Profitez-en, après celui là c'est fini

Maurice et Boulon

avril 12th, 2014 Posted in Brève, Cimaises | 3 Comments »

J’ai déjà évoqué l’affection que j’ai pour l’œuvre de Jürg Kreienbühl (1932-2007), à qui je dois d’avoir voulu entrer aux Beaux-Arts et de devenir peintre — ambition que je n’aurais pas eue bien longtemps, il est vrai, mais qui a beaucoup pesé sur ma formation1.
Jürg était nettement à part du marché de l’art. On peut difficilement imaginer moins moderne que lui dans la forme, puisque les artistes avec lesquels il dialoguait étaient essentiellement les peintres du XIXe siècle. Ses sujets, à l’inverse, étaient on ne peut plus contemporains, puisqu’ils constituent un portrait souvent sombre mais réaliste des trente glorieuses2: le chantier de la Défense, les bidonvilles géants de la région parisienne, les friches industrielles, les paquebots abandonnés, ou encore la grande galerie de zoologie du Muséum, qu’il a peint pendant ses longues années de fermeture et alors qu’elle tombait littéralement en ruine3.

J’apprends que son tableau Maurice et Boulon (1968), qui est à mon avis un de ses chefs d’œuvre, sera montré dans deux semaines à la galerie DIX291, à Paris, dans le cadre d’une exposition justement intitulée Maurice et Boulon.
Je ne l’ai jamais vu autrement que sous forme de reproduction et je suis impatient d’aller le découvrir dans son format (plus de deux mètres trente de haut par deux mètres de large !). Habituellement, les galeristes vendent les œuvres des artistes qu’ils représentent, mais ce n’est pas le cas singulier de cette peinture puisque le galeriste historique de Jürg Kreienbühl, Alain Blondel, a racheté le tableau, en association avec Stéphane Belzère, le fils de Jürg (peintre lui-même) et ne semble avoir pour l’instant aucune intention de s’en séparer, se contentant de le prêter, comme ici.

L’exposition, qui durera du 26 avril au 5 juillet présentera d’autres œuvres du même auteur et de la même époque. La galerie DIX291 est située au 10 passage Josset (rez de chaussée, au fond), dans le onzième arrondissement de Paris (métro Ledru-Rollin ou Bastille).

  1. Je pense que c’est en grande partie au regard de Jürg Kreienbül que je dois mon rapport mitigé  à la notion de progrès : tantôt confiant ou enthousiaste, et tantôt dubitatif, nostalgique voire réactionnaire. []
  2. On ne s’étonnera pas d’apprendre que Kreienbühl a été l’ami de Jacques Tardi, autre grand témoin nostalgique des mutations de la banlieue parisienne, qui a d’ailleurs glissé sa tête dans un de ses albums, La Débauche, scénarisé par leur ami commun Daniel Pennac. []
  3. Pour devenir un musée pédagogique grand public, la grande galerie de zoologie a été transformée en une illustration kitsch de l’embarquement des espèces animales dans l’Arche de Noé. Des milliers d’animaux empaillés ont été mis à la benne, avec tout l’enthousiasme dix-huit/dix-neuvièmiste de la découverte du monde dont ils était la mémoire (oui, c’est le Jean-Noël réactionnaire qui parle, là). []

A computer in the art room

avril 10th, 2014 Posted in Brève, livre qu'il faudra que je lise, Vintage | No Comments »

Je viens de recevoir A Computer in the Art Room (The Origins of British Computer Arts 1950-1980), et je suis assez impatient du moment où j’aurai le temps de le lire (et du temps, il m’en faut, car je lis lentement l’anglais — je lis d’ailleurs lentement le français aussi).

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Ce livre, sorti en 2008 et dû à l’historienne de l’art Catherine Mason, fait le bilan des vingt premières années de l’art numérique britannique. Soixante artistes ont été interviewés. Elle est en train de réaliser un film documentaire sur le même sujet.

