Profitez-en, après celui là c'est fini

Enthiran

décembre 25th, 2014 Posted in Robot au cinéma | 3 Comments »

endhiran_dvdAvec la démocratisation des effets visuels informatiques, notamment, la science-fiction au cinéma n’est plus exclusivement anglo-saxonne, japonaise ou française1, on voit des réussites ou des curiosités en provenance d’Espagne (Ouvre les yeux, Eva, Automata), d’Israël (Le Congrès), de Suisse (Cargo), du Portugal (Collider), d’Italie (Nirvana), de Finlande (Iron Sky), de Suède (Kung Fury)… À présent, aussi, des pays dits « émergents » osent à leur tour produire de la science-fiction ambitieuse, et y amènent les thèmes qui les préoccupent : la guerre nord-sud pour le mexicain Sleep Dealer ; l’Apartheid dans le sud-africain District 9 ; les ressources écologiques avec le court-métrage kenyan Pumzi ou le film sud-africain Young Ones ; l’État autoritaire avec le film mexicain 2033. Beaucoup de ces pays ont une tradition importante de littérature spéculative, mais n’avaient jusqu’ici aucune production cinématographique ambitieuse dans le domaine. De tous ces pays « émergents », c’est l’Inde qui produit le plus de films de science-fiction — principalement dans le registre des super-héros, semble-t-il. L’Inde, premier cinéma du monde en nombre de tickets vendus et de films produits, a un marché très singulier, quasi-totalement imperméable au cinéma exogène, du fait de la multiplicité des langues parlées, de la censure, et surtout du fait des habitudes du grand public indien pour qui un film doit-être, à quelques rarissimes exceptions près, une comédie musicale de trois heures dont l’intrigue tourne autour de questions de mariage. Les mêmes raisons ont longtemps fait du cinéma indien un cinéma difficile à exporter, du moins dans les pays occidentaux.

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Dans Enthiran, les parties musicales ne sont pas directement liées à l’intrigue et ressemblent à des clips insérés régulièrement au cours du film. Une de ces séquences se passe devant le Machu-Pichu, au Pérou, avec des dizaines de danseurs en costumes pré-colombiens, sans que l’on comprenne bien pourquoi.

Enthiran (S. Shankar 2010) est un film en langue tamoule (« Kollywood » et non « Bollywood », donc), dont le budget était, à sa sortie, un record absolu pour l’industrie cinématographique du pays2, et qui a aussi atteint des sommets en termes d’audience puisqu’il reste le second plus grand succès historique du cinéma indien.

Le docteur Vaseekaran (interprété par Rajinikanth, l’acteur le mieux payé d’Asie après Jackie Chan) est fiancé à Sana (la très belle Aishwarya Rai, sacrée Miss Monde en 1994 et très remarquée pour de nombreux films dont la version 2002 de Devdas), mais cette dernière lui reproche de consacrer trop de temps à son travail et envisage de rompre son engagement. Le grand œuvre de Vaseek, aidé de ses deux assistants incompétents, c’est son robot Chitti Babu, une machine humanoïde à qui il a donné sa propre apparence.
Vaseek a d’autres problèmes que les hésitations de sa fiancée : il cherche à attirer l’intérêt de son mentor, le docteur Bohra (Danny Denzongpa, acteur originaire d’une province indienne qui jouxte le Népal, le Bouthan et le Tibet), qui s’avérera surtout jaloux de son disciple et tentera de lui nuire puis de profiter de son invention.

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Vaseek tente de convaincre le gouvernement indien que son robot peut lui être utile. Il faut dire que la machine possède des capacités hors normes : il lit un livre en quelques secondes, sans même l’ouvrir, il possède la force de cent hommes, et il peut agir comme un super-aimant pour désarmer un ennemi ou enlever son pantalon à un autre. Chitti fait la démonstration de ses talents en aidant Sana à tricher lors de son examen de médecine, puis en la sauvant d’une bande de brutes qui compte la violer dans un train pour la punir de les avoir forcés, un peu plus tôt, avec l’assistance musclée de Chitti, à baisser le son de leur chaîne hi-fi.On remarque que les agresseurs filment Sana avec leurs téléphones portables en même temps qu’ils la maintiennent et la déshabillent. Heureusement, malgré un petit suspense dû à un problème de batterie, Chitti punira les agresseurs de Sana comme ils le méritent.

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La jeune femme est alors convaincue de l’intérêt de la machine et du génie de son futur époux, avec qui elle se réconcilie.
Seulement on reproche à Vaseek d’avoir créé une machine incapable de discernement, à qui on pourrait, par exemple, ordonner d’assassiner son créateur. Vaseek a fait exprès de ne pas inscrire les trois lois de la robotique d’Asimov dans son programme, puisque ça le rendrait inutile en tant que robot militaire ou policier.

Vaseek pense pouvoir démontrer l’utilité de son sosie robotique à l’occasion d’un gigantesque incendie, où la machine sauve des gens pris au piège par les flammes. Il commet néanmoins une erreur impardonnable : il sauve une jeune femme qui était en train de prendre son bain. Ne comprenant pas pourquoi la jeune femme préfère mourir brûlée plutôt qu’apparaître nue en public3, Chitti babu a fourni la preuve de son incorrigible inhumanité : il ignore tout du sentiment d’honneur. Ce qui n’est pas le cas de la demoiselle qui décide de se jeter sous les roues d’un camion, lavant son honneur perdu par le sacrifice de sa vie.

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Un très étrange test de Turing, donc : ce qui fait qu’une intelligence artificielle mériterait d’être humaine, pour le scénariste, ce n’est pas la conscience de soi, l’humour, l’émotion, la poésie ou le désespoir, mais le fait de penser qu’il vaut mieux qu’une jeune fille soit morte plutôt que déshonorée par l’exposition de sa nudité.

Mortifié par ce fiasco, Vaseek décide d’apprendre les émotion humaines à sa créature, en lui donnant des livres à lire, en le rendant sensible à la beauté du miracle de la vie et à la tristesse du deuil. Chitti est alors prêt à accomplir un nouvel exploit : permettre un accouchement difficile, en recourant à une technique ancestrale consistant, si j’ai compris, à déboîter la hanche de la parturiente.

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C’est un succès ! Sana est si heureuse qu’elle se jette au cou de Chitti Babu et l’embrasse sur la joue. Chitti est comme paralysé d’émotion, seuls bougent ses cheveux, sur lesquels souffle un petit vent — ce qui arrivera chaque fois qu’il pensera à Sana à partir de ce moment. Car Chitti, trop humain, désormais, est amoureux et fera tout pour retrouver la sensation voluptueuse du baiser de Sana.

