Profitez-en, après celui là c'est fini

Comment se constituent nos collections

avril 15th, 2015 Posted in Design | No Comments »

Ces deux dernières années, j’ai fait partie de la commission d’acquisition design1 du Centre National des Arts plastiques. Je suis tenu à une totale confidentialité quant à ce qui a pu se dire lors des débats et des réunions préparatoires, mais je pense que ça ne pose pas de problème que je décrive un peu le fonctionnement de cette institution.

Autour d’une grande table, chacun a un micro pour s’exprimer lorsqu’il le veut. À gauche, on voit un petit tas de fiches servant à voter.

Je tiens à le faire, parce que le public se fait souvent beaucoup d’idées sur le fonctionnement de la culture « d’État », dont l’idée même donne des crises d’eczéma à certains, comme je le constate régulièrement sur Twitter ou en commentaires à mes billets concernant l’enseignement, notamment. Je peux témoigner de la manière dont les choses se passent au niveau que j’ai pu apprécier.

L’acquisition d’art par des institutions publiques est une pratique aussi ancienne que l’idée même d’État, j’imagine, et cette commission existe de fait depuis l’année 1791, même si elle a eu d’autres noms et que ses règles de fonctionnement actuelles ne datent que de quelques décennies. Avant la Révolution, le souverain achetait ou commanditait aussi des œuvres d’art avec l’argent des impôts, mais il régnait, forcément, une certaine confusion entre ce qui relevait de son patrimoine personnel et ce qui constituait le patrimoine de l’État.

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Des employés du Centre national des arts plastiques manipulent soigneusement les œuvres qui leur ont été confiées.

Les membres de la commission sont nommés en fonction de leur notoriété en tant que spécialistes (notoriété dans leur milieu professionnel, bien sûr). Je pense que j’ai été choisi avant tout pour effectuer des propositions dans le domaine du design numérique, tandis que d’autres membres étaient plus spécifiquement connaisseurs du design graphique, et d’autres encore, du design mobilier traditionnel ou au contraire, du design prospectif2. Le groupe est composé pour être représentatif des préoccupations du moment, mais pas forcément de la dernière mode : les objets acquis entreront ensuite dans les collections de l’État pour toujours, et seront disponibles pour des prêts ou pour rejoindre l’inventaire d’institutions culturelles nationales.

À chaque session, les membres font des propositions, qui s’ajoutent aux propositions spontanées d’artistes ou de galeries. Le vote s’étend sur une longue journée, où chaque intervenant défend et détaille ses propositions. Il faut connaître suffisamment l’œuvre pour la défendre face aux autres membres de la commission, et être entré en contact avec l’auteur ou la société (galerie, éditeur de design,…) qui le représente avec cette approche bizarre : « je compte proposer votre travail à la prochaine commission, mais je ne peux pas garantir qu’elle sera reçue ! ». Et il peut y avoir des déceptions, des choses qui ne passent pas, pour quantité de raisons : le créateur est déjà trop présent dans les collections avec le même genre d’objet ; l’objet semble beaucoup trop cher ; ou tout simplement, il ne plait pas à suffisamment de membres ou plutôt, d’autres objets ont plus plu.

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La commission à laquelle j’ai appartenu s’est réunie pour quelques réunions préparatoires et trois sessions plénières. Les discussions y étaient assez cordiales et constructives, ce qui n’empêche ni les désaccords ni les regrets, bien entendu.
On peut consulter sur le site du CNAP la liste des œuvres acquises pour 2013 et 2014 (première session, il y en a eu deux). Les objets acquis sont à mon avis d’une grande variété, qui va du design intégré à des pièces uniques d’auteur plus proches de la création artisanale. Certaines acquisitions sont moins importantes pour les objets eux-mêmes que pour l’abondante documentation, les prototypes et les dessins préparatoires qui les accompagnent.
Rendez-vous dans vingt ou trente ans pour voir sur quel jeune designer prometteur nous avons eu du flair, ou au contraire, quelle œuvre s’avérera plus anecdotique que nous l’avions cru sur le moment.
Le budget n’est pas extensible à l’infini, et les prix des objets acquis sont négociés très sérieusement par les services du CNAP. Je dois signaler aussi que les membres de la commission sont bénévoles et ne profitent que d’un remboursement de leurs frais de transport, s’ils le souhaitent, et d’un repas. RIen de dispendieux, et, au contraire, il nous a été régulièrement rappelé en introduction des séances que nous portions la responsabilité d’un budget public.

