Profitez-en, après celui là c'est fini

Abonné absent

novembre 20th, 2014 Posted in Interactivité, Personnel | 2 Comments »

(un billet, pour une fois, assez personnel)

Ça y est, j’ai quitté Twitter. J’en ai raconté le prétexte en d’autres lieux, ce n’est pas si important, ni si grave, mais c’est une expérience intéressante, que je savoure à sa juste valeur. Je ne fais presque rien d’autre que de la savourer, car j’ai une petite fièvre et mal à la tête — le fameux état grippal1, quoi —, et plus la moindre espèce d’efficacité dans mon travail, alors que bien des gens attendent des choses de moi.

twitter_fin

Les explications que j’ai donné sur ma fuite ne sembleront pas très claires à tout le monde, et je vois que certains, à présent que les conversations ont disparu, supposent que j’ai été victime d’une horrible cabale… Ce n’est pas le cas, j’ai juste vécu une conversation frustrante avec cinq ou six personnes, qui m’a fait me dire que je n’avais plus rien à faire sur Twitter, puisque ces amis parfois proches me demandaient sans s’en rendre compte, je crois, les deux choses que je ne donnerai jamais à personne, la première étant de dire non pas ce que je pense mais de dire que je ressens ce que je dois ressentir, en fonction de la mode en termes de political-correctness, et la seconde étant de m’abstenir de poser des questions lorsque la doxa a jugé qu’il n’y avait plus lieu de poser des questions — dans le même ordre d’idées, ce n’est pas la crédulité du croyant qui me fait détester les religions mais bien l’hostilité aux questions. Enfin quelque chose comme ça, ma version peut changer car je ne connais pas moi-même totalement mes motivations, ou plutôt, j’en vois d’innombrables mais je serais bien incapable de dire lesquelles sont déterminantes2.

lune_trace

Il y a aussi les petites vexations comme le fait d’être mis dans le même sac qu’une personne avec qui on n’est pas spécialement en accord (je suis trop anarchiste ou même individualiste pour pouvoir supporter ça) ; le fait de se faire reprocher des choses que l’on n’a ni pensées ni dites, et de ne jamais avoir le droit de dissiper le malentendu ; et bien sûr l’angoissante sensation que la terre se dérobe sous ses pieds lorsque l’on constate à quelle rapidité des années de rapports amicaux peuvent sembler n’avoir été qu’une illusion, à l’occasion d’un désaccord qui n’aurait sans doute jamais abouti au même résultat dans ce que les gens nomment « la vie réelle » (mais qui ne l’est pas plus que l’autre, puisque nos vies virtuelles sont une partie de notre vie réelle). « In Real Life », le visage, les gestes, les mimiques, les regards, le ton de la voix, et peut-être même les phéromones que nous échangeons avec notre interlocuteur doublent notre conversation cognitive, abstraite, d’informations que, faute de mieux, je nommerais « animales ». Non seulement le corps véhicule un autre discours que le simple discours intellectuel, mais il amène avec lui un autre rapport au temps et à la mémoire. La simple présence du visage (et c’est moi, qui souffre de prosopagnosie, qui le dis) d’une personne fait exister simultanément tous les moments qu’on a eu avec elle — ce qui peut nous la rendre odieuse en cas de brouille, bien sûr. Lors d’échanges purement textuels, le fameux « jeu d’imitation » d’Alan Turing, cette dimension animale disparaît, est filtrée. Énormément de choses passent malgré tout, y compris dans le domaine du sensible, grâce au pouvoir du verbe, bien sûr : on utilise un mot plus qu’un autre pour cette raison, pour ajouter quelque chose au simple sens qu’ont les mots pris littéralement, pour créer de la complexité, de la contradiction, de la tendresse ou de l’agressivité, enfin tout ce que l’on veut3.

La fréquentation des forums, de Twitter, etc., a été pour moi une grande leçon de littérature. Mais j’en ai tiré une autre leçon, je me souviens que lorsque l’on quitte ou délaisse un lieu virtuel de conversation, on y est rapidement oublié, et je crois que c’est vraiment là la spécificité du médium, ce qui fait que certains croient et disent que les rapports que l’on entretient dans des lieux de conversation dits « virtuels » sont, en vérité, du vent. Ils ne le sont pas, mais ils ont besoin d’être sans cesse réactivés, c’est même pour ça qu’ils peuvent être un peu obsessionnels, que l’on peut craindre de disparaître si l’on ne donne pas assez souvent de preuves de vie.

Je ne suis pas fâché, je ne boude pas, je suis parti, c’est tout.
Et toi, Twitter, comme l’ont chanté Régine, puis Larusso, tu m’oublieras.