Suit une scène extrêmement drôle où Sana n’accepte d’embrasser à nouveau la joue de Chitti que si celui-ci retrouve le moustique qui l’a piquée et le contraint à venir s’excuser. Elle lui impose ce gage en étant certaine qu’il ne pourra réussir, mais Chitti court dans les rues de la ville à la poursuite du moustique et va même parlementer avec une nuée de moustiques aussi vantards que lâches et fourbes. Parmi les conditions qu’imposent les moustiques, il y a celle-ci : que les moustiques soient « déclarés oiseau national » de l’Inde. Heureusement, Chitti ne fait pas cette promesse, car plein de bon sens robotique, il rappelle aux moustiques qu’ils sont des insectes et non des oiseaux. Cette partie du film, assez fantaisiste, rappelle les exploits imposés aux héros de contes de fées.

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Vaseek présente Chitti à des militaires, expliquant qu’il veut en faire cadeau à l’armée indienne. Les militaires testent les connaissances du robot mais ce dernier explique qu’il ne pense qu’à Sana, en plaçant la tige d’une rose dans la goupille d’une grenade, osant cette métaphore : Sana est la fleur, Chitti est la grenade, sans Sana, Chitti n’est qu’une arme dangereuse.

C’est une humiliation de trop pour Vaseek, qui retourne à son laboratoire et, fou de rage, démembre son robot et l’abandonne, en pièces, dans une décharge. Chitty l’avait pourtant supplié de l’épargner, car il a désormais une raison de vivre : son amour pour Sana.
De son côté, le docteur Bohra a aussi des soucis : ses propres robots ne fonctionnent pas, les assistants de Vaseek, qu’il a débauchés, sont incapables de l’aider, et il a peur que des dealers, à qui il a promis de livrer un robot en état de marche, ne lui fassent payer cher son retard.

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Bohra se rend à la décharge et parvient à mettre la main sur les restes de Chitt. Il le répare, en ajoutant un programme de sa conception au logiciel du robot : il le rend méchant. Cette fois-ci, Chitti vient perturber la cérémonie de mariage de Vaseek et Sana. Il s’apprête à tuer froidement son créateur, mais la belle s’interpose courageusement. Il l’emmène avec lui, poursuivi par des centaines de policiers qu’il tue sans états d’âme.

Chitti est désormais capable de créer des copies de lui-même qui lui obéissent servilement. Le docteur Bohra est mort d’avoir tenté de l’en empêcher, dans un sursaut de lucidité.
Avec ses copies et sa princesse captive, Chitti se crée une place-forte dans un centre commercial. Personne ne semble pouvoir l’atteindre. Mais Vaseek dispose d’un atout : il a le même visage que Chitti, qu’il a créé à son image. En se faisant coiffer, vêtir, raser et maquiller comme Chitti, il peut aisément s’intégrer parmi les clones et aller demander à Sana de l’aider dans son plan. Elle le prend, tout naturellement, pour l’ennemi, et Vaseek est donc forcé de se scarifier le bras pour prouver qu’il est fait de chair : c’était donc bien lui.

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Le plan est de détourner l’attention de Chitti pendant que la police s’active à priver le quartier d’électricité, dont Chitti et ses clones sont dépendants. Grâce à un automobiliste égaré dont il récupère la batterie, Chitti évite la panne. Très fâché, il comprend tout et démasque Vaseek parmi ses clones car ce dernier est le seul à ne pas savoir faire effectuer des rotations complètes à sa tête.
Les forces de l’ordre encerclent le centre commercial-forteresse de Chitty, la guerre est déclarée. Suivent alors les scènes qui ont fait le succès mondial de la bande-annonce, où Chitti et ses clones utilisent leur capacité à s’aimanter pour créer des structures offensives efficaces : boule, mur, tour, ou même cobra.
Chitti tue des centaines de personnes, jusqu’à ce que son créateur trouve le moyen de l’immobiliser avec un aimant, le temps de lui enlever le processeur rouge inséré par le méchant Bohra. Le cauchemar est terminé.

Considérant les dégâts causés par son invention — des milliers de morts —, le docteur Vaseekaran est condamné à mort. Heureusement, Chitti vient témoigner en sa faveur et produit une vidéo qui démontre la traîtrise de Bohra. Vaseek est acquitté, mais c’est Chitti qui doit être démantelé. Il accepte ce destin et s’étête lui-même. Des années plus tard, ce qui reste de lui se trouve dans un musée que les enfants visitent. Une écolière demande à haute voix pourquoi Chitti a été démantelé, et la tête de ce dernier répond : « Je m’étais mis à penser ».

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Comme la plupart des films populaires indiens, celui-ci peut être un peu déroutant pour ceux qui ignorent le genre, puisque les questions d’honneur ou les relations entre hommes et femmes sont traitées d’une manière assez éloignée des canons hollywoodiens. Ce qui m’a le plus frappé ici, outre l’histoire de la jeune femme déshonorée par sa nudité, ce sont les questions de distinctions ethniques et sociales, qui sont exposées sans ménagement : le fourbe ennemi a un physique népalais (les indiens du nord-est sont très mal vus dans le reste du pays), les agresseurs ont soit la peau très sombre, soit ils sont occidentaux. Les dealers sont occidentaux. Est-ce mieux que le traitement assez condescendant et paternaliste4 que les films français, par exemple, donnent souvent aux « minorités visibles » ? Difficile à dire, mais la différence saute aux yeux, même sans disposer de toutes les clés culturelles, ou peut-être justement parce que l’on n’en dispose pas et que l’on porte un regard extérieur.

Enthiran (aussi appelé Endhiran, ou Robo, ou encore Robot) est un objet hybride, qui louche ostensiblement sur les blockbusters américains sans abandonner sa culture d’origine, où l’on trouve quelques séquences extrêmement originales, perdues parmi les références thématiques ou visuelles à Frankenstein, Terminator, Robocop, Electric Dreams, I Robot ou Matrix. On ne peut pas dire que le scénario développe une réflexion particulièrement intéressante sur les promesses de la robotique, mais il faut sans doute avoir vu ce film.

