Profitez-en, après celui là c'est fini

Publicité augmentée (Looker)

juin 10th, 2008 Posted in Ordinateur au cinéma, Parano

A présent, un film relativement méconnu sorti en 1981 qui, sauf erreur, n’a pas été édité en DVD Zone 2, Looker.
Looker est le quatrième film de Michael Crichton à être sorti en salles. Il fait notamment suite au succès très important de Westworld (Mondwest) dans lequel les robots d’un parc à thème, avec Yul Brynner à leur tête, décidaient subitement de massacrer les visiteurs du lieu. Nous reparlerons de Westworld et de sa suite Futureworld une autre fois. Souvent comparé à Runnaway, le film suivant du même auteur, Looker est considéré comme un film négligeable dans la carrière de l’auteur de Urgences et de Jurassic Park. Il est vrai que nous sommes loin de la densité thématique du Videodrome de Cronenberg, mais Looker reste intéressant à bien des égards.

Looker est un terme familier anglo-saxon qu’on pourrait traduire par « canon », au sens où on emploie le mot dans une expression telle que « cette fille est canon ».

Larry Roberts, expert en chirurgie esthétique, compte parmi sa clientèle quatre femmes qui entretiennent des similitudes. Toutes sont mannequins (elles se connaissent d’ailleurs les unes les autres), toutes ont déjà des physiques parfaits et toutes s’étaient présentées à son cabinet munies d’une liste extrèmement précise des corrections qu’elles aimeraient voir pratiquées sur leur visage : un millimètre de nez ou de pommette en moins, un œil légèrement plus ouvert, etc.

Un lieutenant de police se présente un jour chez le chirurgien et lui apprend que deux de ces jeunes femmes sont mortes récemment, chaque fois dans des accidents curieux. Ce qu’il ne dit pas, c’est que le stylo et un bouton de la veste du médecin ont été trouvés dans l’appartement d’une des mannequins et qu’il est le premier suspect.

Une des deux patientes encore en vie vient le voir dans un grand état d’agitation. Son discours, passablement incohérent, laisse à penser qu’elle craint pour sa vie et qu’elle se trouve embarquée dans une histoire grave et importante. Elle mourra très peu de temps après.
Le docteur Roberts décide alors de tout faire pour protéger la dernière jeune femme, Cindy. Celle-ci a un petit béguin pour lui et le laisse la suivre partout lorsque ce n’est pas lui qui exige qu’elle le suive. Elle finira par apprendre par hasard que sa vie est en danger, car en bon mâle protecteur, le médecin n’avait pas jugé bon d’avertir sa protégée de assassinat prévisible.

En enquêtant, il apprend que toute l’affaire est liée à un mystérieux centre de recherches nommé Digital Matrix. Ce lieu, qui dépend de la société d’un homme d’affaires surpuissant, John Reston, concentre ses travaux sur une exploitation scientifique de la beauté et de la séduction.

On y analyse les mouvements oculaires des spectateurs (ce qui ne relève pas de la science-fiction, les plus grandes agences de communication mondiales ont consacré de gros budgets à ce type de recherches), on y analyse les corrections à apporter au physique ou au jeu des actrices des publicités, on y modélise des voix « parfaites », on place des personnages virtuels « parfaits » dans des décors réels, et pour finir on y mène une expérience top-secret baptisée « Looker » dont le but est d’hypnotiser le public. Nous ne tardons pas à comprendre que les applications ne sont pas exclusivement publicitaires et qu’un sale type risque de remporter les élections présidentielles.

Mais ce n’est pas tout. Un mystérieux moustachu qui porte d’étranges lunettes se balade avec une arme de poing qui envoie des flashs capables de provoquer des absences neurologiques chez ceux qui y sont soumis.

Le film pâtit rapidement d’une petite faute de goût en matière de casting : le héros est âgé d’une cinquantaine bedonnante, une homme « mûr » comme on dit, ce qui correspond bien à son statut de grand chirurgien, mais qui rend sa romance avec une actrice vingtenaire et ses scènes d’action légèrement décalées. Les scènes d’action ne sont d’ailleurs pas ce que le film a de plus intéressant à offrir. Bagarres molles, courses-poursuites tout aussi molles… On appréciera cependant l’utilisation créative du pistolet à flashs neurologiques qui, du point de vue de celui qui le subit, a pour effet de raccourcir le temps. On ne voit donc souvent pas les coups portés, mais seulement l’effet qu’ils ont sur celui qui vient de les recevoir et qui émerge d’une absence dans une situation inattendue : assommé au sol, accidenté au milieu d’une fontaine publique, etc.

