Profitez-en, après celui là c'est fini

Littératures graphiques contemporaines #8.2 : Thomas Ragon

mars 2nd, 2019 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 8 mars 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Thomas Ragon.

Thomas Ragon a été employé par les éditions Delcourt et est désormais directeur de collection pour les éditions Dargaud. Il nous parlera de son rapport aux projets d’édition et à leurs auteurs, nous permettant d’en savoir plus sur son mystérieux et méconnu métier : éditeur.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 8 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette seconde séance de la huitième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Le doute sur la photographie

mars 2nd, 2019 Posted in Images | No Comments »

Ce matin sur Twitter je tombe sur des échanges entre des personnes qui affirment que l’image présentée ci-dessous est « photoshopée » et d’autres qui jugent qu’il s’agit d’un cliché non retouché. Le problème qui apparaît vite au cours de la discussion est que ceux qui croient à une manipulation semblent plutôt soutenir l’actuel gouvernement, tandis que leurs contradicteurs ont des opinions politiques inverses.


Hors toute partisanerie, j’ai essayé de déterminer par moi-même si cette image incroyable pouvait être une retouche ou non. Pour avoir passé trois ans dans un LEP de retouche photo (d’avant Photoshop cependant), je dirais que si c’est un montage, alors il est sacrément bien réalisé, car tout fonctionne (ombres, proportions, incrustation). Et en tant que dessinateur et photographe occasionnel, je dirais que la bizarrerie de l’image vient du contraste entre les postures et de la focale employée, qui ramasse les plans et semble inscrire dans des perspectives distinctes les policiers debout et l’homme à terre. Les dessinateurs qui souhaitent faire des « raccourcis » crédibles sont sont souvent forcés de tricher, car même (et surtout) parfaitement justes d’un point de vue optique, certaines associations de postures semblent irréelles. Nous n’avons pas l’habitude de voir, du moins pas comme ça, une personne à terre (presque en position de sommeil) parmi d’autres en station debout (et aux aguets).

Authentique ou non, cette photographie est assez frappante et avant de lui prêter une signification politique, il fallait en déterminer la provenance et le contexte. Dans la conversation du jour, quelqu’un a signalé un article du service de fact-checking de l’AFP, daté de la fin du mois de décembre dernier, qui affirme que l’image est authentique et situe la scène à Avignon. L’homme a terre était un manifestant qui affirme avoir été puni pour avoir insulté des policiers. Curieusement, cette page du site de l’AFP m’a semblé familière, j’avais sans doute déjà lu l’article. Si c’est avéré, alors j’avais oublié cette image ! Il faut dire que les documents de ce type s’accumulent, depuis des mois, et que des images de violences commises par les uns ou les autres lors de manifestations finissent par être banales, au point qu’on les confonde ou qu’on les oublie — à moi, en tout cas, ça arrive.

On remarque qu’un des premiers arguments opposés à ceux qui croient à la véracité du cliché est qu’ils sont « beaufs », « débiles » ou menteurs.

Quand j’ai commencé à être formé à la retouche photographique (au crayon à l’aérographe et au pinceau !), ce métier était totalement inconnu du public et n’avait qu’une portée restreinte : on repiquait1 les photographies publiées dans la presse, il existait quelques usages spécialisés2, mais ces sont surtout les grosses agences de publicité qui avaient une pratique importante de la retouche. Aujourd’hui, la manipulation des images est à ce point une répandue (on retouche même ses photographies personnelles) qu’il semble que l’image photographique ne peut plus être considérée comme le témoignage d’une réalité effective. Les progrès du deep learning, qui permettent d’automatiser certaines retouches (y compris en vidéo, avec la technologie dite « deep fake »), ne vont rien arranger.

Le site This Person does not exist produit automatiquement à la chaîne des visages de personnes qui n’ont jamais existé. En étant attentif on remarque souvent des artefacts ou des détails qui dénoncent la supercherie, mais l’effet n’en est pas moins bluffant.

Ce soupçon généralisé envers l’image photographique pourrait être sain s’il était un peu plus fin, si le public était bien conscient que la première forme de manipulation par l’image n’est pas tant la manipulation de l’image que la tricherie sur sa légende, ou encore son contexte de publication. S’il était averti aussi qu’une photographie n’est jamais représentative que d’un instant, et que l’on ne peut pas toujours savoir ce que sont l’instant qui précède et celui qui suit. Si ce public savait qu’une photographie est un cadrage (c’est à dire l’exclusion de ce qui entoure un cadre), qu’elle est tributaire de paramètres techniques (focale, heurs de l’éclairage, accidents divers) qui peuvent donner une idée bien fausse des choses. S’il était bien conscient aussi qu’une photographie publiée est d’abord une image sélectionnée — aujourd’hui parmi des dizaines, des centaines, des milliers. Et s’il savait, enfin, que le récepteur d’une image, c’est à dire vous et moi, c’est à dire lui-même, pétri d’attentes et de préjugés, trop fier pour reconnaître une erreur et adapter son opinion aux nouveaux éléments, est le pire ennemi du discernement, comme en témoigne l’anecdote qui ouvre ce post : l’image dit ou non la vérité, selon qu’elle correspond aux idées politiques que l’on défend.

  1. La repique, c’est le fait de nettoyer une épreuve photographique en comblant les marques laissées, par exemple, par des poussières. []
  2. Par exemple les photographies d’objets technologiques pour les catalogues ; les photos de mariage dans certains pays ; ou encore la modifications d’images pornographiques afin de les adapter aux goûts locaux en matière de proportions des corps — j’ai entendu parler par exemple d’une personne dont le métier était consacré à réduire la taille des poitrines de femmes issues de publications allemandes, trop imposantes pour le public français. []

Littératures graphiques contemporaines #8.1 : Tiphaine Rivière

février 17th, 2019 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 22 février 2019, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Tiphaine Rivière.

Tiphaine Rivière s’est fait connaître par une bande dessinée en ligne, Le bureau 14 de la Sorbonne, où elle raconte le parcours du combattant d’une jeune thésarde qui doit affronter l’administration, son directeur de recherches, ou encore sa famille. Ce récit, auquel nombre de doctorants peuvent s’identifier, est finalement paru en 2015 aux éditions du Seuil sous le titre Carnets de thèse. Tiphaine Rivière vient de publier le premier tome de sa nouvelle bande dessinée, L’Invasion des imbéciles.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 22 février à 15 heures, dans la salle A-1-175. Cette première séance de la huitième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Comment j’ai fait du tourisme génétique

janvier 19th, 2019 Posted in Personnel, Sciences | 2 Comments »

Il paraît que les kits d’analyse d’ADN « récréatifs » ont fait partie des cadeaux à succès cette année, alors même qu’ils sont totalement interdits en France. Je dois confesser que j’ai eu recours à de tels tests, mais à ma décharge, j’ignorais totalement qu’ils fussent proscrits, et je ne suis pas le seul puisque de nombreux journalistes ou particuliers ont raconté leur expérience des tests de ce type par des articles ou des vidéos sur Facebook où il est clair qu’ils ne savaient pas eux non plus qu’ils se trouvaient dans l’illégalité.
Avec les lignes qui suivent, je veux témoigner de mon expérience, et émettre quelques réflexions à ce sujet.

Le premier séquençage complet de l’ADN humain, achevé en 2003, avait coûté plusieurs milliards de dollars et réclamé plus d’une décennie de travail à une vingtaine d’équipes internationales.
À l’époque, le séquençage partiel de l’ADN d’une personne, à fins d’enquêtes policières, de vérification de parentalité ou encore de recherche médicale, était déjà employé mais son coût était rédhibitoire. Depuis, plusieurs nouvelles techniques ont été mises au point afin d’automatiser les opérations au maximum, et quinze ans plus tard, le coût de l’analyse de l’ADN d’une personne est devenu si bas que certaines sociétés parviennent désormais à commercialiser ce genre de services pour moins de cinquante euros, créant de tout nouveaux usages pour les informations qui en sont tirées, des usages dits « récréatifs ». Pour une somme à présent dérisoire, des sociétés telles que myHeritage, 23andme (Google), LivingDNA, FamilyTree, Ancestry, National Geographic et des dizaines d’autres permettent à des particuliers de partir à la découverte de leurs origines. La baisse du prix n’est pas forcément liée qu’à la seule baisse du coût de production : l’ADN collecté, même anonymisé, a une valeur financière et peut permettre de dégager des revenus, puisqu’il peut aider la recherche. On ne s’étonnera pas de l’énorme popularité de ce genre de service aux États-Unis, pays constitué de vagues successives d’immigration. Des émissions de télévision y sont organisées autour de cette question de la quête des origines, réservant parfois des surprises amusantes, voire ironiques comme lorsque le suprémaciste blanc Craig Cobb a appris que 14% de son ADN était originaire d’Afrique subsaharienne — résultat qu’il n’a pas accepté, affirmant avoir fait par la suite un second test selon lequel il serait « à 97% caucasien, à l’exception de 3% ibériques ». Ce second résultat est plutôt suspect, car les tests d’ADN n’utilisent à ma connaissance pas le mot « caucasien », qui est encombré d’un triple-sens. Pour les géographes ils signifie « originaire d’un pays du Caucase » (Géorgie, Arménie, Turquie…). Pour l’anthropologie du XIXe siècle il rattache la personne à une région qui couvre l’Europe, l’Afrique du Nord et qui s’étend jusqu’à l’Asie centrale. Enfin, selon les services d’identité aux États-Unis, « caucasien » est synonyme de « blanc ». Les deux dernières acceptions du mot incluent évidemment les habitants de la péninsule ibérique.

Le départ pour les îles, gravure de Pierre Dupin d’après Antoine Watteau. Au début du XVIIIe siècle, le régent Philippe d’Orléans a peuplé le Mississipi en y déportant des voleurs, des mendiants et des prostituées (lire Manon Lescault, de l’abbé Prévost). Cette gravure se moque des pauvres jeunes femmes envoyées aux Amériques contre leur gré. Le continent a aussi reçu des irlandais ou des scandinaves chassés par la famine, des aventuriers, des chercheurs d’or, des religieux (que l’on nommerait aujourd’hui « fondamentalistes » anglais, allemands ou hollandais (puritains, anabaptistes,…), des anti-révolutionnaires français, et bien entendu, les esclaves d’Afrique de l’Ouest. Autant de gens qui, au passage, ont parfois perdu le nom de leurs ancêtres et jusqu’au souvenir de leurs origines.

Il existe des tests spécialisés pour découvrir son degré de judéité ashkénaze, séfarade, éthiopienne et yéménite ; pour découvrir de quelle région d’Afrique on est originaire, ou encore de quelle comté d’Angleterre.
Certaines personnes recourent à ces tests pour des raisons moins anecdotiques et plus dérangeantes que les origines ethniques, par exemple pour établir l’exactitude d’une filiation biologique, ou encore pour découvrir ses chances statistiques de contracter telle ou telle maladie. C’est ainsi que l’actrice Angelina Jolie a décidé, en apprenant qu’elle était porteuse d’un gène qui la prédisposait au cancer du sein (dont sa propre mère est morte, ce qui a dû peser dans son choix), de procéder à l’ablation de ses seins.
On est forcé de noter, par ailleurs, que les sociétés qui commercialisent ces tests ne demandent aucune preuve que la personne qui commande le test est bien celle dont l’ADN est testé.

Un peu décevant, on ne m’a trouvé que trois correspondances ethniques. Mon épouse, et grâce à elle, mes enfants, ont un patrimoine génétique plus riche : pays baltes, celtiques, slaves, germaniques,… Connaissant assez bien ma généalogie, je déduis de ces résultats que « Ibère » désigne ici non seulement les populations de la péninsule ibérique, mais aussi celles de tout le Sud-Ouest la France, dès Limoges ou Angoulême.

C’est sans doute en prévention de ce genre d’usage qui empiètent sur les prérogatives de la justice ou de la médecine que le Code pénal français1 proscrit les analyses ADN effectuées hors de la recherche et des enquêtes judiciaires ou autres cadres agrées, si ces analyses onnt été effectuées sans le consentement de la personne, bien sûr, mais aussi si elles l’ont été à sa propre demande puisqu’il est spécifié : « Le fait, pour une personne, de solliciter l’examen de ses caractéristiques génétiques ou de celles d’un tiers ou l’identification d’une personne par ses empreintes génétiques en dehors des conditions prévues par la loi est puni de 3 750 € d’amende. »2.
J’avoue que j’ignorais totalement l’existence d’une telle interdiction en France, interdiction qui est presque unique au monde, car si une poignée de pays tels que l’Allemagne ou Israël posent des limites à ce genre de tests (la recherche de paternité ou d’affections génétiques et/ou l’âge minimal des personnes recourant aux tests y sont encadrées), la France semble seule à les interdire en bloc. La motivation de cette loi est notamment d’épargner aux familles les troubles émotionnels qu’est susceptible d’engendrer la découverte d’une paternité douteuse. Cette inquiétude est légitime, mais on pourrait aussi lui opposer les affres existentiels vécus par les gens qui aimeraient en savoir plus sur leurs origines familiales mais sont soumis au régime des secrets de famille, des contes, de l’oubli volontaire, autant de mensonges dont on sait qu’ils peuvent créer des névroses familiales sur des générations.

L’homme au masque de fer était-il le frère jumeau de Louis XIV, mis au secret dès sa naissance et ayant vécu sans montrer son visage afin que personne ne le confonde avec le roi, comme l’ont pensé Voltaire et Alexandre Dumas ? Si oui, cet homme connaissait-il sa propre identité ? Un bel exemple de secret de famille !

Lors des débats de 2011 à l’Assemblée, les Français recourant à ce genre de tests en passant par les pays voisins ont été qualifiés de « touristes génétiques » —formule qui fait référence aux gens qui se rendent à l’étranger pour y commettre légalement ce qui serait des infractions punies en France (« tourisme sexuel », « tourisme pédophile », « tourisme fiscal », « tourisme de la drogue »).
Je comprends plus ou moins ce qui motive cette loi, mais je ne suis pas certain que la réponse apportée (3750 euros d’amende, tout de même !) soit la plus juste ou la plus avisée, d’autant que rares sont les gens qui sont avertis de l’existence d’un tel règlement, et rares sont ceux qui en admettent le bien-fondé, y compris parmi les détracteurs de ce genre de tests. La plupart des gens avec qui j’en ai discuté voient cela comme une affaire personnelle : ont-ils oui ou non envie de savoir des choses sur eux-mêmes ? Ont-ils envie ou non de courir le risque de confier ce genre de données à des sociétés étasuniennes dont ils ignorent tout ? Ce pourraient, ce devraient être aussi les questions que l’on se pose avant de créer un compte Facebook ou Google.
Après tout, notre ADN, comme toutes les informations qui nous concernent, pourrait être d’abord considéré comme notre propriété. Notre ADN est inscrit dans chacune des cent mille milliards de cellules qui composent notre organisme, il n’est pas seulement à nous, il est nous.

Une fiche anthropométrique effectuée selon le procédé d’Alphonse Bertillon. En principe, l’État appartient aux citoyens. En pratique, notre identité est la propriété de l’État.

