Archives de catégorie : religion

Cachez ce voile…

Nouvelle proposition idiote de la semaine, qui émane du Haut conseil à l’Intégration : interdire le port du Hijab à l’université. Le Hijab c’est ce voile plus ou moins important qui cache la chevelure des femmes qui le portent1. Le Hijab déplaît, car beaucoup y voient le signe d’une pente fatale de la radicalisation de l’Islam en France et pensent qu’il indique une explosion du nombre des conversions2, qu’il mène forcément au Niqab (le voile intégral), qu’il est imposé par une pression communautariste inamicale dans certaines cités de banlieue, ou imposé par des pères, grands frères ou époux autoritaires, etc3.

(j'ignore l'origine de cette image)

Punk ou Hijab : deux moyens de faire peur juste par son apparence vestimentaire (image piquée à Carl Johan Heickendorf)

Je l’ai déjà dit souvent : je suis personnellement contre la religion, non pas parce que je sais très bien qu’il n’existe aucun dieu véritable nulle part, mais bien parce que je n’aime pas voir le goût du sacré, de la spiritualité, de la cérémonie, l’envie d’être ensemble ou la soif de transcendance (goûts qui peuvent servir à faire de si belles choses) être « hackés », comme autant de fragilités de la psyché humaine pour servir ceux qui savent les exploiter au bénéfice de leur appétit de pouvoir et d’argent. Car c’est la clef de toute religion : d’improbables entités surnaturelles servent à établir et instituer la domination de certains humains sur d’autres humains.

Mais les propositions régulières de légiférer le voile ne sont pas motivées par l’envie que l’homme s’émancipe de ses dieux, ce qui ne serait déjà pas une bonne idée4, mais plus vraisemblablement par la peur que suscite en France une partie de la population du pays : les enfants ou petits enfants d’ex-colonisés qui, contrairement, à leurs parents ou grands parents, ont des revendications, vivent comme une injustice d’être des citoyens de troisième classe, et ne veulent plus raser les murs. La logique que devrait comprendre le « Haut commissariat à l’Intégration », c’est qu’il est naturel que ceux qui se sentent exclus décident de se resserrer autour de communautés, en réinventant l’histoire ou la religion de leurs aïeux. De même que les martyrs montrent fièrement leurs stigmates, les victimes d’exclusion finissent par revendiquer ce au nom de quoi on les exclut, à savoir leurs origines fantasmées. Et les signes religieux ou les exigences liées à la religion sont un des moyens5 de revendiquer ces origines, un moyen d’autant plus puissant qu’il permet de se constituer en groupe. Tout ça est évident, et le jour où la société française ne fera pas de différence entre un Jean-Pierre et un Abdelkrim, le jour où on ne regardera pas un noir dans une librairie comme s’il s’était s’est trompé de magasin6, le jour où la télévision cessera d’avoir honte des accents régionaux, et le jour, bien sûr, où l’identité masculine ne se construira pas dans le mépris de ce qui est considéré comme relevant d’une identité spécifiquement féminine, on peut imaginer que beaucoup de tensions auront disparu, puisque les problèmes qui les auront causé auront disparu aussi.
On ne supprime pas une maladie en cachant ses symptômes, il faut trouver ses causes.