Le jour où le site du CNAP a publié la liste des membres de la commission, j’ai reçu un message d’un designer perdu de vue depuis plus de dix ans, qui m’écrivait quelque chose comme « J’ai pensé à toi aujourd’hui en retrouvant ton e-mail par hasard, que deviens-tu ? ». Je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer que c’était lié à ma présence dans la commission et, afin d’éviter tout épisode pénible qui aurait pu en découler, j’ai évité par la suite de trop me vanter d’en faire partie.

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L’État ne fait pas qu’acquérir des œuvres existantes, il lui arrive d’en commanditer.
Jeudi dernier, justement, je me trouvais parmi le public au Ministère de la Culture pour l’inauguration d’une commande publique : la typographie L’Infini, due à Sandrine Nugue, diplômée de l’école Estienne, des Arts décoratifs de Strasbourg et de l’école d’art et de design d’Amiens.

La grande particularité de cette typographie, outre ses qualités morphologiques (et notamment ses ligatures assez originales), c’est qu’elle est diffusée sous licence Creative Commons3, ce qui constitue une approche remarquablement cohérente du bien public : financée par nos impôts, cette typographie est librement utilisable par chacun de nous4.

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En marge de l’inauguration de L’Infini, trois personnalités du design graphique se sont vues remettre les insignes de chevalier des arts et lettres par Fleur Pellerin : Anette Lenz, Pierre di Sciullo et Jean François Porchez. Un événement qui permet — ne serait-ce que par la qualité des personnalités distinguées — d’appuyer l’intérêt du ministère pour le graphisme et de redorer le blason d’une médaille qui n’a pas eu que des récipiendaires aussi sérieux par le passé5.

  1. Très précisément : Commission d’acquisition arts décoratifs, métiers d’art et création industrielle. Il existe aussi une commission Arts plastiques et une commission Photographie et vidéo. On parle d’acquisition, et non d’achat, car les œuvres ne sont pas toutes achetées, la commission décide aussi d’accepter ou non des donations. []
  2. Outre moi-même et les membres de droit (directeurs de musées, inspecteur de la création artistique, etc.), siégaient Étienne Bernard, François Brument, Francine Fort, Alexandra Midal, Sophie Pène, Chantal Prod’Hom, Frédéric Ruyant et Catherine de Smet. []
  3. Très précisément sous licence CC BY-ND, c’est à dire qu’elle doit être attribuée à son auteure et ne doit pas être modifiée. []
  4. C’est la manière étasunienne de considérer le bien public : ce qui est financé par le contribuable appartient au contribuable. Aux États-unis, la librairie du Congrès ou la Nasa laissent libre accès à leurs données, contrairement à l’INA ou à l’IGN (parmi d’autres) qui les revendent après les avoir amorties, sans doute moins pour l’argent que représente leur vente que par habitude du contrôle. Je suis assez impatient de lire Au Pays de Numérix, le livre d’Alexandre Moatti, qui traite notamment de ce genre de contradictions de l’«exception culturelle» française. []
  5. Sous Nicolas Sarkozy, la même distinction avait été remise au chauffeur de Christine Albanel, ministre de la Culture de l’époque qui est avant tout restée célèbre pour avoir porté la loi Hadopi. On ignore quels apports son chauffeur a rendu à la culture. []

Être acteur de ses déplacements

avril 10th, 2015 Posted in Les pros, stationspotting | 4 Comments »

Autrefois, en quittant les quais de la gare Saint-Lazare pour se rendre vers le métro, on trouvait plusieurs passages directs, faits d’escalators et de larges escaliers.
Mais au cours de son réaménagement, la gare a été complètement modifiée, est est devenue un « centre commercial ». Puisqu’il fallait que le public fréquente au maximum les boutiques, et afin de gagner des mètres carrés pour l’espace commercial, le sens des escaliers a été changé, ils sont transversaux.

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Ce ne sont pas des escaliers, d’ailleurs, mais des escalators assez étroits et donc très encombrés aux heures de pointe, car voilà : ce centre commercial modèle reste tout de même une gare, et c’est même la seconde gare la plus fréquentée d’Europe après la gare du Nord, avec un transit de près de cent trente millions de passagers par an. Sans doute à cause de cette affluence, ces escalators sont fréquemment en panne.

