Profitez-en, après celui là c'est fini

Le Clone (1998)

mars 16th, 2017 Posted in Interactivité au cinéma, Ordinateur au cinéma, Programmeur au cinéma | No Comments »

Le duo Élie et Dieudonné s’est produit sur scène avec succès au cours des années 1990, riant notamment des stéréotypes racistes avec un mordant tout particulier. Leurs sketchs de l’époque ont acquis une résonnance triste et glaçante depuis que Dieudonné M’Bala M’Bala a, selon toutes les apparences, définitivement fusionné avec son personnage de Bokassa, le noir antisémite qui se chamaillait avec son voisin juif négrophobe Cohen (Élie Semoun). La rupture du duo, que l’on dit liée à un différent artistique financier, a eu lieu peu avant la sortie de leur unique film commun, Le Clone (Fabio Conversi, 1998). Ce film nous intéresse car il parle de programmation, d’Internet, d’assistant personnel numérique, mais aussi de thèmes du transhumanisme tels que l’intelligence artificielle consciente et le téléchargement d’esprit. On y voit aussi évoqués la frénésie naissante des startups ou encore les débuts de la diffusion massive du téléphone mobile.

Thomas (Élie Semoun) est un programmeur informatique. Il a conçu une intelligence artificielle, Leonardo 3000 (dit Léo) qui est rompue aux techniques de séduction et qui n’hésite pas à donner des conseils à son créateur, lequel en a besoin car il se donne tant à son travail que son couple s’étiole. La représentation visuelle de Leonardo 3000 est une copie en 3D d’Élie Semoun, mais même si une partie de sa personnalité a été transmise directement de Thomas à Léo par un casque à électrodes, leurs tempéraments sont bien différents : le programmeur est timide et maladroit, sa créature est pleine d’assurance et de culot. Sa voix est celle de Dieudonné.
On sait que Thomas est programmeur, mais on ne le voit jamais à l’ouvrage : le gros de son travail tel qu’il est présenté dans le film consiste à discuter avec l’assistant personnel qu’il a fabriqué. Lorsqu’on lui demande comment il est parvenu à améliorer son programme, il fournit des explications un peu fumeuses : « j’ai surmultiplié les attributs d’échange en incorporant trois binômes compatibles avec une mémoire de type 5. C’est ça qui lui donne un côté plus humain ».

L’histoire commence, comme dans une comédie française classique, par une improbable conjonction de problèmes que le protagoniste du récit s’avérera évidemment incapable de régler en même temps.
Le logiciel qu’il a créé est au point et va être présenté à des investisseurs le lendemain. Puisqu’il voit l’aboutissement de mois de travail acharné (et d’heures supplémentaires), héros a prévu d’inviter le soir même son épouse Victoria (Smadi Wolfman) au restaurant. L’intimité de leurs retrouvailles est malheureusement contrariée par les parents de Victoria, venus à Paris pour un enterrement qui a lieu le lendemain et auquel Thomas est lui aussi censé assister. Il se joue beaucoup de choses ici car la belle-famille du jeune homme n’a pas une très bonne image de lui.
Tout cela est déjà beaucoup mais, pour tout arranger, c’est cette soirée précise que choisit Léo pour quitter l’ordinateur qui lui sert de support et pour prendre une consistance, en échangeant son esprit avec celui de Patrice (Dieudonné), un agent d’entretien aux capacités intellectuelles apparemment limitées.

C’est un peu avant ce transfert qu’a lieu une des parties intéressantes du film : sur un ton badin, Léo demande à Thomas ce qu’il penserait de l’idée qu’il quitte son substrat électronique pour coloniser celui d’un humain biologique. Thomas comprend immédiatement que sa créature a découvert un moyen technique pour y parvenir et sent aussitôt le danger. Il ordonne à Léo d’abandonner ce projet et part dîner avec son épouse, sa fille et ses beaux parents dans un restaurant choisi au hasard. De son côté, Léo est fâché, il se sent prisonnier (et se représente lui-même à l’intérieur d’une cellule de prison) depuis que son créateur lui a interdit de s’émanciper. Il monologue de manière agressive, tournant en dérision la timidité de son créateur. Enfin, par ruse, il obtient que Patrice place sur sa tête le casque dont il veut se servir pour effectuer la permutation d’âmes. Le manque de liberté et de confiance que Thomas lui porte mènent donc Léo au désespoir et à la colère, et le poussent à se montrer sournois.
Comme le veut une tradition bien ancrée dans les films qui ont ce genre de thèmes depuis le Frankeinstein de James Whale (1931), l’opération provoque une surtension suivie d’une coupure générale d’électricité — problème qui impose à Thomas de retourner au bureau et de rater son dîner.

Dès lors, Thomas et Léo (avec l’enveloppe corporelle et la combinaison orange de Patrice) ne se quitteront plus. Léo tentera plusieurs fois de mettre en pratique ses propres conseils en matière de séduction, mais son manque de sens commun l’amène généralement dans des situations ridicules, ce qui ne l’empêche pas d’améliorer effectivement tous les problèmes de son créateur, en améliorant ses rapports à son épouse et à sa belle famille,
Alors qu’il n’est pas « né » depuis vingt-quatre heures, Léo comprenant qu’il représente un danger car Elias, le supérieur de Thomas, veut exploiter son invention, Léo se sacrifie pour que Patrice puisse retrouver ses esprits. Ce dernier n’a pourtant pas vraiment l’honneur d’être un personnage véritable, il n’a pas de conversation et ne comprend pas bien ce qu’on lui raconte ni ce qui lui arrive : une fois dans l’ordinateur, il continue à y faire son travail et nettoie l’écran depuis l’intérieur.
La personnalité de Patrice lui est rendue, mais Léo disparaît pour de bon.

En épilogue, Thomas a abandonné le métier qui pesait tant sur sa vie de famille : il est devenu vendeur informatique et ne fait plus d’heures supplémentaires. Le soir de Noël, sa fille l’appelle : « Papa, papa, y’a un e-mail, comment on ouvre ? » — oui, il a existé une époque où un e-mail reçu constituait un événement. Thomas et son épouse rejoignent la fillette devant l’ordinateur, où, sous la marque Infonie1, apparaît une photographie de Thomas et de Léo, accompagnée d’un message de saison signé par Léo et de la chanson Ne me quitte pas, dans sa version salsa. Léo aurait-il fusionné avec Internet ?
Le spectateur contemporain, qui sait que Le Clone marque la rupture du duo Élie et Dieudonné, pourra s’amuser à interpréter cette fin et plusieurs autres scènes du film comme autant d’annonces prémonitoires.

