Profitez-en, après celui là c'est fini

Nineteen eighty-four

juin 14th, 2018 Posted in Lecture | 15 Comments »

Il y a des livres qu’il faut relire de temps à autre, car ils sont capables de résonner avec chaque nouvelle période de l’histoire. Le 1984 de George Orwell (1949) est l’un d’eux. J’ai eu le plaisir d’être invité par Xavier de la Porte pour à en parler au micro de son émission l’Heure de Pointe, sur radio Nova. Une demi-heure d’émission1 ce n’est pas très long alors j’ai écrit le présent billet en complément. Je m’y suis astreint à commenter le livre et les thématiques qu’il m’évoque, sans pour autant en faire un résumé qui éventerait le contenu. Ceux qui n’ont jamais lu ce roman gagneraient à le faire, car il est plus fin et percutant que l’idée que l’on s’en fait si on ne le connaît que de réputation.

Une nouvelle traduction

Cette année, les éditions Gallimard publient une nouvelle traduction du livre, signée par Josée Kamoun (qui a entre autres traduit Philip Roth, John Irving, Jonathan Coe…), traduction qui fait un peu de bruit puisque ses partis-pris littéraires sont tout sauf anecdotiques. Alors que la traduction historique tentait de suivre assez littéralement le texte d’origine, celle-ci tente d’en restituer l’esprit, par un style plus percutant. Voici le début du roman dans sa version originale, dans sa traduction de 1950 et dans sa traduction de 2018 :

It was a bright cold day in April, and the clocks were striking thirteen. Winston Smith, his chin nuzzled into his breast in an effort to escape the vile wind, slipped quickly through the glass doors of Victory Mansions, though not quickly enough to prevent a swirl of gritty dust from entering along with him.

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.

C’est un jour d’avril froid et lumineux et les pendules sonnent 13:00. Winston Smith, qui rentre le cou dans les épaules pour échapper au vent aigre, se glisse à toute vitesse par les portes vitrées de la Résidence de la Victoire, pas assez vite tout de même pour empêcher une bourrasque de poussière gravillonneuse de s’engouffrer avec lui.

On remarque que Josée Kamoun fait le choix audacieux d’utiliser le présent comme temps narratif alors que l’ouvrage d’origine, rédigé au préterit, appelait plutôt une conjugaison au passé. Il s’agit je suppose de réduire un peu la distance qui sépare le lecteur du protagoniste principal du roman. Justifié ou pas, c’est un choix assez fort. Un autre choix assez fort est de préférer le tu au vous dans la célèbre formule « Big brother is watchning you », qui devient « Big brother te regarde » et non plus « Big brother vous regarde ». J’ai du mal à avoir un avis, l’ambiguïté du « you » force à faire un choix puisque ce pronom peut assez indifféremment se traduire par un pluriel, ou au singulier par un tutoiement de familiarité autant que par un voussoiement de politesse.

La traduction de 1950 est due à Amélie Audiberti (1899-1988), née Élisabeth-Cécile-Amélie Savane. Institutrice originaire de la Martinique, elle épousé l’écrivain Jacques Auberti en 1926. Une de leurs deux filles, Marie-Louise, est aussi écrivaine.
Spécialisée dans la science-fiction, notamment pour les éditions Fleuve Noir, Amélie (parfois Amélia) Audiberti a traduit de nombreux auteurs : Olaf Stapledon, Vargo Statten, Murray Leinster, Kenneth Bulmer, et même Isaac Asimov.
(image volée sur le site de l’association des amis de Jacques Audiberti)

Dernier parti-pris de traduction qui a fait causer, les mots de la Novlangue ont presque tous été retraduits, à commencer par… Novlangue, qui devient Néoparler — traduction plus fidèle de Newspeak. Je trouve ce cas précis problématique : quelle que soit la pertinence du mot Novlangue, celui-ci existe depuis près de soixante-dix ans et est passé dans le langage courant. Josée Kamoun justifie son choix par le fait que le Newspeak est une manière de parler et non une véritable langue, mais je citerai l’appendice explicatif au roman : « Newspeak was the official language of Oceania ».
Il me semble bien que l’on parle d’une langue ou d’un langage plutôt que d’un parler — même si ces trois mots peuvent être synonymes.

La Novlangue

On utilise souvent ce mot un peu à contresens. Si l’on se fie à l’appendice à 1984, le principe de la Novlangue réside moins dans l’invention de nouveaux mots plus ou moins barbares à l’oreille et politiquement connotés que dans l’appauvrissement du vocabulaire et de ses nuances. Lorsque des médias tels que Causeur ou Le Figaro se scandalisent de l’existence d’une « novlangue féministe » en présence de l’écriture dite « inclusive », de la féminisation inattendue de noms de métiers ou de l’introduction de mots tels que mansplaining (lorsqu’un homme explique à une femme ce qu’elle pense), ils se trompent : qu’on les juge barbares ou non (tout mot nouveau semble barbare), ces mots enrichissent le vocabulaire puisqu’ils permettent d’exprimer des choses que l’on ne savait pas dire avant de disposer de mots pour les désigner.
La Novlangue n’est pas non plus synonyme de la langue de bois, pas plus que des inversions sémantiques (le ministère de la Paix pour le ministère de la Guerre, etc.), ou d’emploi de mots vides de sens (le mot « Victoire », presque comique de par son omniprésence, dans 1984), mais c’est un peu tout ça quand même, bien sûr.
J’ignore si Orwell s’était intéressé à ces auteurs, mais l’idée que le langage et la capacité à penser sont intimement lié était dans l’air du temps depuis l’hypothèse dite Sapir-Whorf, au début de son siècle, le Tractatus logico-pilosophiicus de Ludwig Wittgenstein (1921), la Lingua Tertii Imperii — une analyse de l’utilisation du verbe par le régime nazi — de Victor Klemperer (1947), ou encore la Sémantique générale d’Alfred Korzybski, véritable projet de modifier la langue non pour l’appauvrir mais bien pour étendre notre capacité à penser.
La Novlangue est l’exact opposé du projet de Korzybski puisque c’est une altération de la langue destinée à altérer la pensée.
« The Revolution will be complete when the language is perfect ».

« La fermeté, c’est l’humanité ». Il semble qu’Éric Ciotti se verrait bien à la tête du Ministère de l’Amour — qu’on nomme encore chez nous Ministère de l’Intérieur.

Les slogans du pouvoir ont été modifiés eux aussi afin de respecter un agencement visuel pyramidal, justifié par les descriptions contenues dans le livre :

War is Peace
Freedom is Slavery
Ignorance is Strength
La guerre, c’est la paix
La liberté c’est l’esclavage
L’ignorance c’est la force
Guerre est paix
Liberté est servitude
Ignorance est puissance

Je dois dire que j’ai un petit doute sur ce « est » qui passe à l’écrit mais qui, à l’oreille, peut être confondu avec un « et ». C’est particulièrement problématique avec Guerre est paix, qui sonne comme le titre du roman de Tolstoï Guerre et Paix.
Je dirais que cette nouvelle traduction est plus littéraire que la précédente, on sent moins l’anglais derrière, et l’effet général est plus percutant, plus fort. Mais elle impose aussi un parti-pris, c’est une lecture, une version singulière du roman. La traduction d’origine était plus sage mais certainement pas scandaleuse et sent nettement moins la naphtaline que bien des traductions d’autres romans de la même époque, y compris lorsqu’elles étaient dues à de grands auteurs.