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Je découvre cette semaine une affiche qui propose aux gens d’éviter les escaliers mécaniques et de se rendre aux extrémités de la salle des pas perdus pour employer les sombres escaliers qui s’y trouvent.
Je dois dire que je trouve très drôle la formule « soyez acteurs de vos déplacements », qui indique en termes positifs et valorisants au « transit » (les gens qui viennent dans les gares pour prendre le train, ceux qu’on nommait autrefois « usagers ») qu’il ne doit pas gêner les « clients », c’est à dire les gens pour qui on a installé des escalators.

Solaris #194

avril 9th, 2015 Posted in Lecture, Personnel | No Comments »

solaris_194Solaris, créée au Québec en 1974, est la revue francophone dédiée à la science-fiction et au fantastique qui aura eu la plus longue histoire éditoriale continue : quarante-et-un ans déjà. C’est dire si je ne suis pas peu fier de pouvoir annoncer qu’un de mes textes y est publié. Il s’intitule Objets Intelligents et, comme son nom l’indique, parle d’objets intelligents. Je n’ai pas encore la revue entre les mains, mais les autres textes de fiction sont Les Précieuses Minuscules, par Natasha Beaulieu ; Projection privée, par Pierre-Luc Lafrance ; Les Raisins de Gournah, par Célia Chalfoun et Pour que s’anime le ciel factice, par Frédérick Durand.
Outre les écrits de fiction et les rubriques qui passent en revue l’actualité cinématographique et éditoriale, Jean-Louis Trudel consacre un article à l’œuvre du regretté Iain M. Banks, Iain Banks, la science-fiction et notre présent, et Mario Tessier se penche sur L’Imaginaire médiéval au Québec.
La couverture est de Tomislav Tikulin.

La guerre à distance (1972)

avril 5th, 2015 Posted in Filmer autrement, Vintage | No Comments »

Dans le numéro 60 de Charlie Hebdo (10 janvier 1972), Jean-Marc Reiser avait imaginé que la guerre au Vietnam pourrait se faire à distance, derrière un écran.

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Une idée plutôt visionnaire, puisque quarante ans plus tard, un bon milliers de soldats américains vivant dans un pavillon au Nouveau-Mexique ou dans le Dakota du nord quittent leur famille le matin pour aller passer la journée dans une base militaire, à piloter des drones de combat qui survolent l’Afghanistan, à dix-mille kilomètres de là.

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Reiser se montre même visionnaire à l’égard de l’histoire du jeu vidéo qui, en 1972, n’existait pas, ou presque pas : si le premier brevet de jeu vidéo destiné à fonctionner avec un téléviseur de salon date d’avril 1972, la première borne d’arcade, Computer space, a été installé dans des cafés à partir de novembre 1971, soit deux mois avant ce numéro de Charlie Hebdo.

On aperçoit une borne du jeu Compter Space dans le film Soylent Green (1973), mais ce jeu, créé par Nolan Bushnell, futur fondateur d’Atari, fut un échec en son temps car les joueurs le trouvaient trop difficile.
Est-ce que Reiser en a entendu parler malgré tout ?

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À gauche, le jeu Computer Space (1971). Au centre, le robot Shakey (1966). À droite, une console du système de défense aérienne SAGE (1961).

Sans doute connaissait-il l’existence de Shakey, commandé par l’armée américaine à des chercheurs en Intelligence artificielle de l’université de Stanford, qui aurait dû être un robot autonome capable d’aller espionner de l’autre côté du rideau de fer. Bien qu’il ait fait progresser plusieurs domaines de l’intelligence artificielle, l’automate tremblait bruyamment (d’où son nom) et n’a jamais pu effectuer seul plus de quelques mètres sans aide. Shakey a commencé à être montré au public au début des années 1970, alors même que l’armée, voyant qu’il ne serait jamais capable de faire ce pour quoi il avait été prévu, se désengageait du projet.
La console imaginée par Reiser rappelle un peu les écrans du système de surveillance de l’espace aérien américain SAGE.

