Profitez-en, après celui là c'est fini

Le soir ou jamais de la promotion de la fin du monde

novembre 15th, 2012 Posted in Dans le poste, médiatisation

En croisant mes collègues de Paris 8, je frime : « Ce soir, je passe à Ce Soir Ou Jamais ». Je m’attends à faire mon petit effet, mais pas trop : « Ah? C’est quoi ? » — « Quoi, tu vois pas ? C’est l’émission de Taddéï, c’est la seule émission de télé que je regarde, en fait… » — « Ah… Mais je n’ai pas la télé, tu sais ». Avec les étudiants, à peine plus de réactions, mais une voix admet, dans un souffle fragile, et peut-être juste pour me faire plaisir : « ah oui, oui, cette émission… ». À tous les gens que j’ai croisés dans la journée, je donnais un avertissement : j’allais être très mauvais, j’allais regarder mes pieds, ne pas trouver mes mots. On me rassure en m’apprenant que Frédéric Taddeï aussi regarde ses pieds car toutes ses notes se trouvent devant lui, au sol.
Vêtu d’un tee-shirt d’ambiance1, bien nourri, aviné (modérément) et soutenu par mon éditrice Amélie toute la soirée, « coaché » par cette dernière et par Sophie, la chef de fabrication du livre, remonté à bloc, quoi, j’arrive dans les locaux de France Télévision étonnamment détendu. La dernière fois que je suis passé à la télévision, ça devait être il y a exactement vingt-cinq ans. J’y faisais des graffitis avec Megaton2 pour Les Enfants du Rock, puis pour une émission musicale sur FR3 Rennes. Avant cela, avec mon ami Arnaud Desjardin, nous étions passé sur France 3 dans une émission qui donnait cinq minutes à des inconnus pour parler de leur passion. C’était à une époque où la minute de télévision valait un peu moins cher. On nous avait alors maquillés avec une plâtrée verte qui nous donnait des airs de vampires, car la vidéo de l’époque avait tendance à tirer vers le magenta, il fallait rééquilibrer.

La télévision a pas mal changé, en vingt-cinq ans. Le bâtiment est bien gardé, notamment. Le dispositif de l’émission m’a impressionné : on se fait maquiller quasiment sur le plateau — un maquillage rapide et discret destiné à égaliser le teint et à empêcher la peau de briller —, on se fait poser un micro, on attend trois secondes et hop, pendant la diffusion d’une séquence vidéo, les invités se font tasser sur leur banc pour accueillir les nouveaux venus, en l’occurrence le philosophe Michaël Foessel et moi-même, pour parler de la fin du monde. La prise de son est extrêmement bien fichue, les invités n’ont pas de mal à s’entendre les uns les autres alors qu’autour du plateau, les gens peuvent parler à voix basse sans que ça pose vraiment problème. Rien de commun avec les tournages de cinéma dont j’ai le souvenir et où les sons inattendus étaient une hantise.
Mon éditeur François Bourin m’avait bien dit, quelques heures plus tôt, qu’il fallait que je fasse passer mon message dès qu’on me donnerait la parole, sans me laisser trop perturber par la question qu’on me pose. C’est un bon conseil, car quand on me pose une question, j’ai tendance à y réfléchir, et parfois, je n’ai une réponse à faire que le lendemain, par e-mail. Ce qui n’est pas vraiment adapté à la télévision. Frédéric Taddeï, lui, m’avait donné un coup de fil pour me dire de quoi il voulait parler, me demander de quoi je voulais parler, et me dire que la séquence « fin du monde » durerait une bonne vingtaine de minutes, qu’il y aurait tout le temps d’en parler. Ce qui eût été vrai si j’avais été capable de m’imposer face à tous les autres invités, nettement plus rompus à la communication que moi : écrivains, journalistes, acteurs, humoristes.

