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Électro funk

mai 9th, 2010 Posted in Non classé

Pendant que la musique Synth-pop commençait à éclore en Grande-Bretagne, un autre genre de musique synthétique « futuriste » des années 1980 naissait de l’autre côté de l’Atlantique, l’électro-funk, ou électro-hip hop, ou encore électro-boogie. On l’a même longtemps appelé « électro » tout court, mais cette dénomination a peu à peu servi à désigner de nombreux autres courants musicaux.  Il faut dire que la célébrité restreinte de l’électro ne l’aura pas empêché d’avoir une influence décisive sur de nombreux courants musicaux ultérieurs.
La musique électro se caractérise par une utilisation systématique de synthétiseurs et de boites à rythmes, par l’emploi de disques préexistants comme instruments de musique (scratch, sample, réinterprétation), par l’utilisation d’effets « robotiques » (sur la voix, notamment) et par une rythmique plutôt rapide.

Le plus important « tube » grand public du genre est sans aucun doute le Rock It de Herbie Hancock, dont le clip passait en boucle sur MTV comme sur les chaînes françaises. Rock It et les autres titres de l’album dont il est extrait, Future Shock, peuvent sembler assez atypiques au sein de la production électro-Hip hop puisque Herbie Hancock n’est pas né dans un ghetto new-yorkais, mais qu’il est issu du monde du Jazz et qu’il est doté, comme beaucoup de jazzmen, d’une solide formation classique. L’album a été réalisé avec l’aide du légendaire « scratcheur » Grand Mixer DST (le premier dee-jay à avoir utilisé le tourne-disques comme instrument scénique) et du producteur Bill Laswell (touche-à-tout de talent lié à des artistes aussi divers que Sly & Robbie, Iggy Pop, Brian Eno, Fela Kuti ou les groupes Funkadelic, Motorhead et Ramones).

Quelques images extraites de clips : Bambaataa, Jonzun Crew, Herbie Hancock

Cette situation me semble assez exemplaire de la qualité « impure » des artistes de l’électro-funk comme de leurs influences. Le registre n’a en effet jamais été la propriété exclusive d’une communauté précise, ce n’est pas une musique « blanche » ni une musique « noire », ce n’est pas une musique de la rue ni une musique aristocratique, mais c’est tout ça à la fois. Si l’électro a pu exister, c’est sans doute avant tout grâce au contexte new-yorkais du début des années 1980, avec des lieux d’art divers (la Factory de Warhol ou la Fun Gallery de Patti Astor) et des boites de nuit (la Fun House et le Roxy par exemple) où ont pu se rencontrer les artistes des boroughs new-yorkais les plus pauvres avec ceux de Manhattan, et même, du monde entier. Il en est né des confrontations réjouissantes : le graffiti-artist Fab 5 Freddy et le groupe Blondie ; Les londoniens The Clash avec un autre graffiteur, Futura 2000 ; Le peintre Keith Haring et le producteur Malcolm McLarren ; Le peintre néo-expressionniste Jean-Michel Basquiat, le graffiteur gothique futuriste Rammellzee et le rappeur K-Rob ; La graffiti-artist Lady Pink et l’artiste conceptuelle Jenny Holzer ; les britanniques de New Order avec le producteur électro Arthur Baker ; L’ancien Sex-Pistol Johnny Lydon, le musicien Bambaataa, la chanteuse B-Side et les producteurs Bill Laswell et Bernard Zekri (journaliste d’Actuel qui a introduit le Hip Hop en France) pour monter le projet Time Zone, etc.

Quelques extraits du film Beat Street (1984). Les trois premiers photogrammes montrent le Roxy, une boite de nuit de Manhattan. Les trois images suivantes montrent Africa Bambaataa et son groupe Soul Sonic Force, toujours au Roxy. C'est au Roxy que le héros du film, Kenny (en bas à gauche), jeune deejay habitué à organiser des fêtes dans les taudis du South Bronx rencontre Tracy, une compositrice du City College qui aimerait amener un peu de Hip Hop à son prochain spectacle. Elle place Kenny devant un "Synclavier", instrument de musique hors de prix. Le décor du studio musical universitaire est bien trouvé : boiseries imposantes et bien cirées, vitraux... rien à voir avec les squatts en ruine d'où vient Kenny. Cette rencontre entre deux réalités de New York que tout oppose me semble tout à fait typique de cette époque du Hip hop.