La fin du film est assez réjouissante. L’homme d’affaires John Reston donne une conférence de presse où il annonce que les procédés mis au point chez Digital Matrix vont révolutionner le monde de la publicité. Son public l’écoute attentivement mais la présentation déraille rapidement lorsque ses publicités, tournées en direct en studio et dans lesquelles apparaissent des acteurs virtuels, sont perturbées par l’apparition de personnages incongrus : le tueur à la moustache, Larry Roberts et enfin, John Reston lui-même. Des publicités au contenu banal prennent un caractère délirant : une jeune fille parle de son produit de nettoyage tandis que derrière le meuble émerge le visage inquiet de Roberts ; une petite famille disserte sur ses corn flakes alors que le cadavre du tueur moustachu se trouve étendu au milieu de la table ; Reston agonise au milieu d’un groupe d’aérobic.

La télévision est sans doute le grand thème de Looker. Dans une scène très étrange – car complètement caricaturale -, la jeune Cindy passe voir ses parents chez eux. Elle aimerait leur parler, mais ils ne la regardent absolument pas, ils lui répondent de manière automatique en fixant leur poste de télévision.

Lors de sa présentation, John Reston explique l’intérêt de la télévision dans des termes que n’aurait pas désavoués Edward Bernays :
« La télévision peut contrôler l’opinion publique plus surement qu’une armée ou une police secrète car regarder la télévision est une action totalement volontaire. Le gouvernement américain force nos enfants à se rendre à l’école, mais personne ne les oblige à regarder la Télévision. Les américains de tous âges se soumettent au téléviseur. La télévision est l’idéal américain. La persuasion sans coercition. Personne ne nous demande de la regarder. Qui aurait pu prédire que des gens « libres » passeraient volontairement quinze années de leur vie assis devant une boite à images ? Quinze ans de prison, c’est une punition, mais quinze ans devant un téléviseur, c’est de la distraction [entertainement]. L’américain moyen passe à présent plus d’une année et demie de sa vie devant des écrans publicitaires. Quinze minutes chaque jour de sa vie, devant des publicités »
(traduction approximative de votre serviteur).

Le film souffre d’une mise-en-scène un peu plan-plan, d’un manque de suspense véritable et d’une incohérence scénaristique majeure : le manque de mobile. Pourquoi tuer les jeunes filles dont les mensurations ont été enregistrées ? Ce sont ces meurtres inutiles qui ont provoqué la chute de Digital Matrix et de Reston Industries en attirant l’attention sur le côté suspect de leur activité. Ils sont cependant, comme on peut s’en douter, un bon prétexte pour de nombreux plans sur de jolies filles peu vêtues ou totalement (mais chastement) dévêtues, ce qui a d’ailleurs valu à Looker d’être réservé à un public adultes ou adolescent dans de nombreux pays.

Toujours au registre des incohérences, on voit mal pourquoi les décors des publicités devaient absolument être filmés en direct deux étages plus haut. Cependant les scènes plutôt drôles qui en découlent nous font pardonner au scénariste les incongruités de ce genre.

En résumé, Looker se regarde assez bien, contient de nombreuses trouvailles, mais ne peut pas prétendre laisser une trop grosse empreinte dans l’histoire du cinéma pas plus que dans celle de l’analyse des médias et de la dénonciation de leurs dérives.
Michael Crichton a souvent raison, mais il manque un peu de folie, de fantaisie, de bizarrerie. De plus, sa rigueur scientifique – car il est assez rigoureux – fait que ses récits sont de véritables réflexions prospectives plutôt que l’expression des fantasmes d’une époque. Et c’est sans doute moins intéressant.

