Profitez-en, après celui là c'est fini

[Workshop] Vérités et mensonges

octobre 1st, 2018 Posted in workshop | 1 Comment »

En improvisant la locution « alternative facts », Kellyanne Conway, conseillère auprès de la Maison Blanche, a placé la présidence de Donald Trump sous le signe d’un rapport inédit à la notion de vérité. Selon elle, présenter des faits objectifs de manière mensongère revient à une présentation honnête de « faits alternatifs ».
Une vérité embarrassante n’est pas un problème,
Le culot que montre le président Trump à nier ses propres mots, ou à tenir un discours parfois opposé à toute réalité provoque le rire et l’indignation, mais il est possible qu’il ne soit que le symptôme d’une tendance générale, celle qui consiste à ne sélectionner que les faits qu valident nos préjugés, à voir ce que nous croyons.

Lu dans Margaret Atwood, The Handmaid’s Tale (1985)

 

Jamais il n’a été plus facile de vérifier des informations, d’obtenir des données précises et de contrer la désinformation et la propagande. Dans le même temps, jamais il n’a été si facile aussi de trouver des communautés de gens qui épousent les idées que nous sommes prêts à croire, et jamais il n’a été si facile de faire circuler des rumeurs ou de forger des preuves falsifiées.
Dès demain mardi 2 octobre, et jusqu’à vendredi 5 octobre, nous réfléchirons à ce sujet du statut de la vérité à l’école d’art du Havre, dans le cadre d’un atelier intensif où nous nous pencherons notamment sur les biais cognitifs, la propagande, la rumeur, la méthode scientifique ou encore l’honnêteté. Ce grand sujet sera prétexte à des réalisations plastiques ou littéraires diverses pour trente étudiants.

L’individu dans la foule

août 15th, 2018 Posted in indices, Parano | No Comments »

(résumons le contexte pour ceux qui liront cet article dans quelques années : en marge de l’affaire Benalla [garde du corps du président filmé en train de brutaliser des manifestants alors qu’il accompagnait les forces de l’ordre en tant qu’observateur], une étude largement relayée par les sympathisants du parti au pouvoir laissait penser (du moins dans sa présentation médiatique) que l’emballement qui a entouré l’affaire avait été orchestré par des comptes réputés russophiles dans le but de déstabiliser le pays. L’organisme qui a produit l’étude a tenté de justifier ses conclusions (moins tranchées) en publiant des fichiers permettant de comprendre sa méthodologie, créant un nouveau choc pour de nombreux utilisateurs listés, qui se sont sentis espionnés, pistés et se sont posé la question de la légitimité juridique du fichier…)

La photo idéale pour illustrer cet article. Diffusée en 2013 par un blogueur, elle représente l’arrestation de Valéri Terekhov, militant démocrate, à Saint-Petersbourg en 1989. Certains ont reconnu en l’homme de gauche celui qui allait diriger la Russie, Vladimir Poutine — venu observer et donner un coup de main, comme Alexandre Benalla ? Le Kremlin a nié cette possibilité, rappelant qu’à l’époque de l’arrestation, Vladimir Poutine se trouvait en Allemagne de l’Est, dont il n’est rentré que trois mois plus tard, et portant le doute sur la véracité historique de l’arrestation elle-même. À chacun de décider sa vérité selon ses préjugés et son envie de croire à telle ou telle vérité, donc.

Le chercheur Nicolas Vanderbiest1 s’est fait en quelques années une (plutôt bonne) réputation en publiant sur son blog ReputatioLab des analyses de la diffusion des idées et de l’évolution des images de marque sur les réseaux sociaux, notamment sous l’angle de la manipulation. Jusqu’ici je ne me souviens pas avoir lu quiconque s’inquiéter de la collecte de données nominales qu’implique évidemment son travail.
Nicolas Vanderbiest et quelques autres personnes ont fondé une organisation non gouvernementale, EU Dinifolab, qui se donne pour mission, en ces temps de soupçon généralisé, d’étudier les vecteurs de désinformation sur les réseaux sociaux. Noble tâche qui a reçu le soutien financier d’Open Society Foundations (seconde fondation philanthropique la plus généreuse du monde, fondée par Georges Soros) et de Twitter. Il faut dire que Twitter essuie de nombreuses critiques quant à son rôle dans l’élection de Donald Trump et a tout intérêt à faire preuve de bonne volonté dans la traque aux « fake news ». Et comme on ne peut être juge et partie, cette bonne volonté passe par le fait de travailler avec des organismes extérieurs. J’imagine que Twitter peut avoir une seconde motivation à voir analyser la manière dont les idées se diffusent sur sa plate-forme, puisque la rentabilité financière du réseau social, qui repose sur la publicité, est loin d’être acquise : pour vendre de l’influence, il faut comprendre au mieux ses mécanismes. Au passage, on notera que l’ONG EU Disinfolab possède en grande partie le même organigramme2 que la société Saper Vedere, qui monnaye son expertise sur les mêmes sujets. L’association à but non lucratif servirait à faire connaître les méthodes de la société vénale qui, elle, permettrait de financer ou de donner de la crédibilité à l’association ? Je ne sais pas trop quel est la manière dont ces gens voient les choses mais il n’est pas absurde de redouter un mélange des genres, voire un conflit d’intérêt : étude scientifique, activisme en faveur de la vérité et prestations de service en relations publiques sont trois domaines qu’il est risqué d’associer, quand bien même les structures (académique, associative et commerciale) sont distinctes, car les personnes ne le sont pas. Casse-tête ironique pour des gens qui se passionnent pour l’étude des liens sociaux et dont le travail revient souvent à dire que « qui s’assemble se ressemble ».

Les jolies représentations de données… Je ne suis ni statisticien ni politologue mais le découpage des utilisateurs de Twitter en quatre grands groupes d’affiliation politique (vert d’eau : droite souverainiste et manif pour tous ; vert de gris : droite souverainiste et manif pour tous ; Rouille terne : France Insoumise ; magenta : République en marche, médias et sans opinion claire) me semble un peu douteux du fait de son caractère auto-référentiel : les groupes sont observés en même temps qu’ils sont arbitrairement déterminés…

En dehors du soutien financier de Twitter et d’Open Society FoundationsDisinfoLab bénéficie d’un soutien de nature indéfinie de la part de l’Union européenne, de la part du think-tank European values (si quelqu’un peut dire en quoi consistent les « valeurs de l’Europe » en 2018… Si je me fie au site, il s’agit surtout de surveiller le Kremlin), de l’organisation Defending democracy (qui se donne pour unique mission de défendre le monde contre la Russie !) ou encore d’Atlantic Council, un vieux et puissant groupe d’influence destiné à promouvoir l’idéologie atlantiste dans le domaine politique et financier. Ce choix de partenaires n’est pas très judicieux, car la plupart n’ont pas vraiment le cœur pur, si j’ose dire, puisque ce qu’ils appellent « défense de la démocratie » est avant tout une défense du bloc de l’Ouest, et ce qu’ils appellent « mensonge » ou « propagande », c’est le point de vue du bloc de l’Est. Car à l’Ouest comme à l’Est, la Guerre froide est loin d’être terminée. Il est certain qu’il existe de nombreux médias de propagande destinés à soutenir les intérêts de tel ou tel pays, soit de manière grossière (l’agence russe Sputnik, le réseau Voice of Amerca pour les États-Unis,…), soit de manière plus fine et relativement honnête (RFI, BBC World, Al-Jazira), soit de manière plus fourbe3, et il est très probable, ou plutôt il est évident, que les réseaux sociaux sont utilisés insidieusement pour servir les relations publiques de tel ou tel État en appliquant des méthodes d’Edward Bernays ou en profitant des découvertes de la psychologie sociale quant à la manière dont le groupe contribue à façonner l’opinion individuelle.
Analyser ou étudier ce phénomène me semble aussi important que légitime, mais pour toutes les raisons que je viens de dire, EU Disinfolab peut difficilement esquiver les accusations de biais.

An Experiment on a Bird in the Air Pump, par Joseph Wright of Derby (1768). La médiation scientifique au XVIIIe siècle : un savant passait dans les villages pour faire des démonstrations de pompe à vide en asphyxiant des oiseaux (ici un cacatoès), qui n’y survivaient pas. Je ne vois pas vraiment le rapport avec l’article, je me demande bien pourquoi j’ai mis cette image.

L’étude réalisée par EU Disinfolab sur l’affaire Benalla se veut sans doute honnêtement menée, mais me semble entachée de quelques préjugés, notamment l’idée que l’activité suscitée par cette affaire sur Twitter était anormalement élevée4, et le préjugé que ceux qui se sont montrés les plus actifs étaient particulièrement « pro-Russes ». L’activité s’explique à mon avis par bien des facteurs, à commencer par le caractère tout à fait inédit de l’affaire (lancée, rappelons-le, par le journal Le Monde à parti d’une vidéo vieille de deux mois) : un proche du président qui descend dans la rue se battre, ça ne ressemble à rien de connu, d’autant qu’il le fait incognito, il ne s’agit pas de rouler publiquement des mécaniques comme Vladmir Poutine ou l’empereur romain Commode, ça ressemble plutôt à une forme de perversion. Cela posait question, et la paralysie temporaire des sympathisants du parti au pouvoir au déclenchement de l’affaire montre qu’il n’est pas nécessaire d’être un agent du KGB pour juger le fait étonnant, intrigant, consternant. La sensibilité « pro-Russe » (distincte de « à la solde de la Russie ») est explicitée par les auteurs de l’étude5, mais il est bien possible que, même en s’en défendant, l’ONG amalgame le fait de critiquer l’influence étasunienne avec une forme d’affiliation idéologique ou sentimentale à la Russie : si des médias comme Russia Today sont repris par des gens qui se considèrent anti-américains, c’est aussi parce qu’il n’y a pas beaucoup d’autres articles publiés en Français pour soutenir une telle sensibilité.
L’étude elle-même s’intéresse tout particulièrement aux comptes qui se sont montrés les plus actifs dans l’affaire, et vérifie leurs bizarreries : s’abonnent-ils à un nombre particulièrement élevé de comptes ? Quand ont-ils été créés ? Sur quel genre de sujet et à quel genre d’occasions se montrent-ils les plus actifs ? Est-ce qu’il s’agit de gens habitués à relayer les tweets de Sputnik news et Russia Today ? S’agit-il de comptes appartenant à des individus de chair et d’os ? Les personnes sont-elles identifiables par leur nom, ou bien s’agit-il au contraire de publications sous pseudonymes ? S’agit-il de comptes qui publient vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Quelles sensibilités politiques se sont montrées actives sur le sujet ? Quelles sont les particularités des comptes qui ont relayé le plus d’informations qui se sont avérées erronées ensuite ?
Tout ça est plutôt intéressant, et au fond pas si mal réalisé. La conclusion n’est pas spécialement conspirationniste : « l’affaire Benalla est un véritable sujet de discussion, et non pas un phénomène monté de toutes pièces par des réseaux mal intentionnés ».

