Profitez-en, après celui là c'est fini

Rainbows End (2006)

août 4th, 2016 Posted in Interactivité, Lecture | No Comments »

rainbows_endVernor Vinge a enseigné l’informatique à l’Université de San Diego jusqu’en 2000, et est connu, hors littérature, pour avoir popularisé le terme “Singularité technologique”, qui décrit le moment où l’humain sera parvenu à créer une forme d’intelligence artificielle capable d’excéder les capacités intellectuelles de son créateur, transformant notre rapport aux machines de manière aussi irrémédiable qu’imprévisible : rien dans notre expérience passée ne permet de savoir ce qui découlera d’un tel événement — d’où l’analogie à la singularité en sciences physiques ou en mathématiques, un état dont les modèles scientifiques ne peuvent prédire les conséquences.

En tant qu’auteur de science-fiction, on doit notamment à Vernor Vinge les romans de la série Zone of thought : Un feu sur l’abîme, Au tréfonds du ciel et les Enfants du ciel. Les deux premiers ont obtenu le très prestigieux prix Hugo1, tout comme le roman dont je veux parler aujourd’hui, Rainbows End.

La bibliothèque Geisel, à l'université de Californie à San Diego. Photo de FASTILY (licence CC-SA)

La bibliothèque Geisel, à l’université de Californie à San Diego. Ouverte en 1970 et due à l’architecte William Pereira, ce bâtiment est emblématique du style brutaliste.
Photo : FASTILY (licence CC-BY-SA)

L’action de Rainbows End (2006) se déroule vers San Diego, en 2025, alors que le poète Robert Gu, qui profite d’un traitement révolutionnaire, revient parmi les vivants après avoir été gravement atteint de la maladie d’Alzheimer. Ceux qui l’ont bien connu avant, à commencer par son fils, redoutent ce retour miraculeux, car Robert Gu, bien que réputé être un des plus grands poètes de l’histoire littéraire américaine, est aussi un homme profondément méchant. Son épouse, Lena, profite d’ailleurs des années que son mari a passées dans les brumes de la maladie pour passer pour morte. La nouvelle jeunesse de Robert change cependant sensiblement son caractère, et malgré sa propension à la misanthropie, il découvre peu à peu un monde de technologies avancées qu’il avait jusqu’ici snobé mais qui l’intéresse désormais. Reparti de zéro, Robert s’inscrit dans un lycée où il suit des cours avec des adolescents ou des personnes âgées qui comme lui veulent apprendre les nouvelles règles du monde. Il cache un secret : il est de moins en moins méchant, et, malgré l’admiration que ses nouveaux textes suscitent toujours auprès de ses camarades de lycée, est convaincu d’avoir perdu son talent, ce qui lui semble être la conséquence directe de son attendrissement.

Le début du récit ne concerne pas Robert : il existe une nouvelle forme de contrôle mental si efficace que des services secrets d’Europe et d’Asie sont forcés de mener une enquête discrète sur le campus de San Diego qu’ils pensent lié à l’affaire. Le fils et la belle-fille de Robert sont des personnalités importantes de la défense du pays, et le poète se trouve malgré lui entraîné dans une histoire qui le dépasse complètement. Je ne vais pas tout raconter, mais un personnage très important apparaît à tous les protagonistes de l’affaire. Pour certains, il a l’apparence d’un horripilant lapin. Pour Robert, il est le “mystérieux étranger” qui hacke de temps en temps l’avatar téléprésentiel de Zulfikar Sharif — un thésard qui a pris le travail de Robert comme sujet de mémoire et qui a mal réglé ses paramètres de sécurité car non seulement il est piraté par le Lapin, mais parfois aussi par Miri Gu, la petite-fille de Robert. La vivacité de ce “lapin”, si doué pour faire des promesses irrésistibles et pour être partout à la fois pose question : s’agit-il de plusieurs personnes ? Et s’il était en fait la première intelligence artificielle consciente ?

Alice in wonderland, d'après les illustrations de John Tenniel.

Alice in wonderland, d’après les illustrations de John Tenniel.

Plusieurs thèmes traités dans le livre vieux de dix ans résonnent avec l’actualité technologique immédiate.
Dans le roman, chaque personne dispose de lentilles de contact et de vêtements intelligents qui confèrent un grand réalisme à une forme de réalité augmentée complexe qui permet, notamment, d’accéder au réseau en permanence. Un important épisode du livre concerne l’affrontement de “Savoir dangereux”, inspiré de l’œuvre de Terry Pratchett, et “Scootch-a-mout”, un univers comparable à nos Pokémons. Ces “cercles de croyances” qui fédèrent des milliers de personnes se disputent le contrôle de l’apparence de la réalité augmentée de la bibliothèque de l’Université. Ils ignorent qu’ils sont en fait l’instrument d’un complot : pensant s’opposer dans le monde virtuel, ils forment un attroupement physique tout ce qu’il y a de tangible et permettent à un commando discret d’agir sans se faire remarquer. Ceux qui contrôlent les jeux contrôlent les joueurs, le pouvoir appartient à celui qui parviennent à manipuler les loisirs virtuels d’autrui.
Quelques semaines seulement après que j’aie lu ce roman, commençait le succès planétaire et passionnant à tous égards2 du jeu Pokémon Go, qui m’a évidemment beaucoup fait penser à Raibows End. Et qui m’y a fait penser plus encore lorsque j’ai appris qu’une pétition monstre avait été lancée pour faire exister un jeu parallèle inspiré de l’univers de Harry Potter.

Des gens jouent à Pokemon Go à Shatin Park (Hong Kong), par Wpcpey , licence CC-SA.

Des gens jouent à Pokemon Go à Shatin Park (Hong Kong).
Photo : Wpcpey (licence CC-BY-SA)

Un autre thème intéressant est celui du remplacement du livre physique par le le livre virtuel, qui est ici, lui aussi, très littéral : afin de numériser tous les livres de la bibliothèque de l’université, un entrepreneur nommé Huertas utilise une déchiqueteuse à bois robot qui transforme méthodiquement tous les ouvrages du lieu en confettis qui sont photographiés à la volée sous différents angles, puis, sachant qu’il n’y en a pas deux qui soient déchirés exactement de la même manière, vus au microscope, qui sont ré-assemblés virtuellement. Robert Gu appartient à la “cabale des anciens” qui tente d’empêcher l’opération — destinée à être généralisée au plus vite, afin de contrer une technologie concurrente venue de Chine. Dans les jeunes générations, peu de gens trouvent à redire au projet “Bibliotome”, car ils n’ont pas de nostalgie du livre imprimé, n’en utilisant pas, et ne voyant que des avantages au livre virtuel.

Parallèlement à cette méthode destructrice d’acquisition du savoir livresque, on apprend l’existence de l’EJAT, une technologie d’apprentissage rapide des langues ou des techniques de combat, elle aussi destructrice puisqu’elle altère passablement le fonctionnement du cerveau de ceux (des militaires, souvent) qui ont eu le droit au traitement, et qui, régulièrement, sont victimes de glitchs, se retrouvant par exemple incapables de parler leur langue maternelle, remplacée par le Mandarin.

Le Snake Path qui mène à la bibliothèque Geisel à l'Université de San Diego.Photo de Travis Rigel Lukas Hornung (licence CC-SA)

Le Snake Path qui mène à la bibliothèque Geisel à l’Université de San Diego. Ce chemin de 170 mètres qui traverse un jardin symbolisant le jardin d’Eden, quitté pour avoir goûté le fruit de la connaissance. ue le chemin, on peut lire cet extrait du Paradis Perdu de John Milton : “Alors, tu regretteras moins de quitter ce Paradis, puisque tu posséderas en toi-même un Paradis bien plus heureux”.
Photo : Travis Rigel Lukas Hornung (licence CC-BY)

Le fossé qui sépare les générations vis à vis des technologies fait l’objet d’une méditation assez caustique. Avant d’être initié aux vêtements intelligents (vetinfs) et aux lentilles de contact à réalité augmentée, Robert se fait fournir un ordinateur ultra fin — il ressemble à une feuille — sur lequel, pour qu’il ne soit pas trop bouleversé, on a installé un système qui reprend l’apparence de Windows ME, sorti en 2000.
Le titre du livre, Rainbows end, tire son nom d’une maison de retraite, et c’est aussi un jeu de mot : au lieu de Rainbow’s end — la fin de l’arc-en-ciel, l’endroit où, dit-on, se trouve un trésor —, le nom est bien Rainbows end, c’est à dire “les arc-en-ciel ont une fin”. Plusieurs des héros du roman sont des universitaires retraités, tout comme l’auteur du livre lui-même. Ils vivent dans un univers où il faut assimiler un extravagant nombre de notions techniques, y compris pour être un simple cancre dans une filière technologique dépréciée d’un lycée banal. Ce défi, pour ceux qui trouvent l’énergie de le relever, comme Robert Gu ou sa collègue Xiu Xiang, s’avère plutôt enthousiasmant, mais ne va pas sans poser de problèmes car la réalité semble en voie d’évaporation, plus fragile aux manipulations que jamais. Quant au spectre de désastres guerriers ou terroristes complètement incompréhensibles (c’est bien un roman post 11/9/2001), il semble de plus en plus certain.