(…) Et sur le piédestal il y a ces mots :
« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Contemplez mes œuvres, Ô Puissants, et désespérez ! »
À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. » 
 (Percy Bysshe Shelley – Ozyamandias)

J’ai reçu plein de messages gentils de partout, y compris de la part de gens avec qui j’ai justement eu des mots pénibles cette semaine, y compris de gens dont j’ignorais qu’ils s’en souciassent le moins du monde. Ma femme et ma fille cadette, qui semblent également inquiètes de ma disparition du pays des cent-quarante signes y vont voir ce qui se dit et me jurent qu’on m’y regrette4. Mais de mon côté, j’ai la sensation étourdissante (l’état grippal y est sans doute pour quelque chose) d’être libéré d’un lest dont j’ignorais jusqu’ici l’existence. J’ai toujours eu l’habitude de continuer les discussions jusqu’à la nausée, sans jamais fermer la porte à qui que ce soit, avec une patience qui parvenait même à épuiser non pas mes contradicteurs, mes trolls, mais même mes lecteurs les plus assidus. Pourtant, là, eh bien je ne l’ai pas fait, je me suis arrêté bien avant que quoi que ce soit ne dégénère, et donc bien avant l’inévitable réconciliation qui suit. Je me suis toujours réconcilié assez aisément car si j’ai beaucoup d’orgueil, je n’ai que peu de fierté5.

Je n’ai pas seulement quitté une conversation, j’ai quitté la conversation, car la particularité de Twitter, je crois, est bien de n’être qu’une unique conversation.
Bien sûr, je ne suis pas qu’euphorique, moi qui ne romps quasiment jamais avec personne, qui ne considère aucune discussion vraiment terminée, qui ne peux pas jeter un objet, qui vis dans la maison où j’ai grandi, j’ai la sensation de sauter dans le vide. Il est presque dix heures, j’ai complètement oublié de m’alimenter aujourd’hui et je ne ressens pourtant pas la faim, ce qui n’est vraiment pas typique de moi (si cette affaire m’aide à perdre du poids, ce sera déjà ça). Je ne dis pas ça pour m’épancher, je me prends pour sujet d’observation. Si j’étais rigoureux, je tiendrais un journal de cette nouvelle expérience.

Telefontornet

La Telefontornet, la tour téléphonique de Stockholm, en Suède, en 1890. Cette structure reliait entre eux les abonnés au service téléphonique non seulement de manière matérielle (comme tout réseau de téléphonie filaire), mais de manière apparente, avec ses milliers de câbles tendus entre la tour et chaque téléphone. Avant de quitter Twitter, j’avais 4583 abonnés. À peu près autant que la Telefontornet de Stockholm (environ 5000), quoi !

Je me demande si je ne suis pas en train de vivre une mue post-internet6. Je dois d’immenses choses à ce réseau : un grand nombre de mes amis, des projets professionnels (en fait, presque toute ma vie professionnelle) et une grande partie de ma formation intellectuelle. Mais je me demande s’il n’est pas temps de connaître d’autres aventures.
En attendant, depuis trois jours, il m’arrive régulièrement de vivre une histoire quelconque7 et de commencer à formuler mentalement le tweet qui servira à la raconter. Je parie que si je les tapais sur un clavier, j’arriverais à ce que les phrases que je conçois fassent cent-quarante caractères, virgules et point compris. Je devrais peut-être aller graffiter mes pensées inutiles sur les murs de Paris, comme autrefois Nicolas Restif de la Bretonne.

Le Havre, vu depuis la partie haute de la ville, avant-hier nuit.

Le Havre, vu depuis la partie haute de la ville, avant-hier nuit.

Amusant, je viens de relire l’article que j’ai écrit ici-même, en juin 2009, lors de ma découverte de Twitter. J’étais enthousiaste mais je constate que j’étais loin d’imaginer à quel point ce lieu compterait dans mon existence.

