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#meToo

Dans la foulée de l’affaire Harvey Weinstein, entre autres événements, une journaliste a proposé aux femmes sur Twitter de raconter leurs expériences de harcèlement sexuel ou d’agressions caractérises vécues dans le cadre de leur vie professionnelle, créant pour l’occasion le hashtag #BalanceTonPorc. Très vite, ce n’est plus seulement la vie professionnelle qui a été le sujet, mais la vie de tous les jours, et des milliers de femmes ont témoigné de pressions, d’attouchements, de propositions, d’exhibitions, de remarques odieuses, de baisers forcés, de viols. Chez les anglophones, le hashtag comparable est #MeToo.

Sauf exception, les témoignages ne dénoncent jamais nommément des personnes, mais j’ai vu des faits reprochés à un parlementaire, un journaliste, un cinéaste et un animateur télé. Pas pour des crimes, même pas pour de vrais délits, ou pas forcément pour des faits précis. Eh bien peut-être que ceux-là ont besoin qu’on leur dise que ce qu’ils ont trouvé charmant ou rigolo ou normal un jour ne l’était que pour eux.
Les réactions sont intéressantes : beaucoup (d’hommes) craignent l’injustice, ou plutôt la justice populaire : et si Lars Von Trier se faisait crever les pneus, à présent que Björk Gudmunsdottir a accusé un « réalisateur danois avec qui elle a tourné » de s’être comporté de manière non-professionnelle avec elle ? Les mêmes ne se demandent pas si les pourcentages de femmes agressées ou violées sont injustes, mais d’accord, admettons, pas besoin de lancer un vertueux hallali contre une poignée de noms lancés en pâture, d’autant que l’important n’est pas là, l’important c’est l’avalanche de témoignages, l’important c’est qu’il ne semble pas qu’une seule femme n’ait rien à raconter. Mais il faut voir les réponses masculines, qui vont de « ce hashtag est un peu agressif, parler c’est bien mais il faut le faire de manière plus apaisée » à « pourquoi le faire ici et ne pas aller au commissariat » (mille réponses, mais au minimum celle-ci : en quoi l’un empêche l’autre ? Est-ce qu’une personne devrait s’interdire d’évoquer son cambriolage une fois qu’elle a, ou non, choisi de déposer une plainte ?) en passant par « il faut aussi parler des mecs bien »,… au mieux. Parce que les réponses au pire sont d’un autre registre : « tu l’as mérité », « on te croit pas vu ce que tu es moche », et insultes en tout genre. Dans cette histoire de #balanceTonPorc, les réactions masculines sont peut-être ce qui fait le plus peur, car elles laissent le sentiment qu’un grand nombre d’hommes sont tout prêts à se serrer les coudes contre les femmes qui témoignent. Si effectivement ce que dit sous pseudonyme quelqu’un dont nous ne savons rien peut être une affabulation ou l’appropriation d’une histoire qui appartient à quelqu’un d’autre, si bien entendu il serait insupportable que des innocents soient injustement victimes opprobre, rien ne permet de décréter que les témoignages soient fréquemment, ni même anecdotiquement fallacieux. Pour ma part, j’ai lu les témoignages de nombreuses femmes que je connais et dont je suis surtout certain qu’elles ont beaucoup pris sur elles pour parler de ce sujet.

Je peux utiliser le hashtag #meeToo car moi aussi j’ai connu ce genre de situation. Je ne l’écris pas ici pour que des hommes claironnent « un point partout ! », et y voient la preuve que les hommes sont autant exposés que les femmes, non : dans les cas que j’ai vécu, je n’étais pas un homme de quatre-vingt-dix kilos et un mètre quatre-vingt et quelques, comme aujourd’hui, j’étais un pré-adolescent à peine plus lourd que son cartable.
En revanche mes mauvaises rencontres étaient des gens plus âgés que moi, de sexe masculin, et qui me savaient plus vulnérable qu’eux.

Une première histoire

Un jour, j’étais dans un train de banlieue, un double-étages orange, pour ceux qui connaissent. Je me rendais chez l’orthodontiste, à Paris, j’y allais chaque semaine après l’école et mon père m’y récupérait après sa propre journée de boulot, on rentrait ensuite en voiture. Le trajet était très simple : quatorze minutes de train vers Saint-Lazare, puis métro jusqu’à la station La muette, pour arriver au cabinet avenue Paul Doumer, au soixante-douze je crois.
Dans ce train, donc, J’étais monté à l’étage supérieur. La voiture était totalement vide, comme ça arrivait à l’époque. Un homme est venu s’asseoir sur la banquette qui me faisait face, et il a sorti son sexe, qu’il a tripoté en me fixant. Je pense que j’étais à l’époque en classe de sixième, j’étais donc un pré-adolescent pas spécialement au fait des mœurs normales des adultes, alors je l’étais encore moins de leurs mœurs plus déviantes, je ne suis pas certain que j’aie su à l’époque ce qu’était un viol, par exemple, ni que j’aie entendu parler de pédophilie — on n’en parlait pas, du reste —, mais la situation m’a semblé profondément anormale, et même furieusement dangereuse. En fait j’ai eu ce qui restera une des grandes frayeurs de ma vie. J’étais paralysé, j’ai passé dix minutes interminables à ne jamais oser me lever, à ne rien dire, à respirer difficilement, cherchant surtout à ce que mes yeux ne croisent ni le regard ni la main du type, me disant qu’il fallait surtout sembler ne rien avoir remarqué (tout en restant bien sûr aux aguets de tout nouveau mouvement, et prêt à courir). J’imagine que le type est parti au moment où le train rentrait en gare, et que j’ai attendu l’arrêt pour me diriger vers la sortie, mais je n’en ai pas de souvenir précis. C’est en l’écrivant ici et en tentant de raviver ce souvenir que je remarque que c’est peut-être depuis cette histoire que, dans les trains à double-étage, je choisis systématiquement l’étage inférieur. Il me semble bien qu’auparavant j’allais toujours en haut. Donc trente-sept ans plus tard, ce salopard qui est peut-être bien mort depuis, ou en prison, décide encore à quel endroit je m’assieds dans le train.
Je ne pense pas avoir souvent raconté cette histoire, ça m’étonnerait que je l’aie racontée à mes parents à l’époque, je crois que j’ai eu un peu honte, comme si mon apathie ou l’attitude de ce type disait quelque chose à mon sujet.

La seconde histoire

Avenue Émelie, ça ne vous dira rien si vous ne connaissez pas ma ville. L’endroit était à l’époque désert (il y a désormais de nombreuses habitations), mais ça faisait un bon raccourci. J’avais dix ou onze ans, là encore. Devant moi marchaient deux types plus âgés, disons des adolescents de quinze ans. Ils ont subitement décidé d’aller se soulager la vessie contre un mur en même temps, pas vraiment mon problème, même si je trouvais leur halte subite artificielle : quelque chose dans les gestes, les mouvements, la manière de se parler à voix basse, n’était pas naturel. J’ai continué à marcher, mais sitôt les coquins dépassés, j’ai entendu dans mon dos un « hep mignonne ! », et sans avoir le temps de rien je me suis retrouvé entouré de ces deux types, qui ont commencé à m’annoncer ce qu’il projetaient pour moi, sans que je comprenne bien de quoi ils me parlaient. Mais voilà, ils ont presque aussi vite constaté leur méprise : même si j’avais la coupe de cheveux de Mireille Mathieu (sans la frange), j’étais un garçon. Ils m’avaient pris pour une fille. Cela changeait tout à leur plan, ils m’ont dit quelque chose « eh mais t’es un mec ! », puis m’ont insulté, comme si j’avais attenté à leur virilité en les laissant avoir des projets à mon égard. Ils se sont sauvés sans demander leur reste.
Là encore il ne m’est rien arrivé, je m’en tire juste avec un petit boost de mauvaise adrénaline (et strictement aucune idée d’en parler à la police ou à quiconque, et là je crois bien que c’est la toute première fois de ma vie que je l’évoque), mais si j’avais effectivement été une fille ?
Devinez quoi ; je n’ai plus souvent emprunté cette voie par la suite.

Les femmes qui témoignent ces jours-ci, comme c’était le cas aussi avec le projet Crocodiles, racontent souvent à quel point telle ou telle mauvaise histoire les force à être aux aguets, à éviter tel trottoir, telle ruelle, telle heure à esquiver tel genre de regard, telle manière de s’adresser à elles, à surveiller les pas de celui qui les précède ou qui les suit, et sont au fond constamment sur le qui-vive. Avec mes deux minuscules histoires (j’ai eu peur chaque fois, mais personne ne m’a touché), je pense que je vois ce que ça peut signifier, et j’ai de plus en plus de mal à supporter les hommes qui se bouchent les oreilles ou cherchent à faire taire celles qui témoignent. Ce qui devrait être insupportable pour tous les hommes, ce n’est pas d’être injustement considérés comme de potentielles menaces, c’est bien que les femmes n’aient pas d’autre choix que de se méfier.

Mettre les voiles

(Contexte : la France de l’été 2016 se passionne pour le Burkini1, une tenue de bain féminine très habillée qui cache même les cheveux de celle qui le porte et a été conçu pour une clientèle musulmane. L’affaire a connu deux temps forts : d’abord, l’annonce de l’organisation d’une « journée burkini » dans une piscine privée puis, dans la foulée, l’interdiction municipale de porter ce vêtement sur la plage dans des villes telles que Cannes et Villeneuve-Loubet.)

Le burkini a fait beaucoup parler ces jours-ci, et j’ai envie de rassembler ici mes interrogations, mes observations et mes arguments au sujet des vêtements réputés musulmans, car la crispation qui les entoure me semble malsaine, mais en même temps, ne saurait disparaître simplement, et surtout pas en se contentant de renvoyer les gens que le voile inquiète à un supposé racisme — lequel existe bel et bien mais n’est qu’une partie du problème.
Désolé, cet article est à la fois long et décousu.

Des images volées sur un site de maillots de bains pour musulmanes. De manière assez troublante, on n'y voit aucun visage : certains sont floutés, d'autre remplacés par des formes géométriques.

Des images volées sur un site de maillots de bains pour musulmanes. De manière assez troublante, on n’y voit aucun visage : certains sont floutés, d’autre remplacés par des formes géométriques. Une manière de protéger les modèles ?