Image tirée de The Puppet Masters, mauvais film de 1994 qui adapte un roman plutôt lisible mais pas incroyable de Robert Heinlein, publié en 1951. Dans cette histoire, des extra-terrestres prennent possession d’humains. Ce livre est considéré comme l’inspiration de moult récits paranoïaques ultérieurs dont les protagonistes se méfient de leurs semblables, soit parce qu’ils ne sont qu’apparence, soit parce qu’ils sont soumis à un contrôle : l’Invasion ds profanateurs, les Envahisseurs, etc.

Malheureusement, les relais politiques favorables à Emmanuel Macron6 et les médias de masse ont résumé l’étude d’une toute autre manière, y lisant la preuve d’une ingérence russe manifeste et d’une manipulation de masse orchestrée par tel ou tel parti. Plutôt que de lire l’étude, ils semblent s’être contentés de la première impression laissée par les tweets de Nicolas Vanderbiest avant publication et par la dépêche AFP intitulée Une minorité de comptes a inondé Twitter pendant l’affaire Benalla, qui laisse entendre une manipulation. L’AFP est revenue sur cette question avec une autre dépêche intitulée Affaire Benalla : aucune preuve d’ingérence russe sur Twitter, mais un peu tard, et puis on sait que dire « il n’y a aucune preuve de… » peut tout à fait être entendu comme « l’ennemi est tellement fourbe qu’on n’arrive pas à prouver son implication… ».
Voilà les chevaliers de l’anti-Fake News qui véhiculent eux-mêmes des informations inexactes, non parce qu’ils ont été intoxiqué par de la propagande mais juste parce que l’information correspond à ce qu’ils ont envie ou besoin de croire à un moment donné. C’est un biais auquel nous sommes tous soumis, et en ce moment peut-être plus que jamais.

Cécile Arènes, bibliothécaire, racontait récemment cette savoureuse anecdote :

expérience bizarre tout à l’heure dans le train entre Toulouse et les Pyrénées, 2h30 de retard à cause d’une panne de signalisation.

Trois dames d’un certain âge autour de moi :
– la première ne comprenait pas pourquoi la SNCF refusait de communiquer sur les travaux d’été qui retardaient les trains,
– la deuxième était persuadée que c’était une grève déguisée, 
– la dernière avait aussi une théorie bizarre que j’ai déjà oubliée.

Bref, aucune n’a cru l’explication qui nous était fournie.
Grand complot, quand tu nous tiens

Il me semble qu’un tel degré de soupçon — quand une banale annonce de la SNCF suscite des théories absurdement sophistiquées7 —, montre bien un climat général de défiance vis à vis de l’information, et sans doute aussi la sourde certitude de vivre dans un environnement de malveillance et de mensonge. Dès lors, la seule vérité, ce n’est ni ce que l’on a expérimenté ni ce que l’on a vérifié, c’est ce que l’on pense, ce que l’on croit. Pas étonnant que la religion, dont c’est le principe même, soit tellement à la mode en ce moment. Si on veut croire ce qu’on veut croire, on y arrive, et on n’a pas de mal à contredire ceux qui nous prouvent qu’on se trompe puisqu’ils font alors partie de la conjuration des aveugles ou de celle des menteurs.

Le scandale du fichage

EU Disinfolab, mis en question, a eu l’idée très curieuse d’exposer sa méthode en publiant, sans les anonymiser, les données qui ont servi à fonder son analyse, sous forme de deux fichiers Excel. Tout le monde (moi le premier) s’est jeté dessus pour vérifier s’il était cité. C’est ainsi que j’ai découvert que j’occupais la 13228e ligne (sur 55000) de la base de données, pour avoir publié 57 tweets contenant un mot-clé relatif à l’affaire Benalla :

Êtes-vous choqué par ce que je viens de faire ? Je viens de publier neuf lignes d’une base de données sans anonymiser les personnes ! Vous savez désormais que x et y ont posté cinquante-sept tweets en rapport avec l’affaire Benalla. Pour moi ce n’est pas exactement grave, cela ne nous dit pas si ces gens sont des sympathisants de Macron venus défendre leur président, si ce sont des « insoumis » ou des « les Républicains ». Enfin on peut supposer le positionnement de deux des comptes : @Infos_Juppe (un « bot » qui retweete chaque mention d’Alain Juppé) et @f_philippot (le compte officiel de Florian Philippot). Pour le reste ça ne dit rien, ce ne sont jamais que des nombres.

Comme tout le monde j’ai aussitôt ironisé, me vantant d’être un bot russe :

Je dis que « comme tout le monde » ça m’a fait sourire, mais c’est inexact car certains n’ont pas vu matière à rire, et ont commencé à évoquer le recensement des juifs sous l’occupation ou le matricule tatoué sur le bras des déportés8. En assez peu de temps, l’opinion majoritaire sur Twitter au sujet de ce fichier est passée d’une joyeuse rigolade à des invocations de la loi Informatique et libertés et à l’indignation face à ce travail intrusif.
Il n’était certes pas très avisé de la part de Disinfolab de publier le fichier sans l’anonymiser mais ce dernier n’aurait vraiment plus eu aucun sens, si tant est qu’il en ait un en l’état.
Un second fichier plus intéressant met en rapport des données qualitatives et non seulement quantitatives. Cette fois je rature les noms :

On y voit quelles personnes relaient les sites russes, ont été actifs dans les Macronleaks (la diffusion, juste avant le jour de l’élection, de milliers d’e-mails internes de six responsables de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron par Wikileaks) et combien des rumeurs absurdes liées à l’affaire Benalla ils ont diffusé. Cette liste là ne contient que 3800 comptes. Au passage, un seul compte, sur ces 3800, coche toutes les cases, c’est à dire est à la fois pro-russe, vecteur de diffusion de rumeurs et a été actif pendant les Macronleaks. J’ai voulu aller voir ce que cette personne tweetait, et j’ai découvert que je ne le pouvais pas car il m’a bloqué, sans doute il y a longtemps, car je n’ai pas le moindre souvenir de son existence.
Cette seconde liste est plus dérangeante, parce qu’elle met à l’index des comptes qui sont désignés comme source de désinformation et dont les propriétaires sont, donc, soit des naïfs, soit des escrocs.
C’était idiot de diffuser ce fichier en l’état, bien entendu, mais je ne comprends pas ceux qui s’insurgent non pas de sa publication mais de son existence : comment pensent-ils que l’on peut analyser un corpus de tweets ? Pour ceux qui l’ignorent, il est assez facile, en utilisant les outils fournis par Twitter (les « APIs ») ou non (Visibrain) de récupérer et d’analyser tous les tweets publics selon divers critères : personne, contenu, etc. Twitter est une agora, une place publique, et ce qui y est posté est réputé l’avoir été volontairement. Le règlement européen sur la protection des données (RGPD), invoqué par de nombreuses personnes pour arguer de l’illégalité du fichier ne donne pas forcément raison à ceux qui s’indignent, car s’il dit bien que :

Les États membres interdisent le traitement des données à caractère personnel qui révèlent l’origine raciale ou ethnique, les opinions politiques, les convictions religieuses ou philosophiques, l’appartenance syndicale, ainsi que le traitement des données relatives à la santé et à la vie sexuelle.

…Il énumère une série d’exception, notamment lorsque :

(…) le traitement porte sur des données manifestement rendues publiques par la personne concernée (…)

Un tweet n’est pas une lettre volée, une correspondance privée dévoilé, une conversation privée enregistrée, c’est un message public. Il n’est même pas étonnant qu’il soit archivé dans une base de données puisque Twitter est précisément une base de données.
Un troisième document a été présenté, par Olivier Berruyer du site Les Crises, souvent accusé de conspirationnisme :

Fichier sorti d’un chapeau par Olivier Berruyer, que EU Disinfolab nie avoir diffusé. Les données surlignées, les prénoms et noms et la localisation géographique (dont une absurde) sont le profil public des comptes, la manière que lest gens ont de se présenter eux-mêmes. Twitter ne force personne à ce qu’une seule de ses informations soit exacte, et les trolls politiques les renseignent assez systématiquement de manière mensongère — j’ai remarqué par exemple que les comptes d’inspiration clairement fasciste utilisent souvent des profils féminins (fausse photo, faux nom,… et erreurs d’accord systématiques) et/ou prétendument homosexuels, ou encore que certaines personnes se réclament de tel ou tel parti pour le décrédibiliser par des excès de langage ou des pseudo-épiphanies qu’ils font passer pour de l’honnêteté (« je suis militant Insoumis et pourtant je trouve que la France est envahie par les étrangers »). .

Là, la liste est très choquante, évidemment : des listes de juifs, voilà qui rappelle les heures sombres de notre pays, comme dit la formule. L’auteur de la capture prend le soin de signaler que les noms sont « masqués » par lui mais ne signale pas que les appartenances ethniques, sexuelles, politiques, sont mises en exergue par lui aussi. En fait, pour créer une telle image, il a fallu que l’auteur de la capture fasse une sélection parmi les profils « intéressants », c’est à dire ceux dont l’évocation va immédiatement convoquer le spectre du totalitarisme.
Dans un communiqué, EU Disinfolab affirme ne rien avoir à faire avec cette image, ce à quoi Olivier Berruyer a répondu de manière un peu absconse, en expliquant que ces données sont incluses au fichier « Visibrain » utilisé par EU Disinfolab, et que rien n’empêchait de les utiliser même si ce ne sont pas celles qui ont été diffusées auprès du public. C’est vrai, mais comme ces données sont celles que les utilisateurs de Twitter rédigent eux-mêmes pour se présenter, rien n’empêche personne de les utiliser ! Selon certains ce papier a bien été publié mais aussi vite retiré au profit des deux autres… Je n’en sais pas plus.

