Profitez-en, après celui là c'est fini

Le talon de fer

janvier 24th, 2011 Posted in Non classé

Le Talon de fer (The Iron Heel, 1907), de Jack London, est un classique de la littérature dystopique et l’un des deux récits de science-fiction les plus célèbres de son auteur — l’autre étant La Peste écarlate, une nouvelle publiée en 1912.
Apprécié de Lénine, Trotsky, Anatole France ou encore George Orwell, écrit sous l’influence transparente de Herbert George Wells (d’ailleurs cité dans le livre), The Iron Heel évoque le futur de l’humanité sur plusieurs centaines d’années. La première période que raconte le livre, qui constitue le futur immédiat de l’époque de sa rédaction, évoque la montée en puissance des socialistes aux États-Unis après une tentative avortée de guerre avec l’Allemagne et la répression brutale qui en découle et qui mène au pouvoir une organisation oligarchique réactionnaire, pré-fasciste, surnommée « le talon de fer ». Les plus grands capitalistes du pays, qui ne sont que quelques centaines de milliers, utilisent leur argent et leur contrôle des transports, des mines ou de l’industrie, pour établir une dictature sanglante destinée à barrer la route au socialisme, dont l’avènement s’avérera pourtant inévitable. Ce récit est fait par Avis Everhard, l’épouse de Ernest Everhard, une des têtes pensantes du mouvement ouvrier. Mais ce récit est censé avoir été retrouvé et publié vers l’an 2600, et il est agrémenté de notes en bas de page. À lire ces notes, on comprend que, après trois cent ans de dictature sanglante, le monde est entrée dans une phase socialiste et prospère nommée « brotherhood of man » (fraternité de l’homme).

Jack London était socialiste lui-même et son livre constitue tout d’abord un document intéressant sur la vision économique et politique des marxises américains aux prises avec des « trusts » d’échelle monstrueuse. On perçoit assez bien que c’est de sa propre existence, de ses propres discussions politiques et de ses conférences que Jack London se sert pour décrire le futur immédiat de son pays. Tout cela est parcouru par un souffle d’espoir et de sentiment de révolte plutôt enthousiasmants pour le lecteur, d’autant que l’histoire de l’engagement politique de la narratrice Avis Everhard, fille d’un grand universitaire, est aussi l’histoire de son amour naissant pour Ernest. Le préfacier de mon édition, Raymond Jean, voit même cette histoire d’amour comme le meilleur élément du livre, il juge la vision politique développée par London dépassée.

La conclusion purement politique qui s’impose à cette lecture, à mon avis, c’est que l’oligarchie décrite par Jack London a bel et bien gagné la partie, mais que cela ne s’est pas passé, et c’est sans doute heureux, comme il l’imaginait. Aujourd’hui, l’idée d’un socialisme américain — malgré la survivance d’un micro-parti de ce nom — semble totalement absurde, et le public de tous les pays développés a fini par intégrer l’idée que l’on ne pourrait jamais prétendre changer profondément le monde, que l’on devra se contenter de l’aménager et de tenter d’y survivre sans mettre en cause les pouvoirs politiques et plus encore, non-politiques, qui y ont pris leurs aises.
London pensait que la victoire de l’oligarchie passerait par l’établissement d’un régime martial, policier, un régime de castes, logiquement fondé sur une suppression de tous les droits à l’expression ou à la circulation des personnes, un régime où l’on organiserait des poteaux d’exécution ou des massacres partout en Amérique. Il s’est trompé, bien sûr.
Sa vision géopolitique était un peu courte, notamment, il n’a pas imaginé l’état de guerre permanent installé par les États-Unis hors de leurs frontières pour gérer leurs problèmes internes, processus pourtant nettement entamé à son époque. Il n’imaginait pas non plus que l’économie puisse finir par être en grande partie déconnectée des questions de consommation et de production de biens. Il ne s’intéresse par ailleurs pas spécialement au probable impact du progrès scientifique sur la société. Enfin, il préjugeait beaucoup de la capacité de révolte et surtout d’union de ses congénères. La dystopie de London, qui n’est qu’une péripétie sur la route de la « fraternité de l’homme », est donc bel et bien une utopie déguisée, ce qui est plutôt attendrissant, finalement.
Le Talon de fer constitue en tout cas une lecture très agréable qui donne à réfléchir sur notre passé, sur notre présent et pourquoi pas sur notre avenir.

