Profitez-en, après celui là c'est fini

Eagle Eye

mars 31st, 2013 Posted in Ordinateur au cinéma, Surveillance au cinéma

eagle_eye_dvd(attention, je raconte le film, si vous ne l’avez pas vu, cet article risque de méchamment éventer le suspense et diminuer une partie de votre plaisir de spectateur !)

Jerry Shaw apprend la mort de son frère jumeau Ethan, qu’il n’a pas vu depuis trois ans. Ces deux jumeaux monozygotes étaient très différents : l’un réussissait tout avec facilité, a fait de bonnes études et occupait un poste important dans l’armée, tandis que l’autre — le survivant —, a toujours été à la traîne, n’a jamais terminé ses études et est, au moment où commence le film, employé dans une boutique de photocopies, abandonné par sa petite amie et constamment en retard pour payer son loyer. En revenant de l’enterrement de son frère, Jerry constate être devenu inexplicablement riche et découvre qu’on a livré chez lui toutes sortes d’objets qu’il n’a jamais sollicités, notamment les ingrédients nécessaires à la fabrication d’une énorme bombe, des armes, des munitions, des manuels aéronautiques et des faux passeports. À peine revenu de sa surprise, il reçoit un coup de téléphone : une voix féminine lui dit, sans définir le terme, qu’il a été « activé », et l’avertit que le FBI s’apprête à l’arrêter et qu’il n’a que quelques secondes pour s’enfuir. Un peu hébété, il ne réagit pas, et son arrestation ne prend que quelques secondes. Dans les bureaux du FBI, on tente de le faire parler : cette fortune subite, ce matériel dangereux, tout ça quelques heures après le décès de son frère, c’est la preuve qu’il est un terroriste. Alors qu’il se trouve seul, autorisé par un mystérieux envoi de fax à donner un coup de téléphone, il est contacté par la voix féminine qui lui dit qu’il n’a que quelques secondes pour sa baisser.

...

Jerry reçoit des instructions et des messages par tous les canaux imaginables : son téléphone (voix et messages instantanés) ou celui de toute personne qui se trouve à proximité, mais aussi tous les afficheurs publicitaires ou signalétiques électroniques, les ordinateurs, les écrans qui se trouvent dans les boutiques, etc.

Effectivement, la flèche d’une grue de chantier vient pulvériser les vitres du bureau où il se trouve. La voix lui dit qu’il doit sauter, ce qu’il finit par faire pour échapper aux enquêteurs du FBI qui le pensent responsable ou coupable de ce qui se passe. Il atteint finalement une rame de métro. Au même moment, Rachel Holloman, dont nous ne savons pas grand chose est contactée par la voix qui lui apprend à elle aussi qu’elle a été « activée » et qui lui ordonne, si elle veut revoir son fils vivant, d’aller s’installer au volant d’une automobile et d’amener le véhicule à un certain endroit, pour servir de chauffeur à Jerry… Lorsqu’ils se rencontrent, Jerry et Rachel comprennent qu’ils sont l’un comme l’autre manipulés par une organisation apparemment omnisciente et omnipotente, qui sait à chaque instant ce qu’ils font et ce qu’ils disent, qui contrôle les feux de signalisation aux carrefours, qui contrôle des engins divers et variés et jusqu’à la console GPS de l’automobile, qui leur donne des indications avec la même voix féminine. À partir de ce point, ils seront pilotés, contre leur gré, jusqu’à Washington, où ils doivent participer à un attentat contre le président des États-Unis.
Ils ne tardent pas à découvrir qui se trouve derrière tout ça : c’est ARIIA (Autonomous Reconnaissance Intelligence Integration Analyst), un système informatique construit par l’armée américaine.

