Profitez-en, après celui là c'est fini

Notre cinéma personnel

septembre 26th, 2011 Posted in Filmer autrement

Une équipe de l’université de Berkeley1 vient d’annoncer avoir capté des images mentales. Le résultat est très excitant (cf. vidéo) mais la méthode peut-être plus encore.

On saura peut-être un jour intercepter et interpréter le flux d’information qui transite par le nerfs optique, mais ici, c’est l’activité cérébrale qui est observée par IRM, et très précisément, l’irrigation sanguine de la partie du cortex qui traite l’information visuelle.

La capture de l’image cérébrale en trois dimensions qui est produite par le cobaye pendant le visionnage est ensuite comparée à une base de données constituée de millions d’images visionnées préalablement par d’autres cobayes, et de l’état cérébral qu’a provoqué lesdites images. Il est assez intéressant de noter que, pour constituer le stock d’images à comparer, les chercheurs ont pioché au hasard dans des heures et des heures de vidéos diffusées sur Youtube.

Le résultat obtenu au final est le mélange de plusieurs images ayant provoqué une réponse cérébrale proche de celle qui est regardée, et l’ensemble a un faux-air de peintures de William Turner. Certaines bizarreries sautent aux yeux : Steve Martin en uniforme de gendarme qui se retrouve transformé en un homme vêtu d’un tee-shirt, par exemple. La silhouette d’un meuble devient celle d’une personne. Un jeune homme à la peau sombre est remplacé par une femme à la peau claire. Ces permutations rappellent le rêve, où les personnes et les choses deviennent autres.

L’imprécision de cette méthode donne pour l’instant une qualité poétique, plastique et onirique aux images produites, qui imposent à celui qui les visionne une interprétation supplémentaire.
On pense néanmoins pouvoir un jour « filmer » les rêves ou voir quelles images produisent les personnes qui se trouvent dans le coma ou sont paralysées, et peut-être, se servir de cette technologie pour entrer en communication. Peut-être aussi peut-on imaginer de maîtriser la stimulation du cortex pour y faire apparaître des images, mais c’est sans doute inutile puisqu’on sait déjà assez bien le faire… en montrant des images.

À rapprocher de certaines nouvelles de Greg Egan ou de films tels que Strange Days (1995), où l’on « deale » les images mentales produites des gens au moment de leur mort, et Final Cut (2003), ou l’existence de chacun est enregistrée par une puce qui permet, une fois qu’une personne est décédée, de reconstruire le film de son existence.
Tout cela ouvre des perspectives intéressantes dans la compréhension du cerveau et de la mémoire mais aussi dans le domaine de la perception et l’interprétation mécanique des images.

  1.  Reconstructing Visual Experiences from Brain Activity Evoked by Natural Movies, par Shinji Nishimoto, An T. Vu, Thomas Naselaris, Yuval Benjamini, Bin Yu, and Jack L. Gallant, dans Current Biology, 22 septembre 2011. Cela m’aurait passionné de lire l’article pour en savoir plus, mais il est vendu 31 dollars, ce qui est tout de même beaucoup. []
  1. 13 Responses to “Notre cinéma personnel”

  2. By Wood on Sep 26, 2011

    A rapprocher aussi du film « Jusqu’au bout du Monde » de Wim Wenders, où, dans la deuxième moitié, on découvre qu’un scientifique a trouvé le moyen d’enregistrer les rêves.

  3. By Jean-no on Sep 26, 2011

    @Wood : oui, film qui m’a été signalé en commentaire à un article sur un sujet voisin il y a quelque temps mais que je n’ai toujours pas vu.

  4. By r on Sep 26, 2011

    Ne le répétez pas mais on peut le trouver à cette adresse

    bonne lecture

  5. By Jean-no on Sep 26, 2011

    @r : merci. Incroyable quand même, quatre pages pour 30 dollars. Je n’achète plus de papiers scientifiques pour ça, une fois j’ai payé 12 dollars pour une page qui n’apportait rien à l’abstract.

  6. By solnce on Sep 26, 2011

    En tout cas cela semble résoudre le problème philosophique des qualia : deux personnes qui perçoivent (en l’occurrence) une image en forment-elles la même image mentale ?

    Visiblement oui, et personnellement ça me stupéfie.

  7. By Wood on Sep 26, 2011

    @Solnce : tout dépend de ce qu’on appelle « image mentale » : dans la partie du cerveau que l’on a observée pour cette expérience, les choses ont l’air de se passer de façon relativement similaire d’un patient à l’autre, mais cette image est peut-être ensuite décodée différemment dans une autre partie du cerveau…

    Mais bon, comme pour toutes les grandes annonces scientifiques, je reste un peu sceptique les premiers temps. J’attends de voir ce que les autres neurologues ont à en dire, et si l’expérience peut être reproduite avec les mêmes résultats, etc.