  1. La France a produit une quantité très importante de films de science-fiction, de Méliès à 8th Wonderland en passant par Alphaville. J’aurais pu ajouter l’Allemagne, dont la production dans le domaine est loin d’être négligeable, ou certains pays de l’Est comme la Tchéquie ou la Pologne. En Asie, la Corée du sud et Hong Kong ont une production non-négligeable. []
  2. Le budget d’Enthiran est de vingt millions de dollars. Un record pour l’Inde, qui reste malgré tout modeste à côté des blockbusters américains bien sûr, mais aussi de films français tels que ceux de la série Astérix, qui ont chacun coûté le double, au minimum. []
  3. Le spectateur, lui, voit une image pixelisée : le cinéma indien est particulièrement chaste. []
  4. En marge d’une rencontre à la Bibliothèque nationale, récemment, l’excellente Marion Montaigne racontait comment les « minorités visibles » sont souvent traitées par les scénarios dans le dessin animé (milieu où elle a un temps travaillé) : il faut que les personnages concernés soient positifs, ne soient pas « en situation d’échec », mais il ne faut pas non plus qu’ils soient les personnages principaux du récit… Les personnages censément (censément, car ce ne sont pas des acteurs, mais des dessins) d’origine asiatique ou africaine sont donc abonnés aux rôles de faire-valoir sympathiques… []

L’invention du robot

décembre 21st, 2014 Posted in archétype, Robot célèbre, Sciences, Vintage | 2 Comments »

rur_affiche_1939On imagine des automates doués de vie depuis des millénaires, mais il me semble que le robot est une figure distincte de l’automate : il n’imite que grossièrement le vivant, ou ne l’imite même du tout, il ne cache pas son état de machine, ce n’est plus une statue vivante, mais bien une mécanique animée1. Il apparaît avec la révolution industrielle, dans la seconde moitié du XIXe siècle, pour être précis. Il lui fallait un nom spécifique, et celui-ci a été fourni par Karel Čapek, sur un malentendu. C’est ma thèse ici : le robot n’est pas l’automate, et le public s’est emparé du nom « robot » dès son apparition parce qu’il avait besoin de mettre un mot sur cet objet nouveau. J’essaie ici de récapituler cette histoire à ma manière, soyez, comme toujours, indulgent pour le désordre des idées.

Le mot « robot », comme chacun sait, a été forgé par le dramaturge Karel Čapek pour sa pièce de théâtre Rossumovi univerzální roboti (en Français Les robots universels de Rossum, ou R.U.R.), à partir du mot slave robota (ou ses déclinaisons), qui signifie « labeur » ou « corvée », et qui est apparenté à l’allemand Arbeit (travail).
Karel Čapek attribuait en fait l’invention du mot à son frère Josef, mais il est certain que c’est la pièce R.U.R., dont la première représentation date de janvier 19212, qui a fait connaître ce mot, lequel est devenu un nom commun apparemment universel en moins d’une dizaine d’années, éclipsant quelque peu le mot « automate »3, qui était utilisé jusqu’ici.

Les

Les automates du XVIIIe siècle, issus de la tradition horlogère, par Pierre Jaquet-Droz ; Henri Maillardet ; Jacques Vaucanson ; Von Kempelen (reconstitution). Ces œuvres minutieuses cherchent à donner l’illusion du geste et de l’apparence des êtres vivant. Bien entendu, l’apparition du robot n’a pas fait disparaître l’automate, et Vaucanson ou Jaquet-Droz ont eu de nombreux continuateurs, jusqu’aujourd’hui.

Ce qui me semble le plus étonnant, dans la popularité du mot « robot », c’est que les êtres qui se trouvent au centre de la pièce R.U.R., si l’on se fie au peu de détails fournis, ne sont pas de nature mécanique. Tout comme les « Réplicants » de Blade Runner, il s’agit en effet d’être biologiques, de presque-humains conçus pour travailler sans protester, intentionnellement diminués, médiocrement intelligents, incapables d’éprouver du plaisir ou de la souffrance, ne connaissant donc ni désirs ni motivations personnelles.

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Même s’ils ont des gestes raides et une élocution saccadée, les robots de R.U.R. sont assez indiscernables des humains, comme l’apprend à ses dépens Helena Glory, la président de la ligue de l’humanité, après avoir fait un vibrant discours émancipateur à une assemblée d’humains qu’elle prenait pour des robots. Les robots finissent par se généraliser sur Terre et, puisqu’ils ont baissé le coût de production, par détruire toute raison de travailler et même, d’avoir des enfants. L’homme, oisif, multiplie les guerres, et finit par y employer des robots. Certains robots ont été conçus pour être intelligents, et finissent par avoir des revendications. On apprend que le premier syndicat de robots naît au Havre.

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La fin sera tragique pour l’humanité, mais se terminera par la découverte du sentiment amoureux pour les robots, devenus prêts à remplacer leur créateur.

L’intention de Karel Čapek était sans doute moins de parler de technologie que d’écrire une fable sociale humoristique. En 1936, il a d’ailleurs écrit un roman au thème très proche, La Guerre des Salamandres, qui raconte aussi une forme de lutte de classes entre les humains colonisateurs et une espèce qu’ils ont asservie, des amphibiens humanoïdes découverts sur une île asiatique.

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Гибель сенсации (Alexandr Andriyevsky, 1935), en anglais Loss of Sensation, fait référence à R.U.R. puisque cette abréviation est omniprésente dans le film mais la comparaison s’arrête là. Dans cette histoire, Jim Ripple crée des automates dénués de pensée autonome que l’on peut piloter par radio ou à l’aide d’un saxophone. Ripple a inventé ses robots pour que les coûts de production industriels soient si bas que le capitalisme s’effondre, mais très rapidement, le gouvernement s’empare de l’invention à son profit, notamment pour mater la contestation des ouvriers qui n’ont plus d’emplois. Ripple tente de s’interposer avec son saxophone, mais meurt broyé par les machines qu’il a inventé. Ses camarades, toutefois, reprendront le contrôle des automates et puniront les militaire et les hommes d’affaire. Ce film est dans le domaine public depuis 2013, on peut le visionner (en russe) sur Youtube.

Comme je le dis en introduction, mon intuition est que l’idée du robot tel que nous l’entendons, c’est à dire d’un être mécanique, constitué de matières non-organiques, et notamment de métaux, devait être déjà bien installée dans les esprits pour que, dès la sortie de la pièce de Čapek, le public s’empare du mot « robot » en lui donnant son acception actuelle.
Le robot existait déjà dans l’imaginaire, il ne restait plus qu’à lui trouver un nom nouveau, qui réponde à la nouveauté de cette figure, bien distincte des automates imaginés jusqu’ici.

L'Uomo Mecanico

L’Uomo Mecanico (André Deed, dit Cretinetti), est sorti en novembre 1921, donc dix mois après R.U.R.. Ici, l’homme mécanique n’est pas autonome, il est piloté à distance par des malfaiteurs qui l’emploient pour des cambriolages. On peut visionner sur Youtube la trentaine de minutes qui a survécu au temps — le film d’origine durait quatre-vingt minutes.