Dans l’histoire, il a existé bien des listes qui équivalaient à une mise à mort. Listes de juifs, de protestants, d’opposants politiques divers,…
La culture française est dans le traumatisme de fichiers, des listes, depuis des siècles, jusqu’à avoir créé la Commission Informatique et libertés au cours des années 1970, lorsque la population a découvert l’existence du projet SAFARI, porté par le ministre de l’intérieur Jacques Chirac, qui permettait de mettre des fichiers divers en relation.
L’affaire des fichiers de EU Disinfolab me semble d’une nature assez différente puisqu’il s’agit d’une récolte et du traitement de données fournies volontairement par les personnes listées. Twitter n’oblige personne a utiliser un pseudonyme en rapport avec son vrai nom, ni de rédiger une biographie fiable, ni de tweeter, évidemment. Nous sommes loin de documents de sécurité sociale ou d’état-civil, que nous sommes juridiquement forcés de compléter.
Mais bon, je veux bien comprendre l’angoisse des listes, même si dans ce cas je ne la partage pas, et que je suis même étonné des extrapolations qui en sont faites. Je ne dis pas ça parce que nous ne vivons pas sous Pinochet ou Assad, car ça c’est une chose qui peut advenir en quelques mois, ça s’est vu plus d’une fois dans l’histoire. Ce que je conteste c’est que les listes d’utilisateurs Twitter de EU Disinfolab aient la moindre utilité pour la police secrète d’une dictature quelconque..
J’ai lu des gens qui semblaient de bonne foi penser qu’il s’agissait d’une travail de recensement des opposants politiques à La République en marche, à des fins difficiles à imaginer (intimidation ? Punition ?) avec la complicité active de sociétés informatiques californiennes — on m’a ainsi fourni une photographie de Mark Zuckerberg à côté d’Emmanuel Macron pour preuve définitive que le but de Twitter est de museler les opposants politiques à l’actuel président..

Bonne illustration par Samuel Laurent du raisonnement circulaire des gens à qui « on ne la fait pas ».

Je ne sais pas si La République en marche ou out autre parti font des listes illégales, c’est très possible. Un e-mail des célèbres MacronLeaks laissait penser que La République en marche a eu l’ambition de faire un usage un peu scientifique de Twitter en termes de profilage des utilisateurs, puisque ce réseau s’y prête particulièrement :

Je n’ai pas oublié notre conversation enrichissante du mois de septembre à Bercy et si je me permets de te contacter c’est que nous allons franchir un nouveau cap crucial sous peu. Tes outils et ton expertise nous seraient d’une aide substantielle si ton emploi du temps te le permet et que tu désires toujours nous aider (…) Un robot qui pourrait aller scruter les publications en relation avec le mot « Macron » auquel on associerait une programmation afin de pouvoir qualifier les commentaires qui en sont fait. Le tout permettrait de mettre en évidence les sympathisants ou bien les principaux détracteurs.
Pierre P*, à Albane G*, e-mail du 13 janvier 2016 07:51

Choquant ? J’imagine mal que les partis concurrents, tout comme les sociétés commerciales d’une certaine importance qui soignent leurs relations publiques9, n’en fassent pas autant. Le besoin est crucial, les outils sont disponibles et le caractère illégal de la chose n’est pas si évident à établir que beaucoup semblent l’imaginer.
Le traitement d’énormes quantités de données est très à la mode, grâce à des techniques diverses d’analyse des données, grâce aux progrès en termes de puissance de calcul et de stockage, mais aussi grâce aux gigantesques bases de données que nous constituons volontairement.
Dans le domaine du numérique, le problème de ce qui est à la mode est aussi, souvent, la croyance que les commanditaires eux-mêmes ont du caractère magique des outils à disposition, et de la manière dont il est censé régler tous leurs problèmes. Supposer qu’une technologie automatisée dispense de discernement, c’est avant tout renoncer par avance au discernement, au profit d’un hypothétique gri-gri numérique.

Si Louis XIV a eu l’idée tragique de relancer les conflits religieux en France, c’est parce qu’il avait été intoxiqué par le big data de l’époque : des fausses listes de centaines de protestants ramenés à la foi catholique lui étaient fournies quotidiennement (en se déclarant catholique, on payait moins d’impôts), jusqu’à ce qu’il juge que la religion réformée était devenue à ce point négligeable que l’Édit de Nantes n’avait plus de raison d’être, menant à se révocation. Les Dragons du roi ont alors repris la route pour convertir les derniers protestants dont ils avaient les listes, non plus par des incitations fiscales, mais par la torture. Les listes peuvent tuer, et la croyance dans la quantification des opinions peut faire commettre de funestes erreurs.

J’ai l’impression que ce qui choque beaucoup de gens dans cette affaire de listes rendues publiques, c’est moins les listes elles-mêmes que le fait de les voir, et c’est moins la menace réelle qu’elles impliquent que le constat qu’on ne peut pas si aisément se dissimuler parmi la foule des usagers de Twitter…. Je dois être particulièrement paranoïaque car je n’y ai absolument jamais cru : tout finit par se voir, se savoir, Internet, comme les djinns des contes arabes, n’oublie rien.
Cette absence d’oubli me semble redoutable non pas pour cette anecdotique suspicion de fichage (anecdotique car si demain la France devient un pays autoritaire, tous les fichiers qui peuvent être utilisés contre les citoyens seront disponibles, ils le sont déjà), mais dans un cas qui ne provoque pas autant de levées de boucliers : lorsqu’une cabale est montée contre un individu unique, lorsqu’on exhume tous les anciens tweets d’une personne afin de sélectionner, parmi ses 10 ou 100 000 messages, une poignée qui, hors contexte, une fois compilés et mis bout à bout, permettront de fabriquer un personnage odieux qui pourra ensuite entre jeté en pâture au piranhas.

(d’après Richelieu, bien sûr : « Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre »)

C’est ce qui est arrivé tout récemment au malheureux James Gunn, réalisateur des Gardiens de la Galaxie, dont un éditorialiste d’extrême-droite est allé chercher de vieux tweets qui faisaient de l’humour provocateur et insensible sur des thèmes aussi dérangeants que le viol ou la pédophilie. Son employeur, Disney, a alors pris la décision de le renvoyer. D’autres personnalités hollywoodiennes ont alors supprimé en catastrophe tous leurs anciens tweets, sans prendre le temps de faire le tri, se doutant que ce qui est arrivé à leur infortuné collègue pouvait leur arriver aussi, achevant leur carrière d’un claquement de doigts. Ce genre de cas, pour nous en France, est facile à juger : un talentueux réalisateur assassiné avec ses propres tweets par l’Amérique puritaine de Trump, beurk ! Mais chez nous ce n’est pas mieux, rappelons-nous la chanteuse Mennel Ibtissem, qui avait eu le mauvais goût de porter un foulard et de chanter en partie en arabe une chanson de Leonard Cohen dans une émission de télé-réalité, attirant l’attention de ceux à qui sa popularité (car elle chante assez bien) donnait des ulcères, lesquels ont réussi à la forcer à quitter l’émission The Voice pour deux tweets publiés après des attentats, immatures et ironiques comme on peut en produire à l’âge où elle l’a fait.
Ça reste sans doute inaudible aujourd’hui mais l’affaire Mehdi Meklat me semble tout aussi injuste. Ce jeune journaliste et écrivain prometteur a vu sa carrière pulvérisée parce que le tribunal populaire d’Internet a choisi de croire que son absurde personnage parodique « Marcelin Deschamps » (à la fois français-de-souche frontiste et islamophile, pour résumer), pouvait être confondu avec son auteur. Une page de son premier roman avait même été produite pour preuve de ses méfaits, comme si aucun écrivain n’avait le droit d’inventer des personnages malfaisants ! Je parle du tribunal populaire de l’Internet, mais celui-ci déborde toujours, jusqu’à Alain Finkielkraut – l’homme le moins connecté de France – qui, selon un raisonnement circulaire assez typique de sa pensée, voyait ses préjugés racistes ou du moins son refus de la « diversité rayonnante » (je reprends ses mots) confirmés par des phrases proférées dans un contexte qu’il n’a pourtant pas les moyens d’évaluer, puisqu’il n’est ni usager de Twitter ni célèbre pour sa maîtrise du second degré.
Une sélection de tweets, c’est fourbe, car ce que publie un compte Twitter s’inscrit dans un récit, on ne peut pas dire grand chose d’un tweet si on ignore celui qui précède et celui qui suit.
Il y a aussi eu l’affaire Agathe Auproux, jeune chroniqueuse de l’émission Touche pas à Mon Poste. Là je n’ai pas suivi mais c’est plutôt le fait de travailler pour Cyril Hanouna que je condamnerais, si on me demandait mon avis (humour ! Faut tout expliquer ?). Enfin elle semble avoir survécu, elle.
Il y en aura d’autres.

Des Piranhas pour faire disparaître une personne, par Eric Stanton, dans Bizarre museum #16 (image libre car copyright non-renouvelé)

Dans une attaque en masse, chaque piranha peut arguer qu’il n’a jamais donné qu’un coup de dent. C’est ce que font aussi les « haters » qui, en masses généralement spontanées (pas besoin de coterie, même si ça arrive aussi), viennent insulter, au cul de chacun de ses tweets les plus banals, telle personnalité ou tel ministre. On sent chez certains un besoin de revanche, ou une envie de faire mal, d’avoir un effet sur des personnes « en vue », d’exister en insultant, en humiliant. Et comme c’est généralement d’eux-mêmes qu’ils donnent une image piteuse et mesquine, ça ne fonctionne pas et leur colère décuple. Les femmes constituent des cibles récurrentes pour ce genre de « trolls » : en déroulant par exemple les tweets qui répondent à ceux de Najat Vallaud-Belkacem ou de Marlène Schiappa, on admire la tempérance de ces femmes face au flot d’injures qu’elles reçoivent et aux fantasmes qu’elles suscitent10.