Selon la loi française, pourtant, notre ADN ne nous appartient pas, il appartient à la police nationale qui, seule, en dispose à sa guise, selon ses besoins et sans offrir aucun service distrayant aux personnes dont elle collecte les « empreintes génétiques ». Est-ce qu’il serait admissible que nous n’ayons pas le droit de posséder ou de diffuser des photos de nous-même, des radios de nos poumons ou des photographies de nos empreintes digitales ? C’est presque la même chose, si ce n’est, bien entendu, que l’ADN ne concerne pas qu’une personne mais engage toute sa famille.

Il faut rappeler l’histoire du FNAEG (Fichier national automatisé des empreintes génétiques), créé en 2002 afin d’aider les enquêtes sur les tueurs en série et avec la promesse que n’y figureraient que quelques milliers de criminels sexuels multi-récidivistes. Au fil des années, le périmètre de collecte n’a cessé de s’agrandir (terroristes, auteurs de crimes contre l’humanité, auteurs d’actes de barbarie, trafiquants de drogue, etc.), et aujourd’hui ce sont trois millions cinq cent mille personnes — soit 5% de la population française — qui sont présentes dans la base de données. Des enquêtes portant sur des infractions mineures et aux contours arbitraires tels que les « délits d’atteinte aux biens » ou les « dégradations » permettent désormais d’augmenter le FNAEG de toute personne arrêtée lors d’une manifestation. Cette année, un père et sa fille qui avaient passé la porte d’un magasin Ikéa avec des boites en plastique qu’ils avaient payées mais aussi avec leurs couvercles qu’ils n’avaient pas payés — ignorant que les couvercles étaient commercialisés séparément — ont, bien que l’enquête ait vite tourné court, dû se soumettre à un prélèvement d’empreintes génétiques3.

Dans Gattaca (1997), l’ADN est un cruel outil de sélection qui détermine ce que les gens ont le droit de faire ou non, qui ils ont le droit d’aimer, etc. Le héros du film se révolte contre cette fatalité génétique. Dans le plus fin Code 46 (2003), c’est un peu pareil, sauf que personne ne se révolte.

Il y a quelques mois, une amie qui connaissait mon intérêt pour la généalogie m’a fait remarquer la baisse fulgurante du prix des tests de recherche d’origines, prix divisé par dix en quelques années. Ayant un patrimoine génétique en partie mystérieux, elle a voulu en savoir plus et a commandé un « kit » de prélèvement ADN auprès d’une société américaine. Entre autres curiosités, les résultats lui avaient attribué 4% d’ascendance juive ashkénaze, ce qui lui a permis de narguer des membres de sa famille à qui l’idée d’une telle parenté pouvait déplaire. J’ai aussitôt été jaloux d’elle et voulu l’imiter, mais il m’a semblé plus économique de proposer à mes enfants (tous adultes) d’effectuer ce test, puisque les résultats qui les concernent concernent autant leur père que leur mère. Mes enfants ont un patrimoine génétique fourni puisque chacun de leurs parents a un parent étranger. Nous en avons discuté, l’idée les a amusés, et deux de mes enfants (sur trois) ont effectué ce test. Le résultat est venu assez vite. Il contenait suffisamment d’éléments logiques pour être crédible, mais aussi suffisamment d’éléments inattendus pour donner envie à notre troisième enfants, à mon épouse et à moi-même d’effectuer le test à notre tour et de comprendre par quelles branches familiales venaient tel ou tel trait. Nous avons donc commis cinq infractions à la loi, sans le savoir. À notre décharge, le site par lequel nous sommes passés, accessible depuis la France, est intégralement rédigé en bon français, contient la mention d’articles élogieux publiés par des médias français, et ne signale à aucun instant une possible illégalité. En fouillant bien les conditions de vente (auxquelles on n’accède qu’en cours de commande) on trouve une mention sibylline qui informe la clientèle qu’elle sera seule responsable si d’aventure le service n’était pas légal dans son pays.

Les résultats ne sont pas disponibles dans certains pays mais il n’est pas dit pourquoi. Dans le cas d’Israël, il est possible que ça soit pour une raison critique : il n’est pas rare que l’État d’Israël impose de passer un test de filiation aux gens qui souhaitent immigrer mais n’ont pas de moyen de prouver leurs origines juives.

L’expédition du kit vers la France n’a pas posé de problème douaniers, il ne semble pas que cela soit surveillé très attentivement. J’ai lu quelque part que la loi était considérée par ses propres auteurs comme inapplicable, notamment parce que les sociétés qui commercialisent ces tests, qui devraient elles écoper de dix mille euros d’amende, opèrent toutes hors de nos frontières. On peut même se demander si la loi bioéthique qui rend ces tests illégaux en France n’a pas pour effet collatéral contre-productif de provoquer une « fuite des données génétiques » à l’étranger : si Google et autres constituent d’immenses bases de données génétiques alimentées volontairement par des particuliers français friands d’informations sur eux-mêmes, c’est parce que les sociétés françaises n’ont pas la liberté d’en faire autant. Généanet, géant français de la généalogie, aimerait bien s’engager dans une telle voie, semble-t-il.
La loi bioéthique va être révisée cette année, mais il est difficile de savoir si elle aboutira à un assouplissement du règlement sur les tests génétiques.

L’amorce de mon arbre généalogique chez Geneanet. Je dépasse le nombre de 8000 ascendants directs, sur 31 générations. Évidemment, cette ascendance n’est que juridique (et parfois même légendaire, lorsque l’on dépasse certaines époques), car pour chaque enfant, seule l’identité de la mère biologique est une certitude, et encore, elle ne l’est que sous réserve qu’il n’y a pas eu de don d’ovocyte, d’adoption, voire d’échange de nourrissons : l’exactitude de la filiation biologique est en vérité quelque chose de bien fragile.

Le kit que nous avons reçu se présente sous la forme d’une boite un peu précieuse qui contient, emballés dans des sachets stériles, deux coton-tiges, deux petits flacons en plastique contenant un gel, et un mode d’emploi. On doit, une demi-heure au moins après avoir mangé, collecter la salive de l’intérieur de chaque joue avec chaque coton-tige, et déposer l’un et l’autre dans les flacons en plastique, puis renvoyer l’ensemble au Texas dans une enveloppe de format modeste. Et attendre. Le service envoie alors régulièrement des e-mails pour nous tenir au courant des étapes : réception du kit, extraction des données, production du fichier ADN, analyse et comparaison. L’impatience monte graduellement.

Je me demande quelle est la méthode de calcul : j’ai 2500 « correspondances » avec des gens issus des îles de Grande-Bretagne (ce qui n’est pas absurde, mon arrière-grand-mère paternelle était britannique) mais ils ne sont pas considérés comme très signifiants, sans doute parce que les segments concernés sont trop petits.

Enfin, l’acquéreur du kit est averti que l’analyse de ses origines est disponible, et reçoit un lien vers une page Web qui lui dit tout.
Le service auquel j’ai eu recours, commercialisé par une société dont le cœur de métier est la généalogie, commence par proposer une carte des zones géographiques qui peuvent être reliés à telles ou telles séquence d’ADN. Bien entendu, relier un territoire à un patrimoine génétique est en partie absurde, car tout dépend jusqu’où on remonte : il y a 100 000 ans, nous étions tous africains. Et bien entendu, une identité administrative n’est pas forcément une identité génétique, même si l’isolement de telle ou telle région a pu aboutir à une grande homogénéisation ethnique de sa population. En creusant le sujet, et en comparant plusieurs services d’analyse d’ADN, je comprends qu’il existe plusieurs modèles théoriques différents, plusieurs méthodes, et que pour cette raison deux services différents ne fourniront pas le même résultat. Si je comprends bien, l’ADN reçu est comparé à celui des résidents d’un pays eux aussi présents dans la base, et, dans le cas du service auquel j’ai eu recours, exclusivement à ceux dont l’arbre généalogique suggère que tous les grands parents ont eux aussi résidé dans le pays. Plus que des pays, ce sont d’ailleurs des zones qui sont évaluées, et en comparant nos résultats avec ceux de connaissances qui ont effectué les mêmes tests, il semble même que le pays « France », et c’est logique pour un pays qui est un carrefour de l’Europe, n’ait pas d’existence ethnique identifiable : quelqu’un dont la famille n’a, pour aussi loin qu’on sache, jamais quitté la France, ne sera pas « français », mais Ibère, Celte (Irlande, Pays de Galles, Écosse), Anglais, Italien ou encore Germain.

Ma famille ADN. Les trois « proches » sont mes enfants, qui ont hérité de cinquante pour cent de mon patrimoine génétique, et autant de leur mère. La famille « élargie » est constituée de gens avec qui je partage jusqu’à deux ou trois pour cent d’ADN. Je ne connaissais aucun d’entre eux mais j’ai pu entrer en contact et identifier nos ancêtres communs

La partie « ethnique » des résultats, sans être douteuse, pose question, puisqu’elle n’est qu’une interprétation. Beaucoup plus sérieuses (et potentiellement problématiques) sont les correspondances trouvées. En effet, certains services de ce genre (et en tout cas celui auquel j’ai eu recours) fournissent à leurs utilisateurs une liste d’autres utilisateurs plus ou moins proches génétiquement. On m’a par exemple donné les noms de trois personnes avec qui je partageais cinquante pour cent de gènes. Cela n’a pas constitué une trop grosse surprise puisqu’il s’agissait de mes enfants. Mais en plus de leurs noms, j’ai pu consulter une liste de plus de 3000 personnes avec qui j’ai des segments d’ADN plus ou moins longs en commun. Certains ont plusieurs pourcents d’ADN similaire et portent des patronymes présents dans ma famille : même si je ne les connaissais pas, il s’agit avec certitude de cousins à quelques degrés de parenté seulement. D’autres personnes ont moins d’un pour cent, voire à peine plus d’un pour mille en commun, et ceux-là sont soit des cousins très éloignés, soit des hasards statistiques. Chaque fois que de nouvelles personnes effectuent les tests, ils s’ajoutent au nombre, et c’est ainsi qu’en trois semaines je suis passé de 3267 cousins à 3346. J’ai pu entrer en contact avec un de ces « cousins » afin de comprendre notre lien de parenté, et j’ai été contacté par un autre « cousin » animé des mêmes motivations. J’ai pu ajouter ces deux personnes et leurs frères et sœurs à mon arbre généalogique4.
Plusieurs de mes amis qui ont effectué ces tests ont eu moins de « cousins », mais il faut dire que les miens se trouvent en Scandinavie et dans divers pays anglo-saxons où ces tests sont particulièrement populaires.

Une carte qui me renseigne moins sur la répartition géographique de mes « cousins » d’ADN que sur celle des clients du service auquel j’ai eu recours.

Pour finir, le service auquel j’ai eu recours m’a permis de télécharger mes données ADN brutes, constituées d’un fichier énorme rempli rempli de l’assommante énumération de AA, GG, CC, AC, TT, etc., qui constituent la partie de mon identité génétique à laquelle les tests de ce genre s’intéressent (environ un cinquième du génome complet). Je peux utiliser ce fichier pour le soumettre à d’autres services, comme certains laboratoires qui fournissent gratuitement des analyses en échange de cette matière première particulièrement intéressante pour la recherche médicale, entre autres.

J’aime transformer les nombres en images, mais avec l’ADN il va falloir que je trouve un moyen plus sophistiqué que d’habitude, car ce genre de fichier est incroyablement monotone et, en apparence, répétitif. Le fichier contient 720 000 lignes et pèse vingt-deux méga-octets.

En discutant ce sujet avec de nombreux amis, j’ai pu observer des réactions très diverses, allant de la franche hostilité (« bienvenue à Gattaca ! »)5 à une compréhension naturelle de notre démarche, en passant par toutes sortes d’inquiétudes et d’avertissements : « et si ces informations tombent en de mauvaise mains ? ».
Certes, la popularité croissante de ce genre de tests peut provoquer un bouleversement anthropologique majeur, mais je dois manquer d’imagination car je ne suis pas certain, en dehors des gens qui le pratiquent eux-mêmes pour de mauvaises raisons (comme le soupçon de secrets de famille à but de chantage ou l’autodiagnostic médical), de pouvoir dire quels effets vraiment délétères peuvent en émaner. Si Google crée un traitement médical grâce aux informations contenues dans mon ADN, est-ce grave ? On m’a dit aussi : « imagine qu’un de tes enfants commette un meurtre, il pourrait être identifié ! ». C’est vrai, mais j’espère bien que mes enfants ne commettront pas de meurtre !
Et puis ce bouleversement majeur est sans doute inévitable, si ce n’est acté. Une étude de la revue Science affirmait il y a quelques semaines qu’il suffisait qu’une base de données contienne 2% de la population d’un pays pour que quasiment toute personne puisse être retrouvée — et comme je le disais plus haut, 5% des gens qui résident en France sont déjà fichés.
Il est donc déjà trop tard.

Toni Johnson, enseignante du lycée Westlake High à Atlanta

Sur les bénéfices à attendre de ce genre de tests pour les particuliers qui en sont clients, je souscris personnellement à la vision des choses de Toni Johnson, une enseignante du secondaire aux États-Unis. Récipiendaire d’un prix pour l’excellence de son travail, elle a choisi d’employer l’argent de la dotation pour acquérir des tests d’ADN et proposer à ses lycéens de s’y soumettre, avec pour objectif de prouver à ces derniers qu’ils sont bien plus qu’ils ne le croient des « citoyens du monde ». Car c’est aussi ce qu’amènent ces tests, ils nous prouvent que nous sommes le fruit d’une histoire, chacun de nous est en fait un métis, au sens où nous sommes tous le fruit de l’union des gamètes de deux personnes différentes. Peut-être suis-je naïf mais je crois que la génétique est par essence anti-raciste6, tout comme les mathématiques7 et la biologie : mieux on comprend comment tout cela fonctionne et moins on se laisse abuser par les fausses évidences.

Je discutais avec un troll fasciste sur Twitter — je fais ce genre de choses bizarres, oui. Lui-même se gargarise de sa « francité » et croit apparemment de bonne foi tirer l’intégralité de son patrimoine génétique des gens qui vivaient dans l’actuel territoire français à l’époque Néolithique8, mais il a choisi pour se présenter sur Twitter une devise en anglais (« make France white again ») et un portrait issu d’une revue des jeunesses hitlériennes, c’est à dire lié à ce qui est très objectivement la dernière invasion de la France par un autre pays, il y a près de huit décennies. Même son nationalisme est « impur », on comprend qu’il n’ait pas vraiment envie d’éprouver son ascendance… (il a fini par me bloquer, acculé qu’il était dans ses contradictions).

Ma confession faite, j’espère qu’on ne va pas m’envoyer en prison ! J’ai proposé à un magazine de publier anonymement ce texte, mais, la réponse tardant à venir, j’ai fini par le publier ici.