La figure dominante de l’électro funk est Afrika Bambaataa, originaire du Bronx, disc-jockey aux goûts éclectiques qui a mélangé le rap (qui existait depuis le début des années 1970 mais dont les premiers disques commençaient tout juste à être enregistrés), la musique funk (Parliament ou encore James Brown) avec des sonorités synthétiques et des influences incongrues telles que les groupe allemands Kraftwerk et Wunderwerke, le groupe japonais Yellow Magic Orchestra ou encore le pianiste « cosmique » Sun Ra.

Le titre fondateur de l’électro est le « maxi 45 tours » Planet Rock, d’Afrika Bambaataa et de son groupe Soul Sonic Force. Sorti sur par Tommy Boy Records en 1982, Planet Rock a été réalisé au studio « Intergalactic music » par Arthur Baker, qui sera notamment le producteur, quelques années plus tard, du fameux Blue Monday de New Order. Planet Rock s’inspire de deux titres de Kraftwerk —Trans Europ Express (1977) et Numbers (1981) —, et de titres de Captain Sky (un musicien funky qui se déguisait en super-héros) et de Babe Ruth (un groupe de rock progressif britannique), auquel il ajoute un rap et qu’il transforme en un irrésistible morceau de dance music.
Le disque a été enregistré en une nuit, avec un matériel plutôt sommaire, notamment une boite à rythmes Roland TR-808, instrument à présent légendaire mais que l’on jugeait dépassé à sa sortie puisqu’il produisait des sons électroniques plutôt que de diffuser des extraits enregistrés de véritables instruments, comme certains de ses concurrents, et qu’il est sorti peu avant la norme midi.

Diverses pochettes de disques d'Afrika Bambaataa et de son groupe le Soul Sonic Force

Bambaataa est le fondateur de la Zulu Nation, une association culturelle internationale en forme de nation symbolique, au sein de laquelle il a toujours promu la culture hip hop dans une optique philosophique quasi-religieuse qui cherche œcuméniquement à extraire des vérités morales et spirituelles de livres sacrés tels que le livre des morts égyptiens, la Torah, les évangiles (y compris apocryphes), le Coran, le Baghavad-Gita, et des ouvrages ufologiques ou ésotériques divers tels que le livre d’Uranita, auxquels s’ajoutent divers écrits plus ou moins fantaisistes sur l’histoire de l’Égypte ou des afro-américains. De manière étonnante, la Zulu Nation n’a jamais viré à la secte et a réussi à transformer le gang des Black Spades  — qui a inspiré le film Warriors et dont Bambaataa a été un « chef de guerre » — en un groupe pacifiste focalisé sur des activités créatives telles que la musique, la danse et le graffiti. La « nation zulu » est un peu oubliée aujourd’hui mais elle a sans doute pesé sur les débuts de la culture Hip-hop de la même manière que le mouvement Rastafari sur l’histoire du Reggae. C’est peut-être à ce fatras philosophique syncrétique que l’électro Hip Hop doit d’avoir été un genre musical ouvert à des influences du monde entier.

Diverses pochettes d'albums ou de compliations du groupe Newcleus

J’ai envoyé un e-mail à Afrika Bambaataa pour le questionner sur son rapport personnel à la science-fiction, mais je n’ai pas reçu de réponse à ce jour. Le site de la « nation zulu » ne contient pas de références directes à la littérature ou au cinéma de science-fiction, en revanche il y est beaucoup question d’extra-terrestres, Afrika Bambaataa y raconte même avoir été témoins plusieurs fois d’apparitions d’objets volants non-identifiés et émet à leur sujet des hypothèses issues de la culture des fictions spéculatives classiques : interférences avec des dimensions alternatives, voyageurs provenant d’autres galaxies ou au contraire venus du futur. Il se réfère aussi aux thèmes que l’on nomme à présent « afro-futuristes« , notamment au mélange entre âge spatial et Égypte antique, auquel ont recouru avant lui des artistes tels que George Clinton, Sun Ra, Earth Wind & Fire, etc.
Les pochettes des disques d’Afrika Bambaataa montrent souvent des planètes, des vaisseaux spatiaux, des fusées. Il n’est pas le seul à recourir à ce genre de thèmes. On peut citer aussi The Jonzun Crew, dont les titres parlent d’eux-mêmes : Lost in space, Down to Earth, Cosmic Love,  Space Cowboy ; L’excellent groupe Newcleus, tout aussi « spatial », avec des pochettes qui mettent le groupe en scène dans des ambiances futuristes avec des titres tels que Computer Age, Space is the place, Cyborg dance, Teknology, Destination Earth, Return to Earth ; Warp 9 avec Light years away ; De nombreux autres groupes ont des noms qui se réfèrent de manière plus ou moins directe à la science-fiction : Planet Patrol, Information society, Death Comet Crew, Quadrant Six, Jamie Jupitor, Cybotron

Jamie Jupitor / Herbie Hancock / Jonzun Crew / Planet Patrol / Dead Comet Crew / Cybotron

Je suppose que ces noms et ces illustrations démontrent qu’il y avait dans la culture électro un puissant rapport à l’imaginaire et à la fantaisie. Les musiciens s’habillaient n’importe comment (en gladiateurs punks, en indiens ou en aristocrates du XVIIIe siècle vêtus de lunettes pour cyclopes) et rêvaient de choses qui n’étaient pas seulement hors de leur portée mais qui étaient hors de la portée de tout le monde : robots, voyage spatial ou voyage dans le temps.

