Profitez-en, après celui là c'est fini

Parution de Projets créatifs avec Arduino

août 29th, 2014 Posted in Études, Lecture, Personnel | No Comments »

projets_arduinoL’éditeur Pearson, qui avait déjà publié en 2011 Processing : le code informatique comme outil de création, sort aujourd’hui Projets créatifs avec Arduino, un livre signé par Jean-Michel Géridan, Bruno Affagard et moi-même.

Je ne sais pas si je devrais le raconter, mais ce livre s’est construit dans des conditions un peu périlleuses : Jean-Michel, qui coordonnait l’ouvrage, s’est subitement trouvé fort occupé ailleurs, puisqu’il est devenu directeur de l’école supérieure d’art de Cambrai. Le projet est alors devenu un peu flottant, pendant quelques mois, prenant un gros retard. J’ai même cru qu’il finirait par être abandonné tout à fait, malgré tout le travail effectué. Pour ne rien arranger, les gens avec qui nous travaillons chez l’éditeur ont changé plusieurs fois, ce qui a été la cause de quelques malentendus et nous a imposé l’obligation d’éclaircir quelques points.

Enfin voilà, le livre est arrivé, et il s’agit d’un manuel pour la plate-forme Arduino, qui explique ce que c’est, comment ça fonctionne, comment ça se programme, quels appareils (capteurs, actionneurs) on peut employer avec, et enfin, de quelle manière on peut l’utiliser. À un moment de la rédaction, je me suis lassé de produire des dessins vectoriels de cartes Arduino à l’aide du logiciel Fritzing1, je trouvais ça ennuyeux, banal (tous les livres consacrés à Arduino ont les mêmes visuels !), et j’avais peur que ce soit mal adapté à l’impression en noir et blanc, puisque ce logiciel produit des images en couleur. J’ai finalement remplacé tous mes montages vectoriels par des dessins tracés à main levée, qui marquent la spécificité visuelle de l’ouvrage, lequel s’inscrit en dehors de cela dans une collection, ce qui fait que contrairement au livre sur Processing, dont le design graphique était dû à Jean-Michel, nous n’avons pas décidé de l’aspect général. Pas de regrets à avoir : Jean-Michel n’aurait certainement pas eu le temps de s’en charger.

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La salle « multimédia » de l’école d’art du Havre, où Bruno Affagard, Bachir Soussi Chiadmi (qui remplace Jean-Michel Géridan) et moi-même expérimentons des montages et des programmes divers.

Ce livre est donc un manuel progressif conçu pour rendre Arduino compréhensible à des gens qui n’y connaissent rien ou pas grand chose, et surtout, pour donner une idée complète de ce à quoi on peut l’utiliser. En effet, la plupart des livres présentent des montages très spécifiques mais ne se donnent pas la peine d’expliquer à quoi peut servir l’outil pour le lecteur.
Pour le faire, nous passons en revue assez systématiquement les types de capteurs (lumière, distance, etc.), et les types d’actionneurs (moteurs, lampes, etc.) disponibles sur le marché. Il suffit ensuite d’un peu d’imagination pour se lancer dans la création de montages robotiques, domotiques, ou bien sûr artistiques.

J’aimerais en montrer des extraits mais, à vrai dire, je n’ai pas encore reçu mes exemplaires auteur.

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Quelques illustrations du livre.

Le livre contient un cahier complet d’exemples pour lesquels nous avons interrogé des artistes et des designers, qui ont bien voulu que nous consacrions quelques pages à leurs œuvres réalisées avec Arduino. Les montages et les programmes ne sont pas présentés, mais en revanche ceux-ci sont illustrés par des photographies, décrits dans leur fonctionnement, et la liste de leurs composants est fournie. Je me dois de remercier à nouveau tous ceux qui se sont prêtés au jeu : César Harada, Julien Levesque, Albertine Meunier, Cheeri Paris, Victor Jean Meunier, Mark Webster, Florent Deloison, Julia Puyo, Thibaut Sallard, Johann Aussage, Damien Baïs, François Brument, David-Olivier Lartigaud, Jacques-Daniel PillonKhalil Klouche, Jérémie Lasnier, Louis Eveillard, Élise Gay et Kévin Donnot. Ainsi que Douglas Edric Stanley et Daniel Sciboz pour leur aide dans la quête de projets à montrer. Je pourrais citer bien d’autres noms, ils sont remerciés dans le livre.
Il aurait été possible de se pencher sur bien plus d’œuvres, ça aurait pu être l’objet d’un ouvrage entier, mais celles qui sont évoquées sont suffisamment diverses pour fournir une réponse à la grande question : « à quoi ça sert ? ». Il aurait été possible de faire un livre qui ne traite que des problèmes spécifiques de programmation, ou encore un livre qui propose une sélection de montages prêts-à-l’emploi.
Mais notre projet était bien différent, nous avons pris le parti de publier un livre plutôt généraliste, accessible, et orienté vers la créativité.

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Un aperçu des œuvres présentées dans le livre. Notez qu’elles sont en noir et blanc dans le livre en version papier, et en couleurs (pour celles qui sont en couleurs, ce n’est pas le cas de toutes) en édition numérique.

L’ensemble fait en tout cas cent-cinquante pages et coûte dix-neuf euros en version papier (ISBN:978-2-7440-2617-1), quatre de moins en version numérique.

  1. Fritzing est un très bon logiciel, au demeurant, qui sert à préparer ses montages. []

Des livres, des lecteurs, des lectures

août 26th, 2014 Posted in Design, Interactivité, publication électronique | 15 Comments »

Anne Mangen, chercheuse de l’université de Stavanger, a mené une expérience pour évaluer la manière dont un lecteur appréhende un texte lu sur support papier, comparativement à la manière dont est reçu le même texte lu sur liseuse Kindle. Chaque sujet devait lire la même nouvelle de vingt-huit pages1 puis répondre à des questions sur différents aspects du texte : personnages, intrigue, lieux, objets. Les résultats obtenus tendent surtout à indiquer une confusion significative, chez les lecteurs qui utilisent un Kindle, dans la reconstitution de l’enchaînement des événements du récit. La réponse émotionnelle au texte de chacun des groupes n’était, en revanche, pas différente. Les lecteurs sur Kindle avaient légèrement mieux mémorisé les objets mentionnés dans le texte.

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Un livre dont le papier a apparemment beaucoup plu aux souris de ma bibliothèque.

Une expérience semblable menée avec des tablettes iPad a donné un autre résultat, lui aussi en faveur de la lecture sur papier : les lecteurs sur iPad avaient plus de mal à retenir les détails liés à la cohérence narrative, avaient plus de difficultés à s’immerger dans le texte, à le comprendre en globalité et à être affecté par son contenu2. Si les études de ce type sont encore peu nombreuses, les résultats qui en émanent montrent une différence significative entre les différents types de lecture, et ces différences ne se bornent pas à opposer « papier » et « numérique », on voit déjà que la tablette (rétro-éclairée, réactive, avec une typographie bien « lissée » et dont on peut changer le corps à tout instant) et la liseuse (à encre électronique, dont l’interactivité est poussive) ne produisent pas la même lecture et, l’on peut extrapoler cette observation en supposant que chaque support numérique est distinct, qu’un fichier PDF lu sur écran ne donnera pas le même résultat qu’un post de blog3. Qu’est-ce qui change les choses ? Le type d’écran, la luminosité, l’interactivité, le nombre de caractères affichés, la typographie employée ? Et que devient la lecture lorsqu’elle s’effectue sur des supports « meubles », comme Facebook, où la priorité d’affichage du contenu varie d’une minute à l’autre en fonction de choix réalisés à la volée par des algorithmes ? Le chantier d’observation est ouvert.