Un excellent roman, comme tous ceux de son auteur, mais qui sonne ici comme un avertissement et qui nous rappelle que nous ignorons les effets qu’auront les progrès présents et à venir du “numérique”. Et c’est un technophile optimiste (mais renseigné) qui l’écrit. La version française est assortie d’une préface de Gérard Klein, consacrée au thème de la Singularité technologique.

  1. Le Hugo Award, décerné depuis 1953, est nommé en l’honneur de Hugo Gernsback, l’inventeur du terme “science-fiction”. C’est la distinction la plus prestigieuse qui existe dans le domaine. []
  2. Je n’ai pas de téléphone mobile, et Pokémon Go est apparemment incompatible avec les appareils qui ne disposent pas de la 4G, telle ma tablette. Je ne peux donc suivre l’affaire que d’assez loin. Mais je suis étonné de la vitesse à laquelle le phénomène a pris, je suis sidéré de voir des gens de divers âges, dans la rue, dans les parcs, qui semblent tous occupés à chasser des monstres virtuels. Des articles très intéressants sortent déjà sur le sujet, et on peut lire ici et là les réactions souvent inquiètes de personnalités politiques ou médiatiques diverses face à ce jeu dont ils ne comprennent pas les règles et qui envahit, cette fois, leur espace physique. On peut lire aussi les réactions inquiètes de personnes mieux informées et qui pointent de nombreuses questions : inégalités géographiques, modèle économique, surveillance, etc. Le jeu n’existe que depuis quelques semaines mais il y a déjà une thèse à écrire sur sa réception. []

Portrait de l’ennemi de James Bond en designer

juillet 20th, 2016 Posted in James Bond | 5 Comments »

Malgré leur apparente ânerie, je trouve passionnants les films de la série James Bond pour tout ce qu’ils disent de l’époque qui les produit, autant sur l’évolution des rapports entre les sexes que sur les états de l’imaginaire atlantiste entre l’immédiat après-guerre et aujourd’hui.

view_to_a_kill_maquette

Max Zorin (Christopher Walken) dans A view to a kill (1985). Il compte détruire la Silicon Valley en sabotant la faille de San Andreas à l’aide d’une bombe atomique, dans le but de s’assurer le monopole de la fabrication des processeurs.

Ces films ont par ailleurs des qualités objectives, et je me permets quelques superlatifs : de grands personnages ; des scènes d’action extraordinaires ; des décors naturels ou artificiels exceptionnels ; les cuivres profonds de John Barry et, jusqu’en 1989 en tout cas, les superbes génériques de Maurice Binder.
Avant de poursuivre, je me dois d’avouer que si je connais plutôt bien ces films, je n’ai jamais eu la curiosité de lire un des romans de Ian Fleming dont ils sont l’adaptation.

Les femmes

Dans Goldfinger

Dans Goldfinger, James Bond présente son ami Félix à une dénommée Dink (“Félix, dis bonjour à Dink. Dink dis au revoir à Félix… discussion d’hommes”), puis congédie cette dernière d’une tape sur les fesses !

Bien sûr, ces aventures d’un improbable espion qui sauve le monde “libre” en zigouillant les hommes de main de ses ennemis et en séduisant de jolies filles sont douteuses. Plus douteuse encore est la manière dont les “méchants” se chargent si obligeamment d’écarter de l’existence de l’agent secret les femmes qu’il a séduites, voire épousées, en leur offrant une mort généralement atroce1. Les psychanalystes parlent du lien éternel entre ἔρως et Θάνατος, les pulsions de mort et de vie, voire de plaisir charnel, qui animeraient chacun de nous, mais pour ma part je vois surtout ici à l’œuvre l’immaturité d’un lâche Don Juan qui n’ose pas dire “restons bons amis” à ses conquêtes du soir précédent, et ne semble pas fâché que d’autres se chargent de les faire disparaître : à eux la culpabilité du meurtre — que l’espion, suprême hypocrisie, venge —, à lui la bonne conscience et la liberté.

on_her_majesty_secret_service

Dans Au service secret de Sa Majesté (1969), James Bond (George Lazenby, dont c’est l’unique film de la série) épouse la belle Tracy Di Vicenzo (Diana Rigg, qui venait d’abandonner son rôle d’Emma Peel, dans Chapeau melon et bottes de cuir) après avoir sauvé cette dernière de la Mafia Corse. Tout juste mariée, Tracy est assassinée par la revêche fraulein Irma Bunt. Lorsqu’un policier s’enquiert de l’état de santé de James Bond, ce dernier dit, les yeux embrumés : “Tout va bien”.

C’est le fantasme d’une vie sensuelle qui n’aurait pas de conséquences d’ordre sentimental ou autres. Il n’est pas bien étonnant qu’une telle idée soit née au cinéma avec les prémisses de la libération sexuelle2, mais on remarquera que le comportement du super-espion ne varie pas spécialement au cours des décennies ultérieures3, et qu’il ne lui arrive jamais de demander “tu prends la pilule ?” ni “attends, je cherche un préservatif”, et encore moins “tu en as envie ?”. La jouissance sans entraves, donc, un net égoïsme, et aucune poésie philosophique particulière à en tirer — Èros et Thanatos, mon œil !

Corinne Dufour (Corinne Cléry), le pilote personnel de l'affreux Hugo Drax, succombe à James Bond

Corinne Dufour (Corinne Cléry), le pilote personnel de l’affreux Hugo Drax, succombe aux œillades salaces de James Bond, qui obtient d’elle des informations et une nuit d’amour. Le lendemain à l’aube, elle est punie par son employeur, qui envoie froidement ses chiens la dévorer. James Bond ne revient pas la sauver.

La manière dont les femmes sont traitées dans les films de la série James Bond est dérangeante sur un autre point : les conquêtes de l’espion de sa majesté ne se retrouvent dans son lit, sauf rarissime exception, que par obligation professionnelle. Lui, s’accommode sans états d’âme de cette situation.

Le designer

Il y a toujours un moment du scénario des films de James Bond où le « méchant » s’avère infichu de se retenir d’expliquer à son ennemi mortel le plan diabolique qu’il est en train de mettre en œuvre pour devenir maître du monde. Chaque fois, le spectateur s’amuse de la naïveté de l’affreux, qui semble avoir oublié que l’on ne doit pas vendre la peau de l’ours avant d’avoir tué ce dernier, et qui semble ignorer, bien sûr, que James Bond gagne toujours, même quand on pensait l’avoir désarmé, emprisonné, réduit à une totale impuissance et abandonné à une mort certaine.

drNo

Le Docteur No, (Dr.No, 1962), dévoilant son plan à James Bond parce qu’il estime que le super-espion est le seul à pouvoir en apprécier les détails.

Pourtant, ce n’est pas parce qu’il a trop confiance en lui et en sa maîtrise de la situation que l’affreux se dévoile au point de signer sa perte. Ce n’est peut-être même pas par la vaniteuse envie que son ennemi sache comment il va être vaincu et assiste à son triomphe. C’est, à mon avis, parce que le malfaisant tire son plaisir de la planification4 de son méfait plus que de sa réalisation. Du reste, si la réalisation du projet doit aboutir à une fin du monde – et c’est souvent le but attendu –, sa réalité effective n’aura pas de témoins et ne pourra donc être que décevante. Le “evil plot design” n’est une forme de créativité intéressante qu’à l’état virtuel, potentiel, intellectuel : la construction d’une destruction, l’organisation d’un désordre, constitue au fond un projet bien trop contradictoire pour fonctionner. C’est peut-être bien dans le but de s’interdire à lui-même de mener son projet à terme que le “méchant”, qui n’est peut-être pas si méchant que ça, donc, fournit à l’agent secret les moyens de le saboter.

you_only_live_twice

You only live twice (1967)

C’est l’idée qui est belle (d’une beauté parfois odieuse, horrible), elle se suffit en elle-même, en tant qu’idée. Peut-être son exécution n’a-t-elle jamais été sérieusement envisagée5, ou du moins pas au delà de la simple démonstration convaincante. L’espion décharge son ennemi de la finalisation effective de son projet, et l’ennemi, lui, débarrasse l’espion des conséquences de sa boulimie sexuelle. Curieuse transaction.

Le programmeur

Qu’ils soient mus par une envie de changer radicalement le monde (You only live twice, Moonraker, The spy who loved me, Tomorrow never dies), par un projet de vengeance (Skyfall, Spectre), ou tout simplement par l’envie de gagner de l’argent, les plans des ennemis de la Grande-Bretagne sont toujours constitués d’une série d’événements programmés : créer une fausse clinique de traitement des allergies pour hypnotiser les patientes et amener ces dernières à diffuser un virus stérilisant (On her majesty’s secret service) ; construire une navette spatiale puis la dérober à son propre client, fabriquer discrètement une station spatiale, mettre au point un poison qui ne tue que les humains, envoyer des humains triés sur le volet dans la station spatiale puis tuer tous les habitants de la Terre afin d’y revenir et d’en faire un nouvel eden (Moonraker) ; voler des diamants dans le monde entier pour construire le réflecteur d’un satellite artificiel destiné à détruire à distance toutes les armes nucléaires (Diamonds are forever) ; Utiliser la superstition des habitants d’une île pour protéger une production de drogue destinée à être vendue à perte aux États-Unis afin de ruiner la Mafia pour pouvoir ensuite en augmenter le prix (Live and let die) ; etc.