L’homme, le train, les machines

avril 6th, 2014 Posted in Interactivité, Les pros, stationspotting | 6 Comments »

(Je poste peu, ces temps-ci, étant en train de finaliser avec Jean-Michel Géridan et Bruno Affagard un livre qui devrait sortir avant l’été, et qui sera consacré aux montages électroniques avec Arduino)

Mercredi, je me trouvais dans le train, de retour du Havre. Mon billet était dûment composté, mais le contrôleur a remarqué qu’il avait été acheté pour le 3 avril, alors que nous étions le 2. Comme tous les billets à tarif régulier du réseau « Intercités », celui-ci peut être utilisé pendant deux mois1, donc du 3 avril au 3 juin, mais il n’est pas valable avant la date de départ spécifiée. Je le savais, tout en n’en comprenant pas bien la raison, mais cette fois-ci je me suis trompé de date. Plutôt que de me faire payer une amende, le contrôleur m’a proposé d’annuler le billet pour que je me le fasse rembourser, puis de me facturer un nouveau billet, au même tarif mais avec une majoration de dix euros.
J’ai fait comprendre que je trouvais ça malhonnête mais j’ai tendu ma carte-bleue.

billet

« Vous comprenez, il y a une faille, il y a des gens qui en profitent,… » — « Ah bon, c’est quoi ? S’il est composté, le billet, on ne peut pas se le faire rembourser ! » — « Ah mais je ne dois pas vous le dire, ça pourrait vous donner des idées ». Où l’on m’explique, donc, que je vais payer dix euros pour avoir potentiellement profité d’une astuce qui dépasse mon imagination2. Je ne sais même pas comment j’aurais pu tricher, mais on ne me le dira pas, car sinon, je risque de le faire. Ce n’est pas si illogique que ça peut le sembler, mais j’en retiens surtout que je ne bénéficie d’aucune présomption d’honnêteté.

Le dieu des terminaux de paiement, lui, a cru en ma bonne foi, refusant obstinément de valider la transaction. « Ça m’a déjà fait ça dans l’autre wagon, c’est cette machine, elle a un truc qui ne va pas. Vous n’avez pas un autre moyen de paiement ? » — « Ah non, désolé » (je n’allais pas aller jusqu’à rendre les choses faciles, tout de même !) — « Bon, je vais voir si mon collègue… je reviens ».
Quand le contrôleur est revenu, j’ai lu dans ses yeux éteints qu’il avait décidé d’abandonner son projet d’extorsion. Mais il lui fallait malgré tout résoudre un problème : j’avais toujours entre les mains un billet remboursable. Il m’a demandé avec d’étonnantes précautions3 si je l’autorisais à supprimer la bande magnétique de mon titre de transport.

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C’est là que j’ai compris l’escroquerie qui m’échappait, et qui est pourtant évidente : ce ne sont pas des guichetiers qui rembourseraient mon billet composté, mais évidemment des machines, les bornes d’achat et d’échange, qui savent lire la piste magnétique du billet mais sont incapables d’y constater un compostage ni d’interpréter des indications manuscrites. J’ai, bien entendu, accepté l’opération, et l’agent a lentement déchiré mon billet, puis y a écrit des inscriptions contredisant les inscriptions qu’il avait rédigées au même endroit une demi-heure plus tôt, jusqu’à donner un air un peu « grunge »4 à mon titre de transport.

L’agent, habillé par Christian Lacroix5, vivant le plus clair de son temps dans une machine propulsée à cent et quelques kilomètres à l’heure, forcé de s’accommoder quotidiennement du fonctionnement plus ou moins fiable de toutes sortes de machines (locomotive, système de chauffage, de sonorisation, d’ouverture des sas, et bien entendu le terminal qu’il porte avec lui toute la journée), utilise sa minuscule marge d’action et de décision pour pallier les failles du dispositif de vente automatique qui a été placé dans la gare pour remplacer ses collègues guichetiers. Espère-t-il que tant d’obligeance lui permettra de ne pas être, lui aussi, remplacé un jour par une machine ?

...