(addendum : on me signale une campagne amusante par Ogilvy pour Aeromexico. Des texans mexicanophobes se font offrir un test d’ADN qui leur permet d’obtenir une ristourne correspondant à leur pourcentage d’ascendance mexicaine. Ce n’est pas la première campagne de type « ADN contre préjugés »)

  1. LOI n° 2011-814 du 7 juillet 2011 relative à la bioéthiques. []
  2. Article 6 de la loi du 7 juillet 2011 relative à la bioéthique. []
  3. Lire : Strasbourg: Elle scanne mal ses bocaux à la caisse d’Ikea, est accusée de vol et termine en garde à vue avec son père. []
  4. Depuis le décès de mon grand-père, en juillet 2017, je suis possédé par une incompréhensible marotte de la généalogie. Ma base de données (qui contient mes ascendants, mais aussi des descendants de ces derniers par d’autres branches, contient désormais plus de quinze mille individus ! []
  5. De manière amusante, au même moment, des amis me font les gros yeux car je manifeste le fait de ne pas avoir trop envie de me soumettre au test de dépistage du cancer colorectal que la Sécurité Sociale propose automatiquement aux gens qui dépassent le demi-siècle d’existence. Je vois un lien : dans un cas comme dans l’autre je suis jugé pour ce que je décide volontairement d’apprendre ou pas sur moi-même. []
  6. On m’a cependant fait remarquer les dérives possibles de la quête du « gène Néandertal » (signalé par certains services généalogiques), car ce marqueur génétique est typiquement eurasiatique, et il semble employé par certains comme moyen de se revendiquer non-africains. Pire, de nombreux articles de presse, sans penser à mal, expliquent qu’« on a tous du Néandertal en nous », et autres affirmations qui laissent penser que « nous » exclut inconsciemment pour eux les gens d’ascendance exclusivement africaine subsaharienne. []
  7. À 10 000 ans d’aujourd’hui, c’est à dire 400 générations, nous avons 2 puissance 400 ancêtres, soit un nombre à 120 zéros. Cela fait bien plus de gens qu’il n’en a vécu sur Terre, indiquant bien entendu de nombreux doublons, mais nécessairement aussi, une belle variété. []
  8. L’histoire des vagues successives de peuplement de l’actuelle Europe depuis quelques millénaires telle que racontée par exemple par le préhistorien Jean-Paul Demoule (Mais où sont passés les Indo-Européens ? ; On a retrouvé l’histoire de France ; Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’Histoire) laissent non seulement penser que la population de l’actuel territoire français est le fruit d’un brassage perpétuel, mais aussi celui d’une succession de populations sans parenté qui se sont influencées culturellement, linguistiquement, etc. []

Littératures graphiques contemporaines #8 (Cycle de conférences)

janvier 19th, 2019 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines s’est tenu avec succès en 2011-2012, 2012-2013, 2013-2014, 2014-2015, 2015-2016, 2016-2017 et 2017-2018 à l’Université Paris 8. Au fil des ans, nous avons eu le plaisir de recevoir Cizo, Isabelle Boinot, Agnès Maupré, Papier gâché, Loo Hui Phang, Nine Antico, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne, Benjamin Renner, Xavier Guilbert, Aude Picault, Lisa Mandel, David Vandermeulen, Gabriel Delmas, Laurent Maffre, Ina Mihalache, Pochep, Charles Berberian, Geneviève GaucklerDaniel GoossensPaul Leluc, Nathalie Van Campenhoudt, Julien Neel, Delphine Maury, Étienne Lécroart, Clémentine Mélois, Thomas Mathieu, Jean-Yves Duhoo, Julie MarohIsabelle Bauthian, Boulet, Dorothée de Monfreid, Gilles Rochier, Kek, Colonel Moutarde et Pauline Mermet.

Il accueille des auteurs qui utilisent l’image pour s’exprimer, généralement aux franges de la bande dessinée (bande dessinée et vulgarisation, bande dessinée et roman, bande dessinée et arts plastiques, film d’animation, etc.). Pour cette huitième année nous rencontrerons à nouveau six personnes.

Sauf mention contraire, les séances se dérouleront dans la salle A-1-175 (bâtiment A de l’Université Paris 8, premier étage) à 15h00.
Le programme provisoire est le suivant :

  • vendredi 1 février 2019 : présentation du cycle
  • vendredi 22 février 2019 Tiphaine Rivière
  • vendredi 8 mars 2019 : Thomas Ragon
  • vendredi 29 mars 2019 : Laetitia Coryn
  • vendredi (?) 2019 : Sébastien Vassant
  • vendredi 12 avril 2019 : Stéphane Oiry
  • vendredi (?)  2019 : (?)

N’hésitez pas à consulter régulièrement cette page pour connaître les dates des interventions lorsque celles-ci seront calées.
Les séances sont ouvertes au public extérieur à l’université, dans la limite des places disponibles. Notez qu’il faut pouvoir produire une pièce d’identité pour entrer dans les locaux de l’Université.

L’affiche nazie

décembre 30th, 2018 Posted in Non classé | 19 Comments »

Le public a toujours raison.
Ce que j’entends par là, c’est que si le public trouve qu’un gag n’est pas drôle, ce ne sera pas la peine de s’énerver, d’essayer de le convaincre qu’il se trompe et que la blague est drôle, car elle ne l’est pas puisqu’il ne rit pas1. De la même manière, si le public comprend une image d’une certaine façon, peu importe que son sentiment ne corresponde pas aux intentions de la personne qui a produit ou diffusé l’image, peu importe que son interprétation soit fondée sur une méconnaissance de références, ce qui compte réellement, à la fin, c’est la réception qui sera faite de l’image.

La couverture de M le Magazine du Monde datée du 29 décembre 2018. Elle est due à Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone2, directeur artistique du journal.

Je parle de ça à cause d’une image qui a fait scandale hier : la « une » de M le magazine du Monde, qui a provoqué de nombreux débats et qui a été à peu près universellement conspuée. Pour un certain nombre de personnes, elle était même une citation littérale d’affiches de propagande nazie, une référence nauséabonde.

Laurence Parisot parle d’un scandale et se demande quel message inconscient on cherche à faire passer. Virginie Garin, journaliste à RTL, a honte de son métier et se rappelle son séjour à Auschwitz. Enfin, Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale, ironise et publie une image d’Adolph Hitler qui, comme la couverture de M le magazine, est en noir, blanc et rouge.

Je dois dire que cette interprétation m’a surpris, car fort de mes petites connaissances en histoire du design graphique, je n’ai vu là qu’un pastiche des avant-gardes russes, comme les constructivistes Aleksandr Rodchenko et Lazar Lissitzky, artistes complets qui recouraient volontiers au collage, à la photographie, et qui aimaient structurer leurs compositions avec des formes géométriques. Et notamment des formes géométriques rouges et noires. On pouvait penser aussi aux collages Dada, au Suprématisme ou à différents travaux issus du Bauhaus, d’autant que tout cela est historiquement très lié. Plus encore que l’histoire de l’art et du design graphique, je connais bien les étudiants en art et le choc esthétique que représente pour beaucoup d’entre eux la découverte des avant-gardes du XXe siècle. En fait, il n’est pas rare que par admiration pour les artistes de l’époque ou par manque d’idée, des graphistes produisent des œuvres plus ou moins inspirées de cette période.

Petite mise en abyme : des visuels contemporains inspirés de Rodchenko et de Lissitzky, et annonçant des expositions qui leur sont consacrées en tentant de manière plus ou moins littérale de s’approprier leur langage visuel. On pourrait faire un livre de plusieurs centaines de pages uniquement composé d’affiches, de couvertures de livres ou de disques directement inspirées par cette période.

Les malheureux constructivistes sont souvent associés à la sulfureuse notion de « propagande », ce qui me semble partiellement injuste. Ils étaient certes souvent engagés personnellement dans la Révolution soviétique, mais je pense qu’ils considéraient, tout comme les cinéastes Sergeï Eiseinstein et Dziga Vertov, que leur travail participait à la naissance d’un monde nouveau au moins autant par les inventions formelles dont ils étaient les auteurs que par le propos qu’on leur demandait d’illustrer.
Cela nous amène franchement loin de la propagande graphique nazie, qui était assez littérale, et malgré quelques talents indéniables (Theo Matejko, Hans Schweitzer ou Ludwig Hohlwein par exemple) était, sauf exception, de facture plutôt traditionnelle, avec illustrations réalisées à la gouache et messages simples expliquant au petit peuple que semer la guerre en Europe protègerait leurs enfants, leur patrie et leur avenir.

Si le régime nazi s’est montré très novateur dans le domaine des uniformes et des insignes ce qui relève de la communication -, et s’il a porté une réflexion intelligente sur des médias tels que le cinéma ou la radio, sa communication graphique est rarement révolutionnaire, surtout après l’entrée en guerre de l’Allemagne. C’est peut-être là qu’il y a lieu de comparer la propagande des régimes nazis et soviétiques car peu à peu, l’URSS a elle aussi abandonné ses ambitions esthétiques novatrices pour retourner à une communication visuelle « héroïque » assez peu inventive, mais apparemment efficace.

De manière assez anecdotique, Facebook a censuré un commentaire dans lequel j’évoquais justement les affiches nazies.
J’imagine que mon commentaire était accompagné d’une image mais je n’en ai pas de souvenir. Je ne sais pas ce qui est passé dans la tête de la personne ou de l’algorithme qui ont modéré ce commentaire, mais apparemment, évoquer le nazisme peut être considéré comme un soutien aux âges les plus sombres de l’histoire de l’humanité…

Sur Twitter et sur plusieurs fils Facebook, cette histoire m’a passionné pour la raison que je donnais en introduction : le public a toujours raison, et s’il voit une référence à la propagande nazie, même si elle n’y est objectivement pas, même s’il est peu probable en tout cas que l’intention de l’auteur de l’image ait été d’établir un si odieux parallèle, c’est bien ainsi que la chose a été reçue. Et si l’hallucination est collective, c’est qu’il doit bien y avoir des raisons, mais lesquelles ? Des éléments apportés par Nathalie Raoux, Frédérique Matonti, Olivier Beuvelet, Foucauld Perrotin, André Gunthert, Jean-François Porchez et Éric Bédiez (et bien d’autres qui m’excuseront de ne pas les citer) ont fait apparaître toutes sortes d’indices.

Plusieus personnes ont tenté de me convaincre que les biseaux rouges de la couverture du journal étaient des éléments d’une croix gammée, avec une orientation à 45 degrés,… Ça ne me semble pas flagrant, mais Foucauld Pérotin a suggéré une référence visuelle bien plus proche, le sigle « SS ».

Noir rouge et blanc sont les couleurs du drapeau nazi, c’est entendu – mais ce sont aussi les couleurs du suprématisme, on l’a dit. La lettre « M », écrite dans un alphabet gothique, peut rappeler la « fraktur », police de caractères que nous associons facilement à la période nazie3. Connotation compréhensible, mais pour le coup, le titre du journal est le même depuis des années, il n’a pas été dessiné de cette manière pour cette couverture spécifique. On m’a fait remarquer qu’il aurait pu être écrit en vert ou en orange, et que ça aurait tout changé, mais d’un point de vue graphique, je pense que ça aurait surtout ruiné l’image.

Dégoté par Olivier Beuvelet, l’image utilisée pour le montage est celle qui se trouve ici en bas à gauche. Elle date de la victoire de l’Équipe de France pour la coupe du monde de Football. On note qu’un drapeau tricolore a été ajouté à l’image.

Un autre élément à considérer est l’utilisation des Champs-Élysées, qui nous renvoient toutes sortes d’images de défilés plus ou moins glorieux : l’entrée des Allemands dans Paris, la Libération de la ville, la manifestation de soutien au général De Gaulle en mai 1968, la visite au soldat Inconnu par Emmanuel Macron lors de la passation de pouvoirs, les divers défilés sportifs, bien sûr, et tout récemment, les manifestations de gilets jaunes.
Pour le coup, on ne peut pas dire que le graphiste ait été à côté de la plaque puisque l’article annoncé par la couverture concerne ce lieu emblématique et s’intitule Les Champs Elysées, théâtre du pouvoir macronien, de l’investiture aux « gilets jaunes ».
Reste enfin un élément, le rapport entre la foule (le peuple) et la figure géante d’un homme seul (le leader), qui évoque évidemment le culte de la personnalité des régimes totalitaires

« L’homme foule », une figure récurrente des régimes totalitaires (mais aussi sectes religieuses), qui installe dans les esprits la supériorité d’un homme sur le peuple, pour ses qualités prétendues, bien sûr, mais aussi parce qu’il est la synthèse, l’émanation du peuple, mais aussi son esprit. Son regard décidé et confiant, ses dimensions supérieures, en font un meneur naturel et incontestable (ici Mussolini, Staline, Kim Il Sung et Mao Zedong).

Ce dernier point est sans doute le plus convaincant pour expliquer la sensation provoquée par l’image. Le Monde n’est pas un média spécialisé dans les taquineries lèse-majesté, et sans dire qu’il est légitimiste ni servilement attaché au pouvoir élu, il s’y oppose rarement. On peut alors imaginer que l’intention du graphiste était moins de produire une référence vaseuse au totalitarisme (au moment, certes, où Emmanuel Macron se voit accusé de dérives policières) que de créer une image bienveillante relative aux turbulences qui secouent le quinquennat, une manière de dire que le président est aux commandes, qu’il suit son destin.
Mais c’est bien raté, le gris et le fond jauni nous ramènent au passé (années 1930 ou 1960 peu importe), sa figure peu souriante et le contexte actuel d’opposition entre le président et une partie de ceux qu’il entend représenter rendent ce visuel plus insultant qu’autre chose, et ceci de manière à mon avis tout à fait indépendante de toute polémique sur une référence à une période imaginaire du design graphique nazi.
On peut du reste s’amuser de ce « M » comme « Macron », qui avec ce visuel un peu angoissant nous en rappelle un autre, le « M » de Fritz Lang, où la ville entière traque un meurtrier ce dernier n’est pas l’incarnation de la foule, mais l’objet de sa fureur.

Au fond, Laurence Parisot a eu raison de parler d’inconscient, car c’est bien ce que provoque l’image qui est intéressant, que la tentative de relier cette dernière à une généalogie visuelle qui nous renverrait au régime nazi.

Luc Bronner, directeur des rédactions du Monde, a publié hier soir un court article intitulé À nos lecteurs : à propos de la Une de « M le magazine du Monde »4, où, en prenant pour preuve d’anciennes couvertures du magazine, explique que les intentions n’étaient pas celles qui lui ont été prêtées, et que le choix esthétique est avant tout une marque de goût pour le graphisme constructiviste, mais aussi pour le travail de Lincoln Agnew, designer qui s’inspire lui-même du constructivisme et qui a régulièrement collaboré avec M le magazine du Monde. Le fait de mentionner Lincoln Agnew sur le thème de l’hommage est intéressant, car il ressemble à une discrète manière de se défausser face à ce qu’on est bien forcé de voir comme un plagiat pur et simple. Faute avouée, à moitié pardonnée ?

Plusieurs illustrations de Lincoln Agnew. Personnellement je ne connaissais pas son nom mais je connais une de ses réalisations : l’identité visuelle de la série télévisée The Americans.

Juste après cette mise au point lapidaire et embarrassée, des gens sont allés chercher si il existait un rapport entre Lincoln Agnew et Hitler, et ils ont trouvé l’image qu’il leur fallait, en l’espèce une illustration réalisée en 2017 pour Harper’s dans un article consacré à l’incendie du Reicshtag.
L’image est pour le moins problématique car elle ressemble sans équivoque à la couverture de M. Cette fois, tout y est, la foule, l’architecture pompeuse, le leader, les éléments géométriques et les couleurs.
J’ai tendance à penser que l’auteur du montage du magazine M n’a pas produit cette image en se référent consciemment à l’autre, mais il est probable qu’il l’ait vue et qu’il l’ait conservée dans un coin de son cerveau.

