Profitez-en, après celui là c'est fini

Société de consommation d’œuvres

septembre 18th, 2011 Posted in Brève, Fictionosphère

En rédigeant le billet précédent, j’ai buté sur une notion, je n’ai pas réussi à trouver un verbe décrivant le fait de consommer une fiction. Il y a « consommer », me direz-vous, puisque je viens moi-même de l’écrire. Mais voilà, ça ne fonctionne pas, puisque « consommer », qui a la même racine et presque le même sens que « consumer », signifie aussi détruire : si je consomme une pomme, la pomme disparaît. Or les idées, et notamment les fictions, ne sont pas détruites par l’action d’en jouir.

Si je visionne le film Star Wars, par exemple, il ne disparaîtra pas. Et au contraire, l’œuvre en question n’existe que pour être regardée. Très pragmatiquement, il n’est pas rare que le développement d’une fiction soit conditionné au nombre de ses spectateurs : sans l’engouement du public pour le film Star Wars, cet univers ne se déclinerait pas en six films, des dessins animés, des bandes dessinées, des romans, des hommages, etc. Pas besoin de rappeler le cas d’œuvres créées grâce à une souscription ou qui n’ont pu exister que parce que l’idée (ébauchée sous forme de court-métrage par exemple) a fait du bruit et mobilisé des amateurs sur Internet.
Ce n’est pas qu’une question de nombre de spectateurs (même si cela joue énormément dans le cas des œuvres « industrielles »), c’est juste une évidence de le dire : un livre existe parce qu’il a un lecteur (le premier lecteur étant son auteur, bien sûr), un tableau n’est autre chose qu’un agglomérat de matière que parce qu’il a un regardeur, etc. Je peux rappeler la métaphore employée par Ray Bradbury à la fin de Farenheit 451 : dans le monde qu’il décrit les livres n’existent plus, ou ont vocation à être détruits, mais ils persistent à exister au travers de leurs lecteurs.

La seule chose qui justifie l’emploi d’un mot relatif à la destruction, c’est la lassitude : même s’il est des œuvres qui se lisent, regardent, écoutent, des centaines de fois et qui offrent de nouveaux attraits chaque fois, une partie du plaisir ou de l’intérêt de la jouissance de l’œuvre ne peut pas être renouvelé à l’infini. Et si certains thèmes de fiction semblent pouvoir être revisités à l’infini (Shakespeare, mythes divers), ce n’est pas le cas des œuvres qui reposent sur la surprise du spectateur : on supporterait mal que la fin de La corde, de Sixth Sense ou de Fight Club nous soit resservie dans une infinité d’autres récits.
On pourrait employer le mot « utiliser », mais ce mot va avec la notion de rentabilisation, or si je défends que la fiction a une utilité, celle-ci n’est pas aussi immédiate ni aussi sûre que l’utilisation d’objets aux fonctions bien connues : on utilise un marteau, une table ou une chaise, pas un roman. Ou si l’on parle d’utiliser une œuvre, ce sera du point de vue du producteur : « X utilise son dernier roman pour régler ses comptes avec Y » ; « Le régime Z utilise le cinéma pour diffuser son idéologie ».

On pourraît écrire « jouir de », « profiter de », mais ce ne sont toujours pas des expressions neutres,  ni adaptées à tous les cas. On ne peut pas vraiment « profiter » d’une tragédie. De même, les métaphores gastronomiques (déguster, savourer, dévorer) manquent d’objectivité et de distance. On dit bien sûr « être amateur », « aimer » (« j’aime la science-fiction », « J’aime Shakespeare ») mais cela décrit un état général du spectateur-lecteur-visionneur, son penchant, pas l’action elle-même. Inversement, le mot « récepteur », utilisé en communication, semble abusivement technique et dépassionné, puisqu’un poste de télévision ou celui qui le regardent sont désignés par le même mot.
Bien entendu, il existe des verbes descriptifs adaptés à chaque média et aux sens qu’ils mobilisent : visionner, lire, regarder, écouter, assister,… Mais je n’en vois pas qui s’adaptent à toutes les formes de fiction.

Si quelqu’un a un synonyme, je prends.

Je me fais la réflexion, que les débats qui entourent les questions de droit d’auteur et de propriété intellectuelle sont peut-être faussés par le recours, autrefois justifié par le fait que toute œuvre avait forcément un support (disque, cassette,…), à des verbes comme « consommer », qui mènent facilement à des parallèles erronés (« si je mange une pomme je la paie, si je regarde un film, je le paie »), parce que la rémunération des artistes n’est pas la conséquence de la rareté d’un objet (les pommes sont en nombre fini, mais profiter d’une œuvre de l’esprit peut être  fait à l’infini) mais bien de la rareté des artistes et le besoin que ces derniers ont d’assurer leurs moyens de subsistance.

(illustrations : photogrammes extraits de Farenheit 451, de François Truffaut, d’après Ray Bradbury)

  1. 21 Responses to “Société de consommation d’œuvres”

  2. By André Gunthert on Sep 18, 2011

    Connaître.

  3. By Jean-no on Sep 18, 2011

    Ah oui, c’est bien, mais qui le comprendra dans ce sens ?

  4. By André Gunthert on Sep 18, 2011

    La question que tu poses vaut pour une catégorie beaucoup plus large: toutes les formes d’appropriation immatérielles ou symboliques (par opposition à l’appropriation matérielle ou opératoire) et dont la cognition est la forme la plus élémentaire. L’appropriation symbolique, qui ne présuppose aucun transfert de propriété et fait d’un bien un bien commun, est un outil constitutif des pratiques culturelles. L’appropriation opératoire, en revanche, pose problème dès lors qu’elle s’effectue en dehors d’un droit légitime, et réclame des conditions particulières pour être acceptée.