L’Université

L’Université a une certaine tradition de liberté. Lorsqu’elle a été véritablement inventée, au Moyen-âge, elle a été le lieu privilégié pour discuter de questions totalement taboues dans le reste de la société. C’est à l’Université qu’a été donné le privilège d’étudier le corps humain et son fonctionnement par la dissection. C’est à l’université aussi qu’on a eu le droit de débattre publiquement de questions théologiques, voire même de l’existence de Dieu, et de comparer les religions. S’il n’était sans doute pas possible de remettre en question trop violemment les fondements de la foi sans courir certains risques, des arguments plutôt subversifs pouvaient être exprimés au cours des disputationes scolastiques7. C’est à l’Université qu’on s’est penché sur d’autres cultures, d’autres langues, d’autres époques, où on a réfléchi à de nouveaux paradigmes scientifiques, et c’est peut-être même à l’Université qu’on a établi la supériorité de la recherche de vérité sur la vérité révélée ou établie, autant dire de la science sur la religion et l’absolutisme politique : il ne s’agit pas du lieu d’enseignement d’un savoir officiel, mais du lieu où s’élabore la connaissance. Il ne faut bien sûr pas se montrer trop angélique à ce sujet, mais l’Université a donc souvent été un lieu de la liberté de penser (souvent encadrée par les États, certes).
Refuser l’entrée à l’Université de certains vêtements, de certaines idées, de certaines personnes, c’est aller contre la vocation même de ces lieux qui ne sont par essence fréquentés que par des individus adultes, libres de leurs choix et libres de revendiquer leurs opinions et de les confronter à celles des autres. La liberté, ça ne se négocie pas. Bien entendu, le jour où une femme ne pourra plus se sentir bienvenue pour étudier dans une université française sans être déguisée en épouvantail saoudien (et que, donc, les conditions de la liberté ne seront plus réunies), il sera temps d’en reparler, mais nous n’y sommes pas et nous ne nous dirigeons pas de ce côté-là, quoi qu’en dise Élisabeth Badinter qui évoquait8 le cas d’universités françaises où des filles en voile intégral, occupant le premier rang des amphithéâtres terrorisent les enseignants et obtiennent de n’avoir que des femmes dans leurs jurys. Elle seule les a vues, mais où ? Élisabeth Badinter n’enseigne pas à l’Université, et, sauf erreur, n’y a jamais enseigné9.

L'Autentica

L’Autentica habita, une loi promulguée au milieu du XIIe siècle par l’empereur romain germanique Frédéric Barberousse qui protège les étudiants et institue leur droit à voyager librement. Cinquante ans plus tard, Philippe Auguste décidera à son tour d’instituer la liberté académique en soumettant les universitaires au jugement de leurs pairs et non à celui du prévôt. C’est de cette période que date le principe de « liberté académique » à l’Université.

Quand un étudiant porte un tee-shirt qui affirme ses positions politiques, ou porte des vêtements sur lesquels on lit des marques de produits manufacturés, parle-t-on de l’en empêcher ? Il fait pourtant de la propagande, à son insu ou non. Et quant au rapport entre émancipation des femmes et vêtement, il y a évidemment énormément à dire. La mission de l’Université n’est pas de décider qui peut y entrer, c’est de faire en sorte que chacun ait l’occasion d’y réfléchir et d’éprouver ses certitudes en tant qu’individu10.
La proposition d’y interdire le Hijab est idiote et ne sera vraisemblablement suivie d’aucun effet pour l’instant (elle n’est soutenue par la présidence d’aucune université), mais elle n’en est pas moins une preuve supplémentaire de la mauvaise compréhension de l’utilité et de la grandeur de l’Université : pauvre, certes, mais ouverte et, idéalement (malgré la raideur des tutelles), libre.