La comparaison est effectivement assez terrible. On s’amusera rétrospectivement de cette citation du directeur artistique, à propos d’une ancienne couverture5 : Le choix de la couv’, des images et du texte appartiennent uniquement au Monde. Nous envoyons avant parution les images à publier, mais uniquement pour un droit de regard afin de ne pas laisser les personnes découvrir les images lors de la parution. Aucune personne, ni même le président de la République, ne choisit d’image ou ne relit les papiers, c’est la politique au Monde

Très vite, de nombreuses personnes se sont mises à montrer ces deux images côte-à-côte, en laissant sciemment penser que celle de Lincoln Agnew était bel et bien datée des années 1930.
Ce procédé me semble extraordinairement malhonnête.
Le public a toujours raison, certes, mais il est dommage qu’il se trouve des gens pour le tromper, et faire passer un piteux plagiat pour une ignominieuse référence historique.

Lire ailleurs : Macron en Hitler, la caricature de Trop ? (André Gunthert). De quoi Macron en Hitler à la Une de « M », est-il le symptôme ? (Olivier Beuvelet). La Couverture M le Monde et Emmanuel Macron (Jean-François Pochez). Tollé de la Macronie contre Le Monde après un portrait ambigu (Juliette Gramaglia)

  1. Je tiens cette leçon de l’excellente Marion Montaigne. Il existe bien sûr une stratégie pour pallier ce genre de problème, qui consiste à ne s’adresser qu’au public qui comprend nos références, qui partage notre vision des choses et notamment, notre vision de la drôlerie. J’imagine que, de manière darwinesque, c’est ce qui arrive à de nombreux créateurs : peu à peu ils « trouvent leur public », c’est à dire que le public qui est en quelque sorte fait pour comprendre leur travail finit par les trouver. Mais les choses se compliquent si on se dit que le public s’éduque, c’est à dire, que la tournure d’esprit et les préoccupation de l’artiste qui s’adresse à eux finit par lui devenir suffisamment familières pour qu’il les partage, du moins jusqu’au jour où, un peu lassé de cette familiarité, il se lassera. []
  2. Jean-Baptiste Talbourdet est un cas rare de graphiste « people », car son mariage avec la styliste Lolita Jacobs a été commenté par Vogue… []
  3. Curieusement, ce sont justement les nazis qui, en 1941, ont proscrit l’usage de la police Fraktur, du fait de son manque de lisibilité et au prétexte (infondé) qu’elle serait une création d’imprimeurs juifs. []
  4. Un second article a été publié le 31/12 : A propos de la Une de « M le magazine du Monde »: notre erreur et notre responsabilité. []
  5. L’interview est : « Booba à la manière d’un Tupac à la française », Les Dessous Du Shooting De M Le Monde. Merci Élisabeth Roman pour la trouvaille. []

Les Maghrebots

novembre 2nd, 2018 Posted in Interactivité, Les pros | 3 Comments »

Répondant sur Twitter à un message de @Padre_pio qui citait un message (désormais effacé) dont l’autrice se plaignait de l’opérateur SFR, @BarrakiAxonn s’est vu à son tour faire une réponse par le service d’assistance en ligne de l’opérateur.
Une réponse complètement décalée puisqu’il est confondu avec un client mécontent alors même qu’il explique ne pas être client lui-même.

@BarrakiAxonn répond logiquement que ce n’est pas à lui qu’il faut s’adresser, mais rien n’y fait, « Imane » de la « Web Team SFR » insiste et lui réexplique qu’il faut « passer en privé » afin que sa demande soit traitée. Visiblement, cette Imane ne lit pas très attentivement les messages auxquels elle répond.
Amusé par le caractère absurde de cet échange, j’interviens, et voilà que la « Web Team SFR » me répond à moi aussi, une demi-heure plus tard, semblant me prendre à mon tour pour un client insatisfait — ce qui n’est pas si insensé puisque je suis bien client de SFR, et pas toujours satisfait, mais ce n’était pas le cas ici.

Cette fois ce n’est plus Imane qui me parle, mais un dénommé Malek, lequel, après avoir demandé que j’aie de l’indulgence pour le délai écoulé (trente-sept minutes, pas vraiment scandaleux), me gratifie d’une explication détaillée de la procédure à suivre pour lui adresser un message privé. Lui aussi n’a pas lu ou compris les tweets qui précèdent.
Pas besoin d’être grand clerc pour deviner le caractère partiellement1 ou complètement automatique de ces messages. En épluchant les tweets publiés par ce compte « Assistance SFR », on remarquera que, quoique signés de plusieurs prénoms différents, ils sont souvent répétitifs. Ils ne répondent jamais publiquement au problème signalé (lorsqu’il y a un problème), mais demandent; souvent après s’être platement excusés du délai passé, que la personne communique en privé avec le service d’assistance. Je ne sais pas exactement comment cela fonctionne mais je soupçonne que ce n’est que lorsque le client en colère passe en « privé » qu’il est mis en présence d’un interlocuteur humain. Les tweets publics, eux, sont standardisés à l’extrême.

Le but semble être d’intercepter toute mention de la marque SFR, peu importe qu’il s’agisse d’une critique, d’une réclamation ou d’un malentendu, et de le dériver vers les messages privés. Cela permet d’éviter au service technique de commettre publiquement des erreurs de communication en faisant preuve d’humeur, d’humour mal placé, ou en dévoilant par maladresse des défaillances techniques ou commerciales de l’opérateur. Dévier les grincheux vers un espace virtuel non-public permet de laver son linge sale en famille, mais heureusement aussi de résoudre effectivement les problèmes, car pour y avoir eu affaire une paire de fois, je constate que les membres du service d’assistance SFR avec qui je me suis expliqué en message privé m’ont effectivement assisté et, quoique ayant recours à des procédures et à un langage ostensiblement standardisés, étaient sans doute bel et bien des personnes de chair et d’os puisque leurs réponses étaient pertinentes, du moins jusqu’à un certain stade de technicité, au delà duquel je me suis vu invité à téléphoner. Notons qu’au cours des échanges, les noms des interlocuteurs changent constamment, chacun passant le relais à l’autre : « je reprends la conversation entamée par ma collègue… ».

Mobilier de centre d’appels (piqué sur le site de la société Attitudes bureaux)

Tout ça est, quelque part, assez bien pensé, et le caractère hasardeux de ces interpellations aveugles à chaque mention du mot-clé « SFR » court-circuite sans doute efficacement toute amorce de « bad buzz » public. Le caractère systématique et peu pertinent des réponses publiques constitue en lui-même une parade intelligente, puisque personne ne se défoulera contre un interlocuteur que l’on soupçonne d’être de nature robotique. On n’invective, on ne menace ou on insulte que les gens que l’on pense pouvoir blesser, pas les machines. Face à une machine, on joue, éventuellement, mais on ne s’énerve pas.

Un employé de la société Boston Dynamics perturbe le robot Atlas, Quand un automate réagit de manière immédiate, le taquiner est assez irrésistible. Mais si la réponse est trop systématique ou trop lente à venir, on se lasse vite.

Pour éviter que le public s’amuse avec les réponses absurdes des robots, les concepteurs du système ont trouvé une idée aussi simple qu’efficace : les messages envoyés par @SFR_SAV ne sont pas des réponses immédiates aux tweets auxquels ils répondent. J’ignore si c’est parce que leur envoi est déclenché par une intervention humaine (mais si oui, pourquoi est-elle souvent si peu pertinente ?) ou parce qu’il est programmé pour suivre un délai variable (allant de vingt minutes à plusieurs heures), mais cela fonctionne bien puisqu’il est impossible d’avoir une conversation du tac au tac, ce qui constituerait un encouragement. Les tweets commencent souvent par demander de l’indulgence pour le délai que la réponse a pris pour arriver — quand bien même ce délai n’est que de quelques dizaines de minutes —, et par assurer le client que le service technique est affligé des problèmes qu’il rencontre. Et ce service technique est représenté par un prénom, et un prénom plutôt typique du monde arabe : Younes, Doha, Asmaa, Yassine, Malek, Fatima, Hajar, Rachid, Myriame, Kaoutar, Nassima, Farah, Oussama, Ousmane, Zineb, Fatima, Saad, Sara, Abdel, Hamza, Merouane, Bachir, Hinda, Alia, Onima.

Call-center (photo : Petiatil/Wikimedia Commons)

En remontant dans le passé du compte @SFR_SAV je note qu’il y a deux ou trois ans, les prénoms utilisés étaient occidentaux (mais pas forcément français) : Anna, Jérome, Yoann, Marina, Niriana, Pauline, Stéphane, Ange, Jean-Pierre, Virginie, Alonso, Laura, Isabelle, Steeve, Jean, Isa, Fred, Linda2. Ce changement peut avoir plusieurs raisons d’être. Il est possible que tous ces prénoms correspondent bien à des personnes existantes, et que le changement d’origine des prénoms soit la conséquence mécanique d’une délocalisation du service. Il est possible aussi que, à l’instar de nombreux services de prospection ou d’assistance à distance, SFR ait cessé de demander à des employés tunisiens ou marocains de prétendre se prénommer « Dominique » ou « Alexandre ». Il faut dire que, lors de conversations téléphoniques en tout cas il est un peu ridicule de discuter avec un « Alexandre Leroy » ou une « Catherine Legrand » dont l’accent vient à l’évidence de l’autre côté de la Méditerranée. Mais dans le cas de messages écrits standardisés, rédigés dans un français sans particularité, l’imposture habituelle consistant à laisser penser que le service d’assistance technique et commercial est localisé en France serait facile à maintenir.

Sans trop pouvoir le vérifier, je suppose que ce choix a été réfléchi, et j’imagine plusieurs raisons à cela. La plus simple est que ces prénoms correspondent effectivement à ceux des employés du service d’assistance de SFR3.
Sans que ce soit contradictoire avec la première hypothèse, je me dis qu’il est possible que ces emplois de prénoms exotiques servent d’une part à faire montre d’honnêteté (nous cessons de faire croire que nos employés se prénomment Jean-Pierre et Michel car nous savons que vous savez que ce n’est pas le cas), et d’autre part à excuser la maladresse des automates. De même que le bot conversationnel Eugene Goostman était parvenu en 2014 à tromper les juges d’une compétition de type « test de Turing » (c’est à dire à être pris pour un humain) en affirmant être un pré-adolescent ukrainien, origine et âge qui rendaient excusables quelques fautes de grammaire ou de compréhension, des automates peuvent dissimuler leur nature robotique en se faisant passer pour des nord-africains.

Peut-être vais-je chercher loin4, mais si je vois juste, le but du dispositif n’est sans doute pas tant de tromper les usagers en faisant passer des robots pour des humains, que de les dérouter en les empêchant de se faire une idée trop précise des personnes ou non-personnes auxquelles ils ont affaire.

  1. L’automatisation n’est peut-être que partielle, ou ne concerne peut-être qu’une partie des tweets. J’en veux pour indice le fait qu’ils n’interpellent pas toujours les gens de la même manière : le dénommé « Malek » s’adresse à moi avec l’identifiant de mon compte, @Jean_no,  mais d’autres messages interpellent les personnes par leur véritable prénom : Bonjour Mickaël… []
  2. Parfois aussi les réponses étaient signées L’équipe d’astreinte. []
  3. L’usage du prénom Oussama m’en semble une possible preuve, car pour répandu qu’il soit dans les pays du Maghreb, ce prénom est fortement connoté dans le monde occidental où le Oussama le plus célèbre, et de loin, est Oussama Ben Laden ! J’imagine mal qu’on l’invente. []
  4. La loi dite « Rasoir d’Hanlon » préconise de ne pas attribuer à la malveillance ce que l’incompétence suffit à expliquer. []

[Workshop] Vérités et mensonges

octobre 1st, 2018 Posted in workshop | 1 Comment »

En improvisant la locution « alternative facts », Kellyanne Conway, conseillère auprès de la Maison Blanche, a placé la présidence de Donald Trump sous le signe d’un rapport inédit à la notion de vérité. Selon elle, présenter des faits objectifs de manière mensongère revient à une présentation honnête de « faits alternatifs ».
Une vérité embarrassante n’est pas un problème,
Le culot que montre le président Trump à nier ses propres mots, ou à tenir un discours parfois opposé à toute réalité provoque le rire et l’indignation, mais il est possible qu’il ne soit que le symptôme d’une tendance générale, celle qui consiste à ne sélectionner que les faits qu valident nos préjugés, à voir ce que nous croyons.

Lu dans Margaret Atwood, The Handmaid’s Tale (1985)

 

Jamais il n’a été plus facile de vérifier des informations, d’obtenir des données précises et de contrer la désinformation et la propagande. Dans le même temps, jamais il n’a été si facile aussi de trouver des communautés de gens qui épousent les idées que nous sommes prêts à croire, et jamais il n’a été si facile de faire circuler des rumeurs ou de forger des preuves falsifiées.
Dès demain mardi 2 octobre, et jusqu’à vendredi 5 octobre, nous réfléchirons à ce sujet du statut de la vérité à l’école d’art du Havre, dans le cadre d’un atelier intensif où nous nous pencherons notamment sur les biais cognitifs, la propagande, la rumeur, la méthode scientifique ou encore l’honnêteté. Ce grand sujet sera prétexte à des réalisations plastiques ou littéraires diverses pour trente étudiants.

L’individu dans la foule

août 15th, 2018 Posted in indices, Parano | No Comments »

(résumons le contexte pour ceux qui liront cet article dans quelques années : en marge de l’affaire Benalla [garde du corps du président filmé en train de brutaliser des manifestants alors qu’il accompagnait les forces de l’ordre en tant qu’observateur], une étude largement relayée par les sympathisants du parti au pouvoir laissait penser (du moins dans sa présentation médiatique) que l’emballement qui a entouré l’affaire avait été orchestré par des comptes réputés russophiles dans le but de déstabiliser le pays. L’organisme qui a produit l’étude a tenté de justifier ses conclusions (moins tranchées) en publiant des fichiers permettant de comprendre sa méthodologie, créant un nouveau choc pour de nombreux utilisateurs listés, qui se sont sentis espionnés, pistés et se sont posé la question de la légitimité juridique du fichier…)

La photo idéale pour illustrer cet article. Diffusée en 2013 par un blogueur, elle représente l’arrestation de Valéri Terekhov, militant démocrate, à Saint-Petersbourg en 1989. Certains ont reconnu en l’homme de gauche celui qui allait diriger la Russie, Vladimir Poutine — venu observer et donner un coup de main, comme Alexandre Benalla ? Le Kremlin a nié cette possibilité, rappelant qu’à l’époque de l’arrestation, Vladimir Poutine se trouvait en Allemagne de l’Est, dont il n’est rentré que trois mois plus tard, et portant le doute sur la véracité historique de l’arrestation elle-même. À chacun de décider sa vérité selon ses préjugés et son envie de croire à telle ou telle vérité, donc.