L’idée de l’automate de métal n’était pas vraiment neuve, puisqu’on la trouve déjà dans l’antiquité, avec les mythes qui entourent le dieu Héphaïstos (Vulcain), qui aurait notamment fabriqué des trépieds capables de se disposer eux-mêmes, et des servantes en or, capables de l’assister dans ses travaux. On attribue aussi des automates à l’ingénieur, architecte et sculpteur Dédale, et l’idée revient régulièrement dans l’histoire des sciences, des techniques ou de la littérature, je ne vais pas le raconter car c’est en grande partie le sujet d’un livre à paraître l’an prochain.

http://hyperbate.fr/dernier/?p=4458

Quelques robots de la science-fiction de la seconde moitié du XIXe siècle : Frank Reade and his steam horse (1882) ; The Steam man of the prairie (1868), par Edward S. Ellis ; Frank Reade and his new steam man (1892) ; Une illustration d’Eugène Damblans pour Ignis (1884), de Didier de Chousy, où des robots nommés les Atmophytes, finissent par devenir conscients et par contester sa domination à l’espèce humaine,…

Ce qui m’intéresse, c’est la transition entre la conception d’automates tels qu’on les concevait entre la Renaissance et le XVIIIe siècle, et les robots de l’ère industrielle : le raffinement et le goût pour l’imitation illusionniste sont rejoints, au siècle suivant, à des « hommes de fer » qui ne s’inspirent que très grossièrement du vivant et ne cherchent pas à cacher leur origine mécanique, montrant ostensiblement leur parenté avec les machines à vapeur et autres engins industriels.
Il n’est pas gênant que la machine ressemble à une machine.

Différents hommes mécaniques imaginés par Frank L. Baum.

Différents hommes mécaniques imaginés par Frank L. Baum.

Au début du XXe siècle, on pourrait parler des nombreux hommes de fer imaginés par L. Frank Baum dans l’univers du Magicien d’Oz : The Clockwork Man (Father Goose, 1899), The Tin man (Wizard of Oz, 1900), The Cast-Iron Man (A New Wonderland, 1900), Mr. Split (Dot and Tot of Merryland, 1901), Tik-Tok et The Iron Giant (Ozma of Oz, 1907), Captain Fyter (The tin woodman of Oz, 1918).

Ballet mécanique (1924) de Fernand Léger

Ballet mécanique (1924) de Fernand Léger, « premier film sans scénario », dit-on. Des mouvements répétitifs de pistons et de turbines succèdent à des séquences diverses (une femme sur une balançoire, un sourire,…) répétées en boucle.

Les avant-gardes du début XXe siècle ont fait preuve d’un grand intérêt pour les machines, comme on le voit dans le Ballet mécanique de Fernand Léger (qui a aussi participé à L’Inhumaine, de Marcel Lherbier, film de science-fiction à l’esthétique ultra-moderne), dans des œuvres de Marcel Duchamp, Francis Picabia, Man Ray, Moholy-Nagy, et bien sûr les artistes soviétiques, qui s’intéressaient notamment aux usines : Sergei Eiseinstein, Dziga Vertov, Alexandre Rodtchenko, Lazar Lissitzky, etc.

Meccanica di ballerini (1917) ; Robo con pipa (1917-1920) ; Affiche

Par le futuriste Fortunato Depero : Meccanica di ballerini (1917) ; Robo con pipa (~1917-1920 ? Le titre est forcément postérieur) ; Affiche pour le ballet de Depero Macchina del 3000.

Chez les Futuristes, la fascination pour les structures mécanique est, avec la vitesse et la vie urbaine, un sujet obsessionnel, l’objet d’un véritable culte religieux.
La machine se voit souvent donner une forme humanoïde.

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Vera Idelson (gauche) et Ivo Pannaggi (centre et droite) : costumes pour l’Angoisse des machines, de Ruggero Vasari. Le Cycle des machines, de Ruggero Vasari, est une œuvre théâtrale futuriste composée de trois pièces : l’Angoisse des machines ; Raun ; L’Antéchrist. Ici, la machine est source d’inquiétude, car l’humain est appelé, nous explique-t-on, à devenir une machine lui-même (si je comprends les résumés que j’en ai lus).

En 1927, avec Metropolis, de Fritz Lang et de son épouse de l’époque, l’auteure de science-fiction Thea Von Harbou4, la ville entière est une mécanique odieuse et cruelle qui transforme ses classes laborieuses souterraines en machines, au profit d’une classe aisée qui vit dans l’oisiveté.

...

Fritz Lang : Metropolis (1927).

Afin de mater une révolte, Frederson, le tyran de la ville, demande au savant Rotwang de donner à son robot gynoïde les traits de Maria, une jeune femme dont les discours émancipateurs et messianiques enflamment les foules. Le but est de ruiner la réputation de la chaste Maria en la faisant passer pour une créature luxurieuse dénuée de moralité. Le robot, dans Métropolis, est avant tout un instrument de tromperie, et les machines en général, un outil d’oppression.

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Eric Robot (1928). Comme les automates du XVIIIe siècle, ce robot est fixé à un socle qui contient une bonne partie de la machinerie qui l’anime.

En 1928, le capitaine William H. Richards, vétéran de la guerre, ingénieur en mécanique et secrétaire de la Society of Model Engineers, doit trouver un remplaçant au duc d’York pour l’ouverture de l’exposition de son organisation, à Londres. Il crée pour cela Eric Robot, un automate anthropomorphe en aluminium dont la bouche produit des éclairs bleus, qui sait tourner la tête, se lever de son siège et dire un discours de quatre minutes. Il répond aussi aux questions qui lui sont posées. Son créateur laisse croire au public (Eric Robot sera montré bien des fois par la suite) que la machine est effectivement capable de penser.
On dit souvent qu’Eric Robot est le premier robot britannique, mais c’est peut-être surtout le premier robot à avoir effectivement remplacé un humain.

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La campagne publicitaire de l’American Federation of musicians : la musique enregistrée  est inhumaine.

En 1930, aux États-Unis, le « parlant », qui n’existe pourtant que depuis deux ans5, a presque totalement fait disparaître le cinéma muet, et l’American federation of musicians lance une campagne contre la musique enregistrée, qui va (effectivement) faire disparaître les musiciens des salles de cinéma. Le robot symbolise la musique « en boite de conserve » (« canned music »), une musique sans humanité.

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La presse et la publicité s’intéressent aussi aux robots. À gauche, Science and invention imagine, dans un article de 1924 signé Hugo Gernsback (l’inventeur du mot « science fiction »), un Robocop avant l’heure, un automate radio-guidé capable de combattre des émeutiers. En couverture du Petit inventeur (1929), on voit Eric Robot (cf. plus haut) cirer des chaussures. Dans Le Petit Journal illustré (1935), on se demande si un homme peut en fabriquer un autre et la même année, la marque de machines à écrire Royal explique que les dactylographes ne sont pas (encore ?) des robots et qu’il faut donc créer des machines qui s’adaptent au doigté de chacune.

On voit que l’ombre de la machine qui va remplacer l’humain au travail (au mieux pour le décharger des corvées, au pire parce qu’il n’a plus besoin de lui) naît avec le robot.

Sur l’excellent site de Jean-Luc Boutel, Sur l’autre face du monde, on trouve de nombreuses références que je place dans le but de me les procurer un jour pour les lire : La Révolte des machines, extrait des Voyages au pays de la quatrième dimension (1912), par Georges de Pawlowski ; La Révolte des machines ou La Pensée déchaînée, scénario pour un film qui n’a pas été tourné, rédigé par Romain Rolland avec le dessinateur Frans Masereel en 1921 ; La guerre des machines, par Antonin Seuhl (1924) ; La fin des robots de Jean Painlevé6, par en 1933 dans le magazine Vu, consacré à la Fin de la civilisation ; La révolte des automates, par R.M.Nizerolles (1935) et enfin La guerre des robots, par Léopold Frachet (1939).