  5. By sf on Sep 18, 2011

    Appréhender. Pour son côté sibyllin.

  6. By maxence alcalde on Sep 18, 2011

    Oui mais quand tu manges une pomme, l’idée de pomme perdure, sans parler de la sensation qu’elle procure et que tu peux communiquer à ceux qui n’ont jamais mangé de pomme ou pas mangé cette pomme particulière. Donc entre la pomme et la fiction il n’y a pas tant de chemin que cela (cf Newton chez Thomas Kuhn ou chez Gotlieb). Evidemment, on ne va pas nourrir la planète avec des idées de pomme ou des récits sur les pommes (tout en écrivant cela, j’ai peur des conclusions un peu Mao de cette dernière remarque).

  7. By Emile on Sep 18, 2011

    Et si on prenait « lire » pour un livre? Ou même comprendre? Ou aimer ou interprêter….

  8. By claude estebe on Sep 18, 2011

    partager.

  9. By Smolderen on Sep 18, 2011

    Vivre une fiction (pour l’expérience psychologique) : vivre un drame, une aventure, une tragédie, une expérience, un grand amour, un gag…

  10. By jeff on Sep 18, 2011

    il me semble que l’on rencontre d’abord une oeuvre, fiction étant une qualification d’un certain type l’oeuvre

  11. By grommeleur on Sep 19, 2011

    visiter ?

  12. By NLR on Sep 19, 2011

    Consommer me semble pourtant pas si mal : admettons que c’est la non-connaissance même de cette fiction, donc son potentiel d’information, qui, au fil du visionnage (ou de la lecture) s’amenuise – est consommée. Pour le spectateur (lecteur), à titre individuel, la part immatérielle (le sens) est effectivement consommée, finalement connue. Ce qui laisse l’objet encore « neuf », non consommé, pour d’autres. Il n’y a en fait aucune destruction (comme la pomme, qui n’existe plus pour personne).

    Mais pour le synonyme, je vois pour ma part « pratiquer », qui reste dans la neutralité. Outre qu’il indique une notion de cheminement – ou de corps à corps.

  13. By claudeFL on Sep 19, 2011

    « Récepteur » ne me choque pas : il n’implique aucun jugement de valeur.
    Si la réception plaît, et donc entraîne un renouvellement de l’expérience, on pourrait dire « fréquenter ».

  14. By Emile on Sep 19, 2011

    « Consommer » me convient très bien. Cela correspond à ce que je veux exprimer au regard des pratiques de certains avec les différents types de supports.

  15. By Kahazara on Sep 19, 2011

    pénétrer ?
    sans mauvais jeu de mot
    ou imprégner, mieux « s’imprégner »
    as tu trouvé ce mot en anglais par exemple ?

  16. By Jean-no on Sep 19, 2011

    @Kahazara : pénétrer, explorer, s’imprégner,… Pourquoi pas. Il faut que je regarde en anglais oui.

  17. By solnce on Sep 20, 2011

    En somme, ce ne sont pas les œuvres que l’on consomme, mais les artistes ?

    Sinon, pour la question de vocabulaire, le verbe le plus précis qui correspond à la façon dont je ressens la chose est ‘intégrer’. L’œuvre que je lis, écoute, vois… existe toujours pour les autres, mais elle a changé quelque chose en moi, ma façon de voir le monde, mes souvenirs… elle s’est intégrée en moi. Si je la relis, revois, etc., elle s’intégrera à nouveau mais d’une façon différente, parce qu’elle m’aura déjà changé, et parce que mon expérience aura évolué depuis la fois précédente.

    Sauf que dire « j’ai intégré un film trop trop kiffant hier soir », je ne suis pas sûr que ça prenne dans le langage courant…

    Restent à la rigueur les expressions imagées qui correspondent un peu à cette idée : « je me suis avalé un bouquin pas mal la semaine dernière ».

    On pourrait essayer « recevoir une œuvre », mais ça rend l’idée d’un récepteur passif, ce qui est faux.

    « je me suis approprié », c’est exact, mais trop scolaire.

    Ah, il y a bien une autre possibilité : puisqu’une œuvre nous transforme à la manière d’une expérience, mettons d’un lieu que l’on visiterait éventuellement à plusieurs reprise, ne pourrait-on dire : « j’ai visité un livre, une pièce de théâtre, un film, un concert » ?

  18. By solnce on Sep 20, 2011

    J’avais raté le commentaire de Kahazara, nous sommes dans la même idée !

  19. By Jean-no on Sep 20, 2011

    @solnce : visiter, c’est pas mal.

  20. By audrey gourd on Sep 21, 2011

    Il me semble qu’en anglais on dit « experience of art », du moins je viens de l’entendre dans une vidéo.

  21. By Kart on Sep 22, 2011

    C’est évidemment du verbe « souffrir » qu’il s’agit. Je souffre un livre, je souffre une émission de télévision, ce qui veut dire, dans un sens classique (je veux dire antique) : éprouver, endurer, ressentir, partager un sentiment. Le grec dit paskhô et le le latin patior, « je souffre », sans aucun sous-entendu négatif et on retrouve d’ailleurs aujourd’hui le mot dans « passion », « compatir », « sympathique »…

    Et si « souffrir » est trop difficile, un bon néologisme fera l’affaire : Je pathis cette tragédie.

  22. By Mnemosyna on Mai 17, 2012

    découvrir? :)

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