Profitez-en, après celui là c'est fini

La peur des ondes

avril 22nd, 2011 Posted in indices, Interactivité

Quand un élu de premier plan — au hasard, un président — rend visite à ceux qu’il est censé représenter, c’est avec la certitude qu’on ne viendra lui parler que de ce qui concerne son fil conducteur politique du moment, son « agenda » comme on dit. Si son discours du jour porte sur le pouvoir d’achat, il ne rencontrera que des gens qui ont envie de parler de pouvoir d’achat et qui ont été choisis pour leur bonne figure et, parfois, pour leur sympathie politique, voire, si on en croit les mauvaises langues, pour leur taille. Si l’élu a décidé de parler de sécurité, c’est sur ce thème qu’il sera apostrophé et qu’il feindra d’improviser des promesses, dans une parodie de confrontation citoyenne et démocratique dont les médias se feront ensuite l’écho complaisant, négligeant presque toujours de rappeler au public les conditions dans lesquelles se font les choses et acceptant paresseusement de relayer les mantras officiellement fournis par les attachés de presse1.

Bref, lorsque le simple citoyen veut se faire entendre sur des sujets imprévus, il doit souvent employer d’autres moyens que l’interpellation des élus. Internet semble être un bon vecteur d’idées, mais on n’y atteint souvent que les gens qui appartiennent au même réseau que soi et qui ont peu ou prou les mêmes opinions.
Et que faire lorsque ce que l’on veut dénoncer est justement le moyen d’accès à Internet ?

Dans les Hautes-Pyrénées, on peut voir en ce moment le long des routes du Tour de France des calicots qui entendent sensibiliser le public aux dangers supposés de la technologie Wimax, un équivalent au Wifi en bien plus puissant qui a séduit plusieurs conseils généraux de départements ruraux, notamment dans les Pyrénées, car il permet d’amener Internet dans des endroits où l’ADSL, technologie très sensible à la distance filaire, n’est pas viable. Certains soupçonnent cette technologie d’être dangereuse, précisément, dans les zones où son champ d’action est étendu, et d’être en conséquence plus pertinente en conditions urbaines que dans les zones à faible densité de population, tout comme la téléphonie mobile, donc. Les licences régionales de la technologie Wimax sont détenues par la société Bolloré Télécom, qui semble avoir beaucoup de peine à l’implanter.

Les études restent contradictoires quant aux risques sanitaires des micro-ondes de téléphonie GSM, des émissions Wifi ou Wimax, et il n’est pas rare que ceux qui s’inquiètent ou qui se disent « électrosensibles » soient un peu méchamment comparés aux psychotiques qui délirent sur les « ondes » qui les traversent ou prétendent entendre des radios dans leur tête2.
Certains se montrent tout de même plus prudents, par exemple les assureurs qui, au niveau mondial, ont cessé de couvrir les risques liés aux rayonnements de micro-ondes de télécommunications il y a une dizaine d’années.

Cette manière d’utiliser la route pour interpeller Internet me rappelle, dans un genre différent, le graffiti « Google lies » repéré en périphérie de Pau l’été dernier.

  1. Digression : je pourrais raconter le passage du ministre de l’intérieur et candidat Sarkozy en 2006 à Cormeilles-en-Parisis. Une semaine avant, la ville était déjà patrouillée par une proportion étonnante de policiers en civil ou en uniforme et les commerçants recevaient des invitations à un dîner organisé à leur intention. Le soir même du discours, le futur président n’a fait qu’une apparition. Il y avait deux cent policiers, peut-être plus, beaucoup trop en tout cas pour la modeste commune bourgeoise en question, largement acquise au candidat. Le lendemain, les journaux télévisés résumaient ce passage à « Nicolas Sarkozy retourne à Argenteuil » — Argenteuil où, un an plus tôt, le ministre de l’intérieur avait promis de s’occuper des « racailles », participant sans doute à créer les conditions de l’embrasement des cités qui a eu lieu quelques jours plus tard. Présenter cette visite de courtoisie comme un courageux retour en banlieue était d’une grande malhonnêteté de la part des médias, car si Argenteuil jouxte bien Cormeilles-en-Parisis, les deux villes n’ont strictement rien à voir du point de vue social ou politique, ce serait aussi idiot que de confondre Bagneux et Neuilly-sur-Seine, qui se trouvent dans le même département. []
  2. Philip K. Dick a beaucoup exploré la frontière qui sépare l’angoisse vis à vis de technologies invasives et la folie paranoïaque. Dans un sens il n’a pas tort, mais ce sont sans doute les auteurs cyberpunk qui voient le plus juste : on se fait à tout, on finit par s’accommoder de toutes les situations, mêmes les plus inquiétantes ou les plus inconfortables. []
  1. 11 Responses to “La peur des ondes”

  2. By Lionel on Avr 22, 2011

    «On se fait à tout», ou la théorie des équivalents contraire, c’est justement le message de Dick, pas spécialement celui de tous les cyberpunks, et c’est ce qui fonde la paranoïa, et l’humour ironique, politesse des désespérés combatifs.