On se rappellera une fois de plus du neurobiologiste Henri Laborit qui avait prouvé expérimentalement que face à une situation endocrinienne de « stress » (comme être contraint à vivre dans un quartier sordide et dangereux sans moyen d’agir pour améliorer réellement sa situation, par exemple), l’individu peut apporter trois réponses différentes : tomber malade ; adopter une attitude violente ; prendre la fuite (une fuite physique ou imaginaire).
Le Hip hop électro des années 1980 avait choisi la science-fiction et l’ouverture à des cultures extérieures. On peut comparer cette réponse aux actuels rappeurs qui exposent une réalité sociale sordide (thématique qui a toujours existé dans le rap, par exemple avec Grandmaster Flash), glorifient souvent la violence et le gangstérisme et qui ne rêvent souvent que de choses qui s’achètent et qui valent cher : de grosses voitures,  des vêtements de marque et des piscines pleines de belles filles de mauvais genre. Il y a bien sûr de nombreuses exceptions, comme l’excellent Busdriver, qui chante qu’il faut investir dans l’immobilier des lieux imaginaires : « Kids…if you want to piss off your parents show interest in the arts… Kids…if you REALLY want to piss off your parents buy real estate in an Imaginary Place… » (Les enfants, si vous voulez emmerder vos parents, intéressez-vous aux arts. Et si vous voulez vraiment emmerder vos parents, investissez dans l’immobilier dans des lieux imaginaires).

Les rêves un peu limités de la culture hip hop actuelle : argent, filles, voitures, bijoux.

En se gargarisant de communautarisme, de thématiques violentes et de rêves stéréotypés, le hip-hop actuel me semble apporter les plus mauvaises réponses possibles à la réalité difficile des bas quartiers de Los Angeles ou des cités de la banlieue parisienne.

Cité par David « Davduf » Dufresne dans son livre Yo! Révolution rap, Afrika Bambaataa résume l’histoire du Hip Hop ainsi :
« ça a démarré avec les gangs et la violence. Les rappers racontaient combien ils étaient bons et comment ils se faisaient aimer des filles. The Message de Grandmaster Flash a ramené le Rap à la réalité. Planet Rock a lancé l’Electro Funk. La phase suivante est arrivée avec Run DMC et leur beat Hardcore, les scratches et les fringues régulières. Ils ont aussi mis le truc Heavy Metal dans le Rap, bien que je m’en sois déjà approché avec Time Zone. Ils ne me croyaient pas à l’époque où je disais que le Heavy Metal allait altérer la culture Rap et c’est pourtant ce qui s’est passé. Puis les rappers se sont remis à parler d’eux-mêmes. It’s Like That et Suckers MC’s de Run DMC sont importants parce qu’ils l’ont mis sur vinyl. The Show de Doug E. Fresh fut primordial, c’est le début du sampling. Et on est revenu au message avec Public Enemy. Le son californien a remis au goût du jour l’egocentrisme et les histoires de gangs avec NWA et Ice-T […] ».

Aujourd'hui, outre les courants musicaux qui se sont inspirés de manière directe ou indirecte de l'électro-Hip Hop ou qui ont puisé aux mêmes sources, comme la House et la Techno, il existe toujours une petite "scène" électro internationale composée de survivants historiques (Bambaataa, Newcleus) ou d'artistes plus récents tels que Mandroid, Dagobert, Sbassship, Vim Cortez, Cosmic Rockers, Weltwirshaft,... Le label allemand Dominance Records s'en est fait une spécialité, notamment avec sa série de compitations Global Surveyor. Les disques d'électro de Dominance Records sont illustrées par des spécialistes de la science-fiction (Swen Papenbrock) ou de l'illustration spatiale (Michael Böhme, Dave A. Hardy).

Retour de l’autre côté de l’Atlantique. Pour ma part, en 1982, depuis ma banlieue bucolique, je rêvais de New York. Le lecteur en quête de distraction s’amusera sans doute en lisant le récit de ma période Hip Hop ici : twilightzonecrew.com.

