Profitez-en, après celui là c'est fini

Mission: impossible

novembre 23rd, 2010 Posted in Série

Je visionne en ce moment des épisodes de la série télévisée Mission: Impossible, série que j’ai adoré enfant et adolescent mais que je n’avais pas revu depuis bien longtemps.
Et c’est un petit choc, comme je vais l’expliquer plus loin.

D’un certain point de vue, mes souvenirs ne sont pas trahis, rien n’a changé : le générique simple et futé, différent à chaque fois ; l’excellente musique de Lalo Schifrin ; l’ouverture sur un enregistrement mécanique qui s’auto-détruit ou qu’il faut détruire et qui détaille la mission ; l’avertissement que « si vous ou un de vos agents venait à être capturé ou tué, le département d’état nierait avoir eu connaissance de vos agissements ». Et puis il y a cette ambiance cérébrale, ces scénarios dont les protagonistes sont toujours parfaitement concentrés,… Sans oublier Martin Landau « Rollin Hand l’homme aux mille visages » et Barbara Bain « Cinnamon Carter », qui apparaissaient à la même époque (pour le spectateur français) dans Cosmos 1999, où ils formaient le couple platonique et glamour du commandant John Koenig et du Dr Helena Russell.
Certains épisodes sont plus faibles que d’autres, il arrive que les stratégies planifiées, qui ne laissent presque aucune place au hasard ou à l’improvisation, soient abusivement tirées par les cheveux, mais en règle générale, cette série est d’une excellente tenue. Dans les épisodes les mieux réalisés, les héros ne se parlent que pour se dire le strict minimum, et l’essentiel de leurs échanges passe par leurs regards, mais aussi parfois, par le contact physique muet (petites tapes, accolades,…), d’une manière devenue inhabituelle chez l’humain, toujours soucieux de se distinguer des autres grands singes. Presque imperceptiblement, cela nous fait comprendre qu’il existe une amitié et une confiance infaillibles entre les différents membres de l’équipe.

On dit que Mission: Impossible est inspiré par Topkapi (1964), un film de Jules Dassin qui s’inscrit dans la longue tradition des films de cambriolage, aux côtés de Ocean’s Eleven (dont la première version date de 1960), The Italian Job (1969), The Anderson tapes (1971), ou de nombreux autres. Topkapi a ses qualités, mais ce n’est pas une œuvre très marquante. Je suppose que le rapprochement avec Mission: Impossible vient du fait que l’équipe des cambrioleurs est constituée de gens de talent mais qui ne sont pas des professionnels du « casse ». Dans Mission: Impossible, l’équipe change régulièrement et est constituée de gens dont l’espionnage n’est pas le premier métier : Cinnamon Carter est un mannequin ultra-célèbre (mais personne ne la reconnaît dans la rue !) ; Rollin Hand est un acteur, un prestidigitateur et un spécialiste du déguisement ; Barney possède une société d’électronique ; Willy Armitage est quand à lui un record-man du lever de poids — ce qu’était effectivement l’acteur, Peter Lupus.
L’ambiance du film The Ipcress file (1965), de la série Harry Palmer, est une autre influence souvent citée.

Peut-être dot-on chercher dans la mise en scène des meilleurs épisodes une lointaine influence du Pickpocket (1959), de Robert Bresson, où la psychologie du protagoniste principal passe par les gestes des mains, l’expression du visage et la circulation des objets.

Les scénarios de Mission: Impossible reposent généralement sur des constructions tellement sophistiquées que ceux qui en sont victimes n’ont, après coup, aucune chance de comprendre ce qui leur est arrivé.
Il n’est pas rare que les plans conçus par l’Impossible Mission Force impliquent une distorsion de la réalité : leur victime croit avoir passé des années dans le coma, pense être interné dans un hôpital psychiatrique ou croit se trouver dans une prison située dans un autre pays. Les permutations de personnes, grâce à des masques parfaitement réalisés, sont très courantes aussi. Sous l’effet de la désorientation, l’esprit embrumé par des psychotropes ou des électrochocs, pensant que ses alliés d’autrefois le prennent pour un traître ou bien encore persuadé que cela n’a plus d’importance, le malheureux cobaye finit par avouer son plan ou par dénoncer ses complices.

Ce que je ne comprenais pas du tout quand je regardais cette série dans mon enfance et qui me frappe à présent, c’est la portée politique et le degré de cynisme des scénarios. On se trouve ici en permanence amené à cautionner les dirty tricks de la CIA ou du pentagone, dans des actions motivées par des spéculations douteuses (« si cet homme devient président de son pays, il supprimera la démocratie et les libertés publiques… ») et qui ne s’embarrassent pas de contradictions (« …votre mission consiste à truquer l’élection »). Truquer une élection pour le bien de la démocratie, il fallait oser !
Bien sûr, les « méchants » s’avèrent finalement aussi méchants que prévu, ce qui justifie a posteriori les actions préventives. Et peu importe la légitimité des moyens : seul compte ce qui est bon pour l’Amérique.