    Voir ‘Dr Bloodmoney’, où un savant fou veut anéantir la civilisation et n’aboutit qu’à recréer quasiment la même, inversée et équivalente, avec des mutants qui sont devenus la norme, et une «régression» à la fois post- et pré-technologique causée par la mise en œuvre du summum de la puissance technologique; voir ‘Le Maître du Haut-Chateau’, où les passions humaines, à tous les niveaux de pouvoir, s’expriment de manière équivalente, qu’un camp ou l’autre ait gagné la guerre; voir ‘Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?’, où l’humain naturel n’en est peut-être pas un, et qu’est-ce que ça change?; voir ‘Glissement de temps sur Mars’, où Mars est un miroir déformé de la Terre, et pourtant…; et même ‘Mensonges et Cie’, tiens…

  3. By Jean-no on Avr 22, 2011

    @Lionel : je vois vraiment une idée de lutte continuelle chez Dick, et au contraire d’acceptation (d’accomodation) chez les Cyberpunks, maintenant je n’ai lu ni tout Dick ni toute la littérature Cyberpunk. Pour moi ce n’est pas tant la conclusion qui prime que le fait que chez Dick il y ait toujours une lutte et que chez les cyberpunks, l’idée maîtresse c’est qu’il faut bien vivre ou survivre…

  4. By Lionel on Avr 22, 2011

    Oui, mais c’est une lutte «invariante», quel que soit le décor. La lutte se fait à tout, et les combattants restent minoritaires, en rapport ;-)

  5. By Jean-no on Avr 22, 2011

    @Lionel : c’est une lutte perdue d’avance tu veux dire ? Effectivement !

  6. By Lionel on Avr 22, 2011

    Non! Rien n’est écrit, ou tout l’est déjà, ce qui revient au même, dans un autre ordre. Il y a autant d’acceptation chez Dick que chez les cyberpunks évoqués ici; mais elle est indissociable de la dissidence, comme il n’y a pas de « non » sans « oui », ou le contraire.

  7. By Christophe D. on Avr 23, 2011

    C’est marrant, je me questionnais récemment sur le cas de l’électrosensibilité. Je me disais que les rapports entre causes et effets étaient facilement vérifiables scientifiquement (un simple « test à l’aveugle » en quelque sorte), ce que Wikipedia me confirme — voir la rubrique « Résultats des études scientifiques » : Wikipédia / sensibilité électromagnétique.

    La cause de l’électrosensibilité serait donc plutôt d’ordre psychologique. Ce qui n’empêchera pas les journalistes de faire chaque année des dizaines de reportages sur ce sujet, en laissant volontairement planer un doute qui, scientifiquement, n’existe plus depuis longtemps. Passons…

    Au delà du cas un peu caricatural des électrosensibles, reste l’hypothèse plus sérieuse d’une relation entre les ondes et certains cancers. Le problème étant que la science est encore incapable de connaitre les causes précises de la plupart des cancers (se produisent sur le long terme, selon les spécificités de chaque organisme, selon notre milieu, notre alimentation, etc.). Si l’on se base sur le principe de précaution, il faudrait alors interdire le Wimax, les lignes à haute tension, les tél portables, etc. au même titre qu’il faudrait interdire les plastiques, les moteurs qui dégagent du Co2, les OGM, et des centaines d’autres substances et systèmes dont on est pas très sûr.

    On sait tous que l’on vit dans un monde empoisonné et la preuve de notre incapacité à le changer est que nous participons nous même à l’empoisonner (en utilisant beaucoup d’électricité, en utilisant des automobiles, en achetant à des industriels de l’agro alimentaire, etc.).


