Profitez-en, après celui là c'est fini

Mes savants américains

août 25th, 2010 Posted in Personnel

Je n’ai jamais raconté l’histoire du site Scientists of America ici. Il est sans doute temps d’en faire le bilan, d’autant que ce projet est de moins en moins actif.
J’ai eu envie d’écrire ce billet lorsque l’on m’a fait parvenir une brève publiée par l’édition du 21 août (n°696) du journal Marianne et qui annonce que des chercheurs de l’Université Paris 8 ont inventé un classement alternatif au célèbre classement dit « de Shanghai », mis au point par des chercheurs de l’université Jiao Tong :

En lisant ces lignes, je me suis demandé s’il fallait rire ou pleurer, parce que l’information transmise ici par Marianne est en fait directement issue d’un article du site Scientists of America, article que je connais bien puisque j’en suis l’auteur. Le classement universitaire, qui porte le nom de « Échelle de Vincennes » et qui a la vertu de placer Paris 8 à sa toute première place, n’a jamais existé. Je suppose que la journaliste a compris qu’il y avait un certain humour dans le fait de mettre au point un barème qui classe ses créateurs à la première place. Son but, m’a-t-on dit, était de faire réfléchir. C’était le mien aussi. Néanmoins, qu’en tireront ses lecteurs ? Certains détails sont par ailleurs un peu légers. Imaginer que l’université de Saint-Denis puisse être placé en 39e place du classement de Shanghai est comique, c’est en fait Paris VI qui est dans ce cas : presque exclusivement orientée sciences humaines, Paris 8 ne peut même pas apparaître dans le classement dit « de Shanghai », qui ne prend en compte que des critères applicables aux sciences dites « dures ».
Mais ne tirons pas sur le journaliste (c’est l’été, après tout, et cette brève se veut humoristique…), la faute, finalement, m’incombe, et incombe au fait que de nombreux sites ont repris mon article ou ont évoqué son contenu, toujours en étant conscients de sa nature humoristique il me semble, mais en n’ayant pas toujours pris la précaution de le signaler. Ainsi, la multiplication des liens externes a transformé l’article en un véritable canular, ce qui n’était pas son but d’origine, car un des principes de base de Scientists of America est que, en lisant les articles avec un minimum d’attention, on ne peut pas ignorer leur nature fallacieuse.
Je veux bien jouer avec l’idée du vrai et du faux, mais faire tenir pour vraies des choses qui ne le sont pas ne m’intéresse pas particulièrement.

L’idée de créer Scientists of America est née autour d’un bon repas, avec mon voisin et ami Pierre Lecourt (connu pour avoir monté blogeee, le premier site consacré aux « netbooks »), et cette idée, c’était de donner une contenance à une vieille boutade qui consistait à annoncer de la manière la plus sérieuse des chiffres absurdes en commençant nos phrases par « des savants américains ont calculé que… ».
Nous avions déjà décidé que le site se nommerait Scientists of America et qu’il permettrait à n’importe qui de payer pour obtenir la rédaction d’articles pseudo-scientifiques aux résultats souhaités. Par exemple, si vous venez de lancer devant un apéritif que  « 10% des chats savent ouvrir les réfrigérateurs » et que l’on vous demande si vous ne venez pas d’improviser cette statistique, vous pouvez passer commande à Scientists of America pour qu’un article fasse une démonstration qui confirme vos dires. Le projet a traîné des mois, et, puisque Pierre était bien occupé avec ses propres sites, j’ai lancé Scientists of America tout seul en juin 2007. J’ai conçu un système de publication sur mesure, capable de gérer des commandes d’articles, de mettre en page lesdits articles de manière unifiée et d’être utilisé par plusieurs contributeurs. J’en suis assez fier car à l’époque, ça constituait une petite prouesse technique pour moi.
Parmi mes choix de départ, il y avait celui de permettre assez facilement aux lecteurs de comprendre la nature du projet, le refus de dater les articles, le mélange un peu vaseux d’articles intégralement francophones et d’une interface anglophone et la création d’une « équipe » factice de journalistes à qui sont attribués tels ou tels sujets.