Ayant-droits et adaptations

Même si certains de ces choix me heurtent (comme tout ce qui bouscule de vieilles habitudes), je ne peux que constater l’expertise et le sérieux de la traductrice. J’aurais un peu plus de méfiance envers le projet de nouvelle traduction lui-même. Gallimard sort ce livre deux ans et demi avant que l’œuvre d’Orwell n’entre dans le domaine public, et il faudrait être un peu naïf pour croire qu’il s’agit d’un hasard2. L’éditeur profite des dernières années d’exclusivité dont il dispose sur les adaptations de l’œuvre pour publier, de manière très médiatique, une traduction qui peut éclipser par avance et pour un certain temps toutes celles que des éditeurs concurrents envisageraient de sortir à partir de 2021 — mais il en sortira tout de même car plusieurs sont d’ores et déjà en chantier, semble-t-il.

Il est intéressant d’apprendre, au passage, que le revenu tiré des droits d’auteur sur l’œuvre de George Orwell est entouré d’un certain mystère. Sa veuve Sonia Orwell semble n’être jamais parvenue à obtenir de la part du comptable de la société George Orwell Productions les revenus auxquels elle pouvait prétendre, et est morte dans l’indigence en 1980 tandis que 1984 et Animal farm connaissent depuis leur parution une popularité planétaire. Au début des années 1950, Sonia Orwell a même laissé le manuscrit de 1984 partir aux enchères pour cinquante livres seulement ! Imaginez ce qu’il vaudrait aujourd’hui. Le procès que Sonia Orwell a engagé pour récupérer les droits sur l’œuvre a finalement abouti positivement, au profit de Richard Blair, le fils adoptif de George Orwell et de sa première épouse3. Il avait jusqu’ici été le modeste employé d’une société de vente de matériel agricole.

Veuf de sa première épouse Eileen, décédée en 1945, George Orwell s’est marié à Sonia Brownell en octobre 1949, trois mois avant de mourir. On pense qu’elle est le modèle du personnage de Julia dans 1984, une jeune femme pleine de vie qui apporte un peu d’espoir à Winston Smith. Avant son mariage et après la mort de son époux, Sonia Orwell a mené une existence de femme indépendante au sein des milieux intellectuels londoniens et parisiens, ayant notamment eu des liaisons avec Lucian Freud et Maurice Merleau-Ponty. Une telle liberté n’était pas si commune à l’époque. J’imagine que c’est à Sonia que George Orwell s’adresse lorsqu’il fait dire à Julia par Winston Smith : The more men you’ve had, the more I love you.

Même si cela ne lui amenait pas de revenus, Sonia Orwell protégeait assez scrupuleusement les droits moraux attachés à l’œuvre de son époux. Elle avait, par exemple, refusé à David Bowie le tournage d’un film musical adapté de 1984 (projet qui a laissé quelques traces puisque plusieurs chansons de l’album Diamond Dogs en sont issues. Elle a en revanche moins bien protégé l’œuvre d’Orwell de l’intervention de la CIA. En effet, les États-unis voyaient dans Animal farm et 1984, deux livres écrits par un socialiste particulièrement lucide à constater les dérives de son propre camp, de puissants outils de propagande contre l’URSS, la « première arme idéologique de la Guerre froide », disent certains. La CIA a favorisé la diffusion des deux livres les plus célèbres d’Orwell et a même discrètement participé, notamment financièrement, à l’adaptation animée de Animal farm (John Halas et Joy Batchelor, 1954) et au long-métrage 1984 (Michael Anderson, 1956). Il est intéressant de noter que ces deux adaptations ont vu la conclusion de leur récit modifiée à la demande de la CIA. À la fin de Animal Farm, les cochons; qui avaient emmené tous les animaux de la Ferme à se révolter contre les humains; finissent par exploiter les autres bêtes en bonne intelligence avec ces mêmes humains. Cet épilogue, qui renvoie dos à dos capitalisme et communisme, deux systèmes aussi prédateurs l’un que l’autre, était irrecevable pour les étasuniens, qui l’ont donc supprimée.

Repiblik Zanimo (1975), par « Zorze Orwell », est la première bande dessinée parue en langue créole et le tout premier album mauricien. Ce livre a longtemps été une énigme. D’abord publié sous forme de feuilleton dans un journal local sans indication quant à l’identité du dessinateur, il s’avère être une traduction tardive d’une bande dessinée libre de droits réalisée au tout début des années 1950 par Norman Pett à l’initiative de l’Information Research Department, un service secret britannique dédié à la propagande anti-communiste, dans le but d’être diffusée dans divers pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud. Cet album créole n’était pourtant pas destiné à dénoncer Staline (enterré depuis longtemps) ou l’URSS mais ciblait le Mouvement militant mauricien, un parti de gauche émergent à l’époque dont le dirigeant, Paul Bérenger, était connu pour sa moustache.
(lire : Le cas de Repiblik zanimo, première BD en créole, par Christophe Cassiau-Haurie et Robert Furlong)

Le film 1984, sorti en 1956 et dû à Michael Anderson (qui réalisera vingt ans plus tard un autre film dystopique notable, Logan’s Run/L’âge de cristal) souffre de nombreux problèmes. Le personnage d’O’Brien devient « General O’Connor » pour que le public ne soit pas dérouté par l’homonymie avec l’acteur qui interprète Winston Smith, Edmond O’Brien, acteur fort mal choisi puisqu’il s’agit d’un américain joufflu que l’on a peine à associer aux descriptions de Smith faites dans le roman, un homme maigre et mal portant. L’histoire d’amour, charnelle et désespérée dans le livre, devient une bluette mièvre qui laisse à penser que le scénariste ne voit pas d’un mauvais œil la vision utilitaire et sans passion du couple qui est imposée aux membres du parti Angsoc. Au passage, la première traduction espagnole du livre a connu le même sort : sous le régime fasciste et ultra-catholique du Général Franco, s’en prendre au communisme était plus que bienvenu, mais parler de plaisir sexuel, beaucoup moins. Une nouvelle version hispanisante du livre est sortie à Cuba, régime pourtant encore officiellement socialiste, sans subir cette censure4.
À la fin du film, plutôt que d’être vaincu, de se sentir pénétré d’amour pour Big Brother, comme dans le roman, Winston Smith crie « à bas Big Brother ». On peut supposer que le message sous-jacent de cette réécriture, conformément à la mythologie américaine, est que rien ne saurait briser la volonté de l’homme seul mais déterminé…

Que les deux œuvres d’Orwell qui dénoncent la manipulation de la vérité aient pu être censurées, altérées, est plutôt savoureux, puisque la profession de Winston Smith est précisément de réformer la vérité historique pour le compte du régime.

Une seconde adaptation de 1984 est sortie en…. 1984. Réalisée par Michael Radford, ses acteurs principaux sont John Hurt (physiquement parfait pour le rôle), Suzanna Hamilton (beauté simple et émouvante) et Richard Burton (mort juste à la sortie du film). Ce film a connu des déboires, puisque son réalisateur s’est vu forcer à utiliser une bande originale du groupe pop Eurythmics (qui ignorait avoir été imposé). Ce n’en est pas moins une adaptation intéressante et fidèle à l’esprit du roman. Je ne l’ai pas vu depuis une dizaine d’années, je devrais lui redonner une chance, mais, malgré les qualités de ce film, j’ai le souvenir d’un grand ennui. Il a existe des adaptations de 1984 pour la télévision mais je n’en ai vu aucune.

