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Prototype oublié : Colossus

mars 16th, 2008 Posted in Modèles abandonnés, Ordinateur au cinéma, Parano

L’histoire de l’informatique est pleine de modèles orphelins, de standards abandonnés. On se rappellera avec émotion des tristes fins de la BeBox, de l’Acorn, du TRS80, des Sinclair ZX ou des Thomson MO5 et TO7, des Oric, Alice, Amiga, Atari, Lynx, Dragon… Certains ont disparu alors qu’ils disposaient d’atouts technologiques qui n’ont été égalés que bien plus tard – la BeBox par exemple – car, comme on le sait, la qualité n’est qu’un des paramètres (et rarement le paramètre déterminant) qui entrent en jeu dans le processus industriel et commercial de la standardisation.

Mon modèle d’ordinateur abandonné préféré, c’est peut-être le modèle Colossus.

Colossus : The Forbin Project

Je ne connais pas les caractéristiques techniques exactes du Colossus, mais je sais qu’il a été inventé par un dénommé Charles Forbin, en 1966, dans le roman de Dennis Feltham Jones, « Colossus » (devenu un film en 1970, sous le titre « Colossus: The Forbin Project« , et en français : « Le cerveau d’acier« ).

Colossus, qui n’a été construit qu’en un seul et unique exemplaire est un ordinateur surpuissant créé dans le but de décharger les États-Unis d’Amérique du difficile travail que constitue l’organisation de la défense millitaire nationale. Enfermé dans une montagne, il pilote toutes les armes nucléaires du pays. Il ne sait pas seulement défendre son pays, il sait aussi se défendre lui-même.
À peine mis en route, Colossus prend un peu d’indépendance et entre en contact avec son homologue soviétique, un super-calculateur nommé « Guardian ». On ne connaît pas la teneur des messages binaires que s’adressent les deux machines, mais celles-ci décident rapidement d’organiser la survie conjointe des blocs géopolitiques atlantistes et soviétiques, conformément au cahier des charges qui a présidé à leur construction. Il leur semble clair qu’un tel but ne peut être atteint que par une attitude un brin autoritaire et, notamment, par la suppression de tout pouvoir politique autre que le leur. Dictateur auto-proclamé de l’humanité, le tandem Colossus-Guardian, qui se donne le nom de « World Control » promet à ses sujets la fin des famines et des guerres et ne doute pas que ces succès rendront l’humanité respectueuse de son action, et que ce respect se transformera un jour en véritable amour. Un peu lents à réagir, les scientifiques et les politiques observent d’abord ce qui leur arrive avec le sourire, puis avec inquiétude et enfin, avec panique. Ils tentent un sabotage mais découvrent vite que leur despote électronique sait parfaitement se défendre. En représailles, ce dernier cause d’ailleurs des milliers de morts.

Contrairement aux ordinateurs actuels, qui prennent toutes sortes de pincettes, se veulent « ludiques » et « conviviaux », qui multiplient les « wizards », les « assistants » et autres « guides », Colossus est assez brut de décoffrage. Quand il réclame une action quelconque, il écrit en lettres rouges « IMMEDIATELY ». Pas de s’il-vous-plait ou de merci, pas de ronds de jambe inutiles.

Colossus : The Forbin Project

En plus de diriger le monde, Colossus régit l’existence de son créateur, Charles Forbin. Celui-ci doit de lever à 6:00, faire de l’exercice pendant une heure, prendre une douche, manger un petit déjeuner précis (trois tranches de bacon, un oeuf, un toast), passer sa journée à construire des périphériques pour améliorer sa création, selon les demandes précises qui lui sont faites. Quatre fois par semaine, Forbin doit par ailleurs prendre une seconde douche à 18h puis attendre sa maîtresse, car après une âpre négociation, il a obtenu l’autorisation de mener une vie affective normale, c’est à dire en dehors du regard des centaines de caméras de Colossus.

Colossus : The Forbin Project

Forbin n’a pas de maîtresse mais parvient à convaincre le super-calculateur que sa collaboratrice, le docteur Cleo Markham, lui est liée affectivement. Sous le regard froid de l’ordinateur, les deux scientifiques doivent boire un martini, danser, prendre leur repas puis se déshabiller complètement avant d’être autorisés à aller s’enfermer dans la chambre à coucher où Colossus éteint ses caméras. Cléo n’est pas la plus laide des collègues de Forbin, et leur liaison, factice au départ (c’est le seul moyen qu’a trouvé Forbin pour échanger des informations secrètes avec ses collègues), devient vite réelle. Sans aller jusqu’à accuser Forbin d’avoir créé Colossus dans le but d’améliorer sa vie sentimentale, force est d’admettre qu’il y trouve son compte.
Est-ce que les inventeurs du World Wide Web draguent sur Meetic ?

Colossus : The Forbin Project

Après toutes les catastrophes qu’il a provoqué en enchaînant les mauvaises décisions, Charles Forbin ne peut plus faire qu’une chose : collaborer servilement à la mécanique perverse qu’il a lui-même inventé. À la toute fin de l’histoire, il tente de faire preuve de dignité en criant « jamais ! » à la machine qui lui affirme qu’un jour, il l’aimera.

On peut s’amuser à repérer dans ce récit de nombreuses thématiques : l’absurdité des conflits entre pays (dont un ordinateur froid et dépassionné se rend compte immédiatement), les dangers qu’il y a à abdiquer ses prérogatives, tel le libre-arbitre, à des systèmes électroniques (plus encore si ceux-ci sont fiables), les dangers induits par la foi positiviste en la science, etc. Mais on peut aussi y voir une métaphore de la religion – les hommes créent les dieux et finissent par subir le joug de ceux-ci.
Colossus, inspiré notamment par le Multivac d’Isaac Asimov, et peut-être du Alpha 60 de Jean-Luc Godard, a inspiré à son tour de nombreux ordinateurs de fiction, comme le WOPR, dans le film Wargames.

  1. 4 Responses to “Prototype oublié : Colossus”

  2. By Wood on Mar 16, 2008

    Tiens j’ai lu un article là-dessus dans Mad Movies. Encore un film sur ma liste « à voir avant de mourir »…

  3. By Michel on Nov 19, 2010

    Un billet intéressant. :)

    Juste une précision: le nom de l’auteur du bouquin est Dennis Feltham JONES (1917-1981), qui utilisa le nom de plume de « D.F. JONES ».

    Petit détail: le roman date de 1966. En 1968 sortait… « 2001 »

  4. By Jean-no on Déc 17, 2010

    @Michel : merci ! Corrigé.

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