Profitez-en, après celui là c'est fini

Le blog n’est pas un dead-media

juillet 18th, 2013 Posted in Interactivité, Lecture

Sur Twitter, Solange-te-parle1 a posé une question qui m’interpelle et à laquelle je veux tenter de répondre par le présent article.

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La première fois que j’ai entendu parler de “blog”, j’ai détesté le mot. Je n’ai pas aimé sa sonorité, qui me semblait régressive et m’évoquait le babil des petits enfants : blebleble. Je n’ai pas aimé non plus le principe d’un outil qui permet de créer du contenu sur le web sans connaître le langage HTML, parce que cela me semblait aller dans le sens d’une perte de savoir-faire technique et donc d’une dépendance vis-à-vis de ceux qui conçoivent les outils, sujet qui m’a toujours obsédé concernant le “numérique” en général, le web et la micro-informatique en particulier2. Enfin, la raison d’être originelle du blog, le journal intime, me semblait une activité un peu médiocre, puisque je sais qu’il y a sur terre infiniment plus de gens qui veulent raconter des choses que de gens qui ont des choses intéressantes ou importantes à dire. La première fois que l’on m’a dit “tu devrais créer un blog”, je l’ai presque pris comme une insulte.

Mais comme on le devine, je suis revenu de ma répulsion première, j’ai constaté que ce système de publication permettait de ne plus se soucier de technique et de se concentrer sur le contenu. J’ai remarqué, aussi, que je suivais moi-même une grande quantité de blogs. Et quand il m’a semblé que j’étais le dernier à ne pas avoir de blog moi-même, j’ai créé celui-ci (baptisé, puisqu’il me semblait être l’ultime, “le dernier blog”) puis un autre, puis encore un autre,… et quand on me demande ce que je fais dans la vie, il n’est pas rare que, pris de court (je ne sais jamais vraiment répondre à cette question), je réponde “blogueur”. Comme on l’a fait avec moi, je dis souvent à des collègues, des étudiants, des amis : “tu devrais avoir ton blog”.

Philibert Louis Debucourt, L’éventaire de la presse, 1791. Du jour au lendemain, avec la disparition de la censure, le nombre de titres diffusés a été multiplié par dix et toutes les sensibilités politiques étaient représentées.

En tant que média personnel, je trouve le blog formidable, il permet à chacun de s’exprimer publiquement et librement. En fait, l’explosion des blogs il y a une dizaine d’années3, me rappelle la période révolutionnaire, en France, où des intellectuels (Marat, Mirabeau, Desmoulins, Hébert,…) publiaient  à leur compte des journaux politiques dans lesquels ils s’exprimaient, à la première personne, à coup d’éditoriaux au ton très vif, sans avoir à négocier le contenu de chaque page avec des censeurs comme cela se faisait avant 1789. Outre les journaux, la population pouvait lire des affiches placardées dans les grandes villes, qui servaient elles aussi à diffuser des articles et des manifestes. À partir de 1792 et jusqu’aujourd’hui, de nombreuses lois plus ou moins fourbes4 ont permis d’encadrer la liberté d’expression, mais le web, zone d’autonomie temporaire, parvient en grande partie à échapper à la régulation des idées, même si des projets de loi sont régulièrement proposés pour restreindre cette liberté là plus encore que dans la presse.
S’il existe de nombreux blogs qui ne méritent pas d’être lus, il existe sans aucun doute infiniment plus de bons blogs que de temps disponible pour tous les lire.

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Détail de l’image précédente, qui est extrêmement didactique : un jeune homme moderne se montre intéressé par la lecture des feuilles politiques tandis que sa compagne, charmante, regarde avec circonspection un couple de la vieille noblesse empesée et laide qui passe son chemin avec un dégoût ostentatoire. La jeune femme qui diffuse cette presse nouvelle est elle aussi jeune et fraîche, elle porte les habits du peuple. Au fond, les enfants jouent. L’année suivante, la Terreur fera prendre un tour bien moins candide à la Révolution.

Le blogging change. Je remarque que les réseaux sociaux attirent désormais de nombreux contenus qui auraient autrefois nourri des blogs indépendants. Ce sont généralement des contenus pour qui ce support est approprié (pages de “fans”, pages de collégiens s’adressant à leurs relations directes), mais il arrive aussi que des auteurs intéressants finissent par délaisser leur blog et ne s’expriment plus que sur les réseaux sociaux, principalement Facebook, en oubliant que cette plate-forme est fermée, qu’elle n’accueille comme lecteurs que ceux qui y sont inscrits, que les auteurs de contenus y sont dépendants de la politique de la société qui les héberge et qui fait d’eux une matière première lucrative et rien de plus.