Ceux qui ont légiféré contre le voile intégral (Niqab, Burqa) en 2010 avaient un bon argument : le visage est au centre des rapports entre les êtres humains. C’est par lui que nous nous identifions, et c’est en grande partie par les expressions de notre visage que, comme les autres primates (et contrairement à la quasi totalité des autres animaux), nous exprimons de manière immédiate notre joie, notre dégoût, notre hostilité,… Nous disposons bien entendu d’autres moyens de communication, comme l’attitude corporelle et la parole, mais le visage tient tout de même une place à part chez les humains. C’est pour ça que les femmes déguisées en fantômes — autant que les automobiles occupées mais dont les vitres sont fumées, ou les personnes qui portent des masques, du reste —, nous inquiètent spontanément : celui qui cache son visage cache ses intentions, ne veut pas être reconnu, et a peut-être les pires raisons pour cela.

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La blogueuse Rana Jarbou, qui a porté le voile intégral en Arabie Saoudite (où c’est un vêtement minoritaire : les femmes doivent cacher leurs cheveux mais pas forcément leur visage) raconte dans l’article Arabie Saoudite: L’expérience d’être “sans visage” que ce vêtement lui conférait une forme d’invisibilité. Le revêtant, elle cessait d’exister en tant que personne. En regardant d’autres femmes au visage invisible, elle remarque que cela les rend même capables d’avoir un comportement habituellement réprouvé et donc, paradoxalement, de profiter d’une certaine liberté vis à vis des conventions : « Je me suis trouvée dans de nombreuses situations où une dame en niqab resquillait devant moi ou m’interrompait quand je parlais à un vendeur, caissier ou autre. j’ai aussi observé des femmes en niqab gâter leurs employés de maison en public. On aurait dit que le niqab leur donnait licence de se conduire à leur guise »

L’interdiction du port du voile intégral dans l’espace public est entrée en vigueur il y a cinq ans, fort bien, c’est fait2, mais il fallait en rester là. Or ça n’a pas suffi, cette interdiction semble avoir au contraire donné à certains l’espoir d’une interdiction étendue à tous les indices de la présence de l’Islam en France, et tout particulièrement ceux qui concernent les femmes. En France, il est vrai, cela fait plus de vingt-cinq ans que des affaires de voile (et dernièrement, de jupes trop longues et de maillots de bain trop couvrants) sont médiatisées au delà du raisonnable. Il s’est installé dans de nombreuses consciences l’idée que le simple hijab, qui est porté sans y penser (comme le cadre porte une cravate) par des centaines de millions de femmes dans le monde, est une arme de propagande et d’oppression, est le signe d’une soumission plus ou moins volontaire à un ordre patriarcal qui impose aux gens des vêtements en fonction de leur sexe. Et ce n’est du reste pas faux, mais ce n’est qu’un cas parmi bien d’autres de vêtements sexués : il me serait difficile de porter une jupe dans l’espace public en France, alors même que j’ai de très belles jambes et que ça m’irait sans doute très bien.
Une autre idée s’est installée, celle qu’une femme qui porte le hijab aujourd’hui finira par porter le niqab un jour, comme s’il y avait une progression inéluctable. Qui vole un œuf vole un bœuf, qui porte le hijab porte le niqab.

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La France et les tenues de bain…

J’imagine que cette obsession locale n’est pas due qu’à notre attachement aux grands principes de laïcité et de droits de l’homme dont nous nous prétendons champions, mais est le résultat d’une blessure plus ancienne liée au passé colonial de la France et à la guerre d’Algérie. Lorsque l’Algérie était un département français (où malgré des avancées tardives, les musulmans étaient des citoyens de seconde classe), le fait pour les femmes de renoncer au voile était une manière de signifier leur envie de modernité et leur désir de séduire l’empire colonial.

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Une affiche de propagande pendant la guerre d’Algérie. Le voile, parfois ôté de force par les autorités3, est devenu un symbole de résistance.

Derrière la question de l’Islam en France, il y a la guerre d’Algérie, puis cinquante ans d’histoire de l’immigration maghrébine et, tout particulièrement, algérienne.
Il est intéressant de noter que c’est aussi parmi les gens de culture arabe ou maghrébine que l’on trouve les personnes les plus vigilantes à dénoncer tout progrès de l’Islam politique en France4 : des Kabyles, des libres-penseurs, des personnes issues d’un milieu social et culturel élevé, des personnes qui ont fui la guerre civile des années 1990, d’autres encore qui ont vu le voile revenir en force après 2001, quand il semblait relégué au statut de curiosité archaïque et folklorique. Si leur vigilance est plus que compréhensible, ils dramatisent lorsqu’ils annoncent un glissement général comparable à celui de pays comme le Maroc ou il n’a fallu que quelques années pour passer d’une marginalité du voile à une situation où les femmes qui ne le portent pas sont regardées en biais, et où le phénomène accompagne un net recul des libertés pour les femmes. Ils dramatisent, car la situation entre les deux rives de la Méditerranée ne sera jamais semblable : les habitants du Maghreb sont ultra-majoritairement musulmans, ce qui n’est pas le cas en France où la pression religieuse ne touche qu’une part de la population, et doit peut-être son succès au besoin qu’éprouve cette part de la population à affirmer sa présence : le même fait ne répond pas exactement aux mêmes situations. Je ne veux pas dire que je me lave les mains d’un problème qui ne touche que les musulmans, je veux dire que la raison d’être du problème est différente.

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Voilà ! Dire aux musulmans qu’ils doivent raser les murs à cause de récents attentats, tout comme leur demander de se « désolidariser », revient à leur demander d’accepter implicitement une part de culpabilité. Cela n’insulte et ne heurte que les innocents qui, mettez-vous à leur place, ne peuvent que refuser.

C’est ce qui expliquerait en tout cas ce curieux paradoxe d’un vêtement théoriquement motivé par un souci religieux de modestie, d’obéissance et de discrétion, qui s’avère en même temps ostentatoire, revendicatif, et qui, dans le contexte français actuel, est souvent vécu comme une forme de provocation.
C’est un uniforme, et qui dit uniforme, dit armée, l’uniforme est un moyen de se reconnaître et de se faire connaître, d’estimer et de montrer son nombre, de se distinguer de l’adversaire et de l’impressionner, et de faire pression sur ceux qui ne sont pas dans le rang.
Le communautarisme, si mal vu en France, constitue certes une rupture dérangeante dans la solidarité de la société (solidarité dont l’existence et le caractère harmonieux restent à prouver), mais c’est aussi un moyen de se protéger, parce que face à une menace, face à une exclusion, il est naturel de chercher la protection de son entourage immédiat, de ceux que l’on considère comme semblables, en se calant sur leur comportement, quitte à abdiquer une part importante de son libre-arbitre. Les sectes s’appuient sur ce réflexe grégaire, tout comme les nationalismes et comme bien d’autres phénomènes coercitifs humains ponctuels ou non, où l’on étouffe temporairement son besoin de liberté et son intelligence pour se placer sous l’aile d’un groupe.

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Nadine Morano, avec Éric Ciotti, fait partie des champions du mauvais usage du concept de laïcité. Il n’y a pas qu’à propos de ce mot que son éducation civique est à refaire, puisqu’elle pense qu’on peut priver de ses droits civiques une personne qui contourne un simple règlement municipal. J’ignore si sa bigoterie catholique est une construction opportuniste.

Mais comment savoir ce que les femmes qui portent le Burkini pensent exactement ? Dans cette affaire, les baigneuses sont traitées comme une abstraction : l’ensemble des personnes qui considère avoir quelque chose à dire sur le sujet l’avait fait avant que l’on voie passer un premier article donnant la parole à des personnes directement concernées : tout le monde a un avis sur elles, sur leur « radicalisation », sur l’influence qu’exercent sur elles le wahhabisme, le salafisme, les frères musulmans, voire Daech, mais personne ne cherche à confronter ces opinions à la réalité en allant tout bêtement poser la question.
Sont-elles nombreuses, au fait ? Il paraît que les ventes du costume de bain ont explosé depuis le début de la polémique.
Une autre chose me frappe : on parle d’elles comme si les femmes qui portent tel ou tel vêtement religieux en maîtrisaient l’histoire ancienne et récente, les implications philosophiques et théologiques, et qu’elles étaient conscientes et actrices de tous ces faits, qu’elles font de la propagande où, comme on l’a lu récemment, font « référence à une allégeance à des mouvements terroristes qui nous font la guerre » (Thierry Migoule, secrétaire général de la maire de Cannes), sont « un manifeste politique » (selon… un manifeste politique du « printemps républicain ») et sont « la traduction d’un projet politique, de contre-société, fondé notamment sur l’asservissement de la femme » (Manuel Valls)… Tout en les considérant comme des victimes exploitées, brimées, soumises, forcées, manipulées… Il faut pourtant bien choisir. J’imagine que si l’on pensait sincèrement que les femmes qui portent des habits halal ne le font que sous la contrainte, le problème serait vite tranché : ce ne serait qu’un déguisement temporaire (comme la cravate du député à l’Assemblée ou la robe du soir des actrices au festival de Cannes), externe à la personnalité de celui ou celle à qui on l’impose. C’est bien parce que le voile est porté volontairement qu’il pose problème.

Le Hijab en France (résultat d'une recherche d'images avec Google)

Une chose me frappe dans l’iconographie des différents habits musulmans lorsque les médias en parlent, c’est qu’on ne montre que des femmes jeunes, sveltes, qui savent s’apprêter. On nous les montre souvent étudiantes, ou bien manifestantes et revendicatrices… Ou bien des photographies prises dans d’autres pays que la France. On ne nous montre que rarement les mères des immigrées de seconde ou troisième génération, ces femmes qui ont passé quarante ans à nettoyer des bureaux à six heures du matin, et qui portent aussi un foulard sur la tête : elles font partie des invisibles qui font fonctionner ce pays, elles sont pauvres, elles n’ont jamais réclamé à changer de statut social, elles ne constituent pas une menace, elles n’ont pas d’existence médiatique. On note au passage que, puisqu’il est difficile de reprocher aux musulmans qui vivent en France d’être trop riches, comme on le faisait avec les juifs dans les années 1930, on trouve des richesses à critiquer : l’économie du Halal ou les pétromonarchies du Golfe.

