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Mes séquences de cinéma #5 : Entrée des artistes

avril 9th, 2010 Posted in Scènes choisies

Entrée des artistes (Marc Allégret, 1938), est un film attachant malgré une scénario assez poussif et une vague intrigue policière dont on aurait pu se passer si ce n’est qu’elle permet au grand Dalio un numéro de juge d’instruction1. Pour le reste, Entrée des artistes est un de ces récits d’apprentissage artistique qui montrent les joies et les peines des métiers du spectacle, mais aussi le délicat équilibre que chacun doit trouver dans ces métiers entre amitié et ambition, entre collaboration et concurrence, entre passion et professionnalisme.
On y voit une génération de jeunes gens tenter leur chance au conservatoire. Parmi ces débutants, on trouver Bernard Blier qui était alors précisément élève de Louis Jouvet au conservatoire.

Ma « grande scène » dans le film est celle où Louis Jouvet, professeur, rend visite à un couple de blanchisseurs qui, en qualité d’oncle et de tante, ont la tutelle d’une de ses élèves à qui ils refusent de suivre les cours du conservatoire dont elle a passé le concours d’admission en cachette. Toute la force de la scène repose sur le jeu de Jouvet et sur les dialogues d’Henri Jeanson. La mission du professeur Lambertin (Jouvet, donc) est double : il vient défendre le rêve d’une jeune fille contre l’étroitesse d’esprit de ses tuteurs, mais il vient aussi répondre à son père, trente ans trop tard : « Nous avons tous les memes parents. Quand j’étais jeune, les miens ne voulaient pas admettre que j’étais un jeune premier amoureux et cependant j’étais jeune, j’étais premier et j’étais amoureux […] Je lui parlerai comme j’aurais du parler à mon père quand j’avais ton âge car j’ai eu dix-sept ans, je ne les ai plus parce que toi tu les as et des dix-sept ans il n’y en a pas pour tout le monde à la fois ».
En entrant dans la boutique, le professeur Lambertin examine les blanchisseuses d’un oeil professionnel et commente leurs physiques à voix haute : « ingénue… jeune première… ingénue… coquette… sans emploi ».

Au cours de l’entrevue, Lambertin profite de sa mine austère et de sa légion d’honneur pour se payer la tête de ses interlocuteurs, qu’il traite à mi-mot d’imbéciles et d’ignares. Mais cela ne lui suffit pas. Ayant convaincu les blanchisseurs de laisser leur nièce suivre sa vocation (« Les parents sont bien coupables qui ne respectent pas les cheveux blonds ou bruns de la jeunesse »), il gâche finalement tout en raillant leur profession et leur étroitesse d’esprit, eux qui craignent que la comédie ne soit pas un métier : « excusez moi de vous parler ainsi mais vous me rappelez mon imbécile de père ».
Lorsqu’il se fait chasser (
« vous ne remettrez plus jamais les pieds ici, plus jamais »), il n’y voit pas un échec : « je n’ai aucune raison de remettre les pieds chez vous maintenant que tout est arrangé ».
La morale, ici, est peut-être que la vie d’artiste, la vie de comédien, ne peut être qu’une lutte, ne peut être que le fruit d’un conflit avec le monde petit-bourgeois des « braves gens » pour qui la comédie n’est pas une profession. « Laver en famille le linge sale des autres vous appelez ça un métier ? ».
La jeune fille qu’il défend va se disputer avec ses tuteurs. L’incident la forcera à s’enfuir de chez elle et à ne plus avoir d’autre famille que celle du théâtre, et c’est sans doute ce que Lambertin considère comme une conclusion heureuse.

  1. Anecdote : sous l’occupation, les scènes avec Marcel Dalio ont été re-tournées : cet acteur pourtant très populaire avait été utilisé par la propagande nazie pour incarner le juif archétypique sur diverses affiches. []
  1. 4 Responses to “Mes séquences de cinéma #5 : Entrée des artistes”

  2. By Wood on Avr 9, 2010

    C’est toi qui a mis la vidéo sur Youtube ? Il me semble qu’elle est déformée…

  3. By Jean-no on Avr 10, 2010

    Ouais c’est moche mais mon logiciel est apparemment pas clair sur l’homothétie : quel que soit le réglage, ça ne donne pas grand chose. Ceci dit pour cette séquence, en vérité, j’aurais pu me contenter de mettre un mp3 : tout le sel vient du jeu d’acteurs et l’image, au fond…

  4. By PCH on Avr 10, 2010

    Hey « repasser des chemises d’homme à ton âge, quelle indécence…! » et « je ferai n’importe quoi mais je ne reprendrai pas les fers… » c’est pas mal non plus, dans la série double sens.

  5. By Jean-no on Avr 10, 2010

    Les chemises d’homme, ça va aussi avec « c’est une amoureuse ». Je me suis retenu de transcrire le dialogue entier à vrai dire :-)

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