  1. Le Coran et les Hadiths contiennent quelques lignes, plutôt disputées par les traducteurs et les exégètes, qui recommandent aux femmes de ne pas exposer leur poitrine aux garçons pubères ni de trop dévoiler leur anatomie en général. Mais le voile sur les cheveux est surtout une bête tradition pragmatique des campagnes d’innombrables parties du monde : pour ne pas salir leurs cheveux avec la poussière des champs, les femmes qui y travaillent portent des fichus, des foulards, des chapeaux, ou autres couvre-chefs (ce qui confère au cheveu un caractère intime peut-être sulfureux…). Comme souvent, les prêtres ont transformé une tradition en obligation religieuse, faisant croire au bon peuple qu’il obéit à la religion qui lui ordonne de faire ce qu’il faisait déjà, et qui au passage encadre la pratique, la codifie, parfois l’extrémise, lui donne une raison d’être supérieure, et condamne la minorité qui ne s’y conforme pas. []
  2. Les statistiques ne semblent pas montrer une augmentation significative du nombre de conversions à l’Islam. Ce nombre est inférieur au nombre de conversions vers les cultes protestants évangéliques, pentecôtistes et sectes assimilées. Il semble qu’il y ait dans les banlieues plus de musulmans qui se convertissent au Christianisme que de chrétiens qui se convertissent à l’Islam.
    Les conversions font souvent peur, et pas forcément à tort car il s’agit d’un processus violent, souvent dirigé par des groupes sectaires qui encouragent voire organisent la rupture sociale et le radicalisme chez leurs adeptes. Mais, si spectaculaire qu’elle semble, cette question de la conversion ne concerne qu’une petite part des croyants. []
  3. Ça a été maintes fois souligné, mais faire payer des amendes à des femmes au nom de leur émancipation vis à vis d’hommes que l’on accuse de les forcer à porter un vêtement est un peu absurde et ressemblerait, si les raisons étaient justifiées (ça reste à prouver) à une forme de double-peine. []
  4. L’individu ne peut s’émanciper de la religion que par lui-même, pas par la loi. On a vu l’effet dramatique de l’athéisme imposé dans les républiques socialistes qui a abouti, comme un retour de flamme, à une bigoterie exacerbée qui a cristallisé et sacralisé des revendications politiques, identitaires, nationalistes et économiques. []
  5. Voir aussi la question de la « défrancisation » des noms et prénoms sur le blog de Baptiste Coulmont. []
  6. J’écris ça en pensant à une réflexion d’Hady Ba sur Twitter ce matin. []
  7. La théologie est une des matières historiques de l’Université, avec la médecine et le droit []
  8. sur Europe 1, cf. cet ancien article. []
  9. À ma connaissance, É. Badinter a seulement été maître de conférences à l’École Polytechnique, cadre très distinct de l’Université puisque sélectif et, à l’origine en tout cas, destiné à produire des hauts-fonctionnaires et des militaires en fonction des besoins spécifiques de l’État français. []
  10. Je vous renvoie à la charte signée par des centaines d’Universités pour le 900e anniversaire de la fondation de l’Université de Bologne, qui réaffirme ces principes. []

Ami croyant, soigne ton Dieu

Ami croyant, tu as un Dieu et tu te conformes à ses commandements : ne pas voler, ne pas manger certains trucs, faire certaines choses certains jours de la semaine, ne pas coucher avec certaines personnes, et ne pas tuer, excepté peut-être, ceux que ton Dieu n’aime pas, ou qui ne l’aiment pas, ou qui ne veulent pas vivre selon sa loi.

pinochet_videla

AUgusto Pinochet (gauche) et Jorge Videla (droite). Chacun a eu des milliers de morts sur la conscience.

Mais on ne va pas se mentir trop longtemps : ton Dieu n’existe pas, et non seulement je le sais très bien, mais toi aussi tu le sais. Enfin si tu y as réfléchi deux minutes, tu le sais. Et moi, je sais que tu le sais. La preuve que tu sais à quoi t’en tenir, c’est que tu me fais, à moi l’athée, la demande absurde de prouver que ton Dieu n’existe pas, tandis que tu refuses, toi qui affirmes pourtant que ton dieu existe, d’en fournir une preuve un tant soi peut sérieuse.
Oh, et puis toi et moi, on sait que s’il existait effectivement, ton Dieu n’aurait pas besoin de toi pour le défendre ou pour le prier.

Assassin-Londres

C’est toi qui fais exister ce Dieu. En construisant en son nom, en détruisant en son nom, en agissant pour lui, tu permets à ton ami imaginaire d’avoir un effet réel sur notre monde. C’est un grand miracle, mais alors toi, le dévot, tu dois agir en conséquence, prendre tes responsabilités. Puisque c’est toi qui crées ton dieu, tu n’as pas le droit de te cacher derrière lui, de dire « je ne fais que suivre ses commandements », de te servir de lui comme excuse pour manipuler, dominer, aliéner, opprimer, détruire, y compris lorsque c’est à toi-même que tu fais du mal.