Je m’étonne, en fait, que la publication d’une inoffensive liste de données parfaitement publiques choque à ce point tandis que je ne vois jamais beaucoup de réactions face aux attaques à mille contre un. Je ne parle pas de la défense des personnes attaquées pour ce qu’elles ont dit ou fait, mais de l’attaque elle-même : cela semble normal.
J’ai l’horrible impression de voir un lien entre les deux : la lâcheté de la foule.

Une fois tout seul et hors de l’eau, le piranha fait moins le malin (Wikimédia Commons)

Je m’en voudrais d’avoir l’air d’un donneur de leçons, et je suis certain d’avoir plus d’une fois fait partie des piranhas, des hyènes, des chiens, des loups, qui sans l’avoir décidé constituent spontanément une multitude de harceleurs ou de ricaneurs. Mais je m’impose souvent d’être l’avocat du diable, c’est presque un enjeu en terme d’estime de soi, ou d’orgeil : je déteste me voir en pleutre qui tire sa force de celle du groupe dans lequel il se cache, qui tire sa puissance non du fait d’être intelligent et convaincant mais au contraire, du fait de suivre le courant. Alors j’essaie de parler en mon propre nom, en tant qu’individu, pas en tant qu’agent sans devoirs et sans responsabilités. Et j’essaie de m’adresser aux autres en les considérant aussi comme des personnes et non comme les membres de groupes, quand bien même ce sont des adversaires. 

On parle beaucoup d’une crise actuelle de la démocratie. Je ne sais pas exactement ce qu’est la démocratie idéale et je ne sais pas à quel point ce sentiment de crise est justifié ou inédit, mais je me demande parfois si notre mode dit « représentatif » n’est pas là encore un moyen de se cacher. Bien à l’abri (des pressions extérieures mais aussi des responsabilités) dans l’isoloir, on désigne un chef à qui on délègue nos pouvoirs, afin de n’être responsable de rien mais juge de tout. On élit une personne à qui l’on pourra reprocher ce qui ne va pas — que cela soit de son ressort ou non, parfois —, et dont la statue sera déboulonnée par ceux-là même qui l’auront édifiée, une fois qu’ils se seront lassés.
Sans doute la veulerie fait-elle partie de la nature humaine, mais le courage aussi, je pense. À chacun de choisir comment il veut se voir.
Oui, bon, finalement je suis un peu donneur de leçons, là.

(nota : j’ai demandé à Cécile Arènes, Samuel Laurent et Laurent tout court la permission de reproduire leurs textes, mais il est bien entendu qu’ils ne sont pas associés à mes propos, dont ils n’ont pas été avisés.)

  1. Nicolas Vanderbiest est doctorant à l’Université de Louvain. Ses détracteurs récents se sont ridiculisés en l’accusant de mentir sur ses qualifications universitaires, car ils confondaient doctorant (préparant une thèse de doctorat) et docteur. []
  2. Gary Machado, Alexandre Alaphilippe et Nicolas Vanderbiest. []
  3. Citons par exemple AWDnews, site multilingue financé par une quelconque monarchie du Golfe, qui se fait passer pour une initiative spontanée d’étudiants européens passionnés d’information. []
  4. L’affaire Benalla a suscité huit fois plus d’activité que #balanceTonPorc et deux fois plus que #JesuisCharlie. On notera que le hashtag #fichagePolitique (qui concerne non plus l’affaire Benalla mais l’affaire Disinfolab), a quant à lui suscité plusieurs centaines de milliers de tweets. []
  5. Un russophile selon EU Disinfolab partage « publiquement et régulièrement des articles de RT et Sputnik, qui sont des médias financés par l’État russe. C’est donc une sensibilité aux narratifs pro-russes. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais un fait quantifiable selon une méthodologie ». []
  6. Ou cherchant visiblement ses faveurs, comme Frédéric Lefebvre dans un article où il qualifie le président de nouvel homme fort de l’Europe, et dans un communiqué où il appelle à la constitution d’une commission d’enquête sur le sujet. []
  7. Rappelons le rasoir d’Hanlon, inspiré du rasoir d’Ockham : « Ne jamais attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer ». []
  8. Celui de mon grand-père André qui nous a quittés il y a un peu plus d’un an était le 53858, ai-je lu dans un article de Libé — lui n’en parlait pas. []
  9. Je ne sais pas si la société Monsanto-Bayer fait la liste de ceux qui ne l’aiment pas — ça risque d’être une longue liste —, mais on sait qu’elle rémunère des internautes pour ébranler les critiques à l’aide d’astuces connues de longue date : « je suis scientifique, et toi ? », « je pensais comme toi jusqu’à ce que j’étudie sérieusement la question », « aucune étude ne montre de corrélation entre l’augmentation de 2000% des cancers professionnels d’agriculteurs et le glyphosate qu’ils utilisent quotidiennement », etc. []
  10. La première était accusée d’imposer le Coran à l’école primaire, la seconde est à présent accusée de légaliser la pédophilie ! Deux accusations, il va sans dire, aussi absurdes que mensongères. []

Nineteen eighty-four

juin 14th, 2018 Posted in Lecture | 15 Comments »

Il y a des livres qu’il faut relire de temps à autre, car ils sont capables de résonner avec chaque nouvelle période de l’histoire. Le 1984 de George Orwell (1949) est l’un d’eux. J’ai eu le plaisir d’être invité par Xavier de la Porte pour à en parler au micro de son émission l’Heure de Pointe, sur radio Nova. Une demi-heure d’émission1 ce n’est pas très long alors j’ai écrit le présent billet en complément. Je m’y suis astreint à commenter le livre et les thématiques qu’il m’évoque, sans pour autant en faire un résumé qui éventerait le contenu. Ceux qui n’ont jamais lu ce roman gagneraient à le faire, car il est plus fin et percutant que l’idée que l’on s’en fait si on ne le connaît que de réputation.

Une nouvelle traduction

Cette année, les éditions Gallimard publient une nouvelle traduction du livre, signée par Josée Kamoun (qui a entre autres traduit Philip Roth, John Irving, Jonathan Coe…), traduction qui fait un peu de bruit puisque ses partis-pris littéraires sont tout sauf anecdotiques. Alors que la traduction historique tentait de suivre assez littéralement le texte d’origine, celle-ci tente d’en restituer l’esprit, par un style plus percutant. Voici le début du roman dans sa version originale, dans sa traduction de 1950 et dans sa traduction de 2018 :

It was a bright cold day in April, and the clocks were striking thirteen. Winston Smith, his chin nuzzled into his breast in an effort to escape the vile wind, slipped quickly through the glass doors of Victory Mansions, though not quickly enough to prevent a swirl of gritty dust from entering along with him.

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.

C’est un jour d’avril froid et lumineux et les pendules sonnent 13:00. Winston Smith, qui rentre le cou dans les épaules pour échapper au vent aigre, se glisse à toute vitesse par les portes vitrées de la Résidence de la Victoire, pas assez vite tout de même pour empêcher une bourrasque de poussière gravillonneuse de s’engouffrer avec lui.

On remarque que Josée Kamoun fait le choix audacieux d’utiliser le présent comme temps narratif alors que l’ouvrage d’origine, rédigé au préterit, appelait plutôt une conjugaison au passé. Il s’agit je suppose de réduire un peu la distance qui sépare le lecteur du protagoniste principal du roman. Justifié ou pas, c’est un choix assez fort. Un autre choix assez fort est de préférer le tu au vous dans la célèbre formule « Big brother is watchning you », qui devient « Big brother te regarde » et non plus « Big brother vous regarde ». J’ai du mal à avoir un avis, l’ambiguïté du « you » force à faire un choix puisque ce pronom peut assez indifféremment se traduire par un pluriel, ou au singulier par un tutoiement de familiarité autant que par un voussoiement de politesse.

La traduction de 1950 est due à Amélie Audiberti (1899-1988), née Élisabeth-Cécile-Amélie Savane. Institutrice originaire de la Martinique, elle épousé l’écrivain Jacques Auberti en 1926. Une de leurs deux filles, Marie-Louise, est aussi écrivaine.
Spécialisée dans la science-fiction, notamment pour les éditions Fleuve Noir, Amélie (parfois Amélia) Audiberti a traduit de nombreux auteurs : Olaf Stapledon, Vargo Statten, Murray Leinster, Kenneth Bulmer, et même Isaac Asimov.
(image volée sur le site de l’association des amis de Jacques Audiberti)

Dernier parti-pris de traduction qui a fait causer, les mots de la Novlangue ont presque tous été retraduits, à commencer par… Novlangue, qui devient Néoparler — traduction plus fidèle de Newspeak. Je trouve ce cas précis problématique : quelle que soit la pertinence du mot Novlangue, celui-ci existe depuis près de soixante-dix ans et est passé dans le langage courant. Josée Kamoun justifie son choix par le fait que le Newspeak est une manière de parler et non une véritable langue, mais je citerai l’appendice explicatif au roman : « Newspeak was the official language of Oceania ».
Il me semble bien que l’on parle d’une langue ou d’un langage plutôt que d’un parler — même si ces trois mots peuvent être synonymes.

