Profitez-en, après celui là c'est fini

IBM et Mondrian

mars 17th, 2008 Posted in Non classé

Desk SetEn parlant du visuel qui se trouve en haut de cette page, un ami me demande : « D’où vient l’image inspirée de mondrian ? » . Je suppose qu’il n’est pas le seul à se le demander, d’où ce billet.

L’image est en fait tirée de la séquence d’ouverture du film « Desk Set », réalisé en 1957 par Walter Lang, un réalisateur hollywoodien plutôt prolifique mais dont la carrière n’a pas de relief particulier. On dit qu’il a un temps abandonné la production cinématographique pour partir s’installer dans le quartier de Montparnasse où il rêvait d’entamer une carrière de peintre avant-gardiste parisien. Son projet ayant échoué, il est retourné dans son pays où il a réalisé des comédies et des comédies musicales.

Desk Set est une comédie. Adapté d’une pièce de théâtre, le film relève presque du registre des « Screwball Comedies », en français « Comédies détraquées », ces films enlevés, aux dialogues débités à toute allure et où l’on ne craint pas d’égratigner certaines conventions morales et sociales (le mariage, pour commencer) ni d’inverser les équilibres sociaux : rapport hommes-femmes et rapport entre riches et pauvres. Si je dis que ce film relève presque du genre des « comédies détraquées », c’est que l’on situe traditionnellement la période de ces comédies aux années 1930-1940, avec les classiques de Frank Capra, Howard Hawks, Ernst Lubitsch ou Preston Sturges : His Girl Friday, It Happened One Night, You Can’t Take It with You, Bringing up Baby, Arsenic and Old Lace, etc.
Après guerre, donc, on ne parle plus de Screwball Comedies, pourtant le genre n’a cesser d’influencer le cinéma, jusqu’aujourd’hui, puisque les actuelles comédies romantiques, généralement plus consensuelles et plus mécaniques (même lorsque les réalisateurs font tout pour l’éviter, comme les frères Cohen avec leur soporifique Intolerable Cruelty), en découlent directement, ne serait-ce que par leur thème redondant, celui d’un couple dont on peut prédire la constitution dès les premières minutes du film et qui se construit dans le conflit verbal et les taquineries.
Certains associent les comédies d’après-guerre de Billy Wilder aux Screwball Comedies : The Seven Year Itch ou Some Like it Hot, par exemple. Si on le fait, alors on peut aussi ajouter Desk Set à la liste.
En français, Desk Set a été titré « Une femme de tête », peut-être pour capitaliser le succès du Tracy/Hepburn le plus célèbre en France, « Madame porte la culotte » (qui à l’origine s’appelle Adam’s Rib — la côte d’Adam).
L’adaptation scénaristique de la pièce de théâtre est due à Phoebe et Henry Ephron, un couple de spécialistes de la comédie romantique (Carousel, Daddy Long Legs, There’s no business like show business) par ailleurs parents de Delia et Nora Ephron, deux autres spécialistes de la comédie romantique (Nuits blanches à Seattle, Vous avez un e-mail, quand Harry rencontre Sally…)

Desk Set

Desk Set raconte l’irruption de Richard Sumner (Spencer Tracy) , un ingénieur en informatique, dans la vie d’un grand journal où il entend installer un « cerveau électronique » baptisé EMMARAC (Electromagnetic Memory and Research Arithmetical Calculator). Il y rencontre Bunny Watson (Katharine Hepburn), qui dirige le service de documentation et qui a peur que l’ordinateur de Sumner ne soit là pour remplacer son équipe. Elle sympathise avec Sumner malgré tout. L’un et l’autre sont des célibataires d’âges proches, cérébraux et spirituels. Bunny est attentive à tout (elle devine que Sumner est célibataire en regardant ses chaussettes) tandis que Richard est un archétype de savant lunaire, perdu dans ses pensées, qui arrive un jour en avance aux rendez-vous ou se balade en peignoir dans l’appartement de Bunny sans voir que cela risque d’être mal compris par le soupirant de cette dernière, un fat persuadé que sa supériorité hiérarchique et sa qualité d’homme lui garantissent la patience et la fidélité de Bunny. À notre grand soulagement, cet épisode l’obligera à disparaître du paysage.