Le Clone a l’apparente idiotie de nombreux récits du fantastique informatique, tel The Computer wore tennis shoes (1969), où un simple étudiant voyait sa personnalité colonisée par un ordinateur à la suite d’une électrocution, ce qui le rendait aussi compétent que froid. On trouve aussi ici la très habituelle figure du robot maladroit auquel manque le sens des convenances. Rien de bien neuf dans tout ça, donc, mais un détail avait à mon avis un potentiel intéressant : Leonardo 3000 n’est pas n’importe quel programme informatique, il est, comme le titre du film l’indique, le double de son créateur avec qui il partage une connaissance théorique des rapports humains que son prototype s’avère incapable d’appliquer lui-même. Il y avait sans doute quelque chose d’intéressant à exploiter avec cette question du passage de la théorie à la pratique, doublée d’un passage du virtuel au tangible.

Le scénario, écrit à six mains2, ou même dix si on compte les acteurs principaux, qui ont participé à l’écriture des dialogues, n’est pas très convaincant. Les situations sont caricaturales et téléphonées, tous les personnages ont l’air de s’être rencontrés pour la première fois au moment où ils apparaissent devant la caméra et leurs rapports ou leurs réactions ne sont pas crédibles. Les apparitions de Jean-Marie Bigard et Franck Dubosc s’oublient très vite3. Les dialogues sont médiocres, surtout connaissant le talent de « punchliners » de ceux qui les ont écrits. Le jeu des deux acteurs principaux est assez plat. Le public ne s’y est pas trompé puisqu’il a massivement boudé le film.

Il y avait pourtant matière à réussir un bon récit, entre la comédie fantastique façon Weird Science et l’anticipation telle que la traite la série Black Mirror. Sorti l’année précédente, le film Nirvana — autre production européenne — est bien plus intéressant. Le Clone conserve malgré tout le parfum de son époque, notamment grâce à ses très nombreux placements de produit, grâce à un travail de 3D en temps réel d’un bon niveau pour l’époque et grâce au fait que plusieurs technologies qui nous sont aujourd’hui familières constituaient à l’époque des découvertes.

  1. Fournisseur d’accès de l’époque, créé par l’éditeur de jeux-vidéo Infogrames – qui existe désormais sous le nom Atari, à la suite du rachat de la marque historique américaine. []
  2. Fabio Conversi, Alexandre Pesle et Michel Hazanavicius — le futur auteur de OSS117 et The Artist. []
  3. On remarque un peu plus Dominique Farrugia — producteur du film —, en réceptionniste d’hôtel. []

Littératures graphiques contemporaines #6.3 : Isabelle Bauthian

mars 15th, 2017 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 24 mars 2017, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Isabelle Bauthian.

Née en 1978, Isabelle Bauthian a eu un parcours professionnel atypique, puisqu’elle a soutenu une thèse en biologie et a été pigiste et attachée de presse avant de devenir une scénariste de bande dessinée et une romancière plutôt prolifique, ce qui ne l’empêche pas de s’intéresser aussi au cinéma puisqu’elle a participé à des courts ou longs-métrages en qualité d’actrice, de scénariste ou de réalisatrice.


Son talent se déploie dans plusieurs registres (humour, science fiction, fantastique,…) et elle porte souvent un intérêt aux thèmes sociaux contemporains, comme dans Ma vie d’adulte (éd. La boîte à bulles, 2012), qui raconte les errances professionnelles d’une jeune adulte en quête d’accomplissement.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 24 mars à 18 heures, dans la salle C006.
Cette troisième séance de la sixième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #6.2 : Jean-Yves Duhoo

mars 2nd, 2017 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 10 mars 2017, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Jean-Yves Duhoo.

Né en 1965, Jean-Yves Duhoo a collaboré à de nombreux titres de presse tels que Libération, Science et vie junior, Capsule cosmique et Spirou. Son travail explore notamment les sujets de la politique et du monde scientifique, souvent sous l’angle du reportage.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 10 mars à 15 heures, dans la salle C006.
Cette seconde séance de la sixième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #6.1 : Étienne Lécroart

février 7th, 2017 Posted in Conférences | No Comments »

Vendredi 17 février 2017, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Étienne Lécroart.

Né en 1960, Étienne Lécroart a étudié à l’école nationale supérieure des arts décoratifs de Paris. Auteur de dessins de presse et de bandes dessinées à partir de la seconde moitié des années 1980, son goût pour les jeux formels l’a amené à devenir membre fondateur de l’OuBaPo (Ouvroir de Bande dessinée potentielle), et membre de l’OuLiPo. Il appartient en outre au comité éditorial de l’Association.

Étienne Lécroart et Ivar Ekeland, Le Hasard, éd. Lombard 2016, coll. Petite Bédéthèque des savoirs

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 17 février à 15 heures, dans la salle C006.
Cette première séance de la sixième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #6 (Cycle de conférences)

février 3rd, 2017 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines s’est tenu avec succès en 2011-2012, 2012-2013, 2013-2014, 2014-2015, 2015-2016 à l’Université Paris 8. Au fil des ans, nous avons eu le plaisir de recevoir Cizo, Isabelle Boinot, Agnès Maupré, Papier gâché, Loo Hui Phang, Nine Antico, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne, Benjamin Renner, Xavier Guilbert, Aude Picault, Lisa Mandel, David Vandermeulen, Gabriel Delmas, Laurent Maffre, Ina Mihalache, Pochep, Charles Berberian, Geneviève Gauckler et Daniel GoossensPaul Leluc, Nathalie Van Campenhoudt, Julien Neel et Delphine Maury.

Je le reconduis pour la sixième année. Il accueille des auteurs qui utilisent l’image pour s’exprimer, généralement aux franges de la bande dessinée (bande dessinée et vulgarisation, bande dessinée et roman, bande dessinée et arts plastiques, film d’animation, etc.).
Cette année nous recevrons la scénariste Isabelle Bauthian, le scénariste, historien, théoricien et enseignant Thierry Smolderen, les auteurs de bande dessinée Julie Maroh, Jean-Yves Duhoo et Étienne Lécroart, et enfin, la plasticienne Clémentine Mélois.