Assez typique : dans Goldfinger (1964), le méchant Auric Goldfinger a réduit James Bond à l'impuissance. Mais au lieu de le tuer d'un coup et d'être débarrassé de la menace qu'il continue, son adversaire le place sur une table où un laser va le découper en deux. Le laser avance lentement, permettant au public d'avoir peur avec James Bond, et à ce dernier, d'inventer un moyen pour échapper à son sinistre destin.

Une scène assez typique : dans Goldfinger (1964), le méchant Auric Goldfinger a réduit James Bond à l’impuissance. Mais au lieu de le tuer d’un coup pour être définitivement débarrassé de la menace qu’il constitue, son adversaire place l’espion de sa majesté sur une table où un laser va le découper en deux. Notons que la table est peu à peu découpée elle aussi, elle n’a donc été créée que pour cet instant et ne servira plus jamais ensuite. Le rayonnement laser avance lentement, permettant au public de craindre le pire, et donnant à James Bond le temps d’inventer un moyen pour échapper à ce sinistre destin.

Dans le premier chapitre de son Histoire de l’informatique, Philippe Breton avance que le piège mécanique, tel qu’en fabriquaient nos ancêtres préhistoriques pour capturer des bêtes sauvages, est la première forme d’automatisme programmé : la machine doit se déclencher dans des conditions précises, et doit amener à un but tout aussi précis. Vu ainsi, on peut dire que les ennemis de James Bond sont des programmeurs. Le métier du programmeur (et je parle à présent de la programmation informatique) consiste à définir des actions, un contexte, des conditions, à préparer ce qui va ou ce qui peut se passer, à le pré-écrire – c’est d’ailleurs le sens littéral du mot programme, du grec πρόγραμμα, écrire par avance.

the_spy_who_loved_me

Comme Hugo Drax dans Moonraker (1979), le plan du méchant Karl Stromberg dans The Spy who loved me (1977) est de “rebooter” le monde, en provoquant une guerre mondiale qui réduira toutes les terres émergées de la planète en cendres, et lui permettra de créer, au fond des mers, un monde parfait.

Le programmeur passe souvent des jours, des semaines ou des mois sur sa création. Comme le modéliste qui met au point son circuit ferroviaire miniature, ce n’est pas de l’instant où la mécanique se met à vivre que celui qui programme tire son plaisir : l’activation, que beaucoup prennent pour un départ, est pour lui l’aboutissement, car ce n’est que la bête vérification du fait que rien n’a été négligé. Ce qui importe réellement est déjà passé, car le plaisir du créateur réside d’abord dans la conception. Mettre en œuvre puis exécuter le programme ne servent jamais qu’à constater que l’idée était bonne et à la faire passer d’un état virtuel, c’est à dire potentiel, à un état actuel, à ce que l’on nomme souvent, par abus, « réel ». Le virtuel et l’actuel sont les deux états possibles du réel.

you_only_live_twice_chat

Parfois, vérifier le programme n’est même pas utile, le simple fait de l’avoir écrit suffit. Ce qui devient actuel, acté, est par essence compromis, et ne peut être que décevant. Dans un précédent article, j’ai raconté comment j’avais écrit mon premier programme conséquent sur un cahier, dans un camping, alors que j’étais adolescent. Rentré chez moi, je n’ai pas eu envie de l’essayer, l’avoir pensé me suffisait.

Le hacker, le troll

James Bond n’est pas un programmeur, un créateur, un inventeur. Lui, on peut le comparer à ce que la culture informatique nomme un « hackeur », un bidouilleur, un fouineur, quelqu’un qui teste et éprouve un système jusqu’à le connaître suffisamment pour le détourner à son profit ou simplement, pour le détruire. Il n’a pas besoin de tout savoir sur le plan qu’il perturbe, il n’a pas besoin d’en comprendre l’origine ou la raison d’être, il n’est là que pour le saboter. Il est le grain de sable qui grippe la machine. Il est curieux, il prend des risques, mais il ne crée pas, il agit, il accepte la corruption du monde et aide le monde à ne pas changer. Il s’oppose à toute tentative de domination, mais n’et pas opposé aux dominations existantes, qu’il s’agisse du système patriarcal, bien entendu, ou de l’équilibre géopolitique atlantiste — on remarquera au passage qu’il est plus courant que James Bond s’attaque à ses compatriotes britanniques et à sa propre hiérarchie au MI6 qu’à la CIA6.

Diamonds are forever (1971)

James Bond teste ce qui se passe lorsqu’il appuie sur un bouton dans la salle de contrôle d’une fusée, en plein lancement (Diamonds are forever, 1971)

L’ennemi planifie toutes sortes d’événements parfois censés mener à un monde parfaitement ordonné7, ou en tout cas, un monde parfaitement ajusté à sa soif d’argent et de pouvoir, souvent par la création artificielle de rareté : maîtrise du cours de l’or (Goldfinger), destruction des ressources vivrières de la Grande-Bretagne (Au service secret de sa majesté), destruction de la Silicon Valley (A view to a kill), raréfaction de l’eau (Quantum of Solace), panique financière (Golden Eye),… Chaque fois, le but est le contrôle.
L’espion de sa majesté œuvre, finalement, à maintenir un niveau constant d’entropie, de chaos, de désordre, car c’est son métier, et car le monde dans lequel il vit lui convient.

Dans Moonraker (1979), James Bond vérifie les effets d'un gaz dont il ignore tout en y exposant sciemment les scientifiques qui l'ont conçu. Il assiste ensuite sans affect à leur agonie.

Dans Moonraker (1979), James Bond vérifie les effets d’un gaz dont il ignore tout en y exposant sciemment les scientifiques qui l’ont conçu. Il assiste ensuite sans affect à leur agonie.

James Bond est aussi comparable aux “trolls” des réseaux sociaux : il titille, il provoque, il n’est pas à la recherche d’une vérité — et jamais aucun projet de ses ennemis ne l’amène à douter du bien-fondé de sa mission ou de sa méthode —, il cherche les failles du plan échaffaudé (la jalousie morbide du méchant, par exemple), et les exploite au bon moment pour faire mal. Et il y parvient de manière évidemment infaillible. Au contraire de la plupart des “trolls” des réseaux sociaux, en revanche, l’identité de James Bond n’est généralement pas secrète : son ennemi sait qui il est, les femmes qui tombent dans ses bras aussi, il est attendu.

drNo_2

Pour conclure, malgré les apparences, je dirais que c’est James Bond qui détruit, et que ce sont ses ennemis qui construisent. Mais James Bond n’est pas destructeur par nihilisme, au contraire il se place du côté de la vie et de l’impermanence, tandis que ses ennemis sont en quête de perfection, c’est à dire d’un ordre qui n’a plus le droit d’être changé, autant dire, de mort.

  1. Exception notable à la règle : on connaît rarement le destin des femmes avec qui James Bond termine ses aventures et qui constituent en quelque sorte le repos du guerrier, tout ce que l’on sait, c’est qu’on ne les revoit pas dans le film suivant. []
  2. En roman, James Bond est né en 1953 (l’année de la création du journal Playboy !), mais le premier vrai James Bond au cinéma — ce qui en a fait un archétype — date de 1962, pile l’époque où la principale forme de contrôle des naissances cesse d’être le sordide avortement clandestin, grâce à la pilule contraceptive, autorisée aux États-Unis en 1960 et en Grande-Bretagne l’année suivante. []
  3. Daniel Craig et Pierce Brosnan, les deux dernières incarnations de James Bond, qui ont la réputation d’être sensibles au féminisme, ont tenté d’instiller des modifications dans les rapports entre hommes et femmes de la série, mais la machine semble trop forte pour eux. []
  4. Je parle de “designer”, j’aurais pu parler aussi de programmeur, ou encore d’artiste. []
  5. Je pourrais dire pareil du “Vil Coyote” de la série animée Road Runner and Wile E. Coyote : c’est le “méchant” qui est ingénieux, créatif, et qui souffre le plus. Son manque d’efficacité n’est pas seulement la preuve que son adversaire lui est supérieur, c’est surtout la preuve qu’il tire plus de plaisir de la planification de ses pièges que d’une éventuelle victoire. []
  6. Cela a été étudié par Christopher Moran dans le copieux article Ian Fleming and the Public Profile of the CIA, publié en avril 2013 dans la revue Cold war studies. L’article n’est malheureusement pas en libre accès, mais son contenu a été résumé ailleurs : Ian Fleming a été un des premiers auteurs à évoquer la CIA, à une époque où la CIA cherchait à tout prix à éviter d’être un sujet, et cette primeur fait de James Bond une des premières œuvres à avoir façonné l’image de l’Agence centrale de renseignement américaine. Les rapports entre CIA et SIS (MI6), entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne de l’après-guerre, tels que les dépeint Fleming constituent un lien quasi-mystique, une amitié sans ombre, à l’image de l’amitié qui lie l’agent américain Felix Leiter à l’anglais James Bond, et à l’image de l’amitié bien réelle qui a lié Allen Dulles, le directeur de la CIA, à Ian Fleming.
    En 1962, le journal Izvetia écrivait : “à l’évidence, les propagandistes américains doivent être bien perdus s’ils en sont réduit à recourir à l’aide d’un espion britannique à la retraite devenu un écrivain médiocre”. Il semble en fait que ce que la CIA a apprécié de Fleming est moins d’avoir pris en charge ses relations publiques que de lui avoir suggéré des gadgets qui ont effectivement été fabriqués, comme des chaussures à pointe empoisonnées ou une balise dont on peut suivre les déplacements depuis une voiture. []
  7. C’est le cas dans Moonraker, par exemple, où Hugo Drax (Michael Lonsdale) veut supprimer toute vie humaine de la surface de la Terre afin de faire de notre planète un nouvel Eden que viendront repeupler des gens jeunes et beaux. Enfin presque tous jeunes et beaux, car il compte bien faire partie de l’Arche de Noé spatiale qu’il s’est construite, sans pour autant correspondre aux critères physiques qu’il a lui-même imposés comme condition d’éligibilité à la survie. []

hacking DNS – ça peut vous arriver aussi

juillet 7th, 2016 Posted in Parano | 2 Comments »

(je raconte tout ça ici pour que d’autres personnes touchées tombent sur cet article et comprennent leur problème. Pour tous les autres, ça sera extrêmement ennuyeux à lire. Mais ça peut leur arriver aussi !)