Gare Saint-Lazare, depuis quelques semaines on peut donner son avis sur l’aménagement de l’espace d’attente — qui n’est pas une salle d’attente, puisqu’il n’y a pas de salle.
Là encore, pas besoin de s’embêter à donner son avis à une personne qui ne saura qu’en faire6, pas besoin non plus d’écrire une longue lettre au chef de gare, il suffit de parvenir à interpréter les humeurs que nous proposent quatre « smileys », puis d’appuyer sur celui qui correspond à notre état d’esprit du moment. Ça n’aura sans doute aucun effet, peut-être même que ces boutons aux airs de jouets pour enfant ne sont reliés à rien, mais cela permet pendant un quart de seconde de se faire croire que l’on s’est exprimé, que l’on a une opinion, que cette opinion peut compter. Enfin bref, que l’on existe.

  1. Quelques jours après la publication de cet article, j’apprends que la SNCF veut revenir sur cette durée et envisage de réduire la validité des billets à sept jours. []
  2. Je n’ai jamais eu cet esprit « combinard » si répandu dans notre beau pays et que, en tant qu’ethopsychologue amateur, j’aurais tendance à lier au traumatisme de l’occupation allemande et de l’immédiat après-guerre, avec marché noir et « système D ». Cet esprit particulier se retrouve dans les institutions, qui soupçonnent constamment un détournement des règles ou une malhonnêteté de la part du citoyen. []
  3. Je crois qu’il est illégal d’endommager un billet de train, car celui-ci tient lieu de contrat entre la SNCF et le passager, or un contrat ne doit jamais être altéré physiquement. Il y a une ou deux décennies, je me souviens qu’un avocat astucieux avait fait condamner la SNCF car ses billets, une fois trouillotés par les contrôleurs, pouvaient être considérés comme endommagés. J’imagine que les règles ont un peu changé ensuite : une telle jurisprudence aurait vite coûté cher. []
  4. Je veux voir ici un hommage involontaire au chanteur du groupe Nirvana, Kurt Cobain, mort il y a vingt ans aujourd’hui. []
  5. Pas pour longtemps : après sept années, l’élégant uniforme modulaire gris et violet de Lacroix va disparaître, remplacé par un costume qui imite ostensiblement ceux des compagnies aériennes, dont le modèle économique, basé sur une gestion en temps réel de l’offre et de la demande qui permet d’avoir le plus grand nombre de passagers au tarif le plus avantageux pour la compagnie, est depuis des années le modèle de la SNCF. []
  6. Je doute que les agents SNCF aient quelqu’un à qui transmettre les remarques qu’on leur fait. Lire à ce sujet Police, RATP & bêtise humaine, par François Bon, où ce dernier raconte comment il a tenté d’expliquer à des policiers et des agents de la RATP comment on pouvait espionner des usagers en train de saisir leur code de carte-bleue, mais on lui a répondu un « Il y a un problème de sécurité ? C’est bon, je ferai remonter l’information. » complètement absurde, puisque les explications sur la teneur du problème de sécurité en question n’avaient pas été données. []

Média médiums

mars 28th, 2014 Posted in Brève, Cimaises, Sciences | 2 Comments »

Vendredi 4 avril à 18 heures aura lieu le vernissage de l’exposition Média Médiums à la galerie Ygrec1. Cette exposition est une étape majeure du vaste projet de recherche initié par Gwenola Wagon et Jeff Guess dans le cadre du Labex Arts-H2H et qui se constitue d’un partenariat entre l’École Nationale Supérieure d’Arts Paris-Cergy, l’Université Paris 8, Les Archives Nationales et l’EnsadLAB.
Média Mediums se penche sur l’histoire des moyens de télécommunication destinés à transmettre la pensée ou l’information à distance, qu’il s’agisse de technologies reposant sur des bases scientifiques ou au contraire, sur des théories plus douteuses ou obsolètes : éther,  mesmérisme, télépathie, communication avec  les morts, etc.

