Profitez-en, après celui là c'est fini

Le cinéma à la lumière de la torche

juin 30th, 2010 Posted in Images, Sciences, Vintage

La vulgarisation en archéologie préhistorique me fait toujours énormément rire : moins on en sait, plus on brode avec assurance, et même des scientifiques très sérieux (par exemple le très estimable Yves Coppens, dans le « documentaire » L’Odyssée de l’espèce) se laissent prendre à imaginer la musique, les goûts, les amours ou l’économie des hommes-singes, des néandertaliens ou des premiers homo sapiens. Depuis qu’on en soupçonne l’existence, la préhistoire est un réservoir à fantasmes et ces récits paléoanthropologiques parlent souvent beaucoup plus des auteurs ou des époques qui les ont produits et acceptés que de la préhistoire elle-même. La chose est courante en histoire (le moyen-âge en est un exemple typique), mais la préhistoire a ceci de singulier qu’elle est l’époque de notre origine, et quelque part, donc, qu’elle peut nous éclairer sur notre nature profonde. Les premiers hommes se mariaient-ils en tirant leurs épouses par leurs cheveux ou au contraire devaient-ils faire preuve de talents artistiques et de gestes tendres pour les séduire ? Vivaient-ils en harmonie avec la nature ou bien ont-ils toujours tenté de la dominer ? Étaient-ils aussi sensibles que nous aux douleurs physiques ou morales ? Pratiquaient-ils le cannibalisme rituel ou le sacrifice humain ou bien au contraire respectaient-ils leurs semblables plus qu’ils ne l’ont jamais fait ensuite ? L’homme préhistorique était-il un phallocrate ou sa société était-elle au contraire une Arcadie matriarcale ?1 C’est un peu une science-fiction à l’envers, donc, une projection de notre époque, mais qui est brouillée par la question de l’autorité scientifique : si un archéologue affirme que nos ancêtres étaient accroupis pour tailler leurs silex, c’est que ça doit être vrai.
« La préhistoire à travers les âges » — pour paraphraser Philippe Muray et son XIXe siècle à travers les âges (que je n’ai pas lu, à vrai dire, mais dont je trouve le titre brillant) —, ferait à mon avis un excellent sujet de recherche, en partant de Hobbes, Locke ou Rousseau (trois auteurs pour qui l’état primitif de l’homme est un outil philosophique assumé plus qu’une tentative de représentation historique cependant) jusqu’à Jean-Jacques Annaud (la découverte de la position du missionnaire dans La guerre du feu…) et Roland Emmerich (pour son comique 10.000BC) en passant par la vulgarisation scientifique ou les tentatives diverses pour faire coïncider les textes religieux et l’archéologie moderne.

Et qu’apprenons-nous aujourd’hui ? Que, selon le Figaro, je cite, « L’homme préhistorique allait au cinéma ».
Il n’est pas question dans l’article de cinéma en tant que technique cinématographique, évidemment, mais on nous explique que, selon un chercheur, « Les gravures rupestres (…) ne sont à notre avis pas de simples images, mais une élément d’une performance audiovisuelle (…) Il ne s’agit pas encore d’images animées, mais les images se succèdent comme une animation ».
L’idée est très tentante, très crédible, même, on imagine parfaitement le spectacle. Il y a quarante ans, on qualifiait les peintures rupestres de premières bandes dessinées — et cela a même servi à institutionnaliser la bande dessinée —, aujourd’hui on nous décrit un spectacle multimédia, du cinéma.
En fait l’idée est tellement tentante qu’elle existe déjà sous forme de dessin animé depuis longtemps puisque dans de nombreux films (d’animation notamment) on a mis en image une même méthode de lecture pour les fresques pharaoniennes, amérindiennes, précolombiennes, moyen-âgeuses,… : les images muettes sont éclairées séquentiellement à la torche par un conteur très inspiré…
Bien entendu, on ignore aujourd’hui comme hier la destination précise des images retrouvées dans les grottes de Chauvet, Lascaux ou Altamira, tout comme on ignore si elles étaient destinées à un public et, le cas échéant, la manière dont elles étaient montrées. Tout ce que l’on sait, c’est que seules les peintures protégées de l’air et de la lumière ont pu continuer d’exister jusqu’à ce que nous les découvrions. Il est possible que chaque arbre et chaque caillou situés en extérieur aient été peints eux aussi à l’époque, mais aucune trace ne pourrait en subsister, nous n’en sauront donc jamais rien.
En fait, le Figaro semble avoir compris un peu de travers une expérience de réalisation cinématographique menée par les universités de Cambridge, de St Pölten et de Weimar, expérience qui vise à prouver que l’on peut réaliser un film narratif à partir d’images issues d’un site préhistorique. Il s’agit apparemment donc de produire une nouvelle forme de documentaire, à destination du public contemporain, et non de l’explication anachronique de la manière dont il convenait de regarder les images il y a vingt-cinq mille ans.

