Profitez-en, après celui là c'est fini

The Net (série)

juillet 21st, 2013 Posted in Hacker au cinéma, Interactivité au cinéma, Non classé, Ordinateur au cinéma, Série, Surveillance au cinéma

the_net_dvdDans mon exploration des thèmes cybernétiques en fiction, je me suis infligé — et j’ai infligé à ma famille, je dois l’admettre — le visionnage de films incroyablement médiocres ou complètement incompréhensibles qui ne valent précisément d’être vus que pour ces défauts et pour ce qu’ils disent de la mythologie qui a pu entourer l’informatique à telle ou telle époque.
La série The Net, créée en 1998 et abandonnée aussitôt sera sans doute ce que j’aurai vu de pire. Elle s’inspire pourtant d’un film que je ne déteste pas, The Net (1995), en français Traque sur Internet, réalisé par Irwin Winkler (surtout célèbre pour avoir produit les films de la série Rocky), et porté par l’actrice Sandra Bullock.
J’ai déjà écrit un article sur le médiocre The Net 2.0 (2006), je parlerai de The Net-le film dans un article à venir, parlons à présent de The Net-la série1.

La programmeuse freelance Angela Bennett (interprétée par Brooke Langton, jolie actrice au grain de voix intéressant dont la carrière plutôt discrète est principalement composée de rôles ponctuels pour la télévision), apprend par e-mail confidentiel qu’elle n’aurait pas dû recevoir l’existence d’une société occulte, les Prétoriens2, qui utilise l’informatique pour contrôler le monde, par divers moyens plus ou moins farfelus que nous détaillerons plus tard. Les Prétoriens, qui ont vite appris qu’Angela connaît leur existence, décident de lui voler sa vie, en fermant son compte en banque, en la faisant disparaître de toutes les bases de données et en donnant son visage à une des terroristes les plus recherchées du pays, Liz Marx. Puisqu’Angela n’a plus de famille et n’a ni amis (son client préféré et son employée ont été assassinés) ni connaissances autres que sur Internet, elle se trouve incapable de prouver son identité. On ne comprend pas tout à fait comment une personne peut atterrir sur la liste des dix personnes les plus recherchées par le F.B.I. et y demeurer sans que personne ne se demande de qui il s’agit, mais passons. Dans le film, Ruth Marx (et non Liz) avait un casier judiciaire plus modeste : prostition, drogue, vol.

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Quand l’e-mail top secret arrive, le montage devient frénétique et nous montre des signes impossibles à interpréter. La lectrice de l’e-mail, identifiée, est alors sommée de quitter la « chatroom ».  Une vision pour le moins incompréhensible du fonctionnement de la communication sur Internet.

Angela Bennett est devenue une fugitive, traquée par le FBI comme par les Prétoriens, qui n’a plus qu’une raison de vivre : retrouver son identité3. Elle dispose de deux atouts pour cela. D’une part, elle a de grandes compétences en matière de piratage informatique. Ensuite, elle est aidée par un mystérieux « Sorcerer », un homme dont elle ne connaît ni le visage ni le but, qui la guide, lui signale tout ce qu’il apprend sur les Prétoriens et, de temps à autres, l’assiste en lui fournissant, par exemple, une fausse identité4. La quête d’identité d’Angela va un peu plus loin que de régulariser sa situation administrative : elle enquête aussi sur le destin de son père, dont elle ignore de qu’il est devenu. L’habitué des mauvaises séries télévisées suppose, bien sûr, que le paternel « Sorcerer » n’est autre que monsieur Bennett père (bien qu’il dise qu’il a été un ami de son père), mais en milieu de saison, patatras, le « Sorcerer » s’avère être Jacob, un adolescent génial qui utilisait un système informatique pour déguiser sa voix. L’acteur qui joue Jacob, Eric Szmanda (Greg Sanders dans la série C.S.I.) avait vingt-cinq ans à l’époque où la série a été tournée, et manque un peu de crédibilité en hacker juvénile, malgré les vêtements, le skateboard et les sourires idiots qu’il aime arborer. Son personnage est ostensiblement inspiré de celui qu’incarnait Jonny Lee Miller dans Hackers (1995), qui lui-même semblait déjà âgé pour le rôle.

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Le nom Angela Bennett est effacé et remplacé par celui de Liz Marx, en temps réel sur Internet.