mediamediums

Avec des interventions, éditions, expositions, concerts de Jean-Philippe Antoine, Philippe Baudouin, Thomas Bethmont, Jean-Louis Boissier, Olivier Bosson, Mathilde Chénin, Dieter Daniels, Stéphane Degoutin, Vanessa Desclaux, Leif Elggren, Vincent Epplay, Renaud Evrard, Raphaël Faon, Fleuryfontaine (Galdric Fleury et Antoine Fontaine), Nicolas Gourault, Jeff Guess, Martin Howse, Jean-François Jégo, Jean-Noël Lafargue, Lauren Moffatt, Ayuko Nishida, π-Node, Julien Prévieux, Sébastien Rémy, Paul-Louis Roubert, Pascal Rousseau, RYBN.ORG, Jérôme Saint-Loubert Bié, Jeffrey Sconce, Gauthier Tassart, Noah Teichner, Suzanne Treister, Nicholas Vargelis, Gwenola Wagon et Anne Zeitz.

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Pour ma part, j’ai compilé des images et écrit un texte sur le thème du « Pouvoir Cosmique » dans l’œuvre de Jack Kirby. Ce travail fait partie d’une collection d’une vingtaine d’éditions mises en page à partir d’une maquette de Jérôme Saint-Loubert Bié.

  1. Galerie Ygrec : 20, rue Louise Weiss, Paris, métro Bibliothèque nationale ou Chevaleret []

Sacré Charly !

mars 17th, 2014 Posted in Parti | No Comments »

Hier soir, je regardais la liste des gens qui me demandent de devenir leur « ami » sur Facebook. Ils sont nombreux. Pour aucune raison justifiable, j’essaie d’éviter de me mettre en connexion sur ce réseau avec des gens que je ne connais pas personnellement d’une manière ou d’une autre. Enfin des gens que je ne connais pas ou que je ne reconnais pas, par exemple ceux qui se sont donné un pseudonyme impossible à identifier et qui utilisent une photographie qui ne les représente pas, ou une photo sur laquelle ils cachent leur visage.

Parmi les auteurs des deux cent trente et une « demandes d’ajout à la liste d’amis » actuellement en souffrance, se trouvent sans doute des étudiants, des amis, des collègues, qui doivent me trouver bien impoli de ne pas avoir donné suite à leur requête parce qu’ils n’imaginent pas que j’ignore qui ils sont.
Hier, donc, je tombe sur cette demande, l’avant-avant-dernière de la liste, donc une des plus anciennes. Cela faisait manifestement longtemps que je n’avais pas effectué de fouilles aussi profondes dans le passé, et peut-être même que je ne l’avais jamais fait :

charly

Sacré Charly !
Je ne sais pas comment il est possible que je ne l’aie pas vu. Peut-être est-ce qu’il avait mis une autre image à l’époque. La demande date du dix janvier deux mille onze. Si j’avais vu sa tête, j’aurais certainement cliqué sur le bouton « confirmer ». Le nom seul ne m’aurait rien dit : je pouvais reconnaître « Éric Benard », son véritable nom, « Charly Benard », ou même « Charly » tout court, mais pas « Charly Sokora ».
Charly a été le technicien vidéo de l’école d’art du Havre, jusqu’il y a cinq ans. On disait qu’il avait été rocker, qu’il avait voulu aller à Londres, mais qu’il s’était arrêté arrivé à la mer, au Havre, puis qu’il était devenu docker, entre autres. Charly a décidé de quitter l’école, puis Le Havre, pour aller vivre en Côte d’Ivoire laissant derrière lui d’innombrables légendes.
Mais bon, puisque je n’ai pas compris de qui il s’agissait, je n’ai pas cliqué.
À présent, je pourrais le faire, mais j’hésite, car entre temps, Charly est mort.

Je ne suis pas superstitieux, mais peut-on, doit-on accepter la demande d’amitié virtuelle de quelqu’un qui n’existe plus autrement qu’à l’état de souvenir ?

charly_horoscope

Sur la page Facebook de Charlie, entre le six septembre deux mille douze et le huit juillet deux mille treize, on peut lire trente-six messages de condoléances, souvent écrits sur le mode du tutoiement, bien que le destinataire ne puisse plus les lire.

