février 5th, 2012 Posted in Mauvaise humeur, Pas gai | 9 Comments »
J’ai beaucoup de travail en ce moment, et j’évite les sujets d’actualité politique sur ce blog, mais comment m’empêcher de réagir à la sortie de Claude Guéant, ministre de l’intérieur, de l’outre-mer et des cultes, sur la supériorité d’une civilisation (la sienne, évidemment), sur d’autres qui la menaceraient ?
S’il faut que cet article sorte, ce n’est pas par besoin de me défouler, c’est avant tout parce que je suis effrayé par le nombre de gens, et pas uniquement des imbéciles, qui reprennent à leur compte les phrases du ministre et les qualifient d’«évidences». Une «évidence», comme le savent les philosophes, les scientifiques, les artistes et tous ceux qui croient que l’on peut faire autre chose que répéter les gestes et les paroles de ceux qui nous ont précédé, ce n’est pas une vérité, c’est ce qu’on prend pour la vérité, parfois à tort, soit parce que les apparences sont trompeuses, soit parce que l’on est victime de désinformation.

Dans le comique 10,000 BC, de Roland Emmerich, les européens du Néolithique rencontrent la civilisation Égyptienne, infiniment plus avancée que la leur...
Quand nos lointains ancêtres ont cru que le Soleil tournait autour de la terre, ils étaient victimes des apparences. Mais lorsque l’inquisition a persécuté ceux qui démontraient les preuves de l’erreur que répandait l’Église en matière de physique et de cosmologie, c’était parce que la croyance était devenue un autre enjeu, un enjeu de pouvoir. Les pouvoirs s’appuient souvent sur ce qui semble immédiatement évident, et c’est là que naît le problème : être trompé par ce qu’on croit observer n’est pas grave tant que la croyance peut être contredite par des informations actualisées ou par un progrès du raisonnement, mais si cette croyance devient un outil de domination, alors les choses deviennent bien plus dangereuses, comme l’a découvert Giordano Bruno, supplicié sur un bûcher en place publique à Rome parce qu’il avait refusé de désavouer ses découvertes scientifiques. S’il existe quelque chose que l’on peut nommer « civilisation chrétienne occidentale », alors Giordano Bruno n’y appartenait pas moins que ses juges et ses bourreaux.
Revenons à Claude Guéant. Devant un colloque de l’UNI (syndicat étudiant proche de l’aile la plus à droite de l’UMP), le 4 février, le ministre a dit d’une part qu’il fallait « protéger notre civilisation », et d’autre part, que « Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas ».

À nouveau le film 10,000 BC. Comme toujours, Emmerich maîtrise assez mal un propos pourtant intéressant, puisqu'il retourne complètement le complexe de supériorité de la civilisation occidentale... mais noie l'ensemble dans un film d'aventure cousu de fil blanc où s'entassent africains sub-sahariens, animaux préhistoriques anachroniques, rois atlantes et divinités mystérieuses... (me semble-t-il, mais je ne suis pas certain d'avoir totalement saisi l'intrigue).
Le lieu choisi n’est pas anodin. Ce n ‘est pas devant un colloque d’historiens ou de philosophes que Claude Guéant s’est exprimé pour improviser des comparaisons entre civilisations, c’est devant une assemblée de gens obsédés — si l’on se fie à leurs affiches —, par la peur de l’autre, par la crainte de l’«indifférenciation». Le ministre a beau jeu, ensuite, de prétendre qu’on a extrait ses mots de leur contexte, d’autant que ce sont justement des militants de l’UNI qui ont diffusé, avec une jubilation mal contenue, ces extraits. La séance n’a pas été filmée ou enregistrée mais le Journal du Dimanche a publié aujourd’hui les phrases litigieuses, replacées dans leur contexte :
Cela ne change pas grand chose au propos, si ce n’est qu’on voit transparaître une pensée assez confuse et une hypocrisie (« nous paraissent plus avancées… ») un peu ridicule qui sont bien dans la ligne de l’UNI, organisme qui s’estime persécuté par les anthropologues, sociologues, historiens et tous les autres scientifiques qui considèrent que la grille de lecture phallocrate et colonialiste qui était fournie dans les écoles catholiques des années 1950 est plus que dépassée.
Je relève un petit souci dans la logique des nationalistes qui défendent une « civilisation » contre d’autres : s’il existe quelque chose que l’on peut appeler « civilisation occidentale », alors le tiers-mondisme, le socialisme, l’anti-racisme, l’anti-cléricalisme et le féminisme (tout ce que Claude Guéant regroupe sous le terme d’idéologie relativiste de gauche, je pense) n’en sont-ils pas des composantes au même titre que les idées opposées ?

