Profitez-en, après celui là c'est fini

Virtuosity

avril 27th, 2013 Posted in Interactivité au cinéma, Programmeur au cinéma

virtuosity_dvd

« how’s the wife and kid ? Still dead ?
that’s the reality for you : no saving, no reseting »
1.
Sid 6.7

Virtuosity (Programmé pour tuer), de Brett Leonard, est sorti en 1995, une année d’effervescence dans le domaine de la représentation de l’informatique au cinéma puisque c’est aussi l’année de sortie de Ghost in the shell, Strange Days, Hackers, The Net (Traque sur Internet), Cyberjack et Johnny Mnemonic. C’est aussi l’année de la sortie du second film Le Cobaye, et évidemment celle de Toy Story, qui ne parle pas d’ordinateurs mais qui est le premier long-métrage entièrement réalisé sur des ordinateurs. Brett Leonard, réalisateur de films d’horreur, n’était pas tout à fait étranger aux thèmes « cybernétiques » puisqu’il avait réalisé Le Cobaye, en 1992, et deux clips pour l’album Cyberpunk, de Billy Idol : Shock the System et Heroin.
L’action de Virtuosity est censée se dérouler à Los Angeles, en 1999. Outre les inventions qui ont un intérêt direct dans l’histoire, on croise peu de technologies particulièrement avancées, mais on rencontre tout de même un barman robot et on remarque que les téléphones publics sont équipés de claviers et d’écrans.
Au début du film, deux hommes en uniforme bleu vif sortent d’une rame de métro. On devine qu’il s’agit de policiers, à la recherche de quelqu’un. Les autres personnes portent des costumes gris. On remarque vite quelques aberrations de la réalité : certains passants se traversent, les nuages tournent en boucle et certains bâtiments se déforment. L’enquête amène les deux policiers dans un restaurant japonais.

virtuosity_1

Ils trouvent la personne qu’ils cherchent, un dénommé Sid, interprété par Russell Crowe. Provocateur et vicieux, Sid semple assez peu sensible aux balles et parvient même à faire disparaître les deux policiers. Nous comprenons que ceux-ci se trouvaient dans un espace virtuel. Lorsque nous retournons au monde réel, les deux policiers qui se trouvaient en immersion restent choqués par l’expérience, et l’un des deux meurt d’un arrêt cardiaque. L’autre, Parker Barnes (Denzel Washington), se voit menotté et renvoyé en prison : ancien lieutenant de police, il est détenu pour avoir tué plusieurs personnes dans le cadre d’une enquête sur un terroriste responsable de la mort de sa femme et de ses enfants. Il a néanmoins accepté de participer aux expérimentations du Law Enforcement Technology Advancement Centre, un centre high tech de recherches en criminologie. Puisqu’il est un ancien policier, il n’a pas beaucoup d’amis en prison. Même si cela ne se voit pas, le bras gauche de Barnes est une prothèse mécanique.

virtuosity_2

Le fiasco que représente la mort d’un des deux « cobayes » de l’expérience pousse le commissaire Elisabeth Deane (Louise Fletcher, excellent personnage de scientifique intègre dans le film Brainstorm) à interrompre le projet, mais deux personnes ne l’entendent pas de cette oreille : le docteur Darrel Lindenmeyer, créateur de Sid, et Sid lui-même, qui bien qu’étant une intelligence artificielle n’en est pas moins conscient de lui-même et de la nature virtuelle et simulée de son environnement. Le nom exact de Sid est Sid 6.7. L’acronyme SID signifie sadistic, intelligent and dangerous, c’est à dire sadique, intelligent et dangereux. Sa personnalité est un « algorithme génétique » évolutif créé à partir de la personnalité de deux-cent criminels fous-furieux, par exemple Charles Manson, David Koresh, Gilles de Rais, Augusto Pinochet, Nicolae Ceaucescu, Saddam Hussein et Adolf Hitler, mais aussi Matthew Grimes, l’homme qui a détruit la famille de Parker Barnes. Il a été créé pour permettre aux policiers de s’entraîner.

virtuosity_3

Sid convainc son créateur Lindenmeyer de l’aider à s’incarner dans notre réalité, ce qui est rendu possible par un système futuriste à base de nanotechnologies, et facilité par la naïveté libidineuse d’un chercheur qui espérait rendre réelle l’affriolante Sheila 3.2, une autre entité virtuelle.
Dans ce film, les intelligences artificielles sont stockées dans des structures cristallines elles-mêmes placées dans des boites qui se disposent en « rack » dans le système informatique. Le fait qu’il ne s’agisse pas de programmes mais de modules que l’on insère ou que l’on extrait, rappelle les descriptions du système de simulation de monde du roman Simulacron 3 (1963) et a l’avantage de rendre visuelles des opérations qui, autrement, seraient un peu monotones  et sans doute compliquées à faire comprendre.