Desk Set

Sumner convainc Bunny Watson de la pureté de ses intentions et explique que son invention ne servira qu’à assister les employées de la documentation, qu’on ne peut et qu’on ne pourra jamais remplacer l’intelligence humaine. Bunny et son équipe se sentent donc trahies lorsqu’elles reçoivent leur paie de la semaine sur un papier rose, qui signifie qu’elles ont perdu leur emploi. Sumner n’y comprend rien mais tout s’éclaire lorsque le directeur du journal vient lui-même demander qu’on lui explique pourquoi il a reçu sa paie sur papier rose. Il s’agissait d’un bug du programme d’un second ordinateur récemment installé dans l’immeuble, celui du service de comptabilité. Mais tout s’arrange réellement lorsque l’ordinateur EMMARAC se met à fournir des réponses incohérentes aux questions qu’on lui pose, démontrant que, effectivement, l’intelligence humaine ne se remplace pas.
Pour finir, Sumner utilise l’ordinateur pour faire sa déclaration d’amour à Bunny Watson.

Desk Set

En 1957, l’ordinateur en tant que tel n’existait que depuis une dizaine d’années. Développée pendant la guerre pour les besoins du cryptage, du calcul ballistique et des calculs qui ont servi à mettre au point la bombe H, l’invention n’aboutit réellement qu’après-guerre. L’irruption de l’ordinateur dans l’imaginaire populaire remonte en fait très précisément au 4 novembre 1952. À cette date, en effet, un ordinateur de modèle Univac 1 avait « prédit », pour le compte du network CBS, l’élection du président Dwight Eisenhower. La figure populaire de l’ordinateur-oracle, qui sait tout sur tout, qui ne peut pas se tromper, date de ce moment. Au moment de l’écriture de la pièce Desk Set, la revue The American Socialist publiait, sous la plume de l’universitaire Harry Braverman, une mise-en-garde contre la menace que l’informatique pouvait faire peser sur l’emploi (Automation: Promise and Menace, octobre 1955).

Très curieusement, Desk Set n’est pas seulement le premier film mettant en scène un programmeur informatique (ce qu’il est) ni le premier film évoquant l’angoisse des employés du tertiaire face à une machine qui peut concurrencer leurs talents. C’est aussi le tout premier film de propagande pédagogique sur les bouleversements sociologiques liés à l’informatique. Répondant de manière amusante et au final rassurante à toutes les questions, le film a été réalisé avec le concours de la société IBM, ainsi que l’explique le générique : The filmmakers gratefully acknowledge the cooperation and assistance of the International Business Machines Corporation. Néanmoins, l’opération de relations publiques que constitue Desk Set n’est pas complètement réussie, car en répondant, sur un mode défensif, à une question longtemps avant qu’elle soit véritablement posée, il l’impose.

Desk Set

On notera au passage qu’en cette même année 1957, IBM a commandé aux designers Charles et Ray Eames un film d’animation destiné à expliquer le fonctionnement et l’utilité de l’ordinateur, The Information Machine, montré l’année suivante dans le cadre de l’exposition universelle de Bruxelles.
Pour l’anecdote, notons que l’ordinateur créé par Ray Kellogg, spécialiste en effets spéciaux pour la Fox, a été recyclé dans plusieurs films : The Invisible Boy, The Fly ou encore la série Voyage to the bottom of the sea.

Je me rends compte que l’énigme du départ n’est pas résolue : pourquoi est-ce que la première image du film constitue un hommage incongru à Mondrian ? Le plan est un traveling plongeant vers une imprimante de marque IBM, sur un fond musical un peu trop gai de Cyril Mockridge.
MondrianLes éléments qui sont disposés de part et d’autre sont les composants et les périphériques d’un ordinateur IBM 704, un modèle de 1955, connu notamment pour être le premier ordinateur à avoir jamais été utilisé pour faire de la musique. À cette époque, l’ordinateur n’est généralement pas conçu d’un seul bloc (au contraire de l’EMMARAC que vient installer Sumner dans le film) mais d’éléments épars : unités de calcul, mémoires, interface de saisie, imprimante (élément vital puisque, sauf applications spécifiques telles que la défense aérienne, les ordinateurs ne disposaient pas encore d’écrans). L’image escamote complètement la redoutable câblerie qui reliait les éléments d’un système informatique : tout est sagement et joliment disposé sur un sol effectivement inspiré par Piet Mondrian, décédé une quinzaine d’années plus tôt. Les câbles ont disparu, mais ils ne sont pas seuls, l’élément humain est lui aussi absent de l’image, et son absence est elle-même absente, puisqu’on ne voit nulle part de fauteuil, or tout système informatique à l’époque incluait au minimum un fauteuil. On peut lire dans cette présentation de l’ordinateur un idéal des ingénieurs d’IBM à l’époque (qui se réalise en partie dans l’IBM 704), celui d’une informatique moins bricolée, moins artisanale, plus « carrée », plus rationnelle, qui se passe d’opérateurs humains affectés au changement des lampes à vide et de la saisie d’instructions sur cartes perforées.
La peinture géométrique de Mondrian, qui a chassé la nature de ses toiles, semble tout à fait adaptée au sujet.

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