Il m’avait toujours semblé que les actions de l’Impossible Mission Force étaient nettes, propres, sans bavures : pas de meurtres, pas de dégâts. Mais ce n’est pas du tout le cas, bien au contraire. Toute l’astuce consiste à faire en sorte que les ennemis s’entre-tuent, ou se trouvent atomisés par leur propre bombe, ou soient contaminés par leur propre virus, pris à leur propre piège. Cela se passe toujours hors-champ, on n’a aucune preuve de la mort de l’ennemi, mais on peut difficilement en douter, d’autant qu’un bruitage (« bang! », « boum », « argh ») nous permet de savoir à quoi nous en tenir. En général, lorsqu’ils comprennent le succès du meurtre qu’ils ont programmé, les membres de l’équipe se regardent en souriant ou en lançant un bon mot : le plan a fonctionné, la nuisance est éradiquée.

C’est ainsi qu’un chef de la mafia, qui avait le tort de vouloir se lancer dans la politique (en zigouillant des sénateurs, précisément), est tué par ses associés qui croient qu’il a tenté de les escroquer. Après avoir assassiné leur ancien compère, ces « parrains » retourneront à leurs activités habituelles : proxénétisme et trafic de drogue ; Un dictateur antipathique (et sa garde) se trouvent tués par l’explosion de ce qu’ils croient être une machine à synthétiser les diamants ; Un néo-nazi qui voulait créer le IVe Reich est assassiné par ses propres amis qui croient (à tort) avoir vu leur ancien ami tuer Martin Bormann (la mission avait été introduite ainsi : « your mission, should you accept it, will be to get these nazis out of business » — l’euphémisme « out of business » pour « exécuté » est repris plusieurs fois).
Il arrive que les tours de passe-passe aboutissent à des situations encore plus suspectes, sans que cela soit franchement montré au spectateur. Dans l’épisode Shock (saison 1, épisode 25), par exemple, un ambassadeur américain dans un pays neutre est remplacé par un imposteur venu de l’autre côté du rideau de fer qui doit commettre un meurtre puis simuler son suicide. Cet imposteur est remplacé par un membre de l’Impossible Mission Force qui fait mine d’exécuter le plan tout en gardant l’imposteur en détention. À la fin, la première imposture est dénoncée, le faux diplomate est mort… Mais si l’on récapitule l’épisode à tête reposée, on s’aperçoit que sa mort ne peut être intervenue que lors de sa détention par le service d’action… Et puisqu’il était en parfaite santé, cette mort ne peut avoir qu’une cause : il a été froidement exécuté par les « gentils ».

La question du financement de l’Impossible Mission Force n’est jamais abordée, mais il semble clair que ce service apparemment privé est rémunéré par les services secrets officiels américains. Lorsque le but de la mission est de ruiner un dictateur, on ne nous dit pas où vont l’argent, les diamants ou la drogue. On pense alors à la tradition de l’auto-financement par la CIA — service qui a par exemple eu recours au trafic de drogue pour constituer son budget, ainsi que les documents « déclassifés » le révèlent régulièrement.

Le monde présenté par Mission: Impossible est un territoire hostile envers les États-Unis. Les pays communistes d’Europe de l’Est ne rêvent que de détruire l’Amérique ; Les Sud-Américains risquent à tout instant de basculer dans le marxisme… On note une évocation discrète mais régulière de la françafrique. Aucun pays ennemi n’est désigné avec précision et souvent, plusieurs pays semblent se confondre : Allemagne de l’Est, Russie et Italie, par exemple. Les indications signalétiques sont rédigées dans des langues à la fois compréhensible des anglophones et exotique de par leur orthographe. Au passage, on se demande parfois comment les membres de l’Impossible Mission Force résolvent la question des langues lorsqu’ils se font passer auprès des indigènes d’un pays slave ou d’une île Caraïbe pour leurs compatriotes.
On voit ici exposés de nombreux thèmes toujours utilisés aujourd’hui : le terrorisme, les armes bactériologiques ou encore la prolifération d’armes nucléaires, et notamment de nucléaire « discount ».

Parfois, l’ennemi est intérieur : mafia, bien sûr, mais aussi nationalistes américains dont les intentions patriotiques ne sont pas mises en cause mais dont les méthodes grossières imposent qu’ils soient neutralisés. Dans l’épisode 22 de la saison 1, The Confession, un sénateur redneck simule son assassinat par un agent de pays communiste afin de provoquer une guerre. Son associé est un milliardaire du pétrole. La situation rappelle le film Billion dollar brain, de la série Harry Palmer, qui est antérieur de quelques mois à l’épisode en question.