  1. 4 Responses to “Publicité augmentée (Looker)”

  2. By Philippe Dumez on Juin 11, 2008

    Je n’en garde pas un mauvais souvenir, mais je l’ai mis dans la même case que FX, La Forteresse noire ou Philadelphia Experiment : FILMS A NE JAMAIS REVOIR. Je me suis pris un tel bide en revoyant Runaway l’évadé du futur que je me suis promis de ne jamais recommençer…

  3. By Jean-no on Juin 12, 2008

    Mmmm… F/X, j’ai toujours rêvé de le voir. Je connais la série, qui contient un des meilleurs stéréotypes de super-informaticien (informaticienne d’ailleurs) : la fille qui passe sait dépixeliser une image comme personne (« tu peux agrandir l’image ? »), qui a pirate les réseaux pour trouver le plan des immeubles et qui, si ça se trouve, est même capable de faire sa home page sur Internet.

  4. By mariaque on Jan 18, 2010

    Difficile de saisir pourquoi les distributeurs français tardèrent tant (3 ans presque !) à proposer la nouvelle et anxiogène techno-réflexion de Michael Crichton, authentique chaînon manquant entre les grands spectacles paranoïaques 70’s (type Soleil Vert ou Rollerball), le fétichisme 80’s de quelques esprits bienheureusement tordus (façon dePalma ou Cronenberg, qu’il préfigure presque (au moins Dead Zone et Videodrome)) et la prise de pouls techno-contemporaine (genre Tron). Ainsi après son parc d’attraction cybernétique décadent (in Mondwest), l’auteur se penche sur le cas de la publicité et de la propagande qu’il nourrit ici de subliminal et d’hypnose, qu’il soutient par l’imagerie de synthèse naissante et manipulatrice, et qu’il dénonce avec un certain sens visuel (l’ouverture du film et le tunnel explicatif central sont assez grisant plastiquement).
    Pourtant, choisissant la forme d’un thriller haletant (dans lequel Albert Finney n’est physiquement pas crédible une seule seconde !) et volontiers confus sinon franchement bordélique (difficile d’en consciencieusement suivre la trame) héritée des grands classiques du genre (toute la veine post-North by Norwest, de Bullitt à Marathon Man), Crichton éparpille son propos et sa charge, multipliant les pistes de réflexions et de thématiques (on oublie en route les fumeux enjeux originels à propos de l’apparence physique, la philosophie de l’entreprise est volontiers élastique et s’avère volontiers sacrifiée au rythme et au timing), finit par perdre un fil qu’il égare plus encore lors d’une dernière demie-heure péniblement répétitive (quatre fois le même procédé dans quatre lieux différents !), articulée avec le plus parfait grotesque (on n’hésite pas à conclure les séquences par des dialogues calamiteux et démissionnaires tels j’ai réussi à l’avoir… ouais j’l’ai mis hors de combat, maint’nant allons-nous en ! ou tirons nous d’là, on a la fille !), et multipliant inutilement les registres (le comique volontaire « des protagonistes se flinguant dans les pubs pour céréales »).
    On se plaît à imaginer le vrai bon film qui aurait pu être tiré d’un script de ce tonneau, l’univers étant pour le moins efficace et fascinant… mais trop de défauts minent finalement la production (vraiment correcte sur ses trois premiers quarts d’heure tout de même): gadgeteries vaines (le bide complet du pistolet Looker, surexpliqué, surexploité mais de manière absolument gratuite), procédés retrospectivement faiblards (user d’une star à cheveux blanchies pour camper le villain (Coburn ici, Widmark ailleurs), tueur stalkerisant (la pugnace main armée moustachue au service de l’odieuse multinationale semble n’être qu’un brouillon du personnage de Gene Simmons dans Runaway) et autres tics…
    Reste cependant qu’à défaut de vrais bons films, le potentiel quadriptyque conçu par Michael Crichton entre 73 et 84 (Morts Suspectes – Mondwest – Looker – Runaway) constitue un regard intéressant sur les applications cyber les plus dévoyées qui soient, quand bien même est-il régulièrement rattrapé par les lois de genre dont l’auteur ne parviendra jamais à s’affranchir pour livrer un vrai grand film de SF.

    (note dans son contexte (et flanquée de ses liens, ici:
    http://eightdayzaweek.blogspot.com/2009/06/quel-film-avons-nous-vu-ce-jour_11.html )

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