(illustration : photogrammes issus des Temps modernes, de Charlie Chaplin, 1936)

  1. 9 Responses to “Le talon de fer”

  2. By Greg on Jan 24, 2011

    « le public de tous les pays développés a fini par intégrer l’idée que l’on ne pourrait jamais prétendre changer profondément le monde, que l’on devra se contenter de l’aménager »

    Allez dire ça aux Tunisiens…

  3. By Jean-no on Jan 24, 2011

    @Greg : mais précisément, la révolution tunisienne est un aménagement. Ils quittent un régime despotique ringardissime en 2011 pour (souhaitons-le leur) une démocratie telle qu’on entend ce mot chez nous. La condition de chacun d’eux va changer, mais certainement pas le monde. La force du régime mondial actuel est de nous avoir convaincu que la liberté, c’était d’avoir la possibilité de remplir son caddie, de s’exprimer (mais pas à 20h à la télévision), et de choisir une fois de temps en temps entre plusieurs personnes qui nous veulent plus ou moins de bien, et parfois du mal. Mais le pouvoir n’a jamais été autant du côté de la classe dominante et les gens se sentent (sauf quelques pays qui sont en train d’accéder à notre état et qui donc, progressent) pauvres alors même que la prospérité n’a jamais été aussi évidente, puisque les technologies sont là. Lire ce qu’écrivait Bertrand Russell il y a quatre-vingt ans dans son Éloge de l’Oisiveté.
    Il y a un demi-siècle, les classes dites « laborieuses » étaient relativement unies et ont obtenu qu’on se soucie d’elles (car pour qu’il y ait de la richesse, il faut de la pauvreté). Aujourd’hui, ces classes laborieuses n’existent plus de la même manière : beaucoup sont heureux de trouver un boulot et considère comme privilègié d’avoir un emploi au smic. Chacun vit dans la peur et se débrouille comme il peut, mais l’idée de changer le monde est loin, et les rêves se limitent à la possession de biens. On ne risquait pas de vivre dans « 1984 », ce genre de régime ne peut durer. On est dans « Le meilleur des mondes ». Pour convaincre le public que le monde est stable, immuable, que l’histoire est finie, les outils sont nombreux et théorisés depuis bien longtemps par Edward Bernays (neveu de Freud à cause de qui les femmes fumes, par exemple : il a eu l’idée diabolique de transformer la cigarette, drogue aliénante, en symbole de libération), notamment.

    Ce qui me rappelle une très étonnante phrase du milliardaire Warren Buffet : « There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning »

  4. By Greg on Jan 24, 2011

    Et Warren Buffet de s’élever par ailleurs contre cet état de fait.
    Non mais, je comprends bien ou vous voulez en venir. Je trouve juste qu’il y une responsabilité politique dans l’expression et que le « there is no alternative » cher a Margaret Thatcher ou Frederic Begbeider dans « 99 francs » est quelque part un appel au renoncement. Mais bon apres tout votre role est de décrire ce qui est, pas de lancer une révolution en disant ce qui devrait etre. :)

  5. By Jean-no on Jan 24, 2011

    @Greg : je ne peux pas lancer de révolutions, non, d’autant que l’histoire m’a convaincu que ce n’était pas une très bonne voie, néanmoins j’ai l’impression que l’étau se resserre insensiblement dans les pays « développés » où le public est tenu par la peur (chômage, agressions gratuite, terrorismes, enleveurs d’enfants, serial killers, etc.) et accepte de voir sa condition s’effondrer en matière capacité à trouver le bonheur individuel comme en matière de libertés publiques – le fait que l’union européenne soit dirigée par un pays qui vient de voter (avec l’assentiment populaire) une loi qui limite la liberté de la presse est un exemple fort de recul général, mais on pourrait aussi parler du verrouillage Loppsi 2 et de tous les mécanismes similaires qui se mettent en place ici ou là.
    Et tout ça prouve à mon sens que le système n’a jamais été en faveur des « administrés », dont les luttes sociales se contentent d’ajuster le niveau de pauvreté, mais qui malgré leur nombre et malgré l’hypocrite notion de démocratie, n’ont jamais eu beaucoup de pouvoir, parce qu’avoir le droit de choisir entre quelques personnes convaincues que le monde ne doit pas trop changer, ça n’est pas un choix. Évidemment, aucun autre mode de désignation des dirigeants n’est plus légitime que la démocratie, malgré ses défauts, mais le problème est peut-être là : pourquoi réclamons-nous d’être soumis à des dirigeants ? Est-ce qu’on ne peut pas sortir de ces mécaniques de singes alpha-beta-oméga et parvenir à la civilisation ?