Ensuite, seule une application nommée « Horoscope du jour » semble avoir encore quelque chose à lui dire. Son tout dernier message est :

Votre passion sera récompensée. Prenez votre temps. Que vous pensiez ou pas en être capable, vous avez souvent raison. Une consommation modérée de café vous aidera peut-être à remédier à votre insomnie et à vos maux de tête. Dans les mois qui viennent, une augmentation substantielle de vos revenus sera évidente.

Sacré Charly !

Six ans

mars 9th, 2014 Posted in Le dernier des blogs ? | 4 Comments »

Je me rends compte avec un jour de retard que j’ai oublié de célébrer, comme j’en ai l’habitude, l’anniversaire du présent blog. Il a six ans depuis hier. Neuf cent dix articles, dix fois plus de commentaires et près de cent-cinquante articles en brouillon.

Quoi de neuf cette année ? Mon article le plus lu aura été celui qui raconte le violent antagonisme qui a séparé Thomas Alva Edison et Nikola Tesla. Vient ensuite un article sur une loi incroyable qui punit les possesseurs de dessins à caractère pédophile, suivi d’articles sur les affiches de La manif « pour tous », la fermeture de ma maison de presse, le plagiat dans les mémoires universitaires, l’avenir du travail, le fait de savoir si les artistes sont de sales types, le bilan d’une année de master de création littéraire et, sans rapport, le bilan d’un an de la nouvelle Gare Saint-Lazare.

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Il y a deux heures, dans mon jardin. Les fruits oranges qui pendent sont des kiwis – Nathalie en a ramassé plusieurs dizaines de kilos cet automne, mais il en reste.

Mes critiques des films Elysium, Oblivion et Robocop, ma relecture du Vendredi de Robert Heinlein et ma découverte de Iain M. Banks et d’Orson Scott Card ont eu leur succès, tout comme mes articles consacrés aux photographies de Vivian Maier et aux peintures de… George Bush.

À titre personnel, je retiens de cette période un grand nombre d’événements, dont la publication de ma traduction et de ma postface de L’Homme le plus doué du monde, d’Edward Page Mitchell, mon article sur les mémoires en école d’art pour la revue Étapes, mon passage dans l’émission Place de la Toile, pour parler de l’ordinateur au cinéma, au printemps dernier, puis pour faire mon « autobiographie numérique », plus récemment1. Toujours à la radio, j’ai enregistré avec plaisir une émission sur la bande dessinée et une autre sur l’Apocalypse pour Radio Goliards.
Enfin, et je le dois à la solidarité de mes collègues, mon poste de maître de conférences associé à l’Université a été reconduit pour trois ans, ce qui n’était pas du tout gagné, en ces périodes d’économies où les emplois précaires servent de variable d’ajustement.

Et quoi d’autre ? Rien, ou plein de choses, des collaborations, des rencontres, des projets, dont au moins un très ambitieux, de nouveaux collègues, de nouveaux lieux, et ces jours-ci — je l’écris pour me le rappeler quand je me relirai —, une fin d’hiver exceptionnellement clémente.

  1. Cette semaine, c’est Sylvie Tissot qui a fait son autobiographie numérique. []

Paper Man (1971)

mars 6th, 2014 Posted in Hacker au cinéma, Ordinateur au cinéma, Programmeur au cinéma | 1 Comment »

paper_manPaper Man est un téléfilm américain a petit budget, mais qui m’intéresse car il annonce des thèmes tels que le piratage informatique et l’usurpation d’identité, qui nous sont plutôt familiers aujourd’hui mais qui étaient passablement inédits à l’époque. On entend même parler de fantôme qui hante un ordinateur — même si le dénouement nous fait comprendre qu’il s’agissait d’un coup monté.