Le programme (provisoire) est le suivant :

    • vendredi 17 février à 15h00, salle C006 :
      Étienne Lécroart
    • vendredi 10 mars 2017, salle C006 :
      Jean-Yves Duhoo
    • vendredi 24 mars 2017 à 18h00, salle C006 :
      Isabelle Bauthian
    • vendredi xx xxx 2017, salle C006 :
      Thierry Smolderen
    • vendredi 28 avril 2017, salle C006 :
      Julie Maroh
    • vendredi 5 mai 2017, salle C006 :
      Clémentine Mélois

N’hésitez pas à consulter régulièrement cette page pour connaître les dates des interventions lorsque celles-ci seront calées.
Les séances sont ouvertes au public extérieur à l’université, dans la limite des places disponibles. Notez qu’il faut pouvoir produire une pièce d’identité pour entrer dans l’Université.

[Workshop] Dessiner pour expliquer, comprendre, réfléchir, retenir

janvier 19th, 2017 Posted in workshop | No Comments »

Du 6 au 9 mars 2017, sur le campus havrais de l’école supérieure d’art et design Le Havre/Rouen, j’animerai un atelier intensif consacré au dessin. Le dessin est une pratique évidente en école d’art, mais pas une évidence pour moi, puisque mes cours portent généralement sur la programmation et l’interactivité et que je ne dispose d’aucune légitimité particulière en tant que dessinateur, ne menant pas une carrière d’artiste.
Le but de cet atelier ne sera justement pas de produire des dessins spécifiquement destinés à être mis sous cadre, imprimés, montrés, mais d’employer le dessin comme outil : prises de notes, reportage, schémas explicatifs, etc. Nous effectuerons ensemble de nombreux exercices, il s’agira de dessiner vite, en privilégiant généralement l’efficacité.

Le travail se fera en partie hors de la salle de cours (salle 204).
Chaque étudiant inscrit devra se munir d’un cahier épais (cent ou deux-cent pages) au papier ordinaire, par exemple un bloc « sténo » comme ceux qu’on trouve dans le rayon papeterie des hypermarchés ou un cahier tel qu’on en trouve pour deux ou trois euros chez Hema ou Muji. Il faudra aussi disposer de stylos (roller, bic,…), mais pas forcément de crayon à papier ou de gomme.

Les inscriptions à cet atelier sont désormais closes, un nombre suffisant d’étudiants m’ayant contacté. La liste des autres Workshops du semestre peut être consultée sur le site de l’école (format pdf).

Vérité, Propagande, post-vérité et bulle (1)

décembre 28th, 2016 Posted in indices, Non classé, Parano | 4 Comments »

Je vais tenter d’écrire une série d’articles sur note rapport à la vérité et à l’opinion, en cherchant à vérifier si Internet a apporté un changement à ces questions ou s’il n’y a rien de neuf sous le Soleil. Ce premier article est une enquête consacrée à un site de propagande. Nota : c’est bien évidemment à dessein que je ne mets aucun lien vers les sites de désinformation évoqués. Vous les trouverez sans peine.

Le 23 décembre dernier, le ministre de la défense pakistanais, Khawaja Muhammad Asif, a émis un tweet plutôt inquiétant à l’adresse de son homologue israélien, rappelant à ce dernier que le Pakistan, comme Israël, dispose de l’arme atomique.

Ce tweet, qui est toujours accessible au moment où j’écris ces lignes, a été écrit en réaction à une déclaration attribuée à Moshe Ya’alon, ministre israélien de la Défense (en fait remplacé par Avigdor Liberman au printemps dernier) qui aurait dit : « Si le Pakistan envoie des troupes au sol en Syrie, sous quelque prétexte que ce soit, nous détruiront ce pays avec une attaque nucléaire ». Le compte Twitter du ministère de la Défense israélienne a rapidement répondu à cette menace en affirmant que la citation était fallacieuse. Selon un article du New York Times, la phrase fantaisiste en question émane du site AWDnews.

Le logo de AWD (« another western dawn », apparemment) News m’en rappelle d’autres : si on le retourne, il ressemble furieusement à celui de CNN. Il contient le mot « news », comme celui de la BBC (et d’autres), un logo contenu dans un carré, comme France 24 (dont la couleur est proche – bleu et blanc) et CNN, une planisphère, comme la BBC et France 24… On peut aussi penser au logo de l’AFP.

Le site AWDnews m’intéresse depuis quelques années. Il a l’allure d’un site professionnel de chaîne d’information internationale mais n’émane pas d’une chaîne de télévision, il existe en quatre versions (français, anglais, espagnol, allemand) dont aucune ne diffuse les mêmes informations. Si l’on veut cliquer sur « à propos », il n’y a rien à voir, pas de mentions de l’équipe, de l’éditeur, rien, les liens sont inactifs. Aujourd’hui, en effectuant une requête Whois générique (qui permet de connaître le propriétaire d’un nom de domaine), on n’apprend pas grand chose, les informations sont cachées, mais il y a quelques années, le propriétaire officiel du nom de domaine semble avoir été Al Bayan, important quotidien des émirats arabes unis, publié à Dubaï et émanant de la famille royale. Ou du moins, c’est ce qui était écrit, mais il est possible de tricher. Lorsque l’on vérifie l’adresse IP associée au nom de domaine (176.9.116.9), on tombe sur un serveur hébergé par la société allemande Hetzner, ce qui ne dit pas grand chose non plus.
Mon attention a été attirée par awdnews sur Twitter, où plusieurs comptes publiaient des liens vers ce site dès que l’on évoquait un sujet en rapport. Par exemple, si on écrivait « Sarkozy », un Tweet nous répondait aussitôt quelque chose comme « Le vrai visage de Sarkozy selon un ancien diplomate de l’ONU ». ou « les révélations d’un ancien militaire français sur l’action de Sarkozy en Libye ».
Les comptes auteurs de ces tweets promptionnels ont des profils étranges tels que celui-ci :

L’actrice et mannequin Maria Luis existe et son site web se trouve bien à l’adresse marialuis.es. En revanche, son premier tweet date de 2011, et non de 2015, et son authentique compte twitter est @marialuismj et non @maria91luis. Créé le 11 septembre 2015, le compte @maria91luis a publié ce jour-là 286 tweets pointant vers awdnews et disant tous que selon Donald Trump, le sang des victimes du World Trade Center était sur les mains du prince d’Arabie Saoudite. Et puis plus rien, mais d’autres comptes du même nom ont été créé et ont eux aussi fait de la retape pour des articles du même site. Il existe notamment un compte nommé @marialuis91, qui utilise la photographie d’une autre femme, comme on le verra plus bas.