Ce qui modifie et modifiera peut-être de plus en plus la pratique du blog, c’est la possibilité qu’offre le logiciel WordPress de créer facilement des “multi-blogs”, c’est à dire de pouvoir créer en un clic, sur son propre serveur et sans rien installer de particulier, un nouveau blog qui aura son ou ses auteurs à lui, son aspect visuel à lui et bien entendu, son contenu indépendant. Assez modestement, c’est la technologie que j’emploie sur hyperbate.fr, domaine où co-existent une dizaine de blogs différents. Outre celui-ci, on y trouve mes blogs Fins du monde (créé pour un atelier à l’école d’art du Havre, puis continué pendant la rédaction de mon livre sur le sujet), castagne, percevoir, les blogs de Nathalie Homebook et OkO, et enfin d’autres blogs créés pour une raison ponctuelle et non-destinés à être continués, et même des blogs plus ou moins secrets, créés à l’usage exclusif de leur auteur. Tout cela permet en tout cas de créer autant de blogs que l’on a de thématiques à explorer, et on peut imaginer que cela démultiplie le nombre de blogs monomanes qui ne portent que sur un sujet ultra-spécialisé, éventuellement fédérés par un portail, comme l’ambitieux Culturevisuelle qui est un modèle. Cette “ferme de blogs” héberge les carnets de notes de plusieurs dizaines de chercheurs, dont les derniers articles sont signalés sur une page d’accueil générale et, selon leur importance, plus ou moins mis en exergue5.
La plate-forme Tumblr a aussi une tendance à susciter la création de blogs multiples et aux thématiques pointures.

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Culture Visuelle, l’incontournable modèle du blogging scientifique et pédagogique.

Un changement important et même inquiétant dans la pratique de la lecture des blogs est l’abandon, cette année, du service Google Reader. Google Reader était un service en ligne de gestion de flux RSS qui permettait à ceux qui l’utilisaient d’être instantanément au courant de l’apparition d’un nouvel article sur les blogs qu’ils suivaient. Le fait de pouvoir classer les sites suivis permettait de suivre efficacement une quantité énorme de sites différents. Google justifie la suppression de ce service par le fait que le nombre de nouveaux abonnés était en régression, bien que les anciens abonnés y aient été très fidèles6. Il existe pléthore de solutions alternatives pour gérer des flux RSS, mais la fin de Google Reader n’en est pas moins un symbole. Et à titre personnel, je remarque que je n’utilise plus de système de ce genre depuis longtemps, j’ai tendance à me reposer sur des réseaux sociaux tels que Twitter, FacebookSeenthis, ou des sites tels que Rezo.net pour être tenu au courant des articles qui méritent d’être lus.

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Spontanément, j’ai répondu une vingtaine. Mais si j’essaie de compter, j’en trouve bien plus. Tout d’abord, je suis assez assidûment les blogs d’amis ou de connaissances issus des mondes de l’art ou du design, bien sûr (Jean-Michel Géridan, Jean-Louis BoissierÉtienne Mineur, Benoit WimartJean-Louis Fréchin, Geoffrey Dorne, Douglas Edric Stanley, Jean-Jacques Birgé, Nicolas Nova, la bande Incident, Stéphane Degoutin & Gwenola Wagon, Dominique Moulon, Bobig,…) ; des observateurs avisés des pratiques numériques tels que Christian FauréOlivier Ertzscheid, Philippe Quéau, Henri Verdier, Lionel Maurel, david monniaux, Jean-Marc Manach ; des auteurs ou défricheurs de science-fiction comme Guillaume Stellaire, Muller-Fokker pulpbot effect, Archéo-SF, Gulzar Joby ; des blogueurs politiques tels que Seb Musset, Agnès Maillard, Corinne Morel Darleux, Olympe (et bien d’autres dont on me signale régulièrement les articles ou que je n’ai lus que pendant une période très précise : élection, vote d’une loi,…), des scientifiques (Docteur Goulu, Pierre Kerner, Antoine Blanchard, Elifsu Sabuncu, Tom Roud, Baptiste Coulmont, Denis ColombiHady Ba, Joël Gombin,..), des auteurs ou des diffuseurs d’images (Marion Montaigne, SuprboAgnès Maupré, Singeon, Vincent Giard, Julie Delporte, David Turgeon, le Tampographe, Topfferiana, Dominique HérodyColonel Moutarde, Janine, Sandra Cado, ou encore Tanxx, la “môme catch-catch” de la bande dessinée…), des écrivains (François Bon, Martin Winckler, Éric Chevillard,…) des Wikipédiens (Pierrot le chroniqueur, Rémi Mathis, Poulpy,…), des personnalités diverses ou des journalistes dont les blogs sont hébergés par des médias traditionnels (les blogs de Médiapart, du Monde diplomatique, Agnès GiardOvidie,…) et bien d’autres : Denys BergravePierre LecourtWood, Ardalia, Pia Summers, Philippe Dumez, Christophe DruauxStéphane Deschamps, Liliane Terrier, Maxence AlcaldePhilippe Gargov, Philippe de JonckheereSylvain Barraux,..