(photos prises sur le plateau par Amélie)

C’est à moi que la parole a été donnée en premier, sur la question « pourquoi aime-t-on l’idée de fin du monde, qu’est-ce qui est excitant là-dedans ? ». Très bonne question, en fait, parce qu’on le note assez peu souvent, il y a quelque chose de stimulant dans le thème de la catastrophe. Bougeant la tête de droite à gauche, montant ou baissant les yeux sans logique, plein de tics, j’ai tenté une réponse en me servant de ma métaphore des jeux de construction ou des châteaux de sable : on a parfois besoin de détruire pour parvenir à imaginer quelque chose de neuf, parce que sinon on se sent contraint par ce qui a déjà été construit. Fantasmer sur l’idée de la catastrophe serait manière pour désencombrer symboliquement le monde. On le voit bien avec les « survivalistes » qui se préparent au désastre et qui espèrent que cela leur permettra de devenir enfin quelqu’un. Ce n’est pas pour rien que l’on entend si souvent les Révolutions — des destructions pas du tout symboliques de l’ordre établi — comparées à des fins du monde. J’aurais pu dire aussi que penser à la fin du monde, c’est aussi penser à notre fragilité, un peu comme les peintres du XVIIe siècle utilisaient leurs « vanités », tableaux aux thèmes morbides, pour rappeler à quel point la vie était quelque chose de précieux. Et puis pour parler de fin du monde, il aurait été intéressant de réfléchir à ce que nous entendons par « monde ». C’est un peu ce que j’aurais dit si j’avais fait partie de ces gens qui répondent toujours vivement et intelligemment, mais même si l’intention était là, je pense que je me suis montré un peu vaseux, notamment sur la question, que je n’attendais pas, des extra-terrestres : il y avait beaucoup trop à dire, alors je n’ai pas dit grand chose. L’autre « eschatologue » invité, Michaël Foessel, était plus à l’aise, ou mieux préparé, même si je n’ai pas vraiment retenu le contenu de son intervention, concentré que j’étais sur ce que j’allais dire lorsque l’on me redonnerait la parole.

Les commentaires sur Twitter…

Ensuite, chaque invité y est allé de sa petite remarque, parfois intéressante, parfois complètement inutile, mais en tout cas, fluide, fluide comme il faut à la télévision. Lorsque l’un des intervenants3 a lancé le nom « Auschwitz », lorsque Colombe Schneck a embrayé sur les souvenirs de sa famille décimée, lorsque le paria Renaud Camus a redit ses lubies de voir la population de son pays tel qu’il le rêve disparaître, escamotée par l’immigration4, lorsqu’un des invités a brusquement quitté le plateau pour protester contre ces propos paranoïaques, chaque fois, malgré les apparentes tensions, tout ce monde restait dans la fluidité médiatique, bien à sa place, dans son rôle. Et je ne pense pas que le spectateur (et je m’inclus bien évidemment dans cette catégorie, puisque je regarde cette émission et que même sur le plateau, je la regardais) puisse supporter beaucoup plus d’intensité, d’hésitations, d’accrocs ou plus généralement, d’anomalie. J’ai toujours été un peu envieux, ou en tout cas admiratif, de cette capacité à occuper son rôle, j’en parlais au sujet de Pierre Assouline une autre fois, car il est frustrant d’avoir du mal à être pertinent et vif devant une caméra ou un micro. Mais en même temps, je trouve dommage que ça se passe comme ça, même dans une émission extrêmement respectueuse de la parole de chaque invité comme Ce soir ou jamais, car il me semble que ça aboutit forcément à des discours mécaniques, auto-caricaturaux, dont il ne reste finalement pas grand chose. Une fluidité rassurante, mais qui exclut la surprise et l’échange véritable. Je préfère de loin les conditions de conférences5 ou de tables-rondes.

Petit à petit, je progresse, tout de même. Je ne me trouve pas formidable, mais je suis sorti vivant de mon heure d’émission sur Europe 1 il y a quinze jours, et de mes cinq minutes de gloire chez Taddeï avant-hier. Et ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. Dit-on. Et puis ma nièce est fière comme Artaban et rêve à présent de se voir dans le poste.
Reste une question : qu’est-ce qu’il y avait dans le verre qu’on a mis devant moi ? Ce n’était pas de l’eau, pas de l’alcool, c’était doux mais pas sucré, plutôt adapté à la parole, mais je n’ai aucune idée de ce que c’était.