L'équipe de Scientists of America

J’ai diffusé parcimonieusement l’adresse du site dans mon cercle amical, et les premières commandes d’articles sont tombées. Certaines avaient des intitulés ostensiblement humoristiques (les plaisanteries les plus courtes sont-elles les moins longues, lire des textes mal écrits donne des douleurs abdominales, les chants de messe provoquent des fausses-couches,…) mais très rapidement, certaines propositions d’articles m’ont mis en face de mes contradictions, car leurs sujets n’étaient pas spécialement amusants et semblaient émaner de personnes convaincues de leur justesse ou souhaitant convaincre, dans des domaines tels que la politique et la religion,… Si les sujets recoupaient mes opinions ou portaient sur des faits qui me semblaient justes, je n’arrivais pas à en tirer grand chose ; s’ils étaient, à l’inverse, contraire à mes principes personnels, l’affaire n’était pas moins difficile à traiter, quoique je m’en sois souvent tiré par des pirouettes. Par exemple, affirmer que le téléphone mobile est bon pour les adolescents1 en démontrant que les dégâts neurologiques subis étaient plutôt un bienfait à certains âges où les individus doivent se focaliser sur leur vie amoureuse — j’ai d’ailleurs eu le nez creux sur cette dernière affirmation puisque l’on vient de démontrer de manière plus sérieuse qu’une hormone inhibait temporairement les capacités cognitives des adolescents : le fameux « âge bête » existe bel et bien, c’est scientifiquement prouvé. Ce n’est pas la seule fois que j’aurais été rattrapé par la réalité d’ailleurs. Dans l’article en question, la principale vertu que je proposais pour le processus d’abêtissement des usagers de téléphones était économique : en rendant plus précoce l’adolescence, en allongeant la durée de cette adolescence et en privant les jeunes gens de jugeote, le téléphone mobile rend un service à l’économie capitaliste actuelle dont le consommateur de référence est justement l’adolescent.
Ce thème d’une industrie naïvement cynique, odieuse, dénuée de principes moraux et mue par l’idée qu’un individu doit toujours servir à quelque chose (consommer ou être consommé), revient fréquemment dans les articles de Scientists of America. La question est traitée par l’absurde mais il s’agit, évidemment, d’un positionnement politique de ma part.

À la mi-juin 2007, Astrid Girardeau (à l’époque journaliste pour Libération) a commandé à Scientists of America un article qui prétendrait que les jeux vidéo améliorent le niveau scolaire des enfants2. J’ai rédigé l’article, Astrid m’a ensuite questionné sur le projet et a publié un article sur le site Écrans, mais aussi et surtout dans le quotidien Libération, où le sujet a même eu l’honneur d’une illustration commandée à la talentueuse québécoise Élise Gravel. L’impact a été immédiat et de nombreux médias francophones en ont parlé : des journaux, TGV Mag, la radio suisse romande, Télé matin, la télévision quatre saisons au Québec, etc. Des blogueurs ont proposé leur analyse ou leur commentaire. Les meilleures réactions au projet ont souvent émané d’authentiques scientifiques, comme Antoine Blanchard3.
J’ai eu droit aux compliments de gens que j’admire, comme le scientifique « atypique » Joël Sternheimer, diplômé de Princeton, ancien étudiant de Louis de Broglie, qui poursuit des recherches délirantes sur l’influence du son sur la croissance des plantes et qui a en partie financé son indépendance, il y a quarante ans, en produisant quelques quarante-cinq tours sous le non d’Évariste.
Parmi les nombreuses expériences nées de Scientists of America, j’aurais aussi eu le plaisir de me faire commander un texte par Marc Lecarpentier pour le Festival du Mot : lire des livres prolonge l’existence.
J’ai aussi écopé de quelques critiques, parfois violentes, souvent liées au fait que j’étais à l’époque un des administrateurs de l’encyclopédie Wikipédia. Certains se sont même appuyés sur Scientists of America dans le but de discréditer Wikipédia.
J’ai connu quelques échecs avec des articles qui n’ont fait rire que moi, comme une nécrologie de Pierre-Gilles de Gennes4 qui se contentait de reprendre toutes les platitudes proférées à l’occasion du décès du prix Nobel, mais sans jamais parler de ses travaux : difficile de caricaturer les médias lorsqu’eux-mêmes le font si bien.

