Profitez-en, après celui là c'est fini

Le grand ordinateur (Il était une fois… l’espace)

mars 18th, 2011 Posted in Dans le poste, Ordinateur célèbre

Albert Barillé, mort il y a deux ans, est connu pour la série d’animation Colargol puis pour la série pédagogique des Il était une fois… (Il était une fois… l’homme, Il était une fois… les découvreurs, Il était une fois… la vie, etc.). Pour la plupart des enfants de ma génération, il aurait été impossible de rater les cinq minutes pédagogiques quotidiennes de Il était une fois… l’homme qui, sans rire, ont mis en place ma conscience de la chronologie mondiale. Les faits racontés étaient un peu simplistes, l’action souvent parsemée de séquences bouffonnes. Le dessin des personnages, dû à Jean Barbaud (bon dessinateur par ailleurs) et repris dans chaque série, était tout de même assez laid et n’était pas franchement flatté par l’animation, de qualité très médiocre. Pourtant, l’envie d’instruire, de montrer aux petits téléspectateurs ce que l’histoire ou les sciences pouvaient avoir de passionnant était très forte, communicative, et c’est ce qu’il faut en retenir.

Le générique d’Il était une fois… l’homme, présentait en raccourci l’évolution de la vie sur terre jusqu’à l’apparition de l’homme, puis l’évolution de l’histoire humaine, jusqu’à un présage futuriste assez sombre : des humains courant vers des fusées pour quitter la terre, en proie à la guerre nucléaire. La terre finit même par exploser. Cette prédiction macabre, plutôt étonnante pour un programme pour enfants, signe des angoisses de l’époque, était déjà de la science-fiction.
Après le succès de Il était une fois… l’homme (1978) et avant Il état une fois… la vie (1986), Albert Barillé s’est lancé dans une série assez atypique puisque dénuée de prétentions pédagogiques, Il était une fois… l’espace (1982), qui, un peu à la manière de la série Star Trek, suit les aventures d’une patrouille d’explorateurs de l’espace dans un univers presque totalement unifié et pacifié. Au fil des épisodes, ce point de départ est un bon prétexte à explorer diverses thématiques classiques de la science-fiction : une planète consciente, des robots qui se révoltent, les civilisations oubliées, les naufragés de l’espace, les pillards de l’espace, etc. Une caractéristique intéressantes de cette série est que les villes et les vaisseaux spatiaux sont dessinés par Manchu, célèbre illustrateur de couvertures de romans de science-fiction, dont le travail est un peu dans la veine de Chris Foss il me semble. Le même illustrateur a ensuite travaillé sur une autre série de science-fiction française, Ulysse 31.

La musique est composée par Michel Legrand, comme dans tous les dessins animés ultérieurs produits par Barillé, et elle est plutôt réussie, quoique moins riche en diversité de thèmes que l’excellente bande son de la série Capitaine Flam, par Yuji Ohno.
Il était une fois… l’espace n’a pas été un succès. Je suppose que cette manière de se situer entre science-fiction sérieuse et dessin animé un peu puéril n’a pas énormément intéressé le public à une époque où l’on pouvait suivre les aventures autrement palpitantes du robot géant Goldorak ou celles du pirate de l’espace Albator. On peut retenir de Il était une fois… l’espace une vision positive de l’avenir de l’humanité qui, malgré la subsistance de l’ambition guerrière chez certains personnages, nous est annoncé comme un futur de prospérité, de raison et de science où, comme dans Star Trek, Valérian et LaurelineStar Wars ou Les pionniers de l’Espérance, tous peuvent vivre en harmonie, qu’ils soient blancs, noirs, verts, hommes ou femmes et quelque soit le nombre de leurs yeux ou de leurs tentacules.

La toute fin de la série — ses six derniers épisodes précisément — constituent un cycle cohérent dans lequel interviennent des machines pensantes, c’est ce qui motive le présent billet. Cette partie a connu une exploitation en salles sous forme d’un long-métrage intitulé La revanche des humanoïdes.