Une capture du jeu Civilization, par Sid Meier.
Mais la vraie question, c’est de savoir ce qu’est une civilisation.
Quand nos archéologues établissent que pendant des siècles ou des millénaires on a construit les habitations d’une certaine manière et enterré ses morts de telle ou telle façon sur une aire extraordinaire, il est légitime de parler de civilisations. Quand les conquistadors espagnols et les Aztèques sont tombés nez-à-nez, on pouvait parler de civilisations, et même de choc des civilisations : tout, chez les uns, était une surprise et une source d’étonnement chez les autres. Les différences étaient si profondes qu’il a d’abord été impossible aux uns de comprendre ce que faisaient les autres.
Mais le monde actuel est-il si cloisonné ? Vivons-nous dans le quiproquo ? Qui peut être assez ignorant pour croire qu’un français de 2012 est plus proche d’un français de l’an mil qu’il ne l’est d’un de ses contemporains habitant Tunis, Shanghai ou Jakarta, malgré les différences culturelles et linguistiques ? Qui peut croire que nous autres européens actuels avons le moindre rapport avec les habitants d’Athènes à l’époque de Périclès ? Certaines oppositions entre la « civilisation chrétienne » et la « civilisation musulmane » que l’on se complaît à faire remonter à Godefroy de Bouillon et à Saladin ne sont pas plus profondes que celles qui opposent les occidentaux des années 1950 de ceux d’aujourd’hui. Mieux encore, c’est souvent au nom de civilisations de rattachement complètement réinventées que s’opèrent les pires reculs . C’est au nom d’un retour à une civilisation fantasmée que les femmes de certains pays se voient contester une émancipation parfois ancienne, ou que l’Europe a connu la barbarie Nazie.

gravure du XVIIe siècle, après la révocation de l'Édit de Nantes : Les moyens surs et honnêtes pour ramener les hérétiques à la foi catholiques : la roue, la prison, le fouet, la potence, les galères et le feu.
Si toute vie disparaissait du globe demain et qu’une civilisation extra-terrestre venait recenser les vestiges de nos existences, je pense qu’elle constaterait beaucoup de points communs entre les différentes villes du monde : technologies de construction, de circulation, de communication, d’échanges économiques,… N’en déplaise aux nationalistes, le monde est mondialisé, il l’est depuis longtemps et il l’est de plus en plus. Ce que l’on nomme la « mondialisation économique » et que certains contestent, à juste titre à mon avis, c’est une mondialisation déséquilibrée et dont ceux qui ont les clefs profitent sans vergogne des taux de change et des variables locales : on exploite quelqu’un au tarif d’un dollar par jour pour mettre au chômage un autre qui achètera ses productions à dix heures d’avion de là… C’est tout cela, la civilisation d’aujourd’hui, et elle n’est pas spécialement occidentale, même si certaines de ses composantes parfois superficielles (le ridicule costume du salary-man, par exemple, mais aussi le fonctionnement de nombreuses institutions) ont été figées à la fin du XIXe siècle, c’est à dire à l’époque où l’Europe se partageait encore le reste du monde, et sont souvent rejetées à ce titre. Mais notre manière de vivre doit aussi énormément, parfois par des biais dont nous n’avons plus le souvenir, à la civilisation mésopotamienne, à la civilisation de l’Indus, à la civilisation chinoise, à la civilisation amérindienne,… Ceux qui confondent « modernité » et « civilisation occidentale », et partent chercher dans un passé historique dont ils ignorent tout les explications au monde dans lequel ils vivent et auquel ils ne comprennent rien, se trompent évidemment beaucoup.

La civilisation "supérieure aux autres" a connu ses hauts et des bas... À gauche, les méthodes de torture de la sainte Inquisition. À droite, Vlad Tepes, qui effrayait les Turcs en empalant des centaines d'entre eux...
En 2012, on peut avoir de la famille aux quatre coins du monde, être partagé entre plusieurs religions (ou non-religions), comprendre aussi facilement un épisode des Simpsons qu’un épisode de One Piece, vivre à 20000 kilomètres de l’endroit où on est né, travailler quotidiennement avec des gens qui résident aux antipodes, parler et comprendre plusieurs langues, s’intéresser à des gastronomies exotiques,… Et non seulement ces choses sont possibles mais elles constituent une réalité quotidienne pour beaucoup d’entre nous.
Dire aux gens de rester entre eux, de craindre leur voisin et de prétendre que ce dernier est envieux et menaçant ne sert qu’à dominer ceux à qui on arrive à le faire croire. C’est assez bien montré dans le 1984 de George Orwell, par exemple.

Une défense de Claude Guéant par Charles Beigbeder, frère de l'écrivain Frédéric Beigbeder et financier qui a récemment décidé de se lancer en politique - sous les couleurs de l'UMP. On se demande quels critères sont définis pour mesurer un niveau de vie qui aurait été mille fois inférieur il y a deux siècles.
Pour finir sur une note agressive, je ne vois pas d’autres qualificatifs que « crétins » et « abrutis » pour désigner ceux qui parlent de « civilisation » en croyant sincèrement que le fait d’être né en Europe les autorise à se réclamer d’Albert Einstein, d’Alan Turing, de Nikola Tesla, de Socrate ou de Friedrich Nietzsche et qui croient que, parce qu’ils sont blancs et baptisés, ils devraient toucher des royalties sur les inventions du feu, de la roue et de l’eau tiède.
Mise à jour du 6/02 : Comme l’écrit Arno, celui qui gagne dans ce genre de polémique, ce n’est pas celui qui a les plus beaux arguments, c’est celui qui parvient à imposer le sujet de la polémique. Mea culpa, je suis tombé dans le panneau. Mais comment faire ? Laisser de la place aux discours vaseux me semble aussi un problème.