  1. Eh oui, il n’y a pas que les enfants qui disent « je suis fatigué », ou « j’ai mal au ventre » quand il y a contrariété. []
  2. J’essaie de me comprendre moi-même non seulement dans mon article sur le blog Castagne, mais aussi par mes réponses aux nombreux commentaires qui y ont été faits. []
  3. Voilà ce que je juge horripilant avec les slogans politiques et avec une partie de la philosophie et des sciences : ils refusent la finesse littéraire et, en cherchant l’exactitude et la précision du vocabulaire, en forçant à s’y rallier de manière binaire, perdent la capacité à faire dire aux mots des choses que l’on n’avait jamais pensé à leur faire dire. Alors vive la poésie. Bien sûr, on ne peut se comprendre sans un minimum de lieux communs, mais on ne peut rien inventer si on ne pense que par eux. Sur ma liste : relire Les Fleurs de Tarbes, de Jean Paulhan. []
  4. J’évite, pour ma part, d’aller voir ce qui se dit sur Twitter. Finalement, assister à ses funérailles comme Tom Sawyer, ça n’est peut-être pas si drôle. Je me suis tout de même reconnecté dans l’après-midi pour comprendre pourquoi l’archive de mes tweets n’arrivait pas… Ce qui a abouti à une récréation expresse du compte, et a donné quelques fausses-joies : j’ai à nouveau désactivé le compte. []
  5. Je sais qu’il est de coutume de considérer l’orgueil comme un défaut majeur et la fierté comme une presque-qualité, mais c’est ainsi que je me vois. []
  6. Postinternet et un terme qui connaît une grande faveur dans le monde des arts « médiatiques ». Il décrit une production artistique qui transfère l’état d’esprit du réseau hors de son substrat originel. []
  7. Pour la première fois depuis des années, j’ai gravé un DVD-ROM ; Ma chatte, pour la seconde fois a réussi à tirer seule sa litière d’en dessous du meuble où elle était rangée ; J’ai reçu une relance amiable des Urssaf alors que je jurerais ne jamais avoir reçu le premier courrier ; J’ai dansé avec Laure Limongi et nos étudiants en Master de Création littéraire sur la musique de mon adolescence, et être le plus âgé de tous ; j’ai, ce soir là, bu tout seul ma bouteille de Montbazillac et avoir senti les cheveux me faire mal à chaque pas de danse ; j’ai aimé regarder Le Havre depuis ses hauteurs, la nuit ; mon père s’est fait voler son sac devant la gare Montparnasse – il vit dans le Sud-Ouest, il ne sait plus ce qu’est Paris ; etc. []

Solange nous parlera (le 2 décembre)

novembre 15th, 2014 Posted in Conférences | No Comments »

Née à Montréal en 1985, Ina Mihalache a commencé en 2011 à publier sur Youtube des vidéos réunies sous le nom « Solange te parle ».

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Si les statistiques de ses vidéos sont bien moins élevées que celles de « Norman », « Cyprien » et autres « Joueur du grenier », elle s’impose rapidement comme l’unique concurrente féminine intéressante de ces derniers, et plus généralement comme une des rares personnes, en France, à avoir tiré quelque chose d’intéressant de son média, où elle fait évoluer sous divers prétextes thématiques son personnage de jeune artiste à la fois un peu asociale et désireuse d’établir un rapport intime et sincère avec le monde entier. Son ton, que l’on dit « décalé » et que certains comparent au cinéma de la nouvelle vague, lui amène un public plus âgé que celui des « youtubeurs » moyens, et lui a valu l’ntérêt de journaux tels que Télérama, Technikart, les Inrockuptibles ou encore Libération.
En 2013, elle a lancé, avec succès, un appel à financement participatif pour produire Solange et les vivants, son premier long-métrage, qui attend d’être distribué. Enfin, Ina Mihalache est auteur radiophonique pour France Inter et Le Mouv’, notamment avec la série Solange pénètre ta vie intime, qui consiste à demander à des femmes de raconter leur vie charnelle, que celle-ci soit joyeuse, enthousiaste, terne ou pathétique.

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Nous recevrons Ina Mihalache le deux décembre deux-mille quatorze à l’école d’art du Havre à dix heures trente, en salle de conférences, pour une rencontre au cours de laquelle elle nous présentera son travail. Cette conférence s’adressera autant aux étudiants en art et en design graphique qu’aux étudiants du Master de création littéraire.

Quelques images produites à l’aide de Processing

novembre 11th, 2014 Posted in Brève, Processing | 1 Comment »

Je viens de lancer un tumblr destiné à accueillir des images que j’ai produites à l’aide du langage Processing. J’avais pris la mauvaise habitude de placer de telles images sur Facebook et sur Twitter, où elles ne sont vues que par ceux qui me suivent sur ces réseaux sociaux.

processing_drawings

Je place le code qui a été utilisé sous les images montrées. Il ne s’agit pourtant pas forcément des programmes informatiques du siècle, certains ont même un effet dont j’ai été moi-même étonné.
Le site se trouve à cette adresse : processingdrawings.tumblr.com

L’arithmétique binaire (1703)

novembre 9th, 2014 Posted in Brève, Sciences, Vintage | 2 Comments »