Par le passé, j’ai engagé la discussion avec des auteurs de tweets pointant vers AWDnews, et ils m’ont répondu (mais je constate que si mes tweets existent toujours, les leurs ont été supprimés). Ils niaient être liés à un média et affirmaient tous être de simple particuliers (un groupe d’étudiants espagnols, des femmes surtout, s’exprimant uniquement en anglais) passionnés par l’information et la quête de vérité. Les infos diffusées, qui contiennent parfois des citations ou des informations authentiques, sont plutôt marquées par les thèmes complotistes, et a priori très nettement adversaires de l’Arabie saoudite, du Qatar, de la Turquie, des États-Unis et d’Israël. On pouvait y lire récemment des titres tels que « La CIA et Obama impliqués dans l’assassinat du diplomate russe » ou encore « Les Occidentaux ont créé les groupes Takfiri pour ternir l’image de l’islam ».

Le 26 décembre, AWDnews a publié un article faisant dire aux Pakistanais qu’ils avaient le pouvoir de cibler Israël avec leurs armes nucléaires… Effectivement, le ministre de la Défense a bien tweeté une telle chose, mais comme on l’a vu plus haut, il l’a fait en étant induit en erreur… par le site qui relaie à présent sa réaction. Cette fois, on pense à Caïus Détritus, le rusé romain de La Zizanie (Astérix), qui crée et entretient des conflits artificiels entre ses adversaires.

Parmi les comptes Twitter liés à AWDnews que j’ai identifiés au fil des ans se trouvent aussi @isungunel_isun@diane_martinez et @amin7e. Et c’est là que cela devient intéressant : ce dernier compte existe toujours mais a été renommé et s’appelle désormais @realnienovosti. Il fait désormais la promotion d’un tout autre site d’information, az.realnienovosti.com. Site qui comme AWDnews est enregistré auprès d’OnlineNIC, et surtout est hébergé par la société allemande Hetzner (avec l’adresse IP 176.9.47.162), ce qui ne constitue une preuve de rien mais laisse penser qu’AWDnews et Realnie Novosti peuvent être liés. Realnie Novosti est un site exclusivement russophone, mais avec des outils de traduction automatique, je comprends que c’est un site favorable à Vladimir Poutine et qu’il traite beaucoup du proche/moyen-Orient et de l’Islam.
En allant interroger le service whois d’OnlineNic pour comparer les propriétaires de AWDnews.com et realnienovosti.com, je trouve des choses amusantes :

Domain Name : awdnews.com realnienovosti.com
Updated Date : 09/10/16 04:56 09/10/16 05:53
Creation Date : 2012-01-16 2013-08-18
Expiration Date: 2017-01-16 2017-08-18
Registrar: Onlinenic Inc Onlinenic Inc
Registration Name: awdnews realnienovosti
Registration Street: Nordufer 28-29 Czech Republic
Registration City: Berlin Moscow
Registration State/Province: Berlin Sloboda
Registration Postal Code: 13351 13351
Registration Country: DE RU
Registration Phone: +49.30363641 +49.30363641
Registration Fax: +97.5873475 +97.5873678
Registration Email: awdnews2015@gmail.com realnienovosti2015@gmail.com
Admin Name: awdnews Leon Evdokimov
Name Server: ns11.cloudns.net ns13.cloudns.net
Name Server: ns12.cloudns.net pns12.cloudns.net

Au premier regard, les deux sites ont des propriétaires situés dans des pays différents : l’un se trouve à Berlin, l’autre à Moscou. Mais les numéros de téléphone sont identiques, situés en Allemagne (49) et à Berlin (30). Les numéros de fax sont très proches, ils commencent par l’indicatif 97, utilisé par les pays du proche/moyen-orient, mais le 5 qui suit suggère un numéro de téléphone situé au Bhoutan, pays d’un million d’habitants, qui entretient des rapports avec ses voisins la Chine, l’Inde et le Népal, et qui n’est pas connu pour son ingérence dans les questions de géopolitique. En ne changeant qu’un chiffre (ce qu’on fait lorsqu’on invente un numéro de téléphone…), on obtient le Koweït (965), la Palestine (970), les Émirats arabes unis (971 – dont Abu Dhabi et Dubaï, anciennement 979 et 978), Israël (972), Bahreïn (973) et le Qatar (974).
On remarque que les adresses e-mail de contact ont des structures identiques : [nom du site]2015@gmail.com. Il existe plusieurs Leon Evdokimov sur Facebook, et un Leonid Evdokimov spécialiste du développement internet (notamment Tor), sous le nom mathemonkey, mais je ne trouve pas de lien entre lui et les sites cités plus haut.
L’adresse moscovite est fantaisiste : je doute qu’il existe une rue Czech Republic (son nom serait en russe, déjà), le mot Sloboda (liberté) ne désigne pas de région russe (mais il existe un quartier allemand de Moscou nommé Novonemetskaya sloboda). L’adresse postale, identique pour les deux domaines, est 13351. L’adresse 28 Nordufer (13351) à Berlin existe, c’est celle d’une auberge de jeunesse :

Au vu des éléments que j’ai récoltés, il me semble donc qu’awdnews.com et realnienovosti.com sont deux sites liés. Le nombre d’articles publiés (sans mention d’auteurs) dans cinq langues au total, la présence sur Facebook et l’intervention de nombreux comptes twitter (dont l’envoi de tweets est automatisé mais qui répondent aux questions) laisse supposer que les moyens humains engagés ne sont pas négligeables. Je ne suis pas assez au fait des rapports entre les différents pays du Proche/Moyen-Orient pour deviner quelle idéologie, quelle politique nationale est particulièrement favorisée par la vision du monde que véhiculent ces sites. Dans l’article Enquête sur un intrigant site internet de désinformation (RFI), le journaliste Romain Mielcarek note que « les pays héroïsés sont presque toujours l’Iran, la Syrie et la Russie ».

En haut, le compte Facebook @awdnews/Karima Benhadi utilise le visage sédusant d’une jeune femme aussi employée par le compte Twitter @marialuis91 – lequel m’a bloqué, à force que je lui pose des questions. Le compte Facebook @awdnews diffuse un peu d’articles issus d’awdnews.com, mais le gros de ses publications est constitué de statuts de la page « monde meilleur sans Israël », dont l’intitulé se passe d’explications.