J’aime bien l’annonce par CBS : « l’ordinateur le plus diabolique depuis HAL ». C’est une référence, bien sûr, à Hal 9000, l’ordinateur conscient de 2001 l’Odyssée de l’espace, sorti trois ans plus tôt. La figure de l’ordinateur assassin ou servant à assassiner n’est pas neuve à l’époque mais a effectivement sans doute été popularisée auprès du grand public avec 2001 (1968), l’épiside Killer de la série Chapeau Melon et bottes de cuir (1969) et le film Colossus: The Forbin Project (1970). Cette figure continuera d’être exploité avec succès dans les années suivantes, par exemple avec les romans L’Ordinateur des pompes funèbres (1972), et Demon Seed (1977), qui seront tous deux adaptés au cinéma.
On savourera les métaphores utilisées par différents protagonistes pour désigner l’ordinateur : « almighty brain » (cerveau tout-puissant) ou « big ugly the great brain » (son affreuse grandeur le grand cerveau ») : la machine devient un souverain, voire une divinité.

Paper Man a été diffusé sous le titre français L’Homme de papier, et utilisé comme prétexte pour un débat sur l’informatique dans l’émission Les dossiers de l’écran du 3 avril 19791.
On peut le visionner intégralement sur Youtube, dans sa version en anglais non sous-titré.

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Au début du récit, un dénommé Joel Fisher reçoit par hasard une carte de crédit adressée à une personne qui n’existe pas, Henry Norman. Avec trois amis étudiants à l’université, il décide de profiter de l’occasion pour monter un canular, ou plutôt une escroquerie, en utilisant les moyens de paiement de ce Henry Norman inexistant pour effectuer des achats. Puisqu’Henry Norman n’existe que par des documents administratifs, la petite bande crée un mannequin de papier pour le représenter, et lui donne le titre de « premier homme du XXIe siècle ». Assez rapidement, les quatre sont forcés de s’associer à un cinquième, Avery (Dean Stockwell, qui est le « Al » de la série Code Quantum), le meilleur informaticien du campus, affligé d’un tempérament mélancolique et introverti, qui, de prime abord, apprécie peu l’idée de participer à une action illégale, mais qui est séduit par la belle Karen (Stéfanie Powers, la « Jennifer Hart » de la série L’amour du risque), une diplômée en psychologie au brushing impeccable qui ne cesse de se vanter de ne rien comprendre aux ordinateurs. Avery intercepte et modifie les flux de données qui sont traités par l’ordinateur2 de l’université pour rendre plus crédible le personnage de Henry Norman, en lui créant un numéro de sécurité sociale, un permis de conduire, etc.

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Je remarque un rapport à la morale qui serait difficilement admis dans un film actuel : les héros des scénarios actuels commettent parfois des crimes ou des délits, mais toujours contraints et forcés, soumis à un chantage quelconque ou ayant une bonne raison de jouer un tour à un affreux escroc. Ici, aucune excuse : cinq jeunes gens trouvent assez naturel de voler une banque, sans se donner d’excuse particulière. Leur légèreté, cependant, va leur coûter cher.

Peu à peu, les cinq jeunes gens se rendent compte que l’existence de Henry Norman leur échappe et devient de moins en moins virtuelle : ce personnage « de papier » effectue des achats par lui-même, et de nouveaux documents qu’Avery n’a jamais forgés apparaissent, comme un acte de naissance. Et si c’était l’ordinateur lui-même qui avait fini par lui donner vie ? Joel, qui reçoit un traitement inadapté pour son diabète, à cause d’une information erronée fournie par un ordinateur, meurt.
Lisa, qui travaille sur l’apprentissage du langage par les ordinateurs, constate que la machine interprète mal ce qu’elle dicte et transforme tous les mots qu’elle dit en paroles macabres : « breath » est transcrit en « death »,…

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Elle se demande alors si l’ordinateur n’est pas hanté par Joel et, en s’enfuyant de son laboratoire, est sectionnée par un ascenseur bloqué entre deux étages dont elle tentait de s’extraire. Pour finir, Jerry, un étudiant en médecine farceur se fait électrocuter par un mannequin d’étude, au cours d’une séquence « uncanny valley » assez ridicule. Bref, trois des cinq jeunes gens sont morts, il ne reste plus que la belle Karen et le mélancolique Avery.