La numération binaire, c’est très simple, ce n’est pas moi qui le dis, mais Gottfried Leibniz (1646-1716) dans un mémoire remis en 1703 à l’Académie des sciences. Il s’est notamment inspiré du Yi Jing1

binaire_leibniz

Et ce n’est pas tout. Entre ses nombreux carnets de recherche jamais publiés et son ouvrage de jeunesse Dissertatio De Arte Combinatoria (1666), on doit constater que Leibniz a eu pour obsession la formalisation de la logique et de la pensée humaine, et même, leur mécanisation (on lui doit d’ailleurs une des machines à calculer les plus abouties de l’époque), et ceci notamment à l’aide de la numération binaire.
Il n’est pas exagéré de faire de Leibniz le père de l’informatique, à égalité avec Charles Babbage (1791-1871).

  1. Ou Yi-King, ou I-Ching, enfin à vous de voir à quelle école vous vous rattachez pour transcrire le chinois en alphabet romain : Pinyin, Wade, Yale ou école française d’extrême-orient. Je ne peux pas décider à votre place. []

Étapes #222 : les nouveaux médias en école d’art

octobre 31st, 2014 Posted in Brève, Diplômes, Études, Lecture | 7 Comments »

etapes_222_nov_dec_2014L’an dernier, pour son rituel numéro consacré aux diplômes, la revue étapes: accueillait un de mes textes, dont le sujet était les mémoires en école d’art. Cette année, le numéro « écoles et diplômes », qui vient de sortir1, me fait l’honneur d’une nouvelle publication, avec un texte qui porte cette fois sur l’enseignement des nouveaux médias en école d’art.
En me documentant pour cet article, je suis entré en contact avec des acteurs historiques du domaine, et mon enquête va se transformer en un travail de recherche bien plus vaste sur l’histoire des « nouveaux » médias en école d’art et à l’université. La première partie de mon article est en quelque sorte l’amorce de ce travail en cours. La seconde partie tient plus du manifeste, totalement subjectif, sur la place de la création numérique au sein des écoles d’art.

Parmi les étudiants dont les travaux ont été sélectionnés pour ce numéro, je suis très satisfait de voir figurer Mathieu Roquet, qui a passé son DNSEP au Havre, où il est venu après avoir étudié à Lorient auprès de Julie Morel et Jocelyn Cottencin, et Gaël Gouault, qui a fait le mouvement inverse en quittant le Havre2 pour aller terminer ses études à la Haute école des Arts du Rhin, à Strasbourg, avec entre autres enseignants Loïc Horellou et Jérôme Saint-Loubert Bié.
Félicitations, donc, à Mathieu et à Gaël.

  1. On peut se procurer étapes dans les rayons arts graphiques de certaines librairies, ou le commander en ligne. Son prix est 16€80 pour plus de deux cent pages. []
  2. Gaël a gardé un pied au Havre, puisqu’il a assisté Jean-Michel Géridan pour la réalisation des livres L’Homme le plus doué du monde et Le Philosophe boiteux dans le cadre d’un stage. []

Des lumières qui bougent et des données dans l’ombre

octobre 30th, 2014 Posted in stationspotting | 13 Comments »

Hier, je me trouvais dans un train, attendant qu’il parte, lorsque les panneaux à diodes qui se trouvent à chaque extrémité de l’intérieur de la rame ont affiché un inquiétant message qui disait que la destination du train n’était pas celle que j’attendais et que le premier arrêt prévu était la gare qui suit la mienne sur la ligne.
Avec plein d’autres passagers, je suis sorti en catastrophe, car choisir un mauvais train m’aurait fait rentrer chez moi en deux heures ou quelque chose du genre. Dehors, pourtant, les autres panneaux persistaient à dire que le train s’arrêtait bien dans ma gare.

destination

Finalement, la voix du conducteur s’est faite entendre, il a rassuré les passagers en expliquant qu’il ne fallait pas tenir compte de l’affichage intérieur des trains, qui était erroné. Je suis retourné à l’intérieur du train, mais cette fois, je n’avais plus de place assise.