Les demandes d’interdiction sont tout aussi paradoxales : c’est au nom de la liberté des femmes à disposer de leur corps qu’on veut leur interdire de porter un certain vêtement de bain, et que l’on interdit de baignade celles qui ne veulent pas aller à la plage dans une autre tenue. Je répète pour que ce soit clair : on interdit quelque chose à des femmes au nom de la liberté, de la laïcité et du féminisme. Voilà qui semble résolument absurde, intenable, même en comprenant très bien les arguments de ceux qui voient dans l’injonction au port du voile un chantage phallocratique où les femmes sont d’avance jugées fautives des agressions qu’elles subissent, et coupables des manifestations de la libido des hommes. On peut inventer toutes les raisons du monde pour interdire les vêtements religieux, mais on n’a pas le droit de faire croire qu’une interdiction faite à une personne rend cette personne libre. Et si on tient absolument à rendre une personne plus libre qu’elle ne le veut elle-même, et selon des modalités qu’on a édictées à sa place, on n’a pas le droit de faire croire qu’on se soucie de son indépendance, car ce faisant, on nie sa capacité à décider de son propre sort, de son autonomie, elle est sous tutelle.
On entend couramment dire que le problème des vêtements halal, c’est la pression exercée par les hommes, qui imposent aux femmes une honte de leur corps, etc. Si c’est la question, est-il logique d’en faire peser le poids sur les femmes en les tracassant à coup d’amendes ?
Prive-t-on quelqu’un de béquille parce qu’on trouve  injuste qu’il souffre d’un handicap ?
Rien de tout ça n’a de logique.

contrastes

À ceux qui disent qu’on n’empêchera pas de sitôt des religieuses de se rendre sur des plages, ou que les tenues de surf couvrent aussi le corps, un chœur puissant répond : « mais ça n’a rien à voir, comment peux-tu comparer ? ». Et c’est juste, la situation est différente. Pourquoi est-ce que des bonnes sœurs à la plage sont sympathiques, folkloriques, tandis que des femmes portant des vêtements réputés musulmans ne le sont pas ? Il me semble important de ne pas inventer de fausses réponses à ces questions, comme d’invoquer la laïcité. Après tout, les moniales qui « prennent le voile » en s’imposant une vie chaste admettent implicitement l’idée que la vie d’une femme habituelle est impure : philosophiquement, ce n’est pas moins dérangeant qu’autre chose. Mais c’est leur choix. Du moins en 2016, puisqu’on se souvient que les couvent ont souvent servi de prisons pour des femmes que leur famille voulait voir disparaître.

Un argument assez amusant et passablement culotté (mais irrésistible) que de nombreux non-musulmans emploient contre les vêtements halal consiste à opposer aux musulmans le Coran et à leur dire ce qui est et ce qui n’est pas le « vrai Islam ». Il est curieux de demander aux gens de vivre leur religion telle qu’elle se pratiquait il y a 1400 ans, mais surtout, c’est peine perdue, car une religion n’est pas une quête spirituelle intime, c’est un fait social (si la recherche du divin était intime, personnelle, alors on n’aurait pas besoin de religion). Il suffit d’aller lire les forums où de jeunes musulmanes s’échangent des informations et des avis, souvent dans la surenchère, pour savoir ce qui est admis, obligatoire, etc. Elles invoquent bien les grands savants de l’Islam, et font une exégèse superficielle du Coran et des Hadiths, mais en les lisant, j’ai le sentiment qu’elles sont moins motivées par une recherche mystique, une forme de vérité vis à vis du Dieu auquel elles affirment croire5, que par le besoin d’approbation de leurs « sœurs », ou parfois par la vaniteuse envie de se montrer la plus intransigeante, la plus authentique, c’est à dire de donner des leçons de pureté6. Les conséquences à long terme sont différentes, mais le mécanisme est sans doute assez proche de ce que les gens de mon âge ont souvent vécu à l’adolescence lorsqu’ils affirmaient leur existence (plus que leur personnalité) en étant punks, rastas, grunge, heavy-metal, new wave ou hip-hop. Si vous avez vécu ce genre d’emballement, vous vous rappelez sans doute aussi de la valeur que vous accordiez aux avis que portaient là-dessus les représentants du monde adulte.

Un extrait de conversation sur un forum fréquenté par de (apparemment surtout) jeunes musulmanes.

Un extrait de conversation sur un forum fréquenté par de (apparemment surtout) jeunes musulmanes.

« L’Islam, ce n’est pas le voile ! », entend-on régulièrement. Effectivement, en dehors d’un hadith non-canonique, les textes n’indiquent pas clairement de vêtement obligatoire pour les femmes, enjoignant seulement ces dernières à la pudeur et à une certaine méfiance vis-à-vis de ce qu’elles exposent de leur anatomie lorsqu’elles sont en présence des hommes. « Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de resserrer sur elles leur mante : c’est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées. »« Dis aux croyantes de baisser les yeux et de contenir leur sexe ; de ne pas faire montre de leurs agréments, sauf ce qui en émerge, de rabattre leur fichu sur les échancrures de leur vêtement ». Le Coran, rédigé au septième siècle, est un texte difficile à traduire : comment savoir, par exemple, ce que tel ou tel nom de vêtement signifie précisément ? Ainsi, le texte parle du « Jilbab », mais ne définit pas le sens qu’avait le mot lorsqu’il a été écrit. Au cours des siècles, on a nommé « Jilbab » la robe qui couvre intégralement les femmes, c’est, si je comprends, l’usage qui donne son sens au mot, et pousse le traducteur à utiliser le mot « mante », issu du vocabulaire religieux catholiques.

À gauche, les maillots de bains en 1890 aux États-Unis. Quelques décennies plus tôt, en 1847, le maire d'Arcachon avait défini clairement les limites de la décence pour les baigneurs, obligeant les femmes à être vêtes "d’une robe prenant également au cou et descendant jusqu’aux talons, ou bien d’une robe courte mais avec un pantalon". Que des hommes et des femmes puissent se baigner côte à côte lui faisait craindre des paroles ou des gestes indécents.À droite, lorsque Louis Réard a inventé le Bikini, en 1946, aucun modèle ne veut défiler dans cette tenue, et c'est finalement une danseuse nue des Folies-Bergère, Micheline Bernardini, qui accepte de le faire.

À gauche, les maillots de bains en 1890 aux États-Unis. Quelques décennies plus tôt, en 1847, le maire d’Arcachon avait défini clairement les limites de la décence pour les baigneurs, obligeant les femmes à être vêtes « d’une robe prenant également au cou et descendant jusqu’aux talons, ou bien d’une robe courte mais avec un pantalon ». Que des hommes et des femmes puissent se baigner côte à côte lui faisait craindre des paroles ou des gestes indécents.
À droite, lorsque Louis Réard a inventé le Bikini, en 1946, aucun modèle ne veut défiler dans cette tenue, et c’est finalement une danseuse nue des Folies-Bergère, Micheline Bernardini, qui accepte de le faire.

L’Islam n’est pas le voile, mais le Christianisme, ce n’est pas le bikini ! En fait, l’exposition des cheveux des femmes était même un problème pour l’un des principaux inventeurs du Christianisme, Paul de Tarse : « Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile » (Corinthiens 11:6). C’est aussi ce que dit le Talmud, texte postérieur à la destruction du second temple de Jérusalem qui répondait à un besoin de préservation de la partie orale de la tradition religieuse parmi les juifs de la diaspora. Chez les juifs orthodoxes, il y a des femmes se rasent la tête et remplacent leurs cheveux par une perruque, et d’autres qui sont voilées avec un vêtement tout à fait semblable au niqab, la frumka — sur laquelle est parfois cousue une étoile juive pour éviter toute confusion, ai-je lu quelque part.

La célèbre mosaïque des bikinis de la villa Casale, en Sicile.

Une célèbre mosaïque de la villa du Casale, en Sicile, construite aux alentours du IIIe siècle. Mise au jour en 1959, elle fait immédiatement penser au Bikini, qui commençait alors tout juste à être considéré comme une tenue de bain acceptable (et un signe de modernité) dans la plupart des pays. Les femmes représentées sur la fresque ne sont pas à la plage, elle pratiquent des exercices physiques.

Comme bien des injonctions religieuses, les vêtements couvrants peuvent avoir une origine pragmatique. Dans toutes les campagnes du monde, les femmes se protègent les cheveux, généralement avec un fichu. Peut-être se protègent-elles du regard masculin (le cheveu est bel et bien un caractère sexuel secondaire et tertiaire7, et donc un « appât », comme on dit — quel vilain mot, si on y songe), mais elles se protègent avant tout de la poussière des champs et de l’agression du soleil. Dans de nombreuses cultures, on utilise des coiffes traditionnelles pour signaler les âges et le statut marital des femmes. Enfin, avant la très récente (et pas forcément durable, depuis qu’on en constate les effets secondaires) mode du bronzage, la séduction féminine passait par la pâleur de la peau : quelle que soit la latitude où elles vivent, entre le début de leur adolescence et l’âge de la ménopause, les femmes sont plus pâles (en fait, plus vertes) que les hommes du même âge qui partagent leur patrimoine génétique, dont la peau a une teinte plus caramel. Ce dimorphisme connaît son pic vers l’âge de vingt ans. Il est dû aux différences hormonales et constitue donc un caractère sexuel et un indicateur de fertilité. Un autre caractère sexuel qui distingue hommes et femmes est le contraste : les sourcils, les yeux, la bouche des femmes sont plus marqués que ceux des hommes. Même si la mélanine (le bronzage) n’a aucun rapport, on peut supposer qu’empêcher l’exposition solaire des femmes, et particulièrement de leur visage, est un moyen artificiel (parmi d’autres, comme le maquillage) pour leur donner une apparence plus juvénile.
Aujourd’hui, enfin, nous commençons à être vraiment conscients que le soleil n’est pas toujours notre ami. L’injonction au bikini, c’est aussi l’obligation d’utiliser en permanence de la crème solaire protectrice. Aheda Zanetti, l’inventeuse du vêtement, estime qu’entre 35 et 45% de ses clientes ne sont pas musulmanes et sont juste soucieuses de la santé de leur peau.

Chez Plantu, les musulmans sont presque aussi antipathiques que des syndicalistes CGT, c'est dire si les déteste !