Les péripéties ne sont pas très importantes, mais pour résumer, la confédération galactique se trouve aux prises avec deux ennemis : les habitants de Cassiopée, qui sont devenus une dictature, et leurs mystérieux alliés, des robots humanoïdes. C’est, en fait, parce qu’ils comptent sur l’appui de ces alliés que les gens de Cassiopée ont quitté la confédération et ont décidé de l’attaquer. Ce qu’ils ignorent, c’est que pour les robots humanoïdes, cet opportunisme guerrier est juste la preuve qu’ils doivent retirer aux humains une partie de leurs libertés. En effet, construits par un savant génial et solitaire deux siècles plus tôt, ces robots planifient de gérer, pour leur bien, l’existence de toutes les espèces pensantes de l’univers, sous l’autorité centrale du « grand ordinateur ». Et il ne s’agit pas d’une application des lois de la robotique asimovienne, car pour le grand ordinateur, peu importe si l’installation de cette dictature doit faire des milliers de victimes. L’ordinateur, sûr de son bon droit, ne s’aperçoit pas qu’il fait ce que beaucoup de despotes avant lui ont fait : penser que la fin justifie les moyens et qu’il rendra l’univers entier parfait une fois qu’il l’aura eu soumis. Personne ne pense à le lui faire remarquer. Plusieurs protagonistes humains tentent en revanche de vexer la machine en lui disant qu’elle n’est pas humaine, car il lui manque toutes sortes de caractéristiques comme l’humour ou le goût pour les arts, passions que l’ordinateur rejette avec mépris. Lorsqu’on lui demande si une machine pourrait composer une sonate comparable à celles de Mozart, il répond : « Cela pourrait se faire, mais quelle en est l’utilité ? La musique exprime le désir de l’homme de se perdre dans l’infini, c’est une rêverie, c’est une fuite ».
Pourtant, Le grand ordinateur n’est pas tout à fait dénué de sensiblerie puisqu’il voue une sorte de culte à son créateur, dont le vaisseau est devenu un mausolée et dont les traits ont servi d’inspiration au bâtiment principal de la ville.

Ce n’est pas par une ruse logique ou une question « trop humaine » que le grand ordinateur sera vaincu, mais grâce à l’intervention radicale et inattendue d’entités venues de très loin et qui se présentent comme une espèce pensante arrivée à maturité, qui ne connaît plus la guerre et qui n’a sans doute même plus d’existence matérielle. Lorsqu’une délégation humaine vient rencontrer cette espèce mystérieuse, c’est pour se faire conseiller de progresser, et de retourner à un état idéal : « au tout début, l’humain était pur esprit ». Bien qu’ils aient sauvé les hommes du grand ordinateur, ces êtres étranges refusent de donner à l’humanité les clés de leur sagesse, expliquant que toute connaissance ne saurait être que durement acquise. On percevra ici une nette influence du bouddhisme (les esprits devenus éternels sont fondus dans un grand tout et la sagesse procède de l’abandon de tout appétit…) mais aussi de 2001 l’Odyssée de l’espace. Je vois ce prêche new-age comme une scorie de la science-fiction de la décennie précédente.

  1. 10 Responses to “Le grand ordinateur (Il était une fois… l’espace)”

  2. By Bishop on Mar 18, 2011

    Amusant que tu parles de il était une fois l’espace dans la période où je me suis rebranché sur toute la série.

    J’en suis pas encore là par contre (je les fais à petite dose)

  3. By rhumbs on Mar 18, 2011

    J’avais 6 ans à l’époque. Le générique d’Il était une fois l’homme, avec la toccata de Bach en bande son, m’a marqué à jamais.

  4. By Guillaume44 on Mar 19, 2011

    Excellent billet autour de cette série ! Merci à vous.

  5. By Tom Roud on Mar 19, 2011

    Pour le générique :
    http://tomroud.owni.fr/le-meme-video-evolution/

    Amusant ce scenario de fin. Ça fait aussi penser à Battlestar Galactica (les cylons comme robots humanoides).