La Novlangue

On utilise souvent ce mot un peu à contresens. Si l’on se fie à l’appendice à 1984, le principe de la Novlangue réside moins dans l’invention de nouveaux mots plus ou moins barbares à l’oreille et politiquement connotés que dans l’appauvrissement du vocabulaire et de ses nuances. Lorsque des médias tels que Causeur ou Le Figaro se scandalisent de l’existence d’une « novlangue féministe » en présence de l’écriture dite « inclusive », de la féminisation inattendue de noms de métiers ou de l’introduction de mots tels que mansplaining (lorsqu’un homme explique à une femme ce qu’elle pense), ils se trompent : qu’on les juge barbares ou non (tout mot nouveau semble barbare), ces mots enrichissent le vocabulaire puisqu’ils permettent d’exprimer des choses que l’on ne savait pas dire avant de disposer de mots pour les désigner.
La Novlangue n’est pas non plus synonyme de la langue de bois, pas plus que des inversions sémantiques (le ministère de la Paix pour le ministère de la Guerre, etc.), ou d’emploi de mots vides de sens (le mot « Victoire », presque comique de par son omniprésence, dans 1984), mais c’est un peu tout ça quand même, bien sûr.
J’ignore si Orwell s’était intéressé à ces auteurs, mais l’idée que le langage et la capacité à penser sont intimement lié était dans l’air du temps depuis l’hypothèse dite Sapir-Whorf, au début de son siècle, le Tractatus logico-pilosophiicus de Ludwig Wittgenstein (1921), la Lingua Tertii Imperii — une analyse de l’utilisation du verbe par le régime nazi — de Victor Klemperer (1947), ou encore la Sémantique générale d’Alfred Korzybski, véritable projet de modifier la langue non pour l’appauvrir mais bien pour étendre notre capacité à penser.
La Novlangue est l’exact opposé du projet de Korzybski puisque c’est une altération de la langue destinée à altérer la pensée.
« The Revolution will be complete when the language is perfect ».

« La fermeté, c’est l’humanité ». Il semble qu’Éric Ciotti se verrait bien à la tête du Ministère de l’Amour — qu’on nomme encore chez nous Ministère de l’Intérieur.

Les slogans du pouvoir ont été modifiés eux aussi afin de respecter un agencement visuel pyramidal, justifié par les descriptions contenues dans le livre :

War is Peace
Freedom is Slavery
Ignorance is Strength
La guerre, c’est la paix
La liberté c’est l’esclavage
L’ignorance c’est la force
Guerre est paix
Liberté est servitude
Ignorance est puissance

Je dois dire que j’ai un petit doute sur ce « est » qui passe à l’écrit mais qui, à l’oreille, peut être confondu avec un « et ». C’est particulièrement problématique avec Guerre est paix, qui sonne comme le titre du roman de Tolstoï Guerre et Paix.
Je dirais que cette nouvelle traduction est plus littéraire que la précédente, on sent moins l’anglais derrière, et l’effet général est plus percutant, plus fort. Mais elle impose aussi un parti-pris, c’est une lecture, une version singulière du roman. La traduction d’origine était plus sage mais certainement pas scandaleuse et sent nettement moins la naphtaline que bien des traductions d’autres romans de la même époque, y compris lorsqu’elles étaient dues à de grands auteurs.

Ayant-droits et adaptations

Même si certains de ces choix me heurtent (comme tout ce qui bouscule de vieilles habitudes), je ne peux que constater l’expertise et le sérieux de la traductrice. J’aurais un peu plus de méfiance envers le projet de nouvelle traduction lui-même. Gallimard sort ce livre deux ans et demi avant que l’œuvre d’Orwell n’entre dans le domaine public, et il faudrait être un peu naïf pour croire qu’il s’agit d’un hasard2. L’éditeur profite des dernières années d’exclusivité dont il dispose sur les adaptations de l’œuvre pour publier, de manière très médiatique, une traduction qui peut éclipser par avance et pour un certain temps toutes celles que des éditeurs concurrents envisageraient de sortir à partir de 2021 — mais il en sortira tout de même car plusieurs sont d’ores et déjà en chantier, semble-t-il.

Il est intéressant d’apprendre, au passage, que le revenu tiré des droits d’auteur sur l’œuvre de George Orwell est entouré d’un certain mystère. Sa veuve Sonia Orwell semble n’être jamais parvenue à obtenir de la part du comptable de la société George Orwell Productions les revenus auxquels elle pouvait prétendre, et est morte dans l’indigence en 1980 tandis que 1984 et Animal farm connaissent depuis leur parution une popularité planétaire. Au début des années 1950, Sonia Orwell a même laissé le manuscrit de 1984 partir aux enchères pour cinquante livres seulement ! Imaginez ce qu’il vaudrait aujourd’hui. Le procès que Sonia Orwell a engagé pour récupérer les droits sur l’œuvre a finalement abouti positivement, au profit de Richard Blair, le fils adoptif de George Orwell et de sa première épouse3. Il avait jusqu’ici été le modeste employé d’une société de vente de matériel agricole.

Veuf de sa première épouse Eileen, décédée en 1945, George Orwell s’est marié à Sonia Brownell en octobre 1949, trois mois avant de mourir. On pense qu’elle est le modèle du personnage de Julia dans 1984, une jeune femme pleine de vie qui apporte un peu d’espoir à Winston Smith. Avant son mariage et après la mort de son époux, Sonia Orwell a mené une existence de femme indépendante au sein des milieux intellectuels londoniens et parisiens, ayant notamment eu des liaisons avec Lucian Freud et Maurice Merleau-Ponty. Une telle liberté n’était pas si commune à l’époque. J’imagine que c’est à Sonia que George Orwell s’adresse lorsqu’il fait dire à Julia par Winston Smith : The more men you’ve had, the more I love you.

Même si cela ne lui amenait pas de revenus, Sonia Orwell protégeait assez scrupuleusement les droits moraux attachés à l’œuvre de son époux. Elle avait, par exemple, refusé à David Bowie le tournage d’un film musical adapté de 1984 (projet qui a laissé quelques traces puisque plusieurs chansons de l’album Diamond Dogs en sont issues. Elle a en revanche moins bien protégé l’œuvre d’Orwell de l’intervention de la CIA. En effet, les États-unis voyaient dans Animal farm et 1984, deux livres écrits par un socialiste particulièrement lucide à constater les dérives de son propre camp, de puissants outils de propagande contre l’URSS, la « première arme idéologique de la Guerre froide », disent certains. La CIA a favorisé la diffusion des deux livres les plus célèbres d’Orwell et a même discrètement participé, notamment financièrement, à l’adaptation animée de Animal farm (John Halas et Joy Batchelor, 1954) et au long-métrage 1984 (Michael Anderson, 1956). Il est intéressant de noter que ces deux adaptations ont vu la conclusion de leur récit modifiée à la demande de la CIA. À la fin de Animal Farm, les cochons; qui avaient emmené tous les animaux de la Ferme à se révolter contre les humains; finissent par exploiter les autres bêtes en bonne intelligence avec ces mêmes humains. Cet épilogue, qui renvoie dos à dos capitalisme et communisme, deux systèmes aussi prédateurs l’un que l’autre, était irrecevable pour les étasuniens, qui l’ont donc supprimée.

Repiblik Zanimo (1975), par « Zorze Orwell », est la première bande dessinée parue en langue créole et le tout premier album mauricien. Ce livre a longtemps été une énigme. D’abord publié sous forme de feuilleton dans un journal local sans indication quant à l’identité du dessinateur, il s’avère être une traduction tardive d’une bande dessinée libre de droits réalisée au tout début des années 1950 par Norman Pett à l’initiative de l’Information Research Department, un service secret britannique dédié à la propagande anti-communiste, dans le but d’être diffusée dans divers pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud. Cet album créole n’était pourtant pas destiné à dénoncer Staline (enterré depuis longtemps) ou l’URSS mais ciblait le Mouvement militant mauricien, un parti de gauche émergent à l’époque dont le dirigeant, Paul Bérenger, était connu pour sa moustache.
(lire : Le cas de Repiblik zanimo, première BD en créole, par Christophe Cassiau-Haurie et Robert Furlong)

Le film 1984, sorti en 1956 et dû à Michael Anderson (qui réalisera vingt ans plus tard un autre film dystopique notable, Logan’s Run/L’âge de cristal) souffre de nombreux problèmes. Le personnage d’O’Brien devient « General O’Connor » pour que le public ne soit pas dérouté par l’homonymie avec l’acteur qui interprète Winston Smith, Edmond O’Brien, acteur fort mal choisi puisqu’il s’agit d’un américain joufflu que l’on a peine à associer aux descriptions de Smith faites dans le roman, un homme maigre et mal portant. L’histoire d’amour, charnelle et désespérée dans le livre, devient une bluette mièvre qui laisse à penser que le scénariste ne voit pas d’un mauvais œil la vision utilitaire et sans passion du couple qui est imposée aux membres du parti Angsoc. Au passage, la première traduction espagnole du livre a connu le même sort : sous le régime fasciste et ultra-catholique du Général Franco, s’en prendre au communisme était plus que bienvenu, mais parler de plaisir sexuel, beaucoup moins. Une nouvelle version hispanisante du livre est sortie à Cuba, régime pourtant encore officiellement socialiste, sans subir cette censure4.
À la fin du film, plutôt que d’être vaincu, de se sentir pénétré d’amour pour Big Brother, comme dans le roman, Winston Smith crie « à bas Big Brother ». On peut supposer que le message sous-jacent de cette réécriture, conformément à la mythologie américaine, est que rien ne saurait briser la volonté de l’homme seul mais déterminé…

Que les deux œuvres d’Orwell qui dénoncent la manipulation de la vérité aient pu être censurées, altérées, est plutôt savoureux, puisque la profession de Winston Smith est précisément de réformer la vérité historique pour le compte du régime.

Une seconde adaptation de 1984 est sortie en…. 1984. Réalisée par Michael Radford, ses acteurs principaux sont John Hurt (physiquement parfait pour le rôle), Suzanna Hamilton (beauté simple et émouvante) et Richard Burton (mort juste à la sortie du film). Ce film a connu des déboires, puisque son réalisateur s’est vu forcer à utiliser une bande originale du groupe pop Eurythmics (qui ignorait avoir été imposé). Ce n’en est pas moins une adaptation intéressante et fidèle à l’esprit du roman. Je ne l’ai pas vu depuis une dizaine d’années, je devrais lui redonner une chance, mais, malgré les qualités de ce film, j’ai le souvenir d’un grand ennui. Il a existe des adaptations de 1984 pour la télévision mais je n’en ai vu aucune.