L’été dernier, ma mère s’est offert une tablette. Mais après quelques mois d’usage, son enthousiasme est retombé : la navigation était devenue déplaisante, car si Facebook fonctionnait, il était devenu impossible de se rendre sur des sites web, car des pages s’ouvraient automatiquement par salves, affichant des publicités pour des sites douteux :iPhones à un euro, pornographie et, bien sûr, des fausses alertes Google ou Microsoft qui avertissent l’utilisateur que son ordinateur n’est plus en sécurité et qu’il ne lui reste que quelques minutes pour installer un logiciel bizarre pour y remédier. Une annonce de virus auto-réalisatrice !

Le cirque de Gavarnie, dans les Pyrénées

Le cirque de Gavarnie, dans les Hautes Pyrénées. Je sais, ça n’a aucun rapport, mais c’est là que je me trouvais hier, et c’est quand même plus joli à regarder que du matériel informatique.

Habitant à huit cent kilomètres de là, j’ai essayé de donner deux ou trois conseils, sans grand résultat. Un réparateur local a lui aussi tenté d’arranger le problème, en installant notamment un antivirus, mais les symptômes n’ont pas disparu, et la tablette n’a plus servi qu’à des parties de Sudoku, sans connexion à Internet.

Enfin sur place ces jours dernier, j’ai tenté de corriger les problèmes de la tablette, en vérifiant si des applications ou des extensions malveillantes avaient été installées, mais je n’ai rien trouvé d’évident.
J’ai réinstallé l’ensemble du système, et j’y ai remis quelques applications supplémentaires a priori sûres : Facebook, Chrome, Skype. Et là, première bizarrerie, en me rendant sur Google, j’ai eu droit à un message m’indiquant que la connexion n’était “pas sécurisée”. Avec un site tel Google, j’ai trouvé ça étonnant, mais j’ai passé outre, imaginant une cause bénigne quelconque. Quelques minutes plus tard, la tablette recommençait à ouvrir des sites publicitaires intempestifs. J’aurais dû prendre en compte ce qu’on me disait, mais hé, tout semblait si normal…

Le cirque de Gavarnie, dans les Pyrénées

La grande cascade de Gavarnie, plus haute chute d’eau de France Métropolitaine, avec un dénivelé de 423 mètres et un débit qui peut atteindre les 200 mètres cubes à la seconde en période de crue. C’est la source du Gave de Pau, qui court entre Lourdes, Pau et Orthez notamment, avant de se jeter dans l’Adour.

Plus surprenant encore : ma propre tablette s’est mise à faire exactement la même chose, c’est à dire à ouvrir les mêmes sites, notamment un dénommé tradeadexchange.com et un autre appelé xttaff.com (n’y allez pas). En cherchant ces nom, on trouve sur Internet de nombreux services suspects qui qualifient ces sites de virus et proposent gracieusement des logiciels pour les enlever. Ces “services” sont à mon avis la suite de l’escroquerie, et je parie qu’ils servent surtout à installer de bonne foi un logiciel qui interrompra sans doute les ouvertures intempestives de pages indésirables, mais permettra à des pirates de prendre le contrôle ou de surveiller l’ordinateur de l’utilisateur, par exemple pour en transmettre le numéro de carte bancaire, ou pour en faire une machine zombie dédiée à l’envoi d’e-mails de spam. Mon père, qui utilise un Macintosh, n’a pas souffert des mêmes symptômes, mais en utilisant mon PC Windows, là encore, j’ai vu apparaître des messages parasites, dont notamment un message vocal incompréhensible qui m’enjoignait à cliquer sur un bouton inexistant (que aurait sans doute dû se trouver sur un pop-up bloqué par mon navigateur) pour le faire taire.
C’est clairement la connexion à Internet qui avait un problème.
Sur Twitter, Pierre Beyssac m’a fait une excellente suggestion :

suggestion_DNS_pb

Pour ceux qui l’ignorent, le DNS (Domain Name Server) est le serveur qui se charge de transformer un nom de domaine (par exemple Google.com) en une adresse “IP”, qui est le véritable format des adresses des machines connectées au réseau, qu’il s’agisse d’un serveur ou du dispositif que vous êtes en train d’utiliser pour lire ces lignes. Par exemple : 77.153.128.87. C’est une sorte d’annuaire, si on veut, et un élément vital du fonctionnement de l’Internet actuel.
Aujourd’hui, avec les “box”, le DNS est attribué par le fournisseur d’accès à l’insu de la personne connectée, mais avec les modems “à l’ancienne”, c’est un paramètre que l’on peut (et parfois qu’il faut) saisir manuellement pour configurer sa connexion.
Enfin bref, j’ai fait ce que Pierre m’a proposé, j’ai vérifié quel DNS j’utilisais, grâce à la commande ipconfig1.
Voici les serveurs DNS que j’utilisais :

 Serveurs DNS. . . . . . . . . . . . . : 31.3.244.140
                                         31.3.244.139

Rien ne ressemble plus à une adresse IP qu’une autre adresse IP, alors j’ai interrogé la base de données RIPE pour en savoir plus sur cette adresse.

No abuse contact found.
        
inetnum:         31.3.244.128 - 31.3.244.143
netname:         RSDEDI-KOKIIKBK
descr:           Dedicated Server Hosting
country:         GB
admin-c:         DUMY-RIPE
tech-c:          DUMY-RIPE
status:          ASSIGNED PA
remarks:         ABUSE REPORTS: abuse@redstation.com
mnt-by:          REDSTATION-MNT
mnt-domains:     REDSTATION-MNT
mnt-routes:      REDSTATION-MNT (...)

Ici, je comprends que le serveur DNS grâce auquel mes parents se connectent est inexplicablement situé dans un data center géré par une société d’hébergement web britannique nommée Redstation. Puisque le fournisseur d’accès de la ligne de mes parents est SFR, leurs adresses DNS devraient être 109.0.66.10 et 109.0.66.20.
Sur un forum de Google, j’apprends que d’autres personnes souffrent des mêmes symptômes, et utilisent eux aussi les serveurs DNS fautifs.
Il s’agit d’une attaque par “man in the middle”, où le serveur détourne les requêtes afin d’y répondre en ajoutant ce qu’il veut, à savoir, ici, un petit bout de code qui ouvre des pages impromptues. Restait à savoir comment on pirate un modem pour en modifier les adresses de serveurs DNS.

tp_link_passoire

Je me souvenais que mes parents avaient acheté leur modem il y a moins d’un an, car l’ancien ne fonctionnait plus. Ils habitent au milieu de champs de maïs, à une demi-heure de la première boutique informatique, alors ils ne se sont pas montrés très difficiles et ils ont acheté — avec moi pour les conseiller — le premier modem qu’ils ont trouvé, un TP-LINK ADSL2 modèle TD-8817, version 3.2, qui était vendu pour une trentaine d’euros. La boutique semble avoir tout un stock de cet unique modèle, sorti il y a déjà sept ans et dont le constructeur n’assure plus le support.
Le modem refusait mes demandes directes de connexion, alors pour le reconfigurer j’ai dû effectuer un “factory reset” qui le ramène à l’état qu’il avait au sortir de l’usine. J’ai ensuite passé un petit temps à chercher les paramètres de connexion à saisir, pas vraiment aidé par une employée de support en ligne qui, de l’autre côté de la Méditerranée, n’a jamais réussi à me croire lorsque je lui disais que l’appareil que j’utilisais n’était pas une boite blanche avec un carré rouge, et me jurait que mes identifiants et mots de passe étaient imprimés sous le modem.
Enfin ça a marché, j’ai pu retrouver la connexion. Cette fois, les serveurs DNS étaient bien ceux de SFR, tout allait bien.

Et puis une demi-heure plus tard, une page bizarre s’est ouverte sur mon ordinateur portable, et puis sur ma tablette : le problème était revenu !
En faisant à nouveau un “ipconfig”, j’ai découvert que le serveur DNS était à présent 89.38.150.18, sur lequel je me suis aussitôt renseigné :

inetnum:         89.38.150.0 - 89.38.150.255
netname:         ARUBACLOUD-FR
descr:           Aruba Cloud
country:         FR
admin-c:         DUMY-RIPE
tech-c:          DUMY-RIPE
status:          ASSIGNED PA
mnt-by:          ARUBA-MNT
created:         2015-10-02T10:11:37Z
last-modified:   2015-10-02T10:11:37Z
source:          RIPE-GRS
geoloc:          48.86832824998001 2.362060546875
language:        FR (...)