Comme playlist, je propose :  Planet Rock et Looking For the Perfect Beat (Afrika Bambaataa & The Soul Sonic Force) ;  Rockit (Herbie Hancock) ; Jam On itJam On Revenge et Computer Age de Newcleus ; Wild Style (Time Zone) ; Break Dance – Electric Boogie (West Street Mob) ; Pack Jam et Space Cowboy (Jonzun Crew) ; Light Years Away (Warp 9) ; Body Mechanic (Quadrant Six) ; Electric Kingdom et Siberian Nights (Twilight 22) ; Play At Your Own Risk (Planet Patrol) ; Bad Times (Captain Rapp) ;  Computer Power (Jamie Jupitor) ; Boogie Down Bronx (Man Parrish). On peut éviter le tube 19, par Paul Hardcastle, mais on s’amusera en se souvenant que ce titre a eu droit à une version française chantée par Yves Mourousi. Tout le rap de l’époque n’était pas « électro » bien entendu. Les meilleurs titres « old school » restent pour moi ceux de Grandmaster Flash, de Grandmaster Melle Mel, de Kurtis Blow, des Treacherous three, des graffiti-artists PhaseII, Fab 5 Freddy et Futura 2000 (avec The Clash) et même, de Malcolm McLaren et du World’s Famous supreme team, pour l’album Duck Rock.

  1. 11 Responses to “Électro funk”

  2. By Bishop on Mai 9, 2010

    Grosse période musicale. Belle chronique, ce qui me plait beaucoup dans ce mouvement c’est la manière de trouver « cool » ce que d’autres un peu avant approchait de manière assez intellectuelle (le rock répétitif par exemple). Ce besoin de tout passer à la moulinette, Planet Rock est sacrément exemplaire.

  3. By Jean-no on Mai 9, 2010

    Oui, il y a une liberté très réjouissante là-dedans, pas étonnant qu’il y ait eu autant de rencontres avec le punk.
    Au fait, super de t’être rappelé Klaus Nomi, encore un sacré personnage.

  4. By Natacha on Mai 9, 2010

    C’est tout ?

  5. By jyrille on Mai 9, 2010

    Super, plein de disques que je ne connais pas ! Pour ma part, je ne suis pas un grand amateur de rap, mais le second Public Enemy est insurpassable. Cela dit je m’intéresse peu à leurs discours… Je comprends mieux pourquoi tu as vécu le retour du rock comme un deuil.

  6. By Jean-no on Mai 9, 2010

    @Natacha : Apparemment !
    @Jyrille : Je force un peu le trait, pour le rock, mais c’est vrai que ce retour m’a surpris, il s’est passé tellement de truc en musique, et paf, revoilà Bill Halley et ses héritiers.

  7. By jyrille on Mai 10, 2010

    Disons qu’il y a rock et rock n roll. La cold wave a changé pas mal de choses, le rap aussi : le « métal » a été le premier à muter. Ca a fonctionné dans les deux sens. Mais c’est vrai aussi que le second retour au rock, il y a quelques années, avec des groupes vraiment rétrogrades, m’a fait assez mal. Peu s’en sortent honorablement selon moi. Mais là c’est aussi une question de goût.

  8. By pull on Mai 12, 2010

    En même temps c’est un peu caricatural de considérer le rock comme simplement rétrograde. Un bon complément à cette histoire de la musique qui est en train de se dessiner sur ce blog serait de s’intéresser certains groupes punks New-Yorkais, notamment Suicide qui commence avant tout le monde en 1971 puis à tout ce que l’on peut classer sous « No-Wave ».

  9. By Jean-no on Mai 12, 2010

    @Pull : mais toi tu es un jeune. Tu fais justement partie de la génération qui nous ramène le rock à papa. On peut pas discuter :-)
    Bon moi j’ai fait partie de la génération qui a ramené la soul et le rythm’n’blues (le vrai, pas la arenbi), j’ai rien à dire.

  10. By Bonnie on Mai 12, 2010

    Rien à voir, mais les captures d’écran des clips me font penser un peu à l’univers du clip de Muse « Undisclosed desires »… Enfin le contraire. Je vous avais prévenu, ça n’a rien à voir :)

  11. By david t on Mai 12, 2010

    à quand un texte sur sun ra maintenant? :)

  12. By Jean-no on Mai 12, 2010

    @david : ben oui, ça paraîtrait logique. Mais alors je ne connais vraiment pas bien du tout – tandis que l’électro, j’ai vécu, j’ai même vu deux fois Afrika Bambaataa en concert !

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