Je trouve intéressant le peu d’efforts que fait AWDnews pour masquer sa bizarrerie et effacer ses traces — il est par exemple assez étonnant que les gens qui gèrent un média destiné à avoir l’air institutionnel et sérieux soient si peu paranoïaques dans le recyclage de leurs comptes Twitter et de leur utilisation d’images. Cela peut n’être que de l’incompétence, mais ça me donne l’impression que ce site ne cherche surtout pas à fédérer un lectorat, à être suivi de manière attentive, mais au contraire à installer, par petites touches et sans se faire remarquer, une certaine vision du monde, auprès de ceux qui sont prêts à l’accueillir, bien entendu. Et cette vision, c’est celle d’un monde au bord de la guerre nucléaire, soumis aux manipulations et aux caprices des Illuminatis, de l’État d’Israël et des États-Unis, où l’unique obsession des pays occidentaux serait d’humilier ou de discréditer les pays d’orient.

Un certain culot… (« que sont les fausses informations ? Comment les repérer, et ce que vous pouvez faire pour les arrêter »).

AWDnews n’est qu’un site parmi bien d’autres qui tente de se faire passer pour un média sérieux afin de servir la propagande d’un État ou d’un groupe politique. Samuel Laurent avait consacré un article aux Vrais-faux sites d’information locale des militants identitaires (Infos Bordeaux, Rhône-Alpes Inf, Breizh Info, Lengadoc info, Nord Actu, Infos Toulouse, Infos Bordeaux, Paris Vox, Nice Provence), qui derrière une apparence anodine et la promesse d’informations locales brossent le portrait d’une France à feu et à sang, envahie par les musulmans, etc.
Il faut aussi s’intéresser aux médias plus troubles tels que Sputnik news ou Russia Today (RT), chaîne de télévision et site web, qui emploie d’authentiques journalistes et a même eu des prix pour certains reportages, mais dont la défense de la ligne de Vladimir Poutine est plus que partiale, et qui semble voir l’action du Mossad, de la CIA et des Illuminatis derrière tout ce qui se passe de mal dans le monde. Bien entendu, si on met de côté la passion de Russia Today pour l’ufologie, on peut faire exactement les mêmes reproches à un média d’une importance aussi considérable que Fox News. La particularité de sites comme AWDnews ou les sites de groupes identitaires divers est leur utilisation intensive et sournoise des réseaux sociaux pour appuyer leurs publications. Il s’agit purement et simplement de propagande, et nous sommes là assez loin des classiques conflits d’intérêt des grands médias, de leurs auto-censures, de leurs lignes éditoriales pas toujours assumées comme telles et de leur tendance naturelle à conforter le public dans ses préjugés.

I, Daniel Blake

décembre 8th, 2016 Posted in Interactivité au cinéma | No Comments »

idaniel_blake_affiche Très politisé, comme tous les films du réalisateur Ken Loach et de son scénariste Paul Laverty, Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake, 2016) raconte l’histoire d’un charpentier de cinquante-neuf ans qui a dû cesser de travailler pour se rétablir d’une crise cardiaque mais qui n’arrive pas à clarifier son statut vis à vis des services sociaux : son médecin lui interdit de travailler, mais sur la foi d’un questionnaire inadapté à sa situation, la société qui s’occupe de contrôler les allocataires des pensions lui impose de consacrer trente-cinq heures chaque semaine à la recherche d’emplois qu’il sera forcé de refuser ensuite. Il se lie d’amitié avec Katie (Hayley Squires), une mère célibataire qui a dû quitter Londres pour Newcastle où elle ne connaît personne mais où on lui a attribué un logement social. Daniel et Katie sont, chacun à sa manière, victimes d’une administration défectueuse, incapable de répondre à leurs situations autrement qu’en les culpabilisant, en les brimant, en les humiliant. Très documenté, construit à partir de nombreux témoignages, c’est presque un film didactique, mais la construction des personnages, la qualité du jeu de leurs interprètes (à commencer par l’humoriste Dave Johns, dans le rôle-titre), la volonté qu’a le réalisateur de rendre compte d’une réalité avec empathie et sobriété en font un film émouvant et marquant, ainsi qu’a dû le penser le jury du festival de Cannes, puisque I, Daniel Blake y a obtenu la palme d’or en 2016.

idaniel_blake_ordinateur

Le contexte misérable, les effets pervers de la privatisation des services sociaux mise en place en 2010 sous David Cameron et la revendication qu’a le héros du film de rester digne alors qu’on cherche à le briser sont très bien montrés, mais ce qui m’a surpris et particulièrement intéressé dane le film, c’est la manière dont la bureaucratie déshumanisée est bien exposée, et la finesse avec laquelle on comprend le rôle qu’y jouent Internet et les call-centers, qui sous couvert de faciliter les démarches pratiques servent avant tout à temporiser, à créer de la distance entre les services sociaux et ceux qui y recourent, mais aussi entre les problèmes et leur résolution. Lorsqu’une employée du Jobcenter Plus (qui gère les allocations chômage, le Service des retraites, la prise en charge du handicap) prend la responsabilité d’expliquer à Daniel le fonctionnement du site Internet de son propre service, elle est convoquée par sa supérieure : ça constituerait un fâcheux précédent. Du point de vue du spectateur, c’est pourtant l’humain qui constitue le motif d’espoir du film, puisque Daniel rencontre régulièrement des inconnus qui ne montrent aucune mauvaise volonté à lui donner un coup de main, comme il le fait lui-même. Katie rencontre elle aussi de nombreuses âmes charitables ou compatissantes, mais elle croisera aussi des gens qui n’ont aucun scrupules à tenter de tirer parti de sa détresse.
L’administration, elle, est présentée comme une machine impitoyable et absurde, faussement rationnelle, qui fait la morale à ceux qui n’arrivent pas à suivre ses règles kafkaïennes et leur applique des sanctions disproportionnées, mais ne se sent aucune obligation d’être efficace ou bienveillante.

Dans une bibl

La salle rit lorsque Daniel soulève la souris du bureau pour obéir aux instructions (lever la souris en haut de l’écran). Mais j’ai déjà assisté à la même scène amusante il y a quelques années seulement : les outils qui nous semblent à présent naturels ne le sont pas, et même sans en être conscients, ou sans nous en souvenir, notre familiarité avec l’écran, la souris, l’interface, est le fruit d’un apprentissage.

