Profitez-en, après celui là c'est fini

La peur ou la liberté ?

octobre 9th, 2008 Posted in Non classé

On le sait, l’école d’art de Rueil-Malmaison, qui était jusqu’ici l’unique école territoriale agréée en Île-de-France1 et l’unique école de la région à préparer les étudiants à l’entrée dans des écoles d’art, va fermer d’ici trois ans, le temps de liquider les cursus des étudiants entrés cette année2.

Ce qui est intéressant ici c’est que le maire de Rueil-Malmaison aurait fait savoir aux enseignants de l’école (j’emploie le conditionnel, n’ayant eu l’information que de deuxième main), que ce qui motive cette fermeture est un calcul arithmétique : ce que coûte l’école représente peu ou prou le budget dont la ville a besoin pour démultiplier son équipement en vidéosurveillance. Très fier de ne pas augmenter les impôts locaux, le maire aurait donc décidé de procéder à une permutation, pédagogie contre autorité, art (regard) contre surveillance. J’ai interrogé le maire de Rueil-Malmaison par e-mail pour connaître le degré de crédibilité de cette information mais il ne m’a pas répondu.
Les statistiques de délinquance de Rueil-Malmaison sont nettement inférieures à la moyenne nationale (quatre faits de violence pour mille habitants contre quatorze à la Défense voisine ou trente à Saint-Denis) et peuvent être comparées aux statistiques de paisibles villes de province telles qu’Épinal, Lorient ou Angoulême. Néanmoins l’agglomération est très peuplée et elle a son quartier « chaud », quartier qui inquiète les rueillois au point que ceux-ci ont accepté la construction d’un mur pour créer une frontière entre les zones tranquilles de la ville et une cité résidentielle nommée « La fouilleuse ».

Il n’est pas étonnant qu’une ville plutôt tranquille et prospère vive dans la peur d’un danger virtuel (c’est à dire potentiel, non transformé en actes), car l’angoisse naît précisément de l’incapacité à répondre à une situation3. Or s’il y a bien un genre de situation à laquelle on ne peut pas répondre, c’est bien une situation qui n’existe qu’à l’état potentiel. La psychose de l’insécurité qui est engendrée par les actualités télévisées rend donc certaines villes tranquilles bien plus invivables pour leurs habitants qu’elles ne devraient l’être. Nous voyons ici que cette peur panique est même suffisamment puissante pour faire abandonner à la bourgeoisie ce qu’elle a de meilleur, ce qui l’honore, à savoir son intérêt pour la culture.

Aujourd’hui il est admis de dire que l’art ne sert à rien, mais on entend beaucoup moins de voix pour rappeler que la vidéosurveillance ne sert à rien, ou plutôt, qu’elle est nettement inefficace : conditions de visibilité médiocres, temps d’intervention trop long, délinquants qui ne jouent pas le jeu et commettent leurs forfaits hors-champ ou de dos,…  Ce que les statistiques font ressortir c’est qu’il n’y a pas de baisse de la délinquance là où il y a des caméras et que l’élucidation des enquêtes criminelles n’est que très modestement favorisée, comme en témoigne l’expérience londonnienne : 3% d’enquêtes résolues seulement, avec le maillage de télésurveillance le plus dense de la planète, un demi-million de caméras. Bruce Schneier, un des plus célèbres experts en sécurité au monde, rappelle régulièrement que les crimes élucidés ou empêchés à l’aide de caméras de vidéosurveillance, bien que très médiatisés, constituent une exception rarissime. Pour lui, les délinquants s’adaptent à la technologie et le rapport qualité/prix de ces solutions est extrèmement médiocre (hors des applications de gestion du trafic automobile, et des caméras situées à l’intérieur des trains, notamment) tandis que le risque d’abus potentiels ou avérés est énorme4.

Look (2007), un film de Adam Rifkin, réalisé à partir de milliers d'heures d'enregistrements de caméras de vidéosurveillance.

Des artistes se sont penchés sur la question en utilisant la vidéo-surveillance comme sujet ou même comme media. Les films Look (par Adam Rifkin en 2007) et Faceless (Manu Luksch en 2007 aussi) n’utilisent que des images issues de caméras de surveillance. Je n’ai vu aucun des deux films mais le principe de Faceless est tout à fait bluffant : profitant de la loi britannique sur la surveillance vidéo, qui permet à chaque citoyen d’avoir (en échange d’un chèque de dix livres) une copie des images où il apparaît5, l’artiste a réalisé son film qui, une fois monté devient un récit d’anticipation dont elle tient le rôle principal.