Du fait de son comportement introverti et de ses compétences, Avery est un temps soupçonné, mais le responsable des meurtres s’avérera être le discret Art Fletcher (James Olson), un technicien de l’université, méprisé par la plupart des membres de la petite bande. On ne comprend pas toujours bien comment il a commis ses meurtres (toujours à distance, par le truchement de l’ordinateur), ni pourquoi il a tenu à le faire avec des mises-en-scène qui rappellent l’humour macabre d’un Fantômas — et je parle ici du Fantômas des romans d’origine, pas de celui des films des années 1960. On apprendra finalement qu’Art Fletcher, dont le véritable nom est Claude Hennessy, est un ingénieur de génie recherché pour le meurtre de son ancien associé, qui se servait de l’identité d’Henry Norman pour retrouver une place dans une société technologique de premier plan : il fallait qu’il se débarrasse des jeunes gens qui savaient que Henry Norman n’existait pas.

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Alors qu’il était encore soupçonné par la police, Avery a réussi à faire déclarer Henry Norman mort. Lorsque des agents du FBI viennent le rencontrer pour comprendre comment il peut être à la fois vivant et mort, Art Fletcher panique et se jette du haut d’un immeuble.
Un petit clin d’œil fantastique, pour finir : alors qu’Avery s’était contenté de déclarer Henry Norman mort, la base de données du FBI spécifiait une défenestration, pour l’heure exacte où Art Fletcher s’est effectivement jeté par la fenêtre de son bureau, comme s’il l’avait prévu (ordinateur oracle) ou provoqué (ordinateur démiurge).

Le shérif termine sur une phrase énigmatique. Parlant des ordinateurs, il dit : « vous savez ce que je pense ? Dans peu de temps, ils n’auront plus besoin de vous, tout ce dont ils auront besoin, c’est d’un autre Henry Norman » (« You know what I think? Pretty soon, they’re not going to need you. All they’re going to need is another Henry Norman ».). En bref, un jour, les personnalités virtuelles prendront le pas sur d’autres, l’homme aura fini par devenir obsolète.

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Il y a beaucoup de naïveté dans ce petit téléfilm, et on ne peut pas dire qu’il soit très bien réalisé, mais l’idée de départ — un profil inventé que ses créateurs ne maîtrisent plus — n’est pas mauvaise et on imagine comment elle pourrait être exploitée à l’ère d’Internet. On retiendra une scène de poursuite dans un couloir, lorsque Lisa comprend qu’elle est traquée par quelque chose qu’elle ne voit pas : les néons s’éteignent peu à peu derrière elle et il faut qu’elle coure pour échapper à l’ombre.

  1. Le principe de l’émission état simple : un film était diffusé puis suivi d’un débat qui, généralement, ne portait pas sur le film, mais sur son thème politique, historique ou social. La musique de générique était dramatique, un peu angoissante, et mettait le spectateur dans une certaine ambiance.
    Je rêve de voir le débat qui a suivi la projection de ce film, mais il n’est malheureusement pas (encore ?) disponible sur le site de l’INA. []
  2. Les gros ordinateurs étaient souvent utilisés en « time-sharing », c’est à dire que leur capacité de traitement d’un seul ordinateur était louée et partagée par de nombreux utilisateurs. []

Littératures graphiques contemporaines #3.6 : Laurent Maffre

février 26th, 2014 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons Laurent Maffre, auteur de bande dessinée.

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La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 4 avril à 18 heures, dans la salle A1-175 ou la salle voisine A-1-172.
Cette première séance du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #3.5 : Gabriel Delmas

février 26th, 2014 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons Gabriel Delmas, artiste et auteur de bande dessinée.

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La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 28 mars à 18 heures, dans la salle A1-175 ou la salle voisine A-1-172.
Cette première séance du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #3.4 : David Vandermeulen

février 25th, 2014 Posted in Bande dessinée, Conférences | 1 Comment »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons David Vandermeulen, auteur de bande dessinée.

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La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 21 mars à 18 heures, dans la salle A1-175 ou la salle voisine A-1-172.

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Cette quatrième séance du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.