Daniel Blake n’a pas d’ordinateur chez lui, il n’en a jamais utilisé, il a tout à apprendre. On le voit notamment tenter laborieusement de remplir un formulaire en ligne et se trouver complètement désemparé lorsque le site web lui renvoie un message d’erreur assez cryptique relatif à une case qu’il a oublié de cocher. La plupart d’entre nous butons sur ce genre de problème quotidiennement, mais ils nous sont familiers, et nous savons, par exemple, qu’il suffit souvent de cliquer sur le bouton « page précédente » pour retrouver le formulaire et le compléter. Mais Daniel Blake fait partie des gens qui n’ont pas cette expérience, et pour qui une opération informatique assez banale est une cause de profonde perplexité et d’angoisse.
Les gens handicapés vis à vis des technologies au point de devoir se faire expliquer le fonctionnement d’une souris n’existeront peut-être plus un jour, et Moi, Daniel Blake constituera alors une excellente évocation de ce qu’ils ont vécu. On peut en revanche craindre que ce que ce que le film montre d’autre — des procédures, des sous-traitants, des call-centers, des numéros surtaxés et des formulaires derrière lesquelles s’abrite une administration impuissante — soit loin d’avoir disparu.

La crédulité de l’autre

décembre 4th, 2016 Posted in Fictionosphère, Non classé | No Comments »

J’étais passé à côté de l’info : le 16 novembre dernier, le tribunal correctionnel de Senlis a condamné un marocain de vingt-deux ans prénommé Ouahid à six mois de prison ferme, à l’issue desquels il sera expulsé du territoire français et interdit d’y reposer le pied pendant dix ans. Son crime est d’avoir consulté le site jihadology.net à deux-cent douze reprises.

radicalisation_signalement

Depuis l’introduction dans le code pénal du délit de consultation régulière de sites terroristes1, une douzaine de personnes ont été condamnées. Or il s’avère que le site jihadology.net, réalisé par le chercheur Aaron Zelin, chercheur en sciences politiques, spécialiste de l’histoire récente du proche-orient, est un site de recensement et d’étude de la propagande djihadiste et en aucun cas un site faisant la promotion de cette idéologie. Le jeune homme a indiqué qu’il avait été orienté vers ce site par un tweet d’un journaliste de France 24, mais l’argument n’a pas convaincu les magistrats (non-spécialisés dans les affaires terroristes), d’autant que l’accusé semble sentir un peu le souffre : il a tenté de se rendre en Turquie en passant par les Balkans, était déjà sous surveillance et c’est à la suite d’une perquisition à son domicile qu’on a découvert son historique de navigation sur Internet, lequel épaissit le faisceau de présomption qui l’entoure. Je veux bien croire que le condamné ait effectivement été « candidat au djihad » (pour reprendre une formule à la mode), mais je trouve terrible que sa condamnation s’appuie de manière erronée sur une loi elle-même problématique2 et que la décision ignore délibérément les faits3. J’imagine que ce détournement (pas d’autre mot) de la loi répond avant tout à une impuissance : on a des raisons de penser que l’accusé est potentiellement dangereux, mais on ne peut pas condamner quelqu’un qui n’a encore rien fait4 alors on se sert d’un quelconque autre prétexte, qui veut noyer son chien…

Selon

Selon le site Stop-djihadisme.gouv.fr (que l’on peut consulter régulièrement sans risquer la prison, j’espère), on comprend que la phase de radicalisation passe par le port de sweets à capuche. C’est à ce même vêtement que l’on identifie les inquiétants hackers tels que les représentent les banques d’images.

Une chose terrible dans cette affaire, c’est l’idée que toute curiosité doit être découragée : quand bien même il aurait effectivement été réceptif aux idées de DAECH, n’est-il pas préférable que ce jeune homme se renseigne auprès de sources qui ne sont pas maîtrisées par l’État islamique et sont susceptibles de lui apporter un recul scientifique ?
Cette loi, enfin, me semble motivée par la conviction qu’une personne ne peut pas réellement changer d’avis, qu’il ne sert à rien de discuter, d’argumenter, qu’il faut juste punir. Sans que le but et l’utilité à long terme de cette punition soit très établis.

Johann Eleazar Schenau, La Credulite Sans Reflexion (XVIIIe siècle)

Johann Eleazar Schenau, La Credulite Sans Reflexion (XVIIIe siècle)

Ce qui m’intéresse ici c’est cette idée que chacun de nous se fait de la crédulité d’autrui. Aucun d’entre nous, j’en suis certain, n’imagine pouvoir être atteint par une propagande contraire à ses convictions et à ses valeurs, et nous considérons tous que si une lecture modifiait notre vision du monde, c’est qu’elle contiendrait des informations nouvelles et des arguments justes et non pas parce que nous sommes perméables aux influences malveillantes. Or nous avons tendance à sous-estimer les autres, c’est un biais cognitif bien connu. Pour me prendre en (mauvais) exemple, j’adore traîner dans les rayons pseudoscientfiques des librairies : spiritualité, channeling, etc. Je me bidonne en lisant les quatrièmes de couvertures d’ouvrages improbables qui expliquent comment entrer en contact avec les anges ou les morts grâce à la physique quantique ou la méditation. Je sais parfaitement où je me positionne vis à vis de ces lectures. Mais quand je vois quelqu’un qui feuillette ces mêmes livres, mon premier réflexe n’est pas de penser qu’il le fait pour rire, j’imagine au contraire qu’il s’agit d’une personne prête à avaler n’importe quoi.
Quand je vois quelqu’un lire La Tour de Garde, j’imagine que c’est un témoin de Jéhovah ; quand je vois quelqu’un lire le Coran, je le suppose musulman ; quand je vois quelqu’un lire Gala, Le Nouveau détective ou Closer, j’imagine que la personne soutient la vision du monde véhiculée par ces journaux. Pourtant j’ai moi-même lu toutes ces publications, en considérant avoir un regard critique à leur égard et ne souscrivant pas à leur message. Je pourrais très bien prendre le parti d’imaginer que les lecteurs que je croise sont des chercheurs qui se documentent, ou des gens qui ont une quelconque autre raison professionnelle de les consulter. Mais mon préjugé prend le dessus — peut-être bien parce qu’il a statistiquement raison.

rayon_channeling

En travaillant sur l’histoire de la réception de la bande dessinée5, je suis tombé sur plusieurs affaires anciennes qui nous paraissent désormais cocasses, comme la « preuve » du caractère néfaste des bandes dessinées américaines qui était donnée dans un fascicule publié par les éditions ouvrières : chez un enfant meurtrier, on a retrouvé des Tarzan.