Le président américain a donné son feu vert à l'exécution d'un terroriste dans

Ce qui déclenche les évènements : la décision malheureuse du président des États-Unis de courir le risque de tuer des innocents…

Quelques jours plus tôt (et c’est la séquence d’ouverture du film), le président des États-Unis avait pris l’initiative de bombarder les participants à une cérémonie funéraire dans un village du moyen-orient, alors qu’il était loin d’être évident qu’Al Khoei, le terroriste visé par le drone, soit bien présent dans le groupe. L’ordinateur — ARIIA, justement —, ne l’identifiait qu’à 51% et pensait, tout comme le ministre de la Défense, que cette mission hasardeuse, forcée de faire des dommages collatéraux importants, ne devait pas être poursuivie. L’avis du président est cependant tranché : « Si Al Khoei peut circuler librement, alors c’est le peuple américain qui est en danger ». En choisissant de tuer des villageois sans même avoir la preuve que cela sera utile à la défense nationale, le président se met à dos ARIIA, qui prend l’initiative de le destituer au nom de la déclaration d’indépendance des États-Unis, qui justifiais que les Américains s’émancipent de la Grande-Bretagne : « whenever any Form of Government becomes destructive of these ends, it is the Right of the People to alter or to abolish it » (chaque fois qu’une forme de gouvernement se montre destructrice de ce but [garantir à tous la vie, la liberté et la recherche du bonheur], il est du droit du peuple de le changer ou de l’abolir). L’ordinateur ajoute que la fourberie de ses méthodes s’accorde au Patriot Act, loi signée un mois après les attentats du 11 septembre 2001 et qui autorise entre autres l’emploi de méthodes déloyales et malhonnêtes  y compris envers le plus haut niveau de la hiérarchie militaire, si la sécurité nationale semble en péril. Lorsqu’elle révèle son plan à Jerry et à Rachel, ARIIA affirme agir au nom de « We the people », nous le peuple, formule tirée des premiers mots de la constitution des États-Unis d’Amérique. Le projet précis d’ARIIA est d’activer l’opération « guillotine » qui consiste à tuer non seulement le président, mais tous ses possibles remplaçants à l’exception de celui qui a été choisi par elle pour occuper le rôle. Pour que l’opération puisse être lancée, il faut disposer de l’autorisation par identification biométrique d’Ethan Shaw : c’est dans le but de le remplacer que l’ordinateur a besoin de Jerry Shaw, le jumeau d’Ethan.

eagle_eye_target

La légitimité juridique dont se targue ARIIA est bien entendu un peu douteuse si on se souvient qu’elle n’est pas un citoyen des États-Unis, mais un ordinateur. L’idée de la machine qui utilise ses extraordinaires moyens (surveillance presque universelle, contrôle de divers dispositifs de communication ou d’automation) pour pousser jusqu’au bout (jusqu’au meurtre) la logique de la mission qui lui a été confiée, n’est pas nouvelle, on la retrouve, par exemple, dans des films de la fin des années 1960 comme Colossus: The Forbin project et 2001: L’odyssée de l’espace (auquel est fait un clin d’œil, lorsqu’ARIIA montre à Jerry tout ce qu’elle sait de lui, et notamment la liste des films qu’il a loués). L’utilisation du Patriot Act comme justification finale d’une suppression de la liberté, voire de meurtres, par une machine, me semble intéressante. On trouve la même préoccupation dans la série Person of Interest.

L’ordinateur ARIIA se présente comme un œil cyclope dont la couleur passe du rouge au bleu et qui se balade autour d’une étrange ruche de sphères en or qui lui signalent par infra-rouges (choix technique assez difficile à justifier à mon avis) les communications interceptées qui semblent avoir un rapport avec des menaces terroristes, et tout cela sous la surveillance d’un opérateur (poste qu’occupait justement Ethan, le frère de Jerry, avant que la machine ne décide de le supprimer), avec qui l’ordinateur communique surtout par le son, avec une voix féminine plutôt douce (celle de Julianne Moore en l’occurrence) mais toujours déterminée.