  1. « animé », vient du latin anima, qui désigne le souffle vital, l’âme, et qui à l’origine de mots tels que « animation » mais aussi « animal ». C’est donc souvent un synonyme de vivant. []
  2. En France, la première représentation de Rezon’s Universal Robots (le titre de la première traduction) date du printemps 1924, à la Comédie des Champs-Élysées. On notera, parmi les acteurs, la présence d’Antonin Arthaud. Si Rossum a été originellement traduit Rézon, c’est parce que le mot signifie effectivement « raison », en tchèque. []
  3. Automate vient du latin automatus : qui se meut par soi-même. []
  4. Contrairement à ce qu’on croit parfois, ce n’est pas tant parce que son épouse était fidèle au parti Nazi que Fritz Lang a divorcé de Thea Von Harbou, mais parce qu’il l’a surprise au lit avec un journaliste indien de dix-sept ans son cadet nommé Ayi Tendulkar. Fritz Lang était pourtant lui-même un coureur de jupons qui avait toujours bénéficié de l’indulgence bienveillante de son épouse. Bravant le régime, qui aurait refusé de marier une allemande avec un homme à la peau foncée, Thea Von Harbou a épousé son amant secrètement, ce qui ne l’a pas empêchée par la suite d’adhérer au parti nazi et de participer au scénario d’un grand nombre de films de propagande du régime. []
  5. Les premiers procédés de cinéma sonore sont presque aussi anciens que le cinéma tout court, mais il a fallu attendre la fin des années 1920 pour que les grands studios s’entendent sur des standards qui ont permis une diffusion universelle du parlant. Ce fut un coup dur pour les musiciens, bien entendu, mais aussi pour le cinéma non-américain, devenu subitement inexportable : les cinéma allemands ou scandinaves – danois notamment -, sont devenus anecdotiques alors qu’ils avaient longtemps fait jeu égal avec Hollywood. []
  6. Jean Painlevé (1902-1989), fils du mathématicien Paul Painlevé, est un des premiers cinéastes scientifiques. []

Université piteuse

décembre 12th, 2014 Posted in Études, indices, Mauvaise humeur | 11 Comments »

Un modeste tumblr peut-il avoir un poids politique ? Le site Ruines d’Université, qui montre l’état d’insalubrité de nombreux bâtiments universitaires en France, rencontre un certain succès sur les réseaux sociaux et dans les médias. J’ignore si c’est lié, mais quelques heures après que le site du Monde ait signalé l’existence de ce blog, le président de la République annonçait son intention d’annuler la baisse de soixante-dix millions d’euros de budget des universités qui avait été programmée.

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Dans ma salle à Paris 8, il y a un trou, dû à un dégât-des-eaux. Il a fallu six bons mois pour en identifier la cause. Il semble que ce soit fait, mais dans le doute, on garde un seau pour récolter ce qui fuit. La plomberie est un des gros problèmes des bâtiments publics, à cause du système des marchés, m’a-t-on expliqué : ils forcent à choisir le prestataire le moins cher, mais on ne peut pas faire des économies sur tout, et certainement pas sur la plomberie.

Lorsqu’il était dans l’opposition, le parti socialiste demandait que l’autonomie des universités s’accompagne de « garanties financières », mais il semble qu’une fois au pouvoir ça ne le gène pas de voir les institutions académiques subir une situation d’indigence assez scandaleuse. Si les comptes de la plupart des universités sont dit-on, à présent assez stables (plusieurs ont frôlé la faillite), on ne peut pas dire que les établissements brillent par leur confort.

Au passage, et pour des raisons voisines, les écoles d’art « autonomisées » sont peu à peu lâchées par la puissance publique, qui continue d’affirmer sa tutelle sur la pédagogie et la recherche, mais se désengage financièrement, à tous les niveaux — État ou collectivités locales —, et semble attendre de voir quelles écoles survivront à la ruine des communes qui ont contracté des emprunts toxiques ou dont l’équipe municipale préfère financer un stade sportif en « partenariat public privé » plutôt que d’investir dans l’enseignement en art1.

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Paris 8, « université monde », affirme un calicot fripé dans un placard d’affichage à l’entrée de l’établissement.

Je me souviens la modernisation de l’Université de Saint-Denis, au milieu des années 1990 : création de deux passerelles au dessus de l’avenue de Stalingrad, voie à grande vitesse où, en moyenne, un étudiant trouvait la mort chaque année ; création d’une nouvelle bibliothèque, plus grande que celle du centre Pompidou ; construction de nouveaux bâtiments ; rénovation de l’ancien ; et enfin : arrivée du métro juste devant l’entrée de l’université, car autrefois, il fallait descendre à la station Saint-Denis Basilique puis prendre le bus.

Et pourquoi avait-on eu droit à toutes ces belles choses, à votre avis ? Pas vraiment pour le rayonnement académique de l’Université française, mais juste pour dissimuler un peu sa misère. L’évènement déclencheur des travaux a été la préparation de la coupe du monde de 1998, car il aurait été malvenu que la ville du « Stade de France » continue de recevoir ses quinze mille étudiants dans des bâtiments provisoires devenus bien exigus, installés en 1980 lors du déménagement de l’université depuis Vincennes.

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« Footix », la mascotte de la coupe du monde de 1998.

Faut-il espérer une nouvelle coupe du monde, ou des jeux Olympiques, pour imaginer une campagne de rénovation des universités françaises ?

  1. Cette année, l’école d’art de Perpignan cesse d’accueillir de nouveaux étudiants et renonce à emmener ceux qui y sont déjà inscrits jusqu’au DNSEP (Master 2). C’est la fin programmée d’une école qui existe depuis deux siècles. Pour médiatiser leur cas, les étudiants de l’école d’art de Perpignan se sont mis en vente sur Le bon coin et ebay. []

TEDx Montpellier, en vidéo

décembre 6th, 2014 Posted in Après-cours, Conférences | No Comments »

On peut désormais visionner mon intervention lors de la session du 2014 de TEDx Montpellier (10 octobre) sur la chaîne Youtube dédiée aux événements TEDx.
J’en rappelle l’intitulé : À quoi sert un étudiant en art ?

Photos : Jonathan Scanzi

Photos : Jonathan Scanzi, licence Creative Commons CC-BY-ND 2.0.
Voir les autres photographies sur FlickR.

J’espère que vous la trouverez distrayante, et je remercie une fois de plus les organisateurs pour leur invitation et leur accueil.