En 2009, par un tour particulièrement ironique de l’histoire, le fantôme de George Orwell a révélé les possibles dérives du « numérique » : la société Amazon, qui diffusait pour sa plate-forme Kindle Animal Farm et 1984, a été contrainte par les ayant-droits de retirer ces deux romans de son catalogue. Jusqu’ici rien que de très banal, sauf qu’Amazon a réglé le problème en effaçant les ouvrages chez ses clients : les livres électroniques se sont tout bonnement volatilisés chez leurs propres acquéreurs, comme les documents à faire disparaître s’évanouissent dans les « trous de mémoire » du ministère de la Vérité dans 1984. Les clients avaient été dédommagés automatiquement, le problème n’est pas financier : la preuve avait été faite qu’avec les objets connectés les possesseurs d’un appareil n’en sont pas forcément les maîtres. Amazon a juré de ne plus jamais régler aussi mal ce genre de problème à l’avenir, et s’y est tenu depuis, mais le mai est fait, nous savons désormais que le livre numérique est bien autre chose qu’une nouvelle forme de livre imprimé. Et c’est à George Orwell que nous devons d’en avoir conscience.

S’il n’est pas erroné de penser que 1984 évoque l’URSS de Staline, et s’il n’était pas faux de qualifier d’orwelliens des régimes totalitaires communistes divers (Albanie d’Enver Hodja, Chine sous la Révolution culturelle, Roumanie sous Ceaucescu, Corée du Nord), ce roman peut aussi parler du monde capitaliste. Il parle du pouvoir :

Nous savons que jamais personne ne s’empare du pouvoir avec l’intention d’y renoncer. Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir.

Bien entendu, il peut autant (et c’est même devenu un cliché de qualifier Mark Zuckerberg, Steve Jobs ou Bill Gates de « Big Brother ») parler de nos évolutions technologiques récentes.
Le Telescreen/Telecran, dispositif qui sert à la fois de média d’information et de moyen de surveillance, n’a pas existé en URSS mais existe bel et bien chez nous aujourd’hui, dans nos maisons et même dans nos poches. De ce point de vue, 1984 peut être considéré comme un roman visionnaire. La comparaison a bien entendu une limite : si nos dispositifs numériques peuvent servir à nous espionner, si les réseaux sociaux savent tout de nous, et sont parfois sciemment étudiés pour (il suffit de regarder les brevets déposés par les Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft notamment pour voir quelles possibilités ceux-ci se réservent pour l’avenir), au moins ne sont-ils pas conçus pour que nous ayons une pleine conscience d’être surveillés, ils procèdent au contraire furtivement. Le régime d’Océania, à l’inverse, place les membres du parti dans une perpétuelle méfiance envers leurs congénères, jusqu’à craindre leurs propres enfants, voire l’expression de leur visage (facecrime) ou même leurs rêves.
« If you want to keep a secret, you must also hide it from yourself ».

Le Telescreen dans le film de 1956

Le « numérique » n’est pas le seul point actuel dans 1984. J’ai été frappé à la relecture par le passage qui suit, qui évoque la manière dont le progrès est un problème pour le pouvoir : la mécanisation, qui a multiplié la productivité humaine par cent, les sciences, qui ont allongé notre espérance de vie et notre confort, tout cela pourrait garantir à chacun une existence prospère et pacifique, mais cela serait la fin des hiérarchies entre humains.

Dès le moment de la parution de la première machine, il fut évident, pour tous les gens qui réfléchissaient, que la nécessité du travail de l’homme et, en conséquence, dans une grande mesure, de l’inégalité humaine, avait disparu. Si la machine était délibérément employée dans ce but, la faim, le surmenage, la malpropreté, l’ignorance et la maladie pourraient être éliminées après quelques générations. En effet, alors qu’elle n’était pas em­ployée dans cette intention, la machine, en produisant des richesses qu’il était parfois impossible de distribuer, éleva réellement de beaucoup, par une sorte de processus automatique, le niveau moyen de vie des humains, pendant une période d’environ cinquante ans, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.
Mais il était aussi évident qu’un accroissement général de la richesse menaçait d’amener la destruction, était vraiment, en un sens, la destruction, d’une société hiérarchisée.
Dans un monde dans lequel le nombre d’heures de travail serait court, où chacun aurait suffisamment de nourriture, vivrait dans une maison munie d’une salle de bains et d’un réfrigérateur, posséderait une automobile ou même un aéroplane, la plus évidente, et peut-être la plus importante forme d’inégalité aurait déjà disparu. Devenue générale, la richesse ne conférerait plus aucune distinction.

Pour sauvegarder l’inégalité, il faut donc l’organiser à coup de guerres perpétuelles contre des ennemis plus ou moins imaginaires, de privations, de peur de l’autre. Quand BFMTV me parle de méchants musulmans qui coupent des têtes dans des pays lointains et de de clandestins affamés qui franchissent les frontières, quand des éditorialistes et des politiciens racontent que la solution au chômage est d’enrichir les riches, d’appauvrir et de culpabiliser les pauvres, d’augmenter le nombre d’heures de travail de ceux qui en ont, j’ai l’impression que 1984 parle au moins autant de mon époque que de l’URSS de Staline ou de l’Allemagne nazie.
On comprend ici le profond désaccord entre George Orwell et son aîné Herbert George Wells, l’inventeur de la science-fiction telle que nous l’entendons aujourd’hui, qui semblait entretenir une foi inébranlable dans le progrès humain, ne voyant la guerre et le fascisme que comme de tristes épisodes sur le chemin du triomphe de la raison universelle5.

Nous savons que jamais personne ne s’empare du pouvoir avec l’intention d’y renoncer. Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir. (monologue d’O’Brien dans le troisième chapitre de la troisième partie)

1984 et les autres dystopies

Comme il le raconte dans son essai Le fascisme prophétisé (1940), George Orwell jugeait que son ancien professeur de français Aldoux Huxley se trompait en pensant qu’une société totalitaire basée sur l’absence de frustration (sexe, bien-être matériel, drogue) pouvait être pérenne. Le meilleur des mondes, sorti en 1931, contient pourtant lui aussi des éléments qui font étonnamment écho au monde actuel, comme la notion que l’on nomme aujourd’hui « obsolescence programmée » : dans le roman, pourtant écrit à une époque qui était loin de ça (prêt-à-porter balbutiant et habitude de recoudre et réparer), les vêtements sont intentionnellement de mauvaise qualité car pour que l’industrie soit prospère, il convient que rien ne soit ni solide ni réparable, tout doit être remplacé.
En 1958, dans Retour au meilleur des mondes, Huxley avait répondu à son tour aux objections de son défunt ami en persistant à dire que le contrôle par la répression était moins efficace à terme que le contrôle par la récompense des attitudes satisfaisantes, et que la terreur est un moins bon procédé de gouvernement que la manipulation sans violence. L’histoire semble lui donner raison, mais les gouvernants savent très bien revenir à la manière forte lorsqu’ils ont l’impression que la douceur ne suffit pas, et puis l’important n’est pas de savoir laquelle des deux dystopies a ses chances de prévaloir sur l’autre, elles servent plutôt l’une comme l’autre de référence pour observer l’évolution des régimes politiques et des sociétés.