Ce retournement de situation, avec le « Sorcier », père de substitution, qui devient subitement le petit frère d’adoption de l’héroïne, aurait pu être une idée géniale. En effet, si « sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien », comme le dit le célèbre dessin humoristique de Peter Steiner, sur Internet on peut aussi ignorer quel rôle social vous a été attribué par votre âge, votre sexe, votre apparence physique, votre condition de santé ou vos origines sociales, tant que vous n’en faites pas état. L’idée aurait pu être brillante, donc, mais elle ne l’est pas, car comme toutes les idées intéressantes de la série, elle est gâchée par le manque de rigueur des scénaristes, par une réalisation approximative et par des personnages aux réactions absurdes.

Le personnage le plus absurde du feuilleton est un dénommé Sean Trelawney, qui est interprété par Joseph Bottoms, acteur qui a connu une célébrité éclair pour le film The Dove (1974) et qui a par la suite eu des rôles majeurs dans la mini-série Holocauste (1978) et le film Disney Le Trou noir (1979), avant d’être cantonné à des rôles mineurs pour la télévision. Chez les Prétoriens, Trelawney exécute tous les coups de force qui nécessitent de quitter son écran d’ordinateur et son clavier. Se faisant généralement passer pour un policier ou un agent du F.B.I., il apparaît chaque fois qu’Angela Bennett/Liz Marx a été signalée quelque part. Ce n’est d’ailleurs pas difficile puisqu’Angela elle-même passe son temps à se rendre dans les lieux où elle pense que les Prétoriens méditent un mauvais coup.

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Trelawney est un personnage au comique involontaire irrésistible : intelligent, acharné, il voit sa traque compromise à chaque épisode par des contingences quelconques qui aboutissent toujours à le faire souffrir : on ne compte pas le nombre d’accidents, de coups, de blessures, qu’il subit. Il n’a pas le moindre sous-fifre à commander, il exécute les basses-œuvres de ses employeurs dans une solitude complète. En fait, il n’est pas rare qu’il poursuive Angela sans jamais apparaître en même temps qu’elle à l’écran, et dans des récits secondaires plus ou moins incompréhensibles.
Trelawney est, chez les Prétoriens, celui qui se mouille, qui se compromet, au sein d’une organisation qui, généralement, agit à distance et sans se salir les mains. Ce jeu entre le virtuel et l’actuel était intéressant, mais il n’est pas exploité.

Dans la première partie de la série, le supérieur de Trelawney est un homme à la barbiche blanche, Mr. Olivier, interprété par Jim Byrnes, acteur et chanteur canadien connu pour le rôle de Joe Dawson dans la série Highlander. Mais, en milieu de saison, Mr. Olivier est mis sur la touche par les Prétoriens et est alors remplacé par un homme bien plus jeune, Mr. White, un milliardaire arrogant qui est censé nous évoquer Steve Jobs ou autre whiz kid de la Silicon Valley, et dont la physionomie me rappelle personnellement celle du cuisinier Cyril Lignac. Plusieurs autres personnages de Prétoriens sont escamotés en milieu de série, dont celui d’Anna Kelly (Kelli Taylor), une jeune hackeuse aux compétences informatiques redoutables qui semblait appelée à être la Nemesis d’Angela. Pas besoin d’être devin pour savoir ce qui s’est passé : face à des audiences lamentables, la chaîne a imposé aux producteurs de la série de réduire les frais et de rajeunir la distribution.

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Le méchant Trelawney se fait passer pour un (rassurant ?) agent de la NSA, mais « The Sorcerer » avertit Angela qu’elle court un danger mortel. Confondu, Trelawney sort son arme…

L’énorme problème de la série, ce ne sont pourtant pas les acteurs, mais bien les scénarios et la réalisation qui ne parviennent jamais à éveiller l’intérêt du spectateur.
Chacun des vingt-deux épisodes est centré sur un thème, souvent en rapport avec Internet, tels que le commerce en ligne, les paris en ligne, les « lanceurs d’alerte », la pédopornogaphie, les journalistes amateurs auteurs de webzines, les transactions boursières en ligne, les virus informatiques, les pannes générales intentionnelles ou encore le bug de l’an 2000, que les Prétoriens décident de déclencher, à leur profit, de manière anticipée. Je dois dire que d’un point de vue bêtement technique, je n’ai pas compris comment on pouvait avancer la date d’un problème dû au codage de la date dans les ordinateurs sans modifier ladite date sur les ordinateurs en question, mais peu importe, les questions techniques ne sont pas abordées avec une grande rigueur dans The Net.