Cette adresse est géolocalisée à deux pas de la place de la République, et appartient à la société Aruba, un hébergeur web français.
Quelques dizaines de minutes plus tard, le paramètre DNS était à nouveau changé et redevenait la paire britannique 31.3.244.140 et 31.3.244.139.
À croire que des bots étaient en train de se battre pour prendre le contrôle du modem et en modifier les DNS à leur guise. Et je pense que c’est exactement ce qui se passait. Quelques recherches sur Internet m’ont prouvé que le modèle de modem en question a une faille notoire, il est très facile, à distance et à l’aveugle, de s’y connecter et d’en modifier les paramètres. J’ai même trouvé en vidéo un tutoriel de cracker expliquant la marche à suivre pour pirater l’engin. En continuant mes recherches, j’ai appris que de nombreux autres modèles de modems (Netgear, Trendnet, Zyxel, Dlink,…) souffraient du même genre de failles, voire de la même faille, car ces sociétés différentes embarquent souvent le même logiciel d’administration. Peu d’entre ces marques se donnent la peine de produire des “patchs” correctifs, et aucune ne le fait pour les modèles un peu anciens.

champs_de_mais

Crépuscule sur les champs de maïs.

Le souci a finalement été réglé par l’installation de la “box” (un modem-routeur aussi, mais sur lequel seul le fournisseur d’accès à Internet a réellement la main) fournie par l’opérateur qui, cette fois, pose des problèmes de téléphonie.
Avec le hacking de mon serveur, il y a quelques mois, ce nouvel épisode me rappelle que les précautions élémentaires d’hier ne suffisent plus, et qu’on rencontre décidément beaucoup de malveillance sur Internet, et de malveillance grossière et destructrice.

  1. Sous Windows, il faut ouvrir l’invite de commandes (un utilitaire système) et saisir la commande ipconfig /all. Sous Linux, et sans doute avec le terminal de MacOS X, la commande est ifconfig -a. []

[annonce] L’Intelligence artificielle, conférence au Cnam

mai 31st, 2016 Posted in Conférences | No Comments »

Jeudi prochain 2 juin, à 18h30, Marion Montaigne et moi-même sommes conviés au Conservatoire national des arts et métiers pour parler de notre livre commun, L’Intelligence artificielle. La rencontre sera animée par Daniel Fiévet, journaliste scientifique.

amphi_abbe_gregoire

L’amphithéâtre abbé Grégoire (photo Cnam)

Nous parlerons du livre, de la manière dont nous avons travaillé, et évidemment aussi du sujet et de son actualité. La session est gratuite et ouverte au public dans la limite des (nombreuses) places disponibles. Si l’on veut être sûr d’être assis, on peut réserver sa place en cliquant sur ce lien.

La rencontre aura lieu dans l’amphithéâtre Abbé Grégoire (attenant à la chapelle), au 292 rue Saint-Martin, dans le IIIe arrondissement, métro Réaumur Sébastopol ou Arts et métiers.

Le tatouage, le hasard, le cinéma New Hollywood et le droit d’auteur

mai 19th, 2016 Posted in Bande dessinée | 1 Comment »

bedetheque_des_savoirs_le_tatouageLes quatre nouveaux titres de La Petite Bédéthèque des savoirs sortent cette semaine et j’ai eu le plaisir de les découvrir en avant-première.

Le premier que j’ai lu est Le Tatouage, par Jérôme Pierrat et Alfred. En voyant exposées les (très grandes) planches originales d’Alfred, je m’étais un peu inquiété pour la version réduite, mais c’était à tort, le résultat est parfaitement lisible. Comme c’était le cas de Les Requins (Bernard Séret/Julien Solé), Le Tatouage respecte parfaitement le contrat de la collection : une fois le livre refermé, on n’ignore plus rien du sujet. Et comme avec les Requins, j’ai été surpris de découvrir que le thème est plus riche et plus intéressant que je ne l’imaginais. Je peux résumer le livre d’une manière que j’espère intrigante en disant que la pratique du tatouage se perd dans la nuit des temps, mais qu’elle a, dans le même temps, une histoire extrêmement récente.

bedetheque_des_savoirs_droit_auteurLe droit d’auteur (Emmanuel Pierrat/Fabrice Neaud) est aussi un exposé complet sur son sujet. Le droit d’auteur est une question juridique sophistiquée, tributaire d’une histoire complexe, ce dont le livre en rend bien compte.

Fabrice Neaud utilise le dessin pour établir un dialogue souvent amusant avec un texte factuel qu’il aide à rendre intelligible et moins austère, à grand renfort de clins d’œils à l’histoire culturelle. M’intéressant moi-même au sujet, je reste un peu sur ma faim quant à la question cruciale de l’application des lois et des accords internationaux dans le monde réel. Je pense notamment aux polémiques sur l’efficacité des de telle ou telle disposition de défense du droit d’auteur, aux utilisations abusives du copyright (par exemple à fins de censure idéologique) ou à l’activité réelle de telle ou telle société d’ayant-droits. Un abondant nombre de cas, et notamment de procès emblématiques, est toutefois cité.

J’attendais avec impatience Le Hasard, par l’excellent Étienne Lécroart — l’auteur qui a à mon goût le plus talentueusement porté l’Oubapo, c’est à dire la version “bande dessinée” de l’Oulipo — et par le non moins excellent Ivar Ekeland.

bedetheque_des_savoirs_hasardJ’ai d’ailleurs une anecdote à raconter au sujet de ce livre. La page 10 montre un arbre des aléas (et notamment des rencontres) qui ont mené à la naissance du livre. On peut bien entendu en augmenter chaque branche, mais il y en a une que je connais, car j’ai le plaisir d’y avoir modestement ma part. Il y est dit que c’est en regardant une vidéo que le directeur de la collection, David Vandermeulen, s’est intéressé au travail d’Ivar Ekeland. Mais c’est une simplification, car avant de visionner cette vidéo, il a fallu que David la trouve, et c’est là où j’interviens, je pense. David cherchait à l’époque un mathématicien de haut niveau pour le conseiller sur un dialogue du tome 3 de sa série Fritz Haber, il m’a demandé, un peu au hasard je pense, si j’avais une idée, et je lui avais suggéré le nom d’Ivar Ekeland, que je ne connaissais que comme lecteur pour son excellent essai Au Hasard. Quelques années plus tôt, dans le train Amiens-Paris, ce livre m’avait été conseillé par un collègue de l’époque, le musicien Ramuntcho Matta.
Nous n’étions jamais présents à Amiens le même jour, et donc nous ne prenions pas le train ensemble, mais cette fois-là, si ma mémoire est bonne, nous sortions d’une réunion — la dernière je pense, car peu après, comme une douzaine de mes collègues, j’étais viré dans des conditions que j’ai raconté ici l’an dernier. Ce jour-là, en tout cas, si Ramuntcho n’avait pas parlé du livre d’Ivar Ekeland avec enthousiasme, si le sujet ne m’avait pas intrigué, si j’avais oublié le titre et le nom de l’auteur1, si je n’avais pas eu l’idée, sept ou huit ans plus tard, de le signaler à David Vandermeulen, eh bien Le Hasard n’existerait pas, ou bien aurait d’autres auteurs et serait bien différent. Bien entendu, mille et un autres petits événements dont j’ignore tout ont conduit aussi à l’existence de cette bande dessinée.

bedetheque_des_savoirs_arbre_hasard

Il y a deux semaines, par une amusante coïncidence, Ramuntcho Matta est venu intervenir à l’école d’art du Havre dans le cadre du Master de création littéraire. Je ne l’avais pas vu depuis bientôt quinze ans. À cette occasion, je lui ai appris qu’un livre en instance de parution existait en partie grâce à lui.
L’univers est plein de surprises, de hasards et d’imprévu. Mais ce qui n’est pas une surprise avec ce livre, c’est qu’il est tout à fait excellent. Parfaitement lisible par les profanes, il a en fait le goût de trop peu, et j’espère que les deux auteurs vont prolonger leur collaboration avec d’autres sujets mathématiques. J’ajoute que la couverture est visuellement et conceptuellement très réussie, très futée, avec sa déesse Fortuna aux yeux bandés dont les ailes de papillon sont un attracteur de Lorenz dessiné sur un tableau noir.

bedetheque_des_savoirs_nouvel_hollywoodJe ne peux en revanche pas dire que je me sentais très attiré par la couverture2 du Nouvel Hollywood, par Jean-Baptiste Thoret et Brüno, même si les planches exposées au Salon du livre il y a deux mois donnaient plutôt envie. Ce livre restera ma vraie bonne surprise de cette livraison, car il m’a permis de comprendre tout un pan de l’histoire du cinéma, de la fin des années 1960 au début des années 1980, voire à aujourd’hui. Il s’agit d’un livre d’histoire, mais aussi d’un essai, presque d’un pamphlet, qui tente de manière convaincante de donner un sens à une véritable révolution du cinéma autant qu’au mouvement de retour à l’ordre qui a suivi. J’avais bien remarqué les particularités du cinéma d’une certaine époque — qui se trouve être mon enfance —, et j’ai toujours été frappé par la différence entre ce cinéma et ses suites ou ses remakes : happy-ends forcés (Rollerball, Stepford wives, I am legend,…), questions de couple moralisées, héroïsme forcément victorieux à la fin, promotion d’un certain ordre social3

bedetheque_des_savoirs_nouvel_hollywood_sweet_sweetback

Thoret lie les changements thématiques à des choix purement cinématographiques, plastiques, et si il faut désormais que je revoie plusieurs films pour vérifier ce qui est raconté, l’exposé est très convaincant. Le livre, bien sûr, donne envie de revoir des films ou de voir ceux que l’on ne connaît pas déjà.
Le dessin de Brüno et son choix d’un traitement bichrome parviennent très bien à évoquer le cinéma et ses icônes. Vraiment un excellent livre, donc.