Apparemment il n’a pas été prévu que le conducteur, pourtant bien placé pour savoir où va son train, décide des informations affichées. Il doit se contenter de les confirmer ou de les réfuter en utilisant les hauts-parleurs du train. Ce genre d’aventure m’est arrivée plusieurs fois, et j’ai même vu il y a quelque temps des afficheurs dont le message était complètement illisible :

message_illisible

J’en ai déjà parlé dans de précédents articles1, mais la question ne cesse de me fasciner : on installe dans des trains, sans doute à grand frais, des afficheurs dont apparemment personne, parmi ceux qui les ont mis en place, ne se soucie qu’ils fonctionnent ou qu’ils soient utiles, au point qu’on tolère qu’ils donnent de fausses informations, au risque d’avoir un effet plus négatif que s’ils n’existaient pas. Ces éléments censément informatifs sont en fait décoratifs : ça bouge, ça fait de la lumière, c’est tout ce qui compte.
Et pourquoi pas, d’ailleurs ? Mais autant pousser la chose jusqu’au bout de sa logique et ne pas faire mine de trouver une utilité pratique à ces lumières qui bougent.

transilien

C’est peut-être la réflexion qu’ont eu les concepteurs du « Francilien », le nouveau type de trains qui est progressivement mis en circulation sur les lignes d’Île-de-France. Ce train contient une quantité extravagante d’écrans, mais ce n’est pas tout : ses plafonds émettent une lumière qui passe en permanence et en douceur d’une couleur à l’autre. Aucune utilité pratique à ces plafonds, mais un effet sensible et apaisant. Nous verrons comment tout cela vieillira.

Toujours au chapitre de la Société Nationale des Chemins de Fer, j’ai découvert les exigences de l’application « Voyages-SNCF » en tentant d’installer cette dernière sur ma tablette Android : il aurait fallu que j’accepte de donner à ce programme accès à mon identité, mes contacts et mon agenda, ma position, tous les documents présents sur la machine, et enfin l’appareil photo et le micro de l’appareil.
On a le choix entre accepter… Et rien.
Avant même son installation, l’application nous indique ceux, parmi nos contacts sur les réseaux sociaux, qui l’utilisent. Ce qui n’a rien de grave puisqu’il s’agit d’un outil de réservation de billets de train, mais s’il s’agissait d’autre chose ? De l’application d’une agence de rencontres, par exemple ?2

appli_voyages_sncf

La « baseline » de cette application est « réserver votre billet de train n’a jamais été aussi simple ». Pourtant, ne comprenant pas pourquoi elle avait des besoins si étendus, que la version « web » n’a pas, je ne l’ai pas installée. Je n’ai pas assez d’imagination, il faut croire, pour comprendre pour quelle raison un logiciel de réservation de billets de trains peut avoir envie d’accéder à mes documents ou à mes capteurs audio et vidéo3.

  1. Lire : La peur du noir et Écrans pour ne rien dire. []
  2. Je connais une femme qui a eu la surprise de voir passer sur Facebook une publicité « sur mesure » pour une agence matrimoniale qui lui indiquait qu’un de ses amis proches en est un client satisfait — satisfait quoique célibataire invétéré. []
  3. Dans le même ordre d’idées, des experts en sécurité informatique se sont rendus compte que les applications gratuites qui permettent de transformer un téléphone iPhone ou Android en lampe de poche ont des exigences et un comportement bizarre : certaines veulent accéder à toutes les ressources de l’appareil… Et transmettent ensuite des données (lesquelles ?) vers des destinations incongrues telles que la Chine ou la Russie, où l’on perd leur trace. []

Iconographie du soulèvement des machines

octobre 27th, 2014 Posted in Fictionosphère, logiciels, Parano | 5 Comments »

« Les robots détruiront trois millions d’emplois en France d’ici 2025″ ont titré cette semaine le Journal du dimanche, Le Point, La Tribune, Le Figaro, Sud-Ouest,…

Les articles racontent tous la même chose : selon une étude menée par le cabinet Roland Berger, la mécanisation aboutira au remplacement de millions d’employés mais, en contrepartie, ne créera qu’un demi-million d’emplois. Un français sur cinq se retrouvera au chômage, et ne seront épargnés, selon l’étude, que les domaines de la culture, de la santé et de l’éducation.

robots_industriels

Je ne vois pas trop pourquoi ces secteurs sont jugés « protégés », alors qu’on parle de plus en plus de remplacer dans une certaine mesure les enseignants par des logiciels, que l’économie de la culture ne cesse d’être bouleversée par les nouvelles technologies (dans un cinéma, une même personne peut assurer les rôles de caissier et de projectionniste, pour ne citer qu’un exemple invisible) et qu’une partie des soins ou de la surveillance des malades est amenée à être automatisée.