On peut être pris d’une petite nausée en rapprochant l’activité de l’Impossible Mission Force, que nous soutenons en tant que spectateur, de ce que nous savons de l’histoire réelle : le corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe, par lequel les états-Unis se sont arrogé le droit de faire du sous-continent un terrain de jeu ; la doctrine du containment-endiguement ; la Charte économique des Amériques, droit du plus fort qui interdisait l’industrialisation au pays d’Amérique latine1; l’United fruit company (Chiquita), qui installait à sa guise des républiques (le mot vient de là) bananières ; les coups d’état en Argentine, au Chili, en Bolivie, au Guatemala, au Honduras, au Salvador, au Nicaragua,… ; l’opération Gladio, en Europe ; le projet MK-Ultra ; le Guatemala Syphilis experiment ; le soft power ; etc.
Je n’ai revu que la première saison2, je suis curieux de voir de quelle manière les choses évoluent ensuite, et notamment, après l’année 1968.

Si cette série n’a rien à envier à 24 heures chrono en termes de propagande atlantiste, on peut bien sûr trouver des points positifs à Mission: Impossible. Une mécanique superbe, un suspense parfaitement mené, une belle image, une bande originale parfaitement adaptée à l’action… J’y vois aussi un mystère : qui sont, dans leur vie de tous les jours, ces gens de talent qui exécutent les basses besognes de leur pays ? On les suppose extrêmement solitaires, liés entre eux par leur intelligence et leur sang-froid, peut-être aussi par un brin de perversité. Ils ne questionnent jamais le bien-fondé de leurs missions, seule semble compter pour eux la performance artistique ou sportive qu’ils vont exécuter.

  1. Lire à ce sujet : Sur le contrôle de nos vies, par Noam Chomsky. []
  2. Dans ce début de série, le « chef » de l’Impossible mission force n’est pas Jim Phelps mais un dénommé Dan Briggs. []
  1. 3 Responses to “Mission: impossible”

  2. By jefaispeuralafoule on Nov 24, 2010

    Ce que je trouve tout aussi intéressant dans cette série, c’est l’aspect « dress-code » assez prononcé. En effet, je pense que pour aider l’Américain à identifier les « ennemis », chacun porte la tenue qu’on attendrait de voir dans son rôle:
    – La femme « objet » du despote sera toujours séduisante, avec un je-ne-sais-quoi de malsain dans ses attitudes et ses gestes
    – Le chef méchant sera systématiquement vêtu d’un costume strict un peu démodé, mais intimant tout de même un respect teinté de crainte
    – Les gardes, les soldats, les policiers, tous auront des tenues évoquant (sans trop insister heureusement) des uniformes connus. J’ai souvent noté l’usage d’une casquette très typée Wehrmacht par exemple, ou encore de chemises étrangement similaires à celles des S.A
    – Le costaud de la bande est très rarement vêtu autrement qu’en tenue de « travail » (chemise à manches courtes, cote d’ouvrier…)
    – Quand il y a des civils, ceux-ci sont également particulièrement marqué du dress-code local, de sorte à les différencier de la foule des rues Américaines (fichu, robes noires, tenues de paysans…)

    Pour ce qui est du cadrage, on peut sentir une influence intéressante des codes de tournage des westerns spaghettis: gros plans sur le visage voire les yeux, la sueur mise en avant pour décrire l’effort et la chaleur, jeux de regards très similaires à ceux présents lors des duels, et même la musique, teintée de percussions, plonge vraiment le spectateur dans une forme de duel de S.Leone, les armes à feu en moins, celles-ci étant remplacées par le plan.

    Enfin, le dernier point qui me marque dans l’équipe de l’IMF, c’est l’absence d’hésitation dans l’usage d’un des membres comme appât. Quelque soit le membre de l’équipe qui se retrouve, volontairement ou non, pris au piège, cette situation se voit alors à chaque fois instrumentalisée d’une manière ou d’une autre. J’en suis venu à me dire que les différents membres se savent outils d’une idéologie « supérieure », et que leur sacrifice potentiel fait partie inhérente de leur rôle. D’ailleurs, la bande du début ne dit-elle pas « Si l’un de vos membres était capturé ou tué, le département d’état nierait avoir eu connaissance de vos agissements ». Cela a le mérite d’être clair.

  3. By Jean-no on Nov 24, 2010

    @jefaispeuralafoule : Très juste, la question des vêtements.
    Sur le côté « expendables », l’état d’esprit que je prête aux personnage (un peu absurde puisqu’ils ne sont que des fictions) est à mon avis moins le goût du sacrifice que celui de l’adrénaline.

  1. 1 Trackback(s)

  2. Sep 8, 2011: Le jour où les avions se sont arrêtés » OWNI, News, Augmented

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