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Aujourd’hui, plusieurs armées jouent sur la frontière entre guerre véritable et guerre virtuelle1, en utilisant notamment le jeu vidéo dans un but de simulation, de recrutement ou de propagande : America’s Army aux États-Unis ; Virtual Battlespace en Australie et en Grande-Bretagne ; Special Force au Liban (Hezzbolah) ; etc. L’armée de terre française achète de son côté des espaces publicitaires à l’intérieur de jeux en ligne de course automobile ou de football.

En tout cas, bien vu, Reiser !

  1. Voir aussi ce vieil article sur le film The Last Starfighter (1984). []

À la recherche de Vincennes

avril 2nd, 2015 Posted in Après-cours, Mémoire | 5 Comments »

À l’occasion du quarantenaire de l’Université Paris 8, Jean-Louis Boissier avait évoqué le projet de faire une performance-pèlerinage (c’est moi qui utilise le mot pèlerinage, la formule choisie était plutôt « parcours-performance ») dans le bois de Vincennes, sur les lieux où a été fondé, le premier janvier 1969, le « Centre universitaire expérimental de Vincennes ».

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Cela ne s’était pas fait à l’époque, il y a cinq ans, mais seulement lundi dernier. Nous avons été une trentaine, peut-être un peu plus, à suivre Jean-Louis Boissier et Liliane Terrier dans les allées du bois, à la recherche d’un point de repère, un grand arbre que l’on trouve sur les photos d’époque et qui nous indiquerait à coup sûr où se trouvait l’entrée de l’université.

Car il ne reste aucune trace, pas un parpaing, pas même une plaque commémorative : tout a disparu en 1980 lorsque l’Université Paris 8 a quitté Vincennes pour Saint-Denis. Le trajet qui sépare le métro de l’université m’a semblé étonnamment long, et je me demande s’il n’était pas un peu désagréable la nuit. Avant d’atteindre le fameux arbre, d’actuels étudiants de Paris 8 ont lu à voix haute les descriptifs de cours de l’époque, textes qu’on ne pourrait plus écrire aujourd’hui dans ce genre de cadre, sans doute, tant ils étaient politiques. Je n’ai pas tout retenu, mais à côté du cinéma et d’autres arts plastiques, il était question d’impérialisme, de prolétaires, de défense des travailleurs et de Mao. L’université de Vincennes avait aussi été créée pour tenir les intellectuels « gauchistes » de diverses sensibilités hors de Paris, tous ensemble, et sous surveillance.

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La bibliothèque

Nous avons traversé une trouée d’arbres jeunes : « ici se trouvait la bibliothèque ». Plutôt poétique, comme on me l’a fait remarquer, d’imaginer que la maison des livres s’est finalement transformée en forêt, que les livres sont en quelque sorte redevenus des arbres. Nous avons traversé le fantôme du bâtiment D, celui de la philosophie, où ont enseigné Deleuze, Foucault et Lyotard.

Nous avons appris que le centre universitaire expérimental, dont la naissance a été précipitée par mai 1968, s’inspirait des universités américaines, moins cloisonnées, n’empêchant pas un étudiant en philosophie de suivre des cours de cinéma et ne réservant pas les enseignement à des niveaux étanches. La jeune université s’adressait à des étudiants de tous âges, de toute origine sociale, de toute nationalité, bacheliers ou non, et accueillait tout particulièrement les travailleurs. Une telle cohérence entre les intentions politiques et leur mise en application par l’enseignement semble presque impensable à présent.

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Et c’est pour me rappeler ça que je suis heureux d’avoir été là. Je suis né un mois avant cette université, et toute mon enfance, j’ai écouté des adultes — mes parents et leurs amis — parler continuellement de politique. J’ai défilé pour défendre les bergers du Larzac ou pour combattre le nucléaire. J’ai assisté aux débats culturels et politiques qu’organisait l’association « Plaisir de connaître »1 après des projections de grands films. Je n’ai bien entendu pas connu l’Université de Vincennes, mais son époque, où tout était politique, et notamment les arts, m’est familière.

