Profitez-en, après celui là c'est fini

De la bagarre

décembre 25th, 2011 Posted in indices, Les pros, Personnel

La bagarre d’hier, c’est la loi votée par l’Assemblée qui propose des condamnations (jusqu’à un an de prison et 45 000 euros d’amende) pour toute personne qui ne respecterait pas l’histoire officielle et qui aurait la mauvaise idée de nier un génocide, enfin un génocide reconnu comme tel par la loi française, ce qui n’inclut pas, par exemple, le massacre des populations amérindiennes par les colonisateurs Européens puis par les États-Unis, mais inclut le massacre des Arménien par l’Empire Ottoman pendant la première guerre mondiale. La Turquie s’est sentie visée par cette loi. Elle l’est. Je ne sais pas s’il faut se donner la peine d’expliquer ce qui ne va pas dans une telle loi : tout le monde est contre les génocides, et ceux qui nient la réalité des faits de ce genre lorsqu’ils font consensus parmi les historiens peuvent difficilement avoir de bonnes raisons de le faire, mais pour autant, la loi n’a pas à écrire l’histoire, elle n’a ni à édicter les « effets positifs de la colonisation » ni à menacer le travail des historiens à coup de peines de prison. Par ailleurs, insulter la Turquie à des fins (me semble-t-il) de politique intérieure est complètement irresponsable et contre-productif. Comme bien d’autres nations, la Turquie devra un jour ravaler sa fierté et assumer le sang qu’elle a fait couler, qu’il s’agisse des arméniens ou des grecs pontiques, mais on voit mal en quoi le vote d’une loi liberticide, anti-scientifique, peut aider qui que ce soit à regarder son histoire en face, le message est absurde. Si l’histoire se décrète, alors elle n’est plus qu’une question d’opinion et de foi, on quitte le domaine de la science pour celui de la religion. On n’impose pas des œillères à un aveugle en espérant qu’il marchera droit.
Par ailleurs, comment démonter un raisonnement ou opposer des faits à un discours qui n’a pas le droit d’être exprimé ? Ce qui n’a pas le droit d’être dit ne peut pas non plus être contredit.

La bagarre d’aujourd’hui, c’est le petit coup de gueule poussé par le blogueur Seb Musset en réponse à Éric Mettout, rédacteur en chef de lexpress.fr. Ce dernier a en effet publié sur l’Observatoire des médias une tribune intitulée Qu’est-ce que « la gauche » a à voir avec la rémunération des blogueurs ?, où, tout en se défendant d’avoir une réponse toute faite sur la question, Mettout explique que « aujourd’hui, à LEXPRESS.fr, nous ne payons pas les blogueurs. Par souci de bonne gestion, mais aussi par principe. Nous leur offrons une tribune, de la visibilité, ils nous apportent leur expertise, posent un regard décalé sur notre fond de commerce, l’actualité, bref nous alimentent et nous différencient. Valeur contre valeur, l’échange est égal – et s’il ne l’était pas, me dis-je, les blogueurs nous fuiraient ». En résumé : la presse n’a pas les moyens de rémunérer les blogueurs, mais elle en a un besoin vital, et les blogueurs, de leur côté, sont suffisamment flattés qu’on les prenne au sérieux pour accepter ce contrat léonin. Leur soumission est justement apte à légitimer la presse « ayant pignon sur rue » : puisqu’elle attire à ce point-là, c’est qu’elle est importante, et ceux qu’elle embauche sont par ricochet jugés sérieux dans leur champ d’expertise. Le même Éric Mettout a commis il y a trois jours un autre article du même tonneau, sur lexpress.fr : Ah bon, blogueur c’est un métier ?

Visite de l’imprimerie de Clément Plomteux à Liège vers 1784, par Léonard Defrance (1735-1805).