Chaque ouvrage de la collection se trouve en librairie pour dix euros seulement. Ces quatre-là sortent demain.

  1. Je ne note jamais les noms des livres que l’on me conseille, me disant que simon cerveau fait l’effort de les mémoriser, alors c’est qu’ils méritent d’être achetés — j’ai souvent l’occasion de regretter ce principe mais il m’évite d’acheter trop de livres. []
  2. Pour une raison que je ne saurais expliquer, je me sens toujours dérangé par les images qui contiennent des personnages dessinés à plusieurs échelles, ce qui est le cas ici. []
  3. Le livre n’en parle pas du tout mais j’ajouterais, comme grand changement, l’emploi de stéréotypes jusque dans la morphologie des acteurs — au début des années 1980 on pouffait en voyant le physique de Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger, mais désormais, ils nous semblent assez banals et même les acteurs qui interprètent des maigrichons ont des bras gros comme des cuisses et des muscles abdominaux saillants et contractés en permanence comme ceux des figures constipées d’Arno Breker, le sculpteur nazi. []

Littératures graphiques contemporaines #5.4 :
Delphine Maury

mai 6th, 2016 Posted in Conférences | No Comments »

Vendredi 20 mai, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Delphine Maury.

Née en 1973, Delphine Maury a effectué des études diverses (droit, médecine, ethnologie, métiers de l’édition) avant de travailler dans l’édition, devenant notamment journaliste pour la presse destinée à la jeunesse. Un temps lectrice de scénarios, elle décide de produire ses propres récits, notamment pour la série Ariol, et enfin, pour sa création Les Grandes grandes vacances, qui a récemment reçu le prix de la meilleure série internationale au 23e festival d’animation de Stuttgart et dont nous avons déjà reçu le réalisateur, Paul Leluc.
Avec sa société Tant mieux prod, Delphine Maury est aussi productrice de la collection de court-métrages En sortant de l’école, au sein de laquelle de jeunes diplômés d’écoles d’animation sont invités à illustrer des poèmes (Jacques Prévert en 2014, Robert Desnos en 2015, Guillaume Apollinaire en 2016).

grandes_grandes_vacances_exode

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 20 mai à 18 heures, dans la salle A1-175.
Cette troisième séance de la cinquième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles et de la capacité des visiteurs extérieurs à trouver la salle.

Sous pression

avril 24th, 2016 Posted in Bande dessinée, indices | 2 Comments »

(J’évoque ici deux livres écrits dans des humeurs, selon des perspectives et pour des raisons bien différentes, mais qui me semblent l’un et l’autre liés dans ce qu’ils racontent de notre époque. Pour les gens qui liront en diagonale, je me dois de préciser que je ne remets en aucun cas en cause le choix d’avoir ou de ne pas avoir des enfants)

infliger_la_vie_1Le titre de l’album d’Oriane Lassus est assez violent : Quoi de plus normal que d’infliger la vie ?
La couverture, quant à elle, montre les organes biologiques comme un bricolage un peu sale. La vie, que certains qualifient de merveilleux cadeau, de hasard heureux, de mystère précieux, enfin toutes ces choses un peu bêtes mais pas forcément fausses que l’on dit, n’est plus ici un don, mais quelque chose que l’on inflige, quelque chose qu’on subit sans l’avoir sollicité, une souffrance, une douleur, une injustice. Le propos de l’auteure est de répondre coup pour coup à l’injonction à devenir parent : “tu ne veux pas d’enfant ? Tu es sûre ? Tu changeras sûrement d’avis un jour,…”
Cette manière d’aborder le sujet m’intéresse, tant ma propre expérience est éloignée de celle de l’auteure. Non seulement cette pression est principalement subie (et je crois aussi, exercée) par les femmes, mais je n’aurai pas eu le temps de la connaître, même à petites doses, puisque je suis devenu père, sans l’avoir le moins du monde planifié, à l’âge où on entame ses études, et je me souviens plutôt d’amis de mon âge, qui sont devenus parents dix ou quinze ans après moi, qui étaient à l’époque inquiets du fait que j’aie un enfant plutôt que du contraire. Et ce sont leurs réactions à eux, leurs bons conseils, leurs sombres prédictions et leurs injonctions que j’ai parfois vécu comme une violence, même si je n’en ai pas fait grand cas et que je n’ai jamais regretté mes choix et non-choix de vie une seconde.

infliger_la_vie_3

Ce que l’on comprend sans peine dans l’album, c’est qu’il est rageant pour une femme nullipare de constater que son absence de projet de maternité rend sa propre existence à peu près inutile aux yeux de certains ou de certaines, qui semblent se demander à quoi peut bien servir une femme qui ne compte pas procréer. On ne fait pas cette insulte aux hommes. On comprend aussi qu’il est encore plus rageant que l’on explique à une femme qui ne veut pas d’enfants qu’elle se trompe sur son propre désir et qu’elle finira bien par changer d’avis.
L’auteure évoque d’autres malédictions de la vie de femme, à commencer par les règles et les douleurs de l’accouchement.

Le réflexe qui pousse à penser que l’enfant est le but même de toute vie de couple est compréhensible : après tout, c’est bien pour la perpétuation1 que la nature a mis au point la reproduction, et donc le désir, la séduction, le plaisir ou encore l’amour. Mais la nature, toujours elle, n’interdit aux humains (mais il n’en va pas de même pour toutes les espèces) aucune de ces activités, sensations ou sentiments en dehors de la reproduction, et n’impose à personne de les relier.

infliger_la_vie_2

Très rationnellement, on peut même constater que le monde est déjà bien assez peuplé comme ça, que sa démographie progresse d’une manière incontrôlable et qu’il gagnerait à ce que toujours plus de gens renoncent à avoir des enfants. Lorsque j’étais petit, on s’alarmait de la surpopulation. On n’en parle plus beaucoup aujourd’hui, alors même que notre nombre a doublé, que notre pouvoir de nuisance envers la planète croît plus rapidement encore, et que notre semblant de prospérité repose sur des ressources dont le nombre est fini.
Les médecins sont visiblement très mal à l’aise avec l’idée de la ligatures des trompes, qui ramène forcément à un siècle de stérilisations chirurgicales contraintes motivées un eugénisme raciste, handiphobe ou économique, mais de manière froidement comptable, peut-être est-il effectivement dommage pour notre planète que cette pratique ne soit pas plus répandue.

En sourdine, on comprend que la laideur du monde à venir est une autre raison de la non-envie d’enfant de l’auteure, qui suivant un paradoxe logique aussi étrange qu’intéressant semble se dire qu’en ne permettant pas à un enfant d’exister, on le protège. De la brutalité de l’existence, du formatage de l’école, de la prison du genre, de l’injustice sociale. Il y a peut-être face à tout cela, une forme de peur par anticipation de l’échec : puisqu’il est impossible d’être un bon parent, de protéger son enfant de tout, alors lui donner la vie devient une idée insupportable. Cela va bien au delà du point de départ du livre, qui est de contester l’obligation sociale à désirer enfanter. Le livre a donc une portée plus intéressante, il parle d’une forme d’angoisse vis à vis du monde actuel.

seducteurs_de_rueHasard, j’ai lu ce livre juste avant Les séducteurs de rue, dessiné par Léon Maret d’après une enquête de Mélanie Gourarier, et publié dans la remarquable collection Sociorama chez Casterman2.
On y voit exposée une misère affective masculine effrayante : face à une angoisse de la frustration et à leur incapacité à séduire, des hommes se forment à des moyens faciles, rapides et presque scientifiques (s’appuyant notamment sur les méthodes de manipulation mentale découvertes de la psychologie sociale) pour y parvenir. Le livre est un peu à part dans la collection Sociorama, car il ne s’en tient pas aux faits objectifs mais s’intéresse aussi à l’imaginaire et aux états mentaux de ces chasseurs de zéro-six, qui sont “coachés”, entraînés à l’invention de phrases d’approche, font une utilisation savante du langage corporel, et apprennent à aborder des milliers de femmes plutôt qu’à tomber amoureux d’une, ce qui, si on se fie au parcours du protagoniste principal du récit, est plutôt une bonne chose, puisqu’il est passé de l’état de voyeur-harceleur obsessionnel d’une seule infortunée à celui de gène ponctuelle pour des centaines : le préjudice est en quelque sorte dilué. Je dirais que cet album est le plus littéraire de la collection, parce qu’il ne nous dit pas tout, le lecteur n’a pas toutes les clefs pour distinguer ce qui relève, chez ces dragueurs de rue, de la rêverie collective, du fantasme, et à quel niveau on doit comprendre le fait qu’ils considèrent le film Fight Club comme un modèle3. On sait en quoi ils croient, mais rien n’indique que leurs techniques aient un effet sur autre chose que sur leur confiance en eux-mêmes, et aient d’autre utilité véritable que de créer un lien viril entre hommes unis par la même quête éperdue du piège à filles qui fait crac-boum-hue.

seducteurs_de_rue

Confusément, j’ai l’impression que ces deux livres sont liés, qu’ils parlent d’un même monde, d’une société assez dure où l’on n’arrive pas à avoir confiance en soi, où tomber amoureux semble être une montagne si élevée que l’on préfère consommer l’autre plutôt que tisser un lien avec (pour parler des dragueurs de rue), où l’on se sent coupable de ne pas vouloir d’enfant, ou en tout cas oppressé par ceux qui trouvent un tel projet naturel, où l’on se sentirait criminel d’être parent, où toute remarque est reçue comme une insulte ou comme un ordre, où toute décision ou non-décision doit être soutenue par une philosophie, un discours militant ou un mode d’emploi4. Ces deux livres me semblent exprimer un changement de rapport au conformisme social, qui éprouve plus de difficultés à s’exercer naïvement, sans conscience de lui-même, et qui crée de la souffrance pour ceux qui y résistent autant que pour ceux qui en cherchent la recette.