Quand je suis arrivé à Paris 8, en 19932, je n’avais pas le baccalauréat — je ne l’ai toujours pas —, puisque cette université, dès son origine et jusqu’à présent, accueille des étudiants non-bacheliers, sur dispense3, je fais donc partie de ceux qui ont profité de l’ouverture particulière à cette université, et j’ai suivi avec passion des cours divers hors du département art : Chinois, scénographie ou encore programmation. J’ai suivi les cours d’un certain nombre d’enseignants qui étaient à Paris 8 dès sa naissance ou presque. Je n’ai pas connu l’époque où les enseignants de Paris 8 ne donnaient pas de notes, mais je me souviens d’un prof historique qui donnait un quinze sur vingt aux étudiants qui ne voulaient pas aller à son cours, et d’un autre qui, après une grève, expliquait qu’il ne fallait pas pénaliser les étudiants en ne les notant pas, puisque faire la grève, c’était déjà agir. Vingt ans plus tard, j’ai moi-même beaucoup de mal avec le principe de validation scolaire ou encore de présence forcée : les étudiants qui ne viennent pas en cours le font parce qu’ils ont mieux à faire ailleurs, et quant aux notes, je les rends sans y croire spécialement, seul m’importe de penser que j’ai pu accompagner des projets ou des personnes pendant un petit temps de leur formation.

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Des affiches en soutien aux luttes des pensionnaires de foyers Sonacotra, commémorant l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, en soutien aux agents de nettoyage à l’université, ou encore aux vietnamiens sous les bombes étasuniennes,…

L’action me semble avoir été au cœur du projet universitaire de Vincennes, puisque c’est là qu’a été inventée, sous l’impulsion de Frank Popper4, la discipline nommée « arts plastiques », qui entendait enseigner l’art à la fois comme pratique et comme théorie, l’un nourrissant l’autre, loin des habitudes universitaires traditionnelles en sciences humaines, plutôt fondées sur l’idée que celui qui produit un objet et celui qui l’étudie sont distincts. C’est à Paris 8 aussi qu’ont été créés les premiers départements universitaires en cinéma, photographie, théâtre, psychanalyse ou informatique — disciplines qui existaient dans diverses écoles spécialisées, mais pas à l’université.

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Pour finir, Jean-Louis et Liliane ont évoqué leur travail sur l’impression en sérigraphie ou en linogravure : affiches, mais aussi calendriers ou tee-shirts. Relevant de l’agitprop, inspirée de la tradition propagandiste chinoise ou du travail de Frans Masereel, notamment, cette production est aussi liée à la pédagogie de Célestin Freinet (et avant lui de Rousseau bien sûr), qui bouleverse les rapports entre maître et élève, et place au centre de sa pédagogie la participation volontaire, la promenade, et enfin la publication imprimée.

Entre les branches d’une cabane qui ressemblait, du fait de notre présence, à un curieux sanctuaire animiste, Ye Xin, peintre et enseignant à Paris 8, ainsi qu’une ancienne étudiante, Pascale Veyron, nous ont montré, avec leurs œuvres, le fonctionnement d’une presse à lino/xylogravure.

Second

Second pèlerinage : nous sommes allés nous réchauffer dans le café où a été tournée la célèbre scène du Madison, dans le film Bande à Part (1964), de Jean-Luc Godard, que Jean-Louis nous a montré sur son smartphone.

Et puis on est rentrés, chacun, sans doute, avec la même question en tête : Que reste-t-il de Vincennes ? Des bâtiments, rien. Mais de l’esprit ? De l’ambition d’enseigner autrement ?

Liliane Terrier et Jean-Louis Boissier ont créé un site qu’ils alimentent régulièrement avec des textes et des documents qui rendent compte de cette histoire : rvdv.net/vincennes

  1. l’Association « Plaisir de Connaître » accueillait des invités tels que Jean-Claude Guillebaud, Raymond Depardon, René Dumont ou encore Italo Calvino. Les affiches qui annonçaient ces événements étaient sérigraphiées à partir d’écrans dessinés directement à la main, avec du latex, à la manière des affiches de mai 1968. []
  2. À l’époque, j’effectuais mon service national et j’avais abandonné les Beaux-Arts de Paris. C’est le jour de mon mariage, le 11 avril 1992, il y aura vingt-trois ans dans quelques jours, que Bruno Koper, ami de mes parents et chargé de cours à Paris 8, m’a vanté son université et m’a dit qu’elle était tout à fait appropriée à quelqu’un comme moi. Il ne s’était pas trompé, qu’il en soit remercié ! []
  3. Pour être accepté, j’avais dû rédiger un dossier expliquant mes motivations, et participer à un petit examen, qui consistait en une rédaction portant sur un texte de Paul Éluard. []
  4. Frank Popper, né en 1918, est un théoricien de l’art qui a accompagné les mouvements de l’art cinétique/optique, mais aussi la création interactive. Son ouvrage le plus célèbre se nomme Art, action et participation. On le crédite souvent de l’invention des arts plastiques à l’université et on lui doit les recrutements d’un grand nombre des enseignants en art qui ont fondé l’Université Paris 8. []