...

Ce que tu fais, tu dois l’assumer, et le Dieu que tu crées, puisque c’est une émanation de toi-même, tu dois aussi l’assumer, tu es responsable de lui et de tout ce qu’il ordonne. Ce que tu fais en son nom, tu le fais en suivant ta propre volonté. Quand c’est quelque chose de beau et de grand — une aumône, un tableau, une mélodie —, aucune raison d’être trop modeste, c’est de toi-même qu’il faut être fier. Et lorsque c’est un crime, c’est toi qui dois être blâmé et puni. Ton Dieu te donne des forces pour faire ce que tu as justement envie de faire, cesse de t’abriter derrière son nom, tu es responsable de ses bienfaits comme de ses méfaits. Et si tu lui veux vraiment du bien, à ton dieu, ne fais pas de mal en son nom. Ou bien sois maudit. Même si ça ne veut rien dire non plus.

Rallumer les Lumières

Le neuf mai à trois heures vingt-cinq du matin, je ne suis pas couché, à la place je poste un article pour défendre Jean-Jacques Rousseau. Eh oui, comment me coucher alors que someone is wrong on the Internet ?

Note : les personnes dont j’ai relevé les tweets plus bas ne sont pas visés par cet article, ils ne sont ni les premiers ni les derniers à répéter les informations ou les rumeurs dont je veux dénoncer les motivations profondes.

Je suis tombé par hasard sur Twitter sur des bribes de conversation où était cité Jean-Jacques Rousseau. Et comme à chaque fois où Rousseau ou Voltaire (et parfois encore Montesquieu) est cité de manière positive dans un espace de conversation sur Internet, quelqu’un vient les dénigrer. Pour Rousseau, le premier angle, c’est bien sûr l’abandon de ses enfants, contre le vœu de leur mère, fait qui nous semble à présent terriblement choquant, surtout venant d’un auteur qui a tant réfléchi à l’enfance et à l’éducation1.

Bien entendu, c’est choquant. Mais il faudrait connaître mieux le contexte pour en juger : pour un intellectuel pauvre et sa compagne (avec qui il n’était pas marié), avoir des enfants n’était pas forcément une chose évidente, mais à l’époque, il n’existait pas vraiment de moyen de contrôler les naissances, en dehors d’avortements tardifs et dangereux. L’abandon d’enfants était une chose très répandue, pour de nombreuses raisons (unions illégitimes, pauvreté). Mais on ne s’en vantait pas. Rousseau, fidèle à son projet de tout dire sur lui-même2, et peut-être aussi forcé de le faire puisque la rumeur l’accablait déjà, a osé évoquer ce sujet. On le lui reproche plus de deux cent ans plus tard, mais peut-être pourrait-on faire ce même genre de reproches à nombre de ses contemporains si ceux-ci avaient été aussi loin que Rousseau dans l’exposition de ses fautes.

rousseau

Si cette histoire d’enfants abandonnés nous choque, c’est peut-être précisément grâce à Rousseau, qui a fait comprendre à ses contemporains que l’enfant était précieux. À son époque, les femmes des villes n’allaitaient pas leurs enfants, elles les envoyaient à la campagne, chez des nourrices. Un tiers d’entre eux seulement y survivait.