  6. By Greg on Jan 24, 2011

    C’est bien là le problème : nous sommes en mal de modèle alternatif crédible…

  7. By Jean-no on Jan 24, 2011

    @Greg : parce qu’on ne prend pas la question dans le bon sens. Du reste, le modèle dominant n’est pas crédible, lui-même, il est bancal, il repose sur l’exploitation, l’oppression, l’inégalité : pour qu’un américain pauvre meure les artères bouchées dans le drive-in d’un macdo, il faut qu’un afghan se fasse zigouiller par d’autres américains venus le libérer radicalement des Tallibans et rétablir la culture de l’opium plutôt que celle du blé et des pastèques… C’est un monde absurde, si on y réfléchit.
    Au lieu de chercher à choisir parmi des modèles proposés, des moyens dogmatiques et des catégories de personnes à sacrifier, il faudrait s’entendre sur les objectifs, par exemple la liberté, la prospérité, le droit au bonheur. On pourrait tout avoir, certains pays se débrouillent assez bien pour l’obtenir (la Scandinavie, surtout, même s’ils ont leurs zones d’ombre), mais encore faudrait-il le vouloir, et croire que le bonheur de l’un n’est pas forcément la conséquence du malheur de l’autre.

  8. By Greg on Jan 24, 2011

    Merci pour votre blog en tout cas. Ce que vous y écrivez n’est pas inintéressant ;)

  9. By ELIES on Déc 17, 2011

    J’ai lu « Le talon de fer » dans l’édition 10/18, sans la préface de Raymond Jean dont vous faîtes l’écho et dont le jugement me semble erroné. Ce roman est une oeuvre didactique destinée, grâce à une mise en forme attrayante et au renom de l’auteur, à propager les thèses marxistes au-delà du cercle des sympathisants. L’histoire d’amour entre Avis et Ernest n’est qu’un ressort romanesque à l’intérêt mineur, qui permet de créer une tension psychologique et d’éviter que les personnages ne soient des archétypes trop abstraits : personne n’irait lire ce livre pour la merveilleuse histoire d’amour qu’il contient… Par ailleurs, il me semble que les idées défendues par London ne sont pas simplistes ou fausses : il a parfaitement prévu l’alliance du fascisme et du capitalisme, en omettant simplement les fondements racistes des régimes qui se sont installés au pouvoir dans les années 30, et a bien analysé les exutoires possibles du capitalisme des trusts : la guerre, mais aussi l’art, etc. Il a aussi pris en compte, contrairement à ce que vous dîtes, l’impact du progrès scientifique en décrivant comment les ingénieurs et les techniciens, en s’émancipant de la classe ouvrière, deviennent les meilleurs serviteurs et alliés de l’oligarchie. Il ne pouvait pas, en revanche, prévoir la robotisation des chaînes de production… Si la 2de guerre mondiale avait été remportée par les régimes totalitaires, le roman de London aurait été prophétique sur de nombreux points. En fait, le seul vrai reproche qu’on puisse, selon moi, adresser à London est de sous-estimer la capacité d’adaptation du capitalisme, qui a su se transformer de l’intérieur en intégrant des thèses issues du socialisme et qui a aussi su se détacher, dans le processus de mondialisation, des structures étatiques (qui ont provoqué les guerres « impérialistes ») et industrielles de l’économie physique (dématérialisation des flux financiers, devenus sources de revenus en eux-mêmes indépendamment de la production).

  10. By Jean-no on Déc 17, 2011

    @Elies : Si le Talon de fer était une « oeuvre didactique destinée, grâce à une mise en forme attrayante et au renom de l’auteur, à propager les thèses marxistes au-delà du cercle des sympathisants » ça ne serait pas très plaisant à lire ! C’est un bon roman et un bon roman de science-fiction, il est extrêmement pessimiste à court et moyen-terme, plutôt visionnaire et habité. Sur le racisme du fascisme, Jack London n’en a pas eu l’idée car à vrai dire sa vision des choses nous semblerait aujourd’hui assez odieuse, il était socialiste, passionnant à x points de vue, mais il était aussi méchamment raciste : dans The Unparalleled Invasion, il propose sans ciller le génocide pur et simple des chinois, dont l’augmentation numéraire l’inquiète.
    Sur les progrès scientifiques, qui sont un fondement d’une certaine science-fiction (« hard science »), ce n’est pas le propos de London et la preuve, vous m’opposez sur ce sujet des questions sociologiques !

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