Littératures graphiques contemporaines #4.4 :
Geneviève Gauckler

mars 30th, 2015 Posted in Conférences | 2 Comments »

Vendredi 24 avril, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Geneviève Gauckler.
Diplômée de l’École des Arts décoratifs de Paris, Geneviève Gauckler s’est d’abord fait remarquer en tant que directrice artistique pour le label de musique électronique emblématique de la scène française des années 1990, F Communications. Elle a par la suite collaboré avec Florence Deygas et Olivier Kuntzel pour des publicités et des clips musicaux ; avec Brigitte Fontaine ; avec la boutique parisienne Colette, etc. Son travail a été exposé dans de nombreux pays, jusqu’au Japon et en Australie.

Depuis des années, sa signature visuelle est l’emploi de personnages joyeux aux formes amusantes, qui l’ont amené à une incursion dans le monde de la bande dessinée, avec L’arbre génialogique, paru en 2003 aux éditions de l’An 2.

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La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 24 avril à 18 heures, dans la salle A1-175.
Cette quatrième séance de la quatrième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles et de la capacité des visiteurs extérieurs à trouver la salle.

Portrait d’un troll

mars 29th, 2015 Posted in Interactivité, Le dernier des blogs ? | 55 Comments »

Qui est le « troll » qui sévit sur divers forums et blogs plus ou moins liés au design (et notamment le mien) depuis des années ?

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Image piquée sur la couverture d’un « pulp » français de la fin des années 1930, L’Homme qui a peur, par L.E. Chevalier, éd. Ferenczi, coll. Police.

Il change de nom régulièrement, mais son style s’identifie sans peine : s’affirmant grand spécialiste de l’enseignement supérieur du design et de la communication, il recourt souvent à des références qu’il ne partage qu’avec lui-même. Il commence souvent par poser des questions sibyllines puis, rapidement, s’emballe et peste contre les enseignants, les artistes, les fonctionnaires, enfin un peu tout le monde, avant de lancer, d’un air entendu, une saillie pas très claire du genre :

Tu n’es pas titulaire n’est-ce pas? Le public a bien décidé que tu étais un individu de « seconde zone » Seul le privé ferait cela d’après toi?. Oui mais il n’y a pas de système pour penser cela. Et pas de responsable à pointer. Tu n’as jamais été viré dans le public? Reims ou ailleurs? la encore pas de responsable à désigner. Juste c’est la faute au capitalisme, à l’europe, à la société etc.. Et le viole des gamines de 6 ans? Pas de responsable? Et les grands massacre d’Etat fonctionnaires pas de responsable?

Cheminement intellectuel assez torve, non ?
Pour lui, tout le monde naïf, victime d’une grille binaire, et en même temps hypocrite et intéressé. Quoi qu’on lui objecte, il change de pied, sans jamais répondre aux objections qui démontrent à quel point ses arguments sont contradictoires et faibles.
Il adore faire semblant de savoir des choses sur ses interlocuteurs, sur la foi d’une recherche généralement superficielle sur Google. J’ai eu un mal fou, par exemple, à lui faire comprendre que je n’avais pas le statut de fonctionnaire, sur lequel reposait sa démonstration. Il se défend d’être un « troll », pourtant, entre l’anonymat, la provocation gratuite et l’insulte, il correspond assez bien à ce qu’on entend généralement par « troll »1.
Récemment, je lui faisais remarquer qu’il ne faisais pas beaucoup d’efforts pour que je comprenne son propos. Il m’a répondu que ce n’était pas à moi qu’il s’adressait…

-Ton narcissisme a encore frappé! lol. Tu ne vois qu’une option: je m’adresse à toi et je dois donc faire que tu me comprennes. Sinon c’est que je me parles à moi-même! Tu es dieu dans une ( pardon ton) église.
Autres options: je n’ai aucun espoir que tu me comprennes.( A mon âge je ne suis plus aussi naif !!) je m’adresses à ceux qui lisent mais n’écrivent pas. J’espère plus réactions et ressentis. Ta grille est bien trop serrée et blindée pour espérer quoi que ce soit!