J’en profite pour signaler à ceux que ça intéresse la création d’un nouveau compte Twitter : @LeDernierBlog.
Ce compte est géré de manière totalement automatique, il signale les nouveaux billets publiés sur ce blog, ce qui permet aux lecteurs qui s’informent par Twitter se tenir au courant, malgré ma disparition du pays des cent-quarante (parfois mauvais) caractères.

Solange nous a parlé

décembre 4th, 2014 Posted in Conférences, Interactivité | 2 Comments »

Ina Mihalache est donc venue rencontrer les étudiants de l’école d’art du Havre mardi. Elle a raconté son travail d’artiste devant une salle comble, de manière improvisée, mais réfléchie, naturelle et fluide, d’abord en monologuant, puis en répondant aux nombreuses questions de la salle. L’assistance, pour une fois, comptait des gens extérieurs à l’école, parfois même venus de loin.

ina_mihalache_esadhar_conference

Grand succès : tous les étudiants présents n’ont pas trouvé de chaise. Les questions ont porté sur le film Solange et les vivants (qui sortira en 2015), sur la radio, sur le rapport au public (fans autant que « trolls »), sur le décalage entre fiction et réalité, mais aussi sur des points techniques divers.

Je dois dire que ce qui a suivi la conférence n’est pas banal : un couple s’est proposé de l’inviter à déjeuner ou au moins à boire un verre ; un jeune homme est venu lui dire à quel point il appréciait son travail, sur un ton dangereusement proche de la déclaration d’amour ; enfin, plusieurs jeunes femmes sont venues lui demander de poser joue contre joue avec elles pour des « selfies », puis ont voulu lui faire une bise ou même une étreinte amicale, un « hug », comme on dit, ou tout simplement, se trouver à côté.

...

Je ne suis pas peu fier d’avoir fait venir Ina Mihalache devant mes étudiants, c’était sa première expérience du genre et il me semble qu’elle l’a appréciée, malgré le train matinal, et malgré le fait que je l’aie fait poireauter dix minutes dans la gare glaciale du Havre (photo : Laure Limongi)

Rien d’agressif ni même (il me semble, enfin seule l’intéressée peut le dire) de gênant dans ces gestes, qui répondent bien à la douceur bienveillante et fantaisiste des vidéos d’Ina, et qui témoignent de la singularité du rapport intime et personnel qui se crée, sur Youtube, entre son personnage de jeune femme solitaire, et le spectateur, qu’elle ne connaît pas mais à qui elle s’adresse, souvent en le tutoyant, pour lui communiquer ce qui lui passe par la tête.

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À l’esadhar, les étudiants se regroupent par ateliers, en fonction de leurs affinités personnelles et aménagent les lieux à leur guise.

L’après-midi, Ina a visité les différents ateliers de l’école et rencontré des étudiants qui lui ont exposé leurs propre projets artistiques, mais malheureusement, rares ont été ceux qui ont osé le faire. Plusieurs m’ont avoué ensuite avoir été trop intimidés. Dommage pour eux, car le rapport décomplexé et enthousiaste de cette jeune artiste envers le fait de créer est plutôt rafraîchissant dans le contexte des écoles d’art où, profs comme étudiants, nous finissons par oublier que l’essentiel n’est pas de valider des crédits, des bilans ou des diplômes, mais bien de prendre plaisir à faire et à faire voir.

Prix Cube 2014

novembre 27th, 2014 Posted in Cimaises, Interactivité | No Comments »

Pour la seconde année consécutive, le Prix Cube récompense l’œuvre d’un artiste âgé de moins de trente-six ans, dans le domaine des nouveaux médias.
On peut voir le travail du lauréat et des cinq autres nominés à l’Espace Saint-Sauveur, d’Issy-les-Moulineaux (métro Corentin Celton), jusqu’à dimanche.

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L’œuvre primée est Post Code, par l’artiste russe ::vtol:: (Dmitry Morozov), qui produit une musique et une image abstraite inspirée du glitch-art, imprimée au format carte-postale, lorsqu’on lui soumet le code-barre d’un produit quelconque. Je remarque que le public est filmé par le dispositif, mais je ne sais pas si cela intervient dans le résultat produit ou si cela va servir à une évolution ultérieure de l’œuvre.

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Seventeen, de l’allemand Nils Völker, est une œuvre non-interactive dans laquelle des coussins suspendus et tyvek se gonflent et se dégonflent, comme mus par une respiration, et s’illuminent grâce à des diodes.

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Immersion, par Lia Giraud et Alexis de Raphélis, est une installation sophistiquée composée d’un film, et d’un dispositif contenant des micro-algues qui produisent des images répondant au film projeté.

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Dans la bonne vieille tradition de l’art cinétique, Daydream V.2, par le duo Nonotak (Takami Nakamoto et Noemi Schipfer), est un dispositif constitué d’écrans translucides superposés qui permettent de projeter des formes géométriques dans l’espace.

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User Generated Server Destruction, par l’autrichien Stefan Tiefengraber, est composé d’un serveur web équipé de six marteaux robotisés. Ce serveur héberge un micro-site internet, accessible depuis le réseau, qui permet de piloter les marteaux pour que ceux-ci soient lâchés et aillent choquer la machine, dans le but de la détruire. Les disques endommagés sont régulièrement remplacés, mais lorsque le serveur est cassé, le site n’est plus accessible et lorsque le site est accessible, il permet de détruire la machine qui le fait fonctionner.

prixcube1

Mon œuvre favorite est Bodymetries, par l’allemande Theresa Schubert (que l’on voit ici en train de photographier son travail), où les spectateurs sont invités à poser leur bras sur une table. Le bras est scanné, puis, en projection, est contaminé par une forme pseudo-organique inspirée du comportement du Physarum polycephalum, une colonie d’amibes que l’on a longtemps classé, à tort, parmi les champignons.

prixcube7

Le programme (Processing, OpenCV, SuperCollider) cartographie l’épiderme et produit des trajets lumineux en fonction de la disposition des taches de mélanine.

Abonné absent

novembre 20th, 2014 Posted in Interactivité, Personnel | 8 Comments »

(un billet, pour une fois, assez personnel)

Ça y est, j’ai quitté Twitter. J’en ai raconté le prétexte en d’autres lieux, ce n’est pas si important, ni si grave, mais c’est une expérience intéressante, que je savoure à sa juste valeur. Je ne fais presque rien d’autre que de la savourer, car j’ai une petite fièvre et mal à la tête — le fameux état grippal1, quoi —, et plus la moindre espèce d’efficacité dans mon travail, alors que bien des gens attendent des choses de moi.

