario qui donne envie ! Je me le suis commandé aussi sec. J’ai du croiser l’affiche mais je ne savais même pas que c’était de la SF.

  9. By sf on jan 12, 2009

    Dans un registre un petit peu différent, il y a le film de Wim Wenders, « Jusqu’au bout du monde » (1990), dont le scénario comporte plusieurs points communs avec « Strange days » (an 2000, addiction aux images).
    Et, du même réalisateur, « Lisbonne story »(1994) dans lequel le personnage principal n’a de cesse de filmer ce qu’il ne voit pas à l’aide d’un modèle de petite caméra portable pas très accessible à cette époque.

  10. By Jean-no on jan 12, 2009

    Je me rends compte que j’ai très peu vu de Wim Wenders après ses histoires d’anges berlinois. Si j’ai vu Million dollar hotel qui était gentil.
    Je mets tout ça sur ma liste.

  11. By Jean-no on jan 12, 2009

    Zut, Jusqu’au bout du monde n’a pas été édité en DVD chez nous et il est impossible de se le procurer à un prix normal en zone 1 (il semble y avoir une petite spéculation sur ce titre). Lisbon Story se trouve par contre.

  12. By BenoitBenoit on jan 12, 2009

    J’avais oublié le moment (dans le film Déjà Vu) où le héros rentre dans une petite boîte et à l’aide de l’ordinateur magique se voit désintégré et réintégré dans le passé. C’en est pas moins crédible que le reste.

  13. By Jukurpa on jan 12, 2009

    Dans le domaine des yeux Caméras, l’héroïne du récent Doomsday de Neil Marshall utilise également un œil caméra qu’elle n’hésite pas à ôter pour l’utiliser comme une caméra espion… ou pour piéger médiatiquement le grand méchant.

  14. By Jean-no on jan 12, 2009

    Noté!

  15. By antoine bablin on jan 17, 2009

    Coucou !
    l’oeil au cinéma !
    Voir aussi « la cité des enfants perdus » (pour une fois qu’on peu citer un film français..) et Blindness aussi qui est fantastique, l’idée de montrer ce que des aveugles peuvent perçevoir de notre réalité m’avai enchanté, sur un scénario très intéressant.

  16. By Jean-no on jan 17, 2009

    Bonjour Antoine. Je n’ai pas vu la cité des enfants perdus depuis sa sortie (souvenir d’un conte assez lugubre qui ne m’avait pas tellement plu), je jetterai un oeil (j’ai le dvd, trouvé en hyperpromo mais jamais déballé).
    Blindness a l’air intéressant effectivement.

  17. By antoine bablin on jan 19, 2009

    à propos de citoyenneté :
    http://www.prefecture-police-paris.interieur.gouv.fr/documentation/article/2009/voeux2009.htm

  18. By Jean-no on jan 19, 2009

    Oui j’ai vu ça, très beau.

  19. By Picos on jan 19, 2009

    Pour le cinéma la référence la plus flagrante serait « La mort en direct » de Tavernier.

  20. By Jean-no on jan 19, 2009

    La mort en direct, bien sûr ! Voilà un film qu’on m’a raconté en long et en large mais que je n’ai pas vu, j’étais un peu jeune à sa sortie et depuis l’occasion ne s’est pas présentée. Merci de cette référence.

  21. By olpi on jan 23, 2009

    manque nicholas ray dans les borgnes d’hollywood…

  22. By Jean-no on jan 26, 2009

    Ah oui, c’est vrai ! Et Tex Avery, aussi.

  23. By Ardalia on juil 17, 2012

    Voilà, au moins quatre films à voir, vous faites ch… les mecs ! Merci. ;)

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