On le voit, la différence entre « papier » et « électronique » est loin de se résumer à la question de l’odeur du papier, argument souvent repris et que raillait, avec raison, François Bon, dans un passage que je ne peux m’empêcher de reproduire ici :

En général, ceux qui vous répondent tant aimer « l’odeur du papier » n’ont pas connaissance des 4 ou 6% de chaux vive en couche fine sur la page qu’ils respirent, pour la rendre hydrofuge et économiser sur les micro-gouttelettes du jet d’encre. Ni d’ailleurs que cette odeur est plutôt celle de la colle et de l’encre que celle du papier, lequel ne « sent » pas (…)
L’encre d’imprimerie, qui sent si bon quand on lit, est un composé de pigments sur distillat de produits pétroliers pour la fluidité (principaux émetteurs des composés organiques volatils, d’où l’importance d’en maîtriser l’odeur pour un produit de consommation marchande), associé à des résines pour la tenue et des vernis pour l’oxydo-polymérisation (à laquelle contribuera d’ailleurs votre propre respiration) (…)

François Bon, Après le livre, éd. Publie.net, 2012

Cet extrait me rappelle l’expérience d’un ami éditeur qui s’en veut toujours, vingt ans plus tard, d’avoir commercialisé un livre dont la couverture était réalisée avec une encre sérigraphique sélectionnée pour sa couleur mais qui s’est avérée durablement malodorante et qui est peut-être même toxique.
François Bon, toujours dans Après le livre, remarquait que ce qui est gênant dans le livre numérique, c’est son manque d’épaisseur : « Définitivement, le livre numérique n’a pas d’épaisseur et cela nous gêne. Le livre imprimé appelle une manipulation qui le constitue comme mémoire ».

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Le poids du livre dans chaque main, l’épaisseur du cahier sous le pouce, font apparemment partie intégrante de notre manière de lire.

Pour ma part, je note que lorsqu’il m’arrive de chercher un passage dans un livre que j’ai lu il y a dix, quinze ou vingt-cinq ans, je le localise généralement en un temps très court, y compris lorsque je n’ai qu’un souvenir extrêmement vague du reste du livre. Les choses se passent effectivement comme si ma mémoire du texte était attachée à la matérialité de son support, qu’elle était liée au livre en tant qu’objet.
Inversement, lorsque je tente de retrouver un passage précis dans l’un de mes propres livres, il arrive que cela me prenne du temps. Or, si j’ai lu et relu ces livres (forcément, je les ai écrits !), je ne les ai pas lus sur papier, je les ai lus sous forme de fichiers numériques.
Mon hypothèse, c’est que le livre tel qu’on l’entend aujourd’hui, qui est une somme de feuillets reliés, n’est pas qu’un texte, c’est aussi un espace topologique, un territoire physique. La psychologie et la neurologie, confirmant les intuitions de l’Ars memoriae antique autant que celles de Marcel Proust4, ont établi qu’il existait un lien fort entre souvenir, lieux5, implication du corps et objets.

Un texte antique (photo prise au Louvre). Pas de ponctuation, pas d’espace pour séparer les mots. La lecture devait être une opération extrêmement différente de ce que nous connaissons (ne serait-ce que parce qu’elle se faisait à voix haute).

Tout cela donne matière à réfléchir dans de nombreuses directions. Peut-être ne pouvons-nous plus considérer l’histoire du livre comme une recherche régulière de lisibilité, d’ergonomie et d’intelligibilité : ajout des espaces entre les mots, invention de la ponctuation, invention de la science typographique et réflexion sur la mise en page. Ce que je déduis de ces études sur la lecture, c’est qu’il est bien possible que chaque forme de livre amène une lecture différente. Qu’un rouleau, une tablette de cire, une inscription lapidaire, un codex, un orihon japonais, un parchemin, un papyrus, un leporello, un journal berlinois, un livre de poche, une lettre manuscrite, un livre illustré ou non, orné ou non, etc., peuvent avoir un même contenu mais ne pas produire le même effet chez le lecteur. Et comme dit plus haut, si l’iPad ou le Kindle produisent des effets différents, on en déduira que chaque support numérique (tweet, powerpoint, e-mail, statut Facebook,…) a ses spécificités et produit un effet différent sur le lecteur : ce ne seront peut-être pas les mêmes choses qui intéresseront, seront mémorisées, etc.
Du reste, tous ceux qui s’intéressent à l’édition et au graphisme, autant qu’à la bibliophilie, le savent d’instinct : le support n’est pas une question accessoire.

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J’en ai déjà parlé ailleurs : mes différents blogs constituent un support d’extension à ma propre mémoire.

Les différentes métamorphoses historique du livre autorisent aussi à penser que nous nous adaptons aux supports (et bien sûr que nous adaptons nos supports à nos besoins), et je parie que ce que l’on constate sur Kindle en 2014 ne sera peut-être plus vrai quelques années plus tard. Après tout, l’histoire de l’écrit est très courte et n’est pas terminée.
Pour que le fameux « livre numérique » tant vanté puisse exister sérieusement (et profitablement aux lecteurs), il faut qu’il ne se borne pas à être la version immatérielle et décevante d’un modèle ancien. Je suis convaincu qu’il y a beaucoup de choses à inventer dans le domaine.

Lire ailleurs : Reading litterature on screen : a price for conveniance? (NY Times) ; Une étude affirme qu’on mémorise moins bien sur Kindle que sur papier (Rue89) et sa source : Readers absorb less on Kindles than on paper, study finds (The Guardian)

  1. Une moitié des cobayes de l’expérience étaient étudiants à l’université de Stavanger et l’autre, à l’université d’Aix-Marseille. Les auteurs de l’étude sont A. Mangen, P. Robinet, G. Olivier et J.-L. Velay. La nouvelle était un texte policier à énigme d’Elisabeth George, dans une version adaptée à la langue natale du lecteur test. []
  2. Suivant la Narrative Transportation Theory, théorie en psychologie dont j’ignore sous quel nom elle a été étudiée en France, si jamais elle l’a été. Si j’ai tout compris, on observe qu’un lecteur qui se trouve immergé dans une fiction se place dans un état émotionnel et cognitif en empathie avec celui des protagonistes du récit. []
  3. Peut-être même que le « thème » visuel employé pour tel ou tel blog modifiera la lecture. Au passage, j’ai récemment changé le corps typographique employé sur le présent blog, car trop de gens se plaignaient de sa petite taille. J’espère que le lecture est à présent plus confortable. []
  4. cf. La citation qui se trouve dans mon (vieil) article Premier Pong. []
  5. Voir l’article Seuils, publié sur mon (autre blog) Percevoir, qui traite de la manière dont, en franchissant le seuil d’une pièce pour en sortir, on vide temporairement sa mémoire des objets qui y sont attachés. []

Selfie avec Daguerre

août 19th, 2014 Posted in Brève, Images | 4 Comments »

Il y a pile cent-soixante quinze ans aujourd’hui, le dix-neuf août mille huit cent trente-neuf, Louis-Jacques Mandé Daguerre présentait les détails techniques de son invention, le Daguerréotype, devant les Académies des sciences et des beaux-arts réunies. Le célèbre savant François Arago, qui avait perçu tout le potentiel de l’invention, avait proposé à Daguerre que la France la lui achète, en échange d’une pension annuelle de dix mille francs, dont six mille reviendraient à Daguerre, et quatre mille à Isidore Nièpce, le fils de Nicéphore, co-inventeur du procédé.

La France n’a pas acquis le procédé pour le faire fructifier financièrement mais, avec un panache certain, pour l’offrir au monde, autrement dit pour la placer dans le domaine public.

daguerreotype

Les historiens de la photographie bataillent pour décider qui, de Niepce ou de Daguerre, mérite le plus d’être crédité de l’invention, en fonction de ce que l’on juge déterminant dans le procédé. Je crois que la balance penche nettement du côté de Nicéphore Nièpce, à présent, mais Daguerre ne s’est à mon avis pas contenté d’améliorer une invention qui n’était pas la sienne. En acceptant de « libérer » son brevet, il a permis que des artistes s’approprient la technique et que des techniciens la perfectionnent, jusqu’à faire naître une industrie qui a bouleversé bien des domaines de l’art et de la science.

daguerre_souscription

Daguerre est né dans ce qui est à présent la boulangerie de la grand’rue de Cormeilles-en-Parisis, ville qui se trouve être celle où j’ai grandi. Je suis sorti tout à l’heure pour me photographier dans le square de l’Église, devant une statue inaugurée en l’honneur de Daguerre en 1883.
Puisque je n’ai pas d’appareil photographique de l’époque, j’ai réalisé mon « selfie » avec un bête appareil numérique de poche, et j’ai ensuite sali l’image pour lui donner un grain faussement ancien, en clin d’œil.