    Sinon, sur la forme, j’aime bien ces modes de communication sauvage, moi. Il y a un côté labeur qui nous indique que ces activistes ont au assez de conviction pour se donner le mal de fabriquer et de poser ses calicots.
    À la différence de ce qui se fait dans les villes, ou la communication aussi s’est industrialisée : Le Figaro / Nkm mobilise contre les panneaux publicitaires

  8. By Boisneau on Avr 25, 2011

    « Les études restent contradictoires » Et si cette affirmation était un contresens ? Sur quoi se base t-on pour affirmer les études « contradictoires » ? sur l’existence d’études « à charge » ? Certes, mais que valent-elles ? Ont elles été répliquées ? évaluées sur la méthodologie ?.. Serait-ce une attitude scientifique que de mettre en avant telle ou telle étude ? Il me semble qu’il est nécessaire de considérer l’ensemble des études disponibles et de les évaluer. C’est justement ce qu’a fait l’Afsset dans son rapport de 509 pages publié en 2009. L’Afsset a pris en compte 3500 études (dont Bioinitiative) il s’agit d’une expertise collective de plus de 2 ans. Les conclusions sont tout sauf « contradictoires » : « Les données issues de la recherche expérimentale disponibles n’indiquent pas d’effets sanitaires à court terme ni à long terme de l’exposition aux radiofréquences. Les données épidémiologiques n’indiquent pas non plus d’effets à court terme de l’exposition aux radiofréquences. Des interrogations demeurent pour les effets à long terme, même si aucun mécanisme biologique ne plaide actuellement en faveur de cette hypothèse. » fin de citation. Je voudrais ajouter que ces conclusions se retrouvent également chez les autorités de santé d’état du monde entier, le problème n’étant pas spécifiquement français. Ma conclusion est que s’il existe une contradiction, celle se situe en dehors de la « science officielle » et des scientifiques chargés de ces questions. Même problématique qu’avec la médecine officielle et celle qui ne l’est pas.. Pour le sociologue Olivier Borraz : « C’est la grande victoire des opposants qui ont réussi à accréditer l’idée qu’il existait sur ces sujets deux positions qui se valent » (JDD 19 avril 2009).
    En ce qui concerne « les assurances », il s’agit d’un malentendu. Un assureur n’assure que les risques connus, c’est à dire connus par les statistiques, donc « quantifiables ». L’inconnu de l’affaire n’étant que dans le fait de savoir « qui » sera victime parmi les assurés ? Avec les ondes de la téléphonie mobile, il n’existe pas de risque connu donc rien d’assurable, sinon comment calculer la prime ? « On n’assure pas les fantômes » écrit le ré-assureur Swiss-RE au sujet de ces ondes.
    Boisneau membre de l’AFIS

  9. By Boisneau on Avr 26, 2011

    @ Christophe. D’autant plus que le Principe de Précaution a dérivé de sa définition originelle (environnement, atteinte irréversible etc.) vers une utilisation universelle avec pour corollaire le renversement de la charge de l’apport de la preuve, il est demandé de prouver l’innocuité ce qui est scientifiquement impossible et relève d’un exigence qui n’a pour seule limite que celle de… l’imagination ! autant dire une limite infinie ! il existe déjà plus de 3500 études sur le sujet, combien d’autres en faudra-t-il ? 10 000 ? 1 000 000 ? Combien d’argent public dépensé avec le même résultat ? Le problème est qu’il se trouvera toujours quelqu’un qui ne sera pas satisfait des conclusions et en exigera d’autres plus conformes à sa pensée ! Comme si ce qui avait été déjà réalisé n’avait pas de valeur ! Même si en science les connaissances ne sont jamais définitives (la certitude n’est pas scientifique) ce n’est pas parce que l’on n’a pas trouvé de danger que les études réalisées n’ont pas de valeur, bien au contraire.
    Boisneau membre de l’AFIS