J’arrête ma liste ici, je peux trouver quantité d’autres blogs à citer, et plus j’en citerai, plus ceux que je n’aurai pas cités seront vexés.
Je remarque que je n’ai pensé spontanément à aucun blog anglo-saxon, pourtant il y en a que je suis : Bruce Sterling, Cory Doctorow ou encore Kate Beaton.

Les blogs

Les proto-blogs pendant la Révolution. Le Père Duchesne, de Hébert, qui ne mâchait pas ses mots ; Le Vieux Cordelier, de Camille Desmoulins, son concurrent ; La bouche de fer, par Nicolas de Bonneville ; La Sentinelle, de Louvet, qui était destinée à être placardée ; Enfin, une des affiches qu’avait réussi à faire imprimer et placarder Olympe de Gouges, alors emprisonnée par le Tribunal révolutionnaire, quelques jours avant son exécution. Olympe de Gouges avait été arrêté parce qu’elle avait dénoncé l’évolution du régime vers la Dictature et le meurtre.

Il y a quelques mois sur le site Le Monde, Olivier Zilbertin a publié un article intitulé Qui blogua ne bloguera plus. Sans vraiment étayer sa prophétie, il prédit (en le déplorant) un déclin de la pratique du blog : les auteurs feraient moins de mises-à-jour et le public délaisserait les blogs qui rencontraient autrefois le plus grand succès. Il note que ce processus de désaffection de la pratique du blogging date au moins de 2008, c’est à dire de cinq ans ! Je crois que cela rassure les journalistes de ne voir les phénomènes de publication en ligne qu’en termes de mode qui se démodent.
Bien sûr, certains blogs sont abandonnés par leurs auteurs ou leurs lecteurs, certains blogs disparaissent, ou menacent régulièrement de le faire. D’autres évoluent vers la professionnalisation, leurs auteurs deviennent journalistes ou s’engagent dans des projets éditoriaux divers7. Mais il est difficile de dire, sur la simple foi de sa propre pratique de lecteur, si le nombre de blogs et de lecteurs connaît effectivement un phénomène de tassement. Mes propres statistiques vont dans le sens d’une augmentation régulière du nombre des lecteurs mais aussi d’une certaine baisse du nombre de lecteurs qui déposent des commentaires : il est probable que cette activité ait partiellement été captée par les réseaux sociaux : quand quelqu’un poste un lien vers un blog sur Facebook, les gens répondent à celui qui a publié le lien plutôt qu’à l’auteur de l’article.
Pour le seul logiciel WordPress, il y aurait en tout cas dans le monde près de soixante-dix millions de blogs, postant cinquante millions d’articles chaque mois, qui sont lus par trois cent soixante millions de lecteurs8. Depuis 2008, le nombre d’articles lus a été multiplié par dix. Je ne pense pas qu’on puisse dire que le blog se porte mal ni qu’il est devenu un média zombie qui ne devrait sa survie qu’à une poignée d’auteurs et de lecteurs attardés.

...

Je comparerais ma propre pratique du blog aux écureuils, dont on dit qu’ils cachent les graines qu’ils trouvent lorsqu’ils n’ont pas faim, en espérant les retrouver pendant les périodes de disette. Ce faisant, ils aident involontairement la propagation de nombreuses espèces végétales. Mes blogs ont le même usage : j’y enfouis des idées, des souvenirs, des observations, qui risquent d’être perdues sinon. Parfois, je les retrouve. Image issue du Dictionnaire universel d’histoire naturelle, de Charles d’Orbigny, publié vers 1870

Pour finir, je vois tout ce que je dois à la pratique du blog — comme lecteur ou comme auteur — en termes de circulation des idées et de rencontres, et je ne suis pas le seul à avoir cette expérience positive. Comme je l’ai souvent écrit, ou souvent pensé, mes blogs sont aussi une véritable extension de ma mémoire défaillante.
Donc oui, pour moi, le blog a toujours sa raison d’être.

