Profitez-en, après celui là c'est fini

La mémoire double

octobre 31st, 2010 Posted in Lecture, Ordinateur célèbre

Continuons à explorer le mystère des terribles frères Bogdanoff en nous penchant sur leur production dans le domaine de la science-fiction.

J’ai lu à sa sortie un recueil de nouvelles des jumeaux maudits, La machine fantôme (1985). Je l’avais jugé sympathique, sans plus, relevant (dans mon souvenir) de la « hard-science » façon Isaac Asimov, en moins stimulant1. Une discussion sur un forum consacré à la science-fiction vient de m’amener à lire La mémoire double (1984), un roman qui, selon la rumeur, est « Matrix avec quinze ans d’avance », rien que ça.
C’est d’ailleurs vrai, il existe des similitudes indiscutables avec Matrix. Les frères Bogdanoff attribuent cet air de famille à l’indélicatesse de producteurs hollywoodiens qui avaient pris une option sur La mémoire double avant de renoncer à l’adapter, non sans y voler quelques idées au passage.  La liste des emprunts plus ou moins assumés qui constituent le scénario de Matrix est interminable et il n’est pas impossible que les frères Bogdanoff aient raison d’y inclure leur roman, mais ce n’est pas la seule hypothèse qui vaille : La mémoire double, comme  Matrix, me semble surtout avoir été inspiré par le visionnaire Simulacron 3 (1964), de Daniel F. Galouye, roman que les frères Bogdanoff ont d’ailleurs lu puisqu’ils en parlent dans leur essai Clefs pour la Science-fiction (1976), où ils le qualifient même d’œuvre importante.

La grosse différence entre le scénario de Matrix et le récit de La mémoire double, c’est que le héros ne s’appelle pas Néo ni Thomas Anderson, mais Antoine Dirac, et qu’il n’est pas un informaticien vivant dans une grande ville, mais un ouvrier agricole résidant dans un village perdu du département du Gers. Les auteurs, qui ont grandi dans ce même décor, en font une évocation très complète et on sort du livre avec l’impression confuse qu’on saurait graisser une moissonneuse ou démarrer un tracteur. Entre deux descriptions de travaux, de repas ou d’amourettes bucoliques, sont insérés de courts chapitres situés dans un tout autre monde, qui évoquent d’incompréhensibles questions de sécurité internationale : les soviétiques et les américains s’empoignent au sujet d’un code de sécurité perdu…
Je ne voudrais pas éventer tout suspense aux éventuels futurs lecteurs du roman, qui devrait bientôt être réédité. Le principe est que le héros découvre peu à peu que sa réalité très terrienne n’est pas celle qu’il imagine, que lui-même n’est pas la personne qu’il pense être et que la sécurité du monde dépend de son numéro de sécurité sociale2.

De nombreux chapitres sont inutilement redondants et je n’ai pas été surpris d’apprendre que La mémoire double est en fait la version longue d’une nouvelle issue du recueil Chroniques du temps X (1981), Psychogramme, que j’ai donc lu aussi et qui est dédiée à Michel Jeury — célèbre auteur français de science-fiction — et « À tous ceux qui aiment la terre sans jamais douter »3.
Dans la nouvelle, qui est plutôt longue, le héros se nomme Antoine Nortier. Le récit est strictement identique si ce n’est qu’il y manque deux éléments centraux du roman : l’histoire d’amour et l’intervention d’un énigmatique curé en soutane (très Matrix, pour le coup).