La réponse de Seb Musset, titrée Les blogueurs sont-ils des cons ?, propose, sur un ton ironique, cette piste : « Comme vous, je ne suis pas loin de penser que si les blogueurs étaient un peu moins cons, ils vous diraient « merde » et se constitueraient eux-mêmes en Scop, en association, voire en site de presse. Ce qui chamboulerait probablement le PIF (Paysage Internet Français) de l’info en ligne ».
Bonne suggestion, bien sûr, mais il me semble qu’on peut aller plus loin en revenant aux sources, en se rappelant de ce qui a changé dans le monde des médias après le milieu des années 1990 : aujourd’hui, n’importe qui peut louer un nom de domaine et un hébergement pour une vingtaine d’euros par an, et être indépendant du Monde, de Rue89, de l’Express, mais aussi d’hébergeurs tels que Blogger, Skyblog ou Canalblog. N’importe qui peut installer le logiciel WordPress, qui est gratuit, ou de nombreux autres logiciels de gestion de contenu. Sans connaissances techniques, sans gros moyens financiers, n’importe qui peut donc créer son propre média et le rendre potentiellement accessible au monde entier. Qui dit mieux ? Pour vingt-cinq euros, donc, ou peut-être moins, on peut faire entendre sa voix, faire connaître son travail, partager ses enthousiasmes et ses indignations, à son rythme, selon ses propres modalités éditoriales, dans un état d’indépendance absolue. Il n’a jamais existé de moment, dans toute l’histoire de l’humanité, où il a été possible à n’importe qui de communiquer librement en direction d’un public aussi nombreux. Il me semble presque fou que l’on puisse ne pas avoir l’envie ou l’idée d’en profiter. On peut aujourd’hui réaliser presque sans moyens les rêves qui se trouvaient à l’œuvre dans la micro-presse telle que l’entendaient les révolutionnaires (Desmoulins, Fabre d’Églantine,…) ou les pionniers de la presse américaine (Benjamin Franklin, Mark Twain,…), dans le domaine du fanzinat ou encore de la radio-libre.

La presse à imprimer : l'ennemie du tyran et l'amie du peuple (devise britannique du XIXe siècle).

On peut s’exprimer par le texte, par l’image, en couleurs, par le son ou par l’image animée. Puisqu’ils ne sont pas soumis à des contraintes économiques, les blogueurs peuvent même s’offrir le luxe de n’avoir qu’un public peu nombreux, et même de choisir leur public. Il faut profiter de cette puissance qui nous est offerte, parce qu’on finira, sans surprise, par nous l’ôter. Dans le monde entier on vote, suivant les prétextes locaux (droit d’auteur, droit de la presse, fiscalité des médias, respect des religions ou des personnes morales et physiques, respect des bonnes mœurs, devoir de mémoire, etc.), des lois qui restreignent potentiellement ou effectivement l’exercice des médias personnels. Avoir son blog n’est pas seulement un luxe nouveau, c’est aussi une zone d’autonomie temporaire, pour reprendre la formule d’Hakim Bey, un espace de liberté qui finira par être condamné, encadré, et de moins en moins praticable. La presse « traditionnelle » française estbien moins libre qu’on peut l’imaginer : malgré la loi de 1881 (« tout journal ou écrit périodique peut être publié, sans autorisation préalable… »), son taux de TVA ou le coût de sa distribution sont liés à l’appréciation de la Commission paritaire des publications et des agences de presse, organe aux décisions opaques qui édicte ce qui est un journal et ce qui ne l’est pas. Je trouve étrange que l’on éprouve tant besoin de placer son travail sous le logo d’un journal qui est moins libre que nous ne le sommes, cela revient un peu à se tatouer des chaînes pour avoir l’air d’un esclave comme les autres, d’un « pro ». Mais je sais bien, je vois bien, que la liberté n’est pas le trésor le plus recherché au monde. Et je vois bien aussi que beaucoup de blogs n’existent que parce que leurs auteurs rêvent de devenir un jour des journalistes — ou sont des journalistes au chômage, situation dont on peut trouver suspect que la presse profite, soit dit en passant.