Le chercheur Nicolas Vanderbiest1 s’est fait en quelques années une (plutôt bonne) réputation en publiant sur son blog ReputatioLab des analyses de la diffusion des idées et de l’évolution des images de marque sur les réseaux sociaux, notamment sous l’angle de la manipulation. Jusqu’ici je ne me souviens pas avoir lu quiconque s’inquiéter de la collecte de données nominales qu’implique évidemment son travail.
Nicolas Vanderbiest et quelques autres personnes ont fondé une organisation non gouvernementale, EU Dinifolab, qui se donne pour mission, en ces temps de soupçon généralisé, d’étudier les vecteurs de désinformation sur les réseaux sociaux. Noble tâche qui a reçu le soutien financier d’Open Society Foundations (seconde fondation philanthropique la plus généreuse du monde, fondée par Georges Soros) et de Twitter. Il faut dire que Twitter essuie de nombreuses critiques quant à son rôle dans l’élection de Donald Trump et a tout intérêt à faire preuve de bonne volonté dans la traque aux « fake news ». Et comme on ne peut être juge et partie, cette bonne volonté passe par le fait de travailler avec des organismes extérieurs. J’imagine que Twitter peut avoir une seconde motivation à voir analyser la manière dont les idées se diffusent sur sa plate-forme, puisque la rentabilité financière du réseau social, qui repose sur la publicité, est loin d’être acquise : pour vendre de l’influence, il faut comprendre au mieux ses mécanismes. Au passage, on notera que l’ONG EU Disinfolab possède en grande partie le même organigramme2 que la société Saper Vedere, qui monnaye son expertise sur les mêmes sujets. L’association à but non lucratif servirait à faire connaître les méthodes de la société vénale qui, elle, permettrait de financer ou de donner de la crédibilité à l’association ? Je ne sais pas trop quel est la manière dont ces gens voient les choses mais il n’est pas absurde de redouter un mélange des genres, voire un conflit d’intérêt : étude scientifique, activisme en faveur de la vérité et prestations de service en relations publiques sont trois domaines qu’il est risqué d’associer, quand bien même les structures (académique, associative et commerciale) sont distinctes, car les personnes ne le sont pas. Casse-tête ironique pour des gens qui se passionnent pour l’étude des liens sociaux et dont le travail revient souvent à dire que « qui s’assemble se ressemble ».

Les jolies représentations de données… Je ne suis ni statisticien ni politologue mais le découpage des utilisateurs de Twitter en quatre grands groupes d’affiliation politique (vert d’eau : droite souverainiste et manif pour tous ; vert de gris : droite souverainiste et manif pour tous ; Rouille terne : France Insoumise ; magenta : République en marche, médias et sans opinion claire) me semble un peu douteux du fait de son caractère auto-référentiel : les groupes sont observés en même temps qu’ils sont arbitrairement déterminés…

En dehors du soutien financier de Twitter et d’Open Society FoundationsDisinfoLab bénéficie d’un soutien de nature indéfinie de la part de l’Union européenne, de la part du think-tank European values (si quelqu’un peut dire en quoi consistent les « valeurs de l’Europe » en 2018… Si je me fie au site, il s’agit surtout de surveiller le Kremlin), de l’organisation Defending democracy (qui se donne pour unique mission de défendre le monde contre la Russie !) ou encore d’Atlantic Council, un vieux et puissant groupe d’influence destiné à promouvoir l’idéologie atlantiste dans le domaine politique et financier. Ce choix de partenaires n’est pas très judicieux, car la plupart n’ont pas vraiment le cœur pur, si j’ose dire, puisque ce qu’ils appellent « défense de la démocratie » est avant tout une défense du bloc de l’Ouest, et ce qu’ils appellent « mensonge » ou « propagande », c’est le point de vue du bloc de l’Est. Car à l’Ouest comme à l’Est, la Guerre froide est loin d’être terminée. Il est certain qu’il existe de nombreux médias de propagande destinés à soutenir les intérêts de tel ou tel pays, soit de manière grossière (l’agence russe Sputnik, le réseau Voice of Amerca pour les États-Unis,…), soit de manière plus fine et relativement honnête (RFI, BBC World, Al-Jazira), soit de manière plus fourbe3, et il est très probable, ou plutôt il est évident, que les réseaux sociaux sont utilisés insidieusement pour servir les relations publiques de tel ou tel État en appliquant des méthodes d’Edward Bernays ou en profitant des découvertes de la psychologie sociale quant à la manière dont le groupe contribue à façonner l’opinion individuelle.
Analyser ou étudier ce phénomène me semble aussi important que légitime, mais pour toutes les raisons que je viens de dire, EU Disinfolab peut difficilement esquiver les accusations de biais.

An Experiment on a Bird in the Air Pump, par Joseph Wright of Derby (1768). La médiation scientifique au XVIIIe siècle : un savant passait dans les villages pour faire des démonstrations de pompe à vide en asphyxiant des oiseaux (ici un cacatoès), qui n’y survivaient pas. Je ne vois pas vraiment le rapport avec l’article, je me demande bien pourquoi j’ai mis cette image.

L’étude réalisée par EU Disinfolab sur l’affaire Benalla se veut sans doute honnêtement menée, mais me semble entachée de quelques préjugés, notamment l’idée que l’activité suscitée par cette affaire sur Twitter était anormalement élevée4, et le préjugé que ceux qui se sont montrés les plus actifs étaient particulièrement « pro-Russes ». L’activité s’explique à mon avis par bien des facteurs, à commencer par le caractère tout à fait inédit de l’affaire (lancée, rappelons-le, par le journal Le Monde à parti d’une vidéo vieille de deux mois) : un proche du président qui descend dans la rue se battre, ça ne ressemble à rien de connu, d’autant qu’il le fait incognito, il ne s’agit pas de rouler publiquement des mécaniques comme Vladmir Poutine ou l’empereur romain Commode, ça ressemble plutôt à une forme de perversion. Cela posait question, et la paralysie temporaire des sympathisants du parti au pouvoir au déclenchement de l’affaire montre qu’il n’est pas nécessaire d’être un agent du KGB pour juger le fait étonnant, intrigant, consternant. La sensibilité « pro-Russe » (distincte de « à la solde de la Russie ») est explicitée par les auteurs de l’étude5, mais il est bien possible que, même en s’en défendant, l’ONG amalgame le fait de critiquer l’influence étasunienne avec une forme d’affiliation idéologique ou sentimentale à la Russie : si des médias comme Russia Today sont repris par des gens qui se considèrent anti-américains, c’est aussi parce qu’il n’y a pas beaucoup d’autres articles publiés en Français pour soutenir une telle sensibilité.
L’étude elle-même s’intéresse tout particulièrement aux comptes qui se sont montrés les plus actifs dans l’affaire, et vérifie leurs bizarreries : s’abonnent-ils à un nombre particulièrement élevé de comptes ? Quand ont-ils été créés ? Sur quel genre de sujet et à quel genre d’occasions se montrent-ils les plus actifs ? Est-ce qu’il s’agit de gens habitués à relayer les tweets de Sputnik news et Russia Today ? S’agit-il de comptes appartenant à des individus de chair et d’os ? Les personnes sont-elles identifiables par leur nom, ou bien s’agit-il au contraire de publications sous pseudonymes ? S’agit-il de comptes qui publient vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Quelles sensibilités politiques se sont montrées actives sur le sujet ? Quelles sont les particularités des comptes qui ont relayé le plus d’informations qui se sont avérées erronées ensuite ?
Tout ça est plutôt intéressant, et au fond pas si mal réalisé. La conclusion n’est pas spécialement conspirationniste : « l’affaire Benalla est un véritable sujet de discussion, et non pas un phénomène monté de toutes pièces par des réseaux mal intentionnés ».

Image tirée de The Puppet Masters, mauvais film de 1994 qui adapte un roman plutôt lisible mais pas incroyable de Robert Heinlein, publié en 1951. Dans cette histoire, des extra-terrestres prennent possession d’humains. Ce livre est considéré comme l’inspiration de moult récits paranoïaques ultérieurs dont les protagonistes se méfient de leurs semblables, soit parce qu’ils ne sont qu’apparence, soit parce qu’ils sont soumis à un contrôle : l’Invasion ds profanateurs, les Envahisseurs, etc.

Malheureusement, les relais politiques favorables à Emmanuel Macron6 et les médias de masse ont résumé l’étude d’une toute autre manière, y lisant la preuve d’une ingérence russe manifeste et d’une manipulation de masse orchestrée par tel ou tel parti. Plutôt que de lire l’étude, ils semblent s’être contentés de la première impression laissée par les tweets de Nicolas Vanderbiest avant publication et par la dépêche AFP intitulée Une minorité de comptes a inondé Twitter pendant l’affaire Benalla, qui laisse entendre une manipulation. L’AFP est revenue sur cette question avec une autre dépêche intitulée Affaire Benalla : aucune preuve d’ingérence russe sur Twitter, mais un peu tard, et puis on sait que dire « il n’y a aucune preuve de… » peut tout à fait être entendu comme « l’ennemi est tellement fourbe qu’on n’arrive pas à prouver son implication… ».
Voilà les chevaliers de l’anti-Fake News qui véhiculent eux-mêmes des informations inexactes, non parce qu’ils ont été intoxiqué par de la propagande mais juste parce que l’information correspond à ce qu’ils ont envie ou besoin de croire à un moment donné. C’est un biais auquel nous sommes tous soumis, et en ce moment peut-être plus que jamais.

Cécile Arènes, bibliothécaire, racontait récemment cette savoureuse anecdote :

expérience bizarre tout à l’heure dans le train entre Toulouse et les Pyrénées, 2h30 de retard à cause d’une panne de signalisation.

Trois dames d’un certain âge autour de moi :
– la première ne comprenait pas pourquoi la SNCF refusait de communiquer sur les travaux d’été qui retardaient les trains,
– la deuxième était persuadée que c’était une grève déguisée, 
– la dernière avait aussi une théorie bizarre que j’ai déjà oubliée.

Bref, aucune n’a cru l’explication qui nous était fournie.
Grand complot, quand tu nous tiens

Il me semble qu’un tel degré de soupçon — quand une banale annonce de la SNCF suscite des théories absurdement sophistiquées7 —, montre bien un climat général de défiance vis à vis de l’information, et sans doute aussi la sourde certitude de vivre dans un environnement de malveillance et de mensonge. Dès lors, la seule vérité, ce n’est ni ce que l’on a expérimenté ni ce que l’on a vérifié, c’est ce que l’on pense, ce que l’on croit. Pas étonnant que la religion, dont c’est le principe même, soit tellement à la mode en ce moment. Si on veut croire ce qu’on veut croire, on y arrive, et on n’a pas de mal à contredire ceux qui nous prouvent qu’on se trompe puisqu’ils font alors partie de la conjuration des aveugles ou de celle des menteurs.

Le scandale du fichage

EU Disinfolab, mis en question, a eu l’idée très curieuse d’exposer sa méthode en publiant, sans les anonymiser, les données qui ont servi à fonder son analyse, sous forme de deux fichiers Excel. Tout le monde (moi le premier) s’est jeté dessus pour vérifier s’il était cité. C’est ainsi que j’ai découvert que j’occupais la 13228e ligne (sur 55000) de la base de données, pour avoir publié 57 tweets contenant un mot-clé relatif à l’affaire Benalla :

Êtes-vous choqué par ce que je viens de faire ? Je viens de publier neuf lignes d’une base de données sans anonymiser les personnes ! Vous savez désormais que x et y ont posté cinquante-sept tweets en rapport avec l’affaire Benalla. Pour moi ce n’est pas exactement grave, cela ne nous dit pas si ces gens sont des sympathisants de Macron venus défendre leur président, si ce sont des « insoumis » ou des « les Républicains ». Enfin on peut supposer le positionnement de deux des comptes : @Infos_Juppe (un « bot » qui retweete chaque mention d’Alain Juppé) et @f_philippot (le compte officiel de Florian Philippot). Pour le reste ça ne dit rien, ce ne sont jamais que des nombres.

Comme tout le monde j’ai aussitôt ironisé, me vantant d’être un bot russe :

Je dis que « comme tout le monde » ça m’a fait sourire, mais c’est inexact car certains n’ont pas vu matière à rire, et ont commencé à évoquer le recensement des juifs sous l’occupation ou le matricule tatoué sur le bras des déportés8. En assez peu de temps, l’opinion majoritaire sur Twitter au sujet de ce fichier est passée d’une joyeuse rigolade à des invocations de la loi Informatique et libertés et à l’indignation face à ce travail intrusif.
Il n’était certes pas très avisé de la part de Disinfolab de publier le fichier sans l’anonymiser mais ce dernier n’aurait vraiment plus eu aucun sens, si tant est qu’il en ait un en l’état.
Un second fichier plus intéressant met en rapport des données qualitatives et non seulement quantitatives. Cette fois je rature les noms :

On y voit quelles personnes relaient les sites russes, ont été actifs dans les Macronleaks (la diffusion, juste avant le jour de l’élection, de milliers d’e-mails internes de six responsables de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron par Wikileaks) et combien des rumeurs absurdes liées à l’affaire Benalla ils ont diffusé. Cette liste là ne contient que 3800 comptes. Au passage, un seul compte, sur ces 3800, coche toutes les cases, c’est à dire est à la fois pro-russe, vecteur de diffusion de rumeurs et a été actif pendant les Macronleaks. J’ai voulu aller voir ce que cette personne tweetait, et j’ai découvert que je ne le pouvais pas car il m’a bloqué, sans doute il y a longtemps, car je n’ai pas le moindre souvenir de son existence.
Cette seconde liste est plus dérangeante, parce qu’elle met à l’index des comptes qui sont désignés comme source de désinformation et dont les propriétaires sont, donc, soit des naïfs, soit des escrocs.
C’était idiot de diffuser ce fichier en l’état, bien entendu, mais je ne comprends pas ceux qui s’insurgent non pas de sa publication mais de son existence : comment pensent-ils que l’on peut analyser un corpus de tweets ? Pour ceux qui l’ignorent, il est assez facile, en utilisant les outils fournis par Twitter (les « APIs ») ou non (Visibrain) de récupérer et d’analyser tous les tweets publics selon divers critères : personne, contenu, etc. Twitter est une agora, une place publique, et ce qui y est posté est réputé l’avoir été volontairement. Le règlement européen sur la protection des données (RGPD), invoqué par de nombreuses personnes pour arguer de l’illégalité du fichier ne donne pas forcément raison à ceux qui s’indignent, car s’il dit bien que :

Les États membres interdisent le traitement des données à caractère personnel qui révèlent l’origine raciale ou ethnique, les opinions politiques, les convictions religieuses ou philosophiques, l’appartenance syndicale, ainsi que le traitement des données relatives à la santé et à la vie sexuelle.

…Il énumère une série d’exception, notamment lorsque :

(…) le traitement porte sur des données manifestement rendues publiques par la personne concernée (…)

Un tweet n’est pas une lettre volée, une correspondance privée dévoilé, une conversation privée enregistrée, c’est un message public. Il n’est même pas étonnant qu’il soit archivé dans une base de données puisque Twitter est précisément une base de données.
Un troisième document a été présenté, par Olivier Berruyer du site Les Crises, souvent accusé de conspirationnisme :

Fichier sorti d’un chapeau par Olivier Berruyer, que EU Disinfolab nie avoir diffusé. Les données surlignées, les prénoms et noms et la localisation géographique (dont une absurde) sont le profil public des comptes, la manière que lest gens ont de se présenter eux-mêmes. Twitter ne force personne à ce qu’une seule de ses informations soit exacte, et les trolls politiques les renseignent assez systématiquement de manière mensongère — j’ai remarqué par exemple que les comptes d’inspiration clairement fasciste utilisent souvent des profils féminins (fausse photo, faux nom,… et erreurs d’accord systématiques) et/ou prétendument homosexuels, ou encore que certaines personnes se réclament de tel ou tel parti pour le décrédibiliser par des excès de langage ou des pseudo-épiphanies qu’ils font passer pour de l’honnêteté (« je suis militant Insoumis et pourtant je trouve que la France est envahie par les étrangers »). .