Au revoir Amazon !

août 16th, 2014 Posted in Le dernier des blogs ?, Lecture | 49 Comments »

supermen_amazones

J’ai longtemps placé sur ce blog des liens vers des pages d’Amazon, tout d’abord parce que c’était une base de données de livres extraordinaire (il y en a d’autres, à présent), puis parce que ça me rapportait de l’argent, les liens étant « sponsorisés ». Mais moins que les cent et quelques euros de bon d’achat que cela m’a rapporté chaque année, j’ai adopté ce système par le plaisir de faire acheter des livres, de partager des lectures — car on remarquera que je n’ai fait des liens que vers des livres que je voulais que les gens lisent —, plaisir qui se double d’une possibilité de vérification, puisqu’Amazon fournit des statistiques sur les sites vendus par l’entremise de ses liens vénaux : je sais que tel ou tel livre que j’aime a eu vingt ou dix ou un seul lecteur grâce à moi, et j’en tire un authentique plaisir. Peut-être le même genre de plaisir qu’un libraire prend à prescrire des livres. J’ai déjà parlé un peu de tout ça et tenté de justifier ma pratique des liens vénaux dans l’article Comment je me suis vendu.
Mais voilà : je viens de supprimer mon compte « partenaire » Amazon, et je dois maintenant effacer peu à peu les liens qui pointent depuis mon blog vers le géant de la vente en ligne, car ma vision des choses a changé récemment, à la faveur du conflit Hachette-Amazon.

Pourquoi je défends Amazon

Je ne fais pas partie des gens qui ont trop soutenu la campagne d’Amazon-bashing de ces dernières année : les employés d’Amazon pointent dans leurs entrepôts ? Sont traités comme des robots (en attendant d’être remplacés par ces derniers) ? Amazon joue sur les frontières pour payer le moins d’impôts possible ? Préfère dépenser pour établir sa domination plutôt que pour payer des impôts ? Profite de sa puissance pour en obtenir toujours plus ? Sans aucun doute : c’est une multinationale. Mais si ça suffisait à lancer une campagne de boycott, il faudrait sans doute refuser d’approcher de près ou de loin bien d’autres sociétés : la quasi-totalité des marques de prêt-à-porter, tous les hypermarchés, les poids-lourds de l’industrie agro-alimentaire (parfois cachés derrière de petites marques sympathiques), les chaînes de restaurants, les industries énergétiques, les opérateurs télécom, Ikéa, Apple et tous les autres fabricants de gadgets électroniques, Adobe, etc. Et bien entendu, la totalité du système bancaire.

Hasard

Clin d’œil du hasard : j’ai pu racheter, sur Amazon, un livre de mon enfance, les Expériences de physique amusante, de François Cherrier, publié en 1975 par l’éditeur… Hachette.

Malgré les yeux froncés de mes amis éditeurs, j’ai toujours apprécié le service rendu : Amazon permet de laisser vivre des livres épuisés et donne un accès au catalogue mondial à des gens qui n’habitent pas à cinq minutes de l’Atelier, de l’Arbre à lettres ou du Monte-en-l’air. Car, oui, il n’existe pas que des urbains, sur Terre, il y a aussi des provinciaux et des banlieusards, dont je fais partie : la première vraie librairie se trouve à une heure au moins de chez moi, et je dois débourser au minimum trois euros soixante-dix pour faire l’aller-retour en train.
J’ai toujours envoyé mes étudiants comme les lecteurs de ce blog vers Amazon : pas de frais de port, un catalogue immense, une expédition rapide,… Donc le moyen le plus sûr et le moins coûteux pour acheter des livres neufs. Je rappelle qu’un livre neuf, c’est un livre qui rapporte à l’éditeur et à l’auteur, a priori, surtout dans le cadre du « prix unique » institué en France (qui ne l’a pas inventé, contrairement à ce qu’on laisse croire) en 1981. Un autre fait en faveur d’Amazon est que cette librairie en ligne ne fonctionne pas selon le principe de l’office et ne fait donc pas de retours — la hantise des éditeurs, forcés contractuellement à racheter les exemplaires invendus et à payer leur transport, puis leur stockage ou leur destruction1 ! La contrepartie de cette absence des retours, c’est qu’Amazon ne constitue pas de gros stocks de chaque livre et préfère commander un exemplaire chaque jour au diffuseur plutôt que dix d’un coup2, ce qui alourdit sans doute la logistique et les coûts du côté des éditeurs ou en tout cas de leurs diffuseurs.

Je resterai client d’Amazon, sans doute, mais je cesse à présent d’y envoyer mes lecteurs. Ce qui me convainc, ce ne sont pas les injonctions des uns et les intimidations des autres — car on a souvent tenté de me persuader d’abandonner Amazon —, c’est que les indices clairs de l’abus de pouvoir s’accumulent.
En effet, Amazon vend un livre sur dix dans le monde (et en France ?), peut-être plus, et ceux qui ont financé ce succès, pour l’instant à perte, aimeraient récupérer leur mise, ils veulent qu’Amazon profite de son hégémonie pour gagner de l’argent, en jouant sur des paramètres d’une grande fourberie, comme le classement d’une édition d’un livre dans le résultat d’une recherche, ou le délai de livraison annoncé. Longtemps, le premier résultat d’une recherche Amazon était logique, mais depuis quelques temps, il arrive qu’un livre sorti depuis quinze jours ne soit pas proposé par Amazon, au profit, typiquement, de son édition pour liseuses Kindle — la liseuse d’Amazon —, tandis que les éditions papier du même livre sont annoncées comme « momentanément indisponibles ».

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Un cas typique que j’ai repéré récemment : la Journée d’un journaliste américain en 2889, de Guerse et Vandermeulen, publié par Six Pieds Sous Terre il y a cinq ans et toujours au catalogue, est annoncé chez Amazon à 13 euros neuf en format broché, mais aussi à moins d’un euro en format Kindle. L’écart de tarif est surprenant, mais ce qui n’est dit nulle part c’est qu’il ne s’agit pas du même livre, l’édition « brochée » étant une bande dessinée. La confusion est étonnante car l’édition numérique est censé n’avoir comme auteur que Jules Verne, tandis que la bande dessinée a quatre auteurs : Michel Verne, son père Jules, David Vandermeulen et Guillaume Guerse.

On m’a souvent dit qu’Amazon imposait des conditions anormales aux diffuseurs, et même que les livres diffusés via Amazon ne rapportaient strictement rien aux auteurs et aux éditeurs, mais il me semblait bizarre que ces derniers se plient tous si aisément à des contrats léonins : après tout, refuser de fournir ses livres à Amazon et lui refuser le droit de produire ds éditions numériques pour sa plate-forme sont à la portée des acteurs du marché. C’est ce que font, par exemple, les Presses du réel, qui ne fournissent pas les livres qu’ils diffusent à Amazon, et il suffirait que tous s’y mettent en même temps pour que ce dernier modifie sensiblement ses pratiques3. J’ai toujours eu du mal à comprendre le manque de transparence dont font preuve les éditeurs et les diffuseurs : rares sont ceux qui exposent les contrats ou les pratiques, et ne parlons pas de leurs chiffres de vente, chacun se protège dans son coin, prétend ne pas gagner un centime sur les livres vendus par Amazon (peut-être est-ce simplement parce qu’Amazon vend moins de livre qu’on ne veut se le faire croire ?) mais accepte de le faire tout de même, etc. Seule la transparence protège des pratiques occultes, pourtant, en permettant à ceux qui en sont victimes de découvrir qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent réagir en concertation !
L’opacité a des raisons d’être qu’on peut imaginer : baisser le pourcentages des auteurs en prétendant que le livre se casse la figure, se défausser de tous ses manquements professionnels sur le compte d’Amazon, qui a bon dos, faire croire aux lecteurs que tel auteur se vend bien (on le sait, les gens achètent ce qu’ils croient que d’autres achètent), etc.
En faisant d’Amazon le diable d’aujourd’hui, les diables d’hier, comme la Fnac, ou bien sûr Hachette, se refont une virginité à peu de frais.