En 2009, par un tour particulièrement ironique de l’histoire, le fantôme de George Orwell a révélé les possibles dérives du « numérique » : la société Amazon, qui diffusait pour sa plate-forme Kindle Animal Farm et 1984, a été contrainte par les ayant-droits de retirer ces deux romans de son catalogue. Jusqu’ici rien que de très banal, sauf qu’Amazon a réglé le problème en effaçant les ouvrages chez ses clients : les livres électroniques se sont tout bonnement volatilisés chez leurs propres acquéreurs, comme les documents à faire disparaître s’évanouissent dans les « trous de mémoire » du ministère de la Vérité dans 1984. Les clients avaient été dédommagés automatiquement, le problème n’est pas financier : la preuve avait été faite qu’avec les objets connectés les possesseurs d’un appareil n’en sont pas forcément les maîtres. Amazon a juré de ne plus jamais régler aussi mal ce genre de problème à l’avenir, et s’y est tenu depuis, mais le mai est fait, nous savons désormais que le livre numérique est bien autre chose qu’une nouvelle forme de livre imprimé. Et c’est à George Orwell que nous devons d’en avoir conscience.

S’il n’est pas erroné de penser que 1984 évoque l’URSS de Staline, et s’il n’était pas faux de qualifier d’orwelliens des régimes totalitaires communistes divers (Albanie d’Enver Hodja, Chine sous la Révolution culturelle, Roumanie sous Ceaucescu, Corée du Nord), ce roman peut aussi parler du monde capitaliste. Il parle du pouvoir :

Nous savons que jamais personne ne s’empare du pouvoir avec l’intention d’y renoncer. Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir.

Bien entendu, il peut autant (et c’est même devenu un cliché de qualifier Mark Zuckerberg, Steve Jobs ou Bill Gates de « Big Brother ») parler de nos évolutions technologiques récentes.
Le Telescreen/Telecran, dispositif qui sert à la fois de média d’information et de moyen de surveillance, n’a pas existé en URSS mais existe bel et bien chez nous aujourd’hui, dans nos maisons et même dans nos poches. De ce point de vue, 1984 peut être considéré comme un roman visionnaire. La comparaison a bien entendu une limite : si nos dispositifs numériques peuvent servir à nous espionner, si les réseaux sociaux savent tout de nous, et sont parfois sciemment étudiés pour (il suffit de regarder les brevets déposés par les Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft notamment pour voir quelles possibilités ceux-ci se réservent pour l’avenir), au moins ne sont-ils pas conçus pour que nous ayons une pleine conscience d’être surveillés, ils procèdent au contraire furtivement. Le régime d’Océania, à l’inverse, place les membres du parti dans une perpétuelle méfiance envers leurs congénères, jusqu’à craindre leurs propres enfants, voire l’expression de leur visage (facecrime) ou même leurs rêves.
« If you want to keep a secret, you must also hide it from yourself ».

Le Telescreen dans le film de 1956

Le « numérique » n’est pas le seul point actuel dans 1984. J’ai été frappé à la relecture par le passage qui suit, qui évoque la manière dont le progrès est un problème pour le pouvoir : la mécanisation, qui a multiplié la productivité humaine par cent, les sciences, qui ont allongé notre espérance de vie et notre confort, tout cela pourrait garantir à chacun une existence prospère et pacifique, mais cela serait la fin des hiérarchies entre humains.

Dès le moment de la parution de la première machine, il fut évident, pour tous les gens qui réfléchissaient, que la nécessité du travail de l’homme et, en conséquence, dans une grande mesure, de l’inégalité humaine, avait disparu. Si la machine était délibérément employée dans ce but, la faim, le surmenage, la malpropreté, l’ignorance et la maladie pourraient être éliminées après quelques générations. En effet, alors qu’elle n’était pas em­ployée dans cette intention, la machine, en produisant des richesses qu’il était parfois impossible de distribuer, éleva réellement de beaucoup, par une sorte de processus automatique, le niveau moyen de vie des humains, pendant une période d’environ cinquante ans, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.
Mais il était aussi évident qu’un accroissement général de la richesse menaçait d’amener la destruction, était vraiment, en un sens, la destruction, d’une société hiérarchisée.
Dans un monde dans lequel le nombre d’heures de travail serait court, où chacun aurait suffisamment de nourriture, vivrait dans une maison munie d’une salle de bains et d’un réfrigérateur, posséderait une automobile ou même un aéroplane, la plus évidente, et peut-être la plus importante forme d’inégalité aurait déjà disparu. Devenue générale, la richesse ne conférerait plus aucune distinction.

Pour sauvegarder l’inégalité, il faut donc l’organiser à coup de guerres perpétuelles contre des ennemis plus ou moins imaginaires, de privations, de peur de l’autre. Quand BFMTV me parle de méchants musulmans qui coupent des têtes dans des pays lointains et de de clandestins affamés qui franchissent les frontières, quand des éditorialistes et des politiciens racontent que la solution au chômage est d’enrichir les riches, d’appauvrir et de culpabiliser les pauvres, d’augmenter le nombre d’heures de travail de ceux qui en ont, j’ai l’impression que 1984 parle au moins autant de mon époque que de l’URSS de Staline ou de l’Allemagne nazie.
On comprend ici le profond désaccord entre George Orwell et son aîné Herbert George Wells, l’inventeur de la science-fiction telle que nous l’entendons aujourd’hui, qui semblait entretenir une foi inébranlable dans le progrès humain, ne voyant la guerre et le fascisme que comme de tristes épisodes sur le chemin du triomphe de la raison universelle5.

Nous savons que jamais personne ne s’empare du pouvoir avec l’intention d’y renoncer. Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir. (monologue d’O’Brien dans le troisième chapitre de la troisième partie)

1984 et les autres dystopies

Comme il le raconte dans son essai Le fascisme prophétisé (1940), George Orwell jugeait que son ancien professeur de français Aldoux Huxley se trompait en pensant qu’une société totalitaire basée sur l’absence de frustration (sexe, bien-être matériel, drogue) pouvait être pérenne. Le meilleur des mondes, sorti en 1931, contient pourtant lui aussi des éléments qui font étonnamment écho au monde actuel, comme la notion que l’on nomme aujourd’hui « obsolescence programmée » : dans le roman, pourtant écrit à une époque qui était loin de ça (prêt-à-porter balbutiant et habitude de recoudre et réparer), les vêtements sont intentionnellement de mauvaise qualité car pour que l’industrie soit prospère, il convient que rien ne soit ni solide ni réparable, tout doit être remplacé.
En 1958, dans Retour au meilleur des mondes, Huxley avait répondu à son tour aux objections de son défunt ami en persistant à dire que le contrôle par la répression était moins efficace à terme que le contrôle par la récompense des attitudes satisfaisantes, et que la terreur est un moins bon procédé de gouvernement que la manipulation sans violence. L’histoire semble lui donner raison, mais les gouvernants savent très bien revenir à la manière forte lorsqu’ils ont l’impression que la douceur ne suffit pas, et puis l’important n’est pas de savoir laquelle des deux dystopies a ses chances de prévaloir sur l’autre, elles servent plutôt l’une comme l’autre de référence pour observer l’évolution des régimes politiques et des sociétés.

Des classiques de la littérature dystopique qu’Orwell a lus : Le Talon de fer (Jack London, 1907), qui raconte l’établissement d’un régime fasciste aux États-Unis par la grande bourgeoisie ; Nous autres (Eugène Zamiatine, 1924), comédie drolatique autant que tragique sur l’absurde cruauté d’une société qui se prétend rationnelle et réglée ; Le meilleur des mondes (Aldoux Huxley, 1931) ; La Kallocaïne (Karin Boye, 1940).

Orwell s’est intéressé à plusieurs autres dystopies, il a écrit sur le tragique et comique Nous autres, d’Eugène Zamiatine, qui a plus d’un point commun avec 1984, sur Le Talon de fer, de Jack London, ou encore sur The Secret of the league, d’Ernest Bramah, tous deux sortis en 1907. Je n’ai pas trouvé de texte de sa plume qui évoque La Kallocaïne, excellent roman publié par la poétesse suédoise Karin Boye en 1940, qui fait notoirement partie des sources d’Orwell et qui entretient plus d’un point commun avec son roman.
Il me semble qu’on ne cite jamais non plus Le Procès, de Franz Kafka (1925), comme source possible pour 1984, ce qui me paraîtrait pertinent6. Terry Gilliam a sans doute perçu un lien puisque son Brazil (1985) peut assez justement être décrit comme un mariage entre 1984 et Le Procès.

Utopie et Dystopie

Une opinion commune consiste à faire de la dystopie le contraire de l’utopie, son exacte opposé. Cela me semble erroné, et pour moi l’utopie et la dystopie ne font qu’un. Ce sont des systèmes parfaits, c’est à dire, au sens étymologique du terme, des systèmes réalisés jusqu’au bout, qui ne peuvent plus être améliorés.

Lorsqu’une théorie utopique passe à la réalisation pratique, deux éléments perturbent la perfection de l’utopie : ce qui ne fonctionne pas comme prévu, et ceux qui refusent le système. Les dystopies épousent souvent le point de vue d’une personne qui, pour une raison ou une autre, n’arrive pas être un agent heureux au sein d’un système utopique. L’individu insatisfait de son sort n’a que peu de choix : soit il détruit le système ou attend que celui-ci se détruise, comme le fait le héros de The Machine Stops (E.M. Forster, 1909); soit il s’enfuit comme le héros dans Brave new world  (Aldoux Huxley, 1931), soit il est vaincu, c’est à dire détruit physiquement ou psychologiquement, assassiné, emprisonné, rendu fou.
Je dis qu’utopie et dystopie sont synonymes mais les deux genres peuvent être distingués par les périodes qui les ont vu naître : les premières Utopies célèbres telles que Utopia (Thomas More, 1516) et La Cité du Soleil (Tommaso Campanella, 1602) sont considérée comme une réaction de penseurs européens à la découverte des Amériques et la conscience que d’autres sociétés étaient possibles, non seulement parce que les sociétés amérindiennes étaient différentes des sociétés européennes, mais aussi parce que les européens partis s’y établir se sont sentis capables de réécrire ailleurs une société différente de celle qu’ils connaissaient jusqu’ici.
Les dystopies littéraires, de leur côté, émergent à l’aube du XXe siècle, lorsque les utopies sont prises au sérieux ou même, passent à la réalisation.