  1. Cette Solange-te-parle ne s’appelle pas Solange mais Ina Mihalache. Actrice, notamment, elle s’est fait connaître du public (et de moi, en tout cas) par des vidéos d’humour dont le ton éthéré et les sujets philosophiques tranchaient fortement avec les productions à succès dans le genre. Depuis, elle a produit des contenus radiophoniques très intéressants, dont une série de témoignages de femmes qui racontent leur vie intime, drôle ou désespérante, et qui me rappelle, à moi qui suis bien plus vieux que cette demoiselle qui n’est pas trentenaire, l’explosion des sujets intimes à la télévision (Moi, je, Sexy folies, etc.) et à la radio (Poubelle Night sur Carbone 14,…) au début des années 1980. Je recommande tout ce qu’elle fait. []
  2. Curieusement, mon intérêt pour l’indépendance technique ne s’applique pas du tout en matière de bricolage, ainsi que j’ai pu le constater récemment en étant prêt à recourir aux services d’un plombier pour changer le joint d’un bête robinet. Même concernant les outils numériques, ma position peut-être jugée douteuse, car si je programme dans des langages comme Processing, Arduino, Javascript ou PHP, je serais bien incapable de créer par moi-même un système d’exploitation ou un processeur : on se trouve toujours, à un niveau ou à un autre, dépendant d’outils que l’on n’a pas conçus. Je persiste néanmoins à défendre l’idée qu’il faut avoir un peu de culture technicienne pour utiliser les outils plutôt que d’en être dépendant et de devenir soi-même l’instrument des auteurs d’un logiciel. L’histoire de la micro-informatique telle que je l’ai vécue, depuis mon premier Sinclair ZX81 jusqu’aux “apps” et autres “réseaux sociaux”, me semble aller dans le sens d’une reprise en mains de l’ordinateur non plus par le programmeur, devenu bien souvent lui aussi prolétaire (au sens de la rhétorique marxiste : “ne disposant pas de ses moyens de production”), mais des stratégies d’une poignée de sociétés : Apple, Facebook, Google,… []
  3. La plate-forme Blogger est née en 1999, Skyblog en 2002, tout comme le logiciel Dotclear. WordPress, qui sert de moteur au présent blog, fête ses dix ans cette année puisqu’il est né en 2003. Enfin Tumblr, système de blogging très innovant, est né en 2007. Si les plate-formes faciles d’emploi sont relativement récentes, on peut malgré tout considérer que le blog a vingt ans, puisque dès l’origine du web, il y a eu des “homepages” qui ne sont jamais que l’ancêtre du blog. []
  4. Les dispositions qui restreignent la liberté d’expression en France sont généralement économiques (subventions, conditions de diffusion, etc.). La censure directe n’existe que de manière très limitée depuis la loi du 29 juillet 1881. []
  5. Notons que pour mettre au point le système de Culturevisuelle, il a fallu recourir à l’aide d’un développeur, le jeune Tom Wersinger, de feu Owni/22 mars. []
  6. La fin de Google Reader est une cruelle démonstration des dangers qu’il y a à confier un contenu qui nous est personnel (ici, une liste ordonnée de sites web) à une société commerciale qui suit sa propre logique. Google a plutôt bien géré cet abandon, en prévenant longtemps à l’avance et en mettant en place des outils pour permettre aux utilisateurs de récupérer leurs listes de blogs, mais combien se seront donné la peine de le faire ? []
  7. Je pense par exemple au site Acontrario, lancé par Gaëlle-Marie Zimmermann. []
  8. Les chiffres sont impressionnants mais il faut tout de même garder en tête que WordPress ne sert pas uniquement à faire des blogs et nombre des sites qui recourent à cette plate-forme ne peuvent pas être appelés blogs. []
  1. 5 Responses to “Le blog n’est pas un dead-media”

  2. By Emeline on Juil 19, 2013

    Ou comment ajouter 10 blogs à ses flux RSS déjà bien trop nombreux.
    … je sais pas si je dois dire merci :D
    (mais merci, je viens de découvrir des trucs très intéressants)

  3. By raph on Juil 19, 2013

    Le blog est un outil qui permet de s’exprimer sur Internet et c’est ça qui est important. L’expression. Pas le nom de l’outil.

  4. By Ferocias on Juil 19, 2013

    Merci pour le lien!
    Je n’ai jamais fait autre chose que des “blogs de niche”. Depuis que je blogue je lis des prophéties de la fin des blogs. Sans doute le trafic s’est-il ralenti mais peut-être est-ce aussi de fait de la multiplicité de l’offre et des canaux plus qu’à cause de la mort des blogs…

  5. By Fil on Juil 26, 2013

    Amusante coïncidence que tu parles de WordPress et montres la gravure d’Orbigny, qui contient le fameux écureuil volant qui sert de mascotte (et de logo) à SPIP.

  6. By Jean-no on Juil 26, 2013

    @Fil : bien vu. Note que si je ne cite pas Spip dans l’article c’est que ce n’est pas un CMS orienté “blog”.

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