Sean Trelawney

Sean Trelawney, le personnage burlesque du feuilleton. En haut à gauche, on le voit souffrant des yeux après que son patron, Mr Olivier, lui a envoyé un verre d’alcool dans les yeux. À droite, après avoir fui des paysans enragés dans des champs de maïs, il s’apprête sans le savoir à recevoir un coup de pelle sur le tête. En bas à gauche, Trelawney est menacé par une moissonneuse-batteuse, et à droite, il est, comme très souvent, en train de souffrir d’un coup reçu sur l’occiput. Les scénaristes cherchaient clairement à en faire un tueur froid, charmeur et intelligent, mais il s’avère si souvent maltraité qu’on le soupçonne d’être plus masochiste et suicidaire qu’autre chose.

Au tout début de The Net, les Prétoriens sont une organisation qui émane plus ou moins d’agents de l’État américain et qui a réuni, quinze ans avant le temps de la série, des informaticiens, des théologiens ou encore des philosophes, pour réfléchir à la marche du monde et mettre au point un système de communication sécurisé. Le père d’Angela en faisait partie. Mais ce groupe de travail a été rapidement dissous, et on apprend que ses hypothèses de catastrophes ont toutes été mises en pratique par les Prétoriens dans les années qui ont suivi. Par ailleurs, plusieurs participants au groupe de travail sont morts dans des accidents suspects.

Parfois, les activités des Prétoriens ne sont pas si « virtuelles » que cela et ils s’illustrent dans des activités habituelles aux Mafias traditionnelles : trafic de drogue ou d’organes, ou encore déversement de déchets radioactifs au large de San Francisco. Ces thèmes sont souvent intéressants, et parfois très modernes. La prise en charge de déchets nucléaires par le syndicat du crime, par exemple, qui est une réalité, n’a été révélée qu’il y a quelques années, ce qui signifie que les scénaristes de The Net ont imaginé cette activité criminelle dix ans avant que la justice italienne ne la découvre.

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Dans le quatorzième épisode, le directeur d’une maison de disques, qui travaille pour les Prétoriens, tue un jeune mélomane passionné qui utilise son site web pour dire du mal du disque d’un duo de Dee-jays dont il appréciait, jusqu’ici, le travail. En fait, ces musiciens, sous la pression de leur producteur, sont astreints à faire de la mauvaise musique dans le but de rapporter de l’argent rapidement et facilement, car, apprend-t-on, la musique électronique permet de gagner beaucoup d’argent facilement er rapidement. L’argent est évidemment destiné aux Prétoriens, mais voilà : pour que le public soit abusé, il faut que les critiques amateurs ne s’en mêlent pas — on comprend que les critiques « professionnels » sont, quand à eux,corrompus.

Avec une belle avance, là encore, les scénaristes traitent d’un sujet souvent dénoncé aujourd’hui, celui de l’évolution de l’industrie musicale, qui vise les retours sur investissement importants et rapides, en produisant des « coups » ponctuels fortement markétés et soutenus par une communication agressive, sans considération pour la carrière des artistes ou la qualité des œuvres. On a récemment pointé la même tendance au cinéma, avec des films aux coûts de production si élevés qu’ils ne permettent pas de prise de risque artistiques : le moindre échec commercial peut ruiner le studio qui en est responsable.

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L’épisode qui suit, le quinzième, est celui qui m’a le plus intéressé car il se déroule sur le campus de la faculté d’art du Maine. On y voit une jeune artiste exhibitionniste, Lucy, qui propose, pour œuvre, pour performance, de se livrer sur Internet, sans secret : elle vit sous les caméras, nuit et jour.

Ce scénario rapelle fortement l’émission de télé-réalité hollandaise Big Brother, mais il n’en est pas inspiré, car Big Brother a été diffusé à partir de septembre 1999, tandis que cet épisode l’a été en décembre de l’année précédente, soit dix mois plus tôt. La référence est plus directement le « lifelogging » du site JennyCam, actif de 1996 à 2003, qui montrait  toutes les trois minutes une photographie de la chambre de Jennifer Ringley, étudiante en économie, qui avait décidé de s’exposer volontairement de cette manière et dont la page web a connu, en son temps, un succès phénoménal.

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En haut, Jacob se moque de l’art contemporain et de Dain, un étudiant étranger (censément scandinave, je pense) . En bas, gag visuel assez discret : au lieu de frapper sur un clavier d’ordinateur pour aller sur le site web du FBI, Angela utilise le clavier d’un accordéon.