Là, la liste est très choquante, évidemment : des listes de juifs, voilà qui rappelle les heures sombres de notre pays, comme dit la formule. L’auteur de la capture prend le soin de signaler que les noms sont « masqués » par lui mais ne signale pas que les appartenances ethniques, sexuelles, politiques, sont mises en exergue par lui aussi. En fait, pour créer une telle image, il a fallu que l’auteur de la capture fasse une sélection parmi les profils « intéressants », c’est à dire ceux dont l’évocation va immédiatement convoquer le spectre du totalitarisme.
Dans un communiqué, EU Disinfolab affirme ne rien avoir à faire avec cette image, ce à quoi Olivier Berruyer a répondu de manière un peu absconse, en expliquant que ces données sont incluses au fichier « Visibrain » utilisé par EU Disinfolab, et que rien n’empêchait de les utiliser même si ce ne sont pas celles qui ont été diffusées auprès du public. C’est vrai, mais comme ces données sont celles que les utilisateurs de Twitter rédigent eux-mêmes pour se présenter, rien n’empêche personne de les utiliser ! Selon certains ce papier a bien été publié mais aussi vite retiré au profit des deux autres… Je n’en sais pas plus.

Dans l’histoire, il a existé bien des listes qui équivalaient à une mise à mort. Listes de juifs, de protestants, d’opposants politiques divers,…
La culture française est dans le traumatisme de fichiers, des listes, depuis des siècles, jusqu’à avoir créé la Commission Informatique et libertés au cours des années 1970, lorsque la population a découvert l’existence du projet SAFARI, porté par le ministre de l’intérieur Jacques Chirac, qui permettait de mettre des fichiers divers en relation.
L’affaire des fichiers de EU Disinfolab me semble d’une nature assez différente puisqu’il s’agit d’une récolte et du traitement de données fournies volontairement par les personnes listées. Twitter n’oblige personne a utiliser un pseudonyme en rapport avec son vrai nom, ni de rédiger une biographie fiable, ni de tweeter, évidemment. Nous sommes loin de documents de sécurité sociale ou d’état-civil, que nous sommes juridiquement forcés de compléter.
Mais bon, je veux bien comprendre l’angoisse des listes, même si dans ce cas je ne la partage pas, et que je suis même étonné des extrapolations qui en sont faites. Je ne dis pas ça parce que nous ne vivons pas sous Pinochet ou Assad, car ça c’est une chose qui peut advenir en quelques mois, ça s’est vu plus d’une fois dans l’histoire. Ce que je conteste c’est que les listes d’utilisateurs Twitter de EU Disinfolab aient la moindre utilité pour la police secrète d’une dictature quelconque..
J’ai lu des gens qui semblaient de bonne foi penser qu’il s’agissait d’une travail de recensement des opposants politiques à La République en marche, à des fins difficiles à imaginer (intimidation ? Punition ?) avec la complicité active de sociétés informatiques californiennes — on m’a ainsi fourni une photographie de Mark Zuckerberg à côté d’Emmanuel Macron pour preuve définitive que le but de Twitter est de museler les opposants politiques à l’actuel président..

Bonne illustration par Samuel Laurent du raisonnement circulaire des gens à qui « on ne la fait pas ».

Je ne sais pas si La République en marche ou out autre parti font des listes illégales, c’est très possible. Un e-mail des célèbres MacronLeaks laissait penser que La République en marche a eu l’ambition de faire un usage un peu scientifique de Twitter en termes de profilage des utilisateurs, puisque ce réseau s’y prête particulièrement :

Je n’ai pas oublié notre conversation enrichissante du mois de septembre à Bercy et si je me permets de te contacter c’est que nous allons franchir un nouveau cap crucial sous peu. Tes outils et ton expertise nous seraient d’une aide substantielle si ton emploi du temps te le permet et que tu désires toujours nous aider (…) Un robot qui pourrait aller scruter les publications en relation avec le mot « Macron » auquel on associerait une programmation afin de pouvoir qualifier les commentaires qui en sont fait. Le tout permettrait de mettre en évidence les sympathisants ou bien les principaux détracteurs.
Pierre P*, à Albane G*, e-mail du 13 janvier 2016 07:51

Choquant ? J’imagine mal que les partis concurrents, tout comme les sociétés commerciales d’une certaine importance qui soignent leurs relations publiques9, n’en fassent pas autant. Le besoin est crucial, les outils sont disponibles et le caractère illégal de la chose n’est pas si évident à établir que beaucoup semblent l’imaginer.
Le traitement d’énormes quantités de données est très à la mode, grâce à des techniques diverses d’analyse des données, grâce aux progrès en termes de puissance de calcul et de stockage, mais aussi grâce aux gigantesques bases de données que nous constituons volontairement.
Dans le domaine du numérique, le problème de ce qui est à la mode est aussi, souvent, la croyance que les commanditaires eux-mêmes ont du caractère magique des outils à disposition, et de la manière dont il est censé régler tous leurs problèmes. Supposer qu’une technologie automatisée dispense de discernement, c’est avant tout renoncer par avance au discernement, au profit d’un hypothétique gri-gri numérique.

Si Louis XIV a eu l’idée tragique de relancer les conflits religieux en France, c’est parce qu’il avait été intoxiqué par le big data de l’époque : des fausses listes de centaines de protestants ramenés à la foi catholique lui étaient fournies quotidiennement (en se déclarant catholique, on payait moins d’impôts), jusqu’à ce qu’il juge que la religion réformée était devenue à ce point négligeable que l’Édit de Nantes n’avait plus de raison d’être, menant à se révocation. Les Dragons du roi ont alors repris la route pour convertir les derniers protestants dont ils avaient les listes, non plus par des incitations fiscales, mais par la torture. Les listes peuvent tuer, et la croyance dans la quantification des opinions peut faire commettre de funestes erreurs.

J’ai l’impression que ce qui choque beaucoup de gens dans cette affaire de listes rendues publiques, c’est moins les listes elles-mêmes que le fait de les voir, et c’est moins la menace réelle qu’elles impliquent que le constat qu’on ne peut pas si aisément se dissimuler parmi la foule des usagers de Twitter…. Je dois être particulièrement paranoïaque car je n’y ai absolument jamais cru : tout finit par se voir, se savoir, Internet, comme les djinns des contes arabes, n’oublie rien.
Cette absence d’oubli me semble redoutable non pas pour cette anecdotique suspicion de fichage (anecdotique car si demain la France devient un pays autoritaire, tous les fichiers qui peuvent être utilisés contre les citoyens seront disponibles, ils le sont déjà), mais dans un cas qui ne provoque pas autant de levées de boucliers : lorsqu’une cabale est montée contre un individu unique, lorsqu’on exhume tous les anciens tweets d’une personne afin de sélectionner, parmi ses 10 ou 100 000 messages, une poignée qui, hors contexte, une fois compilés et mis bout à bout, permettront de fabriquer un personnage odieux qui pourra ensuite entre jeté en pâture au piranhas.

(d’après Richelieu, bien sûr : « Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre »)

C’est ce qui est arrivé tout récemment au malheureux James Gunn, réalisateur des Gardiens de la Galaxie, dont un éditorialiste d’extrême-droite est allé chercher de vieux tweets qui faisaient de l’humour provocateur et insensible sur des thèmes aussi dérangeants que le viol ou la pédophilie. Son employeur, Disney, a alors pris la décision de le renvoyer. D’autres personnalités hollywoodiennes ont alors supprimé en catastrophe tous leurs anciens tweets, sans prendre le temps de faire le tri, se doutant que ce qui est arrivé à leur infortuné collègue pouvait leur arriver aussi, achevant leur carrière d’un claquement de doigts. Ce genre de cas, pour nous en France, est facile à juger : un talentueux réalisateur assassiné avec ses propres tweets par l’Amérique puritaine de Trump, beurk ! Mais chez nous ce n’est pas mieux, rappelons-nous la chanteuse Mennel Ibtissem, qui avait eu le mauvais goût de porter un foulard et de chanter en partie en arabe une chanson de Leonard Cohen dans une émission de télé-réalité, attirant l’attention de ceux à qui sa popularité (car elle chante assez bien) donnait des ulcères, lesquels ont réussi à la forcer à quitter l’émission The Voice pour deux tweets publiés après des attentats, immatures et ironiques comme on peut en produire à l’âge où elle l’a fait.
Ça reste sans doute inaudible aujourd’hui mais l’affaire Mehdi Meklat me semble tout aussi injuste. Ce jeune journaliste et écrivain prometteur a vu sa carrière pulvérisée parce que le tribunal populaire d’Internet a choisi de croire que son absurde personnage parodique « Marcelin Deschamps » (à la fois français-de-souche frontiste et islamophile, pour résumer), pouvait être confondu avec son auteur. Une page de son premier roman avait même été produite pour preuve de ses méfaits, comme si aucun écrivain n’avait le droit d’inventer des personnages malfaisants ! Je parle du tribunal populaire de l’Internet, mais celui-ci déborde toujours, jusqu’à Alain Finkielkraut – l’homme le moins connecté de France – qui, selon un raisonnement circulaire assez typique de sa pensée, voyait ses préjugés racistes ou du moins son refus de la « diversité rayonnante » (je reprends ses mots) confirmés par des phrases proférées dans un contexte qu’il n’a pourtant pas les moyens d’évaluer, puisqu’il n’est ni usager de Twitter ni célèbre pour sa maîtrise du second degré.
Une sélection de tweets, c’est fourbe, car ce que publie un compte Twitter s’inscrit dans un récit, on ne peut pas dire grand chose d’un tweet si on ignore celui qui précède et celui qui suit.
Il y a aussi eu l’affaire Agathe Auproux, jeune chroniqueuse de l’émission Touche pas à Mon Poste. Là je n’ai pas suivi mais c’est plutôt le fait de travailler pour Cyril Hanouna que je condamnerais, si on me demandait mon avis (humour ! Faut tout expliquer ?). Enfin elle semble avoir survécu, elle.
Il y en aura d’autres.

Des Piranhas pour faire disparaître une personne, par Eric Stanton, dans Bizarre museum #16 (image libre car copyright non-renouvelé)

Dans une attaque en masse, chaque piranha peut arguer qu’il n’a jamais donné qu’un coup de dent. C’est ce que font aussi les « haters » qui, en masses généralement spontanées (pas besoin de coterie, même si ça arrive aussi), viennent insulter, au cul de chacun de ses tweets les plus banals, telle personnalité ou tel ministre. On sent chez certains un besoin de revanche, ou une envie de faire mal, d’avoir un effet sur des personnes « en vue », d’exister en insultant, en humiliant. Et comme c’est généralement d’eux-mêmes qu’ils donnent une image piteuse et mesquine, ça ne fonctionne pas et leur colère décuple. Les femmes constituent des cibles récurrentes pour ce genre de « trolls » : en déroulant par exemple les tweets qui répondent à ceux de Najat Vallaud-Belkacem ou de Marlène Schiappa, on admire la tempérance de ces femmes face au flot d’injures qu’elles reçoivent et aux fantasmes qu’elles suscitent10.

Je m’étonne, en fait, que la publication d’une inoffensive liste de données parfaitement publiques choque à ce point tandis que je ne vois jamais beaucoup de réactions face aux attaques à mille contre un. Je ne parle pas de la défense des personnes attaquées pour ce qu’elles ont dit ou fait, mais de l’attaque elle-même : cela semble normal.
J’ai l’horrible impression de voir un lien entre les deux : la lâcheté de la foule.

Une fois tout seul et hors de l’eau, le piranha fait moins le malin (Wikimédia Commons)

Je m’en voudrais d’avoir l’air d’un donneur de leçons, et je suis certain d’avoir plus d’une fois fait partie des piranhas, des hyènes, des chiens, des loups, qui sans l’avoir décidé constituent spontanément une multitude de harceleurs ou de ricaneurs. Mais je m’impose souvent d’être l’avocat du diable, c’est presque un enjeu en terme d’estime de soi, ou d’orgeil : je déteste me voir en pleutre qui tire sa force de celle du groupe dans lequel il se cache, qui tire sa puissance non du fait d’être intelligent et convaincant mais au contraire, du fait de suivre le courant. Alors j’essaie de parler en mon propre nom, en tant qu’individu, pas en tant qu’agent sans devoirs et sans responsabilités. Et j’essaie de m’adresser aux autres en les considérant aussi comme des personnes et non comme les membres de groupes, quand bien même ce sont des adversaires. 

On parle beaucoup d’une crise actuelle de la démocratie. Je ne sais pas exactement ce qu’est la démocratie idéale et je ne sais pas à quel point ce sentiment de crise est justifié ou inédit, mais je me demande parfois si notre mode dit « représentatif » n’est pas là encore un moyen de se cacher. Bien à l’abri (des pressions extérieures mais aussi des responsabilités) dans l’isoloir, on désigne un chef à qui on délègue nos pouvoirs, afin de n’être responsable de rien mais juge de tout. On élit une personne à qui l’on pourra reprocher ce qui ne va pas — que cela soit de son ressort ou non, parfois —, et dont la statue sera déboulonnée par ceux-là même qui l’auront édifiée, une fois qu’ils se seront lassés.
Sans doute la veulerie fait-elle partie de la nature humaine, mais le courage aussi, je pense. À chacun de choisir comment il veut se voir.
Oui, bon, finalement je suis un peu donneur de leçons, là.

(nota : j’ai demandé à Cécile Arènes, Samuel Laurent et Laurent tout court la permission de reproduire leurs textes, mais il est bien entendu qu’ils ne sont pas associés à mes propos, dont ils n’ont pas été avisés.)

  1. Nicolas Vanderbiest est doctorant à l’Université de Louvain. Ses détracteurs récents se sont ridiculisés en l’accusant de mentir sur ses qualifications universitaires, car ils confondaient doctorant (préparant une thèse de doctorat) et docteur. []
  2. Gary Machado, Alexandre Alaphilippe et Nicolas Vanderbiest. []
  3. Citons par exemple AWDnews, site multilingue financé par une quelconque monarchie du Golfe, qui se fait passer pour une initiative spontanée d’étudiants européens passionnés d’information. []
  4. L’affaire Benalla a suscité huit fois plus d’activité que #balanceTonPorc et deux fois plus que #JesuisCharlie. On notera que le hashtag #fichagePolitique (qui concerne non plus l’affaire Benalla mais l’affaire Disinfolab), a quant à lui suscité plusieurs centaines de milliers de tweets. []
  5. Un russophile selon EU Disinfolab partage « publiquement et régulièrement des articles de RT et Sputnik, qui sont des médias financés par l’État russe. C’est donc une sensibilité aux narratifs pro-russes. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais un fait quantifiable selon une méthodologie ». []
  6. Ou cherchant visiblement ses faveurs, comme Frédéric Lefebvre dans un article où il qualifie le président de nouvel homme fort de l’Europe, et dans un communiqué où il appelle à la constitution d’une commission d’enquête sur le sujet. []
  7. Rappelons le rasoir d’Hanlon, inspiré du rasoir d’Ockham : « Ne jamais attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer ». []
  8. Celui de mon grand-père André qui nous a quittés il y a un peu plus d’un an était le 53858, ai-je lu dans un article de Libé — lui n’en parlait pas. []
  9. Je ne sais pas si la société Monsanto-Bayer fait la liste de ceux qui ne l’aiment pas — ça risque d’être une longue liste —, mais on sait qu’elle rémunère des internautes pour ébranler les critiques à l’aide d’astuces connues de longue date : « je suis scientifique, et toi ? », « je pensais comme toi jusqu’à ce que j’étudie sérieusement la question », « aucune étude ne montre de corrélation entre l’augmentation de 2000% des cancers professionnels d’agriculteurs et le glyphosate qu’ils utilisent quotidiennement », etc. []
  10. La première était accusée d’imposer le Coran à l’école primaire, la seconde est à présent accusée de légaliser la pédophilie ! Deux accusations, il va sans dire, aussi absurdes que mensongères. []

Nineteen eighty-four

juin 14th, 2018 Posted in Lecture | 15 Comments »

Il y a des livres qu’il faut relire de temps à autre, car ils sont capables de résonner avec chaque nouvelle période de l’histoire. Le 1984 de George Orwell (1949) est l’un d’eux. J’ai eu le plaisir d’être invité par Xavier de la Porte pour à en parler au micro de son émission l’Heure de Pointe, sur radio Nova. Une demi-heure d’émission1 ce n’est pas très long alors j’ai écrit le présent billet en complément. Je m’y suis astreint à commenter le livre et les thématiques qu’il m’évoque, sans pour autant en faire un résumé qui éventerait le contenu. Ceux qui n’ont jamais lu ce roman gagneraient à le faire, car il est plus fin et percutant que l’idée que l’on s’en fait si on ne le connaît que de réputation.