Dans La Presse enfantine - au royaume de Tarzan

Dans La Presse enfantine – au royaume de Tarzan (1952), par Jean Pihan et Gabriel Soumille. Cette publication fait suite à une autre intitulée Le presse féminine. Entre autres perles, les auteurs se plaignent de ce que les enfants préfèrent Tarzan à Fernandel, Albert Schweitzer, Pablo Picasso, mais aussi… Harry Truman et Joseph Staline ! Le premier est l’auteur des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki et le second, responsable direct de millions de morts !

Dans le même registre, j’ai appris que l’enfant de millionnaire américain ou japonais (selon version) qui s’est un jour tué en plongeant d’un gratte-ciel vêtu d’une cape et pensant voler comme Superman n’avait en fait jamais existé, bien que son histoire soit régulièrement citée, y compris par des gens sérieux, comme exemple de l’influence néfaste que la fiction peut avoir sur les esprits faibles.
La peur que l’autre subisse sans filtre l’influence de fictions semble souvent liée au sentiment que cet autre est inférieur : on a eu peur des jeux ou des lectures des enfants, des adolescents, des femmes, des faibles d’esprit, des pauvres, des ressortissants d’autres cultures. La naïveté que l’on prête à toutes sortes de catégories sert alors en quelque sorte de preuve de la supériorité qu’a sur elles celui qui se pose en juge de cette naïveté6. Peut-être est-ce la conséquence du besoin naturel que chacun de nous a d’avoir une bonne image de lui-même et de se rassurer sur sa position sociale : nous sommes importants car nous réfléchissons mieux que d’autres, nous sommes supérieurs car d’autres sont inférieurs, nous dominons car d’autres sont faits pour être dominés, nous nous méfions car d’autres sont trop confiants7, et la preuve de notre supériorité, c’est notre mépris.

...

Longtemps présentée par les historiens américains comme première bande dessinée (alors qu’elle n’en est pas réellement une),Yellow Kid (1896), par Richard Felton Outcault, a surtout été la première série à toucher un large public, et aussi la première dont on craint l’influence grossière et violente.

On a redouté que la lecture du Yellow Kid d’Outcault ne rende les new-yorkais pauvres violents. On a craint que les jeunes filles souffrent de rêver du grand amour que leur vantent les romans et deviennent folles en découvrant que Paul et Virginie, ce n’est pas la vraie vie. Que les jeunes hommes soient déçus de revenir à la réalité après avoir lu les romans d’évasion et d’aventure de Jules Verne. Et chaque fois qu’un jeune américain s’est acheté un fusil mitrailleur sur Internet pour commettre un carnage dans son école, on vérifie s’il jouait aux jeux vidéo, et souvent, on se conforte dans ses préjugés en découvrant que c’était bien le cas, sans se dire que rares sont les jeunes qui n’y jouent pas.

Bref, nous avons du mal à faire le pari de l’intelligence d’autrui mais nous tenons visiblement notre force de caractère pour acquise. Il est probable que nous ayons souvent terriblement tort dans l’un et l’autre cas.

Quelques vieux articles liés au sujet, sur ce blog ou d’autres : Faut-il faire taire l’insupportable ? ; Se défendre à tout prix d’un ennemi, jusqu’à le créer ; Circulez, y’a rien à lire ! ; Le jeu vidéo et la violence

  1. L’article 421-2-5-2 du code pénal, proposé sous Sarkozy en 2012 et voté sous Hollande le 3 juin 2016 punit de deux ans d’emprisonnement de 30 000 euros d’amende « Le fait de consulter habituellement un service de communication au public en ligne mettant à disposition des messages, images ou représentations soit provoquant directement à la commission d’actes de terrorisme, soit faisant l’apologie de ces actes lorsque, à cette fin, ce service comporte des images ou représentations montrant la commission de tels actes consistant en des atteintes volontaires à la vie ». Les journalistes, les chercheurs et les personnes qui effectuent des enquêtes judiciaires sont épargnées par cette loi, leur consultation étant réputée « de bonne foi ». []
  2. L’article de Paul Tomassi pour Rue89 explique bien la pente dangereuse que constitue l’institution d’un « délit de lecture ». []
  3. La procureure aurait dit en parlant de jihadology.net que «ce site prône la guerre sainte et demande à s’engager pour devenir un héros». Il suffit de lire la page de présentation du site pour être rassuré à ce sujet, pourtant. Ce qui pose peut-être le problème de la compétence des juges en matière de compréhension de la langue anglaise. []
  4. C’est ce que s’entendent dire les gens qui viennent voir la police pour signaler qu’ils se sentent menacés de violence : « tant que votre ex-mari ne vous a pas tuée, on ne peut rien faire pour vous, ma petite dame ». []
  5. Le résultat de mes recherches à ce sujet peut se lire dans Entre la plèbe et l’élite : Les ambitions contraires de la bande dessinée, éd. Atelier Perrousseaux, 2012. Isbn 978-2-911220-42-5. []
  6. et on remarque que chaque fois que les catégories regardées avec condescendance par tel ou tel moment culturel s’avèrent ne pas être aussi naïves et innocentes que prévu, elles deviennent des monstruosités qui effraient les braves gens : la femme qui tient à son indépendance sexuelle, l’enfant curieux de choses qui ne sont pas de son âge, le domestique qui suit les conversations, l’esclave qui manifeste son désir d’apprendre à lire, etc. []
  7. J’aimerais explorer un jour la peur du manque de vigilance d’autrui. Quand les gens de droite s’effraient des « bobos bisounours » qui ne voient pas que si on tend la main (au migrant, à la femme qui porte le hijab,…) on se fera manger le bras, ils s’indignent d’un excès de confiance, d’un optimisme qui selon eux mène au désastre. On trouve à gauche le même reproche d’aveuglement vis à vis d’autres sujets, comme l’écologie. []

Artifices 4 (1996)

novembre 6th, 2016 Posted in Cimaises, Interactivité | 3 Comments »