Les scénaristes profitent de cet épisode pour railler les artistes, notamment par le biais d’un long monologue de Jacob, face à un étudiant étranger qui expliquait que, puisqu’il est un artiste, il ne dessine pas. Le discours de Jacob évoque des concepts tels que le vide, le plein, l’absence, la présence, etc., de manière pédante et (donc) avec des mots français : « bourgeois », « a priori ». Il termine son monologue par cette affirmation : « The Net is Dada ». Plus tard, devant une photographie d’événement dramatique, Jacob explique à Angela qu’il faut se souvenir que ce n’est qu’une image puis se reprend en expliquant que les Beaux-Arts lui sont montés à la tête. Lorsqu’elle a une idée, Angela explique : « je me sens artiste ». Pour une raison incompréhensible, pendant toute une séquence on la voit surfer sur Internet non à l’aide d’un clavier d’ordinateur, mais avec celui d’un accordéon.

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Lorsque Lucy évoque sa roommate qui n’est jamais dans sa chambre puisqu’elle a « plus d’amants que de piercings », Trelawney soupire : « ces artistes… ».
Le projet des Prétoriens est de faire de Lucy une célébrité, en ajoutant un peu de piment dans sa vie : ils l’enlèvent et réclament une rançon. La jeune femme est complice mais compte rembourser la rançon, ainsi que les Prétoriens lui ont promis qu’ils feraient.

Le regard porté sur les artistes, par le biais des différents personnages qui sont montrés, énonce une quantité de clichés : prétention intellectuelle, opportunisme, sexualité débridée, exhibitionnisme, naïveté,…
Le regard porté sur les internautes, et particulièrement sur les cyber-artistes, est assez condescendant. Lorsque Lucy parle de ses amis, Trelawney lui dit « Si tu avais des amis, tu ne serais pas ici » (pas ici sur un site exhibitionniste). Et lorsqu’elle découvre qu’elle est tombée dans un piège, Mr. White lui dit : « Tu apprends un concept de valeur : la réalité ». On lit donc ici l’idée que l’internaute n’a pas de « vraie vie », que sa popularité en ligne ne vaut pas le fait d’avoir des amis, et que sa vision du monde est complètement artificielle.

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Au cours du dix-neuvième épisode, Angela parvient à obtenir des informations sur le quartier général des Prétoriens grâce à Mr. Olivier, qui a été abandonné par sa propre organisation. Avec l’aide de Jacob, elle y attire le F.B.I., qui mène un combat armé avec l’organisation criminelle tandis qu’Angela pirate le système informatique du quartier général. Arrêtée par les autorités qui la prennent pour Liz Marx, Angela finit par être crue et peut enfin retrouver son identité. On lui propose alors de suivre un entraînement au combat puis de s’associer avec Walter Cizelski, un enquêteur, pour fonder une unité spécialisée dans la cybercriminalité. Elle accepte, mais à la condition que son ami Jacob soit inscrit dans l’université du coin et puisse officier comme consultant indépendant. L’unité en question n’est composée que d’Angela, de Walter, et, quand il n’a rien d’autre à faire, de Jacob5.

Trelawney apparaît une dernière fois : infiltré parmi les policiers, il projette de tuer Angela, mais il s’y prend de manière si voyante qu’il est tué aussitôt par Walter. C’est la fin des Prétoriens ! Les trois épisodes qui suivent sont alors le début de ce qu’aurait pu être une seconde saison de la série, avec Angela en cyber-justicière qui neutralise des promoteurs de combats à mort sur Internet ou des lycéens qui ont monté un e-commerce de vente de gaz mortels qu’ils produisent en cours de Chimie. Cette histoire de gaz toxique est le sujet absurde de l’épisode vingt-et-un, qui vaut pour une curiosité : le petit chimiste criminel, Ted, est interprété par l’acteur Jeremy Renner, qui a récemment connu le succès dans Mission Impossible: Ghost Protocol, Thor et The Avengers (dans le rôle de Hawkeye) et The Bourne Legacy. Le seul autre acteur un peu célèbre que l’on croise dans la série est le catcheur et acteur Dwayne « The rock » Johnson.