  1. Selon que l’on soit biologiste, philosophe, poète, religieux, la nature de la perpétuation recherchée varie : celle de chaque gène, celle d’une lignée familiale, celle de l’espèce humains ou encore, du principe de la vie. Peu importe – au fond tout est vrai. []
  2. La collection Sociorama, dirigée par Lisa Mandel et Yasmine Bouagga, rend compte d’études sociologiques sous forme de bande dessinée. Déjà parus : Chantier interdit au public, la fabrique pornographique, les personnels navigants et les séducteurs de rue. []
  3. Je n’en dis pas plus, pour ceux qui ne connaissent pas le film. []
  4. D’où peut-être l’attrait qu’inspire la société états-unienne, dont le talent est de ritualiser la vie en commun, ou la séduction qu’inspirent des sociétés traditionnelles (véritables ou fantasmées), qui garantissent à chacun une place qui, à défaut d’être enviable, est stable. []

Littératures graphiques contemporaines #5.3 : Julien Neel

avril 18th, 2016 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi prochain 22 avril, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Julien Neel.

Né en 1976, Julien Neel s’est fait connaître avec la série Lou!, dont le personnage principal est une pré-adolescente que l’on voit grandir au fil des albums. Cette série a fait l’objet d’une adaptation en série d’animation, puis d’un long-métrage réalisé par l’auteur lui-même. Julien Neel est aussi l’auteur d’un one-shot intitulé Chaque Chose, et vient de commencer une nouvelle série, Le Viandier de Polpette, avec Olivier Milhaud.

julien_neel

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 22 avril à 18 heures, dans la salle A1-175.
Cette troisième séance de la cinquième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles et de la capacité des visiteurs extérieurs à trouver la salle.

[Annulation] Littératures graphiques contemporaines :
Claire Wendling

avril 12th, 2016 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Important !

Ainsi que je le redoutais, la rencontre avec Claire Wendling ne pourra finalement avoir lieu demain vendredi 15 avril.
La date avait été choisie du fait de son passage à Paris pour la convention Paris Comics expo, mais cet engagement s’avère malheureusement totalement incompatible avec la date et l’horaire que j’avais prévu. Nous tenons à nous excuser auprès des étudiants concernés.

La cité et les astres

avril 8th, 2016 Posted in Lecture, Ordinateur célèbre | No Comments »

la_cite_et_les_astresL’écrivain britannique Arthur Charles Clarke (1917-2008) est connu pour avoir offert à la science-fiction une des ses intelligences artificielles les plus marquantes et en même temps, les moins fantaisistes — puisque rien n’est magique dans son fonctionnement —, HAL9000, l’ordinateur de bord du vaisseau spatial Discovery, dans le film et le roman 2001: A space odyssey. Mais sa carrière d’auteur, de vulgarisateur ou de scientifique est bien plus riche que cela.

Lecteur de pulps américains dans sa jeunesse, passionné d’astronomie et de sciences en général, Arthur C. Clarke a servi dans la Royal Air Force pendant la guerre, employé à inventer les radars d’approche tels qu’on en utilise toujours aujourd’hui pour aider des avions à atterrir quelles que soient les conditions de visibilité. Il était alors dépourvu de qualifications universitaires, comme de nombreux passionnés employés par la recherche scientifique pendant la guerre. Dans ce petit pays menacé, mais dirigé par un premier ministre notoirement avide de sciences et lecteur de science-fiction, le talent, l’efficacité et les idées originales semblent avoir souvent primé sur l’intimidation académique et ses raideurs administratives. On sait la vitalité intellectuelle qui en a découlé et le nombre d’inventions majeures que nous devons à cette période. Après la guerre, Clarke a pu étudier les sciences à l’Université et est devenu chercheur. C’est dans ce cadre qu’il a apporté sa contribution la plus célèbre à l’histoire des technologies en proposant l’idée d’utiliser des satellites artificiels placés en orbite géostationnaire1 comme relais de communications radio. À la fin des années 1950, sa carrière d’auteur littéraire, entamée avant guerre, a pris le pas sur sa carrière d’homme de sciences. Il a publié des ouvrages de vulgarisation scientifique et, bien entendu, des nouvelles et des romans de science-fiction. Son premier récit ambitieux, conçu dès 1937, publié sous forme de Novella en 1948 puis repris sous forme de roman complet en 1953, est Against the Fall of Night. Soucieux d’y intégrer des connaissances scientifiques pointues, Clarke a entamé dès 1954 la rédaction d’une ultime version du même récit, La cité et les astres, qui paraîtra en 1956 et qui est l’objet de cet article. À la surprise de l’auteur, de nombreux lecteurs ont préféré le récit d’origine, et les deux continuent d’être publiés dans les pays anglo-saxons — mais pas en France où, sauf erreur de ma part, Against the fall of night n’a pas été traduit.

...

La couverture du numéro de novembre 1948 de la revue Starling Stories, où est parue la première version (sous forme de novella, c’est à dire de court roman) de Against the fall of night, ainsi que l’illustration qui sert de frontispice au récit.

Dans les deux romans, situés dans un futur très lointain, Alvin est “l’unique”, le premier homme à naître dans la cité Diaspar depuis des milliers d’années. Les autres habitants sont immortels, d’abord parce que leurs organismes fonctionnent pendant des millénaires, mais aussi parce qu’ils disposent d’une technologie qui leur permet de se réincarner, en laissant de côté les souvenirs qu’ils ne veulent pas conserver et en n’ayant même pas la curiosité d’apprendre ce que leurs ancêtres ont délibérément voulu oublier de leur histoire, qu’ils connaissent bien mal. Leurs nouveaux corps, fabriqués artificiellement et dépourvus de nombrils, ne vieillissent pas et naissent adultes. Les souvenirs de leurs existences antérieures ne leur reviennent qu’à l’âge de vingt ans. De temps en temps, naît un “unique”. On ignore leur rôle, on ignore s’ils en ont un, mais on sait que tous ceux qui ont existé ont un jour disparu, et on ignore où : depuis des millions d’années, la ville de Diaspar, qui fonctionne en totale autarcie, est le dernier endroit habité et habitable de la Terre, car après avoir conquis les étoiles, l’espèce humaine a été réduite à néant par une espèce extra-terrestre, qui lui interdit pour toujours de quitter sa planète d’origine. Puisque Alvin est différent de ses compatriotes, il rêve de sortir de la ville pour voir ce qui se trouve au delà de ses murs, vérifier si la solitude de Diaspar est bien absolue, et, peut-être, comprendre un peu mieux l’histoire de l’humanité. Pour tous les autres, ce projet est effrayant et contre-nature.

...

Les couvertures de quelques unes des éditions de Against the fall of Night.

La cité et les astres est un roman très riche thématiquement (fin du monde, dystopie, épopée spatiale, cybernétique, exobiologie,…) qui se distingue essentiellement de son ébauche Against the Fall of Night par l’intervention de l’ordinateur, technologie que l’on retrouve à plusieurs moments du récit2. Tout d’abord, les habitants de Diaspar ont pour loisir principal de participer à des “sagas”, des aventures virtuelles dont le fonctionnement technique n’est absolument pas détaillé mais qui évoquent, pour le lecteur de 2016 (et je doute que ça soit un anachronisme) les jeux vidéo d’aventure en réseau. On ne joue pas avec un écran ni avec un casque de réalité virtuelle, les sensations et les images sont transmises directement au cerveau :

[les sagas sont] des mondes imaginaires (…) du moins presque tous le sont, même si certains se basent sans doute sur des faits historiques. Les cellules mémorielles de la ville en contiennent des millions : on peut y choisir l’aventure ou l’expérience que l’on veut, et elle semble absolument réelle tant que l’esprit en reçoit les impulsions.”

La représentation virtuelle revient un peu plus tard dans le livre, alors que le héros consulte le cadastre de la ville, qui prend la forme d’une maquette simulée en trois dimensions (indiscernable d’une véritable maquette), que l’on pilote depuis une console et un écran de contrôle, et qui permet de connaître les états de la ville au fil des époques.

Pour les ordinateurs, les circuits mémoriels et les multiples mécanismes qui créaient l’image regardée par Alvin, il ne s’agissait là que d’un simple calcul de perspective.