Le second genre de reproche qu’on lit souvent depuis quelque temps, c’est le racisme supposé des philosophes des Lumières, parmi lesquels Rousseau. C’est une accusation étrange dans le cas de ce dernier car on serait bien en peine de trouver des citations douteuse émanant de lui dans ce registre3.  Mais la rumeur a du succès, et on va (cf. plus bas) jusqu’à l’accuser d’avoir cru en la « supériorité de la race blanche », rhétorique anachronique puisqu’elle rappelle l’époque coloniale de la France voire le nazisme : on n’utilisait pas ces termes au XVIIIe siècle.
Et si, comme le disent certains, les philosophes des Lumières n’ont pas franchement pris position contre la traite négrière, ils ne l’ont pas spécialement justifiée non plus : au pire, ils ont fait preuve de quelques préjugés. On peut peut-être plus légitimement taper sur Voltaire, qui adorait faire des théories sur les peuples, théories qu’on peut qualifier de racistes. En revanche le document qui l’accuse d’avoir investi de l’argent dans l’esclavagisme4 est, semble-t-il, un faux. Mais Voltaire est aussi l’auteur du monologue de l’esclave de Surinam5, qui parle sans détours de la cruauté de l’esclavagisme : « On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe (…) Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible ».
À mon avis, Voltaire était nettement moins entier, et plus conscient de ses ambiguïtés et de ses contradictions que Rousseau. Plus hypocrite, quoi. Et plus malin.

rousseau2

Je m’interroge sur cette propension récente à salir les philosophes des lumières. Leurs écrits datent d’il y a deux-cent cinquante ans, ils n’étaient que des hommes, avec des préjugés, des faiblesses, des contradictions, des compromissions, ils vivaient dans un monde qui a peu à voir avec le nôtre et on peut, me semble-t-il, relativiser — sans pour autant les occulter — un peu leurs défauts, lesquels ne pèsent pas grand chose si on les met en balance avec ce qu’ils nous ont apporté. Car ils ont quand même théorisé la liberté de l’individu face à la tyrannie et à l’arbitraire tout en réfléchissant à la citoyenneté, au fonctionnement de l’État, de la justice, à la séparation des pouvoirs, à la libre-circulation de la connaissance,… Nous leur devons énormément.

Mais voilà, Voltaire le théiste anticlérical, Rousseau le Chrétien suspect (converti au Catholicisme pour quitter la Suisse, il était croyant mais pas spécialement respectueux de la religion) et Diderot le matérialiste, ont (avec bien d’autres) ouvert la brèche du rejet de la religion, de l’athéisme et de l’anticléricalisme. Je pense que c’est cela, ainsi que leur réflexion sur l’universalisme, qui sont la raison de l’espèce de campagne qui est menée contre eux et que beaucoup, par manque de connaissance du sujet, relaient.
Je pense qu’il n’y a rien d’innocent dans cette cabale, qui sert moins à parler des philosophes en tant qu’individus qu’à disqualifier sans discussion leur pensée et leur postérité, et ce au profit de projets extrêmement réactionnaires.

  1. Lire Les Confessions, livre VIII : « Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus d’une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé (…) Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l’être. J’aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l’ont été ». []
  2. « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi ». []
  3. Voir par exemple cet article de Respectmag, qui cherche des poux à Rousseau, Montesquieu et Diderot, mais de manière assez peu convaincante. []
  4. Mais aujourd’hui, ne peut-on pas reprocher le même genre de choses qu’à Voltaire à une personne qui a des actions dans une marque de sportswear qui fabrique ses vêtements dans les plus pauvres régions de l’Asie ou dans des sociétés de production énergétique qui pillent l’Afrique ? []
  5. Lire Candide ou l’optimisme, chapitre 19. []

Élisabeth Badass

J’ai entendu Élisabeth Badinter sur Europe 1, hier. Quelle femme ! Toujours aussi convaincante, droite, et digne quand elle raconte des idioties.
Son combat du jour, c’est d’appeler à créer une nouvelle loi sur les signes religieux : elle semble profondément affectée par le fait que le licenciement d’une employée de la crèche « Baby-Loup »,  à Chanteloup-les-Vignes, ait finalement été annulé par la cour de cassation, au motif que cette crèche relève du droit privé tandis que la loi qui interdit d’arborer des signes religieux dans les administrations publiques ne s’applique qu’aux administrations publiques, et que la loi sur le port du voile intégral dans l’espace public ne s’applique qu’au voile intégral.
Pauvre Élisabeth Badinter ! Elle veut une loi entre-deux, et elle est pour cela la première signataire d’une pétition défendue par des gens dont la signature n’est pas étonnante (Alain Finkielkraut,  Caroline Fourest, Harlem Désir), et d’autres un peu plus décevants (qui se reconnaîtront).