Si l’on se fie à la quatrième de couverture de l’édition de poche, Paul Guth aurait dit de la mémoire double qu’il s’agit d’un « Hiroshima des lettres, le premier roman du XXIe siècle ». On ne sait pas ce que l’auteur de la Lettre ouverte aux futurs illettrés entendait par « Hiroshima des lettres » dans le contexte.
D’un point de vue purement littéraire, on notera des tentatives poétiques de description de la vie et de la langue des paysans ainsi que des efforts méritoires d’analyse des sentiments amoureux qui n’échappent cependant pas à un certain kitsch à l’eau-de-rose (« elle ne connaît plus que cette main qui frôle sa chair, la fait frissonner ; elle devient quelqu’un d’autre qu’elle ne connaît pas encore, une femme peut-être. » ).
Les conversations entre paysans taciturnes aux caractères bien trempées sont d’un pittoresque un peu convenu et on jugera carrément scolaire l’emploi de l’oxymoresque « obscure clarté » de Corneille (non crédité).
Ce genre de défaut n’est pas forcément grave en science-fiction où la cohérence de l’imaginaire prime sur le soin apporté à l’écriture.
La fin du roman s’attarde avec un ton un peu professoral sur des questions philosophiques et cosmologiques. Le lecteur se voit au passage infliger une définition un peu douteuse de la mécanique quantique : « cette branche de la physique selon laquelle il n’existe pas de réalité en soi mais simplement une interaction entre une conscience et des phénomènes »4.
Ce résumé pour le moins cavalier et aux relents mystico-sceptiques est plutôt étonnant si l’on considère que les auteurs ont, pour le reste, esquivé la tentation (mais en auraient-ils eu les moyens ?) de construire un univers perturbant à la façon de Philip K. Dick, où l’on doute de tout en permanence. Ici, le héros comprend sa nature profonde et s’en accommode finalement bien.

La « réalité tangible » est celle des rapports de force absurdes de la guerre froide, tandis que la « réalité virtuelle », née du souvenir d’enfance d’un homme à l’agonie puis simulée sur un ordinateur (puisque c’est de cela qu’il s’agit), est celle d’un hameau paysan, c’est à dire d’un monde qui a toujours eu la réputation d’être plus « réel » que tout autre, puisque destiné à produire des choses essentielles en étant soumis aux caprices des éléments et au rythme de la nature.
C’est peut-être cette opposition paradoxale qui est la vraie bonne idée du livre.

  1. Car oui, je fais partie de ceux qui trouvent la littérature asimovienne stimulante. []
  2. J’ai lu à plusieurs reprises que les frères Bogdanoff se vantaient de ne jamais avoir eu de carte vitale, c’est à dire de ne pas être affiliés à l’assurance maladie. Cela rend amusante l’importance qu’un numéro de sécurité sociale prend dans le récit. []
  3. Au passage, je remarque que la biographie des auteurs de Chronique du temps X gratifie les Bogdanoff, apparemment avides de reconnaissance universitaire, du titre de docteurs en sémiologie. []
  4. On notera pour l’anecdote qu’Antoine se nomme Dirac, patronyme qui sonne « sud-ouest » mais qui est sans doute aussi une allusion à Paul Dirac, théoricien majeur de la physique quantique, décédé en 1984. []
  1. 8 Responses to “La mémoire double”

  2. By Greg on Nov 1, 2010

    Pfff… c’est quand meme assez étrange pour quelqu’un qui ne « voudrai[t] pas éventer tout suspense » de donner la clé du livre a la fin de votre post. Je ne suis pas un fan des freres Bogdanov non plus mais bon, la, méritent-ils pour autant un spoiler velu comme celui la?

    J’aime beaucoup votre blog par ailleurs ;)

  3. By Jean-no on Nov 1, 2010

    @Greg : c’est un gros problème pour moi, jusqu’où peut-on parler du contenu d’un roman, et le comparer à d’autres œuvres thématiquement proches, sans ruiner une partie du plaisir du lecteur ? J’essaie de rester un peu évasif, mais je sais bien que je ne le suis pas tant que ça.

  4. By Greg on Nov 1, 2010

    Une solution serait de ne pas décrire les retournements de perspective… juste d’évoquer qu’il y en a un (la parallele avec Matrix pouvant par ailleurs mettre la puce a l’oreille). Imaginez une critique de Matrix évoquant en fin de papier les champs de batteries humaines connectées a un monde virtuel…
    (bon soit, je n’allais de toute maniere pas me jeter sur un livre des Bogdanov soyons clair)

    Bonne continuation

  5. By Jean-no on Nov 1, 2010

    Le calcul que j’ai fait est justement que tout le monde n’irait pas lire le roman. Mais pendant que je le lisais, j’ai appris que sa réédition était imminente, d’où mes réserves un peu hypocrites :-)

  6. By Clément on Nov 4, 2010

    La description que vous faites me fait penser à un roman de K. Dick, « Le Temps désarticulé ».
    Je me trompe ou non ?