Des classiques de la littérature dystopique qu’Orwell a lus : Le Talon de fer (Jack London, 1907), qui raconte l’établissement d’un régime fasciste aux États-Unis par la grande bourgeoisie ; Nous autres (Eugène Zamiatine, 1924), comédie drolatique autant que tragique sur l’absurde cruauté d’une société qui se prétend rationnelle et réglée ; Le meilleur des mondes (Aldoux Huxley, 1931) ; La Kallocaïne (Karin Boye, 1940).

Orwell s’est intéressé à plusieurs autres dystopies, il a écrit sur le tragique et comique Nous autres, d’Eugène Zamiatine, qui a plus d’un point commun avec 1984, sur Le Talon de fer, de Jack London, ou encore sur The Secret of the league, d’Ernest Bramah, tous deux sortis en 1907. Je n’ai pas trouvé de texte de sa plume qui évoque La Kallocaïne, excellent roman publié par la poétesse suédoise Karin Boye en 1940, qui fait notoirement partie des sources d’Orwell et qui entretient plus d’un point commun avec son roman.
Il me semble qu’on ne cite jamais non plus Le Procès, de Franz Kafka (1925), comme source possible pour 1984, ce qui me paraîtrait pertinent6. Terry Gilliam a sans doute perçu un lien puisque son Brazil (1985) peut assez justement être décrit comme un mariage entre 1984 et Le Procès.

Utopie et Dystopie

Une opinion commune consiste à faire de la dystopie le contraire de l’utopie, son exacte opposé. Cela me semble erroné, et pour moi l’utopie et la dystopie ne font qu’un. Ce sont des systèmes parfaits, c’est à dire, au sens étymologique du terme, des systèmes réalisés jusqu’au bout, qui ne peuvent plus être améliorés.

Lorsqu’une théorie utopique passe à la réalisation pratique, deux éléments perturbent la perfection de l’utopie : ce qui ne fonctionne pas comme prévu, et ceux qui refusent le système. Les dystopies épousent souvent le point de vue d’une personne qui, pour une raison ou une autre, n’arrive pas être un agent heureux au sein d’un système utopique. L’individu insatisfait de son sort n’a que peu de choix : soit il détruit le système ou attend que celui-ci se détruise, comme le fait le héros de The Machine Stops (E.M. Forster, 1909); soit il s’enfuit comme le héros dans Brave new world  (Aldoux Huxley, 1931), soit il est vaincu, c’est à dire détruit physiquement ou psychologiquement, assassiné, emprisonné, rendu fou.
Je dis qu’utopie et dystopie sont synonymes mais les deux genres peuvent être distingués par les périodes qui les ont vu naître : les premières Utopies célèbres telles que Utopia (Thomas More, 1516) et La Cité du Soleil (Tommaso Campanella, 1602) sont considérée comme une réaction de penseurs européens à la découverte des Amériques et la conscience que d’autres sociétés étaient possibles, non seulement parce que les sociétés amérindiennes étaient différentes des sociétés européennes, mais aussi parce que les européens partis s’y établir se sont sentis capables de réécrire ailleurs une société différente de celle qu’ils connaissaient jusqu’ici.
Les dystopies littéraires, de leur côté, émergent à l’aube du XXe siècle, lorsque les utopies sont prises au sérieux ou même, passent à la réalisation.

Un roman autobiographique

Lorsque j’ai lu 1984, adolescent, j’en ai essentiellement retenu la question de la révolte contre l’oppression et celle de l’utilisation de la langue comme outil de contrôle. En le relisant dernièrement, bien plus âgé (j’ai dépassé de peu l’âge du protagoniste du récit comme celui de l’auteur du livre) et plus conscient de la biographie d’Orwell, il me semble que le roman a une dimension autobiographique. On dit souvent que les écrivains ne font jamais autre chose que des autobiographies déguisées, ou en tout cas que leurs livres parlent d’eux, mais cela me semble particulièrement évident ici.

Winston Smith est un homme entre deux-âges, au corps malade, qui se sait condamné par le régime quoi qu’il advienne, qui ressent le furieux besoin d’écrire tout en sachant que cela n’aidera ni son présent ni l’avenir, et qui vit une parenthèse un peu plus heureuse entre les bras d’une femme qui a la même vision du monde que lui mais qui a choisi de vivre plutôt que se laisser gagner par le seul désespoir. Mais l’anéantissement final n’en reste pas moins une certitude.

Il me semble que tout cela pourrait se dire de l’existence d’Eric Blair juste avant et pendant la rédaction de 1984.

La liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre

Cette phrase me semble représentative de l’état d’esprit d’Orwell après la Guerre d’Espagne. Engagé parmi les Républicains7, il a vu son propre camp se déchirer contre tous ses principes, contre ses intérêts, jusqu’à permettre la victoire franquiste.

Lorsqu’il a raconté le putsch des des staliniens contre les autres membres de la gauche révolutionnaire sous forme d’essai dans Hommage à la Catalogne puis à la manière d’un conte dans Animal Farm, George Orwell a fait face à une gène généralisée de la part de ses camarades d’engagement socialiste, jusqu’à éprouver de vraies difficultés à publier ces écrits. Pour eux, critiquer le stalinisme — qui pourtant dévoyait tout ce en quoi ils croyaient — revenait à s’attaquer à leur propre camp, ils préféraient donc taire les dissensions, laver leur linge sale en famille, plutôt que d’exposer publiquement leurs problèmes au risque de donner des munitions au camp adverse. Pour George Orwell, au contraire, le mensonge ne paie pas, il n’épargne que l’erreur. La liberté, pour lui, ce n’est donc pas tant de de dire n’importe quoique de s’autoriser à voir ce que l’on voit, ce que l’on sait vrai. À s’autoriser, aussi, à suivre ses propres principes moraux et philosophiques plutôt que de renoncer à questionner les mots d’ordre, les réflexes grégaires et les slogans de ses amis politiques lorsque ceux-ci semblent s’éloigner de leurs bonnes intentions. Ce qui a rendu Orwell suspect pour certains est en réalité ce qui fait de lui un véritable grand auteur. Il n’avait pas peur des contradictions politiques, puisqu’il était à la fois patriote et socialiste, et même pratiquant, puisqu’il fréquentait l’église anglicane, mais non croyant. On a appris en 2002 qu’Orwell avait établi une liste d’auteurs dont la sympathie envers Staline lui semblait incompatible avec un emploi dans la contre-propagande britannique, mais il ne faut pas juger ce document de manière anachronique en ayant la période Maccarthyste en tête, il ne s’agissait ni de condamnation à mort, ni de mise à l’index, juste d’une liste de personnes à écarter d’un emploi dans un domaine sensible.
La boussole d’Orwell est ce qu’il appelait la Common decency, la décence ordinaire, idée qui signifie, selon moi, qu’on n’est pas forcé de sacrifier ce à quoi on est attaché (liens affectifs, valeurs morales ou capacité à réfléchir par soi-même) pour une cause politique, et que le bien et le mal ne sont pas si difficiles que cela à discerner.