Un roman autobiographique

Lorsque j’ai lu 1984, adolescent, j’en ai essentiellement retenu la question de la révolte contre l’oppression et celle de l’utilisation de la langue comme outil de contrôle. En le relisant dernièrement, bien plus âgé (j’ai dépassé de peu l’âge du protagoniste du récit comme celui de l’auteur du livre) et plus conscient de la biographie d’Orwell, il me semble que le roman a une dimension autobiographique. On dit souvent que les écrivains ne font jamais autre chose que des autobiographies déguisées, ou en tout cas que leurs livres parlent d’eux, mais cela me semble particulièrement évident ici.

Winston Smith est un homme entre deux-âges, au corps malade, qui se sait condamné par le régime quoi qu’il advienne, qui ressent le furieux besoin d’écrire tout en sachant que cela n’aidera ni son présent ni l’avenir, et qui vit une parenthèse un peu plus heureuse entre les bras d’une femme qui a la même vision du monde que lui mais qui a choisi de vivre plutôt que se laisser gagner par le seul désespoir. Mais l’anéantissement final n’en reste pas moins une certitude.

Il me semble que tout cela pourrait se dire de l’existence d’Eric Blair juste avant et pendant la rédaction de 1984.

La liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre

Cette phrase me semble représentative de l’état d’esprit d’Orwell après la Guerre d’Espagne. Engagé parmi les Républicains7, il a vu son propre camp se déchirer contre tous ses principes, contre ses intérêts, jusqu’à permettre la victoire franquiste.

Lorsqu’il a raconté le putsch des des staliniens contre les autres membres de la gauche révolutionnaire sous forme d’essai dans Hommage à la Catalogne puis à la manière d’un conte dans Animal Farm, George Orwell a fait face à une gène généralisée de la part de ses camarades d’engagement socialiste, jusqu’à éprouver de vraies difficultés à publier ces écrits. Pour eux, critiquer le stalinisme — qui pourtant dévoyait tout ce en quoi ils croyaient — revenait à s’attaquer à leur propre camp, ils préféraient donc taire les dissensions, laver leur linge sale en famille, plutôt que d’exposer publiquement leurs problèmes au risque de donner des munitions au camp adverse. Pour George Orwell, au contraire, le mensonge ne paie pas, il n’épargne que l’erreur. La liberté, pour lui, ce n’est donc pas tant de de dire n’importe quoique de s’autoriser à voir ce que l’on voit, ce que l’on sait vrai. À s’autoriser, aussi, à suivre ses propres principes moraux et philosophiques plutôt que de renoncer à questionner les mots d’ordre, les réflexes grégaires et les slogans de ses amis politiques lorsque ceux-ci semblent s’éloigner de leurs bonnes intentions. Ce qui a rendu Orwell suspect pour certains est en réalité ce qui fait de lui un véritable grand auteur. Il n’avait pas peur des contradictions politiques, puisqu’il était à la fois patriote et socialiste, et même pratiquant, puisqu’il fréquentait l’église anglicane, mais non croyant. On a appris en 2002 qu’Orwell avait établi une liste d’auteurs dont la sympathie envers Staline lui semblait incompatible avec un emploi dans la contre-propagande britannique, mais il ne faut pas juger ce document de manière anachronique en ayant la période Maccarthyste en tête, il ne s’agissait ni de condamnation à mort, ni de mise à l’index, juste d’une liste de personnes à écarter d’un emploi dans un domaine sensible.
La boussole d’Orwell est ce qu’il appelait la Common decency, la décence ordinaire, idée qui signifie, selon moi, qu’on n’est pas forcé de sacrifier ce à quoi on est attaché (liens affectifs, valeurs morales ou capacité à réfléchir par soi-même) pour une cause politique, et que le bien et le mal ne sont pas si difficiles que cela à discerner.

  1. à écouter ici : Une nouvelle traduction pour le « 1984 » d’Orwell : ce que ça change. Radio Nova le 11 juin 2018. []
  2. Sur les débats qui entourent la politique de re-traductions de Gallimard, on peut lire : Illégal de traduire Hemingway, ou Gallimard, le tombeau à auteurs, par Clément Solym. []
  3. Lire : What ever happened to Orwell’s missing millions?  []
  4. Lire : Avant l’après, voyages à Cuba avec George Orwell, par Frédérick Lavoie, éd. La Peuplade 2018. []
  5. Lire l’essai d’Orwell intitulé Wells, Hitler et l’état mondial (1941). []
  6. D’autres ont au contraire opposé Kafka et Orwell, tel Milan Kundera dans Les Testaments trahis qui dénie à Orwell le statut de romancier : « Ainsi le roman d’Orwell, malgré ses intentions, fait lui-même partie de l’esprit totalitaire, de l’esprit de propagande. Il réduit (et apprend à réduire) la vie d’une société haïe en la simple énumération de ses crimes ». Mais la définition de qui a le droit légitime de produire de la littérature, selon Milan Kundera, se résume souvent à… lui-même. []
  7. Orwell combattait sur le front espagnol au sein du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, le POUM — ni staliniens, ni anarchistes ni trotskistes —, mais c’était plus par hasard que par engagement pour ce courant spécifique : il lui semblait au départ que tous les Républicains étaient réunis par des convictions proches. []

Littératures graphiques contemporaines #7.6 : Pauline Mermet

mars 17th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 23 mars 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Pauline Mermet.

Après avoir accompagné l’aventure du magazine Capsule cosmique, puis commencé à exercer le métier d’éditrice chez Bayard, Pauline Mermet est désormais directrice de collection pour les éditions Dargaud. Elle travaille avec des auteurs tels que Marion Montaigne, Mathieu Sapin, Mathieu Burniat ou encore Aude Picault, mais s’occupe aussi de bande dessinée jeunesse ou patrimoniale. Nous lui demanderons de nous raconter son parcours et de nous expliquer comment elle accompagne les auteurs dans leurs projets.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 23 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #7.5 : Colonel Moutarde

mars 9th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 16 mars 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Colonel Moutarde.

Colonel Moutarde est une illustratrice et autrice de bande dessinée née en 1968. Autodidacte, son travail s’est décliné sur de nombreux supports, du fanzine à la publicité en passant par le livre jeunesse.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 16 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Dix ans

mars 8th, 2018 Posted in Le dernier des blogs ? | 4 Comments »

La première fois qu’on m’a parlé de blogs, au début des années 2000, j’ai détesté le principe. J’ai même détesté le nom qui sonne comme le babil des nourrissons : « blebleblebleblog ».

Le dernier des blogs, par Giovanni Battista Piranesi (1720-1778)

J’étais venu à Internet en 1995, et ce qui m’y avait immédiatement fasciné à titre philosophique et politique, c’est l’indépendance dont les créateurs jouissent vis à vis des outils qu’ils emploient : le langage HTML, qui sert aujourd’hui encore à créer les pages web, n’est la propriété d’aucune société commerciale, pas plus que le protocole FTP qui sert à déposer les pages sur les serveurs. Avec un apprentissage au fond très léger, n’importe qui peut produire du contenu en ligne. Mais si cet apprentissage est léger, il me semblait presque hérétique de vouloir s’en affranchir : utiliser un blog, c’est à dire un système qui permette de publier pour Internet sans savoir écrire une ligne d’HTML ? Quelle idée scandaleuse ! Bien entendu, pour simple qu’il soit, le HTML posait quelques petits problèmes à l’usage puisqu’il fallait penser en même temps la mise-en-page et le contenu, et que la moindre modification pouvait réclamer plus d’énergie que ne le laissait imaginer le résultat.

Quelqu’un qui sait rester modeste1.

Et puis le temps a filé. Les blogs ont fleuri sur Internet, des auteurs et des autrices s’y sont épanouis, y sont « nés » dans divers domaines, de l’éditorial politique à la bande dessinée en passant par la médiation scientifique et mille autres sujets. Il y a eu des remises de prix du meilleur blog, un festiblog, des blogs de journalistes professionnels sur des plate-formes indépendantes et des blogs d’amateurs sur des plate-formes journalistiques professionnelles. Et puis des centaines de milliers de blogs d’adolescents, consacrés à une chanteuse ou un personnage de manga. Dans ma famille, parmi mes amis, j’ai fini par avoir l’impression que tout le monde avait son « skyblog », son « canalblog », son « over-blog », son « blogger ». Tout le monde sauf moi.

Le turfu de la lecture (turfu est la manière dont on dira futur dans le turfu), image du passé.

En 2008, on commençait à parler de la fin des blogs. MySpace, et bientôt le très efficace Facebook, initiaient une nouveauté potentiellement néfaste au web tout entier : des plate-formes qui non seulement permettaient à tout un chacun de produire du contenu en ligne sans en maîtriser aucun aspect technique, mais qui de plus avaient tendance à enfermer les lecteurs à l’intérieur d’un système ou se mêlent ce que l’on fait et ce et ceux que l’on aime, autant d’informations gratuitement fournies par les usagers des plate-formes au profit de ces dernières.
C’est à cette époque que j’ai commencé à ressentir le besoin de mettre en place un outil pour offrir à mes étudiants à l’école d’art du Havre un complément à mes cours, un lieu où publier des photographies, des documents, des références. Pourquoi pas un blog ? Après tout, ce système qui sépare contenu et contenant est bien commode, même pour un prétentieux programmeur old-school qui pense que connaître trois commandes HTML fait de lui un chevalier du net.
Alors j’ai créé mon premier blog, j’ai installé WordPress2 et puisqu’il me semblait que j’étais le dernier au monde à avoir un blog, j’ai intitulé le mien Le dernier blog. C’était le 8 mars 2008, il y a exactement dix ans3

Ensuite, j’ai pris goût au système. Mes étudiants n’ont pas été le premier public du blog, et j’y ai peu à peu parlé de tout un tas d’autres choses que ce pour quoi je l’avais créé. J’y ai traité notamment de cinéma, de science-fiction, de technologies. Une chose en entraînant une autre, mes billets ont eu un public, m’ont amené des demandes d’articles, de conférences, de livres, m’ont amené aussi des amis.
Wordpress permet de publier facilement des articles, mais aussi de créer de nouveaux blogs, et à celui-ci se sont ajoutés un blog consacré aux mythes de fin du monde, un défouloir politique, Castagne, un dépôt de dessins ou de textes divers, Fatras, et bien d’autres encore, y compris des blogs non-publics, dont je suis le seul à connaître l’existence et que j’utilise pour stocker différentes informations.
Je suis désormais le premier évangéliste de ce système que j’avais autrefois snobé, peut-être parce que j’ai admis que, si l’indépendance technique est bien une question politique, elle est en partie illusoire et peut même paradoxalement s’acquérir au détriment de sa capacité à créer : la technique peut à la fois émanciper lorsqu’elle permet d’être maître de ses moyens de production (pour reprendre la technologie marxiste), et aliéner lorsqu’elle devient une fin en soi.
Je me comprends.