(images extraites de Wikipédia ; remerciements à Olivier Beuvelet et Patrick Peccatte grâce à qui j’ai eu connaissance de l’article du Figaro et du projet de recherche mentionné ensuite)

  1. Je me suis plusieurs fois amusé avec le sujet de la vulgarisation préhistorique sur Scientists of America : 1, 2 []
  1. 11 Responses to “Le cinéma à la lumière de la torche”

  2. By Hervé BERNARD on Juin 30, 2010

    En prolongement de ce questionnement, je me permets de poster ce lien.

    L’image fixe existe-t-elle réellement ? D’un point de vue physiologique, nous savons qu’elle n’existe pas puisqu’une image réellement fixe est invisible. L’image fixe est une construction de la technologie humaine même et cette construction technologique peut se réduire à sa plus simple expression : une bouche et une main, une bouche pour souffler les pigments et une main pour masquer la paroi. (suite)

    http://www.regard-sur-limage.com/spip.php?article122

  3. By Jean-no on Juin 30, 2010

    @Hervé Bernard : merci

  4. By Josiane on Juin 30, 2010

    L’allusion au film la Guerre du feu me rappelle un cours d’anthropologie que j’avais suivi à l’université où le professeur, spécialiste des Inuits et bilingue, nous avait dit avoir compris tous les dialogues du film, puisqu’on y parle en inuktitut. Annaud aurait décrété que la langue la plus « primitive » (celle de nos ancêtres, donc) était celle des Inuits (ce qui est à la fois péjoratif et stupide, puisque toutes les langues vivantes évoluent). Je suis intimement persuadée que beaucoup de longs métrages gagneraient à engager des anthropologues comme consultants…
    Ceci dit, il peut être tentant dans un cadre de vulgarisation scientifique et une diffusion pour le grand public, de parler en termes de métaphores ou d’analogie à partir de ce que l’auditeur sait et connaît de sa vie quotidienne. Le discours peut alors être moins nuancé que dans un cadre plus scientifique. De même, l’auditeur peut mal comprendre les propos (et nous ne parlerons même pas ici du montage, que ce soit dans un média écrit ou multimédia, où on « charcute » les interventions un peu trop longues).
    Je ne veux pas ici cautionner le documentaire avec Coppens, mais le texte de Jean-no donne un peu l’impression que les paléoanthropologues eux-mêmes sont les premiers rêveurs (douce façon de dire qu’ils racontent un peu n’importe quoi) de ce qu’était la vie des humains préhistoriques. C’est vrai, mais alors on oublie de signaler l’emploi du conditionnel et d’adverbes visant à nuancer la reconstitution (une phrase disant « Ils étaient probablement en position accroupis pour tailler le silex » n’étant pas aussi catégorique que celle de l’article, pour reprendre un exemple concret). À ma connaissance, l’élimination du conditionnel et des adverbes survient quelque part entre l’article scientifique et la diffusion pour le grand public, sans que grand-monde n’y trouve quelque chose à dire.