Chez Plantu, les hommes musulmans sont souvent presque aussi antipathiques que des syndicalistes CGT, une de ses bêtes noires. Les femmes, elles, sont généralement présentées comme des victimes. Plantu n’est pas un éditorialiste avec un propos construit et un projet politique, ce n’est pas non plus un dessinateur d’humour (je ne me souviens pas avoir souvent ri), et j’ai même du mal à voir un lui un dessinateur tout court. Il est en revanche l’expression d’un certain air du temps. Avec ses yeux doux et son trait mou, on supposera qu’il n’est pas méchant, et au moins a-t-il le bon goût de ne pas être trop univoque dans ses représentations — je ne les ai pas reproduits ici mais il y a aussi des dessins où Plantu s’en prend à la polémique sur le burkini plus qu’aux femmes qui le portent. En tant que propagandiste, il n’impose pas sa vision du monde au Monde : c’est parce que son opinion suit (et avec sincérité bien sûr, sinon ça ne marche pas) le courant dominant qu’elle peut être publiée en première page du Quotidien-de-référence-paraissant-le-soir. C’est pourquoi il est très important qu’il s’exprime. Au delà du simple principe de liberté d’expression, Plantu est un indice précieux pour savoir ce que, à un instant donné, une majorité de gens pense, ou en tout cas, est capable de recevoir. C’est là son vrai talent, à mon sens, et de ce point de vue il n’a aucun égal.

Les gens qui défendent le droit à porter le burkini aujourd’hui au nom de la liberté ont raison. Mais s’ils ne sont pas capables de défendre aussi bien le droit à ne pas le porter, le droit à porter n’importe quel autre vêtement, alors ils sont bien hypocrites dans leur utilisation du concept de liberté.
Il convient d’être méfiants à l’endroit des religieux, car on sait que les religions ont une fâcheuse tendance à ne respecter la liberté de conscience, de parole et d’action des gens que tant qu’elles n’ont pas le pouvoir, et il existe d’innombrables exemples de l’ignominie des régimes où la religion dispose d’un grand pouvoir, et a fortiori, des régimes théocratiques ou justifiant un pouvoir temporel par une autorité spirituelle. Les religions ne sont sympathique que lorsqu’elles sont tenues en laisse et ne se mêlent pas de pouvoir.

Tends l'autre joue

Toute la classe politique a quelque chose à dire sur le Burkini, mais on attend toujours des réactions à l’agression d’un passant par un barbu patibulaire qui prie dans la rue (pourquoi Dieu veut-il qu’on s’agenouille, se prosterne, baisse la tête, s’il est si grand, au fait ?) et se prétend « soldat du Christ » — c’est à dire qui affirme suivre les pas d’un homme qui proposait de répondre à la violence par l’amour, si mes souvenirs du catéchisme sont encore bons. Le passant (dont on a du mal à croire que la peau noire ne soit pas liée au traitement subi) aurait « provoqué » ces bons chrétiens en diffusant de la « musique anarchiste » (le temps des cerises ?) sur son portable et en n’ayant pas répondu aux sommations… Mais tout ça se passe assez vite et en tendant l’oreille, on ne perçoit ni chanson communarde, ni discussion : c’est une agression et rien d’autre, j’espère qu’elle aura les suites judiciaires qu’elle mérite.
C’est le genre de scène qui me conforte dans l’idée que la religion n’a rien à voir avec la foi. Ici, il est juste question d’affirmer sa présence, sa capacité à la violence et, si on se fie aux commentaires, à prendre une revanche.

À présent, concluons.
Je n’ai pas de sympathie personnelle pour ce que symbolisent les vêtements halal : le devoir pour les femmes de se cacher pour ne pas être coupables d’attirer les regards concupiscents d’hommes dont on n’attend pas de savoir, eux, se tenir en société ; les provocations régulières orchestrées pour faire débat et forcer chacun à se positionner « pour » ou « contre » ; le chantage exercé envers certaines femmes qui doivent revêtir l’habit sous peine d’être mises au ban de leur quartier8. Tout ça est pénible.
Mais il y a en fait sur cette Terre des milliers de choses, de pratiques, de lubies, pour lesquelles je n’ai pas de sympathie. Il est heureux pour tout le monde que je ne dispose pas du pouvoir de les interdire. Et du reste, qui a dit qu’on devait interdire ce qu’on ne soutient pas, ou que ne pas interdire quelque chose revient à le soutenir ? J’ai l’impression que nous vivons une dérive inquiétante sur ce plan : de tous bord, les gens réclament avec une déconcertante facilité qu’on censure ce qui les dérange, ils ne veulent plus discuter ou comprendre, ils veulent que ce qui leur déplaît disparaisse de leur vue ou disparaisse tout court. Je soupçonne le phénomène d’être une réponse au caractère oppressant et angoissant de notre monde d’information, avec ses sujets montés en épingle et tournant en boucle jusqu’à la nausée9.
Les femmes qui portent des vêtements religieux ont des raisons diverses de le faire10. Une de ces raisons est sans doute le fait que cela fait réagir, que cela ne rend pas indifférent. C’est à l’évidence une manière de s’imposer dans l’espace public, de faire la démonstration de sa présence. Et alors ?

Les musulmans se sentent souvent victimes d’injustice et d’iniquité. La République ne peut que conforter ce sentiment si elle invente des lois qui les visent spécifiquement, et ne fait qu’insulter l’intelligence de tous si elle fait semblant qu’il s’agit de lois générales.
Le djihadisme essaie d’imposer l’idée que l’Islam est à jamais incompatible avec le monde occidental moderne. Ceux qui refusent la moindre once de visibilité des musulmans dans l’espace public, qui ne veulent pas savoir que plusieurs millions de français sont musulmans, ne disent pas autre chose et sont les alliés objectifs de ce qu’ils prétendent combattre.

  1. Le burkini n’a rien à voir avec la burqa afghane, et n’est sans doute pas un vêtement particulièrement promu par l’Islam wahhabite, puisqu’en Arabie saoudite, les femmes n’ont de toute façon pas le droit de se baigner du tout. Le burkini a été inventé en Australie, avec le soutien du grand mufti local. Dans certains pays musulmans, il est considéré comme indécent, car trop moulant et mettant les formes féminines en valeur. Dans d’autres endroits, comme dans certaines piscines marocaines, le vêtement est vu d’un mauvais œil pour des raisons d’hygiène. Le nom « burkini » contracte « burqa » et « bikini », mais la tenue n’est ni un bikini ni une burka.
    Hors de l’Islam, elle semble avoir du succès auprès des juives israéliennes ultra-orthodoxe, et auprès de femmes qui veulent protéger leur peau. J’ignore si on l’emploie en Chine (où de nombreuses femmes se couvrent pour échapper au soleil, notamment avec des masques étranges qui rappellent celui du Fantômas des années 1960, les « facekini »), mais l’immense supermarché en ligne Aliexpress, qui appartient au groupe chinois Alibaba, en propose des modèles. []
  2. J’étais contre, pour ma part, je jugeais le projet stigmatisant envers la communauté musulmane. []
  3. cf. les 20 000 photographies d’identité réalisées par Marc Garanger. []
  4. Exemples : Fatiah Boudjahlat, Fatiah DaoudiAalam Wassef, Waleed Al-Husseini… Mais je pense aussi à des amis ou à des connaissances. []
  5. Ma théorie personnelle est que la croyance en Dieu n’est pas vraiment sincère. Les gens aiment croire en leur croyance, avant tout, et croire en Dieu est surtout une manière de placer ses actions sous une autorité imaginaire. Je ne développerai pas ça ici. []
  6. Il me semble que les motivations des femmes musulmanes sont forcément séculaires, car cette religion laisse à la gent féminine assez peu d’espoir d’une existence intéressante après la mort. Si les femmes seront majoritaires au paradis, c’est uniquement grâce aux houris – des vierges divines sans rapport avec les femmes terrestres – fournies aux hommes méritants (deux minimum, et jusqu’à soixante-douze pour les martyrs). Les femmes terrestres iront pour la plupart en enfer, punies de leur ingratitude vis à vis de leur époux : « Allah m’a montré l’enfer et j’ai vu que la majorité de ses habitants était des femmes, car elles renient » – « Car elles renient Allah ? » – « Car elles renient les bienfaits de leurs époux et les faveurs qu’ils leur font. Tu peux être bienfaisant envers une femme toute ta vie. Il suffit que tu la contraries une fois pour qu’elle dise « Tu n’as jamais été bienfaisant envers moi » (Al-Bukhari). Quand aux rares élues à être sauvées (aussi rares que des corbeaux blancs, dit le prophète), le paradis qui leur est promis est un peu plat, leurs efforts ne semblant être récompensés que par le droit de continuer à être des épouses dévouées : « Si la femme entre au Paradis, Allah lui rendra sa jeunesse et sa virginité.» (Sulayman al-Kharashi). « Leur amour est canalisé sur leur mari, elles ne voient personne d’autre que lui. » (Ibn Qayyim al-Jawziyya). []
  7. On m’a fait remarquer que le cheveu n’était ni un caractère sexuel secondaire ni un caractère sexuel tertiaire. Il me semble pourtant possible de dire les deux. Les caractères sexuels secondaires sont des éléments qui différencient les sexes mais ne sont pas directement liés à la reproduction, comme la forme du crâne, ou la localisation des graisses. Les caractères sexuels tertiaires (notion désuète, semble-t-il), sont des accessoires qui ne font pas partie du corps mais mettent en valeur des caractères sexuels secondaires, et/ou constituent des codes culturels de différenciation sexuelle — en France, les hommes ne portent pas (ou pas dans n’importe quel contexte et sans conséquences) de robes à fleurs ou d’escarpins, par exemple. La grande différence entre le hommes et les femmes du point de vue capillaire est la manière dont les uns et les autres se dégarnissent : une perte de volume chez les femmes, la disparition de zones entières chez les hommes (en fonction de prédisposition génétiques mais aussi à cause de la testostérone qui, en accélérant la pousse, accélère aussi  le moment où les cheveux cessent de repousser). Enfin, il existe dans de nombreuses cultures des coupes de cheveux spécifiquement masculines et d’autres spécifiquement féminines, c’est ce qui me fait parler de caractères sexuels tertiaires. []
  8. un récent article de Nice Matin raconte l’histoire d’une dénommée Samira, qui envisage de prendre sa carte du Front National, persuadée que ce parti pourra la défendre de son propre frère et des amis de ce dernier, qui lui imposent le port du voile car ils sont persuadés que se promener tête nue, pour une femme, est déshonorant pour la famille et le quartier. J’ignore si cette jeune femme est une invention de journaliste, mais j’ai peur que ce genre de situation existe véritablement. []
  9. Je suis conscient que je participe au problème en écrivant cet article qui ne fait qu’ajouter une opinion au corpus de bavardages sur le sujet, mais comment faire autrement ? C’est ça, ou bien m’occuper de mon potager, mais pendant mon service on m’a appris à taper sur un clavier, pas à faire pousser des tomates ! []
  10. Lire Des voix derrière le voile, une enquête de Faïza Zerouala aux éditions Premier Parallèle, qui donne la parole à des femmes concernées. []