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Les explications que j’ai donné sur ma fuite ne sembleront pas très claires à tout le monde, et je vois que certains, à présent que les conversations ont disparu, supposent que j’ai été victime d’une horrible cabale… Ce n’est pas le cas, j’ai juste vécu une conversation frustrante avec cinq ou six personnes, qui m’a fait me dire que je n’avais plus rien à faire sur Twitter, puisque ces amis parfois proches me demandaient sans s’en rendre compte, je crois, les deux choses que je ne donnerai jamais à personne, la première étant de dire non pas ce que je pense mais de dire que je ressens ce que je dois ressentir, en fonction de la mode en termes de political-correctness, et la seconde étant de m’abstenir de poser des questions lorsque la doxa a jugé qu’il n’y avait plus lieu de poser des questions — dans le même ordre d’idées, ce n’est pas la crédulité du croyant qui me fait détester les religions mais bien l’hostilité aux questions. Enfin quelque chose comme ça, ma version peut changer car je ne connais pas moi-même totalement mes motivations, ou plutôt, j’en vois d’innombrables mais je serais bien incapable de dire lesquelles sont déterminantes2.

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Il y a aussi les petites vexations comme le fait d’être mis dans le même sac qu’une personne avec qui on n’est pas spécialement en accord (je suis trop anarchiste ou même individualiste pour pouvoir supporter ça) ; le fait de se faire reprocher des choses que l’on n’a ni pensées ni dites, et de ne jamais avoir le droit de dissiper le malentendu ; et bien sûr l’angoissante sensation que la terre se dérobe sous ses pieds lorsque l’on constate à quelle rapidité des années de rapports amicaux peuvent sembler n’avoir été qu’une illusion, à l’occasion d’un désaccord qui n’aurait sans doute jamais abouti au même résultat dans ce que les gens nomment « la vie réelle » (mais qui ne l’est pas plus que l’autre, puisque nos vies virtuelles sont une partie de notre vie réelle). « In Real Life », le visage, les gestes, les mimiques, les regards, le ton de la voix, et peut-être même les phéromones que nous échangeons avec notre interlocuteur doublent notre conversation cognitive, abstraite, d’informations que, faute de mieux, je nommerais « animales ». Non seulement le corps véhicule un autre discours que le simple discours intellectuel, mais il amène avec lui un autre rapport au temps et à la mémoire. La simple présence du visage (et c’est moi, qui souffre de prosopagnosie, qui le dis) d’une personne fait exister simultanément tous les moments qu’on a eu avec elle — ce qui peut nous la rendre odieuse en cas de brouille, bien sûr. Lors d’échanges purement textuels, le fameux « jeu d’imitation » d’Alan Turing, cette dimension animale disparaît, est filtrée. Énormément de choses passent malgré tout, y compris dans le domaine du sensible, grâce au pouvoir du verbe, bien sûr : on utilise un mot plus qu’un autre pour cette raison, pour ajouter quelque chose au simple sens qu’ont les mots pris littéralement, pour créer de la complexité, de la contradiction, de la tendresse ou de l’agressivité, enfin tout ce que l’on veut3.

La fréquentation des forums, de Twitter, etc., a été pour moi une grande leçon de littérature. Mais j’en ai tiré une autre leçon, je me souviens que lorsque l’on quitte ou délaisse un lieu virtuel de conversation, on y est rapidement oublié, et je crois que c’est vraiment là la spécificité du médium, ce qui fait que certains croient et disent que les rapports que l’on entretient dans des lieux de conversation dits « virtuels » sont, en vérité, du vent. Ils ne le sont pas, mais ils ont besoin d’être sans cesse réactivés, c’est même pour ça qu’ils peuvent être un peu obsessionnels, que l’on peut craindre de disparaître si l’on ne donne pas assez souvent de preuves de vie.

Je ne suis pas fâché, je ne boude pas, je suis parti, c’est tout.
Et toi, Twitter, comme l’ont chanté Régine, puis Larusso, tu m’oublieras.

(…) Et sur le piédestal il y a ces mots :
« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Contemplez mes œuvres, Ô Puissants, et désespérez ! »
À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. » 
 (Percy Bysshe Shelley – Ozyamandias)

J’ai reçu plein de messages gentils de partout, y compris de la part de gens avec qui j’ai justement eu des mots pénibles cette semaine, y compris de gens dont j’ignorais qu’ils s’en souciassent le moins du monde. Ma femme et ma fille cadette, qui semblent également inquiètes de ma disparition du pays des cent-quarante signes y vont voir ce qui se dit et me jurent qu’on m’y regrette4. Mais de mon côté, j’ai la sensation étourdissante (l’état grippal y est sans doute pour quelque chose) d’être libéré d’un lest dont j’ignorais jusqu’ici l’existence. J’ai toujours eu l’habitude de continuer les discussions jusqu’à la nausée, sans jamais fermer la porte à qui que ce soit, avec une patience qui parvenait même à épuiser non pas mes contradicteurs, mes trolls, mais même mes lecteurs les plus assidus. Pourtant, là, eh bien je ne l’ai pas fait, je me suis arrêté bien avant que quoi que ce soit ne dégénère, et donc bien avant l’inévitable réconciliation qui suit. Je me suis toujours réconcilié assez aisément car si j’ai beaucoup d’orgueil, je n’ai que peu de fierté5.

Je n’ai pas seulement quitté une conversation, j’ai quitté la conversation, car la particularité de Twitter, je crois, est bien de n’être qu’une unique conversation.
Bien sûr, je ne suis pas qu’euphorique, moi qui ne romps quasiment jamais avec personne, qui ne considère aucune discussion vraiment terminée, qui ne peux pas jeter un objet, qui vis dans la maison où j’ai grandi, j’ai la sensation de sauter dans le vide. Il est presque dix heures, j’ai complètement oublié de m’alimenter aujourd’hui et je ne ressens pourtant pas la faim, ce qui n’est vraiment pas typique de moi (si cette affaire m’aide à perdre du poids, ce sera déjà ça). Je ne dis pas ça pour m’épancher, je me prends pour sujet d’observation. Si j’étais rigoureux, je tiendrais un journal de cette nouvelle expérience.

Telefontornet

La Telefontornet, la tour téléphonique de Stockholm, en Suède, en 1890. Cette structure reliait entre eux les abonnés au service téléphonique non seulement de manière matérielle (comme tout réseau de téléphonie filaire), mais de manière apparente, avec ses milliers de câbles tendus entre la tour et chaque téléphone. Avant de quitter Twitter, j’avais 4583 abonnés. À peu près autant que la Telefontornet de Stockholm (environ 5000), quoi !

Je me demande si je ne suis pas en train de vivre une mue post-internet6. Je dois d’immenses choses à ce réseau : un grand nombre de mes amis, des projets professionnels (en fait, presque toute ma vie professionnelle) et une grande partie de ma formation intellectuelle. Mais je me demande s’il n’est pas temps de connaître d’autres aventures.
En attendant, depuis trois jours, il m’arrive régulièrement de vivre une histoire quelconque7 et de commencer à formuler mentalement le tweet qui servira à la raconter. Je parie que si je les tapais sur un clavier, j’arriverais à ce que les phrases que je conçois fassent cent-quarante caractères, virgules et point compris. Je devrais peut-être aller graffiter mes pensées inutiles sur les murs de Paris, comme autrefois Nicolas Restif de la Bretonne.