Le livre numérique

Il aura fallu que ça soit « la pieuvre verte » Hachette qui se plaigne4 pour que je me sente forcé d’admettre qu’il y a un vrai problème avec Amazon. Je ne dis pas que l’optimisation fiscale, a concurrence déloyale ou les conditions de travail désastreuses ne sont pas de vrais problèmes, mais ce sont des problèmes que l’on règle devant les tribunaux ou face aux prud’hommes, les clients d’un service ne sont pas les comptables du respect des lois. Qu’Amazon tente d’imposer à Hachette un prix acceptable (un prix qui se rapporte aux conditions du livre digital : pas de de frais de stockage, de transport, d’impression) pour les livres numériques ne me semble pas malsain, il s’agit d’un banal bras-de-fer entre énormes acteurs industriels qui face à un marché nouveau tentent chacun d’obtenir les conditions qui lui rapportent : Amazon cherche à supprimer les intermédiaires entre le lecteur et l’œuvre tandis qu’Hachette veut appliquer à une nouvelle pratique des conditions qui protègent son existence et lui profitent plus que jamais : le tarif des livres numériques reste presque le même que celui des livres « papier », le pourcentage des auteurs aussi, mais le bénéfice de l’éditeur explose. Comme les lecteurs ne sont pas idiots, les livres numériques à des prix élevés ne se vendent quasiment pas, et on peut imaginer que cette pratique tarifaire rédhibitoire est tout bêtement un moyen pour freiner au maximum l’éclosion annoncée du livre électronique. Beaucoup d’éditeurs ont reçu des subventions, parfois importantes, pour assurer leur « transition vers le numérique », mais ils se sont pour la plupart cantonnés à produire des publications numériques trop chères et donc, sans public. Il ne s’agissait donc pas d’accompagner un mouvement vers le numérique, mais de le freiner, de le contrôler et de l’empêcher d’être trop intéressant. Si je regarde autour de moi, le livre numérique existe d’ores et déjà, mais presque sans remplacer le livre papier. Personnellement, j’ai acheté une liseuse « Kobo » (Fnac) qui contient deux mille livres libres de droits : tout Jules Verne, tout Maurice Leblanc, tout Rousseau, tout Balzac,… (enfin tout ce que l’on trouve au format numérique). L’idée était d’avoir sur moi, en permanence, toutes sortes de classiques de la littérature populaire ou de la grande littérature, non pas tant pour les lire que pour travailler. J’ai été très content de mon choix jusqu’au jour où la liseuse est tombée en panne : impossible de la recharger, sa batterie est semble-t-il raide morte. L’appareil ne m’aura duré que quelques mois et je ne retrouve pas son bon de garantie. On ne m’y reprendra pas, et ma « liseuse numérique » restera donc mon ordinateur.

1999-2012

Personnalité de l’année pour Time en 1999, Jeff Bezos n’a toujours pas réussi à rendre sa société Amazon véritablement rentable quinze ans plus tard, mais c’est, je suppose, totalement intentionnel : le bénéfice de la société varie de quelques dizaines de millions de dollars en dessous ou au dessus de zéro, pour un chiffre d’affaires total de plus de soixante-dix milliards ! Au fil des années, beaucoup de promesses et d’annonces de révolutions, et visiblement autant de cheveux en moins.

Je dispose de nombreux livres numériques libres de droits, mais j’en ai aussi acheté quelques uns : des recueils de nouvelles ou des romans introuvables en version papier, par exemple chez Publie.net, où les tarifs sont honnêtes, et des livres techniques, par exemple chez Make:, eux aussi vendus à des tarifs acceptables. Ma pratique du livre numérique n’entre donc pas vraiment en concurrence avec ma pratique du livre tout court, même si je ne m’interdis évidemment pas d’acheter au format numérique des livres que je n’achèterais que sur support papier habituellement. Je connais bien d’autres personnes qui sont exactement dans mon cas.

Je connais tout de même un exemple de concurrence directe entre les supports : une de mes anciennes étudiantes, qui a une véritable boulimie littéraire — plutôt en littérature grand public, dans des domaines, des sous-genres littéraires tels que la « fantasy urbaine » (des vampires dans la ville contemporaine) ou la « chick lit » (littérature destinée à un lectorat exclusivement féminin), dont j’ignorerais l’existence sans elle. Depuis des années, cette jeune femme trouve plus pratique de lire à l’aide d’une liseuse qu’au format papier, lourd et encombrant. Elle lit presque un livre par jour, et je me demandais quel budget cela représentait pour elle. La réponse décevra sans doute les promoteurs du livre numérique : cela lui coûte zéro euro. En effet, tous ces livres grand public sont facilement accessibles en version piratée, et pour mon étudiante, le livre numérique n’est pas seulement plus commode, il est aussi gratuit ! J’imagine que si les livres numériques étaient vendus moins chers que les livres de poche (au lieu d’avoir un prix intermédiaire entre poche et nouveauté), elle les achèterait.

L’édition sans éditeurs

Revenons à Amazon. Si je prends mes distances, ce n’est pas parce qu’Amazon entre en confrontation avec Hachette, qui n’a jamais été connu comme un enfant de chœur du monde de l’édition, ni parce qu’Amazon promeut l’idée de livres numériques moins chers. Les livres vendus par Amazon sont moins chers mais les auteurs s’y retrouvent car les deux tiers du prix de vente leur reviennent, contre un quinzième ou un dixième sinon. Petit calcul simple : sur un livre à 5 euros édité par Amazon, l’auteur touche 3,5 euros. Sur un livre à 15 euros vendu par un éditeur « à l’ancienne », l’auteur touche 1 à 1,5 euros. On voit qu’avec Amazon, l’auteur et le lecteur sont nettement gagnants dans un premier temps. Mais l’éditeur disparaît, or l’édition, c’est aussi le travail sur la mise en page (et je suis certain qu’on peut inventer une bibliophilie numérique) bien sûr, mais surtout la sélection des auteurs et de projets, leur accompagnement financier (avances), leur accompagnement littéraire et plus généralement le suivi qualitatif des ouvrages,… Le travail d’édition, qui a un coût, et c’est bien normal, est capital. Une « édition sans éditeurs », pour reprendre Le titre du livre d’André Schiffrin, serait une grande perte, les lecteurs en seraient les premières victimes. C’est sur eux seuls que reposerait la responsabilité de trier le bon grain de l’ivraie parmi des millions de livres autopubliés numériquement, des livres qui n’auront parfois qu’un ou deux lecteurs, sur un malentendu, mais rapporteront tout de même à Amazon grâce à leur quantité et aux quelques titres qui sortiront vraiment du lot. Ce monde sans éditeurs que nous promet Amazon en tant que libraire « numérique » est en fait assez triste et lassera vite le public, qui finira par oublier tout à fait la lecture, car s’il devient impossible de trouver des livres de qualité, si les déceptions sont trop habituelles, à quoi bon ? Bien sûr, les bons éditeurs, les éditeurs papier, les bonnes librairies, continueront d’exister5, mais leur public sera restreint.

...

L’illustration, qui doit dater de la fin des années 1930, montre une librairie Hachette en gare de Lyon Perrache (source : bibliothèque municipale de Lyon). Au milieu du XIXe siècle, voyant que le réseau ferré ne cesse de croître, Louis Hachette décide d’imiter et de systématiser une pratique créée par WH Smith en Grande-Bretagne : la création de librairies de gares. Hachette en obtiendra même le monopole absolu. J’ignore comment ils sont négociés, mais les contrats qui lient Hachette-Lagardère (et ses Relay) à la SNCF courent toujours, cent cinquante ans plus tard. Ce nouveau mode de diffusion révolutionnera le destin du livre, qui était jusqu’alors un objet coûteux et généralement élitiste. Hachette a alors une importance inouïe dans le monde du livre. Après la loi de 1881 sur la liberté de la presse, les publications ne sont plus soumises à une censure préalable à la publication, les éventuels problèmes surviennent quand l’ouvrage est commercialisé. Hachette décide alors de diffuser ou de ne pas diffuser des ouvrages, comme se le permet régulièrement Apple à présent. Une Vie, de Maupassant, est par exemple censuré par Hachette en son temps. On le voit, les problèmes que posent la mainmise d’Amazon ou d’Apple se sont déjà posés dans le passé.

Mais là encore, peu importe, Amazon n’est qu’un des paramètres d’un futur de la lecture qui est loin d’être tout à fait écrit et qui est aujourd’hui bousculé par des tensions et des changements plutôt inattendus — si l’on excepte les sociétés intellectuelles des XVIIIe-XIXe siècles, je doute qu’on ait jamais autant écrit qu’actuellement, et si on lit moins la presse traditionnelle, ce sont, grâce à Facebook et autres, nos propres amis ou les membres de notre famille qui deviennent des médias de masse, ou en tout cas, qui sont le journal que nous ouvrons le matin ! Bien malin qui dira où tout cela aboutira, et si Amazon a le pouvoir de créer en partie le futur, il sera aussi forcé de se conformer aux lois et plus encore aux usages, qu’ils les ait voulus ou non.