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Pour l’ultime épisode, les scénaristes ont eu l’idée de faire enquêter Angela, Walter et Jacob sur des meurtres d’opposants à Internet : un militant pour un internet « propre » et une pasionaria évangélique pro-censure pour qui Internet est l’instrument de Satan. Des ennemis plus abstraits sont aussi visés : la fille d’un sénateur dont le père projette de réguler le Web marchand, ou encore un fabricant de circuits informatiques défectueux qui nuisent au bon fonctionnement du réseau. L’auteur des meurtres, qui semble éprouver un plaisir narcissique à être démasqué, est un grand ingénieur, l’inventeur des protocoles sur lesquels repose le réseau, nous dit-on, une sorte de Vint Cerf ou de Tim-Berners Lee, rendu riche et célèbre par son invention, et ayant décidé de se retirer des affaires pour cultiver calmement son potager tout en châtiant tous ceux qui ont le projet de réguler Internet. Il se voit comme un anticorps dans un réseau devenu une entité organique autonome.
Ce tueur en série vengeur de la neutralité du Net pirate les caméras de sécurité pour traquer ses futures victimes, puis fait des compilations de ces images qu’il poste sur Internet, mouillant au passage un entrepreneur aveugle qui a monté un service de voyeurisme en ligne. L’aveugle qui vend du voyeurisme, encore une excellente idée qui tombe à plat à cause de la manière dont elle est exploitée, ou plutôt, non exploitée.

Ce dernier épisode achève de faire du réseau Internet un lieu menaçant où tout le spectre de la dépravation et de la malignité humaine s’épanouit. La réalisation approximative et les invraisemblances constantes laissent tout de même penser que cet Internet anxiogène ne risque pas d’avoir convaincu le public, à l’époque précise où le nombre d’internautes connaissait une extension exponentielle.

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La représentation des interfaces n’est pas très soignée et ne ressemble pas à ce que le public utilisait à l’époque pour aller sur Internet. En effet, dans la série, tout le monde semble utiliser un même navigateur qui ne ressemble pas tellement à un navigateur web, où une image centrale est entourée de gros boutons gris. L’Internet présenté dans la série est avant tout en mouvement : on n’y voit quasiment rien d’autre que des animations en images de synthèse ou des vidéos, généralement filmées en direct. Ceux qui se souviennent du web de 1998 riront de ces vidéos fluides qui n’étaient pas du tout à l’ordre du jour en l’an six avant Youtube et alors que les connexions à haut-débit étaient encore rares, même aux États-Unis : The Net n’est pas un documentaire, donc.
Plus étonnant, la série anticipe la pratique de l’internet sans fil, puisque très vite, les réalisateurs ne s’embêtent plus à imposer à Angela ou à d’autres d’utiliser un câble pour connecter leur ordinateur portable à Internet : n’importe où, même dans un bus ou en voiture, il est possible de capter le réseau. Si les protocoles de notre actuel Wi-Fi existaient déjà en 1998, leur découverte par le grand public date, pour ce que j’en sais, de la démonstration de la technologie AirPort par Steve Jobs, en juillet 1999. Quand à la liaison satellite, autre technologie non-filaire d’accès au net, elle réclame un peu plus de matériel que le minuscule ordinateur portable qu’utilise Angela dans la série. Les scénaristes n’ont pas fait preuve d’imagination ou de prescience, ils se sont contentés de simplifier les questions techniques en oubliant volontairement de quelle manière on accédait typiquement au réseau à l’époque, en 1998.

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La dernière minute du dernier épisode de la série montre Angela qui médite en silence sur l’omniprésence des caméras de surveillance. Cette ultime séquence n’est pas inintéressante, mais n’a pas convaincu USA Network d’investir dans une seconde saison de la série.

Cette série poussive et mal écrite a tous les défauts des feuilletons des années 1990 (Highlander, X-FilesLa Sentinelle, Le Caméléon, Demain à la une, Robocop, Stargate, Loïs et Clark, Code Lisa, Babylon V, Docteur QuinnProfiler,…) mais n’est sauvée ni par l’inventivité ou les personnages forts qui ont fait le charme de ceux que l’on retient de l’époque6. Comme beaucoup de séries de l’époque qui profitaient des conditions fiscales avantageuses offertes par la Colombie Britannique, celle-ci est intégralement tournée à Vancouver7, ce qui lui confère une ambiance un peu décalée lorsque l’action est censée se dérouler dans des villes dotées d’une forte personnalité, comme New York ou San Francisco.