Faceless, par Manu Luksch.

Faceless, par Manu Luksch.

Manu Luksh, pour qui l’extension de la vidéo surveillance correspond à un bouleversement malsain de la notion d’espace public explique : La surveillance est l’opposé du dialogue. Le choix d’investir dans la surveillance technologique plutôt que dans les ressources humaines, dans un climat de tolérance, indique que la société a renoncé à relever le défi d’une co-existence pacifique et digne.
Pour l’occasion, elle a rédigé un manifeste des cinéastes de vidéo surveillance (Manifesto for CCTV filmmakers) qui, à la manière du Dogme 95 de Lars Von Trier et de Thomas Vinterberg édicte des contraintes précises de réalisation d’un film de vidéosurveillance, à commencer par celle-ci : le réalisateur ne doit utiliser aucune autre caméra que les caméras de surveillance et ne doit pas modifier l’éclairage ambiant.

Une performance des Surveillance Camera Players devant une église : pourquoi mettre des caméras ? Dieu ne voit-il pas tout ?

Une performance des Surveillance Camera Players devant une église : pourquoi mettre des caméras ? Dieu ne voit-il pas tout ?

On peut mentionner aussi les Surveillance Camera Players, un groupe d’artistes qui utilisent la caméra de surveillance comme médium pour leurs performances depuis 1996, et l’artiste australien Denis Beaubois qui y est lié. Je ne sais pas grand chose de l’artiste norvégien Geir Gjerde, cité lui aussi comme artiste de la vidéosurveillance, mais je retiens son nom (ce genre d’article me sert précisément d’aide-mémoire).
L’artiste américaine Julia Scher, pionnière du net-art avec Welcome to Security Land (1995), s’intéresse depuis toujours aux formes que prennent le contrôle et la domination et notamment à la vidéosurveillance.
Sophie Calle s’était fait fournir des images de vidéosurveillance par une banque américaine, images qui montraient des gens retirant de l’argent et filmés par le distributeur. Le projet de cette oeuvre centrée sur la question de l’argent n’a pas abouti car l’artiste n’est pas parvenue à relier ces images à sa propre biographie, qui est au centre de son travail. En  revanche cet échec a donné lieu à un livre, En finir : parlez moi d’argent.
Dans le domaine du documentaire rentre-dedans, signalons Red Squad, réalisé en 1971 par Joel Sucher and Steven Fischler qui étaient alors étudiants de Martin Scorcese à l’Université de New York.

Julia Scher, Security Land. "S'il vous plait ne partez pas avant que la caméra vous ait totalement absorbé"

Julia Scher, Security Land."S'il vous plait ne partez pas avant que la caméra vous ait totalement absorbé"

Un londonien est filmé en moyenne deux-cent fois par jour. Et nous ? Et les habitants de Rueil-Malmaison ? La vidéo surveillance est un bon sujet puisqu’elle produit des images tout en enregistrant nos mouvements, mais d’autres sortes de surveillances discrètes, moins visuelles et moins visibles aussi, font que notre existence est contrôlée en permanence : utilisation de cartes bancaires, utilisation du téléphone portable (qui permet de localiser géographiquement une personne), traceurs divers et variés, généralisation des codes-barres (pour que chaque objet soit identifiable), mouvements sur Internet et même, mouvements dans les jeux en ligne, car ainsi que le raconte Philippe Quéau sur son blog, le Pentagone et la NSA s’intéressent de près aux conversations entre les joueurs de jeux en réseau comme World of Warcraft. Les moyens de communication sont tellement bien surveillés, disent-ils, que ce sont dans des « lieux » virtuels de ce genre que se planifieront ou que se planifient déjà les prochaines attaques terroristes.
Le terrorisme, le crime crapuleux ou le crime gratuit servent d’excuse universelle au renforcement des mesures coercitives, ce n’est pas neuf, mais la surveillance généralisée ne vient pas que de là. Elle émane aussi d’une véritable demande de la part du public qui a perdu toute confiance dans son prochain (si cette confiance a jamais existé) et remplace, suivant la prédiction de Gilles Deleuze6, les sociétés disciplinaires par des sociétés du contrôle, avec l’aide des nouvelles technologies. On surveille ses enfants, on surveille ses voisins, on surveille les star-académiciens, on se surveille soi-même, on se donne l’illusion que de tout voir et de tout savoir nous permet de tout maîtriser.
Les britanniques ont créé une chaîne télévisée locale permettant de regarder ce qu’il se passe devant les caméras d’un voisinage, déchargeant la société gestionnaire des caméras de la tâche du contrôle des caméras tout en offrant au quartier un programme télévisé inédit. Les bénéficiaires de ce projet que j’ai vus interviewés se plaignaient du résultat : pas assez d’action, trop de pannes. Pourtant je parie que les systèmes de ce genre sont appelés à se rencontrer de plus en plus souvent.
Mais où est-ce que cela peut s’arrêter ? Plus on en voit, plus on en sait et plus on constate que nous ne pouvons rien faire. Le journal télévisé, qui sert souvent à nous convaincre que nous ne pouvons agir sur rien (contrairement à la publicité qui est diffusée avant et après et qui nous propose une action – l’achat) est déjà suffisamment frustrant.