Le Havre, vu depuis la partie haute de la ville, avant-hier nuit.

Le Havre, vu depuis la partie haute de la ville, avant-hier nuit.

Amusant, je viens de relire l’article que j’ai écrit ici-même, en juin 2009, lors de ma découverte de Twitter. J’étais enthousiaste mais je constate que j’étais loin d’imaginer à quel point ce lieu compterait dans mon existence.

  1. Eh oui, il n’y a pas que les enfants qui disent « je suis fatigué », ou « j’ai mal au ventre » quand il y a contrariété. []
  2. J’essaie de me comprendre moi-même non seulement dans mon article sur le blog Castagne, mais aussi par mes réponses aux nombreux commentaires qui y ont été faits. []
  3. Voilà ce que je juge horripilant avec les slogans politiques et avec une partie de la philosophie et des sciences : ils refusent la finesse littéraire et, en cherchant l’exactitude et la précision du vocabulaire, en forçant à s’y rallier de manière binaire, perdent la capacité à faire dire aux mots des choses que l’on n’avait jamais pensé à leur faire dire. Alors vive la poésie. Bien sûr, on ne peut se comprendre sans un minimum de lieux communs, mais on ne peut rien inventer si on ne pense que par eux. Sur ma liste : relire Les Fleurs de Tarbes, de Jean Paulhan. []
  4. J’évite, pour ma part, d’aller voir ce qui se dit sur Twitter. Finalement, assister à ses funérailles comme Tom Sawyer, ça n’est peut-être pas si drôle. Je me suis tout de même reconnecté dans l’après-midi pour comprendre pourquoi l’archive de mes tweets n’arrivait pas… Ce qui a abouti à une récréation expresse du compte, et a donné quelques fausses-joies : j’ai à nouveau désactivé le compte. []
  5. Je sais qu’il est de coutume de considérer l’orgueil comme un défaut majeur et la fierté comme une presque-qualité, mais c’est ainsi que je me vois. []
  6. Postinternet et un terme qui connaît une grande faveur dans le monde des arts « médiatiques ». Il décrit une production artistique qui transfère l’état d’esprit du réseau hors de son substrat originel. []
  7. Pour la première fois depuis des années, j’ai gravé un DVD-ROM ; Ma chatte, pour la seconde fois a réussi à tirer seule sa litière d’en dessous du meuble où elle était rangée ; J’ai reçu une relance amiable des Urssaf alors que je jurerais ne jamais avoir reçu le premier courrier ; J’ai dansé avec Laure Limongi et nos étudiants en Master de Création littéraire sur la musique de mon adolescence, et être le plus âgé de tous ; j’ai, ce soir là, bu tout seul ma bouteille de Montbazillac et avoir senti les cheveux me faire mal à chaque pas de danse ; j’ai aimé regarder Le Havre depuis ses hauteurs, la nuit ; mon père s’est fait voler son sac devant la gare Montparnasse – il vit dans le Sud-Ouest, il ne sait plus ce qu’est Paris ; etc. []

Solange nous parlera (le 2 décembre)

novembre 15th, 2014 Posted in Conférences | 1 Comment »

Née à Montréal en 1985, Ina Mihalache a commencé en 2011 à publier sur Youtube des vidéos réunies sous le nom « Solange te parle ».

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Si les statistiques de ses vidéos sont bien moins élevées que celles de « Norman », « Cyprien » et autres « Joueur du grenier », elle s’impose rapidement comme l’unique concurrente féminine intéressante de ces derniers, et plus généralement comme une des rares personnes, en France, à avoir tiré quelque chose d’intéressant de son média, où elle fait évoluer sous divers prétextes thématiques son personnage de jeune artiste à la fois un peu asociale et désireuse d’établir un rapport intime et sincère avec le monde entier. Son ton, que l’on dit « décalé » et que certains comparent au cinéma de la nouvelle vague, lui amène un public plus âgé que celui des « youtubeurs » moyens, et lui a valu l’ntérêt de journaux tels que Télérama, Technikart, les Inrockuptibles ou encore Libération.
En 2013, elle a lancé, avec succès, un appel à financement participatif pour produire Solange et les vivants, son premier long-métrage, qui attend d’être distribué. Enfin, Ina Mihalache est auteur radiophonique pour France Inter et Le Mouv’, notamment avec la série Solange pénètre ta vie intime, qui consiste à demander à des femmes de raconter leur vie charnelle, que celle-ci soit joyeuse, enthousiaste, terne ou pathétique.

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Nous recevrons Ina Mihalache le deux décembre deux-mille quatorze à l’école d’art du Havre à dix heures trente, en salle de conférences, pour une rencontre au cours de laquelle elle nous présentera son travail. Cette conférence s’adressera autant aux étudiants en art et en design graphique qu’aux étudiants du Master de création littéraire.

Quelques images produites à l’aide de Processing

novembre 11th, 2014 Posted in Brève, Processing | 1 Comment »

Je viens de lancer un tumblr destiné à accueillir des images que j’ai produites à l’aide du langage Processing. J’avais pris la mauvaise habitude de placer de telles images sur Facebook et sur Twitter, où elles ne sont vues que par ceux qui me suivent sur ces réseaux sociaux.

processing_drawings

Je place le code qui a été utilisé sous les images montrées. Il ne s’agit pourtant pas forcément des programmes informatiques du siècle, certains ont même un effet dont j’ai été moi-même étonné.
Le site se trouve à cette adresse : processingdrawings.tumblr.com

L’arithmétique binaire (1703)

novembre 9th, 2014 Posted in Brève, Sciences, Vintage | 2 Comments »

La numération binaire, c’est très simple, ce n’est pas moi qui le dis, mais Gottfried Leibniz (1646-1716) dans un mémoire remis en 1703 à l’Académie des sciences. Il s’est notamment inspiré du Yi Jing1

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Et ce n’est pas tout. Entre ses nombreux carnets de recherche jamais publiés et son ouvrage de jeunesse Dissertatio De Arte Combinatoria (1666), on doit constater que Leibniz a eu pour obsession la formalisation de la logique et de la pensée humaine, et même, leur mécanisation (on lui doit d’ailleurs une des machines à calculer les plus abouties de l’époque), et ceci notamment à l’aide de la numération binaire.
Il n’est pas exagéré de faire de Leibniz le père de l’informatique, à égalité avec Charles Babbage (1791-1871).

  1. Ou Yi-King, ou I-Ching, enfin à vous de voir à quelle école vous vous rattachez pour transcrire le chinois en alphabet romain : Pinyin, Wade, Yale ou école française d’extrême-orient. Je ne peux pas décider à votre place. []