J’aimais bien Élisabeth Badinter, quand j’étais jeune adulte, il y a bien longtemps. Grâce à elle, j’ai découvert, par exemple que les hommes et les femmes appartenaient plus ou moins à la même espèce animale, que le sexe était une question largement sociale, que la virilité ou la féminité n’étaient pas des évidences. Merci madame Badinter pour ça, je n’en n’avais aucune idée, je n’avais pas lu Simone de Beauvoir, et votre manière très pédagogique d’expliquer tout ça était parfaitement adaptée à ma jeunesse d’alors. Peut-être que je prendrai un jour le temps de relire L’Un est l’autre et XY, de l’Identité masculine. Je me demande si je trouverais ça différent, car vingt ou vingt-cinq ans plus tard, j’ai sans doute évolué de mon côté. Par exemple, je ne me satisfais plus des positions droits-de-l’hommistes ultra-théoriques qui traitent les individus en faisant abstraction du contexte, de l’histoire, en ne cherchant pas à comprendre ce qui a mené à une situation avant de le juger et de le condamner, au nom de grands principes.
D’Élisabeth Badinter, j’ai beaucoup aimé aussi Les passions intellectuelles, qui parle si bien de la naissance de la science, mais c’est une autre affaire (quoique). Bizarrement, je n’en ai lu que le premier tome, mais il m’a captivé.
Puisque j’ai évolué, je suis aussi écologiste, et sans vénérer la mère-nature Gaïa (même si j’ai mon petit côté new-age, sans aucun doute : je lisais Actuel, voyez vous), je crois que l’allaitement maternel est plus adapté au régime alimentaire du nourrisson que le lait en poudre. Je rejoins Élisabeth Badinter lorsqu’elle dit qu’il ne faut pas culpabiliser les mères qui n’allaitent pas, mais le sentiment de culpabilité ne vient pas forcément des promoteurs de l’allaitement au sein, il vient d’une société contemporaine où l’enfant est devenu un investissement si précieux qu’on veut que tout, dans son développement, soit parfait, optimal, idéal, et qui nous pousse à culpabiliser pour chacun de nos manquements. C’est Élisabeth Badinter qui défend les idéaux plus que la pratique, pas moi. Et lorsqu’elle compare, d’interview en interview, les femmes allaitantes à des « guenons », il y a un problème. Ceci dit, en pensant insulter, elle oublie que les femmes sont bel et bien des guenons, puisque les humains sont des singes — enfin l’homme est génétiquement plus proche du chimpanzé que le chimpanzé n’est proche de l’oran-outang, alors si oran-outang et chimpanzé appartiennent à la même classe d’animaux, l’humain aussi.
Et puis je ne suis pas de la génération d’Élisabeth Badinter, ce qui crée un autre hiatus : pour elle, la conquête féministe du siècle (passé) c’était que les femmes deviennent des hommes, enfin qu’elles soient prises au sérieux dans le monde du travail avec des qualités « viriles » et en sacrifiant leur existence à leur vie professionnelle. Cette vision des choses, issue des trente glorieuses, ne tient à mon avis plus trop dans ce monde d’abondance et de gâchis dont les fondements économiques absurdes donnent raison à des « rêveurs » comme feu Ivan Illich plus qu’à tous les « réalistes » que le poste de télévision nous vend et qui nous jurent, les yeux emplis de terreur, qu’il faut s’approcher toujours plus près du précipice parce qu’il n’y a rien d’autre à faire.

