Profitez-en, après celui là c'est fini

Un an de master de création littéraire

juin 21st, 2013 Posted in Non classé

Ne comptez pas sur moi pour résumer les péripéties de la première année du Master de création littéraire auquel je participe1, je dirai juste que ce fut une année intense, avec des étudiants, des enseignants et des intervenants aux fortes personnalités et aux grandes exigences qui ont dû s’ajuster les uns aux autres, et parfois même se désajuster de manière plus ou moins douloureuse. Il aura fallu régler quantité de petits et de gros problèmes, qui n’ont jamais été ceux que l’on attendait — la cohabitation entre deux cultures fort différentes, à savoir l’université et l’école d’art, n’a par exemple posé aucun problème.

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Trois participants aux jurys de mercredi : Maxence Alcalde (droite), Élise Parré (coordinatrice de la formation, au centre) et, à gauche, votre serviteur. La photographie est de Yann Owens.

Enfin, nous avons survécu, et mercredi dernier, les neuf étudiants inscrits ont validé la première année de leur Master. Il s’agissait pour chacun de présenter un travail littéraire. Le diplôme final, l’an prochain, consistera là aussi à défendre une création littéraire, qui pourra être la continuation des travaux engagés en première année ou au contraire, venir d’un tout nouveau projet2.
Les propositions soutenues cette semaine ont été très diverses, allant de l’édition d’artiste à la correspondance en passant par la performance, la bande dessinée, et bien entendu des formes assez classiques de la littératures telles que le roman et la nouvelle.

Lorsque l’on parle de ce master, beaucoup de gens se montrent dubitatifs : la littérature, ça ne s’enseigne pas, avons-nous souvent entendu. C’est une opinion étonnante, si on y songe, car si la création artistique peut s’enseigner, pourquoi pas la création littéraire ? En fait, la création littéraire ne s’enseigne pas en France parce que l’université s’intéresse d’abord au savoir et à l’analyse : lorsque l’on y crée et lorsque l’on y écrit, c’est avec une méthode analytique, historique, critique, et souvent en inscrivant son travail de manière très précise parmi ceux de ses prédécesseurs : on ne parle pas avec sa voix, on abrite son propos derrière l’autorité d’autres théoriciens, avec de bonnes raisons (ne pas s’approprier des réflexions qui appartiennent à d’autres et ne pas réinventer la poudre) et parfois aussi de mauvaises (montrer patte blanche).
Pourtant, les étudiants qui s’inscrivent en lettres sont nombreux à le faire avec comme rêve lointain ou comme arrière-pensée précise de devenir auteurs. Il était bien logique de mettre en place une formation de création. L’idée qui a consisté à rapprocher l’université d’une école d’art est simple. À l’université on apprend à lire des textes3, tandis qu’en école d’art, on apprend à créer, et ce dans des champs qui vont bien au delà du dessin, de la peinture et de la sculpture : interactivité, son, vidéo, performance, mais aussi écriture, puisque cela fait des années que des écoles d’art accueillent des ateliers de creative writing ponctuels ou réguliers4. En école d’art, seule une toute petite partie de l’enseignement est lié à l’apprentissage de recettes ou de techniques : c’est le dialogue, le regard, les rencontres et les découvertes qui constituent le gros de l’expérience pédagogique5.

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Agnès Maupré, auteur de bande dessiné à qui on doit notamment deux tomes de Milady de Winter — une relecture d’Alexandre Dumas qui malgré une vraie fidélité au texte apporte un éclairage très intéressant sur les différents protagonistes des Trois Mousquetaires —, fait partie de la première promotion du Master. Elle présentait le scénario de son prochain album, mais aussi ses planches mises en couleur.

L’an dernier, la création du Master a été annoncée très tardivement, en juin, et la plupart des candidats étaient issus d’écoles d’art, et notamment de l’école supérieure d’art et de design Le Havre/Rouen. Neuf candidatures avaient été retenues.
Cette année, le nombre d’étudiants sera porté à quinze, qui semble un maximum pour la bonne tenue d’ateliers d’écriture. Le nombre de candidats est bien plus élevé, et si certains ont déjà été retenus, une nouvelle vague de recrutement est prévue pour la rentrée, avec comme arrière-pensée l’accueil d’étudiants incapables de postuler en ce moment, car accaparés par la validation de leurs diplômes.
Hier, j’ai fait partie6 de la commission qui recevait les postulants, fort nombreux, et parfois venus de très loin. Contrairement à ce qui se passe généralement à l’université, les écoles d’art organisent toujours des entretiens pour juger du potentiel de l’étudiant au sein de la formation : aussi bizarre, subjectif et même injuste que ça puisse paraître, ce ne sont pas des dossiers et des notes que nous examinons7, mais des personnalités : est-ce qu’il/elle veut vraiment de cette formation ? Est-ce que c’est une personne avec qui on pourra échanger, progresser ?