La vraie raison pour laquelle je quitte Amazon

Ce n’est pas en qualité de lecteur que je réagis aux pratiques d’Amazon, c’est en tant qu’internaute. En effet, ce que je reproche à Amazon, c’est de falsifier sciemment des paramètres théoriquement obtenus par un algorithme, en fonction des contingences, telles que le délai de livraison à prévoir ou la possibilité de précommander un livre. Avec une telle pratique, je me sens floué : on ajuste ma perception d’une certaine réalité en fonction d’intérêts qui ne sont pas nécessairement les miens, le rapport de confiance est rompu. Des données produites par un algorithme sont rassurantes parce qu’elles sont équitables, démocratiques, elles suivent une règle et elles s’y tiennent. Mais si les dés sont pipés, tout change. Voilà quelque chose que je ne peux pas du tout cautionner.

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Les ouvrages sado-masochistes de la Comtesse de Ségur (illustration : Les petites filles modèles, 1858) seront un des premiers succès de la Bibliothèque des chemins de fer de Louis Hachette, qui créera pour les accueillir la Bibliothèque Rose, en 1862.

Donc au revoir Amazon, plus la peine de compter sur moi pour vous aider à vendre !

  1. Le principe de l’Office, mis au point par Hachette au XIXe siècle et généralisé dans le domaine du livre neuf, fonctionne comme suit : les libraires reçoivent chaque semaine des livres d’office, c’est à dire sans les avoir sollicités, et doivent tenter de les vendre. S’ils n’y parviennent pas, ils ont jusqu’à un an pour renvoyer les invendus (on nomme ça les « retours »), au frais de l’éditeur, qui devra choisir s’il destine ces livres au stockage ou au pilon, deux opérations qui lui coûteront aussi de l’argent. Les libraires y trouvent leur compte parce qu’ils peuvent renvoyer des livres, contrairement à ce qui se passe lorsque la commande émane d’eux, mais l’explosion du nombre de titres publiés les force à accepter plus de livres qu’ils n’arrivent à en montrer, et les retours se font de plus en plus rapidement. Malgré sa médiatisation, mon livre Les Fins du Monde a par exemple eu une durée de vie en librairie de trois mois. []
  2. Je dis ça en me fiant aux compteurs qui signalent le nombre d’exemplaires en stock : en voyant le chiffre monter ou descendre, on peut imaginer quand des commandes sont effectuées. []
  3. Une chose nuit aux éditeurs qui refusent d’être diffusés par Amazon : le site de vente a doublé sa librairie « neuf » d’une librairie d’occasion entre particuliers, ce qui fait que les références absentes en neuf sont souvent présentes en occasion, parfois au détriment du lecteur, qui croit que des livres neufs ne sont plus disponibles et est contraint à les acheter d’occasion, à des prix parfois prohibitifs. []
  4. Lire : En conflit avec Hachette, Amazon ne croit pas en une résolution rapide (NextInpact) ; Amazon défend les consommateurs contre le groupe Hachette (Actualitté). []
  5. Dans le cas des bonnes librairies, l’ennemi principal est moins Amazon que les loyers en centre-ville, à mon avis. []

Pacification, un jeu de guerre

août 6th, 2014 Posted in Écrans et pouvoir, Pas gai | No Comments »

Difficile de ne pas penser à la guerre, ces temps-ci, malgré l’été et les vacances. Les événements récents m’ont inspiré un programme écrit hier et publié aujourd’hui six août, un peu après minuit, c’est à dire — je n’ai réalisé cette coïncidence que plus tard — quelques dizaines de minutes après que l’on ait sonné la célèbre cloche du mémorial de la paix à Hiroshima, comme chaque année, en souvenir du soixante-neuvième anniversaire du largage de la bombe « Little Boy »1.

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Ce programme, réalisé rapidement2 avec Processing fonctionne plus (Chrome) ou moins (Firefox) dans tous les navigateurs compatibles HTML5. Dans des conditions idéales, il est même sonorisé !
La forme est celle d’un jeu : on peut faire monter et descendre un avion de chasse, et, en cliquant ou en appuyant sur la barre-espace, lui faire larguer des bombes. On ne sait pas ce qu’on bombarde, et le jeu n’a pas de fin. À l’imitation des chaînes télévisées d’information en continu, l’écran affiche des informations diverses : un compteur qui s’augmente après chaque largage de bombe ; l’heure ; un indice dont on ignore l’utilité qui monte et qui descend ; enfin, un bandeau diffuse des phrases inspirées de l’actualité ou des Principes élémentaires de propagande de guerre recensés dans le livre du même nom, par Anne Morelli.

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J’ai lu dernièrement que les Israéliens préféraient ne pas savoir ce qui se passait de l’autre côté du mur, dans la bande de Gaza, que leur armée bombardait pourtant tout en la maintenant sous embargo.
Mais, sinon la distance, quelle différence peut-on faire avec les États-Unis, la Grande-Bretagne ou la France, qui, à grand renfort de bombes, vont « libérer » des peuples qui ne les ont pas nécessairement sollicités, les plongeant parfois dans un chaos indescriptible : Irak, Afghanistan, Lybie, Mali, République centrafricaine3 ?
Et alors que nous finançons, fournissons ou lançons des bombes à destination d’ex-colonies riches en matières premières, notre obsession politique est que le ressortissants de ces pauvres pays pauvres ne franchissent pas nos frontières. Savons-nous, voulons-nous vraiment savoir, ce que font nos armées hors de nos pays ? Nous voyons tout ça, quand nous le voyons, de haut, de loin, comme l’avion de guerre de mon jeu absurde.

  1. L’histoire de la bombe d’Hiroshima est assez passionnante, au passage, j’y consacre une page de mon livre Les Fins du monde, puisque c’est un épisode capital dans l’histoire des peurs contemporaines, en tout cas pour les gens qui ont mon âge ou plus. Contrairement à ce qu’on a beaucoup dit, le Japon n’a pas en besoin de cette démonstration de puissance pour se décider à capituler : le pays était à bout de forces. Au cours de la guerre, Franklin Roosevelt avait mis en œuvre de moyens inouïs pour construire la bombe, non pas avec le Japon en ligne de mire, mais parce qu’il pensait que l’Allemagne était en passe de produire sa propre bombe. À la mort de Roosevelt en avril 1945, la victoire finale des alliés ne fait plus aucun doute — Hitler se suicidera trois semaines plus tard —, l’Allemagne avait abandonné son programme atomique, et l’arme secrète avait vraisemblablement vocation à le rester. Franklin Roosevelt avait soigneusement dissimulé l’existence de la bombe atomique à son vice-président, Harry Truman, dont il se méfiait visiblement avec raison. Le secret a survécu une quinzaine de jours. À peine informé, Truman a exigé qu’on effectue un premier test de la bombe, dans le désert du Nouveau Mexique, tout en commençant la préparation des bombardements au Japon, avec l’aide, notamment, du mathématicien John Von Neumann, qui calcula soigneusement l’altitude optimale de l’explosion — optimale pour produire les dégâts les plus dévastateurs. Von Neumann tentera d’imposer comme objectif la ville historique de Kyoto, qui sera finalement épargnée, au détriment des modestes préfectures d’Hiroshima et Nagasaki. Au cours de leur histoire, les États-Unis ont déclaré plusieurs guerres, ou menacé de le faire, en affirmant que leurs adversaires risquaient d’employer l’arme atomique, mais à ce jour — et espérons que ça ne change pas —, ce pays reste seul à avoir employé une telle arme sur des populations et dans le cadre d’un conflit.
    Outre l’ivresse de la puissance et le plaisir enfantin d’essayer un nouveau jouet, on peut supposer que la motivation principale de Truman était de faire une démonstration de force pour impressionner l’URSS. Staline avait bien entendu déjà lancé son programme nucléaire, et le premier essai soviétique a eu lieu en août 1949, événement retenu pour dater le début de la guerre Froide. []
  2. Je le précise pour qu’on me pardonne ses performances médiocres et des éventuels bugs. Je sais notamment que le son ne fonctionne pas sur les plate-formes mobiles Apple. []
  3. Guerres auxquelles il faut ajouter les conflits auxquels nous ne participons que par une influence indirecte, mais néanmoins déterminante : Syrie, Rwanda, Congo, etc. []

Le 8e art (1983)

juillet 23rd, 2014 Posted in Images, logiciels, Ordinateur célèbre, Vintage | No Comments »

À partir de 1980, le magazine Science & Vie a publié une série d’articles consacrés à la micro-informatique, signés par le journaliste Pierre Courbier, qui se présentait comme un « candide » du domaine, découvrant la programmation en partant de zéro. L’article du numéro 787, paru en avril 1983, est intitulé Candide et le 8e art, ou le dessin informatique.