Une nouvelle traduction

Cette année, les éditions Gallimard publient une nouvelle traduction du livre, signée par Josée Kamoun (qui a entre autres traduit Philip Roth, John Irving, Jonathan Coe…), traduction qui fait un peu de bruit puisque ses partis-pris littéraires sont tout sauf anecdotiques. Alors que la traduction historique tentait de suivre assez littéralement le texte d’origine, celle-ci tente d’en restituer l’esprit, par un style plus percutant. Voici le début du roman dans sa version originale, dans sa traduction de 1950 et dans sa traduction de 2018 :

It was a bright cold day in April, and the clocks were striking thirteen. Winston Smith, his chin nuzzled into his breast in an effort to escape the vile wind, slipped quickly through the glass doors of Victory Mansions, though not quickly enough to prevent a swirl of gritty dust from entering along with him.

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.

C’est un jour d’avril froid et lumineux et les pendules sonnent 13:00. Winston Smith, qui rentre le cou dans les épaules pour échapper au vent aigre, se glisse à toute vitesse par les portes vitrées de la Résidence de la Victoire, pas assez vite tout de même pour empêcher une bourrasque de poussière gravillonneuse de s’engouffrer avec lui.

On remarque que Josée Kamoun fait le choix audacieux d’utiliser le présent comme temps narratif alors que l’ouvrage d’origine, rédigé au préterit, appelait plutôt une conjugaison au passé. Il s’agit je suppose de réduire un peu la distance qui sépare le lecteur du protagoniste principal du roman. Justifié ou pas, c’est un choix assez fort. Un autre choix assez fort est de préférer le tu au vous dans la célèbre formule « Big brother is watchning you », qui devient « Big brother te regarde » et non plus « Big brother vous regarde ». J’ai du mal à avoir un avis, l’ambiguïté du « you » force à faire un choix puisque ce pronom peut assez indifféremment se traduire par un pluriel, ou au singulier par un tutoiement de familiarité autant que par un voussoiement de politesse.

La traduction de 1950 est due à Amélie Audiberti (1899-1988), née Élisabeth-Cécile-Amélie Savane. Institutrice originaire de la Martinique, elle épousé l’écrivain Jacques Auberti en 1926. Une de leurs deux filles, Marie-Louise, est aussi écrivaine.
Spécialisée dans la science-fiction, notamment pour les éditions Fleuve Noir, Amélie (parfois Amélia) Audiberti a traduit de nombreux auteurs : Olaf Stapledon, Vargo Statten, Murray Leinster, Kenneth Bulmer, et même Isaac Asimov.
(image volée sur le site de l’association des amis de Jacques Audiberti)

Dernier parti-pris de traduction qui a fait causer, les mots de la Novlangue ont presque tous été retraduits, à commencer par… Novlangue, qui devient Néoparler — traduction plus fidèle de Newspeak. Je trouve ce cas précis problématique : quelle que soit la pertinence du mot Novlangue, celui-ci existe depuis près de soixante-dix ans et est passé dans le langage courant. Josée Kamoun justifie son choix par le fait que le Newspeak est une manière de parler et non une véritable langue, mais je citerai l’appendice explicatif au roman : « Newspeak was the official language of Oceania ».
Il me semble bien que l’on parle d’une langue ou d’un langage plutôt que d’un parler — même si ces trois mots peuvent être synonymes.

La Novlangue

On utilise souvent ce mot un peu à contresens. Si l’on se fie à l’appendice à 1984, le principe de la Novlangue réside moins dans l’invention de nouveaux mots plus ou moins barbares à l’oreille et politiquement connotés que dans l’appauvrissement du vocabulaire et de ses nuances. Lorsque des médias tels que Causeur ou Le Figaro se scandalisent de l’existence d’une « novlangue féministe » en présence de l’écriture dite « inclusive », de la féminisation inattendue de noms de métiers ou de l’introduction de mots tels que mansplaining (lorsqu’un homme explique à une femme ce qu’elle pense), ils se trompent : qu’on les juge barbares ou non (tout mot nouveau semble barbare), ces mots enrichissent le vocabulaire puisqu’ils permettent d’exprimer des choses que l’on ne savait pas dire avant de disposer de mots pour les désigner.
La Novlangue n’est pas non plus synonyme de la langue de bois, pas plus que des inversions sémantiques (le ministère de la Paix pour le ministère de la Guerre, etc.), ou d’emploi de mots vides de sens (le mot « Victoire », presque comique de par son omniprésence, dans 1984), mais c’est un peu tout ça quand même, bien sûr.
J’ignore si Orwell s’était intéressé à ces auteurs, mais l’idée que le langage et la capacité à penser sont intimement lié était dans l’air du temps depuis l’hypothèse dite Sapir-Whorf, au début de son siècle, le Tractatus logico-pilosophiicus de Ludwig Wittgenstein (1921), la Lingua Tertii Imperii — une analyse de l’utilisation du verbe par le régime nazi — de Victor Klemperer (1947), ou encore la Sémantique générale d’Alfred Korzybski, véritable projet de modifier la langue non pour l’appauvrir mais bien pour étendre notre capacité à penser.
La Novlangue est l’exact opposé du projet de Korzybski puisque c’est une altération de la langue destinée à altérer la pensée.
« The Revolution will be complete when the language is perfect ».

« La fermeté, c’est l’humanité ». Il semble qu’Éric Ciotti se verrait bien à la tête du Ministère de l’Amour — qu’on nomme encore chez nous Ministère de l’Intérieur.

Les slogans du pouvoir ont été modifiés eux aussi afin de respecter un agencement visuel pyramidal, justifié par les descriptions contenues dans le livre :

War is Peace
Freedom is Slavery
Ignorance is Strength
La guerre, c’est la paix
La liberté c’est l’esclavage
L’ignorance c’est la force
Guerre est paix
Liberté est servitude
Ignorance est puissance

Je dois dire que j’ai un petit doute sur ce « est » qui passe à l’écrit mais qui, à l’oreille, peut être confondu avec un « et ». C’est particulièrement problématique avec Guerre est paix, qui sonne comme le titre du roman de Tolstoï Guerre et Paix.
Je dirais que cette nouvelle traduction est plus littéraire que la précédente, on sent moins l’anglais derrière, et l’effet général est plus percutant, plus fort. Mais elle impose aussi un parti-pris, c’est une lecture, une version singulière du roman. La traduction d’origine était plus sage mais certainement pas scandaleuse et sent nettement moins la naphtaline que bien des traductions d’autres romans de la même époque, y compris lorsqu’elles étaient dues à de grands auteurs.

Ayant-droits et adaptations

Même si certains de ces choix me heurtent (comme tout ce qui bouscule de vieilles habitudes), je ne peux que constater l’expertise et le sérieux de la traductrice. J’aurais un peu plus de méfiance envers le projet de nouvelle traduction lui-même. Gallimard sort ce livre deux ans et demi avant que l’œuvre d’Orwell n’entre dans le domaine public, et il faudrait être un peu naïf pour croire qu’il s’agit d’un hasard2. L’éditeur profite des dernières années d’exclusivité dont il dispose sur les adaptations de l’œuvre pour publier, de manière très médiatique, une traduction qui peut éclipser par avance et pour un certain temps toutes celles que des éditeurs concurrents envisageraient de sortir à partir de 2021 — mais il en sortira tout de même car plusieurs sont d’ores et déjà en chantier, semble-t-il.

Il est intéressant d’apprendre, au passage, que le revenu tiré des droits d’auteur sur l’œuvre de George Orwell est entouré d’un certain mystère. Sa veuve Sonia Orwell semble n’être jamais parvenue à obtenir de la part du comptable de la société George Orwell Productions les revenus auxquels elle pouvait prétendre, et est morte dans l’indigence en 1980 tandis que 1984 et Animal farm connaissent depuis leur parution une popularité planétaire. Au début des années 1950, Sonia Orwell a même laissé le manuscrit de 1984 partir aux enchères pour cinquante livres seulement ! Imaginez ce qu’il vaudrait aujourd’hui. Le procès que Sonia Orwell a engagé pour récupérer les droits sur l’œuvre a finalement abouti positivement, au profit de Richard Blair, le fils adoptif de George Orwell et de sa première épouse3. Il avait jusqu’ici été le modeste employé d’une société de vente de matériel agricole.

Veuf de sa première épouse Eileen, décédée en 1945, George Orwell s’est marié à Sonia Brownell en octobre 1949, trois mois avant de mourir. On pense qu’elle est le modèle du personnage de Julia dans 1984, une jeune femme pleine de vie qui apporte un peu d’espoir à Winston Smith. Avant son mariage et après la mort de son époux, Sonia Orwell a mené une existence de femme indépendante au sein des milieux intellectuels londoniens et parisiens, ayant notamment eu des liaisons avec Lucian Freud et Maurice Merleau-Ponty. Une telle liberté n’était pas si commune à l’époque. J’imagine que c’est à Sonia que George Orwell s’adresse lorsqu’il fait dire à Julia par Winston Smith : The more men you’ve had, the more I love you.

Même si cela ne lui amenait pas de revenus, Sonia Orwell protégeait assez scrupuleusement les droits moraux attachés à l’œuvre de son époux. Elle avait, par exemple, refusé à David Bowie le tournage d’un film musical adapté de 1984 (projet qui a laissé quelques traces puisque plusieurs chansons de l’album Diamond Dogs en sont issues. Elle a en revanche moins bien protégé l’œuvre d’Orwell de l’intervention de la CIA. En effet, les États-unis voyaient dans Animal farm et 1984, deux livres écrits par un socialiste particulièrement lucide à constater les dérives de son propre camp, de puissants outils de propagande contre l’URSS, la « première arme idéologique de la Guerre froide », disent certains. La CIA a favorisé la diffusion des deux livres les plus célèbres d’Orwell et a même discrètement participé, notamment financièrement, à l’adaptation animée de Animal farm (John Halas et Joy Batchelor, 1954) et au long-métrage 1984 (Michael Anderson, 1956). Il est intéressant de noter que ces deux adaptations ont vu la conclusion de leur récit modifiée à la demande de la CIA. À la fin de Animal Farm, les cochons; qui avaient emmené tous les animaux de la Ferme à se révolter contre les humains; finissent par exploiter les autres bêtes en bonne intelligence avec ces mêmes humains. Cet épilogue, qui renvoie dos à dos capitalisme et communisme, deux systèmes aussi prédateurs l’un que l’autre, était irrecevable pour les étasuniens, qui l’ont donc supprimée.

Repiblik Zanimo (1975), par « Zorze Orwell », est la première bande dessinée parue en langue créole et le tout premier album mauricien. Ce livre a longtemps été une énigme. D’abord publié sous forme de feuilleton dans un journal local sans indication quant à l’identité du dessinateur, il s’avère être une traduction tardive d’une bande dessinée libre de droits réalisée au tout début des années 1950 par Norman Pett à l’initiative de l’Information Research Department, un service secret britannique dédié à la propagande anti-communiste, dans le but d’être diffusée dans divers pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud. Cet album créole n’était pourtant pas destiné à dénoncer Staline (enterré depuis longtemps) ou l’URSS mais ciblait le Mouvement militant mauricien, un parti de gauche émergent à l’époque dont le dirigeant, Paul Bérenger, était connu pour sa moustache.
(lire : Le cas de Repiblik zanimo, première BD en créole, par Christophe Cassiau-Haurie et Robert Furlong)

Le film 1984, sorti en 1956 et dû à Michael Anderson (qui réalisera vingt ans plus tard un autre film dystopique notable, Logan’s Run/L’âge de cristal) souffre de nombreux problèmes. Le personnage d’O’Brien devient « General O’Connor » pour que le public ne soit pas dérouté par l’homonymie avec l’acteur qui interprète Winston Smith, Edmond O’Brien, acteur fort mal choisi puisqu’il s’agit d’un américain joufflu que l’on a peine à associer aux descriptions de Smith faites dans le roman, un homme maigre et mal portant. L’histoire d’amour, charnelle et désespérée dans le livre, devient une bluette mièvre qui laisse à penser que le scénariste ne voit pas d’un mauvais œil la vision utilitaire et sans passion du couple qui est imposée aux membres du parti Angsoc. Au passage, la première traduction espagnole du livre a connu le même sort : sous le régime fasciste et ultra-catholique du Général Franco, s’en prendre au communisme était plus que bienvenu, mais parler de plaisir sexuel, beaucoup moins. Une nouvelle version hispanisante du livre est sortie à Cuba, régime pourtant encore officiellement socialiste, sans subir cette censure4.
À la fin du film, plutôt que d’être vaincu, de se sentir pénétré d’amour pour Big Brother, comme dans le roman, Winston Smith crie « à bas Big Brother ». On peut supposer que le message sous-jacent de cette réécriture, conformément à la mythologie américaine, est que rien ne saurait briser la volonté de l’homme seul mais déterminé…

Que les deux œuvres d’Orwell qui dénoncent la manipulation de la vérité aient pu être censurées, altérées, est plutôt savoureux, puisque la profession de Winston Smith est précisément de réformer la vérité historique pour le compte du régime.

Une seconde adaptation de 1984 est sortie en…. 1984. Réalisée par Michael Radford, ses acteurs principaux sont John Hurt (physiquement parfait pour le rôle), Suzanna Hamilton (beauté simple et émouvante) et Richard Burton (mort juste à la sortie du film). Ce film a connu des déboires, puisque son réalisateur s’est vu forcer à utiliser une bande originale du groupe pop Eurythmics (qui ignorait avoir été imposé). Ce n’en est pas moins une adaptation intéressante et fidèle à l’esprit du roman. Je ne l’ai pas vu depuis une dizaine d’années, je devrais lui redonner une chance, mais, malgré les qualités de ce film, j’ai le souvenir d’un grand ennui. Il a existe des adaptations de 1984 pour la télévision mais je n’en ai vu aucune.