Les illustrations sélectionnées par les différents médias me semblent assez intéressantes. Il y a, tout d’abord, celles qui montrent les robots industriels qui opèrent déjà, notamment ceux que l’industrie automobile utilise et qui ont déjà bouleversé durablement l’emploi dans le secteur.

robots_services

D’autres présentent des robots sur lesquels la recherche travaille effectivement et qui sont plus ou moins opérationnels, mais loin d’être généralisés. Les robots qui occupent des emplois souvent mal payés et mal considérés : entretien, service dans la restaurations, emplois saisonniers.

robots_mains

Je note que les mains sont un motif fréquent. Cet appendice, qui nous est caractéristique, est la cause de l’intelligence supérieure de l’homme, disait le pré-socratique Anaxagore, ou bien sa conséquence, lui répondait Aristote. Qu’on le prenne dans un sens ou dans l’autre, la main fait l’humain. Il n’est donc pas innocent d’offrir des mains à des machines.
On remarquera plusieurs poignées de mains, qui signifient la possibilité d’une forme de coopération ou d’entente. On remarque enfin, sur une des images d’illustration, un rappel visuel du doigt de Dieu, créant Adam dans un détail célèbre de la chapelle Sixtine, par Michel-Ange.

robots_uncanny_valley

Certaines images utilisées sont celles des androïdes japonais ultra-réalistes d’Hiroshi Ishiguro, que l’on emploie aussi souvent pour illustrer « l’Uncanny Valley », cette théorie qui affirme que plus l’aspect d’un robot est proche de celui d’un être humain et plus sa présence sera dérangeante, du moins tant que nous parvenons un tout petit peu à faire la distinction. Il n’est pas indifférent, dans ce genre d’article, de montrer des robots qui ont l’attitude ou l’apparence d’êtres humains.

robots_real_humans

J’ai même trouvé deux articles qui utilisent des images issues de la série Real Humans. Des images curieusement semblables, d’ailleurs, avec une rangée de robots en bleu de travail. Au fil de mes recherches, j’ai découvert une autre étude, diffusée il y a quelques semaines par le cabinet américain Gartner, qui affirme que, toujours en 2025, un emploi sur trois sera remplacé par un logiciel.

Certaines images utilisées pour illustrer ces questions ne sont pas dénuées de tension sexuelle, comme cette jolie femme apparemment harcelée, et en tout cas surveillée avec insistance par des robots clairement mâles, ou encore les étranges corps robotiques à tête de caméra de surveillance qui font du pole-dance créés par l’artiste Giles Walker :

robots_sexues

Un rapport du Pew Research Center, daté quant à lui du début du mois d’août dernier et s’appuyant sur l’interview de près de deux mille spécialistes des nouvelles technologies, prend lui encore la date de 2025 pour évoquer nos rapports aux robots. Il affirme que la robotisation détruira plus d’emplois qu’elle n’en créera tout en étant confiant dans le fait que des le processus fera naître des métiers que nous n’imaginons pas encore. L’élément de ce rapport qui a été le plus médiatisé de l’autre côté de l’Atlantique est l’affirmation, par un des interviewés, qu’en 2025 il ne sera pas rare de préférer un robot à un humain comme partenaire sexuel — c’est un peu ce qui arrive dans le film Her, par Spike Jonze : les rapports humains deviennent complexes, procéduriers, alors les machines ont l’avantage de ne rien exiger.

robots_amants

Je note au passage que les articles français ne semblent entendre le mot « robot » qu’au sens d’automates mécaniques (généralement humanoïdes) et ne parlent pas des drones et encore moins des logiciels, alors même qu’ils affirment que c’est le domaine tertiaire, les « cols blancs », dont le remplacement est à venir : pour les autres, c’est déjà en grande partie fait. Si tous ces articles nous parlent des robots qui nous remplaceront un jour, ne comptez sur aucun pour vous renseigner utilement sur leur aspect.

Enfin, pour illustrer ces articles sur l’avenir de l’emploi, certains médias n’hésitent pas à convoquer des visions de « soulèvement des machines »1.

robots_inquietants

Il faut dire que le rapport du cabinet Roland Berger est un peu anxiogène puisque selon Hakim El Karoui, qui a conduit l’étude, « La machine saura faire sans l’homme à très court terme ». La machine est donc présentée comme un concurrent de l’homme, sans rappel de quelques faits très simples : les machines ne sont pas créées par et pour des machines mais bien par et pour des hommes, et si elles « sauront faire sans l’homme » (comme presque tout ce qui existe sur cette planète), nous sommes loin du jour où la machine voudra faire sans nous.

Aristote (encore lui !), qui défendait l’esclavage, avait réfléchi à la question de la disparition du travail au profit des machines :

« Si chaque instrument, en effet, pouvait, sur un ordre reçu, ou même deviné, travailler de lui-même, comme les statues de Dédale, ou les trépieds de Vulcain, « qui se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des dieux » ; si les navettes tissaient toutes seules ; si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d’ouvriers, et les maîtres, d’esclaves ».