  1. Il s’agissait du modèle Blackilluminati, par Frankie Doguet. En cas de malheur, j’avais aussi amené le tee-shirt dessiné par David Lynch pour l’exposition Mathématiques un dépaysement soudain. []
  2. Olivier Megaton, dont le film Taken 2 vient de battre le record du film français le plus rentable dans le monde, devant Amélie Poulain, la Marche de l’Empereur, The Artist, etc. Bravo Olivier. []
  3. Juan Asensio, si je ne dis pas de bêtises, dont le blog Stalker regorge de ressources sur la littérature de « fin du monde ». []
  4. C’était le moment où il aurait fallu parler de classiques de la science fiction comme Body Snatchers, The Invaders ou encore They Live. []
  5. Je donnerai une conférence le 15 décembre à 15h30 aux Champs libres à Rennes. []
  1. 16 Responses to “Le soir ou jamais de la promotion de la fin du monde”

  2. By Ardalia on nov 15, 2012

    Je n’ai pas regardé. C’était trop tard et j’en serais sortie sans un poil de sec… :)) Dans le flot de paroles, ce roulis tendu que tu évoques, il n’est pas désagréable de passer soudainement à un rythme plus lent, à une parole à la fois plus aérée et plus dense. Quelqu’un s’extasiait sur Twitter il y a quelques jours, une femme avait osé un silence de trois secondes à la radio !
    J’espère que ton bouquin va bien marcher, il faut vraiment que tu puisses te payer un passage chez le coiffeur ! ;-p

  3. By @sylasp on nov 15, 2012

    j’ai veillé pour te regarder, par soutien entre twittos (!), et j’ai souffert… ce genre d’émission est difficilement regardable, malgré tout, car ceux qui parlent le mieux (sont à l’aise etc. comme tu le décris) ne sont pas forcément ceux qui ont les choses les plus intéressantes à dire.
    J’ai bien compris l’idée du château de sable, et regretté que cette idée ne soit pas reprise par les autres invités, au lieu des évidences qu’ils ont servi…
    bref, j’ai apprécié la présence calme et humaine de C.Schneck, et j’ai trouvé que tu t’en étais bien sorti. Mieux que lors du passage radio même (qui s’était bien passé aussi), car les interventions étaient plus dynamiques (le medium qu’est la télé qui doit apporter cela) entre vous tous.

    Et être un héros aux yeux de ta nièce, ça n’a pas de prix ;-)

    PS : et merci à Nathalie, on a bien rigolé

  4. By Jean-no on nov 15, 2012

    @Ardalia : même si mon front monte irrémédiablement, je suis assez heureux d’avoir encore plein de cheveux, alors j’en profite, je les laisse pousser !

  5. By sylvette on nov 15, 2012

    Bah moi j’ai regardé alors que je savais même pas que tu y serais. C’est dire si je suis groupie! Je ne t’ai pas trouvé hésitant du tout, j’ai juste regretté que tu ne parles plus longtemps parce que le pseudo-philosophe qui a parlé après toi était, certes, à l’aise mais n’avait rien à dire. Bref, de toute façon cette émission m’énerve mais comme en général on termine de dîner à cette heure-là et qu’on n’a pas toujours l’énergie de regarder une bonne série, on se vautre devant ce qui passe. Au moins, pour une fois, ta présence m’a réveillée. « Regarde » ai-je dit à Rémi, « c’est Jean-Noël!! » Il n’en faut pas plus pour égayer mes soirées. Donc bravo (moi je n’avais pas fait mieux quand j’étais passée à FR3 Nice pour la sortie de mon premier bouquin en… 1993). Ton bouquin est arrivé chez mon libraire, je vais le chercher samedi… t’es obligé de déjeuner avec moi dans un chinois introuvable pour me le dédicacer.

  6. By Jean-no on nov 15, 2012

    @Sylvette : un chinois introuvable si tu veux, mais on essaye que ça ne soit pas un chinois fermé, cette fois.
    J’aime bien Ce soir ou jamais, mais mon intérêt baisse, je sais pas pourquoi. Mardi l’émission était spécialement plombante m’ont dit les uns et les autres (mais je n’ai rien vu avant mon arrivée chez France 3).

  7. By Stéphane Deschamps on nov 15, 2012

    Moi je dis bravo Jean-no !

    Bon la vidéo ne marche pas avec mon Ubuntu, je devrai la regarder au boulot demain. Mais quand même. Chouette. :)

  8. By Ardalia on nov 15, 2012

    Mais oui, tu es très joli avec tes cheveux, d’ailleurs, je suis sûre que Mireille Dumas t’envie ce flou dynamique et aérien !
    Bon, j’ai jeté un œil, ton intervention est très bien, j’ai zappé la suite, sentiment prégnant du bal des clichés.

  9. By mimphi on nov 15, 2012

    oui les autres invités t’ont un peu empêché de parler, mais tu es apparu assez différent ce qui a pu compenser pour pas mal de gens.
    Coiffure impec.!

  10. By Fred Boot on nov 15, 2012

    Tu aurais dû répondre « Auschwitz » à la question de Taddeï, tu aurais tout de suite été dans le flux, fluide et détendu comme les autres.