Il n’a pas tout à fait tort, sa prose a bien des lecteurs muets, tel « Elo de Courville », qui se cache lui aussi sous un pseudonyme et voit ce « troll » aux cent noms sévir sur des forums et des blogs depuis treize ans au moins. « Elo » a conservé tous les messages possible et a publié le résultat de son enquête hier dans ce commentaire et celui-ci.
Je ne reproduis pas ici ces textes, ils font près de cinquante mille signes, soit l’équivalent d’une quinzaine de pages standard. L’enquête porte sur les identités, les thématiques abordées, les anecdotes dispensées, le vocabulaire redondant, les fautes d’orthographe caractéristiques, mais aussi l’évolution du comportement du drôle qui, sur certains forums, allait jusqu’à se répondre à lui-même…

ouahouah

« Le chien aboie, la caravane passe », dit un proverbe oriental. On ne devrait pas s’occuper des trolls. Mais ils ne sont pas seuls à être un peu fous ! Entre moi qui leur réponds, et « Elo de Courville » qui les traque, nous formons une belle bande.

Qui est notre « troll », donc ? Impossible de le dire avec certitude, mais on remarque que l’ancien directeur d’une célèbre école privée de design a le même vocabulaire, les mêmes obsessions et les mêmes anecdotes improbables. À ses débuts, d’ailleurs, le bonhomme n’hésitait pas à encenser grossièrement l’école en question, qui seule trouvait grâce à ses yeux, tandis qu’il conspuait l’enseignement supérieur public, et plus violemment encore, les écoles privées concurrentes.

Quelle que soit son identité, le personnage est un peu pathétique, au sens français du terme comme à son sens anglo-saxon, et l’enquête d’«Elo de Courville» est tout à fait passionnante car elle rappelle que, si l’on peut brouiller les pistes, se cacher derrière divers noms, changer régulièrement d’adresses IP2, on n’échappe jamais à la personne que l’on est. Du reste, qu’un individu dépense tant d’énergie, depuis plus de dix ans, à rabaisser, à heurter, à insulter, et tout cela en se cachant derrière des noms divers, en dit bien assez sur la mesquinerie de son esprit, même si la source profonde de ses rancœurs restera sans doute un mystère.

  1. Certains défendent que le « troll » n’est pas une personne, mais le fil de discussion lui-même, dont le nom ne viendrait pas du « troll », créature scandinave mythique (dont le nom a donné, chez nous le mot « drôle »), mais du « trolling », la pêche à la traîne. Les deux étymologies finissent par se confondre. []
  2. Sur Internet, chaque ordinateur a une adresse IP. Il s’agit d’une série de chiffres telle que 82.120.74.62 ou 90.43.254.27, par exemple. Certaines connexions physiques sont constamment liées à une même adresse IP, mais d’autres se voient attribuer une nouvelle adresse à chaque fois redémarrage du modem. Dans certains cas, les adresses attribuées à la volée permettent de circonscrire les connexions à un périmètre géographique précis, mais dans d’autres, une même adresse peut avoir été attribuée n’importe où en France. Dans ce dernier cas, seule la justice peut établir la correspondance entre une adresse et une connexion en demandant au fournisseur d’accès quel abonné s’est connecté (par exemple) depuis l’adresse 82.120.143.118, le 27 mars à 23h56. []

Littératures graphiques contemporaines #4.3 :
Charles Berberian

mars 21st, 2015 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 27 mars, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera l’auteur de bandes dessinées Charles Berberian. Né en 1959 à Bagdad et ayant passé sa jeunesse en Irak puis au Liban, Charles Berberian a longtemps vu son nom associé à celui de Philippe Dupuy, avec qui il a notamment créé les personnages d’Henriette et de Monsieur Jean, mais aussi publié des carnets de dessin (New York, Barcelone, Lisbonne, etc.) et le Journal d’un album, qui expliquait au lecteur leur processus de création à quatre mains. En 2008, Dupuy et Berberian ont vu leur œuvre commune consacrée par le prestigieux grand prix de la ville d’Angoulême, qui n’avait jamais été attribué à un binôme jusqu’ici et ne l’a pas été depuis.