Le corps puéril

Hier, passant dans le métro, j’ai pris une photographie de cette publicité, car elle m’a surpris, un peu choqué, à cause du décalage que j’y perçois entre le visage du mannequin et son corps. Un visage certes jeune, mais tout de même adulte, plaqué sur un corps de pré-adolescente. Ce n’est bien sûr pas rare, peut-être même est-ce la norme, mais le message, « Joyeuse fête des mères », augmente mon trouble : est-ce que la personne représentée est censée être une mère, ou bien sa fille, ou les deux ? Quelque chose ne colle pas. La marque produit des vêtements pour femmes, hommes et filles, mais c’est bien de la collection pour femmes adultes qu’est issu la tenue portée par ce mannequin.
Le cliché est peut-être pris en légère contre-plongée, et ma photographie de cette photographie l’est légèrement aussi, mais ça ne suffit pas à expliquer que je ressente l’effet comme véritablement dérageant, aux limites de l’Uncanny valley :

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Ce qui me frappe tout de suite, c’est que cette jeune femme n’a pas de bassin, pas de hanches. Il existe bien sûr d’innombrables morphologies, je connais des femmes qui se désolent de ne pas avoir de « formes », d’autres qui croient qu’elles en ont trop, et je ne voudrais pas que l’on pense que je veux, à mon tour, me poser en juge de ce qui doit être le corps idéal pour une femme. Au contraire, je pense qu’il existe mille et une voies à la beauté, jusqu’à la monstruosité, pourquoi pas. Mais ici, entre le choix du mannequin, le choix de la photographie, les modifications amenées par la personne qui s’est chargée de la retouche, le résultat qui m’apparaît est que cette femme n’a pas un corps d’adulte1, et évoque difficilement une mère2. L’importante taille de la tête, rapportée au reste du corps, est une autre caractéristique du corps puéril.

Partant de l’idée que ce genre d’image s’adresse d’abord aux femmes3, je vois ici un refus de vieillir, une nostalgie d’un âge très spécifique de la vie de toute femme : la pré-adolescence, c’est à dire l’époque de la vie qui précède l’âge où les problèmes commencent. Une pré-adolescente ne fait — sauf anomalie de comportement réprouvée par l’ensemble de la société autant que par loi —, pas l’objet de concupiscence. Elle n’est pas une femme, elle est une fille, souvent d’une taille égale ou supérieure à celle des garçons, lesquels, puisque leur puberté est en moyenne plus tardive4, constituent nettement moins une menace, d’autant qu’ils s’avèrent à cet âge plus fréquentables et plus intelligents que deux ou trois ans plus tard. La pré-puberté, chez les jeunes filles, est un âge d’indépendance intellectuelle, et d’un point de vue purement culturel, c’est aussi l’âge de référence des héroïnes de récits d’aventure, je pense par exemple à Fifi Brindacier, à Claude/George dans le Club des cinq, ou encore à Fantômette. Un âge où le corps vit sans être une source d’embarras, un âge de liberté physique.
Je vois d’autres indices de ce même refus d’entrer dans l’âge de la femme, comme la hantise du poil pubien5, la chirurgie esthétique du nez (le nez adulte est plus saillant), et sans doute bien d’autres éléments physiologiques, psychologiques, éthologiques ou culturels, peut-être jusqu’à l’anorexie.

Certains n’ont pas de mots assez durs pour conspuer les femmes qui cachent sciemment leur féminité sous les habits « modestes » liés à la tradition islamique6 ou à sa ré-invention contemporaine. Mais ne pourrait-on pas se demander si la disparition de la féminité par une adulation du corps enfantin et l’occultation du corps par le vêtement ne constituent pas deux réponses différentes à un même problème de statut des femmes ?

  1. En allant voir la production de la marque Molly Bracken sur son site Internet, il me semble que la cible marketing de référence de la marque est plutôt les femmes d’une vingtaine d’années, dans une humeur un peu classique et romantique, peut-être. La morphologie de ce mannequin n’est pas représentative des autres photographies du catalogue. []
  2. J’ai eu envie de parler de ça après avoir lu Ma vérité toute nue, un texte terrible où une femme entre deux âges — mais collant apparemment aux canons de beauté et de santé actuels — se voit insultée par « un homme intéressant, un vrai gentleman, et très intelligent » à peine plus jeune avec qui elle entretenait une liaison affective, qui accepte d’avoir des rapports intimes avec elle à condition de ne pas voir son corps trop âgé qui le dégoûte. []
  3. Pour indice, ce ne sont pas des morphologies de ce genre que l’on voit dans les photographies érotiques destinées au public masculin, et c’est heureux. []
  4. Comme la ménopause, qui ne concerne en dehors de nous que les orques, la violente poussée de croissance liée à la puberté est une singularité de l’espèce humaine. Son fonctionnement dépend beaucoup des conditions environnementales — la courbe de croissance varie selon les endroits, le cas le plus impressionnant étant celui des pygmées, dont la croissance atypique du corps est adapté à la vie dans la forêt équatoriale. []
  5. Que l’on a tendance à imputer à l’influence de la pornographie, certes, mais il n’en reste pas moins que l’apparition du pubis chez les humains des deux sexes signe la sortir de l’enfance et que ça n’est donc pas un signe anodin.
    La situation se complique évidemment si on prend en compte la tendance contraire à une sur-sexualisation du corps par le maquillage et le vêtement, par l’augmentation artificielle de la taille de la poitrine ou des lèvres (dont le gonflement est un indicateur de fertilité), ou à l’inverse, la prévalence du tabagisme chez les femmes, qui permet artificiellement de se donner une voix plus grave et donc plus masculine. []
  6. Citons par exemple Laurence Rossignol : «la dissimulation du corps des femmes est porteuse de régression pour les femmes». []

L’affaire de la chemise qui tue

J’ai l’habitude de me voir comme quelqu’un de difficile à affecter, d’assez solide. Mais en fait pas tant que ça, il faut croire. J’ai quitté Twitter aujourd’hui, en appuyant sur le bouton « supprimer mon compte » (ou une formule du genre, je ne sais plus, je ne peux plus aller voir, je n’ai plus de compte !). Et tout ça à cause d’une chemise hawaïenne ! Moi qui ne porte jamais de chemise, pourtant, juste des tee-shirts.
Je peux raconter l’histoire : un scientifique de la mission de l’ESA qui a envoyé le robot Philae sur la comète Rosetta n’a pas trouvé plus malin, pour faire parler de lui, que de porter cette chemise :

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Je ne sais pas pourquoi tous les médias relaient que la chemise a été réalisée spécialement par la petite amie et/ou tatoueuse (il y a de nombreuses versions à l’histoire) du scientifique, alors qu’elle est au catalogue d’un créateur de chemisettes.
J’ai découvert cette histoire en commençant par la fin, tombant sur une vidéo où le scientifique en question se repent de son crime envers l’image des femmes, qu’il a offensées, puis baisse les yeux, visiblement ému, tandis qu’un collègue lui tapote le dos. Image que j’ai trouvée, je ne peux pas le cacher, assez violente. J’admets bien sûr que, quand on s’apprête à passer devant des millions de spectateurs, il est important de réfléchir aux messages qu’on enverra par ses vêtements. Je n’aurais jamais porté cette chemisette, en tout cas. Maintenant, je ne saurais dire si le costume-cravate imposé aux hommes « sérieux » me plait plus, ni si je le trouve moins sexiste. J’y pense parce qu’un présentateur de télévision australien a justement révélé ne pas avoir changé de costume pendant une année afin de montrer que, contrairement à sa collègue féminine, il n’était pas jugé sur son apparence mais sur sa compétence professionnelle. La démonstration aurait sans doute été différente s’il avait porté une chemise hawaïenne, à mon avis : voyant le même motif chaque jour, les gens se seraient plus inquiété.

Enfin bref, en voyant le tollé soulevé par la chemisette, je suis allé demander sur Twitter si celle-ci était intrinsèquement choquante. Car je dois avouer que je vois moins une référence sexiste qu’un clin d’œil à une référence sexiste. Des femmes avec des brushing eighties, des poses de playmates certes assez ridicules (et peu fonctionnelles pour vivre des aventures trépidantes ailleurs que dans un lit), dans une ambiance science-fictionnesque à la manque, ça me rappelle Barbarella (version cinéma, pour le coup indéniablement sexiste), ou plus encore les femmes-robots du japonais Hajime Sorayama. J’ai supposé le mauvais goût assumé, le kitsch, forcément borderline1, mais je veux bien croire que la perception diffère selon les individus et que ce motif soit pour certains une agression, au delà du simple attentat au bon goût. C’est même pour ça que j’ai posé la question à la cantonade. Comme j’ai quarante-six ans, j’ai des références de vieux de ma génération, et j’avoue que ce que j’ai vu, dans ces pin-up pseudo-SF, ce sont les Métal Hurlant de mon adolescence :

metal

Ma question a été jugée rhétorique et la discussion a dégénéré, en partie de ma faute, non parce que je discutais le bout de gras de la chemisette (n’est pas né qui m’empêchera de discuter, de dire des choses intelligentes ou bêtes, d’avoir un avis, de l’assumer ou d’en changer à ma guise, d’être brillant ou de m’enfoncer), mais parce que j’ai rompu tapageusement et ouvertement avec une grande amie (que je ne nommerai pas ici, son prénom étant un hapax), ce qui m’a coûté et lui coûte aussi je pense. Un léger effet de meute2 s’est engagé : quelques personnes, pas très nombreuses, mais que j’apprécie, se sont mises à ajouter des reproches aux reproches, et, plus injuste, à me prêter des paroles que je n’ai pas tenues.
Le jugement était rendu3.