  7. By Jean-no on Nov 4, 2010

    @Clément : oui c’est vrai qu’il y a des rapports.

  8. By David on Août 14, 2011

    Je viens tout juste de terminer la lecture de ce roman à peine réédité. J’ajouterai ‘heureusement que j’en ai fini la lecture’ tant il est vrai que cet article dévoile une bonne partie de l’intrigue. Cependant je comprends qu’il était nécessaire d’aller jusqu’à ce détail pour argumenter.

    Je ne suis pas non plus du genre à me jeter sur un roman écrit par ces fameux et, je pense, très respectables jumeaux. Mais le livre m’ayant été offert je me suis plongé dedans. Après une intrigue qui met un temps à mon sens très long à se mettre en place (3/4 du roman selon moi), je dois avouer que j’ai dévoré le reste, et donc la fin du livre !

    J’ai vraiment été frappé par les similitudes avec Matrix ! Même s’il faut bien reconnaitre qu’on en trouve dans d’autres romans : Alice suivant le lapin, pour n’évoquer que cet exemple. Mais au-delà de cela, il faut quand même bien reconnaitre un don quasi visionnaire des Bogdanov ! Rappelons que ce roman a été écrit en 1984. L’informatique à cette époque, en tout cas au regard du grand public, n’en était qu’à ses débuts. Posséder 64 Ko de RAM était déjà inespéré ! Je parle par expérience pour avoir fait mes premiers pas dans ce domaine avec le ZX81 doté de 1 Ko de RAM… Aucune erreur, 1 Ko, pas un octet de plus. A cette époque, et pour longtemps encore, les programmes étaient enregistrés sur bande magnétique à l’aide de magnétophone. Et encore, quand le ‘micro-ordinateur’ (dénomination de l’époque) le permettait.

    Que dire également de cette notion de réseau dans le roman ? D’où leur est venue cette idée ? Peut-être effectivement de projets à l’étude, pourtant relativement discrets, comme ARPANET qui deviendra plus tard l’Internet. Mais il faut reconnaitre que les frêres Bogdanov vont relativement loin dans le détail, voire l’anticipation, allant jusqu’à évoquer l’ordinateur quantique. Même aujourd’hui cette technologie n’est toujours pas maitrisée. Et je crois qu’il faudra attendre encore longtemps avant d’en trouver sur les rayons informatiques de nos grandes enseignes. Ce qui n’est peut-être pas plus mal.

    Non, vraiment, je tire mon chapeau aux jumeaux, plus pour cette notion d’anticipation que de l’inspiration qu’aurait été ce roman pour les frêres Wachowski. Au passage, vous avez remarqué jusqu’où vont ces similitudes ? Et oui, il s’agit de deux frêres également, les créateurs des doubles mondes de chacune des histoires. Une sorte de mise en abîme. Y a-t-il également deux créateurs, un pour chacune des deux frateries ? Et sommes nous vraiment dans une matrice bien réelle ?

  9. By Jean-no on Août 14, 2011

    @David : Intéressante observation sur le côté « deux frères ».
    Quelques éléments historiques permettent tout de même de tempérer le caractère visionnaire du roman. Tout d’abord, si la micro informatique balbutiait effectivement (elle est vraiment née en 1977, avec les TRS80, Apple II, etc.),… Il n’en est pas tellement question dans le roman, qui décrit des mainframes tels que ceux qu’employait l’industrie, et cette description n’est pas spécialement moderne.
    Internet existait déjà, et pas qu’un peu, même si le web, qui n’est qu’une partie du net, n’est arrivé que sept ans plus tard. Les réseaux n’étaient pas une nouveauté incroyable, tous les français étaient équipés d’un Minitel :-)
    Très généralement, on trouve la plupart des idées du roman dans Simulacron 3, qui date de 1964 !

Postez un commentaire


Veuillez noter que l'auteur de ce blog s'autorise à modifier vos commentaires afin d'améliorer leur mise en forme (liens, orthographe) si cela est nécessaire.
En ajoutant un commentaire à cette page, vous acceptez implicitement que celui-ci soit diffusé non seulement ici-même mais aussi sous une autre forme, électronique ou imprimée par exemple.