  5. By Jean-no on Juil 1, 2010

    @Josiane : l’élimination des « peut-être » est une conséquence du passage à la moulinette médiatique à mon avis, car les journalistes craignent les explications compliquées (le public va se perdre) et eux-mêmes ont une tendance à survoler les sujets. Du coup un scientifique très sérieux peut finir par être amené à dire des choses péremptoires et absurdes sur sa propre discipline.
    Les scientifiques comme consultants des films de fiction, ça se fait un peu et ça a des effets parfois très étranges parce que deux métiers très différents se rencontrent, mais aussi que les enjeux ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Par exemple pour Le Prince d’Égypte, Dreamworks a embauché des scientifiques pour s’assurer de la véracité historique et anthropologique du film… Sauf que c’était complètement biaisé, on n’a pas demandé à ces gens si le récit biblique était historiquement ou archéologiquement valide (ce qu’il n’est pas : on sait depuis Hérodote et ça a été confirmé ensuite qu’il n’y avait pas d’esclavage en Égypte, et l’archéologie moderne tire pour l’instant la conclusion que même l’exode est un récit inventé), non, ce qui intéressait Dreamworks c’était de savoir si les Égyptiens avaient tel ou tel type physique – ce qui répondait notamment à l’idée, très répandue aux US, que les pharaons étaient noirs. Quel que soit le sérieux des scientifiques, le résultat est douteux car les motivations le sont aussi.
    Je suis curieux de savoir en détail comment a été préparé Avatar (il y a eu de grands débats dans Le Monde pour savoir si la nature inventée pour le film était évolutionniste ou non…), je sais qu’une ethnomusicologue a travaillé dessus mais le résultat n’est pas génial, enfin les chants tribaux ne fonctionnent pas très bien.

  6. By jyrille on Juin 30, 2010

    Rien à voir mais je me souviens d’une expérience, dans les années 80, que j’avais vu un dimanche, dominical et télévisuel, comme d’habitude, chez Jacques Martin : des types avaient photographiés les visiteurs et visiteuses d’un musée, n’en avaient gardé qu’un portrait du visage. La plupart des sujets étaient des Blancs. Mais d’autres ethnies apparaissaient parfois. Puis ils faisaient défiler ces visages à très grande vitesse, superposés.

    Un visage, flou, une sorte de dénominateur commun, Blanc, sortait de cette manipulation. Qu’en concluaient-ils ? Qu’il s’agissait donc peut-être… de notre ancêtre à tous !

    Du haut de mes dix ans, j’ai été très fier de moi lorsque je me suis demandé si cette conclusion avait un fondement…

  7. By Jean-no on Juil 1, 2010

    @jyrille : l’inversion des effets et des causes est quelque chose de très fréquent. Par exemple croire que les plus anciens livres sacrés sont forcément ceux qui contiennent la vérité. Ou croire qu’en laissant des enfants seuls sans contact verbal, ils se mettront à parler la langue primitive des humains – comme s’il y avait une langue primitive des humains. Je trouve ton histoire de portraits mêlés très drôle et assez typique.
    À propos « d’ethnies », les reconstitutions préhistoriques ont toujours un avis tranché sur la couleur de peau ou le type et la couleur des cheveux de tel ou tel de nos ancètres… Ce n’est pas innocent à mon avis.

  8. By david t on Juin 30, 2010

    la meilleure explication des peintures rupestes reste celle de queneau dans les fleurs bleues

  9. By Jean-no on Juil 1, 2010

    @David t : Les Fleurs bleues manque toujours à ma culture, on m’en a pourtant fait la pub.

  10. By david t on Juil 1, 2010

    le duc d’auge (qui est l’un des deux personnages principaux ou, devrons-nous dire, l’une des deux facettes du personnage principal) peint lui-même les parois afin de convaincre un religieux (je ne me rappelle plus son nom) de la réalité de la préhistoire. un truc tordu du genre.

    c’est un excellent roman, très drôle et agréablement compliqué.

  11. By axel on Août 1, 2010

    Bonjour
    je suis à la recherche de listes de films (fictions (ou documentaires) sur la préhistoire. Si vous avez des références j’en serais heureux.

    merci
    (sujet sur idéologie/image et prehistoire très intéressant)

  12. By Jean-no on Août 1, 2010

    @axel : je ne dispose pas d’une telle liste sous le coude mais je commencerais par explorer les mots-clés d’imdb : prehistoric, prehistoric times, prehistory

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