Jusqu’ici, aucune espèce de gravité, de remords profond, de rancune, d’amertume. J’ai la peau dure, j’ai commencé à me bagarrer, sous le nom qui est inscrit sur ma carte d’identité4 sur des forums avant même la naissance de ma cadette, qui passe son bac cette année ! Discuter n’est pas un problème. Constater un certain manque de confiance, avoir l’impression de vivre la déchéance d’un ex-futur-président sorti de son Sofitel menotté pour aucun autre crime que quelques minutes d’une discussion badine5, évidemment, c’est blessant, un peu, on se demande si les amis en étaient vraiment.
Mais je prends le parti de penser que oui, et je garde mon bon souvenir d’eux, je ne changerai pas de trottoir quand je les croiserai.

Merci Matt Taylor mais c'est un peu de ta faute, quand même ! Sans doute était-ce le moment de grandir, de passer à autre chose, mais j'aurais préféré le choisir moi-même.

Merci, docteur Matt Taylor et ton humour potache, mais c’est un peu de ta faute, quand même ! Sans doute était-ce pour moi le moment de grandir, de passer à autre chose, mais j’aurais préféré choisir le prétexte moi-même, ou au moins avoir le temps de préparer ma sortie. Tant pis.

Mais tout ça m’a fait réaliser (avec un peu d’aide, merci à la si tempérante Cécile A.) que je me suis peu à peu construit un personnage virtuel dont certains attendent sans doute plus qu’il ne peut donner. Je ne comprends pas comment ça a pu arriver, car j’ai toujours mis un point d’honneur à ne pas être vertueux, à laisser paraître mes failles et mon ridicule de singe pas moins idiot qu’un autre, et à laisser ceux qui en veulent profiter de ce que j’ai de sympathique ou d’amusant, quand ça peut affleurer. Je revendique mon mauvais goût en musique (j’échange tout Wagner contre Too Much Heaven des Bee Gees), en cinéma, en tout ce qu’on veut.
Et pourtant, aussi absurde que ça semble, je suis parvenu malgré moi à passer pour quelqu’un qui mérite qu’on l’écoute, bien que sans qualités, sans diplômes, sans avoir la tête de George Clooney, ni même sa cafetière. Je sens bien qu’un stress s’installe parfois, que quand je dis une bêtise, certains semblent avoir besoin de choisir entre être absolument d’accord avec moi ou résolument opposés, et même ennemis, alors je me retrouve comme une pièce qui tourne sur sa tranche en attendant de savoir si ce sera pile ou face (je sais, cette analogie est bizarre, mais je me sens épuisé, ce soir). Enfin il y a quelque chose qui ne va pas, je ne me sens plus libre.
Ou alors c’est juste l’automne.

rosetta

Enfin c’est comme ça, c’est le moment, adieu Twitter !
Et la bise à ceux qui en voudront quand même.

  1. Ceci dit, je ne suis pas bête, je sais que le second degré est parfois un premier degré habile, et par ailleurs je sais aussi qu’il peut y avoir un abysse entre les intentions qui motivent une image et la réception dont elle fait l’objet. []
  2. Bien sûr, les gens ne se considèrent pas eux-mêmes comme une meute, mais comme des individus. Je n’ai pourtant pas d’autre mot pour décrire l’effet de masse qui est ressenti quand plusieurs personnes sont à l’unisson, non pas dans leur discours mais dans leur hostilité. []
  3. C’est le genre de situation qui me ramène immanquablement aux épisodes de cour de récréation de mon enfance qui m’ont tôt fait perdre toute forme de confiance en l’espèce à laquelle je suis censé appartenir et m’a convaincu de l’absurdité du politique : fort de sa force, le nombre se sent dispensé d’écouter et exerce sa loi. Et comme de bien entendu, le groupe se soude en s’en prenant à l’individu qui détonne et qu’on traitera immanquablement en criminel, si faibles soient les charges retenues contre lui. Seul choix : la fuite.  Et puis admettons le, cent quarante caractères sont parfois un peu courts pour se montrer juste sans excès alors que le ton monte. []
  4. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde, je ne peux pas m’empêcher de le remarquer. Utiliser un pseudonyme est un droit que je ne conteste pas, mais certains ne se rendent pas toujours compte de la dissymétrie que cela représente : défendre ses positions en se faisant traiter de ci ou de ça devant quatre mille cinq cent personnes, dont amis, collègues, étudiants, connaissances, etc., n’est pas une position aussi confortable que d’émettre des critiques ou des insultes envers des gens qui ignorent votre identité. []
  5. Précision : bien entendu, je ne dédouane DSK de rien, je tente une image certes de mauvais goût mais qui se veut amusante pour illustrer l’idée de déchéance brutale. je ne trouve pas non plus amusantes les agressions de femmes de chambre. Dans le même ordre d’idées, je ne trouve pas que la mort soit une chose amusante, mais je peux tout à fait l’utiliser comme une référence comique. Je fais la part des choses. Vous pouvez en faire autant. []

De la goujaterie

« Marre des goujats ! », titrait le Parisien du 22 avril dernier, annonçant un article ou un dossier sur le harcèlement dans la rue — je l’ignore, ne l’ayant pas lu, mais c’est en fait la « une » seule, et les réactions qu’elle a suscité qui m’intéressent.

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J’ai vu passer à cette occasion quelques commentaires défavorables sur Twitter ou ailleurs, et il existe même une pétition née en opposition à cette « une » et titrée STOP aux médias qui minimisent les violences de la rue faites aux femmes, on parle d’un phénomène de société grandissant !
Le reproche qui est fait à au gros titre du Parisien est en fait d’utiliser le mot « goujats » pour qualifier les gens qui se rendent coupables de harcèlement envers des femmes dans la rue. Certains semblent trouver que le mot relève d’un vocabulaire soutenu et/ou suranné (en réponse, quelqu’un tweetait « sus aux malotrus »), d’autres y voient un terme euphémistique (ce qui eût été franchement le cas avec « mufle », à mon avis).
Peut-être ces critiques sont-elles fondées, mais si c’est le cas, par quel mot remplacer ? « Relous » ? « Connards » ? Après tout, le mot « goujats » a une vertu qu’il ne faut pas négliger, c’est qu’il existe . Il a un sens assez précis : Homme mal élevé et grossier, en particulier avec les femmes (wiktionnaire) ; Homme grossier, mal élevé, manquant totalement de savoir-vivre (Larousse) ; Homme grossier dont les propos ou les manières sont volontairement ou involontairement offensantes (Cnrtl).
Le terme a connu une évolution, car il y a quelques siècles, il décrivait des militaires valets de soldats, mais ces jeunes hommes devaient être bien mal élevés car peu à peu leur nom est devenu péjoratif, jusqu’à ce que le sens premier se perde et que le sens actuel, seul, survive. Étymologiquement, le mot vient de gojat, qui signifie « jeune homme » en occitan.

Si on décide de se débarrasser du mot « goujat » parce qu’on le juge vieillot ou tiède, il n’y aura pas grand chose pour le remplacer. Un mot en moins, c’est un sujet qu’on aura plus de mal à désigner et donc à penser, ou en tout cas à penser collectivement, c’est un fait que l’on devra se contenter de percevoir et de ressentir individuellement et donc, qui sera moins accessible, moins compréhensible, par ceux qui n’en sont pas victimes. Bien sûr, le langage nous permet de nous en tirer par périphrases : « personne pratiquant le harcèlement de rue ». Mais les périphrases manquent parfois de souplesse, car si on peut en inventer à l’infini, elles sont toujours trop précises pour désigner un ensemble de comportements hétéroclites mais liés, dans le cas du mot « goujat », par une certaine manière de considérer les femmes.

Des conseils donnés aux femmes

À diverses occasions, dernièrement, j’ai vu passer des conseils donnés aux femmes victimes de goujats. Il y a notamment une page du site Hollawback! et une autre (inspirée du précédent) sur le projet crocodiles. Il s’agit globalement de stratégies comportementales : que répondre, à quel volume sonore répondre, comment ne pas culpabiliser, faut-il s’en tirer par des excuses, répondre aux insultes, partir, rester, discuter, se taire, etc. ? Bien entendu, tout ça est utile, mais à chaque nouvel article que je lis sur le sujet, je me dis qu’il est temps aussi pour les hommes de réfléchir à la question. Je ne parle pas des hommes qui pratiquent le harcèlement, mais des autres, des hommes qui ne se comportent pas en goujats.

Notez tout de même que si les coupables sont toujours des hommes, les victimes ne sont pas toujours des femmes. Pré-adolescent, je me suis retrouvé seul dans un train face à un type qui devait avoir la quarantaine, qui s’est masturbé devant moi, je ne comprenais pas complètement son geste, d’ailleurs, j’étais juste paralysé de terreur, j’ai passé un long trajet à faire semblant de ne rien voir. À présent que je mesure mon mètre quatre-vingt et quelques, que je pèse mes quatre-vingt dix kilos, que je suis barbu et sans doute beaucoup moins mignon qu’à douze ans, ça ne m’arrive plus. À peu près au même âge, j’ai été plusieurs fois accosté gare Saint-Lazare par des hommes mûrs qui me proposaient de l’argent en échange de prestations sexuelles. Je ne voyais pas ça comme une violence, mais ces rencontres fugaces m’ont malgré tout laissé, je m’en rends compte rétrospectivement, dans un petit état de choc, de vigilance, comme si mon niveau d’adrénaline avait monté en flèche pour me préparer à devoir faire face à une agression.