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Pour l’anecdote, on notera que la couverture annonce l’avènement de la voiture à ordinateur de bord, « qui parle et qui entend », excellent exemple de technologie rêvée qui, bien que techniquement possible et ayant été maintes fois proposée par l’industrie, n’a pour l’instant pas tourné comme prévu1.

Trois ordinateurs sont utilisés : le New Brain, de la société britannique Grundy, le PC-1500, du japonais Sharp, et enfin le DAI imagination machine, de la société belge Indata, machine assez précoce puisqu’elle a commencé à être commercialisée en 1977, soit en même temps que l’Apple II, le TRS-80 de Tandy ou le PET de Commodore. On apprend que les trois machines testées sont commercialisées aux prix respectifs de 4000, 4200 et 8950 francs2.

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Pour quelqu’un qui ignorait tout de l’image à l’écran en 1983, l’article ne devait pas être bien clair. On y apprenait entre autres que l’ordinateur « dispose de deux instruments graphiques » : la « plume à encre », qui se déplace lentement mais qui a l’avantage de laisser une trace permanente sur le papier, et la « plume à lumière », qui est plus souple et plus rapide puisque sa nature est d’être un « faisceau électronique », mais qu’elle est éphémère, à moins d’être photographiée, enregistrée sur bande magnétique ou imprimée à l’aide d’une table traçante, périphérique dont le coût, nous précise-t-on, est « hors de portée de l’amateur moyen ».

Beaucoup de circonvolutions pour dire, finalement, que les images peuvent être soit imprimées sur papier, soit affichées à l’écran.

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La plupart des images montrées sont le résultat de fonctions mathématiques. L’auteur de l’article compare une image, constituée d’arcs de cercles aléatoires, aux peintures de Georges Mathieu, qui n’était pourtant pas vraiment dans la lignée de l’art optique ou géométrique.
Les commandes de base (dessiner un point, tracer une ligne) sont détaillées : PLOT PLACE (x, y) ; PLOT MOVE (x, y) ; LINE (X1, Y1) – (X2, Y2) ; etc.

La présentation du dessin avec le DAI est intéressante : on ne doit pas utiliser des commandes en langage BASIC, on dessine directement, à l’aide d’un joystick et d’un logiciel de dessin, nommé CLIO (Conception Ludique d’Images par Ordinateur).

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L’article explique que le DAI peut produire des images en « haute définition » (336×256 points, en 16 couleurs), et décrit ensuite un bête logiciel de dessin tel que MS-Paint ou Apple Paintbrush, si ce n’est (si je comprends bien l’article), qu’on peut compléter le dessin « assisté » tracé à main levée par des ordres directs en programmation, ce que nos logiciels standards ne prévoient pas3.

La conclusion est assez lyrique : « soyez persuadé que les résultats vous passionneront et vous étonneront toujours. L’espace matériel accessible à la plume de l’ordinateur ne limite pas l’univers de l’informatique de plaisance. Au contraire, il est un révélateur qui permet à chacun d’explorer sa propre imagination. Vous constaterez bien vite que sa profondeur est insondable… ».

  1. Les automobiles qui parlent mettent trop longtemps à dire leur message, alors un simple signal sonore est amplement suffisant pour que le conducteur sache si une ceinture est mal attachée ou une portière mal fermée. En revanche, les GPS, qui diffusent des messages variés et impossibles à signaler par des séries de « bips » (« dans trente mètres, tournez à gauche ») ne déplaisent pas à tout le monde. Je remarque que la reconnaissance vocale, ici comme dans bien d’autres domaines, ne prend pas, bien que la technologie ait atteint un niveau de fiabilité satisfaisant : dans la pratique, parler à un système de commande vocale oblige à s’adapter à lui (vocabulaire, diction), et à ne pas utiliser sa voix pour autre chose (pour une conversation téléphonique, par exemple), de peur que la machine ne tente d’interpréter des phrases qui ne la concernent pas. []
  2. Selon le calculateur de pouvoir d’achat de l’INSEE, 4000, 4200 et 8950 francs de 1983 équivalent à 1190, 1250 et 2663 euros actuels. []
  3. On peut « scripter » Gimp, Illustrator ou même Photoshop, mais il s’agit avant tout d’agréger des séquences de commandes dans un but d’automatisation. Pouvoir dessiner par « live-coding » serait intéressant et offrirait dans bien des cas un vrai gain de temps. Curieusement, si le « live coding » créatif est plutôt répandu pour les outils de performance visuelle/sonore en temps réel (Thingee, PureData, MaxMSP, SuperCollider), il ne l’est pas tellement pour la création graphique traditionnelle — j’entends par là la création qui aboutit à l’enregistrement d’un fichier. []

Le musée du futur (2010)

juillet 21st, 2014 Posted in Cimaises, Interactivité | 15 Comments »

En clin d’œil à mes amis de la communauté Muséogeek/Muséonum autant qu’aux muséomixeurs, cet extrait de la bande dessinée Histoire(s) d’Albi, publiée en 2010 par les éditions Grand Sud. L’ouvrage est constitué de plusieurs courtes bandes dessinées qui évoquent les temps forts de l’histoire d’Albi depuis neuf cent ans et jusqu’à l’année… 2032, qui n’est évidemment pas encore advenue.
L’avenir d’Albi présenté est un peu vieillot : les montres font visiophone (comme Science & Vie le promettait il y a trente ans !), les écoliers ont chacun devant lui un écran qui présente la même chose que la projection qui remplace le tableau noir : une émission télévisée sur un record battu au circuit automobile local. Le maire est une jeune femme qui porte son écharpe tricolore sur une combinaison moulante.
On perçoit dans ces quelques pages un vrai embarras à imaginer un futur désirable pour une ville au patrimoine si magnifique. C’est à mon avis le problème de presque toute la France.

Au milieu de tout ça, une petite séquence se déroule au formidable musée Toulouse-Lautrec1 :

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Dans le musée du futur, Toulouse-Lautrec se plantera devant le visiteur pour débiter des banalités en l’empêchant de voir ses tableaux. C’est la réalité augmentée envahissante.

Le musée Toulouse-Lautrec est riche d’une collection tout à fait extraordinaire d’œuvres du maître de Montmartre. Certains tableaux méconnus de jeunesse ne valent que pour les promesses portées par leur virtuosité, mais chacun de nous connaît et admire la plupart des autres. Puisqu’il s’agit d’une peinture souvent documentaire, ou en tout cas, se rapportant à la vie parisienne des mauvais quartiers de la belle-époque, un peu de médiation est bienvenue, et on trouve dans le musée des panneaux explicatifs ou des cartons a tenir pendant la visite, qui nous disent ce qu’était la vie des maisons-closes ; que « Miss Dolly » était la barmaid du « Star », au Havre ; comment fonctionne la lithographie ; etc.

Le « musée du futur » imaginé dans cet album de bande dessinée est à mon sens assez terrifiant : la technologie et la médiation, qui prennent la forme de masques de soudeurs, diffusent des images en réalité augmentée et commentée, à laquelle on ne peut sans doute pas échapper (tout le monde porte un masque, en tout cas) et qui s’interposent entre le public et les œuvres. Le rapport intime entre le visiteur et l’objet se perd : a-t-on besoin de se déplacer jusqu’à un musée pour ne pas y voir les œuvres directement de ses propres yeux, et pour se faire imposer un commentaire ?
Le dernier étage du musée est consacré à deux salles de peintures « modernes » souvent un peu ringardes (derniers académiciens des Beaux-Arts et autres peintres à style artificiel et lourd de la première moitié du XXe siècle…), où se détachent malgré tout quelques tableaux d’authentiques géants péri-impressionnistes — Forain, Vuillard, Valotton, Sérusier, etc. Parmi ces peintures se trouve un Bonnard, Le Golfe de Saint-Tropez au couchant, que je connaissais en reproduction et que je jugeais jusqu’ici sans grand intérêt.

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Pierre Bonnard, Le Golfe de Saint-Tropez au couchant, 1925.

Même sur un écran comme celui d’un ordinateur, qui produit des couleurs plus lumineuses que celles des reproductions imprimées en quadrichromie, cette image reste bien plate, non ?
C’est au contact du véritable tableau que toute la beauté de ses couleurs éclate. Les reproductions ne peuvent en rendre compte.

On peut augmenter la visite d’un musée de couches d’information2, de médiation, de technologie, mais contempler ce modeste Bonnard m’a rappelé que les œuvres parlent souvent très bien toutes seules. Ce qui ne remet pas en cause, bien évidemment, la pertinence des réflexions sur l’évolution du musée par le numérique : il faut juste que ce qui est apporté ne s’impose pas au détriment de l’expérience sensible.