Ces moments sont toujours assez émouvants : les étudiants essaient de tout dire, semblent parfois (et peut-être ont-ils raison) penser que leur vie pourra être radicalement chamboulée par le résultat d’un entretien de quelques minutes. Même ceux que nous serions capables de supplier d’intégrer la formation, tant leur talent est immédiatement perceptible, ont la voix qui chevrote, la respiration difficile ou les mains qui tremblent. Ce sont des moments forts pour eux, mais en vérité, ce sont aussi des moments forts pour nous qui les jugeons avec un apparent détachement.

Bravo à Delphine Boeschlin, Charlie Varin, Pearline Ferbourg, Wan Qin, Axel Plessis-Comte, Paul Gros, Camille Boulard, Zhan Sun et Marie Dirson, désormais titulaires d’un DNSEP.

Un étage au dessus des jurys du Master de Création littéraire étaient proclamés les résultats du Diplôme national supérieur d’expression plastique des étudiants en design graphique, diplôme qui couronne cinq ans d’études. Selon la tradition, toute la promotion attendait derrière la porte de la salle du jury pour applaudir à tout rompre les succès ou réconforter par un silence pudique ceux qui ont échoué, lorsqu’il y en a. Maxence, notre enseignant en esthétique depuis cette année, qui est issu de l’université et qui n’avait jamais assisté à ce moment fort, a eu là une démonstration flagrante du caractère typiquement familial des écoles d’art.

  1. Cette formation, créée par le département littérature de l’Université du Havre et l’école supérieure d’art et de design Le Havre/Rouen, aura été la première de son genre en France, tandis que le principe n’est pas rare chez les anglo-saxons ou au Québec. Son intitulé exact est « Master Lettres et Création littéraire, parcours création littéraire contemporaine ». Elle est désormais suivie par des formations comparables à l’Université Paris 8 et à Toulouse. En tant qu’enseignant, j’y suis le préposé aux questions d’écriture numérique : blog, réflexion sur les réseaux sociaux, mais aussi travaux multimédia plus « high-tech ». Cette formation aura tout de même été précédée par le Master de bande-dessinée, monté il y a cinq ans entre l’Université de Poitiers et l’école supérieure de l’Image Poitiers-Angoulême et auquel j’ai aussi l’honneur de participer. []
  2. C’est ce qui distingue le Master de création littéraire du Master de bande dessinée à Angoulême : malgré les nombreux ateliers de création, les étudiants en Bande dessinée valident pour l’instant leur cursus par un mémoire théorique. []
  3. Bien sûr, en fac d’Arts plastiques, la création n’est pas une impossibilité, ni une obligation puisque cette formations hybride permet d’effectuer un cursus purement théorique, ce qui est souvent déroutant pour les étudiants venus de l’étranger. []
  4. Je me suis laissé dire que François Bon, qui a été partie prenante de la première année de notre Master, allait désormais animer un atelier d’écriture permanent à l’école des Beaux-Arts de Cergy. []
  5. En Master de création littéraire nous offrons aux apprentis auteurs un luxe de plus en plus rare, de nos jours : des lecteurs. []
  6. Avec la médiéviste Laurence Mathey, l’artiste Élise Parré et le directeur de l’école d’art, Thierry Heynen. []
  7. Intéressante différence culturelle entre les cursus artistiques et les autres : en art, nous accueillons beaucoup de gens qui n’ont jamais trouvé leur chemin ailleurs, alors de mauvaises notes ne nous disent pas que l’étudiant est mauvais mais qu’il n’est tout simplement pas à se place là où il se trouve. Le dossier ne suffit donc pas toujours, et l’entretien est souvent indispensable. []
  1. 6 Responses to “Un an de master de création littéraire”

  2. By Ardalia on Juin 21, 2013

    C’est bien chouette, tout ça. :)

  3. By maxence on Juin 21, 2013

    Cette tradition d’applaudir à tout rompre les diplômés à leur sortie de la salle du jury est quelque chose de vraiment beau et libérateur alors qu’à la fac tout est fait pour isoler (probablement involontairement) les étudiants les uns des autres, et surtout pour qu’à aucun moment une émotion transparaisse! Comme quoi on peut faire des choses passionnantes, belles et justes tout en gardant un esprit festif et convivial.

  4. By IsaVodj on Juin 21, 2013

    Belle idée, ce master de création littéraire dans une école d’art.
    Mais un petit bémol à propos du recrutement dans les universités : les admissions en cours de cursus pour les étudiants venant d’autres horizons ou formations se font aussi avec un etretien oral.

  5. By Jean-no on Juin 21, 2013

    @IsaVodj : c’est à la discrétion des formations, non ? En école d’art c’est en tout cas systématique et même, très important.

  6. By Alix on Juin 17, 2014

    J’ai postulé pour cet année : ça me fait plaisir de connaître le point de vue d’une personne ayant participé à la formation. Je n’ai pas pu venir aux portes-ouvertes, hélas. Est-ce-que c’est possible d’en discuter ?

    Alix

  7. By Jean-no on Juin 23, 2014

    @Alix : Je vous conseille de poser des questions sur la page facebook du master.

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