Si on lit les commentaires qui suivent les articles de blog consacrés au harcèlement ou au viol (comme l’effrayant Je connais un violeur, qui rappelle utilement que le viol, ce n’est pas l’affaire de l’inconnu du parking, que ça se définit juste par l’absence de consentement d’une personne dans un rapport sexuel), on remarque assez vite des hommes qui disent en substance « je ne suis pas comme ça ! ». Et ça irrite beaucoup de femmes, car le fait que tous les hommes ne soient pas des goujats, ce qui est une évidence, n’est qu’une maigre consolation et ne change rien au fait que la goujaterie soit un comportement unanimement masculin (on ne qualifie pas les femmes de « goujates »).
Le point de vue de ceux qui disent « je ne suis pas comme ça ! », qui veulent se démarquer, échapper à ce qu’ils voient comme un déterminisme sexuel, est compréhensible aussi : qui veut payer pour un crime qu’il n’a pas commis ? S’excuser du mal que font d’autres ? Ce serait une forme bien tordue de solidarité sexuelle !
Non, les hommes qui ne font rien de mal n’ont pas à se reprocher le mal que d’autres font. Mais ils peuvent tout de même se reprocher le mal qu’ils laissent faire.
À notre (nous les garçons civilisés) décharge, tous ces types qui demandent à une inconnue si elle est intéressée par telle pratique sexuelle puis la traitent de prostituée lorsqu’elle répond négativement ne le font pas forcément de manière franche. Ils profitent de l’isolement des passantes, et en dehors du cas des ouvriers des chantiers qui sifflent les jolies jambes qui passent (un classique, non ?), je crois bien ne jamais avoir été témoin direct de ce genre de scène.
J’ai déjà vu, en revanche, une fille s’énerver subitement de ce qu’un type venait de lui chuchoter. J’ai déjà vu une fille lancer « hé mais ça va pas ? » ou « ne me touchez pas ! » à un inconnu impossible à identifier dans la foule compacte d’une rame de métro.

Des conseils aux hommes

Je raconte souvent une expérience que j’ai eue à ce propos. Une fois, dans un long escalator, j’ai remarqué qu’un type portait son sac d’une manière bizarre et pas très pratique (trop haut, en fait), mais qui lui permettait de frôler de la main les fesses d’une femme qui se trouvait devant lui. Le geste manquait trop de naturel pour être innocent. Pourtant, l’air extraordinairement absent et détaché du type (cinquantaine bien tassée) avait abusé la jeune femme qui, en se retournant, a dû se dire qu’elle avait rêvé ce qu’elle croyait avoir perçu.
Pour une fois, j’ai fait quelque chose, j’ai fixé le type avec le regard le plus noir que j’ai pu me composer, un regard qui disait : « je t’ai vu, connard ». Et le type m’a vu lui aussi, il a, imperceptiblement, fait descendre sa main. Pendant cinq minutes, j’étais content de moi : j’avais chevaleresquement défendu l’honneur d’une demoiselle en détresse contre un malandrin qui, à défaut de trouver l’amour comme tout le monde, en se faisant aimable, avait décidé de se servir sur la bête, d’obtenir un peu de chaleur physique sans qu’on lui ait rien demandé et sans qu’on veuille de lui (quelle existence pathétique, au fait !). J’étais content de moi, fier d’avoir été une sorte d’ange gardien muet, pendant cinq secondes, en profitant du fait que je faisais une tête et vingt bons kilos de plus que le type. Puis j’ai réfléchi, je me suis dit que j’aurais pu faire plus. J’aurais pu faire un scandale, ne pas me contenter de faire remarquer à ce type que je l’avais vu, mais le faire savoir aux autres personnes de l’escalator, et en premier lieu, à la femme qu’il avait tenté de peloter. Elle aurait pu savoir qu’elle n’avait pas eu une hallucination tactile, mais aussi et surtout, qu’elle n’était pas toute seule.

escalator

Et voilà où je veux en venir : les hommes qui se comportent normalement n’ont pas à demander pardon pour les autres, ce serait bien un comble, mais ils n’en ont pas moins une responsabilité. Dire « moi je n’ai rien fait ! » (et n’avoir effectivement rien fait, ce qui n’est pas toujours le cas, certains minimisent leurs méfaits à leurs propres yeux, se font croire qu’il y a du jeu et de la séduction là où il n’y a que de l’agression) ne suffit pas. Il faut faire quelque chose. Il faut se montrer solidaire, concerné, attentif, parce que l’éducation, au sens large, c’est aussi quand l’ensemble de la société fait comprendre quel comportement elle juge acceptable et quel comportement elle juge inacceptable. Une société, ça se construit volontairement et c’est une affaire quotidienne.
Nous sommes habitués à être frileux, égoïstes, paralysés par l’audace du goujat, paralysés par la peur de la violence gratuite qu’on nous inculque à chaque édition du journal télévisé — cela dit sans vouloir rejeter la lâcheté générale et le manque de solidarité spontanée sur le seul Jean-Pierre Pernaud. Comme les ruminants grégaires, nous sommes habitués à nous abriter dans le nombre, à ne pas nous sentir concernés, à nous occuper de nos propres affaires.
Pourtant, escorter quelqu’un cent mètres, demander « y’a un problème ? » quand il y en a un, dire « ça va pas ? » quand ça va pas, etc., ça ne coûte pas cher et ce n’est pas très risqué.
« Je ne suis pas comme ça », disent beaucoup, et moi aussi d’ailleurs, mais ce n’est pas une raison pour fermer les yeux sur la situation, ni pour chercher, tant qu’on le peut, à y remédier.

lire ailleurs : réagir en tant que témoin (projet Crocodiles)

Article pour tous

Cet article enfonce les portes ouvertes, il sera bien heureusement inutile à beaucoup de gens. Au delà des questions de conviction (pour ou contre le mariage « pour tous »), ce qui m’intéresse c’est de comprendre (ou plutôt d’expliquer, car j’ai mon idée) pourquoi ce projet semble si révoltant pour certains, et de leur fournir quelques arguments pour leur permettre de passer ce cap et accepter d’autres modes de vie que le leur.

Je me souviens qu’à l’école primaire, l’insulte redoutée, c’était « pédé ». On ne savait pas ce que ça signifiait exactement, mais c’était mal vu, ça ne touchait que les garçons et ça avait un rapport avec la virilité. Dans la cour de récréation, les garçons « virils », ceux qui aimaient le football, les automobiles, et qui détestaient les filles, imitaient très bien les « pédés » en faisant des moulinets avec les mains et en roulant des fesses. Je ne sais pas si les choses ont beaucoup progressé, et je crois bien que « pédé » reste l’insulte suprême, mais au moins, les enfants sont un tout petit peu plus au courant de l’existence et de la nature de l’homosexualité.
Quand le mariage « pour tous » a commencé à être évoqué, ma fille, qui était en troisième à ce moment-là, a été scandalisée : comment est-il possible que ça ne soit pas déjà permis ? De quel droit on décrétait que ceux-ci pouvaient se marier et pas ceux-là ? Pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, ça ne devrait pas être une question, c’est une simple affaire d’équité. Ils voient l’homosexualité comme un cas particulier, mais pas comme une anomalie. Et ces mêmes jeunes ne comprennent pas l’hostilité dont font preuve certaines personnes.
Dans de nombreuses familles, la question du « mariage pour tous » a abouti à des discussions violentes et à la découverte de positions apparemment irréconciliables.
Par ailleurs, l’insistance médiatique sur le sujet excite ceux qui ressentent le besoin d’affirmer leur virilité en frappant, en meute bien sûr, ceux dont ils le mode de vie les perturbe.

wilfred_de_bruijn

Wilfred de Bruijn, agressé par un groupe explicitement homophobe à Paris samedi 6 avril. C’est sa tête et la haine dont il porte les stigmates qui m’ont décidé à écrire le présent article.

On a longtemps fait souffrir les gauchers, parce que leur main était celle du « mal », celle du « diable », la main maladroite, la « sinistre ». Mais si la main gauche est mal adaptée à la vie quotidienne, ce n’est pas par essence, mais parce que 90% des gens sont naturellement droitiers, et que le monde est donc configuré par et pour les droitiers. La gaucherie n’est pas intrinsèquement mauvaise, elle est juste minoritaire et donc, maltraitée. Comme si ce handicap statistique (si les gauchers étaient majoritaire, ce sont les droitiers qui souffriraient) ne suffisait pas, on a longtemps tenté de « contrarier » la gaucherie, de forcer les gauchers à écrire de la main droite, on leur a demandé de se rééduquer, de se nier. Mais si le taux de gauchers dans la population ne variera jamais (environ dix pour cent), alors ce qui peut varier, c’est la manière dont une société traite les gauchers, et aujourd’hui cette manière a plutôt changé. Il en va de même des homosexuels : leur proportion ne variera pas, mais la manière dont ils sont traités, acceptés, visibles, elle, varie.

Ce n’est pas une métaphore, c’est exactement la même chose : lorsqu’une population est minoritaire, elle devient facilement victime du souci de « normalité » des populations majoritaires, qui non contentes d’être en force (et puisqu’elles le sont) ont une tendance naturelle à considérer la différence comme une anomalie et la force qu’ils exercent comme légitime. Ce n’est pourtant pas une fatalité.
Enfant, j’ai été profondément marqué par ce tract édité à l’occasion de la campagne présidentielle de Coluche :

coluche

…Tout bêtement, il s’adressait (avec un populisme de bon aloi tout à fait approprié à l’enfant de douze ans que j’étais) à tous les gens « minoritaires », non pris en compte, voire méprisés, qui une fois mis dans un même sac, s’avèrent plutôt nombreux. L’énumération contient aussi « les Français », mais j’y voyais une manière habile de faire réfléchir, justement, au fait que la France est un pays dans lequel vivent des gens très divers.
Coluche n’est pas allé au bout de sa campagne, mais cette profession de foi tolérante était dans le sens de l’époque, et si le parti socialiste a amené quelque chose d’important en arrivant au pouvoir après l’élection de 1981, c’est bien d’avoir affirmé que la société française était diverse, notamment dans sa vie privée, et cela s’est ressenti notamment grâce à des émissions de radio et de télévision : Poubelle night, Moi, je, Psy show, Sexy folies, Lunettes noires pour nuits blanches, etc., mais aussi le célèbre Top 50, qui d’un seul coup a révélé aux français qui écoutaient Michael Jackson qu’ils n’étaient pas seuls et que les ventes de Michel Sardou et de Mireille Matthieu n’étaient pas si importantes que ça : c’est l’époque où les modes de vies, les goûts, ont cessé d’être « underground ». On peut discuter de la manière dont ils ont ensuite été récupérés par le commerce, normés, calibrés, etc., mais en attendant, pour avoir vécu l’époque, ça a été un bol d’air frais.
En tout cas, notre instinct grégaire et normatif peut évoluer, s’assouplir, il n’y a aucune fatalité de ce côté là.