  10. By Jean-no on Avr 26, 2011

    @Boisneau : Ah, enfin un peu de bagarre ! ;-)
    Je ne sais pas si on peut dire que les études sont contradictoires, mais reconnaissez que les recommandations officielles sont équivoques ou en tout cas, prudentes : le mobile est sans danger mais telle ou telle agence sanitaire dans le monde préconise malgré tout de le confisquer aux enfants ou aux adolescents ; les micro-ondes des portables ne font pas cuire les œufs (célèbre canular) mais il y a tout de même un niveau de rayonnement réglementé pour les antennes relais…
    Ce qui personnellement m’inquiète (car ça m’inquiète !) avec le portable est plus d’ordre sociologique que sanitaire, mais je pense qu’on ne peut pas éconduire les inquiétudes du public d’un revers de main (rien de plus inquiétant que le Tout va très bien madame la marquise), d’autant que l’échelle et la soudaineté à laquelle la téléphonie GSM s’est développée imposent qu’on en surveille attentivement les effets. Souvent, les scientifiques raillent ceux qui croient que la technologie relève de la magie et qui posent les choses en termes de foi, mais il n’est pas rare que ces mêmes scientifiques s’avèrent eux-mêmes capables de pêcher par trop-plein d’orgueil scientiste ou s’avèrent avoir fait preuve de naïveté vis-à-vis des motivations immédiates de ceux qui les financent ou les renseignent. Sans parler du fait que tout le monde utilise des téléphones mobiles et que, par conséquent, personne n’a envie de paniquer à leur sujet.
    De mon petit bout de lorgnette je note objectivement une épidémie de gliomes : plusieurs personnes en ont été opérées dans mon entourage. J’ignore si c’est lié aux téléphones, si c’est un hasard, s’il y a une cause unique, mais c’est désagréable et assez nouveau pour ce qui me concerne – je n’avais jamais connu de cas jusque très récemment.

  11. By Boisneau on Avr 27, 2011

    Bonjour Jean-No. Oui, il semble que plus on prend de précautions dans le but de rassurer l’opinion, plus on obtient l’effet inverse.

    C’est dans les années 90 que des affaires ont commencées à être médiatisées (bien avant les associations militantes). Il y a eu par exemple aux USA le procès retentissant intenté par David Reynard pour le cancer du cerveau de sa femme décédée en 1991. David Reynard passe sur toutes les TV, fait le show de Larry King sur CNN etc. Des études, comme l’étude Repacholi (1997) sur des souris prédisposées au cancer. Le magazine « l’Evénement du Jeudi n’hésite pas à titrer alors un article : « le CANCER du portable n’est plus seulement une rumeur » . Le genre est très vendeur.

    Et c’est là que, selon le sociologue Olivier Borraz, les élus prennent les devants en pensant être exemplaires, mais les actions entreprises (1) ont un effet révélateur et sont interprétées dans l’opinion comme l’aveu de l’existence d’un danger (ce qui n’a rien d’étonnant vu la défiance du politique qu’ont les français). Olivier Borraz en conclut que la perception de la dangerosité des ondes a été en bonne partie construite par les élus eux-mêmes.

    1)Olivier Borraz in « Les politiques du risques » Science-Po 2008 page 123 : « entre 1997 et 2002, 67 questions sont posées par des députés sur le thème des antennes relais (…) décembre 1999 un groupe d’étude est créé (…) juin 2000 colloque au sénat » etc..
    Lire aussi la page 4 de cet interview :
    http://www.culturemobile.net/marche/l-ethique/dossier-ondes-borraz-04.html

    Le problème est que tout ca finit par ne plus rien à voir avec la recherche scientifique sur la question de la santé et des ondes. Toute une mythologie tend à se construire dans l’opinion. Le mythe des « études contradictoires », le mythe de la recherche qui aurait commencé avec la téléphonie mobile, etc. On utilise tout de même les micro-ondes depuis 1935, les ondes de la télévision sont tout autant pulsées que peut l’être la téléphonie numérique du fait des signaux de synchronisations, et fonctionnent de plus sur des fréquences similaires (en TV la bande U monte à 900MHz)
    Boisneau Membre de l’AFIS

  12. By Jean-no on Avr 27, 2011

    @Boisneau : le « il n’y a pas de fumée sans feu » est un phénomène bien connu de la psychologie sociale et des sciences cognitives, de même que l’effet de loupe (être attentif à ce qui semble être une anomalie isolée). C’est le genre de mécanisme qui fait que des espèces un peu complexes survivent, sans doute (parfois il y a vraiment le feu, il peut être avisé de se mettre à courir neuf fois pour rien si la dixième est justifiée). Je ne pense pas que ça soit lié à la défiance envers le politique, même si « circulez y’a rien à voir » n’est jamais une réponse satisfaisante pour les inquiets : quand on est inquiet on ne veut pas entendre qu’on a tort de l’être, on veut savoir dans quelle mesure précise on a raison (rien ne soulage plus un hypocondriaque que d’apprendre qu’il est effectivement malade), ce qui pose un problème insoluble si l’on a effectivement totalement tort de s’inquiéter.
    À part ça on connaît les micro-ondes depuis 1935 mais on sait aussi que pour beaucoup de scandales sanitaires dus à la modernité, les études ont mis du temps à se faire vraiment, on ne peut pas en vouloir à une partie du public de se demander si l’on ne va pas revivre le radium, la cigarette, l’amiante ou les peintures au plomb.

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