Bon anniversaire, dernier des blogs !

  1. Pour ceux qui ne comprennent pas la blague, un développeur Web est une personne qui crée des sites web. Tim Berners-Lee est, quant à lui, carrément l’inventeur du World Wide Web. []
  2. WordPress est un logiciel libre qui repose sur des technologies libres telles qu’HTML, PHP, MySql, Css, Javascript. Il existe une exploitation commerciale de WordPress, WordPress.com, qui propose à la fois le logiciel et la plate-forme pour l’héberger. Même si cette plate-forme a des pratiques tout à fait dignes, je préfère bien entendu la version logicielle, qui réclame un coup de main à l’installation mais plus rien ensuite. []
  3. Hasard amusant, c’est à cette exacte même date que Geoffrey Dorne a créé son propre blog, Graphism.fr. Bon anniversaire Geoffrey ! []

Littératures graphiques contemporaines #7.4 : Kek

mars 4th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 9 mars 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Kek.

Né en 1979, Kévin Nave, dit Kek, a étudié les sciences puis la conception multimédia. Appartenant à la première vague des blogueurs-bd, il a publié quelques albums, mais a aussi amené sa compétence de webmestre et de développeur à des éditeurs et des auteurs de bande dessinée, en réalisant des sites Internet, des jeux ou d’autres travaux tels que le Bouletmaton, qui permet de créer des avatars basés sur le travail de Boulet.

cliquez sur cette image pour l’avoir au même format.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 9 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Transhumanisme contre collapsologie

mars 1st, 2018 Posted in Fictionosphère, indices, Sciences | 4 Comments »

Les billets d’évangélisation transhumaniste de Laurent Alexandre dans l’Express ou ailleurs peuvent sembler relever, au premier abord, d’un optimisme naïf, mais les deux derniers, qui opposent Transhumanistes1 et Collapsologues2 apportent à mon sens un autre éclairage sur l’idéologie dont le co-fondateur de Doctissimo se fait désormais le spécialiste, sinon le porte-parole.

on peut cliquer sur l’image pour l’afficher en plus grand

Les transhumanistes rêvassent : ils parlent d’extension de la longévité, d’humanité augmentée, de voyages intersidéraux et d’Intelligence artificielle consciente, comme si tout cela était à portée et que la seule question à se poser était de savoir comment en profiter. Dans la pratique, si un ordinateur a bien battu des champions d’échecs, de go ou de poker, il n’existe toujours aucun ordinateur qui éprouve l’envie de jouer à ces jeux ; si l’on envoie bien des humains dans l’espace, c’est en périphérie de la Terre et au prix d’efforts inouïs3 ; l’humanité augmentée est une réalité, mais elle l’est depuis l’invention du feu, depuis la domestication du chien et du cheval, depuis l’invention de l’agriculture, de l’écriture ou du téléphone mobile… En revanche les recherches sur l’extension des capacités cognitives ne sont déjà pas bien probantes sur les lombrics, alors sur l’humain… ; la longévité humaine, quant à elle, a connu une incroyable augmentation avec la découverte des antibiotiques, mais depuis, point de grand bond, et au contraire, on observe l’amorce d’une baisse de l’espérance de vie dans quelques pays développés,…
Les collapsologues, de leur côté, ne sont pas des rêveurs, puisqu’ils appuient leurs prédictions non sur ce dont ils ont envie mais sur des quantités bien connues telles que l’augmentation régulière de la consommation d’énergie et l’épuisement des ressources indispensables au monde industriel et à la population humaine (pétrole, uranium, terres rares, eaux non-souillées, terres cultivables, diversité des espèces,…).

Freejack, Geoff Murphy 1992, avec Emilio Estevez, Mick Jagger, Anthony Hopkins et Rene Russo. En 2009 (hrem !), les super-riches pourront acheter le corps de jeunes gens en pleine santé au moment de leur mort afin d’y transférer leur esprit. Le mind uploading est une technologie spéculative souvent associée au transhumanisme.

Avec cet article, Laurent Alexandre dévoile peut-être une motivation inconsciente chez ceux qui s’accrochent au conte transhumaniste : la promotion d’une fuite en avant décomplexée, exempte de tout sentiment de culpabilité. Car ce que dit le texte c’est bien qu’il est inutile de changer quoi que ce soit à notre mode de vie, à notre économie, à la manière dont nous exerçons notre empire sur la nature, puisque des solutions aux problèmes que nous causons aujourd’hui se présenteront nécessairement un jour. Consumons dès maintenant, car demain, des technologies qui n’existent pas encore nous sauverons et feront de nous « mille milliards de transhumanistes flamboyants parcourant les galaxies ».
Cette affirmation que « l’aventure humaine est illimitée » colle à la doctrine de l’économie capitaliste, qui repose sur l’exploitation et la conquête régulière de nouveaux marchés, méthode qui a longtemps fait ses preuves et dont les effets dévastateurs ont toujours été localisés, mais qui semble appelée à fonctionner de moins en moins bien à mesure que nous constatons à quel point notre Terre est finie, et que nous sommes bien forcés d’admettre qu’il n’y a plus de nouveaux territoires à investir, que l’on ne pourra pas indéfiniment raser des forêts ou provoquer des guerres lointaines sans que cela ait de conséquences non seulement locales mais aussi planétaires.

Une publicité qui m’a toujours fait rire, pour une société de garanties financières : un homme en chemise blanche, pantalon sombre et cravate regarde l’horizon depuis le haut d’un immeuble. Il prend son élan et se jette dans le vide. Suicide ? Pas tout à fait : un ballon se matérialise dans ses mains et notre homme peut alors flotter comme un ludion un peu comique parmi un groupe d’autres personnes qui se trouvent dans la même posture que lui.

Puisque les arguments contre les limites de la croissance ne se trouvent plus dans le présent, on va les chercher dans un futur hypothétique, la science-fiction sert d’argument à l’immobilité. On comprend, dans ce contexte, le recours au fantasme spatial : la Terre est finie mais l’univers est infini. Ce qui est vrai, mais il ne l’est pas pour nous, qui sommes encore loin d’être entrés dans l’ère spatiale telle que mise en scène dans les romans de Iain M. Banks : pour l’instant nous savons coller des trompe-la-mort sur le nez de missiles pour les envoyer perdre de la masse osseuse dans un environnement hostile, et nous n’arrivons à peupler Mars que de tristement poétiques robots qui nous envoient les photographies des paysages sans vie dans lesquels ils divaguent jusqu’à ce qu’un rocher les bloque ou que leurs panneaux solaires cessent de fonctionner.
Tout ça est déjà héroïque et admirable, bien entendu, mais il faut bien admettre que notre espèce est loin, très loin de pouvoir imaginer s’extraire du monde qui l’a vu naître, alors en attendant, pourquoi ne pas en prendre soin ?

Promettre la vie éternelle, la survie de l’esprit et la prospérité infinie à ceux qui y auront cru, aux élus, mais n’avoir pour seul effet notable que de valider les injustices sociales existantes, de renforcer les pouvoirs en place et de prôner l’augmentation démographique incontrôlée… tout ça me rappelle quelque chose !

Pas étonnant, au fond, que Laurent Alexandre mélange la collapsologie — qui observe une pente et anticipe ses effets, mais qui ne s’accompagne pas d’une idéologie politique particulière — avec l’altermondialisme, la décroissance, voire avec le mouvement pour l’extinction volontaire de l’humanité. Pas étonnant non plus qu’il recoure si souvent à la preuve ad billionairum4 : c’est forcément vrai, puisque c’est l’homme le plus riche du monde qui l’a dit !

Moins qu’un optimisme technologique, nous trouvons ici une revendication de jouissance immédiate et sans entraves pour ceux qui sont en position de se l’octroyer, au nom de l’avenir mais aussi à son détriment.

  1. Les Transhumanistes croient à l’amélioration de l’humanité par le biais des technologies émergentes (Intelligence artificielle, modification génétique, etc.), et se posent entre autres objectifs l’allongement de la vie humaine, voire la suppression de la mort. Le mot, que l’eugéniste-humaniste Julian Huxley est un des premiers à avoir employé ainsi que l’ont raconté Olivier Dard et Alexandre Moatti dans un article de la revue Futuribles, n’a pas une définition unique et recouvre de nombreux courants de pensée. []
  2. La collapsologie annonce, se fiant aux indicateurs écologiques et économiques (notamment l’évolution des ressources), un effondrement de notre civilisation industrielle à plutôt court-terme. []
  3. Lire l’indispensable Dans la combi de Thomas Pesquet, par Marion Montaigne, éd. Dargaud 2017. []
  4. nota : j’invente cette locution, je ne sais pas le Latin. []

Littératures graphiques contemporaines #7.3 : Gilles Rochier

février 25th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 2 mars 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Gilles Rochier.

Gilles Rochier, né en 1968, a découvert le fanzinat par hasard et se lance dans ce registre au milieu des années 1990 avec sa propre publication, Envrac, où il exprime ses souvenirs de jeunesse et le quotidien des banlieusards, hors des clichés.

Avec l’album TMLP. Ta mère la pute, il obtient le prix révélation au festival d’Angoulême en 2012. Une exposition rétrospective de son œuvre s’est tenue au même festival en janvier 2018.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 2 mars à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #7.2 : Dorothée de Monfreid

février 16th, 2018 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 23 février 2018, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Dorothée de Monfreid.

Dorothée de Monfreid, née en 1973, est diplômée de l’école des Arts décoratifs de Paris. En vingt ans, elle a publié plus d’une cinquantaine de livres : albums jeunesse, romans et albums de bande dessinée.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 23 février à 15 heures, dans la salle A-1-175.
Cette première séance de la septième année du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.