  1. Le musée Toulouse-Lautrec, situé dans le Palais de la Berbie, est extraordinaire. J’ai visité la ville cette semaine, et je l’ai trouvée somptueuse, on peut voir quelques unes de mes photographies touristiques sur FlickR. On y voit des photos du Palais de la Berbie et de son superbe jardin, mais pas du musée, où les photographies sont interdites. []
  2. On le fait depuis longtemps. Pendant tout le XIXe siècle, les visiteurs du Salon avaient à la main le Dictionnaire de la fable, de François Noël, qui leur expliquait les épisodes mythologiques illustrés par les peintres académiques : la bourgeoisie voulait aimer l’art comme les nobles qu’elle remplaçait, mais avait besoin de comprendre les sujets savants qu’on lui proposait… []

Un index sur carte perforée (1982)

juillet 15th, 2014 Posted in Mémoire, Vintage | 1 Comment »

En août 1982, dans la rubrique Vie pratique de son numéro 779, Science & Vie présentait un système assez original pour effectuer des classements thématiques. Ce système, dont j’ignore s’il a trouvé son public1, reposait sur des cartes perforées correspondant chacune à une clé thématique, associées à une base de données physique — par exemple un tas d’articles de journaux. Le lien entre les cartes, les numéros des perforations et les clés de la base de donnée s’établissait à la main.
La sélection des données se faisait par crible lumineux, ce qui est à la fois astucieux et « low-tech ». Il me semble qu’il existait des jeux de société de type « quizz » qui fonctionnaient avec un principe similaire.

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Voilà un genre de système dont on pouvait encore avoir l’idée en 1982, et qui est évidemment absurde aujourd’hui. L’industrie recourait encore un peu à l’époque aux cartes perforées comme système de saisie — pour les exercices de préparation à l’examen du code de la route, par exemple, mais cette technologie, qui a tant compté dans l’histoire de l’informatique et de la programmation des automates2, était appelée à disparaître assez rapidement.

Les ordinateurs grand public de l’époque tel que le Sinclair ZX81 ne disposaient pas de support de mémoire de masse : pas de clé USB, pas de disque dur, pas de cd-rom, et pas non plus de disquette3. On enregistrait ou lisait les programmes à l’aide d’un magnétophone, raccordé à la machine, et il n’y avait à ma connaissance pas de système de fichier, en tout cas pas de distinction entre les données et les programmes, qui auraient permis d’effectuer des tris dans une base de données. Ce système permettait donc de recourir manuellement à une logique informatique qui n’aurait pas pu être appliquée aux ordinateurs les plus répandus dans les foyers à l’époque.

  1. Avec un prix de 900 francs — le prix du Sinclair ZX81 à sa sortie — et un système au fond assez compliqué à expliquer et peu souple à appliquer, j’ai du mal à imaginer un succès commercial important. []
  2. On doit l’invention de la carte perforée, au début du XVIIIe siècle, aux lyonnais Basile Bouchon et Jean-Baptiste Falcon, qui l’utilisaient pour programmer des machines à tisser. []
  3. Les ordinateurs plus chers, tournées vers un usage professionnel, comme l’Apple II disposaient de lecteurs de disquettes. []

La fin du do-it-yourself (1995)

juillet 12th, 2014 Posted in Interactivité, Lecture, Vintage | 2 Comments »

science_et_vie_936_09_1995(je profite de vacances chez mes parents pour éplucher la collection familiale de Science & Vie. Cette fois-ci, j’ai mené une enquête pour vérifier à quelle époque ce journal avait cessé de dispenser des cours de programmation)

En septembre 1995, l’éditorial du numéro 936 de Science & Vie promettait un rajeunissement « dans le fond et dans la forme ». Tout en affirmant se maintenir dans la continuité de son étrange tradition de positivisme scientifique à la fois rationaliste et sensationnaliste (c’est moi qui résume les choses ainsi, bien sûr), ce numéro de Science & Vie annonce un tournant vers le multimédia, car, je cite, « il nous semble évident que ces nouveaux moyens vont abondamment favoriser et enrichir la culture de l’honnête homme du XXIe siècle ». Promesse est faite de « déchiffrer pourquoi et en quoi la science et les nouvelles technologies vont affecter l’ensemble de la société, tant à l’échelle des états qu’à celle des groupes humains et de l’individu ».

1995 est à mon avis une année-clé dans l’histoire d’Internet. C’est l’année de la sortie des films aux thèmes aussi divers qu’emblématiques que sont Hackers, The Net, GoldenEye, Johnny Mnemonic, Ghost in the Shell ou encore Virtuosity. C’est l’année de l’explosion de l’Internet grand public aux États-Unis et la création des premiers grands fournisseurs d’accès commerciaux en France : Imaginet, Club-Internet, Infonie, Wanadoo. C’est l’époque de la naissance des revues Netsurf et Univers>Interactif, ainsi que celle de la publication d’un des premiers livres à succès consacré au réseau, Et Dieu créa Internet, de Christian Huitema.

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septembre 1995 : Science & Vie promet à ses lecteurs « le cyberspace au bout des doigts » mais avertit : « dans le monde de la communication, on ne se rencontre plus ».

À l’époque, la modernité technologique, ce n’était pas seulement l’arrivée d’Internet (appelé ici « autoroutes de l’information », suivant le mot célèbre du vice-président Al Gore), c’était aussi le cd-rom ou encore la réalité virtuelle, et toutes ces technologies étaient évoquées comme un sorte d’ensemble cohérent. Quelques années plus tard, il serait pourtant flagrant que les uns et les autres ne connaîtraient pas des trajectoires parallèles.
Ce numéro de Science & Vie contient plusieurs articles consacrés à cet ensemble de technologies que l’on imaginait voir converger. On peut lire notamment une interview de Philippe Breton, dubitatif face au discours de ceux qui imaginent que tous les problèmes sociaux seront réglés par des solutions technologiques ; une interview de Dominique Wolton, qui s’effraie du temps qui manquera aux gens si la télévision devient interactive ; un article sur la voiture du futur, qui fait retentir une alarme si l’on a bu ; un article sur l’inquiétante apparition d’un « mal des simulateurs » (vertiges, malaises, flash-backs, incapacité à se « resituer dans la réalité ») que provoque le conflit entre « chemins cérébraux » qui affecte les gens qui s’immergent dans des environnements en réalité virtuelle1 ; un autre article, intitulé « dans le monde de la communication, on ne se rencontre plus », qui s’épouvante par avance de l’hyper-sollicitation multi-médiatique, de l’isolement des personnes, des nouvelles formes de criminalité high-tech, de l’absence de contrôle, etc. ; une double-page illustrée qui nous explique de manière faussement intelligible la convergence des médias et nous dit, en conclusion, que toutes les fonctions (ordinateur, réseau, fax) aboutiront in fine dans le téléviseur familial ; enfin, une autre double-page qui nous donne les bonnes adresses d’Internet, car quelques mois avant la mise en service du moteur de recherches Altavista et trois avant la naissance de Google, pour trouver quelque chose sur le réseau, il fallait en avoir lu l’adresse dans la presse2.

Une page de liens Internet. À l'époque, on ne pouvait pas dire "allez sur le site de la Nasa"...

Une page de liens Internet. À l’époque, on ne pouvait pas dire « allez sur le site de la Nasa », car il n’existait pas de moyen pour trouver ce site autre que de recopier l’adresse telle qu’elle était écrite dans le journal.

Le mois suivant, l’éditorial de Science & Vie annonce une autre révolution : le lancement par les mêmes éditions Excelsior3 de SVM Multimédia, le premier magazine informatique accompagné d’un cd-rom − quand bien d’autres publiaient des journaux vendus avec des disquettes. Les numéros suivants continueront sur cette lancée : des pages de liens commentés et des articles consacrés aux promesses vertigineuses portées par les nouvelles technologies, promesses presque invariablement accompagnées de mises-en-garde naïves ou de bon sens destinées à tempérer l’enthousiasme du lecteur.

Mais ce qui me frappe dans ce numéro, ce n’est pas ce qui s’y trouve, c’est ce qui en a disparu.
En effet, dans ce numéro 936, on ne trouve plus la rubrique Science & Jeux, qui contenait, comme son nom l’indique, des jeux (cours d’Échecs, de Go, problèmes logiques ou mathématiques,…), mais aussi des rubriques régulières de science amusante, d’électronique ou de programmation informatique.