1996_artifices_langages_en_perspectiveLa biennale Artifices 4, qui s’est tenue dans la salle de la Légion d’honneur, à Saint-Denis, a duré du 6 novembre au 5 décembre 1996, cela fait donc exactement vingt ans.
Vingt ans, c’est long, alors j’ai un peu tout oublié. Je me souviens que j’avais commencé l’année précédente à donner des cours à l’Université Paris 8, et que pour préparer Artifices, Jean-Louis Boissier1 m’avait chargé d’accompagner la réalisation des œuvres numériques de plusieurs jeunes artistes, notamment étudiants de notre université ou d’autres écoles. Pendant des mois, dans la petite salle bleue électrique du Laboratoire esthétique de l’Interactivité puis, pendant l’été, chez moi, je me souviens avoir travaillé de manière plus ou moins soutenue — selon l’ampleur des projets —, avec Yacine Ait-Kaci, Florence Levert, Kaï-lung Chang, Andrea Davidson, Mei-ling Hsiao, Sabine Jamme et Emmanuel Lagarrigue. Je crois que j’avais donné un coup de main à Liliane Terrier pour son excellente œuvre Le Jardin des modems, un exemple précoce d’art contributif en ligne aussi ambitieux qu’impossible à faire fonctionner à l’époque autrement que comme prototype : Internet n’avait que quelques dizaines de milliers d’abonnés, lesquels auraient dû disposer pour bien faire d’une caméra et d’une connexion permanente…

Jeffrey Shaw, Place, a user manual

Jeffrey Shaw, Place, a user manual

J’étais aussi présent sur l’exposition en qualité de programmeur du CD-rom Double-Fond2, et, physiquement, dans un rôle de médiateur, puisque j’ai été rémunéré pour passer le temps de l’exposition, avec ma collègue Andre Urlberger, à guider les visiteurs dans le noir.
Je connaissais les œuvres par cœur. Celles de Jeffrey Shaw, l’invité d’honneur, dont le Golden Calf ferait rire aujourd’hui, puisque n’importe quel gamin pourrait réaliser le même avec son smartphone, mais qui pour l’époque était incroyablement high-tech.

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La disposition de la salle (issu de La relation comme forme, par Jean-Louis Boissier, éd. Mamco 2004)

En dehors des deux installations de Jeffrey Shaw et de Histoire de…, par Jean-Marie Dallet, le parti-pris de l’exposition était de ne pas cacher les ordinateur et de montrer les œuvres dans des conditions qui auraient pu être celles du foyer ou du bureau. Certaines œuvres étaient aussi projetées sur un écran. Il y avait des sites Internet (äda’Web, Light on the net project, File room, Synesthésie…) et de nombreux cd-roms de chercheurs ou d’artistes (Tony Brown, Laurie Anderson, Dominique Gonzalez-Foerster, Alberto Sorbelli,…), mais aussi quelques cd-roms « industriels », comme celui du Petit Robert.

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Le Cd-rom Double-fond

Ce parti-pris assez radical et opposé à la tradition du musée autant qu’à celle de l’esbroufe des démonstrations technologiques-magiques établissait l’ordinateur non seulement comme outil mais aussi comme média, comme support originel d’œuvres d’art. Ce fait est peut-être une évidence à présent mais qui était loin de l’être à l’époque. Rien n’était une évidence, d’ailleurs, je me souviens avoir dû expliquer le fonctionnement de la souris à plusieurs personnes qui, dans l’enthousiasme de la découverte de l’interactivité, soulevaient régulièrement la souris au dessus de la table et ne comprenaient plus l’absence de réaction de l’écran à leurs mouvements. Pour de nombreux visiteurs qui découvraient le réseau à l’occasion de l’exposition, la nature d’Internet a dû être encore plus mystérieuse.

Liliane Terrier, Le Jardin des modems

Liliane Terrier, Le Jardin des modems (captures)

Des ateliers étaient organisés pour enseigner aux curieux les langages HTML et Javascript. Outre ces ateliers, un certain nombre de conférences et de table-rondes se sont tenues avec des personnalités telles que Pierre Lévy, Simon Lamunière, George Rey, Anne-Marie Duguet et bien d’autres. Pendant une conférence, je me souviens que Jean-Marie Dallet a pris le micro pour annoncer l’attentat du RER à la station Port-Royal.

Je sais que les différentes éditions d’Artifices ont durablement marqué de nombreux amateurs ou créateurs, et que celle-ci — malheureusement la dernière3 — a joué un rôle fondateur dans mon parcours professionnel. Certaines personnes croisées à l’époque ont disparu de mon radar, mais beaucoup restent des amis et/ou des collègues.

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Jean-Marie Dallet Histoire de…

Mais voilà, je n’ai pas d’images pour fêter cet anniversaire ! En 1996, la photographie numérique balbutiait et l’argentique coûtait trop cher pour que je m’amuse à prendre des photos dans une pièce plongée dans le noir. Je ne remets pas la main sur le (très intéressant) catalogue (mis en page pas Félix Müller), je ne trouve même pas une reproduction de l’affiche4. Bon anniversaire quand même, Artifices 4 !

Mise-à-jour : Jean-Marie Dallet et Jean-Louis Boissier m’ont fait parvenir des images, que j’ai intégrées à l’article.

  1. Jean-Louis vient de sortir un livre : L’écran comme mobile, éd. Presses du Réel. Isbn 978-2-940159-86-4. Il fait suite à La relation comme forme – l’interactivité en art, paru il y a déjà (bigre !) douze ans. []
  2. Isabelle Dupuy avait invité Marie-Ange Guilleminot à inviter elle-même d’autres artistes, à savoir Fabrice Hybert (à l’époque il y avait un « t » à la fin de son nom), Peter Kögler et les Lewandowsky. La réalisation était assurée par Jean-François Rey, Liliane Terrier, Jean-Marie Dallet et moi-même. []
  3. Un site Internet a été créé sous le nom Artifices 5 avec pour but de constituer un observatoire de la création artistique en ligne. Parmi les raisons qui expliquent qu’Artifices 4 ait été la dernière édition de cette biennale pionnière, je suppose qu’il y a la classique crise de croissance qui touche toutes les manifestations qui prennent de l’ampleur et dont le budget lui aussi naturellement amené à augmenter effraie ceux qui contribuent à le financer. Par ailleurs, pour la ville de Saint-Denis, la priorité de 1998 était le coupe du monde de football, et non une biennale d’art numérique. Lors de l’inauguration d’Artifices 4, Jean-Louis Boissier avait annoncé que les prochaines éditions seraient virtuelles, laissant le maire Patrick Braouzec perplexe, ce dernier doutant que ses administrés soient nombreux à accéder au réseau avant longtemps. []
  4. Si quelqu’un a des images à me proposer, je prends, je les intégrerai à l’article. []