  1. à écouter ici : Une nouvelle traduction pour le « 1984 » d’Orwell : ce que ça change. Radio Nova le 11 juin 2018. []
  2. Sur les débats qui entourent la politique de re-traductions de Gallimard, on peut lire : Illégal de traduire Hemingway, ou Gallimard, le tombeau à auteurs, par Clément Solym. []
  3. Lire : What ever happened to Orwell’s missing millions?  []
  4. Lire : Avant l’après, voyages à Cuba avec George Orwell, par Frédérick Lavoie, éd. La Peuplade 2018. []
  5. Lire l’essai d’Orwell intitulé Wells, Hitler et l’état mondial (1941). []
  6. D’autres ont au contraire opposé Kafka et Orwell, tel Milan Kundera dans Les Testaments trahis qui dénie à Orwell le statut de romancier : « Ainsi le roman d’Orwell, malgré ses intentions, fait lui-même partie de l’esprit totalitaire, de l’esprit de propagande. Il réduit (et apprend à réduire) la vie d’une société haïe en la simple énumération de ses crimes ». Mais la définition de qui a le droit légitime de produire de la littérature, selon Milan Kundera, se résume souvent à… lui-même. []
  7. Orwell combattait sur le front espagnol au sein du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, le POUM — ni staliniens, ni anarchistes ni trotskistes —, mais c’était plus par hasard que par engagement pour ce courant spécifique : il lui semblait au départ que tous les Républicains étaient réunis par des convictions proches. []

Littératures graphiques contemporaines #7.6 : Pauline Mermet

mars 17th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 23 mars 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Pauline Mermet.

Après avoir accompagné l’aventure du magazine Capsule cosmique, puis commencé à exercer le métier d’éditrice chez Bayard, Pauline Mermet est désormais directrice de collection pour les éditions Dargaud. Elle travaille avec des auteurs tels que Marion Montaigne, Mathieu Sapin, Mathieu Burniat ou encore Aude Picault, mais s’occupe aussi de bande dessinée jeunesse ou patrimoniale. Nous lui demanderons de nous raconter son parcours et de nous expliquer comment elle accompagne les auteurs dans leurs projets.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 23 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #7.5 : Colonel Moutarde

mars 9th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 16 mars 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Colonel Moutarde.

Colonel Moutarde est une illustratrice et autrice de bande dessinée née en 1968. Autodidacte, son travail s’est décliné sur de nombreux supports, du fanzine à la publicité en passant par le livre jeunesse.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 16 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Dix ans

mars 8th, 2018 Posted in Le dernier des blogs ? | 4 Comments »

La première fois qu’on m’a parlé de blogs, au début des années 2000, j’ai détesté le principe. J’ai même détesté le nom qui sonne comme le babil des nourrissons : « blebleblebleblog ».

Le dernier des blogs, par Giovanni Battista Piranesi (1720-1778)

J’étais venu à Internet en 1995, et ce qui m’y avait immédiatement fasciné à titre philosophique et politique, c’est l’indépendance dont les créateurs jouissent vis à vis des outils qu’ils emploient : le langage HTML, qui sert aujourd’hui encore à créer les pages web, n’est la propriété d’aucune société commerciale, pas plus que le protocole FTP qui sert à déposer les pages sur les serveurs. Avec un apprentissage au fond très léger, n’importe qui peut produire du contenu en ligne. Mais si cet apprentissage est léger, il me semblait presque hérétique de vouloir s’en affranchir : utiliser un blog, c’est à dire un système qui permette de publier pour Internet sans savoir écrire une ligne d’HTML ? Quelle idée scandaleuse ! Bien entendu, pour simple qu’il soit, le HTML posait quelques petits problèmes à l’usage puisqu’il fallait penser en même temps la mise-en-page et le contenu, et que la moindre modification pouvait réclamer plus d’énergie que ne le laissait imaginer le résultat.

Quelqu’un qui sait rester modeste1.

Et puis le temps a filé. Les blogs ont fleuri sur Internet, des auteurs et des autrices s’y sont épanouis, y sont « nés » dans divers domaines, de l’éditorial politique à la bande dessinée en passant par la médiation scientifique et mille autres sujets. Il y a eu des remises de prix du meilleur blog, un festiblog, des blogs de journalistes professionnels sur des plate-formes indépendantes et des blogs d’amateurs sur des plate-formes journalistiques professionnelles. Et puis des centaines de milliers de blogs d’adolescents, consacrés à une chanteuse ou un personnage de manga. Dans ma famille, parmi mes amis, j’ai fini par avoir l’impression que tout le monde avait son « skyblog », son « canalblog », son « over-blog », son « blogger ». Tout le monde sauf moi.

Le turfu de la lecture (turfu est la manière dont on dira futur dans le turfu), image du passé.

En 2008, on commençait à parler de la fin des blogs. MySpace, et bientôt le très efficace Facebook, initiaient une nouveauté potentiellement néfaste au web tout entier : des plate-formes qui non seulement permettaient à tout un chacun de produire du contenu en ligne sans en maîtriser aucun aspect technique, mais qui de plus avaient tendance à enfermer les lecteurs à l’intérieur d’un système ou se mêlent ce que l’on fait et ce et ceux que l’on aime, autant d’informations gratuitement fournies par les usagers des plate-formes au profit de ces dernières.
C’est à cette époque que j’ai commencé à ressentir le besoin de mettre en place un outil pour offrir à mes étudiants à l’école d’art du Havre un complément à mes cours, un lieu où publier des photographies, des documents, des références. Pourquoi pas un blog ? Après tout, ce système qui sépare contenu et contenant est bien commode, même pour un prétentieux programmeur old-school qui pense que connaître trois commandes HTML fait de lui un chevalier du net.
Alors j’ai créé mon premier blog, j’ai installé WordPress2 et puisqu’il me semblait que j’étais le dernier au monde à avoir un blog, j’ai intitulé le mien Le dernier blog. C’était le 8 mars 2008, il y a exactement dix ans3

Ensuite, j’ai pris goût au système. Mes étudiants n’ont pas été le premier public du blog, et j’y ai peu à peu parlé de tout un tas d’autres choses que ce pour quoi je l’avais créé. J’y ai traité notamment de cinéma, de science-fiction, de technologies. Une chose en entraînant une autre, mes billets ont eu un public, m’ont amené des demandes d’articles, de conférences, de livres, m’ont amené aussi des amis.
Wordpress permet de publier facilement des articles, mais aussi de créer de nouveaux blogs, et à celui-ci se sont ajoutés un blog consacré aux mythes de fin du monde, un défouloir politique, Castagne, un dépôt de dessins ou de textes divers, Fatras, et bien d’autres encore, y compris des blogs non-publics, dont je suis le seul à connaître l’existence et que j’utilise pour stocker différentes informations.
Je suis désormais le premier évangéliste de ce système que j’avais autrefois snobé, peut-être parce que j’ai admis que, si l’indépendance technique est bien une question politique, elle est en partie illusoire et peut même paradoxalement s’acquérir au détriment de sa capacité à créer : la technique peut à la fois émanciper lorsqu’elle permet d’être maître de ses moyens de production (pour reprendre la technologie marxiste), et aliéner lorsqu’elle devient une fin en soi.
Je me comprends.

Bon anniversaire, dernier des blogs !

  1. Pour ceux qui ne comprennent pas la blague, un développeur Web est une personne qui crée des sites web. Tim Berners-Lee est, quant à lui, carrément l’inventeur du World Wide Web. []
  2. WordPress est un logiciel libre qui repose sur des technologies libres telles qu’HTML, PHP, MySql, Css, Javascript. Il existe une exploitation commerciale de WordPress, WordPress.com, qui propose à la fois le logiciel et la plate-forme pour l’héberger. Même si cette plate-forme a des pratiques tout à fait dignes, je préfère bien entendu la version logicielle, qui réclame un coup de main à l’installation mais plus rien ensuite. []
  3. Hasard amusant, c’est à cette exacte même date que Geoffrey Dorne a créé son propre blog, Graphism.fr. Bon anniversaire Geoffrey ! []

Littératures graphiques contemporaines #7.4 : Kek

mars 4th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 9 mars 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Kek.