eagle_eye_goldspheres_1

Le pic d’intensité et de suspense du film, son climax, est le moment où le président des États-Unis assiste à un concert le jour du discours sur l’état de l’Union. Rachel porte sur elle, sans le savoir, un bijou explosif capable de détruire tout le bâtiment au moment où son propre fils, à l’aide d’une trompette trafiquée, atteindra une certaine note. On pense à l’Homme qui en savait trop, où un meurtre doit être commis à un moment précis de la partition musicale. Comme dans le film d’Alfred Hitchcock, le moyen pour empêcher l’attentat, c’est d’interrompre le concert, ce que fait Jerry, arrivé in extremis pour tirer un coup de feu en l’air au risque de sa vie.
En Français, ce film a pour titre L’Œil du mal, ce qui amène une lecture maléfique ou en tout cas maléfique qui rappelle la diffusion de films comme The Invisible boy (1957), devenu chez nous Le Cerveau infernal, ou Colossus: The Forbin project (1970), titré ici Le Cerveau d’acier. Mais ce titre n’est pas mensonger, car finalement, si ARIIA poursuit sa logique et affirme suivre la loi, c’est d’une manière cruelle et irrationnelle, en  causant ou planifiant la mort de beaucoup d’innocents et en décidant de placer au poste de président des États-Unis le ministre de la Défense, parce que ce dernier avait eu le bon goût de suivre les recommandations de l’ordinateur lors du bombardement du village oriental. Le système ARIIA, plus que légaliste et logique, semble dominateur, calculateur et même joueur car ses tactiques comportent des risques immenses et il est miraculeux que Jerry et Rachel y aient survécu. Il y a même une perversité dans le plan d’ARIIA lorsqu’elle utilise un enfant et sa mère pour provoquer une explosion, l’enfant activant le détonateur de la bombe que porte sa mère comme collier. Aucune explication au fait qu’ARIIA éprouve des passions très humaines n’est donnée, si ce n’est que la machine est, nous dit-on, en version « bêta ». Eagle Eye a failli avoir une fin ouverte dans laquelle Sam, le fils de Rachel, était contacté par ARIIA au milieu d’une partie de jeu vidéo, mais cette version, qui s’inscrivait dans une certaine tradition du film d’horreur, a finalement été abandonnée au profit d’une conclusion réconciliatrice et rassurante.

macario

Je ne sais pas pourquoi mais l’apparence d’ARIIA m′a rappelé un vieux souvenir, celui du film mexicain Macario (Roberto Gavaldón, 1960), qui est une adaptation d’un conte plutôt mineur des frères Grimm, La mort marraine. Dans le conte comme dans le film, un personnage se trouve chez la mort, où il voit chaque vie humaine sous la forme d′une chandelle dont la hauteur indique l’espérance de vie. Ce qui nous ramène aux Moires grecques, aux Parques romaines ou aux Nornes nordiques, qui tissent la destinée de chacun, sous la forme d′un fil, ou encore à la «catastérisation» (chaque âme devient une étoile ou une constellation…), en laquelle croyaient les Pythagoriciens.

Eagle Eye (D.J. Caruso, 2008) n’est pas sans qualités mais n’est pas pour autant le film du siècle, bien entendu. Le récit recycle sans grand souci de cohérence des morceaux de scénarios pris ici et là (notamment dans les films cités plus haut), et ses scènes d’action sont parfois un peu confuses au montage, ce qui est dommage car il y a assez peu d’effets visuels en 3D et de très nombreuses automobiles semblent avoir été sacrifiées pour des courses-poursuite, des cascades et des explosions. Par ailleurs, si certains personnages fonctionnent bien, comme l’agent du FBI Tom Morgan (Billy Bob Thornton, qui à défaut d’avoir un grand rôle, semble avoir décidé de s’amuser) ou le ministre de la défense Callister (Michael Chiklis), d’autres sont complètement gâchés, notamment les deux personnages féminins un peu importants dans le scénario (si l’on excepte l’ordinateur ARIIA), Rachel Holloman (Michelle Monaghan), compagnon d’infortune de Jerry, et Zoë Perez (Rosario Dawson), l’enquêtrice de l’armée, qui s’avèrent l’une et l’autre plutôt passives et, au final, sans grande épaisseur. Quand au héros du film, Jerry Shaw (Shia LaBeouf), il est plutôt convaincant dans sa position d’homme d’action malgré lui, mais un peu moins dans ses séquences d’émotion, où il se lamente d’avoir été le jumeau sans talent de son frère disparu…
La voix d’ARIIA est peut-être le seul élément humoristique véritable du film, car elle donne des instructions en continu à la manière des interfaces vocales des GPS d’automobiles, annonçant dans combien de mètres ou de secondes il faudra exécuter telle ou telle action.