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Aujourd’hui, les deux auteurs travaillent principalement à des projets séparés. Charles Berberian est aussi illustrateur (New Yorker, Telerama) et musicien.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 27 mars à 18 heures, dans la salle A1-175.
Cette troisième séance de la quatrième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Conférence à Cambrai ce soir

mars 19th, 2015 Posted in Brève, Conférences, Ordinateur au cinéma | 1 Comment »

Ce soir à dix-huit heures, à l’invitation de la médiathèque de Cambrai, je donnerai une conférence à l’école supérieure d’art de cette même ville. Le sujet en sera la représentation cinématographique des ordinateurs « pensants ».

Demon Seed (1977)

Ci-dessus : Demon Seed (1977), ou Generation Proteus. Sorti un mois avant Star Wars, ce film met en scène un ordinateur « conscient » qui a décidé d’assurer sa survie par la reproduction, et qui, dans ce but, séquestre et viole (si si) la malheureuse Julie Christie. À défaut de terminer mon article sur ce film, je le raconterai au public ce soir.

United States of Google

mars 19th, 2015 Posted in Lecture, Les pros, Parano | 6 Comments »

united_states_of_googleLa toute jeune maison d’édition Premier Parallèle a eu la bonne idée de publier au format poche un long article de l’hebdomadaire Die Zeit intitulé United States of Google, qui entend prouver, avec plus d’un argument, que Google, Apple, Facebook et d’autres se donnent comme vocation de remplacer les États, non parce qu’ils représentent d’immenses puissances financières — c’est aussi le cas des géants du pétrole, de l’automobile ou de la finance, mais ceux-ci préfèrent contrôler les États que leur suppléer, je pense —, mais parce qu’ils sont nés dans le contexte très particulier de la Silicon Valley, à la fois héritier des idéologies contestataires de la fin des années 1960, et tributaire, de par la culture de l’ingénieur, d’une approche technicienne, lucide et holistique des questions de société, d’urbanisme ou d’écologie. J’ajoute que l’article aurait pu mentionner que Sergey Brin et Larry Page (les fondateurs de Google), Jeff Bezos (créateur d’Amazon) ou encore Will Wright (créateur de Sim City) ont reçu une éducation Montessori, ce qui me semble loin d’être un détail.

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Lundi dernier, la soirée de lancement des éditions Premier Parallèle, avec, outre United states of Google, deux autres essais : Des voix derrière le voile, par Faïza Zerouala, qui donne la parole aux femmes voilées, et La lente évasion, par Camille Polloni, qui suit l’apprentissage de la liberté par un détenu en semi-liberté.

Si Google et autres sont crédibles dans le rôle qu’ils se donnent, c’est peut-être, comme le dit Adrienne Charmet-Alix en postface, parce que, facilité ou incompétence, les États ont déjà abdiqué et confient aux géants des technologies un pouvoir exorbitant, notamment en termes d’accès à l’information, de possession des données personnelles autant que publiques. Certes, la disparition de la politique est une chose tragique, c’est la porte ouverte à une dictature des corporations comparable à la société décrite dans la dystopie Rollerball (1975), où la prospérité et la sécurité sont offertes à tous à la seule condition d’un abandon de la liberté de se poser des questions. Certes, les sociétés telles que Google ne sont pas forcément les meilleures garantes des libertés (information, expression) qui nous ont été apportées par Internet, à qui elles doivent leur fortune et qui est à présent leur arme. Il n’en reste pas moins que le chant de ces sirènes ne manque pas de charme. Google, tout particulièrement, nous promet un monde enfin tourné vers l’avenir, dans un savant équilibre entre rêverie futuriste et pragmatisme.
Aux politiques d’en faire autant s’il comptent survivre à cette concurrence.
Ah tiens, dimanche, on vote, il paraît.

The United States of Google, par Götz Hamann, Heinrich Wefing et Khuê Pham, traduit par Elisa Wenger et augmenté d’une postface d’Adrienne Charmet-Alix. 6,50€ en édition papier. 2,99€ en numérique (sans DRM).
ISBN : 979-10-94841-02-0.