Né en 1979, Kévin Nave, dit Kek, a étudié les sciences puis la conception multimédia. Appartenant à la première vague des blogueurs-bd, il a publié quelques albums, mais a aussi amené sa compétence de webmestre et de développeur à des éditeurs et des auteurs de bande dessinée, en réalisant des sites Internet, des jeux ou d’autres travaux tels que le Bouletmaton, qui permet de créer des avatars basés sur le travail de Boulet.

cliquez sur cette image pour l’avoir au même format.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 9 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Transhumanisme contre collapsologie

mars 1st, 2018 Posted in Fictionosphère, indices, Sciences | 4 Comments »

Les billets d’évangélisation transhumaniste de Laurent Alexandre dans l’Express ou ailleurs peuvent sembler relever, au premier abord, d’un optimisme naïf, mais les deux derniers, qui opposent Transhumanistes1 et Collapsologues2 apportent à mon sens un autre éclairage sur l’idéologie dont le co-fondateur de Doctissimo se fait désormais le spécialiste, sinon le porte-parole.

on peut cliquer sur l’image pour l’afficher en plus grand

Les transhumanistes rêvassent : ils parlent d’extension de la longévité, d’humanité augmentée, de voyages intersidéraux et d’Intelligence artificielle consciente, comme si tout cela était à portée et que la seule question à se poser était de savoir comment en profiter. Dans la pratique, si un ordinateur a bien battu des champions d’échecs, de go ou de poker, il n’existe toujours aucun ordinateur qui éprouve l’envie de jouer à ces jeux ; si l’on envoie bien des humains dans l’espace, c’est en périphérie de la Terre et au prix d’efforts inouïs3 ; l’humanité augmentée est une réalité, mais elle l’est depuis l’invention du feu, depuis la domestication du chien et du cheval, depuis l’invention de l’agriculture, de l’écriture ou du téléphone mobile… En revanche les recherches sur l’extension des capacités cognitives ne sont déjà pas bien probantes sur les lombrics, alors sur l’humain… ; la longévité humaine, quant à elle, a connu une incroyable augmentation avec la découverte des antibiotiques, mais depuis, point de grand bond, et au contraire, on observe l’amorce d’une baisse de l’espérance de vie dans quelques pays développés,…
Les collapsologues, de leur côté, ne sont pas des rêveurs, puisqu’ils appuient leurs prédictions non sur ce dont ils ont envie mais sur des quantités bien connues telles que l’augmentation régulière de la consommation d’énergie et l’épuisement des ressources indispensables au monde industriel et à la population humaine (pétrole, uranium, terres rares, eaux non-souillées, terres cultivables, diversité des espèces,…).

Freejack, Geoff Murphy 1992, avec Emilio Estevez, Mick Jagger, Anthony Hopkins et Rene Russo. En 2009 (hrem !), les super-riches pourront acheter le corps de jeunes gens en pleine santé au moment de leur mort afin d’y transférer leur esprit. Le mind uploading est une technologie spéculative souvent associée au transhumanisme.

Avec cet article, Laurent Alexandre dévoile peut-être une motivation inconsciente chez ceux qui s’accrochent au conte transhumaniste : la promotion d’une fuite en avant décomplexée, exempte de tout sentiment de culpabilité. Car ce que dit le texte c’est bien qu’il est inutile de changer quoi que ce soit à notre mode de vie, à notre économie, à la manière dont nous exerçons notre empire sur la nature, puisque des solutions aux problèmes que nous causons aujourd’hui se présenteront nécessairement un jour. Consumons dès maintenant, car demain, des technologies qui n’existent pas encore nous sauverons et feront de nous « mille milliards de transhumanistes flamboyants parcourant les galaxies ».
Cette affirmation que « l’aventure humaine est illimitée » colle à la doctrine de l’économie capitaliste, qui repose sur l’exploitation et la conquête régulière de nouveaux marchés, méthode qui a longtemps fait ses preuves et dont les effets dévastateurs ont toujours été localisés, mais qui semble appelée à fonctionner de moins en moins bien à mesure que nous constatons à quel point notre Terre est finie, et que nous sommes bien forcés d’admettre qu’il n’y a plus de nouveaux territoires à investir, que l’on ne pourra pas indéfiniment raser des forêts ou provoquer des guerres lointaines sans que cela ait de conséquences non seulement locales mais aussi planétaires.

Une publicité qui m’a toujours fait rire, pour une société de garanties financières : un homme en chemise blanche, pantalon sombre et cravate regarde l’horizon depuis le haut d’un immeuble. Il prend son élan et se jette dans le vide. Suicide ? Pas tout à fait : un ballon se matérialise dans ses mains et notre homme peut alors flotter comme un ludion un peu comique parmi un groupe d’autres personnes qui se trouvent dans la même posture que lui.

Puisque les arguments contre les limites de la croissance ne se trouvent plus dans le présent, on va les chercher dans un futur hypothétique, la science-fiction sert d’argument à l’immobilité. On comprend, dans ce contexte, le recours au fantasme spatial : la Terre est finie mais l’univers est infini. Ce qui est vrai, mais il ne l’est pas pour nous, qui sommes encore loin d’être entrés dans l’ère spatiale telle que mise en scène dans les romans de Iain M. Banks : pour l’instant nous savons coller des trompe-la-mort sur le nez de missiles pour les envoyer perdre de la masse osseuse dans un environnement hostile, et nous n’arrivons à peupler Mars que de tristement poétiques robots qui nous envoient les photographies des paysages sans vie dans lesquels ils divaguent jusqu’à ce qu’un rocher les bloque ou que leurs panneaux solaires cessent de fonctionner.
Tout ça est déjà héroïque et admirable, bien entendu, mais il faut bien admettre que notre espèce est loin, très loin de pouvoir imaginer s’extraire du monde qui l’a vu naître, alors en attendant, pourquoi ne pas en prendre soin ?

Promettre la vie éternelle, la survie de l’esprit et la prospérité infinie à ceux qui y auront cru, aux élus, mais n’avoir pour seul effet notable que de valider les injustices sociales existantes, de renforcer les pouvoirs en place et de prôner l’augmentation démographique incontrôlée… tout ça me rappelle quelque chose !

Pas étonnant, au fond, que Laurent Alexandre mélange la collapsologie — qui observe une pente et anticipe ses effets, mais qui ne s’accompagne pas d’une idéologie politique particulière — avec l’altermondialisme, la décroissance, voire avec le mouvement pour l’extinction volontaire de l’humanité. Pas étonnant non plus qu’il recoure si souvent à la preuve ad billionairum4 : c’est forcément vrai, puisque c’est l’homme le plus riche du monde qui l’a dit !

Moins qu’un optimisme technologique, nous trouvons ici une revendication de jouissance immédiate et sans entraves pour ceux qui sont en position de se l’octroyer, au nom de l’avenir mais aussi à son détriment.