En 2009, par un tour particulièrement ironique de l’histoire, le fantôme de George Orwell a révélé les possibles dérives du « numérique » : la société Amazon, qui diffusait pour sa plate-forme Kindle Animal Farm et 1984, a été contrainte par les ayant-droits de retirer ces deux romans de son catalogue. Jusqu’ici rien que de très banal, sauf qu’Amazon a réglé le problème en effaçant les ouvrages chez ses clients : les livres électroniques se sont tout bonnement volatilisés chez leurs propres acquéreurs, comme les documents à faire disparaître s’évanouissent dans les « trous de mémoire » du ministère de la Vérité dans 1984. Les clients avaient été dédommagés automatiquement, le problème n’est pas financier : la preuve avait été faite qu’avec les objets connectés les possesseurs d’un appareil n’en sont pas forcément les maîtres. Amazon a juré de ne plus jamais régler aussi mal ce genre de problème à l’avenir, et s’y est tenu depuis, mais le mai est fait, nous savons désormais que le livre numérique est bien autre chose qu’une nouvelle forme de livre imprimé. Et c’est à George Orwell que nous devons d’en avoir conscience.

S’il n’est pas erroné de penser que 1984 évoque l’URSS de Staline, et s’il n’était pas faux de qualifier d’orwelliens des régimes totalitaires communistes divers (Albanie d’Enver Hodja, Chine sous la Révolution culturelle, Roumanie sous Ceaucescu, Corée du Nord), ce roman peut aussi parler du monde capitaliste. Il parle du pouvoir :

Nous savons que jamais personne ne s’empare du pouvoir avec l’intention d’y renoncer. Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir.

Bien entendu, il peut autant (et c’est même devenu un cliché de qualifier Mark Zuckerberg, Steve Jobs ou Bill Gates de « Big Brother ») parler de nos évolutions technologiques récentes.
Le Telescreen/Telecran, dispositif qui sert à la fois de média d’information et de moyen de surveillance, n’a pas existé en URSS mais existe bel et bien chez nous aujourd’hui, dans nos maisons et même dans nos poches. De ce point de vue, 1984 peut être considéré comme un roman visionnaire. La comparaison a bien entendu une limite : si nos dispositifs numériques peuvent servir à nous espionner, si les réseaux sociaux savent tout de nous, et sont parfois sciemment étudiés pour (il suffit de regarder les brevets déposés par les Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft notamment pour voir quelles possibilités ceux-ci se réservent pour l’avenir), au moins ne sont-ils pas conçus pour que nous ayons une pleine conscience d’être surveillés, ils procèdent au contraire furtivement. Le régime d’Océania, à l’inverse, place les membres du parti dans une perpétuelle méfiance envers leurs congénères, jusqu’à craindre leurs propres enfants, voire l’expression de leur visage (facecrime) ou même leurs rêves.
« If you want to keep a secret, you must also hide it from yourself ».

Le Telescreen dans le film de 1956

Le « numérique » n’est pas le seul point actuel dans 1984. J’ai été frappé à la relecture par le passage qui suit, qui évoque la manière dont le progrès est un problème pour le pouvoir : la mécanisation, qui a multiplié la productivité humaine par cent, les sciences, qui ont allongé notre espérance de vie et notre confort, tout cela pourrait garantir à chacun une existence prospère et pacifique, mais cela serait la fin des hiérarchies entre humains.

Dès le moment de la parution de la première machine, il fut évident, pour tous les gens qui réfléchissaient, que la nécessité du travail de l’homme et, en conséquence, dans une grande mesure, de l’inégalité humaine, avait disparu. Si la machine était délibérément employée dans ce but, la faim, le surmenage, la malpropreté, l’ignorance et la maladie pourraient être éliminées après quelques générations. En effet, alors qu’elle n’était pas em­ployée dans cette intention, la machine, en produisant des richesses qu’il était parfois impossible de distribuer, éleva réellement de beaucoup, par une sorte de processus automatique, le niveau moyen de vie des humains, pendant une période d’environ cinquante ans, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.
Mais il était aussi évident qu’un accroissement général de la richesse menaçait d’amener la destruction, était vraiment, en un sens, la destruction, d’une société hiérarchisée.
Dans un monde dans lequel le nombre d’heures de travail serait court, où chacun aurait suffisamment de nourriture, vivrait dans une maison munie d’une salle de bains et d’un réfrigérateur, posséderait une automobile ou même un aéroplane, la plus évidente, et peut-être la plus importante forme d’inégalité aurait déjà disparu. Devenue générale, la richesse ne conférerait plus aucune distinction.

Pour sauvegarder l’inégalité, il faut donc l’organiser à coup de guerres perpétuelles contre des ennemis plus ou moins imaginaires, de privations, de peur de l’autre. Quand BFMTV me parle de méchants musulmans qui coupent des têtes dans des pays lointains et de de clandestins affamés qui franchissent les frontières, quand des éditorialistes et des politiciens racontent que la solution au chômage est d’enrichir les riches, d’appauvrir et de culpabiliser les pauvres, d’augmenter le nombre d’heures de travail de ceux qui en ont, j’ai l’impression que 1984 parle au moins autant de mon époque que de l’URSS de Staline ou de l’Allemagne nazie.
On comprend ici le profond désaccord entre George Orwell et son aîné Herbert George Wells, l’inventeur de la science-fiction telle que nous l’entendons aujourd’hui, qui semblait entretenir une foi inébranlable dans le progrès humain, ne voyant la guerre et le fascisme que comme de tristes épisodes sur le chemin du triomphe de la raison universelle5.

Nous savons que jamais personne ne s’empare du pouvoir avec l’intention d’y renoncer. Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir. (monologue d’O’Brien dans le troisième chapitre de la troisième partie)

1984 et les autres dystopies

Comme il le raconte dans son essai Le fascisme prophétisé (1940), George Orwell jugeait que son ancien professeur de français Aldoux Huxley se trompait en pensant qu’une société totalitaire basée sur l’absence de frustration (sexe, bien-être matériel, drogue) pouvait être pérenne. Le meilleur des mondes, sorti en 1931, contient pourtant lui aussi des éléments qui font étonnamment écho au monde actuel, comme la notion que l’on nomme aujourd’hui « obsolescence programmée » : dans le roman, pourtant écrit à une époque qui était loin de ça (prêt-à-porter balbutiant et habitude de recoudre et réparer), les vêtements sont intentionnellement de mauvaise qualité car pour que l’industrie soit prospère, il convient que rien ne soit ni solide ni réparable, tout doit être remplacé.
En 1958, dans Retour au meilleur des mondes, Huxley avait répondu à son tour aux objections de son défunt ami en persistant à dire que le contrôle par la répression était moins efficace à terme que le contrôle par la récompense des attitudes satisfaisantes, et que la terreur est un moins bon procédé de gouvernement que la manipulation sans violence. L’histoire semble lui donner raison, mais les gouvernants savent très bien revenir à la manière forte lorsqu’ils ont l’impression que la douceur ne suffit pas, et puis l’important n’est pas de savoir laquelle des deux dystopies a ses chances de prévaloir sur l’autre, elles servent plutôt l’une comme l’autre de référence pour observer l’évolution des régimes politiques et des sociétés.

Des classiques de la littérature dystopique qu’Orwell a lus : Le Talon de fer (Jack London, 1907), qui raconte l’établissement d’un régime fasciste aux États-Unis par la grande bourgeoisie ; Nous autres (Eugène Zamiatine, 1924), comédie drolatique autant que tragique sur l’absurde cruauté d’une société qui se prétend rationnelle et réglée ; Le meilleur des mondes (Aldoux Huxley, 1931) ; La Kallocaïne (Karin Boye, 1940).

Orwell s’est intéressé à plusieurs autres dystopies, il a écrit sur le tragique et comique Nous autres, d’Eugène Zamiatine, qui a plus d’un point commun avec 1984, sur Le Talon de fer, de Jack London, ou encore sur The Secret of the league, d’Ernest Bramah, tous deux sortis en 1907. Je n’ai pas trouvé de texte de sa plume qui évoque La Kallocaïne, excellent roman publié par la poétesse suédoise Karin Boye en 1940, qui fait notoirement partie des sources d’Orwell et qui entretient plus d’un point commun avec son roman.
Il me semble qu’on ne cite jamais non plus Le Procès, de Franz Kafka (1925), comme source possible pour 1984, ce qui me paraîtrait pertinent6. Terry Gilliam a sans doute perçu un lien puisque son Brazil (1985) peut assez justement être décrit comme un mariage entre 1984 et Le Procès.

Utopie et Dystopie

Une opinion commune consiste à faire de la dystopie le contraire de l’utopie, son exacte opposé. Cela me semble erroné, et pour moi l’utopie et la dystopie ne font qu’un. Ce sont des systèmes parfaits, c’est à dire, au sens étymologique du terme, des systèmes réalisés jusqu’au bout, qui ne peuvent plus être améliorés.

Lorsqu’une théorie utopique passe à la réalisation pratique, deux éléments perturbent la perfection de l’utopie : ce qui ne fonctionne pas comme prévu, et ceux qui refusent le système. Les dystopies épousent souvent le point de vue d’une personne qui, pour une raison ou une autre, n’arrive pas être un agent heureux au sein d’un système utopique. L’individu insatisfait de son sort n’a que peu de choix : soit il détruit le système ou attend que celui-ci se détruise, comme le fait le héros de The Machine Stops (E.M. Forster, 1909); soit il s’enfuit comme le héros dans Brave new world  (Aldoux Huxley, 1931), soit il est vaincu, c’est à dire détruit physiquement ou psychologiquement, assassiné, emprisonné, rendu fou.
Je dis qu’utopie et dystopie sont synonymes mais les deux genres peuvent être distingués par les périodes qui les ont vu naître : les premières Utopies célèbres telles que Utopia (Thomas More, 1516) et La Cité du Soleil (Tommaso Campanella, 1602) sont considérée comme une réaction de penseurs européens à la découverte des Amériques et la conscience que d’autres sociétés étaient possibles, non seulement parce que les sociétés amérindiennes étaient différentes des sociétés européennes, mais aussi parce que les européens partis s’y établir se sont sentis capables de réécrire ailleurs une société différente de celle qu’ils connaissaient jusqu’ici.
Les dystopies littéraires, de leur côté, émergent à l’aube du XXe siècle, lorsque les utopies sont prises au sérieux ou même, passent à la réalisation.

Un roman autobiographique

Lorsque j’ai lu 1984, adolescent, j’en ai essentiellement retenu la question de la révolte contre l’oppression et celle de l’utilisation de la langue comme outil de contrôle. En le relisant dernièrement, bien plus âgé (j’ai dépassé de peu l’âge du protagoniste du récit comme celui de l’auteur du livre) et plus conscient de la biographie d’Orwell, il me semble que le roman a une dimension autobiographique. On dit souvent que les écrivains ne font jamais autre chose que des autobiographies déguisées, ou en tout cas que leurs livres parlent d’eux, mais cela me semble particulièrement évident ici.

Winston Smith est un homme entre deux-âges, au corps malade, qui se sait condamné par le régime quoi qu’il advienne, qui ressent le furieux besoin d’écrire tout en sachant que cela n’aidera ni son présent ni l’avenir, et qui vit une parenthèse un peu plus heureuse entre les bras d’une femme qui a la même vision du monde que lui mais qui a choisi de vivre plutôt que se laisser gagner par le seul désespoir. Mais l’anéantissement final n’en reste pas moins une certitude.

Il me semble que tout cela pourrait se dire de l’existence d’Eric Blair juste avant et pendant la rédaction de 1984.

La liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre

Cette phrase me semble représentative de l’état d’esprit d’Orwell après la Guerre d’Espagne. Engagé parmi les Républicains7, il a vu son propre camp se déchirer contre tous ses principes, contre ses intérêts, jusqu’à permettre la victoire franquiste.

Lorsqu’il a raconté le putsch des des staliniens contre les autres membres de la gauche révolutionnaire sous forme d’essai dans Hommage à la Catalogne puis à la manière d’un conte dans Animal Farm, George Orwell a fait face à une gène généralisée de la part de ses camarades d’engagement socialiste, jusqu’à éprouver de vraies difficultés à publier ces écrits. Pour eux, critiquer le stalinisme — qui pourtant dévoyait tout ce en quoi ils croyaient — revenait à s’attaquer à leur propre camp, ils préféraient donc taire les dissensions, laver leur linge sale en famille, plutôt que d’exposer publiquement leurs problèmes au risque de donner des munitions au camp adverse. Pour George Orwell, au contraire, le mensonge ne paie pas, il n’épargne que l’erreur. La liberté, pour lui, ce n’est donc pas tant de de dire n’importe quoique de s’autoriser à voir ce que l’on voit, ce que l’on sait vrai. À s’autoriser, aussi, à suivre ses propres principes moraux et philosophiques plutôt que de renoncer à questionner les mots d’ordre, les réflexes grégaires et les slogans de ses amis politiques lorsque ceux-ci semblent s’éloigner de leurs bonnes intentions. Ce qui a rendu Orwell suspect pour certains est en réalité ce qui fait de lui un véritable grand auteur. Il n’avait pas peur des contradictions politiques, puisqu’il était à la fois patriote et socialiste, et même pratiquant, puisqu’il fréquentait l’église anglicane, mais non croyant. On a appris en 2002 qu’Orwell avait établi une liste d’auteurs dont la sympathie envers Staline lui semblait incompatible avec un emploi dans la contre-propagande britannique, mais il ne faut pas juger ce document de manière anachronique en ayant la période Maccarthyste en tête, il ne s’agissait ni de condamnation à mort, ni de mise à l’index, juste d’une liste de personnes à écarter d’un emploi dans un domaine sensible.
La boussole d’Orwell est ce qu’il appelait la Common decency, la décence ordinaire, idée qui signifie, selon moi, qu’on n’est pas forcé de sacrifier ce à quoi on est attaché (liens affectifs, valeurs morales ou capacité à réfléchir par soi-même) pour une cause politique, et que le bien et le mal ne sont pas si difficiles que cela à discerner.

  1. à écouter ici : Une nouvelle traduction pour le « 1984 » d’Orwell : ce que ça change. Radio Nova le 11 juin 2018. []
  2. Sur les débats qui entourent la politique de re-traductions de Gallimard, on peut lire : Illégal de traduire Hemingway, ou Gallimard, le tombeau à auteurs, par Clément Solym. []
  3. Lire : What ever happened to Orwell’s missing millions?  []
  4. Lire : Avant l’après, voyages à Cuba avec George Orwell, par Frédérick Lavoie, éd. La Peuplade 2018. []
  5. Lire l’essai d’Orwell intitulé Wells, Hitler et l’état mondial (1941). []
  6. D’autres ont au contraire opposé Kafka et Orwell, tel Milan Kundera dans Les Testaments trahis qui dénie à Orwell le statut de romancier : « Ainsi le roman d’Orwell, malgré ses intentions, fait lui-même partie de l’esprit totalitaire, de l’esprit de propagande. Il réduit (et apprend à réduire) la vie d’une société haïe en la simple énumération de ses crimes ». Mais la définition de qui a le droit légitime de produire de la littérature, selon Milan Kundera, se résume souvent à… lui-même. []
  7. Orwell combattait sur le front espagnol au sein du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, le POUM — ni staliniens, ni anarchistes ni trotskistes —, mais c’était plus par hasard que par engagement pour ce courant spécifique : il lui semblait au départ que tous les Républicains étaient réunis par des convictions proches. []