Les auteurs des effets visuels se sont plutôt bien amusés, en multipliant les modes de visualisation du monde par ARIIA, qui, par exemple, parvient à suivre une conversation sans le son, non en lisant sur les lèvres comme HAL dans 2001, mais en observant la propagation des ondes sonores dans une tasse.

Les auteurs des effets visuels se sont plutôt bien amusés, en multipliant les modes de visualisation du monde par ARIIA, qui, par exemple, parvient à suivre une conversation sans le son, non en lisant sur les lèvres comme HAL dans 2001, mais en observant la propagation des ondes sonores dans une tasse (haut). La vision qu’ARIIA a de son proche environnement rappelle la décomposition de l’espace en points par la Kinect de Microsoft (bas).

On peut regretter par ailleurs que la vraisemblance technologique n’ait pas été un peu plus sérieusement étudiée, car si de nombreux éléments (surveillance, drones, automation) ne font qu’utiliser ou extrapoler des dispositifs existants et sont donc crédibles (si l’on veut bien oublier la question du logiciel devenu autonome et soucieux de protéger les États-Unis en exécutant son président), certains autres me semblent relever du fantastique pur, comme lorsqu’un pauvre homme qui ne veut plus obéir à ARIIA est exécuté en rase campagne par la rupture et la chute contrôlée de câbles à haute tension.

  1. 2 Responses to “Eagle Eye”

  2. By Rama on Avr 3, 2013

    Je vais dire une évidence, mais les ordinateurs conscients servent souvent à représenter une doctrine politique et à la caricaturer; on le voit bien avec l’esprit MAD représenté par le WOPR dans « War Games ». Dans cette optique, « Eagle Eye » prédit que le complexe de surveillance militaro-sécuritaire pourrait se retourner contre les dignitaires américains, exactement comme c’est arrivé au général Petraeus en 2011 (cf https://www.youtube.com/watch?v=pMALsxxL6mI )

  3. By LLF on Avr 4, 2013

    Ah super, encore un film de technosciencefiction décortiqué ici.
    J’ai moi aussi pensé très rapidement à War Games.
    Au jeu des références j’ai trouvé ça :
    – ressemblance entre le 36ème sous-sols et les gros instruments de la big-science pour traquer les neutrinos (le kamiokande par exemple)
    – concordance entre le titre Eagle Eye et le nom (Eagle) du logiciel d’Amesys , logiciel de surveillance des télécommunication à grande échelle, utilisé comme une arme (cyber-arme ?) (http://fr.wikipedia.org/wiki/Eagle_%28logiciel_de_cyber-surveillance%29)
    – le bras-tête d’ARIIA me fait penser à GLaDOS l’IA du jeux portal, dans le film comme dans le jeux l’IA est un guide manipulateur.

    Moi aussi j’ai eu peur qu’il manque de voitures après les 20 premières minutes du film..

Postez un commentaire


Veuillez noter que l'auteur de ce blog s'autorise à modifier vos commentaires afin d'améliorer leur mise en forme (liens, orthographe) si cela est nécessaire.
En ajoutant un commentaire à cette page, vous acceptez implicitement que celui-ci soit diffusé non seulement ici-même mais aussi sous une autre forme, électronique ou imprimée par exemple.