L’échange qui est réalisé ici entre une école d’art et un réseau de surveillance me semble symbolique de quelque chose. Les arts visuels, c’est le regard mais c’est aussi l’action, l’œil de l’artiste lui sert à agir. Inversement, l’œil d’un réseau de télésurveillance est passif, impotent, il sert à constater et à voir sans être vu. Dans notre monde d’images, l’œil savant et actif me semble impliquer une citoyenneté bien différente de celle du navrant exhibitionnisme/voyeurisme et de l’illusion de contrôle qu’implique la vidéo surveillance.
Les habitants de Rueil se battront-ils pour sauver leur école ? Pour l’instant ils ne semblent pas se sentir très concernés.

  1. Une école territoriale d’art est une école qui dépend d’une collectivité territoriale (commune ou intercommunalité, département, région). Gérées localement, certaines de ces écoles sont sous tutelle pédagogique du ministère de la culture et peuvent préparer et organiser des concours nationaux : DNAT, DNAP, DNSEP. La plupart des villes importantes en France dispose d’écoles d’art de ce type ou d’écoles nationales d’art, sous tutelle exclusive du ministère de la culture. []
  2. La pauvreté de l’offre en matière d’écoles d’art en Île-de-France  me semble criante si l’on considère qu’un français sur cinq vit dans cette région. Nous dénombrons quatre écoles d’arts appliqués, dépendant de l’éducation nationale et qui ne sont à présent accessibles que sur dossier scolaire, trois écoles nationales, ou quatre en comptant l’ENSCI-Les ateliers, et pour le reste, beaucoup d’écoles privées dont peu offrent un cursus sérieux à leurs étudiants et dont aucune ne permet d’obtenir des diplômes nationaux tels que le DNAP et le DNSEP (reconnu comme un master au niveau européen). []
  3. Le stress provoqué par l’incapacité à répondre par l’action à un péril redouté s’observe au niveau neurologique et provoque chez le sujet qui y est soumis une agressivité irrationnelle ou des problèmes de santé, à moins qu’il ne s’éloigne de l’objet de son angoisse. Lire à ce sujet l’Éloge de la fuite par Henri Laborit, et voir le film Mon oncle d’Amérique, par Alain Resnais, qui met en images les observations de Laborit []
  4. Je cite :
    But the question really isn’t whether cameras reduce crime; the question is whether they’re worth it. And given their cost (£500 m in the past 10 years), their limited effectiveness, the potential for abuse (spying on naked women in their own homes, sharing nude images, selling best-of videos, and even spying on national politicians) and their Orwellian effects on privacy and civil liberties, most of the time they’re not. The funds spent on CCTV cameras would be far better spent on hiring experienced police officers.
    Bruce Schneier,  »The Guardian », 26/06/2008 []
  5. J’ignore si une telle disposition est prévue par la loi Informatique et Libertés, mais il me semble avoir compris que les directives européennes relatives à la protection des données personnelles le font… []
  6. Gilles Deleuze,  Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, in L’autre journal, n°1, mai 1990. Un texte capital que l’on pourra lire au format pdf ici : http://www.radicalempiricism.org/pouvoir/controle.pdf []
  1. 11 Responses to “La peur ou la liberté ?”

  2. By Wood on Oct 9, 2008

    J’ai interrogé le maire de Rueil-Malmaison par e-mail pour connaître le degré de crédibilité de cette information mais il ne m’a pas répondu.

    Pour moi ça ressemble un peu trop à une légende urbaine…

  3. By Jean-no on Oct 9, 2008

    Peut-être, mais en attendant je n’ai pas eu de réponse :-)
    En fait je crois que c’est vrai dans l’absolu (le maire place un énorme budget dans la vidéosurveillance et ferme l’école d’art qu’il trouve trop chère) mais je suppose que ça ne se pose pas en termes aussi simples.