À l’usage, j’ai défini quelques principes stylistiques : trouver des noms aux sonorités amusantes mais qui ne sont pas des calembours et n’ont pas de sens caché ; employer des photos au grain professionnel issues d’image banks « discount » ; s’astreindre, enfin, à employer des poncifs littéraires comme ceux qui ont cours dans la presse de vulgarisation scientifique, dont les auteurs font parfois des raccourcis comiques, en concluant par exemple par « Il suffisait d’y penser » la tentative d’expliquer une notion mathématique telle que la contiguité de je ne sais quoi dans un espace à n dimensions, notion que peut-être seules cent personnes dans le monde peuvent comprendre. J’ai toujours aimé la vulgarisation scientifique, d’abord pour comprendre le monde et m’émerveiller à son sujet, et à présent pour me distraire, car bien souvent je ne vois pas de différence notable entre un article de Scientists of America et une brève de vulgarisation dans Science & Vie ou dans la presse généraliste.
Il y a bien sûr dans Scientists of America une réflexion sur le statut de la vérité et sur l’autorité de la science. Une nouvelle scientifique incroyable est-elle plus vraie si le laboratoire qui l’a annoncé se trouve de l’autre côté de l’atlantique ?
Pour ajouter un peu de crédibilité toc à l’ensemble, j’y ai intégré des publicités Google Adsense qui me rapportent quelques euros par mois en égayant mes mises en pages avec des réclames contextuelles, pour des effets parfois très drôles.

Il y a donc dans ce site un propos (modestement) politique (relatif notamment aux rapports troubles entre recherche, business et industrie) et une réflexion personnelle sur une certaine forme de littérature journalistique. Très rapidement, la blague m’a un peu dépassé et j’ai eu du mal à écrire des articles en partant des propositions que l’on me faisait. J’ai aussi eu les pires difficultés à accueillir de nouvelles plumes en renfort. Il y avait pourtant matière car plusieurs personnes, notamment des scientifiques tout ce qu’il y a de sérieux, se sont spontanément proposés pour écrire des article. La motivation de la plupart, je pense, était le goût pour les démonstrations pataphysiques. J’en profite pour remercier ici Julien, François-Xavier et Mathieu qui ont chacun apporté leur pierre au site mais qui ont certainement été un peu déçus ou étonnés par mes « rewritings » sans doute assez brutaux. Je remercie aussi bien sûr Nathalie, qui a accompagné la vie du site et a été la relectrice attentive de chaque article.

Aujourd’hui, j’ai plus de soixante-dix commandes d’articles en cours (je demande à tous ceux qui attendent que je traite leurs demandes de m’excuser de traîner ainsi !), quelques articles bien entamés mais que je ne parviens pas à terminer de manière satisfaisante. Mon niveau d’exigence a tellement augmenté que je ne me sens moi-même plus capable d’y répondre.
Je n’abandonne pas Scientists of America mais il est en demi-sommeil et chaque fois que je pense à relancer la machine, je rêve à d’autres projets : pourquoi pas un site généraliste de fausses nouvelles, comme feu lexamineur, site disparu en 2003 et auquel j’avais d’ailleurs collaboré (hmm… je vais finir par penser que je suis un farceur) ? Pourquoi ne pas changer de support, aussi ? La réalisation de « documenteurs » me plairait bien, quoique je ne voie pas bien comment dépasser le niveau de l’excellente série Look around you, produite par la BBC au début des années 2000 et que j’ai découvert récemment.
Le site continue à attirer un certain public de manière régulière, il vient juste d’atteindre le million de visiteurs uniques, ce qui n’a rien d’exceptionnel après trois ans pour un site qui a connu un certain « buzz » dans les médias, mais régulièrement on m’en reparle. Il m’est même arrivé une fois qu’un inconnu m’accoste pendant une conférence et me félicite comme si j’étais une forme de célébrité.

Parmi mes succès, je peux citer : L’état de santé de Mona Lisa, Les gens qui ont les yeux bleux aiment les films allemandsLa différence d’âge idéale dans un couple est de onze ans (article énormément lu par le biais de Google translation, notamment depuis des pays arabophones), Plus de neuf chinois sur dix parlent un excellent françaisLa fin du monde a sans doute eu lieuL’industrie réduit intentionnellement l’espérance de vie des consommateurs afin de se conformer à la BibleQui est le plus fort, les filles ou les garçons ?Ondes et tumeurs, la piste psychiatrique, La disparition de l’homme de Néanderthal serait due à l’obésité,…

Mes deux favoris ne sont pas des commandes et sont relativement atypiques, puisque l’un est une interview (L’étrange destin de Franz Werhboten) et l’autre, que je tiens pour mon chef d’œuvre finalement, prend la forme d’un courrier des lecteurs : Que faire d’un oiseau blessé ?