La Politique, Livre I, chapitre 2.

Puisqu’il considère que les esclaves sont naturellement voués à leur état2, on se demande quel futur Aristote imaginait pour ceux dont plus aucun maître n’aurait besoin — problème qui n’était pour lui, il est vrai, qu’une hypothèse magique, mais qui est pour nous, depuis des décennies, une question concrète.

Bien entendu, la solution à l’irrépressible destruction des emplois n’est pas leur sauvegarde artificielle, mais, comme le réclamait déjà Proudhon en son temps, le partage ! Malheureusement, nous vivons dans une économie qui s’appuie sur la rareté et où l’on préfère que les progrès techniques, contre toute logique, nuisent à la prospérité générale, pour qu’un petit nombre en tire le plus immense profit. J’avais déjà causé ici de toutes ces questions dans un précédent article au prétexte presque identique, intitulé Des boulots dodos, de la mécanisation, et de l’urgence d’une formation au temps-libre.

  1. Formule issue de Terminator, et que s’approprie à juste titre Alexandre Laumonier dans ses livres 6 et 5, chez Zones Sensibles. []
  2. « il est évident que les uns sont naturellement libres et les autres naturellement esclaves, et que, pour ces derniers, l’esclavage est utile autant qu’il est juste » []

Combler les vides par l’image

octobre 13th, 2014 Posted in Images | 2 Comments »

J’ai vu plusieurs fois passer la série de photos qui suit, assortie d’une légende qui affirme que l’homme en blanc est un responsable de l’État islamique qui piétine les nourrissons des chrétiens qui refuseraient de se convertir à sa religion.
Renseignements pris, ces clichés montrent en fait une espèce de rebouteux qui pratique des guérisons à l’aide de méthodes douteuses, au Bangladesh.

bebe_ecrase

Tout va bien, ce bébé n’est pas piétiné sauvagement, juste soigné de manière un peu étrange.

C’est sans doute à fins de propagande que ce genre d’image est sortie de son contexte et re-légendée, mais il me semble évident que ceux qui la font circuler sont, eux, de bonne foi, et répondent avant tout à un vide : ils savent que des événements terribles se déroulent dans la zone contrôlée par l’État islamique, mais ces faits ne sont pas documentés visuellement, en tout cas pour l’instant, le lieu est un trou noir de l’information. Or c’est l’image qui donne une consistance aux faits. Ce n’est plus « When the legend becomes fact, print the legend » (L’Homme qui a tué Liberty Valence), mais : « Quand tu n’as qu’une légende, trouve une image ». À leur échelle et avec leurs moyens, les gens qui font circuler de telles images ne font rien d’autre que ce que font les médias réputés sérieux qui emploient des clichés d’archives décontextualisés pour couvrir les dépêches pour lesquelles ils sont « aveugles » — quitte à donner parfois un idée fallacieuse ou tendancieuse des faits qu’ils illustrent de cette manière.

Des images retweetées des milliers de fois et

Des images retweetées des milliers de fois et associées au « hashtag » #gazaUnderAttack qui, après enquête de la BBC, se sont avérées avoir été prises lors d’un autre conflit, parfois effectivement à Gaza, mais parfois aussi en Syrie ou en Irak.

On a vu le cas avec Gaza dernièrement : on savait plus ou moins ce qu’il s’y passait, mais les journalistes, en tout cas au début des bombardements, se trouvaient majoritairement de l’autre côté du mur, alors des particuliers qui soutenaient les gazaouites ont suppléé au déficit d’images pertinentes en diffusant des images issues de conflits antérieurs et/ou extérieurs, qu’ils faisaient passer pour de l’actualité. Gaza est pourtant un lieu relativement accessible aux journalistes, même sous les bombes, contrairement à la zone conquise par l’État islamique, organisation qui communique surtout sur sa violence ignoble envers les journalistes et les membres d’associations humanitaires.
Plus proche de la propagande pure et dure, les milieux dits « identitaires » sont très actifs lorsqu’il s’agit de faire circuler ce genre d’images :

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à gauche, une image tweetée par un compte nationaliste obsédé par le « grand remplacement » et l’indifférenciation sexuelle. Il laisse cette image en ligne, retweetée plus de trois cent fois, alors que le bidonnage a été démonté dès sa publication : la photographie d’origine, à droite, a été prise en Grande-Bretagne (on voit un panneau du « tube » au fond de l’image d’origine) et le panneau de la caisse d’allocations familiales a été ajouté.