La bagarre de demain, pour moi en tout cas, c’est un nouvel ouvrage dont on vient de me confier la création (j’en parlerai plus en détail un autre jour), sur le thème de la fin du monde, et pour lequel je n’ai que quelques mois, même si j’ai déjà accumulé un certain corpus documentaire depuis l’été dernier. Autant prévenir que je risque, à nouveau, d’avoir du mal à alimenter le présent blog de manière régulière pendant un petit temps. Mais je reviendrai, je reviendrai, je reviens toujours. Au passage, je rappelle à ceux que le sujet intéresse que mon prochain livre, consacré aux enjeux de la légitimation de la bande dessinée, sort dans un mois (fin janvier — début février).
Les trois livres pour lesquels j’aurai signé un contrat m’ont été proposés par trois éditeurs différents, non parce que j’enseigne, non parce que je dispose de diplômes, mais bien pour ce que j’écris sur Internet et uniquement pour cela. Le présent blog n’a pas de modèle économique (en dehors du fait que lorsque vous cliquez sur un lien qui pointe vers la boutique Amazon et que vous y achetez quelque chose, je gagne quelques centimes sous forme de bons d’achat — cela me rapporte environ dix euros par mois, ce qui est loin d’être ridicule, tout en ne constituant pas véritablement un revenu), n’est soumis à aucune tutelle, aucun label, aucune estampille. Je n’ai pas spécialement cherché à me faire éditer, j’ai déjà un métier, et même plusieurs, je n’ai jamais rien planifié de tout cela. Et pourtant, c’est bien grâce à ce site et à d’autres que j’ai pu me lancer dans des aventures éditoriales passionnantes. Est-ce que mon travail aurait eu l’air plus intéressant s’il y avait écrit « un blog de lexpress.fr » en bannière ? Je parie que non, et je parie même que ce genre de mention ne rend pas toujours service et fait parfois passer le support devant le propos et son auteur.

En attendant, je souhaite à tous ceux qui m’ont lu jusqu’ici d’excellentes fêtes de fin d’années, et puis une année 2012 riche en projets passionnants et en réalisations formidables.

  1. 22 Responses to “De la bagarre”

  2. By ianux on Déc 25, 2011

  3. By Stephane Pejic on Déc 26, 2011

    Et la bagarre ne fait que commencer!

    Sachant que l’histoire humaine, sans n’

  4. By Jean-no on Déc 26, 2011

    @St

  5. By nicolas on Déc 26, 2011

    C’est vrai que le contenu mis sur le blog aide beaucoup mais tout de m

  6. By PCH on Déc 26, 2011

    Cette loi est simplement inique (le travail de sape de la vraie

  7. By Thomas on Jan 2, 2012

    La loi contre la n

  8. By Jean-no on Jan 2, 2012

    @Thomas : Au contraire, l’apologie de crimes est d

  9. By Thomas on Jan 2, 2012

    Oui enfin ce n’est peut-

  10. By Jean-no on Jan 2, 2012

    @Thomas : je comprends tr

  11. By Thomas on Jan 2, 2012

    Le n

  12. By Thomas on Jan 2, 2012

    La loi de reconnaissance du g

  13. By Jean-no on Jan 2, 2012

    @Thomas : le probl

  14. By Thomas on Jan 2, 2012

    Je ne savais pas qu’on reconnaissait (et condamnait) des propos tels que

  15. By Jean-no on Jan 2, 2012

    @Thomas : Je ne sais pas si une phrase telle que

  16. By Stephane Pejic on Jan 3, 2012

    J’affirme qu’en d

  17. By Stephane Pejic on Jan 3, 2012

    @Jean-no, je ne voudrais surtout pas te creer une difficult

  18. By Jean-no on Jan 3, 2012

    @St

  19. By Jean-no on Jan 4, 2012

    D’apr

  20. By Stephane Pejic on Jan 5, 2012

    On attendra donc que les g

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