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La revue Planète et la cybernétique (2)

août 13th, 2010 Posted in Au cinéma, La revue Planète, Lecture

Je continue mon exploration systématique de la revue Planète, en quête d’articles se rapportant à la cybernétique et à l’informatique.

Planète n°24 septembre-octobre 1965, pp175-176.
Pas d’accord M. Godard !, par Frédéric Rossif.

Outre ses articles de fond, la revue Planète contenait un cahier généralement jaune intitulé « le journal de Planète » qui entendait faire le point sur l’actualité culturelle et scientifique.
Dans ce numéro, le cinéaste Frédéric Rossif (célèbre depuis pour des documentaires tels que l’Apocalypse des animaux, de Nuremberg à Nuremberg) critique assez violemment le film Alphaville, de Jean-Luc Godard. La numérisation qui illustre le présent billet est malheureusement à la limite du lisible, mais elle n’est là qu’à titre d’illustration.

Frédéric Rossif concède à Godard que son film est formellement très abouti, notamment du fait de son choix d’utiliser une pellicule ultra-sensible pour filmer la nuit.
Sur le « fond », la critique porte principalement sur « l’anathème contre la machine », qui est selon lui « le reflet d’une mystique agonisante » qui fait de Godard un auteur de « boulevard moderne ».
Je rappelle à ce stade que l’action d’Alphaville se déroule dans une ville dirigée par un ordinateur despotique, Alpha 60 — dont le nom est un clin d’œil à la célèbre série d’ordinateurs Gamma 60, produits par la société Bull.

Il n’est pas évident que la cible de Godard ait effectivement été l’ordinateur (qui est à mon avis utilisé comme métaphore de l’inhumanité de la société), mais  cela donne à Rossif l’occasion de s’engager dans une défense passionnée de « la machine »1, qui est selon lui « la seule forme construite, et construite organiquement ». Il ajoute : « Le premier langage, la première technique, la première science ont toujours été, dans l’histoire des hommes, des conquêtes de l’intelligence qui s’élève au dessus de l’état de nature et dompte les forces anarchiques pour établir le règne d’une volonté organisée, le moyen de plus de compréhension et de plus d’amour ».
Pour Rossif, Godard et les admirateurs de son film, sous prétexte de défendre la liberté individuelle contre les « robots » et le « cauchemar non climatisé », ne font que préserver leurs privilèges de classe, avec la plus mauvaise foi du monde : « on attaque l’objet scientifique pour conserver le monopole du confort intellectuel ».
Ce que Rossif nomme « la machine » va bien au delà de l’ordinateur, qui n’est d’ailleurs pas mentionné, et concerne les appareils d’enregistrement, la télévision et les communications, qui permettront de tout savoir, de témoigner de tous les faits, à tout moment, et constitueront un outil d’émancipation : « Ce sera la vraie liberté d’information. La vraie liberté individuelle ». Il finit sur une phrase que je trouve un peu obscure : « la machine sauve l’homme en l’obligeant à vivre par des moyens dangereux. Elle représente le dernier état de l’esprit ».

  1. Difficile de ne pas penser à la nouvelle d’E.M.Forster, The machine stops, écrite en 1909, qui a inspiré le film Matrix. []
  1. One Response to “La revue Planète et la cybernétique (2)”

  2. By AlexMoatt on Déc 21, 2014

    Intéressante cette phrase de Rossif : « on attaque l’objet scientifique pour conserver le monopole du confort intellectuel ». Même si exagérée, pourrait-on la transposer à certaines postures « intellectualo-mondaines » contre Google, contre Wikipédia ? (mon intervention ISCC 2013)

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