  4. By philippe on Oct 9, 2008

    Pas de relation directe entre les deux : le budget de l’école n’est pas pour la mairie justifiable auprès de ses électeurs, les étudiants n’étant pas rueillois, c’est l’argument, par ailleurs les impôts augmentent, masse salariale de la ville trop importante etc. Ceci dit le rapprochement est pertinent. Mais jamais le maire n’a dit : école contre vidéosurveillance. Ceci de première main.

  5. By Jean-no on Oct 9, 2008

    Merci de ces précisions.À vrai dire la rumeur qui court chez les étudiants me sert de prétexte à parler de vidéo surveillance et de contrôle. C’est la société entière qui troque le « vivre ensemble » pour le « surveillez-vous-les-uns-les-autres », mais j’imagine mal le maire d’une ville de 80.000 habitants expliquer candidement qu’il préfère le fliquage à l’enseignement de l’art (même si les faits sont là).

  6. By Bobby on Oct 12, 2008

    Excellent article encore une fois, la fermeture de l’école de Rueil étant un coup dur pour les étudiants franciliens visant les écoles publiques.
    Néanmoins, et concernant les références sur le thème de la « surveillance », je constate un oubli : Steve Mann et son principe de « Sousveillance » !
    http://en.wikipedia.org/wiki/Sousveillance (je le cite avec autant de plaisir que c’est une de mes références préférées : le premier cyborg !
    http://tinyurl.com/3gx6wc )

  7. By Pull-Jaquard on Oct 17, 2008

    Du peu que je connaisse du fonctionnement du budget des collectivités territoriales (communes, départements etc) le lien entre le financement d’une école et celui de dispositifs de surveillances me paraît difficile à établir : les moyens alloués à un secteur ne peuvent être directement versés à un autre qui n’a aucun rapport.

    Cela dit la citation de Manu Luksh, « pour qui l’extension de la vidéo surveillance correspond à un bouleversement malsain de la notion d’espace public explique.: La surveillance est l’opposé du dialogue. » trouve d’autres illustrations beaucoup plus avérées dans les arbitrages budgetaires entre le soin, la prévention et la répression policière : maintenant regroupés sous le titre de « prévention de la délinquance » certains dispositifs de soin aux toxicomanes, de points écoutes jeunes, d’associations de quartier sont en concurrence directe avec la vidéosurveillance dans les budgets alloués par l’état .

  8. By Jean-no on Oct 18, 2008

    @Bobby: Ton commentaire avait atterri dans les spams, désolé, du coup il a du attendre un peu avant d’être publié. Merci pour la référence à Steve Mann et à la Sousveillance. Je suis déjà tombé sur le nom de « Sousveillance », mais je n’ai pas creusé le sujet (ni creusé ni effleuré, du reste). Je note, donc !

  9. By greby on Oct 22, 2008

    Faites en film………….

  10. By Dominique Millécamps on Avr 12, 2009

    Je suis une habitante de Rueil qui s’intéresse au problème de la fermeture de cette école. J’ai appris récemment que le budget de l’école des arts pour la municipalité était de 1,7 millions d’euros. Par ailleurs, il faut quand même noter qu’il n’est pas tout-à-fait vrai que l’école ne profite pas aux habitants, puisque parmi les 3 secteurs, il y a un programme de cours pour les habitants, enfants et adultes, que la mairie s’est d’ailleurs engagée à maintenir. La somme investie devrait être comparée avec le coût de 2 personnes surveillant en permanence les écrans de vidéo-surveillance où sont retransmises les images prises par les caméras, plus le coût de l’installation et de l’entretien de celles-ci. Ces caméras sont loin de faire la preuve de leur efficacité, j’ai été personnellement victime de la dégradation volontaire d’un véhicule, en semaine, dans un lieu de passage important et en plein jour, puisque je l’avais déposé vers 8 h du matin et repris vers 19 h.

  11. By Jean-no on Avr 12, 2009

    @Dominique Millécamps : le bruit court que l’école continuera à accueillir de nouveaux étudiants jusqu’à sa fermeture (mais ceux qui entrent cette année ne pourront faire que deux ans par ex.).
    Le problème de la surveillance est qu’elle n’est pas utilisée pour des raisons très rationnelles, alors son efficacité ou son inefficacité ne sont jamais un argument opposable.

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  2. Oct 21, 2008: A RUEIL-MALMAISON ON FERME LES ECOLES POUR FINANCER LA VIDÉO-SURVEILLANCE « Libertes & Internets

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