  11. By Jean-no on nov 15, 2012

    @Fred Boot : ça n’est pas ce qu’on dit qui compte, c’est la manière, le timing,… Pour être fluide, il ne faut pas hésiter, et il faut être dans son rôle. Donc déjà il faut savoir quel est son rôle, ce que j’espère bien ne jamais trouver.

  12. By thibaut on nov 16, 2012

    En entendant le sujet, je me suis dit, tiens peut être Jean Noël…

    Dans cette émission, ou les gens occupent en général bien (trop) leur rôle, comme vous dites, et sont rompus à l’exercice, on à tendance à s’intéresser aux autres, les nouveaux, ceux qui n’ont pas encore été vus ni invités 10 fois, ceux qui mettent de T-shirt dont on cherche à voir les détails pendant toute l’émission.

  13. By Linen on nov 19, 2012

    La fin du monde dans l’anniamtion de « Gag Manga Biyori » est comme ça…
    http://www.animecrave.com/
    (video de 5min. version japonais avec soustitre anglais)

  14. By folavril on nov 22, 2012

    En effet, la bonne question est : c’est quoi, le monde ?
    Il y a une dizaine d’années, j’ai été l’interprète d’une dame qui s’intéresse beaucoup à tout ce qui touche à la catastrophe – elle disait d’ailleurs qu’on vivait une époque de merde où la seule « catastrophe » était le big bug de l’an 2000. Annie Lebrun, je crois. À part ça, j’ai eu beaucoup de mal à suivre sa pensée, mais elle a visiblement des opinions politiques très sympathiques.

    Yves Citton – qui lui aussi semble avoir des opinions politiques estimables a bien fait de quitter la compagnie de Renaud Camus, dont je n’ai lu que « Tricks », du coup, j’ai du mal à comprendre pourquoi cet obsédé des fesses poilues est qualifié de « grand écrivain ». Citation du bouquin, de mémoire : « J’enculai l’enculeur ». Mazette, ça, c’est du style !
    Je me prends à rêver qu’il ait raison et qu’il soit lui-même rapidement victime et nous bénéficiaires, d’un « grand remplacement » qui ne pourrait être qu’avantageux. Et si ce grand remplacement pouvait aussi nous débarasser des deux frappadingues du plateau de ce mardi 20 novembre, celle dont la voix horripilante aurait dû lui fermer les portes du métier d’actrice et celle qui s’affuble de peaux de bêtes, ce serait tout bénéf pour « le monde », voire même « l’univers », n’ayons pas peur de voir grand !

  15. By Stéphane Deschamps on nov 25, 2012

    > Et je ne pense pas que le spectateur […] puisse supporter beaucoup plus d’intensité, d’hésitations, d’accrocs ou plus généralement, d’anomalie.

    Tiens en te relisant je suis presque étonné en ce qui concerne cette émission, et je me dis que peut-être ça dépend de la configuration de l’entretien : ce qui m’a amené à Ce soir ou jamais c’est une interview de Benoît Poelvoorde où il avait réellement le temps de réfléchir, d’hésiter, de laisser passer ses fissures. C’était justement, pour reprendre ton expression, assez intense.

    Et là, dans une configuration de type table ronde, dont on sait comme c’est difficile à animer, on laisse toujours beaucoup moins de temps aux orateurs, pour donner un rythme un peu plus scandé. Du coup ça ne permet pas de rentrer autant dans un sujet.

    (Je crois que je viens de dire une platitude, mais tant pis.)

  16. By Jean-no on nov 27, 2012

    @Stéphane : Si tu n’es pas Benoît Poelvoorde j’ai peur que, même dans cette (généralement) excellente émission, on ne te laisse pas trop prendre ton temps :-)

  17. By DM on nov 29, 2012

    J’étais passé il y a quelques années sur LCI, même constat de grande efficacité de l’installation technique. J’avais tendance à me pencher sur le microphone, mais Cédric Ingrand m’avait fait remarquer qu’il ne s’agissait pas d’installations universitaires et qu’il suffisait de parler à volume normal et en me tenant normalement. Il est vrai qu’il y a des gens en régie qui ajustent les volumes…

    Je suis également passé sur LCP/AN mais c’était une production sous-traitée, et assez « cheap »: caméra DV sur trépied dans les bureaux de la société de production avec micro-bonnette fixé dessus. On sent la différence de moyens.

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