  1. Les Transhumanistes croient à l’amélioration de l’humanité par le biais des technologies émergentes (Intelligence artificielle, modification génétique, etc.), et se posent entre autres objectifs l’allongement de la vie humaine, voire la suppression de la mort. Le mot, que l’eugéniste-humaniste Julian Huxley est un des premiers à avoir employé ainsi que l’ont raconté Olivier Dard et Alexandre Moatti dans un article de la revue Futuribles, n’a pas une définition unique et recouvre de nombreux courants de pensée. []
  2. La collapsologie annonce, se fiant aux indicateurs écologiques et économiques (notamment l’évolution des ressources), un effondrement de notre civilisation industrielle à plutôt court-terme. []
  3. Lire l’indispensable Dans la combi de Thomas Pesquet, par Marion Montaigne, éd. Dargaud 2017. []
  4. nota : j’invente cette locution, je ne sais pas le Latin. []

Littératures graphiques contemporaines #7.3 : Gilles Rochier

février 25th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 2 mars 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Gilles Rochier.

Gilles Rochier, né en 1968, a découvert le fanzinat par hasard et se lance dans ce registre au milieu des années 1990 avec sa propre publication, Envrac, où il exprime ses souvenirs de jeunesse et le quotidien des banlieusards, hors des clichés.

Avec l’album TMLP. Ta mère la pute, il obtient le prix révélation au festival d’Angoulême en 2012. Une exposition rétrospective de son œuvre s’est tenue au même festival en janvier 2018.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 2 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #7.2 : Dorothée de Monfreid

février 16th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 23 février 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Dorothée de Monfreid.

Dorothée de Monfreid, née en 1973, est diplômée de l’école des Arts décoratifs de Paris. En vingt ans, elle a publié plus d’une cinquantaine de livres : albums jeunesse, romans et albums de bande dessinée.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 23 février à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Jouer à se faire peur des robots

février 16th, 2018 Posted in Interactivité, logiciels, Sciences | No Comments »

Boston Dynamics poste une nouvelle vidéo, et les réseaux sociaux s’emballent : un robot quadrupède s’approche d’une porte mais ne sait pas comment l’ouvrir. Un second robot équipé d’un bras robot vient à la rescousse, tourne la poignée, tire la porte et la tient le temps que le premier robot et lui-même puissent passer.

Ce qui frappe le public, outre les mouvements des deux robots, c’est de voir deux automates coopérer sans échanger un mot, comme s’ils étaient tacitement à la poursuite d’un même but, en connivence.
Comme souvent, Boston Dynamics a posté cette séquence sans commentaire, sans contextualisation si ce n’est le titre, lui-même très narratif puisqu’il est constitué d’une ligne de dialogue : Hey Buddy, Can You Give Me a Hand? — hé, copain, tu peux me donner un coup de main ? Au spectateur de décider ce qu’il voit, et notamment, le degré d’autonomie et de capacité d’improvisation des machines.
Bien entendu, ce court film est mis en scène, nous voyons deux automates certes très impressionnants, très bien faits, qui font ce que leurs créateurs leur ont demandé de faire. Mais le scénario nous raconte l’histoire de deux robots qui s’entraident. Où vont-ils ? Que veulent-ils ? Comme le montrait brillamment l’exposition Persona au musée du Quai Branly, notre cerveau est sans cesse aux aguets, sans cesse en train de chercher à identifier dans notre environnement des animaux pensants, observants, agissants, animés d’intentions1.

Quelques captures d’articles traitant de l’affaire des IAs de Facebook « qui ont inventé leur propre langage ». L’iconographie fait ostensiblement référence à la science-fiction, de manière plus ou moins anxiogène.

En juillet dernier, plusieurs journaux, et parfois même des médias pris au sérieux dans le domaine des nouvelles technologies, ont annoncé que des ingénieurs de la société Facebook avaient dû éteindre précipitamment deux automates conversationnels auto-apprenants qui avaient subitement décidé d’inventer un langage inintelligible pour leurs créateurs. Renseignement pris2, il s’agissait juste de « bots » destinés à déterminer par eux-mêmes le moyen le plus efficace pour effectuer des négociations — domaine important pour faciliter toutes sortes de transactions entre humains et machines ou entre machines et machines, par exemple entre objets dits « intelligents ». Dans le cas où les « bots » se sont entraînés non avec des humains, mais entre eux, les chercheurs ont supervisé l’apprentissage des programmes afin de ne pas les laisser s’écarter du langage naturel humain. C’est tout : il n’y a pas eu de panique des chercheurs, il ne s’est rien passé, ce sont juste deux logiciels qui échangent des livres et des balles contre des chapeaux et qui tentent chacun de faire une meilleure affaire que l’autre, puisqu’ils sont programmés pour, alors même qu’ils ignorent totalement ce qu’est un livre, une balle ou un chapeau. Quant au langage inventé par les robots, il semble un peu régressif et pas très efficace, si on se fie à ce dialogue3 :

Bob: i can i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to
Bob: you i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have a ball to me to me to me to me to me to me to me
Bob: i i can i i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have a ball to me to me to me to me to me to me to me
Bob: i . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to
Bob: you i i i i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have 0 to me to me to me to me to me to me to me to me to
Bob: you i i i everything else . . . . . . . . . . . . . .
Alice: balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to

Cette affaire technico-médiatique faisait suite à une autre, datant de la fin 2016 : l’invention d’un système de chiffrage de données mis au point par deux Intelligences artificielles, elles aussi prénommées Alice et Bob4, afin de ne pas être comprises par Eve, une troisième intelligence artificielle5. Là encore, il ne s’agit que de logiciels qui font ce pour quoi ils ont été programmés et qui, s’ils peuvent produire des résultats inattendus, puisque leur programmation inclut la recherche de solutions, ne sont toujours pas des machines conscientes, animées d’intentions propres et occupées à conspirer contre l’espèce humaine. Ce qui n’a pas empêché des titres tels que Des intelligences artificielles ont créé un langage pour communiquer entre elles (L’Express) ; L’intelligence artificielle de Google a-t-elle dépassé l’homme ? (Le Point) ; Deux ordinateurs se parlent dans une langue indéchiffrable par l’Homme (LCI, qui doit ignorer que la langue vernaculaire des machines n’est pas vraiment le langage naturel humain). Même un média sérieux de veille technologique tel que l’Atelier BNP Paribas ne résiste pas, en introduction à un article plus sérieux, à se demander « A quand le Skynet de Terminator qui devient le maître du monde ? ». Skynet et Terminator sont des références extrêmement redondantes lorsque l’on traite des percées de l’Intelligence Artificielle.

Mars 2016 : en quelques heures, le « bot » auto-apprenant Tay a commencé à répéter des phrases racistes, anti-féministes, pro-Trump, pro-Nazis…

Le bot Tay, lancé sur Twitter par Microsoft, dont la capacité à apprendre en dialoguant a été détournée par des taquins qui ont réussi à faire dire les pires horreurs a lui aussi été rapproché de Skynet. Les médias d’information ont bien compris ce qui s’était passé, mais ça ne les a pas empêché, à nouveau, d’évoquer la science-fiction : « De quoi faire (presque) passer Skynet et ses Terminators pour des enfants de choeur » (L’Express) ; « Si l’on est encore loin d’avoir créé un être aussi démoniaque que Skynet, créer une intelligence artificielle qui développe sa propre identité au contact des autres humains reste un pari risqué » (LeSoir.be). Ces articles parlent eux aussi souvent de « débrancher » l’IA qui déraille, action qui, rappelons-le, est souvent ce qui provoque la furie homicide des ordinateurs conscients dans la Science Fiction, de Hal9000 à Skynet. Cherche-t-on à nous dire que s’il n’avait pas été éteint à temps, le logiciel serait devenu dangereux ? Nous avons déjà vu le film, toutes ces promesses ne sont jamais que les réminiscences de fictions passées : Colossus, 2001 l’Odyssée de l’Espace, Alphaville, Transcendance, Ex Machina, etc., etc. On peut d’ailleurs penser à des fictions sans rapport avec l’informatique : en voyant les robots de Boston Dynamics, certains ont pensé aux vélociraptors de Jurassic Park (1993). La révolte des machines qui prennent conscience de l’inutilité et de la faiblesse de leurs maîtres peut rappeler Conquest of the Planet of the Apes (1972). Enfin, les machines dont l’intelligence progresse sans limites et qui œuvrent à un même but sans avoir à échanger un mot font penser aux enfants de Village of the Damned (1960).

