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Iconologie du journal télévisé

octobre 12th, 2010 Posted in Dans le poste, Images

Les possibilités de montage et de composition d’images à la télévision produisent des effets étranges, parfois. Sur les chaînes d’information, notamment, l’œil est constamment distrait par des changements de cadres, d’échelles, par le défilement de texte ou l’apparition de symboles iconiques divers. La raison de cette frénésie est assez compréhensible : les mêmes informations sont répétées tout au long de la journée, puisqu’il faut bien meubler le temps d’antenne. Varier la composition des images (notamment les images de plateau, qui sont très pauvres) et saturer ces dernières en informations — intéressantes ou anecdotiques — donne artificiellement une impression de profusion et de diversité.
Voici une capture d’écran issue d’un journal de la chaîne numérique BFM TV, aujourd’hui :

La composition est un polyptyque dans lequel on voit plusieurs personnages d’échelles différentes. Au centre, on voit une personne interviewée en direct (ici : Olivier Besancenot, mais il peut y en avoir d’autres, de tous bords politiques) encadrée par les deux interviewers. À droite, plus petite que les autres bien qu’elle se situe au premier plan, on voit l’interprète chargée de traduire la conversation en langage des signes. Dans les quatre cadres latéraux, des images du mouvement social défilent. Sans raison explicable, le cadre situé en bas à gauche est occupé, pendant toute la durée du journal, par le visage en plan rapproché de Jean-Claude Mailly, leader du syndicat Force Ouvrière, dont le portrait est diffusé en boucle.
Les trois figures centrales sont situées devant des ballons qui leur font des sortes d’auréoles.

Je serais bien incapable de dégager un sens dans ce genre d’images. Difficile de ne pas penser à la peinture pré-renaissante, en tout cas, non ? Dommage que ni Erwin Panofsky ni Jurgis Baltrušaitis ne soient plus là pour nous aider à décrypter ces curieux tableaux.

à gauche : Madone avec Saint-Nicolas et Sainte Catherine (~1400) par Gentile da Fabriano.
À droite : Tryptique de la madone (~1340) par Bernardo Daddi.

Second cas, cette fois particulièrement grossier. La capture a été faite sur iTélé, l’autre chaîne numérique d’information en continu :

Vêtue de clair, la blonde Muriel Grémillet, au physique maternel, est opposée à Judith Waintraub, une brune sèche ici habillée d’une chemise sombre — certains jours, elle porte du rouge.
Muriel Grémillet, qui a longtemps écrit pour Libération et qui a été la directrice de cabinet du socialiste Arnaud Montebourg, se montre compatissante envers les faibles et, pour autant que j’aie pu le juger, sympathisante systématique des mouvements sociaux. Judith Waintraub, qui écrit dans Le Figaro, est souvent comparée à Éric Zemmour dont elle partage un sens caricatural du « parler vrai » qui, sous prétexte de lucidité, affirme comme évidentes toutes sortes de valeurs nettement à droites, voire au delà (Zemmour comme Waintraub ont notamment émis des opinions sur la réalité de l’existence des « races » qui rappellent les manuels scolaires de l’époque coloniale plus qu’autre chose).
Bref, la bonne conscience moralisatrice, ascétique, douce et humble d’une part, opposée au mauvais esprit sans frein, défoulatoire, agressif et conquérant d’autre part, suivant une tradition iconique extrêmement répandue dans la culture populaire.

« Donald’s better self » (Walt Disney 1938). Donald est tiraillé entre le devoir (aller étudier) et le plaisir (aller à la pêche et fumer du tabac)

L’image qui est convoquée ici — l’ange et le diable — a un sens précis, elle résume les motivations et les actions de chacun à un fragile équilibre entre vice et vertu.

« Sin noticias de Dios » (Agustín Díaz Yanes, 2001). Lola (Victoria Abril) est un ange envoyé sur terre pour disputer l’âme d’un boxeur à Carmen (Pénélope Cruz) qui travaille pour le compte de l’enfer.

L’image, à elle seule, distribue les rôles, établit les positions réputées extrêmes et antagonistes et nous laisse le choix : plaisir, ou devoir ?

  1. 7 Responses to “Iconologie du journal télévisé”

  2. By jean-michel on Oct 12, 2010

    Michel Butor serait d’un grand secours pour tous ces signes défilants, répétés.

  3. By jean-michel on Oct 12, 2010

    Concernant l’exemple Judith Waintraub et Muriel Grémillet on peut reprocher à la chaîne, mais le reproche va à d’autres, d’employer systématiquement des « rôles ». Leur côté bons clients ne tient pas uniquement de leur prestance et de leur aisance face à une caméra, aux autres, mais dans leur capacité à vulgariser une position simple. Quel que soit le sujet, ces intervenants reviendront dans une boucle propre à chacun d’eux.
    Ce qui me fascine dans ce qu’ils expriment est leur incapacité à se tromper, au fil des nombreuses années passées à les écouter dans un cycle quasi hebdomadaire, ou très simplement à se laisser infléchir sur des points très spécifiques.

  4. By Jean-no on Oct 12, 2010

    Noam Chomsky a assez bien expliqué comment le consensus se fabrique en créant des oppositions : l’un dit blanc, l’autre noir, le public se dit que la vérité est dans le gris et que les points sur lesquels les adversaires s’accordent sont des vérités.
    C’est une tendance lourde à la télé et à la radio, oui, on se donne l’illusion de choisir son champion… Et comme tu dis, les champions doivent tenir leur position avec une assurance totale.
    Ce qui m’amuse ici c’est que cet antagonisme s’exprime dès l’image, on n’a même pas besoin d’écouter ce qui se dit.

  5. By jean-michel on Oct 12, 2010

    Tu as remarqué que Christophe Barbier grimait depuis quelques temps François Mitterrand. Lorsque je le vois, je n’arrive pas à determiner ce qu’il incarne. Du moins, quelle période de tonton. Pour le coup, le costume, et ce à quoi il renvoie, est trop sophistiqué.

  6. By Jean-no on Oct 12, 2010

    @jm : c’est peut-être le début d’une tendance forte, les éditorialistes de TV qui se mettraient à avoir un look identifiable, caricatural, pas forcément connoté mais qui permet de les reconnaître…

  7. By Didier Roubinet on Oct 12, 2010

    Avis de téléphobe, BFM me semble avoir créé pour son JT un véritable espace d’ordre théâtral, facilité il est vrai par le format 16/9, une « machine à jouer » très réussie. Ça me fait quant à moi penser à un célèbre dispositif scénique de représentation d’un procès (acteurs, écrans et vidéos) par Joseph Svoboda, dans les années 70.
    D’où mon interrogation persistante sur le rôle de Mailly. Monsieur Loyal? L’expert? Le témoin? Ça m’étonnerait qu’il soit une simple potiche,ce système est trop malin…

  8. By Jean-no on Oct 13, 2010

    @Didier Roubinet : oui, je ne comprends pas Mailly. J’ai enregistré une bonne portion de l’émission et je me suis aperçu au revisionnage que le patron de FO est là en permanence, et ce n’est pas très bien fait parce que la séquence passée en boucle est assez courte.

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