  8. By Benoît on Sep 26, 2011

    En effet la méthode est passionnante et les résultats présentés spectaculaires.
    Et puis s’il est intéressant de voir quand les images sont proches , il serait aussi intéressant de voir quand les images sont différentes ou travailler en occurrences d’images associées.

    Mais si l’activité cérébrale peut in fine résumée à des activités neurochimiques quantifiables, son lien avec l’activité mentale que nous percevons relève encore de la construction artificielle. Ici, il ne s’agit pas d’images mentales mais d’images existantes (qui n’ont rien de cérébrales) reliées à des états mentaux. Néanmoins ce biais détourné peut se révéler très fécond dans les compréhensions de cette alchimie mentale.

    Par ailleurs il y a quand même un postulat discutable qui est que les cerveaux sont structurés pareils et activés de la même façon. Si c’est en partie vrai (la cartographie des zones et activités du cerveau gagne chaque jour en pertinence) c’est en partie faux aussi (ce qui constitue l’architecture ce ne sont pas seulement les zones mais les liens ; et la structuration des liens dépend de beaucoup de facteurs âge, culture, environnement de naissance, environnement de perception, caractères, – et je ne serais pas étonné que s’y glisse une part de modèles chaotiques…).
    « On pense néanmoins pouvoir un jour « filmer » les rêves »
    … ça paraît difficile tant le cerveau est spécifique à l’individu tout en reposant sur des mécanismes similaires à ceux des autres. On pourrait éventuellement dégager des modèles, des aperçus. Mais en s’appuyant sur les représentations produites par les hommes, on restera dans de l’analogie pas dans la substance de l’expérience onirique.
    [Et je ne peux m’empêcher de dire tant mieux ; la part de mystère n’est pas prête de s’effacer]

    Malgré tout, il faut reconnaitre comme tu le relèves à la fin que ces travaux ouvrent des perspectives énormes dans l’analyse de la perception des images, dans les images induites ou les associations.
    Une machine à analogie visuelle, qui pourrait nous aider à comprendre beaucoup de choses. J’imagine déjà tout ce que l’on pourrait apprendre des images de propagande ; à quelles autres images elles se rattachent. Une piste parmi mille et une.

    Une fois je me suis endormi au cinéma et en me réveillant j’ai vu sur l’écran le corps d’une femme nue allongée sur un fonds noir ; au bout de quelques secondes j’ai « repris mes esprits » ; il s’agissait d’un regard de femme.

  9. By Bishop on Sep 26, 2011

    C’est assez beau. Le résultat rappelle étrangement le projet de je ne sais plus quel artiste de compiler des milliers de photographies de lieux connus (tour eiffel par exemple)…

    Sinon Final Cut était un film assez atroce.

  10. By Jean-no on Sep 26, 2011

    @Bishop : tu parles du Final Cut avec Robin Williams ? Je l’ai trouvé pas mal. Je ne connais pas celui avec Jude Law.

  11. By PCH on Sep 26, 2011

    Le procédé relatif à l’emploi des images mentales a aussi été exploré par Philip K. Dick (voir l’adaptation de sa nouvelle Minority Report) : fictionnel, probablement, mais cependant rien ne vient de nulle part. Par exemple, à la fin des années 70, j’avais trouvé un « petit boulot » qui consistait à lire les romans de science fiction et à en noter pour mon employeur les différentes avancées techniques (les PTT).

  12. By Nico on Sep 27, 2011

    Est-ce que l’idée d’une machine à lire le rêves n’a pas déjà été abondamment exploité en fiction ? J’ai le souvenir d’un livre ou d’un film où réaliser un film consistait à enregistrer les rêves du réalisateur…

    @PCH : Je serais curieux d’en savoir plus sur ce drôle de « petit boulot » !

  13. By r on Sep 27, 2011

    En fait le système de publication scientifique est assez improbable dans son ensemble. Le prix individuel est, je pense, surtout là pour dissuader d’acheter les articles un par un et maintenir des tarifs exorbitants aux abonnements des facs et instituts. En fait pour trouver des articles individuels, rien ne vaut google (et google scholar) ainsi que la balise filetype:pdf . La plupart des articles se trouvent alors assez rapidement, mais ça ne fait que réhausser le coté aberrant du système.

    Sinon sur le même thème scientifique, il y a aussi cet article publié il y a quelques années
    http://kendrickkay.net/MiyawakiNeuron2008.pdf
    Les images sont ici statiques, simples (noir et blanc forme géomètrique) mais la reconstruction plus complète. Avec cette expérience en tête, j’ai mis un peu de temps à comprendre pourquoi la vision de vidéos produisait autant de messages subliminaux dans notre représentation mentale. La lecture de l’article m’a pas mal éclairé.

  14. By d. on Sep 29, 2011

    @PCH: ça alors! moi aussi ce boulot me semble épatant, surtout si on pense au film « les trois jours du condor »…

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