  6. By Rama on Sep 9, 2011

    Je me demande tout de même si la Confédération est si fréquentable que ça. Je passe sur la symbolique architecturale du gouvernement siégeant dans une haute tour qui domine la populace (et sur les tours jumelles des méchants de Cassiopée…), mais je trouve suspect que le chef de la Police d’Oméga soit le mari de la présidente de la Confédération, laquelle porte aussi l’uniforme ; la science y semble tournée vers des applications militaires pratiques ; et l’un des arcs de la série décrit la militarisation d’Oméga, avec la construction de de croiseurs lourds dont l’absence la distingue initialement de Cassiopée. On en est droit de s’interroger sur le véritable rôle politico-social des forces armées sur Oméga.

    Mais le drapeau de la Confédération est chouette.

  7. By Jean-no on Sep 10, 2011

    @Rama : oui, c’est vrai qu’elle est louche cette confédération, comme tous ces régimes à vocation universelle, où le méchant c’est _la_ planète qui dit non. Je ne me suis jamais trop penché sur la fédération dans Star Trek, tiens.

  8. By Antoine on Nov 14, 2012

    Bonjour et merci pour cette page !!

    Tu mentionnes à propos de l’épisode des Humanoïdes: « Et il ne s’agit pas d’une application des lois de la robotique asimovienne, car pour le grand ordinateur, peu importe si l’installation de cette dictature doit faire des milliers de victimes. L’ordinateur, sûr de son bon droit, ne s’aperçoit pas qu’il fait ce que beaucoup de despotes avant lui ont fait : penser que la fin justifie les moyens et qu’il rendra l’univers entier parfait une fois qu’il l’aura eu soumis. »

    Mais n’est-ce pas justement typiquement « Asimovien » ? N’est-ce pas l’exacte réplique de la création et des processus d’application de la Loi Zero ? ;)

  9. By Jean-no on Nov 14, 2012

    @Antoine : si si, c’est vrai, mais je ne trouvais pas ça très fin, là.

  10. By francois24 on Nov 7, 2013

    Merci pour ce post sur cette série qui a marqué mes années de collège !

    Si je me souviens bien, le génial constructeur du Grand Ordinateur s’appelait Shiva, comme la divinité hindou.

    Je trouvais qu’il avait été injustement rejeté par ses pairs alors que ces propositions, faire gouverner l’humanité par des machines pour faire cesser les guerres, aurait demandé un minimum de débat. Tout dépend quelles libertés les machines laissent aux humains. En tout cas, les arguments qu’on lui oppose sont discutables : il n’est pas nécessaire de savoir composer une sonate pour gouverner, et l’ordinateur ne cherche pas à priver les humains de leur libre-arbitre.

    Je trouvais la cité volante de Yama très cool, en tout cas.

    La série est très « New Age » en effet : la télépathie, l’Atlantide, des extra-terrestres qui sont de purs esprits et représentent le stade ultime de l’évolution de l’humanité. Sans doute influencé par le bouddhisme (et peut-être aussi par le livre de Raymond Moody ?).

    L’auteur ne savait pas ce qu’était une constellation, ce qui est embêtant pour une série éducative.

    Je trouvais quant-à moi les musiques très agréables. Le personnage de Psi fascinait le collègien que j’étais !

    François.
    (Votez Le Teigneux !)

  11. By Carlos on Avr 4, 2016

    Merci pour ce billet

    Pour ma part, je trouvais le cycle des humanoïdes particulièrement profond. A l’image du cycle des Olmèques des Cités d’Or.

    Les échanges entre les humains et le Grand ordinateur sur les comparaisons humains/machines de l’épisode 24 (une merveille !) sont particulièrement savoureux.

    Ce dessin animé illustre également à merveille les craintes et espoirs de l’époque : logique des blocs, équilibre de la terreur, utopie européenne (cf. le drapeau de la Confédération d’Oméga), avènement des nouvelles technologies par ailleurs redoutées, etc.

    Je rejoins enfin Antoine : le Grand ordinateur n’est-il pas pleinement « asimovien » en déduisant de lui-même la Loi zéro ?

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