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À gauche, le schéma électronique d’un « solariseur vidéo ». À droite, le montage d’une machine de Wimshurst

Créée au tout début des années 1970, la rubrique se nommait d’abord Jeux et paradoxes, traitait avant tout de figures géométriques et occupait deux pages. Cinq ans plus tard, les jeux occupaient au moins quatre pages. Fin 1975 ou début 1976 (difficile à dire, car la collection familiale a quelques trous), Renaud de la Taille inaugurait une série d’articles à parution irrégulière (au départ) nommés Physique amusante, qui durera donc vingt ans. On y trouvait des instructions détaillées pour refaire des expériences scientifiques célèbres ou pour monter des machines ou des instruments divers : une pile photovoltaïque, un alternateur triphasé, un kaléidoscope, un réfrigérateur à effet Peltier, un crayon électromagnétique, un moteur électrique, un microscope, etc. Le texte qui accompagnait les montages expliquait très pédagogiquement leur histoire et leur fonctionnement. Dans le même ordre d’idée, on verra (plus rarement) passer des articles de biologie amusante.
En juillet 1980, Science & Jeux occupe douze pages, dont trois pages de mathématiques d’astronome pour calculettes programmables, deux pages d’expériences en sciences physiques et deux pages d’électronique, avec les plans de montage d’un voltmètre à LEDs. Les schémas sont dessinés à la main et en couleurs, ce qui restera le cas pendant quinze ans.

En mai 1983 (#788), enfin, Science & Jeux s’augmente d’une nouvelle sous-rubrique intitulée Informatique amusante, qui sera tenue jusqu’en août 1995 par Henri-Pierre Penel4, parfois associé à des co-auteurs. Henri-Pierre Penel s’occupait déjà de la rubrique Électronique amusante. L’ordinateur de référence qui est choisi à l’époque est le célèbre Sinclair ZX81, premier ordinateur vendu pour moins de mille francs. Plus tard, c’est son successeur le Sinclair ZX Spectrum qui sera utilisé.

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Les débuts de la rubrique Informatique amusante. Malheureusement, il me manque la plupart des articles de ces années-là car j’avais pris la mauvaise habitude de les découper. Du reste, cela ne donne pas des pages très lisibles au format de ce blog, mais le principe est qu’il y avait des pages de code à recopier pour obtenir, à la fin, un poème génératif, une simulation de feux d’artifice ou un jeu de 421. Certains programmes étaient associés à des interfaces physiques, par exemple un anémomètre, destiné à mesurer la vitesse du vent.

À partir de 1993, la rubrique Science & Jeux, qui avait occupé jusqu’à seize pages dans journal, disparaît, mais pas ses sous-rubriques, quoique celles-ci changent beaucoup : la très pointue Calculette de l’Astronome, avec ses terrifiantes pages de programmation de calculs balistiques ou gravitationnels, devient une éphéméride astronomique ; la Physique amusante de Renaud de la Taille laisse place à une rubrique intitulée Comment ça marche, d’essence totalement théorique, L’électronique et la programmation en langage Basic, en revanche, continuaient d’être présents dans le journal.
Mais en septembre 1995, donc, la rubrique Science & Jeux disparaît pour de bon. Je n’ai pas lu, dans les numéros ultérieurs, de courriers des lecteurs indiquant un regret face à cet escamotage. Peut-être était-il effectivement temps de faire disparaître ces rubriques, d’autant que la programmation informatique était devenue une affaire complexe : Microsoft conservait un interpréteur Basic sur son système d’exploitation, Windows 95, mais il était bien caché (il disparaîtra pour de bon cinq ans plus tard), et Apple, il me semble, ne proposait plus de langage de programmation avec ses Macintoshs, en dehors de l’outil de développement multimédia Hypercard, qui vivait ses dernières heures, et du système Applescript, à l’usage plutôt spécialisé. Or le PC/Windows et le Macintosh étaient, virtuellement, les deux seules plate-formes existantes. Les concurrents (Sinclair, Atari, Amiga,…) avaient disparu les uns après les autres et Linux ne faisait que démarrer sa carrière, totalement ignoré du grand public. L’ordinateur personnel, en bref, ne servait plus à programmer (alors que pendant plus de dix ans, il n’avait presque servi qu’à ça), et le Basic avait cessé d’être l’espéranto des amateurs, lesquels étaient pourtant appelés à être de plus en plus nombreux, précisément pour pouvoir accéder au réseau.

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Entre 1980 et 1982, les publicités pour des ordinateurs personnels font leur apparition dans Science & Vie. Le Victor Lambda, Tandy TRS-80, Sinclair ZX80 et Sinclair ZX81.

Il est assez ironique que ce soit justement la « culture internet » (hacking, making, open source, etc..) qui nous fasse redécouvrir de manière parfois un peu naïve qu’il est possible d’utiliser ses mains, son fer à souder ou son clavier pour réaliser des objets ou des logiciels par soi-même, alors que c’est précisément la frénésie du web qui a fait disparaître de Science & Vie ses excellentes rubriques qui expliquaient au lecteur comment fabriquer par lui-même un jeu vidéo ou un équipement électronique.

  1. À cette époque, il faut le dire, la « réalité virtuelle » consistait à avoir deux écrans cathodiques à 30hz montrant de mauvaises images de faible définition à quelques millimètres des yeux. Pas étonnant que ça n’ait pas été très confortable à l’usage. []
  2. L’article commence par expliquer comment on peut accéder à ces services, en affirmant que Netscape est un navigateur web plus convivial qu’Eudora, Fetch ou Archie, ce qui fera rire ceux qui connaissent ces logiciels et qui savent que ceux-ci n’ont jamais été des navigateurs web, d’autant qu’ils sont nés avant le web. []
  3. Le journal Excelsior, lancé en 1910, a été le premier titre français à s’appuyer sur la photographie. Le groupe Excelsior, outre Science & Vie et ses rejetons (comme le regretté Jeux & Stratégies, a publié L’Excelsior Illustré, devenu par la suite Dimanche Illustré, un journal plutôt important dans l’histoire de la bande dessinée puisque les lecteurs français y ont découvert la bande dessinée Winnie Winkle (Bicot) et, surtout, le Zig et Puce d’Alain Saint-Ogan, qui a inspiré Hergé et a permis de faire sortir la bande dessinée francophone de l’époque des mises-en-pages fastidieuses (vignette surplombant un interminable récitatif) de Christophe, Pinchon ou Forton. []
  4. Si je me fie à sa page Linkedin, Henri-Pierre Penel est ingénieur, il a été rédacteur à Science & Vie et Le Haut-Parleur de 1973 à 2003, et depuis, à Science et avenir, La Recherche et Hi-fi video. []

Quelques dessins pour patienter

juillet 9th, 2014 Posted in Personnel | 5 Comments »

J’ai peu posté, ces derniers temps. Les ébauches d’articles s’accumulent, et j’aimerais écrire sur une bonne vingtaine de films, à commencer par le Her, de Spike Jonze.
Le temps m’a manqué, car les fins d’années, dans l’enseignement supérieur, sont toujours assez intenses. Les cours sont terminés, mais il y a bien d’autres choses à régler : diplômes, jurys, entretiens, réunions, etc.

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À côté de mes obligations pédagogiques, je suis embarqué dans un certain nombre de projets que, sans être superstitieux, je préfère ne pas évoquer trop en détail avant qu’ils n’aient pris forme. Les deux années à venir risquent en tout cas d’être aussi intéressantes que chargées.
Elles ne le seront pas uniquement pour moi, d’ailleurs : mon fils entre à l’université, sa petite sœur passe son bac l’an prochain et leur grande sœur, son diplôme de fin d’études aux arts décoratifs de Strasbourg. Quand à leur mère, elle vient de réussir le concours pour devenir professeur des écoles.

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Les dessins qui se trouvent sur cette page sont extraits d’un livre rédigé par Jean-Michel Géridan, Bruno Affagard et moi-même, dont j’ai envoyé la version finalisée à l’éditeur il y a deux heures à peine. Ce livre est censé sortir dans un mois et demi.
J’en reparlerai en temps utile.
À l’origine, j’étais parti pour réaliser des schémas vectoriels, mais j’ai constaté en cours de route que j’étais plus rapide avec mes crayons. Je me suis pris au jeu, j’ai dessiné des dizaines de montages électroniques et redécouvert au passage ce plaisir antédiluvien qui consiste à tracer des traits sur une surface.
Voilà, les vacances peuvent commencer, je vais pouvoir me mettre enfin au travail.