Cette série reste intéressante parce qu’elle répercute et participe à fixer toutes sortes de poncifs liés au réseau et qui n’étaient pas encore aussi ancrés dans les esprits qu’ils le sont à présent. Bien que les héros de The Net soient censés être des « nerds » passionnés par Internet, le regard qui est porté est au fond très négatif et fait du réseau un environnement hostile où s’épanouissent tous les vices et où l’humanité se dilue dans une virtualité impossible à contrôler, si ce n’est par ceux qui l’organisent dans un but malhonnête. Le métier de programmeur, tel que le présente la série, se limite à deux activités possibles : créer des virus, ou créer des contre-virus. Les qualités objectives d’Internet, comme la liberté d’expression ne sont évoquées que comme idéologies naïves et irresponsables.

  1. En anglais, la série et le film ont le même nom, The Net. En français, en revanche, le film se nomme Traque sur Internet, et la série, Traques sur Internet, au pluriel, donc. La série a été montrée en France sur TF1 et a été éditée en DVD. L’édition DVD est peu soignée, et a rendu l’illustration de cet article difficile, car il s’est avéré est impossible de re-visionner rapidement des épisodes sur ordinateur — ce que je dois faire pour extraire des images de la série. Pour pouvoir prendre les images d’un épisode, il a fallu que je le revoie intégralement, impossible de sauter à un endroit précis. []
  2. En anglais Praetorians, du nom du service de sécurité rapprochée de l’empereur à Rome, la Garde prétorienne. []
  3. La phrase qui résume l’intrigue au début de chaque épisode est : «My Name is Angea Bennett, I discovered a group of computer terrorist, they erased my life, they made me into a criminal. I’m not going to stop until I get my life back. If they did this to me they could this to you».. []
  4. Il arrive à Angela Bennett d’utiliser des noms d’emprunt mais elle conserve toujours son prénom, ce qui aide souvent les Prétoriens à la localiser. []
  5. Je soupçonne les scénaristes d’avoir prévu de faire de Walter un « sweetheart » éternellement en suspens, comme dans tant de séries d’aventure depuis Clair de Lune. On notera que Traques sur Internet a pour héros une femme célibataire et à qui cet état ne semble pas peser. L’ordre patriarcal est tout de même présent avec la question du père absent mais aussi avec la chasteté de l’héroïne, qui opère comme une virginité symbolique. []
  6. En fait, The Net semble même dépassé, car à la même période, dans le registre de l’aventure, on pouvait voir des séries autrement plus modernes telles que Buffy The Vampire Slayer, Alias ou encore Dark Angel. []
  7. Vancouver, le « Hollywood du Nord », est aujourd’hui encore le second plus important lieu de tournage de séries étasuniennes, juste après Los Angeles. []
  1. 4 Responses to “The Net (série)”

  2. By blafafoire on juil 31, 2013

    Je n’ai pas eu la patience de tout lire, mais j’en ai lu assez pour, grâce à vous, retrouver la trace d’un film dont les images étaient enterrées au plus profond de mes circuits crypto-mémoriels sans jamais pouvoir mettre un nom dessus : « Le trou noir ».
    Etant gamin je bavais devant les extraits diffusés sur Disney Channel (hallucinante page de pub pour le groupe Disney diffusée en prime time, le samedi, sur le service public…), sans jamais voir le film en entier, ce qui a causé une frustration dont les conséquences sur mon psychisme passé, présent et futur sont, j’imagine, difficilement mesurables.
    Je m’en vais donc le retrouver, le visionner et peut-être qu’ensuite je serai un tout autre homme.
    Merci et adieu.

  3. By Jean-no on juil 31, 2013

    @blafafoire : le Trou noir a la réputation d’être un assez mauvais film mais j’aimerais bien le voir un jour. Il s’inscrit dans une tentative de renouvellement chez Disney, qui voulait sortir de la Coccinelle et autres niaiseries. C’est à cette époque aussi qu’a été produit Tron.

  4. By blafafoire on juil 31, 2013

    C’est aussi à cette époque que sont sortis, Alien, Star Wars, Blade Runner, Star Trek ou encore Outland. Epoque fascinante s’il en est. Pour Le Trou Noir (quel titre pour un Disney !), je doute que ça puisse être aussi mauvais que Tron, mais ça reste à voir, ce me semble…

  5. By Jean-no on juil 31, 2013

    @blafoire : la même époque, vu de très loin, alors :-)
    Tron n’est pas un mauvais film, c’est un film ennuyeux mais avec une esthétique puissante et totalement neuve à l’époque.

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