Au fond, c’est la même chose : il s’agit de faire exister des images qui ne sont pas disponibles. La différence, c’est que si ces images n’existent pas, cette fois, ce n’est pas par manque de photographes pour attester des faits, mais de manque de faits pour attester du bien-fondé d’un fantasme.

Retour de TEDx Montpellier

octobre 11th, 2014 Posted in L'art et moi, médiatisation | 5 Comments »

Voilà, c’est fait, la session 2014 de TEDx Montpellier a eu lieu, et j’ai survécu à l’expérience. Je dois avouer que j’appréhendais beaucoup : un des « dix commandements » TED est qu’il faut tout donner, faire la conférence de sa vie… Ça installe une certaine pression.
Il paraît que tous les TEDx ne sont pas faits dans le même esprit, on m’a raconté que dans certains, les « talkers » doivent répéter (et faire valider ?) jusqu’à leurs bons mots. Rien de ce genre ici, l’ambiance était plus que détendue et, à mon grand soulagement, il n’y d’ailleurs pas eu de répétition.

tedxMontpellier_groupe

de gauche à droite, au fond : votre serviteur ; l’explorateur des grands fonds Laurent Ballesta ; le skateboarder de chez Google labs James Davis ; Arshia Cont, de l’Ircam ; Benett Holmes et Fernand Dutilleux, tous deux membres de l’équipe organisatrice. Assises : la jeune entrepreneuse Marie Burlot ; Charlotte Dutilleux et sa maman Magali, organisatrice. Manquent sur la photo l’excellent artiste Tim Knowles ; la « pétroleuse » Barbara Glatz (qui comme moi était très angoissée avant et plus du tout pendant); et enfin Stéphanie Muchielli, membre de l’équipe, qui a emprunté mon appareil pour prendre cette photo. Et plein d’autres volontaires participant à la manifestation. J’étais l’intervenant le plus âgé. En marge de la session avait lieu une exposition de Gaëlle Berréhouc, qui cherche divers moyens pour matérialiser ou susciter le lien social, dans une démarche semi-amateur (ce n’est pas son métier) qui m’a bien plu.

J’ai réussi à dire à peu près ce que je voulais dire (oubliant moult anecdotes et digressions, tout de même), et j’ai pu constater avec plaisir après coup que ceux parmi le public qui sont venus me parler avaient assez bien compris mon propos, ou plutôt que ce que j’avais raconté résonnait assez pour que chacun en ait tiré quelque chose et ait à son tour une anecdote ou une réflexion à faire. Un léger malentendu, en revanche : beaucoup avaient compris que j’enseignais à l’école des beaux-arts de Montpellier, que je ne connais pas du tout.
Les interventions de la session étaient diverses mais se répondaient assez bien : beaucoup ont évoqué leur adolescence, notamment.

Dans environ un mois, après montage, la vidéo de l’intervention sera disponible sur la chaîne Youtube de TED, mais en attendant, on peut revoir l’intégralité du « live » d’hier sur le site de TEDx Montpellier. Mon intervention commence peu après la quarante-deuxième minute.

TEDx Montpellier (10 octobre)

octobre 8th, 2014 Posted in Après-cours, Dans le poste, médiatisation | 2 Comments »

Depuis que j’ai annoncé ma participation à TEDx Montpellier, qui se tiendra vendredi, mes amis me ressortent malicieusement l’article que j’avais écrit pour me moquer du format. C’est vrai, j’avais fait la critique du format TED, mais y participer ne me semble pas incohérent, j’aurais au contraire bien tort de ne pas saisir cette occasion de l’expérimenter. Accessoirement, Fernand et Magali Dutilleux, qui ont fondé l’événement, sont tout ce qu’il y a de sympathiques. Le sujet de la session sera « Les Jolies choses », et j’ai choisi de parler des étudiants en art, ce qui est culotté de ma part si l’on sait que pour me rendre à Montpellier, je vais sécher mon propre cours à l’Université Paris 8, et donc abandonner les étudiants dont je viens justement parler. Au fou !

tedxmontpellierJ’espère juste être à la hauteur, je n’ai pas assez de mémoire pour retenir par cœur un discours de dix-huit minutes (le temps imposé), et je ne saurais pas lire un texte écrit — je lis laborieusement à voix haute. Je serai soutenu par une présentation en images mais elle n’est pas terminée, alors que j’étais censé la transmettre hier. Mon texte non plus n’est pas fini, d’ailleurs, et j’ai l’impression qu’il contient des tas de choses sans intérêt, je commence à douter, et pourtant il va falloir que je fasse des répétitions. Bon, je retourne à ma rédaction.