  1. Le téléphone cellulaire est bon pour les adolescents. []
  2. Les jeux vidéo améliorent le niveau scolaire. Cet article a été repris par les éditions Belin pour un manuel de Français de classe de terminale, dans le but de faire réfléchir les lycéens sur la fiabilité des sources d’information, notamment sur Internet. []
  3.  Les dessous de Scientists of America. Antoine, que j’ai rencontré depuis, m’avait commandé à l’époque un article en forme de paradoxe : Tous les articles publiés par Scientists of America sont faux.  []
  4. Un monsieur très gentil. []
  1. 14 Responses to “Mes savants américains”

  2. By Bishop on Août 26, 2010

    La véritable question est: où trouves tu le temps? Même avec une tonne de projets en retard.

  3. By Jean-no on Août 26, 2010

    @Bishop : Alors j’ai peur de prendre le temps sur des tas de choses que je devrais faire à la place. Par ailleurs j’ai appris la frappe rapide pendant mon service national…
    @Thierry : oui, Brice Hortefeux semble avoir saisi le concept
    @Beth : Voici les dix derniers : Nous ne descenderions pas du singe mais bien du cochon ! ; Aujourd’hui, il est plus facile d’être une femme qu’un homme ; Comment faire de la lutte pour l’augmentation de l’espérance de vie une priorité scientifique? ; La climatisation n’agit que si l’on a chaud ! ; Nous ne pouvons pas vivre dans la peur de l’autre ; La pratique du bridge rend impuissant ; Fabriquer un ordinateur quantique avec des ioniseurs d’air ; Libérés des mathématiques, savoir enfin ce qu’est réellement, concrètement l’univers ; Le téléthon reçoit trop d’argent ; Les partis politiques voués à disparaître.

  4. By Thierry on Août 26, 2010

    On ne sait plus très bien où on en est. Je sais bien que c’est le concept, mais l’article de Marianne et la citation d’Hortefeux « Le délinquant se lève généralement tard », c’est un faux; c’est une vraie citation, mais Hortefeux fait référence à un article qu’il avait commandé à Scientists of America; Scientists of America a un concurrent qui inspire le gouvernement?
    Bravo pour l’illustration visuelle. Les portraits en particulier sont superbes.

  5. By beth on Août 26, 2010

    J’aime l’idée de voir la liste des commandes en souffrance : c’est pour quand ?

  6. By olivier Le Deuff on Août 26, 2010

    Moi j’adore le site parce qu’il est drôle et bien fait et aussi parce qu’il est un outil précieux dans l’évaluation de l’information.
    La plupart de mes élèves s’y laissaient prendre à chaque fois.

  7. By Clément on Août 26, 2010

    Bonjour,

    Je pense être l’inconnu qui vous a accosté pendant une conférence (les entretiens du nouveau monde industriel).

    Cordialement

    Clément

  8. By Jean-no on Août 26, 2010

    @Clément : ah d’accord :-)

  9. By beth on Août 27, 2010

    Merci. Mon préféré ce serait ce sujet, Libérés des mathématiques, savoir enfin ce qu’est réellement, concrètement l’univers …
    je n’ai plus qu’à créer le site des loufoques mystiques ex-soviétiques avant que quelqu’un d’autre s’y colle.

  10. By Stan Gros on Sep 2, 2010

    Ha oui, « que faire d’un oiseau blessé » je le relis de temps en temps quand je n’ai pas le moral. Une fois un oiseau s’est assommé contre une fenêtre près de moi, j’ai dessiné exprès son semi-cadavre en pensant à cet article, et je me rends compte que j’ai oublié de le mettre en lien quand j’ai publié le dessin sur mon blog, quelle nouille…

  11. By Hyacinthe on Juil 25, 2011

    Salut !
    Juste pour signaler que certains liens dans l’article (comme celui de Mona Lisa) amènent à l’administration du site :•)

  12. By Jean-no on Juil 25, 2011

    @Hyacinthe : merci. Ridicule ! :-)

  13. By CILIRIE on Fév 27, 2013

    Pouvez-vous s’il vous plaît m’expliquer la procédure à suivre pour vous commander un article ?
    A l’avance, merci.

  14. By Jean-no on Fév 27, 2013

    @Cilirie : envoyez-moi donc un e-mail. Le système de commande a été désactivé lorsque j’ai changé de serveur il y a quelques années.

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