Sid est vraiment méchant. C’est en déréglant intentionnellement le système informatique qu’il était parvenu à tuer un policier en immersion dans son monde virtuel. À peine devenu un être tangible, il se débarrasse du scientifique qui l’a fait sortir du monde virtuel, puis part assassiner une famille entière, et écrit au mur « Death to pigs », en référence au massacre de la famille LaBianca par Charles Manson et sa secte, en 1969. Les nanotechnologies qui donnent une existence tangible à Sid 6.7 le rendent quasiment indestructible car il peut reconstituer son corps, s’il est blessé, en absorbant du verre. Un peu à bout de solutions, la police fait appel à Parker Barnes, que l’on sort de prison et que l’on associe à une criminologue, Madison Carter. Barnes se fait insérer dans le crâne un petit émetteur qui permet de le localiser où qu’il se trouve. On se garde de le lui dire, mais la capsule contient aussi un poison, prêt à être déclenché à distance en cas d’insubordination.

virtuosity_4

Carter et Barnes n’ont pas de mal à localiser Sid, car ce dernier prend un plaisir énorme à se mettre en scène dans des démonstrations toujours plus exubérantes de son génie maléfique. On le voit notamment transformer en instruments de musique vivants ses otages dans une boite de nuit, dont il conduit les pleurs et les cris à la manière d’un chef d’orchestre.
Piégé par Sid qui parvient à le faire passer pour responsable de la mort d’une passante, Parker Barnes est à nouveau fugitif mais il veut continuer à poursuivre son ennemi, d’autant qu’il est convaincu que celui-ci est en grande partie tributaire de la personnalité de Matthew Grimes, l’homme qui a brisé sa vie. Pour Barnes, neutraliser Sid est une affaire personnelle, et réciproquement, Sid fait tout pour que Barnes continue de le poursuivre et va même jusqu’à le libérer, par besoin d’avoir un partenaire de jeu : « he’s interactive. He only enjoys the game against his favourite opponent: me »2. Les péripéties s’enchaînent, je ne vais pas tout raconter, mais Karin, la fille de Madison Carter, est finalement kidnappée et placée à côté d’une bombe dont on ignore la localisation mais dont on sait qu’elle explosera si quelqu’un s’en approche de trop près. Toujours aussi assoiffé de public, Sid pirate un débat télévisé très regardé qu’il transforme en un programme de sa création, Death TV. On peut lire ici une critique des médias : c’est le voyeurisme des spectateurs, de plus en plus nombreux à regarder le programme, qui encourage Sid dans sa folie meurtrière.

virtuosity_5

En introduction à l’émission, Sid résume l’irrésistible attirance du public pour ce qui l’effraie comme ceci : « The following program contains scenes of violence, it will not be suitable for small children. The rest of you won’t be able to take your eyes off the screen »3. C’est d’ailleurs lorsque la police empêche Sid de connaître le nombre de gens qui sont en train de le regarder à la télévision que le tueur commence à perdre un peu de son assurance.