Depuis sa naissance en 1956, et même avant, c’est à dire depuis que l’on pense pouvoir reproduire mécaniquement des processus cognitifs capables de fonctionner de manière autonome, l’Intelligence Artificielle excite les prophètes et les Cassandre. Mais le récent retour en grâce de la discipline, grâce aux développements du deep learning ou de la robotique, s’accompagne de promesses d’une imminente catastrophe anthropologique majeure qui verrait l’humanité devenir inutile pour sa création6, et ce qui est neuf c’est que ces promesses sont faites par des personnes elles-mêmes engagées dans la discipline : Elon Musk ou Bill Gates, bien sûr, qui financent des recherches dans le domaine tout en prédisant qu’il nous conduit à une Apocalypse, mais aussi Raymond Kurzweil, qui prédit pour bientôt la « Singularité » — l’accès par les machines à la conscience, suivie de leur capacité à nous dépasser en tout. En France, l’urologue transhumaniste Laurent Alexandre parle aussi de l’Intelligence Artificielle comme d’une menace, non au sens d’une menace que l’on doit éviter mais d’un chantage auquel on doit céder : les humains doivent devenir complémentaires de l’Intelligence artificielle, sinon leur cerveau s’atrophiera paresseusement et ils seront inutiles, ne laissant le pouvoir qu’à ceux qui gouverneront la technologie. Laurent Alexandre cite souvent la prophétie de Yuval Noah Harari (Homo deus – Une brève histoire de l’avenir), pour qui  l’humanité future sera séparée entre deux catégories : les « dieux » qui maîtriseront les technologies, et les « inutiles », tous les autres. Et même Vladmir Poutine, un des maîtres du monde, a déclaré que ceux qui seront à la pointe de l’Intelligence artificielle dirigeront le monde7.

Demon Seed (1977)

S’il y a une conclusion que je tire de mon enquête sur les mythes de fin du monde, c’est que ceux-ci servent souvent moins à prévenir les catastrophes qu’à jouer avec l’idée très plaisante qu’un bouleversement majeur peut advenir. Lorsque l’on a la certitude de vivre dans un monde instable, sur le point de changer radicalement, on peut s’autoriser à le changer effectivement, à en refuser les lois, comme les hérétiques médiévaux qui, en annonçant l’imminence de l’Apocalypse, se sont permis de contester les hiérarchies les plus ancrées : pouvoir, argent, amour8. Tout comme l’Apocalypse biblique, l’Apocalypse numérique s’accompagne d’une promesse d’éternité, de disparition de la mort. L’annonce d’un Armageddon technologique né de la maîtrise de l’Intelligence artificielle, de la robotique, des nanotechnologies et des biotechnologies est peut-être une manière de se convaincre que le monde peut changer. L’idée du changement est bien moins anxiogène que celle de l’immobilité.
De manière plus pragmatique, on sait que les grands bouleversements favorisent ceux qui les auront anticipés et accompagnés. Au lieu de les paralyser, l’idée qu’un désastre est à venir suscite donc des investissements publics et privés et profite directement aux chercheurs, bien que ces derniers soient les premiers à savoir que si un ordinateur a bel et bien battu le champion du monde du jeu de Go, il n’existe toujours aucun ordinateur qui éprouve pour lui-même l’envie de jouer à ce jeu, ni aucun robot qui ait envie d’ouvrir une porte.

Lire aussi : Iconographie du soulèvement des machines. Et l’Intelligence artificielle devint sexy.

  1. Voir le phénomène de Paréidolie. []
  2. On peut lire l’article scientifique, très technique, publié par les chercheurs, ou sa vulgarisation sur le blog de Facebook. []
  3. Dialogue rapporté par Mark Liberman dans l’article balls have zero to me to me to me to me to me to me to me to me to, sur le blog Language Log. J’ignore pourquoi il utilise les noms Alice et Bob ici, car l’article émanant des chercheurs en IA de Facebook nommait juste les intervenants Agent 1 et Agent 2. []
  4. Les prénoms Alice et Bob sont employés en cryptologie depuis quarante ans pour définir les rôles de deux personnages cherchant à communiquer de manière sécurisée, humains ou non. []
  5. L’étude : Learning to Protect Communications with Adversarial Neural Cryptography, par Martín Abadi et David Andersen du projet Google Brain. []
  6. J’aurais pu évoquer la question de la ruine de l’emploi (évoquée depuis deux siècles, et non sans raison), ou, plus anecdotique mais très redondant dans les articles de presse, la promesse du remplacement des partenaires sexuels de chair et d’os par des robots sensibles. []
  7. cf. RT le 1er septembre 2017. []
  8. Il y a bien d’autres exemples, mais je pense notamment aux partisans de Fra Dolcino, à la fin du XIIIe siècle, qui prônaient l’égalité sociale, l’égalité des sexes et refusait le mariage. Pour ses dangereuses idées, le malheureux a vu ses compagnons exécutés, sa compagne démembrée avant d’être castré, démembré à son tour et brûlé. []

Littératures graphiques contemporaines #7.1 : Boulet

février 3rd, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 9 février 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Boulet.

Gilles Roussel, dit Boulet, est né en 1975. Il a étudié aux beaux-arts de Dijon puis à l’école des arts décoratifs de Strasbourg, dans l’atelier d’illustration de Claude Lapointe. Remarqué par Zep, il collabore à Tchô !, magazine dans lequel il développe notamment les séries Ragnarok et La rubrique scientifique. Malgré une bibliographie déjà conséquente et bien d’autres collaborations ultérieures (Pénélope Bagieu, Zack Weiner, ou encore l’équipe de la série Donjon), c’est sans doute son blog, lancé en 2004, qui lui offre une véritable notoriété, dans un registre autofictionnel humoristique. Ce blog participera largement à la popularité des blogs bd. Toujours en ligne, Boulet a aussi participé à l’aventure collective Chicou Chicou, avec notamment ses camarades d’atelier aux Arts décoratifs Lisa Mandel et Erwan Surcouf.

Le formicapunk (note du 7 juillet 2011)

Les bandes dessinées issues du blog de Boulet sont publiées à cadence régulière sous forme de recueils intitulés Notes, aux éditions Delcourt dans la collection Shampoing. Outre son activité d’auteur, Boulet est aussi co-directeur, avec Marion Amirganian, de la collection scientifique Octopus, toujours aux éditions Delcourt.

La rencontre aura lieu à la Huberty & Breyne Gallery, 91 rue Saint-Honoré, 75001 Paris (Métro Louvre), le vendredi 9 février à 15 heures. La galerie ne dispose pas de chaises pour l’accueil du public, n’hésitez pas à venir avec vos poufs, tabourets de pêcheurs ou tout autre moyen pour s’asseoir confortablement.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.