Si l’idée de produire une image en trois dimensions à partir de données calculées informatiquement nous semble banale à présent, ce n’était pas du tout le cas il y a soixante ans, même si la géométrie projective, qui sert de base aux calculs de représentations en trois dimensions, a commencé à être théorisée dès l’antiquité. Le graphisme informatique de l’époque se limitait aux dessins géométriques de John Whitney senior sur des oscilloscopes. Rappelons que les ordinateurs n’avaient pas encore d’écrans.
De manière plus banale à l’époque de la sortie du roman, Clarke imagine que les communications en visio-conférence feront partie du quotidien des habitants de Diaspar. Il ne fournit pas de détails techniques, mais on comprend que les dispositifs sont si bien faits qu’il est impossible, à moins de le vérifier, de savoir si la personne à qui l’on s’adresse se trouve à côté de soi où à des kilomètres. Même si ce n’est pas central dans le récit, il y a là l’idée que la technologie peut mener à des situations troublantes de suspicion envers le réel, ou en tout cas la perception qu’on en a.

the_city_and_the_stars

La perception d’un personnage est d’ailleurs sciemment abusée à un moment du roman. Il s’agit d’un robot qui avait reçu l’ordre de rester muet tant que la prophétie de son maître — un gourou un peu escroc — ne serait pas accomplie. L’ordinateur central de Diaspar, dont nous reparlerons plus loin, crée alors les visions qu’attend le robot, et obtient un déblocage de ses fonctions de communication. La description de l’illusion est intéressante : n’ayant qu’une vague idée des visions qu’il doit créer, l’ordinateur modifie les images qu’il produit en fonction des réactions du robot.

“J’ai dû improviser un peu. Une fois ou deux, la forme que j’ai créée s’est mise à diverger notablement des conceptions du robot, mais à ce moment-là, je sentais grandir sa perplexité et je modifiais l’image avant qu’il ne se méfie.”

Le roman contient les thèmes qui sont au centre de la philosophie transhumaniste aujourd’hui : l’immortalité est obtenue par l’amélioration physiologique des habitants de Diaspar, la disparition de la reproduction sexuée et même, de la famille telle que nous l’entendons3, mais aussi — et là c’est un peu plus original que ce qu’ont proposé divers auteurs après Aldous Huxley —, par la conservation électronique de leur personnalité et de leurs souvenirs, qui sont stockés dans des banques mémorielles, et prêts à être réactivés par une nouvelle naissance corporelle.

La ville de Diaspar

La ville de Diaspar, reconstitution en 3D par Pronaox, sur Youtube.

Le pouvoir est honorifique dans la cité, car au fond, tout le monde (à l’exception d’Alvin, le héros), s’entend sur l’essentiel : que la vie hédoniste des habitants de Diaspar reste immuable. Les concepteurs de la ville ont pris le soin d’y attribuer un rôle original : celui du “Bouffon”, une personne qui connaît parfaitement la ville, que personne ne sait localiser mais qui a ses entrées partout, et est chargé de servir de grain de sable dans la machine, en provoquant de temps en temps — une fois par siècle, peut-être — des catastrophes ou en se livrant à des farces plus ou moins cruelles. Son but est d’empêcher que la ville ne s’endorme totalement dans une routine mortifère, puisque non seulement personne n’entre ou ne sort de la ville, mais ceux qui l’habitent sont les mêmes personnes depuis des millions d’années. La société de Diaspar ne connaît aucune évolution. On découvrira plus tard une autre société, celle de Lys, qui a renoncé à l’immortalité mais pas à l’évolution et où les sentiments qui lient les personnes sont plus profonds. Ce que nous démontre Clarke ici de manière assez convaincante, c’est qu’une société éternelle, composée de personnes elles aussi éternelles, ne peut exister qu’à condition d’être incapable d’évoluer, et aboutit nécessairement à des rapports humains assez superficiels.

La ville de Diaspar

La ville de Diaspar, reconstitution par Pronaox, sur Youtube.

Le travail n’existe plus, le fonctionnement de Diaspar repose sur d’innombrables robots et “circuits d’éternité” (ce qui permet d’empêcher l’érosion des bâtiments), et sur le travail d’un ordinateur central qui sait tout, voit tout, qui en théorie ne dirige rien et ne donne qu’un avis consultatif à ceux qui le lui demandent, mais qui est aussi seul à savoir comment fonctionne la ville. L’ordinateur central sait penser par lui-même, mais ne fait que suivre le but qui lui a été donné par ses concepteurs, il est donc un maillon du fonctionnement de Diaspar comme les autres, comme le “bouffon”, comme “l’unique”. On retrouve à la fois le thème de la ville auto-organisée telle que l’imaginaient les cybernéticiens, et celui de l’ordinateur pensant tel qu’Isaac Asimov venait juste de commencer à en produire avec Les cavernes d’acier (1954) et les premières nouvelles mettant en scène l’ordinateur Multivac (1955). Un point original au sujet l’ordinateur central de Diaspar est qu’il n’est, bien qu’on le dise “central”, pas localisé : il est la somme des intelligences de toutes les machines de la ville, qui fonctionnent donc en essaim, ce qui leur confère une puissance et une vitesse de calcul particulièrement remarquable.
À un autre moment du récit, on rencontre un polype, c’est à dire une créature aquatique constituée d’une somme de petits organismes biologique indépendants qui, sous forme collective, constituent temporairement une entité, avec sa mémoire et ses pensées. Ce personnage grotesque et à sa manière émouvant représente la croyance religieuse4.
Ces deux formes d’intelligence constituée d’agents multiples font penser à la célèbre Société de l’esprit, une théorie que développera Marvin Minsky une bonne décennie plus tard, qui fera l’objet d’un livre en 1986, et qui affirme que l’intelligence n’est pas le fruit d’un principe unique et parfait, mais celui de l’association d’éléments divers.

...

The ultimate machine aka Shannon’s hand, reconstitution par l’artiste David Moises (photo : Peter Sedlaczek/Technisches Museum Wien). De nombreuses reconstitutions de cette machine existent, et l’on peut même se procurer les plans pour en fabriquer une soi-même.

On peut se demander si Minsky n’a pas été inspiré par les descriptions de Clarke dans ce roman. Il est en tout cas certain que Minsky a eu une influence sur Clarke.
Au milieu des années 1950, l’auteur de science-fiction a visité les laboratoires Bell. Dans le bureau de Claude Shannon, il s’est fait présenter la machine inutile (the useless machine), un automate dont l’apparence était celle d’une boite fermée dont ne dépassait qu’un interrupteur. Lorsque l’on enclenchait l’interrupteur, la boite se mettait à produire un bruit désagréable puis s’ouvrait, laissant apparaître une main mécanique qui sortait pour rebasculer l’interrupteur à sa position initiale, ce qui avait pour effet de faire cesser le bruit. La main retournait alors d’où elle venait.
Cet automate, dit Arthur Clarke5, produisait sur ses spectateurs un effet inexplicablement sinistre et, a-t-il affirmé, a poussé beaucoup d’ingénieurs à abandonner leur emploi pour s’engager dans des professions ayant, je le cite, encore un avenir, tels que la chasse aux truffes ou l’apiculture.
C’est Claude Shannon qui a construit la machine, mais celle-ci avait été imaginée par Marvin Minsky, qui était alors un de ses étudiants. Une dizaine années plus tard, Minsky serait embauché par Arthur C. Clarke et Stanley Kubrick en tant que consultant pour leur film 2001: a Space Odyssey.

((Une curiosité : au début du chapitre VI, le roman décrit une méthode d'étude des nombres premiers qui ressemble furieusement à celle qu'inventera, sept ans plus tard, le mathématicien Stanislaw Ulam.)

Une curiosité : le roman (début du chapitre VI) décrit une méthode de représentation et d’étude des nombres premiers qui ressemble furieusement à celle qu’inventera, sept ans plus tard, le mathématicien Stanislaw Ulam (spirale d’Ulam). Clarke a été le premier surpris de cette coïncidence, car sa description a été rédigée sans qu’il ait eu l’idée de réaliser lui-même l’expérience.

Roman majeur de l’âge d’or de la science fiction, La cité et les astres regorge d’idées et d’intuitions, et pose de nombreuses questions qui n’ont rien perdu de leur intérêt aujourd’hui.

  1. Contrairement à ce qui est dit parfois, Arthur Clarke n’a pas inventé le principe de l’orbite géostationnaire, mais il en a calculé la valeur, que l’on nomme désormais en son honneur Clarke orbit. []
  2. Notons que la date de sortie du roman n’est pas indifférente : 1956 est l’année où le terme Intelligence artificielle a été créé, et l’année que les historiens retiennent comme fondation de la discipline universitaire du même nom. []
  3. La description du système de logement, où chacun vit séparé des autres, y compris au sein d’une même famille, rappelle un peu The machine stops (1909), d’E.M. Forster. []
  4. Clarke éreinte assez violemment la religion : “Au cours de la première partie de son histoire, la race humaine avait connu une interminable succession de prophètes, de voyants, messies et autres évangélistes qui se persuadaient et convainquaient leurs disciples que les secrets de l’Univers n’étaient révélés qu’à eux-mêmes. Certains réussirent à fonder des religions qui survécurent pendant de nombreuses générations et influencères des milliards d’hommes ; d’autres tombèrent dans l’oubli avant de mourir (…) qu’une créature si radicalement différente de l’homme restât le tout dernier adepte d’un prophète humain était d’une suprême ironie.”. []
  5. Dans Voice Across the Sea. éd. Harper-Collins, 1958 []