Malgré ses anciens collègues qui le traquent, Parker Barnes parvient à tuer, définitivement, Sid 6.7. Mais voilà : celui-ci est mort sans avoir révélé l’emplacement de la fille de Madison Carter.
Tout n’est cependant pas perdu, Madison Carter et Parker Barnes se rendent dans le monde virtuel, avec Sid, dont la mémoire existe toujours sous forme numérique, à qui il font croire qu’il se trouve toujours dans le monde réel. Croyant avoir tué Barnes, Sid finit par révéler à Madison Carter le lieu où se trouve sa fille. Mais un énième rebondissement contrarie la libération de la fillette : Darrel Lindenmeyer, le créateur de Sid, passablement dérangé et fasciné par la perfection maléfique de sa créature, tue un policier et tente de tuer Parker Barnes. Tout se finit bien malgré cela, mais Sid et son créateur auront, en chemin, causé un nombre considérable de morts.

virtuosity_6

Le film est marqué par son temps et nous rappelle les fantasmes de l’époque à base de casques de réalité virtuelle et d’images de synthèse un peu simplistes, notamment. La thématique rappelle le film Ghost in the machine, sorti deux ans plus tôt, où un tueur en série mort dans un accident de voiture survivait sous forme virtuelle sur un réseau de communications. Virtuosity contient peu de trouvailles véritables mais annonce en partie The Matrix, sans doute parce qu’il puise aux mêmes sources, notamment le roman Simulacron 3, mais pas seulement et je serais étonné d’apprendre que les dix premières minutes de ce petit film n’ont pas eu une influence directe sur la trilogie des Wachowski. Russell Crowe, qui n’avait pas encore été rendu célèbre par Gladiator et Un homme d’exception, prend plutôt à cœur son rôle de tueur en série. Denzel Washington fait son métier lui aussi, mais tout ça manque un peu de vigueur et le public comme la critique n’ont pas réservé un accueil très enthousiaste au film.

alvin_norge

Parmi les œuvres que Virtuosity a pu inspirer se trouve Alvin Norge, par Christian Lamquet. Dans le premier tome de la série, Enfer.Zcom, le cerveau d’un tueur en série condamné à mort était confié à la science. Digitalisé, il devient un virus informatique alliant l’intelligence maléfique de l’assassin aux traits de Kimberley, une créature virtuelle créée par Norge. Le virus sème la mort et déstabilise Wall Street, Cap Canaveral, etc.

Hors fiction, Selmer Bringsjörd, chercheur en intelligence artificielle4 du département de sciences cognitives à l’institut polytechnique Rensselaer aux États-Unis, a travaillé à la mise au point d’une intelligence artificielle nommée E qui est capable de commettre le mal sciemment. Ce projet, qui a été porté sur Second Life en 2008 et présenté aux créateurs de jeux vidéo lors des conférences Game On de 2005, sert à interroger la nature logique du mal et à réfléchir aux moyens de donner une éthique ou une morale à des robots. Rien que ça. Parmi les applications prévues par le directeur du projet se trouvent la stratégie militaire, le combat militaire et l’analyse dans le domaine du renseignement.

"E", le visage du mal...

« E », le visage du mal, au sein du projet RASCALS – « Rensselaer Advanced Synthetic Character Architecture for living systems »

  1. « Comment vont ta femme et ta fille ? Toujours mortes ? C’est ça, la réalité, pour toi : pas de sauvegarde, pas de réinitialisation ». []
  2. « Il est interactif, il n’apprécie le jeu que face à son adversaire favori : moi ». []
  3. « Le programme qui suit contient des scènes de violence et n’est pas approprié pour les petits enfants. Le reste d’entre vous ne sera pas capable de détourner ses yeux de l’écran ». []
  4. Selmer Bringsjörd est connu pour le livre What robots can and can’t be, publié en 1993. Il a aussi écrit un dialogue sur l’avortement, apparemment toujours dans le but de résoudre des problèmes moraux par la logique dépassionnée ; plusieurs romans, notamment Soft Wars (1991), dont on a dit à l’époque qu’il avait prédit la fin de l’Union soviétique ; une pièce de théâtre ; des livres consacrés au numérique. Son approche de la pensée artificielle semble plutôt représentative d’une ancienne école de l’intelligence artificielle, qui s’intéresse à la formalisation de raisonnements de haut niveau plutôt qu’à la création de briques d’intelligence connectées. Il se réfère volontiers à Descartes ou Leibnitz. []

Postez un commentaire


Veuillez noter que l'auteur de ce blog s'autorise à modifier vos commentaires afin d'améliorer leur mise en forme (liens, orthographe) si cela est nécessaire.
En ajoutant un commentaire à cette page, vous acceptez implicitement que celui-ci soit diffusé non seulement ici-même mais aussi sous une autre forme, électronique ou imprimée par exemple.