Il est normal, selon la génération à laquelle on appartient, selon le milieu dont on est issu, et selon l’image qu’on se fait des homosexuels en fonction des informations dont on dispose, de s’interroger : le mariage pour tous est un vrai changement. Mais une fois que la question est posée, et une fois qu’on accepte de confronter ses préjugés aux faits (l’expérience des autres pays, par exemple), peut-on vraiment continuer à refuser le mariage pour tous ? Qu’une majorité s’oppose à l’égalité des droits d’une minorité (et qui le restera toujours), ça n’est tout simplement pas juste.
Alors évidemment, les détracteurs du projet de loi expliquent (souvent) qu’ils n’ont pas de problèmes avec le couple homosexuel, ni même avec le mariage (en tant que moyen de constituer un foyer institutionnel et fiscal) mais que si des homosexuels peuvent avoir ou adopter des enfants, alors ce sont ces parents homosexuels qui décident pour d’autres, pour leurs enfants. Cet argument ne tient pas la route : quand et où est-ce que des enfants ont choisi de vivre, ont choisi leur famille ? Ça n’est jamais arrivé et ça n’arrivera jamais, c’est le principe même du fait d’être un enfant. Il en va de même du « droit à l’enfant » opposé au « droit de l’enfant » par les « anti » : décider d’avoir un enfant, qu’on l’adopte ou non, relève évidemment du plus suprême égoïsme et de la plus grande inconséquence — mais se mue ironiquement, par la force des choses, une fois que l’on comprend que l’enfant est une autre personne, en altruisme et en responsabilité.
Si l’on veut savoir s’il est problématique que des homosexuels aient des enfants, il ne faut pas rapprocher les images mentales que l’on a de « homosexuel » et de « enfant », mais se renseigner : apparemment, des tas des gens ont grandi avec un couple homosexuel et ne s’en sont pas plus mal tirés que d’autres. Apparemment, dans les pays où ce genre de loi est passée, il y a plus de problèmes qui sont résolus (le statut du parent non biologique dans le cadre d’un couple de femmes par exemple) qu’autre chose. En fait, ceux que l’idée angoisse le plus semble être les gens qui ont eu un père hétérosexuel violent, volage ou absent, comme le « pédiatre super-star » Aldo Naouri qui considère la parentalité homosexuelle comme une « ineptie » et pense qu’une femme amoureuse d’une autre risque d’être « détournée de sa fonction maternelle », conseille aux femmes qui vivraient malgré tout en couple homosexuel avec enfants de dormir dans deux lits doubles, afin que la place symbolique du père soit garantie dans le foyer1. Stratégie « psychologique » dont on voit mal ce qu’elle pourrait clarifier dans le rapport d’une personne envers ceux qui l’élèvent. Le nombre d’anti-mariage pour tous qui se justifient en racontant leur souffrance au sein d’une famille hétérosexuelle montre bien à quel point la manière dont la question est posée par certains manque de rationalité.
Dans certaines espèces animales, par exemple chez certains oiseaux ou chez certains marsupiaux me souffle-t-on, il est impossible qu’un petit soit élevé par un autre individu que son parent biologique. Chez l’humain, ce n’est pas le cas, on peut adopter les orphelins, on peut élever un enfant seul, on peut élever un enfant en couple, ou au sein d’un groupe plus grand, comme on le voit dans certaines tribus ou ici, depuis l’institutionnalisation du divorce, avec les familles dites « recomposées » où un enfant peut être élevé par quatre parents dont deux sont ses parents biologiques. Un enfant humain peut boire le lait d’une femme qui n’est pas la sienne, ou grandir avec ses grands parents, enfin tout est possible et surtout, tout existe, tout a été fait, et rien ne semble garantir à coup sûr ni succès ni séquelles. Ce qui semble important pour le développement d’un enfant, ce n’est pas de savoir s’il grandit au sein du modèle dominant, mais de savoir s’il est bien entouré, aimé, choyé, éduqué.

S’il y a tant de gens (presque la moitié de la population) pour refuser l’adoption2 par des homosexuels (plus que le mariage, qui ne révolte apparemment qu’une petite partie des gens), ce n’est pas en fonction d’un raisonnement et d’informations liés à la psychologie, c’est pour une question d’image des homosexuels. Certains d’entre nous sont nés à une époque, dans un pays, dans un milieu où l’homosexualité était/est un crime, d’autres à une époque où elle était/est une maladie psychiatrique (l’OMS n’a retiré l’homosexualité de la liste des maladies qu’il y a un peu plus de vingt ans), ou confondue avec la pédophilie, ou considérée comme une manie un peu sale et secrète, ou comme une perversion, ou comme un mode de vie réservé aux milieux artistiques,… Et selon ces paramètres, et selon la capacité que chacun peut avoir à prendre en compte de nouvelles informations (ce qu’on appelle l’intelligence), il est plus ou moins difficile d’imaginer que des enfants grandissent normalement dans un autre contexte que celui de la famille nucléaire.

Vendredi dernier à Saint-Étienne

Vendredi dernier à Saint-Étienne, des « nationalistes » sont venus empêcher Erwan Binet, rapporteur de la loi sur le mariage pour tous, de s’exprimer. On imagine qu’ils veulent se prouver quelque chose en termes de virilité, mais il n’est pas certain qu’ils puissent faire de bons papas.

Combien de tragédies, de drames affreux ou de souffrances quotidiennes sont nées du rejet de l’homosexualité ? Infiniment plus que de son acceptation, c’est une évidence.
Il est peut-être temps de laisser les gens vivre et de leur faire confiance pour chercher à devenir des parents acceptables, non ?

Bon, j’enfonce les portes ouvertes, j’avais prévenu en introduction, mais j’avais quand même envie de dire tout ça.

  1. Ce brave homme conseille par ailleurs aux hommes qui se sentent délaissés par leur épouse après que cette dernière vient d’accoucher, de la violer. Il dit ça « pour rire » mais assure que la femme du couple à qui il a donné ce conseil « provocateur » s’est, je le cite, « illuminé ». []
  2. Précisons que la « gestation par autrui » – les mères porteuses – n’est pas autorisée par le code civil actuel et n’est pas non plus autorisé par la loi Taubira, c’est une question qui n’a strictement rien à voir. []

Filles nues

Des activistes féministes qui exposent leur poitrine comme symbole d’un corps assumé et sans entraves s’inscrivent dans une certaine tradition et véhiculent une symbolique qui ne peut-être que positive ; douceur, amour, maternité, fragilité, nature, et bien entendu séduction,… Et puis, comme l’a dit Louis Scuternaire, « Les femmes nues n’ont jamais fait de mal à personne ».
Par ailleurs, on ne me soupçonnera pas de complaisance envers les religions, je n’en respecte aucune — mais je respecte, malgré tout, finalement (ce n’est pas mon premier réflexe, je l’avoue), les croyants, car il me semble que leur foi ne relève pas réellement d’un libre-choix, elle semble irrésistible à ceux qui en sont victimes, ils éprouvent un besoin vital de croire, comme on peut devenir tabagique ou alcoolique.

La première fois que j’ai entendu parler des Femen, féministes et anti-religieuses, ma sympathie leur était acquise d’office. Mais à chaque nouvelle apparition depuis leur acclimatation parisienne, je comprends moins la manière dont elles fonctionnent : quelle que soit la cause défendue (il y en a beaucoup), le but final semble être d’obtenir des photographies où l’on voit de très jolies filles topless se faisant frapper par des hommes. Cette semaine, elles sont venues devant la Grande Mosquée de Paris brûler un drapeau orné de la profession de foi de l’Islam, que les médias ont un peu vite qualifié de « salafiste ». Je n’ai pas vu de vidéo de l’évènement, donc j’ignore dans quel ordre exact s’est déroulée l’action, mais les photos prises constituent une séquence un peu burlesque :

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…Deux vigiles de la Mosquée tentent d’empêcher l’action, et l’un, qui n’est visiblement pas tout jeune, tente de chasser les jeunes femmes à coup de cageots et de bouteilles en plastique, avant d’envoyer un coup de pied aux fesses à l’une d’elles, coup de pied qui deviendra l’événement Femen de la semaine pour plusieurs médias. Si des jeunes femmes étaient venues, seins nus, brûler un drapeau rasta devant l’entrée de Disneyland, je pense que des vigiles auraient également tenté de l’empêcher, sans arrières-pensées politiques ou religieuses, mais pas forcément avec moins de vigueur. L’action était cette fois destinée à soutenir la jeune Femen tunisienne Amina qu’on dit être à demi-séquestrée par sa famille depuis ses prises de position contre le contrôle de son corps par la morale religieuse.
La cause est juste, peut-être urgente, mais que prouve cette action ? Pourquoi choisir la Grande Mosquée de Paris, qui a plutôt la réputation de promouvoir un islam intégré à la société française et dont le recteur est souvent critiqué par les défenseurs de l’islam « fondamentaliste » ? On sent que ce qui compte, c’est moins d’être juste que de produire des images irrésistibles pour les médias, des images où des mondes apparemment incompatibles se télescopent avec une petite dose de violence. Et tant pis pour la subtilité.

...

Dans « Monty Python : Meaning of life » (1983). Arthur Jarrett, condamné à mort pour le crime au premier degré d’avoir mis des plaisanteries sexistes gratuites dans un film, a choisi les conditions de son exécution : il est poursuivi par des jeunes femmes presque nues jusqu’au bord d’une falaise d’où il fait une chute qui l’amène directement dans sa tombe, autour de laquelle sont rassemblés ses proches, prêts à le pleurer. J’ai hésité à placer cette séquence dans l’article hier mais je l’ai finalement fait, car elle est drôle.

Jouer des médias et de leurs faiblesses, pourquoi pas : on n’y a pas toujours accès autrement. Mais je trouve malgré tout le résultat irresponsable, au sens où les images qui restent de chacun de ces happenings font moins réfléchir que réagir : on doit être pour, ou bien contre, ami ou ennemi, on n’est pas censé avoir le droit de débattre, ni d’étudier les points de vue des uns et des autres, ni réfléchir aux moyens employés, il faut accepter ou refuser, y compris quand les causes défendues, comme l’abolition de la prostitution ou de la pornographie, sont extrêmement complexes.
Je comprends la sympathie qu’on peut éprouver pour les Femen mais j’espère que, à présent qu’elles ont été vues et revues, leur façon de s’attaquer à telle ou telle grande cause se fera un peu moins dans l’affrontement et un peu plus dans la réflexion et même, le dialogue.