Bon, revenons à la crèche « Baby-Loup ». Personnellement je n’aime pas le foulard, le hijab, et encore moins les voiles religieux plus couvrants, comme le niqab, parce que j’y vois la même chose qu’Élisabeth Badinter : une violence faite à l’égalité des sexes, souvent soutenue par un projet politico-religieux régressiste assez abject. On a vu les pays où ces vêtements, dont l’abandon avait été le signe de la modernisation des pays musulmans, revenir en force par l’Iran, puis s’imposer dans de nombreux pays comme « traditionnels », y compris dans les pays où ils n’avaient jamais existé, ou jamais été systématiques. Oui, ce que ça renvoie n’est pas très beau. Mais il n’y a pas que le refus de la modernité, il y a aussi le refus de la modernité occidentale et de toutes les promesses qu’elle n’a jamais tenues envers ses ex-colonies émancipées. Question dérangeante, mais qui doit nous faire réfléchir à notre (nous : européens bien nourris) propre responsabilité et aussi, à ce que nous pourrions améliorer dans notre rapport au reste du monde. Ce retour du religieux, c’est aussi une manière, pour certains, de répondre au crachat par le crachat. Je me comprends.
Que l’on soit d’accord avec cette analyse ou que l’on pense que le foulard est avant tout une sorte d’accessoire publicitaire pour encourager et cristalliser le communautarisme, je ne vois pas en quoi il est intelligent d’interdire à une femme qui porte le voile de travailler, c’est à dire de faire partie de la société. Le communautarisme se fait là où les gens ne se voient plus, ne se fréquentent plus. En quoi serait-il malin d’interdire des emplois aux gens en fonction de leurs positions religieuses ou politiques affirmées ? En quoi sert-on la condition de la femme en luttant pour que certaines femmes n’aient pas le droit de travailler ? Et si le hijab est sexiste, c’est aussi le cas de nombreux vêtements non-religieux mais imposés par le regard social, l’entreprise ou la publicité.
La publicité, on va y revenir.

Élisabeth Badinter se justifie en expliquant qu’on ne doit pas confier ses enfants à une femme dont on ne voit pas le visage. Je suis complètement d’accord avec elle ! Comme les chimpanzés, les humains communiquent beaucoup par le biais des muscles de leur visage et par leurs mimiques, il est capital de pouvoir se jauger et se comprendre par là, autant que par les gestes, la modulation de la voix et le discours intellectuel. Pour cette raison, je trouve très dérangeant que l’on accepte les vitres fumées sur les automobiles : quand je passe à proximité d’un véhicule occupé, j’aime bien savoir qui s’y trouve, et être un peu averti de ses intentions (ou même tout bêtement, savoir s’il m’a vu et s’il ne risque pas de m’écraser). Je ne vois pas très bien pourquoi quelqu’un qui n’a rien à se reprocher aurait une automobile dont les vitres sont teintées.
Mais, chère madame Badinter, ça n’a rien à voir avec le hijab, qui permet de voir le visage de la personne qui le porte. Une loi (aux motivations douteuses, à mon avis) interdit déjà le voile intégral (niqab, burqa) dans l’espace public, donc pour ce point précis, il n’y a pas besoin d’en rajouter. Demander une loi surnuméraire pour combattre autre chose que ce que l’on veut légiférer est absurde.
La philosophe explique aussi que la crèche « Baby-Loup » est victime de pressions (lesquelles ? De la part de qui ?), et que ses employés sont régulièrement forcés de déposer des mains-courantes (à quel sujet ?). Tout cela semble bien grave, mais là encore il existe des lois et des règlements : les menaces, les agressions, le harcèlement, ne font pas partie des choses admises.
Enfin, Élisabeth Badinter, toujours sur Europe 1, est partie dans une évocation terrorisante de « certaines universités » (on s’éloigne un peu des crèches), où des jeunes femmes qui portent le voile intégral (comment sait-on que ce sont des femmes, du coup, au fait ?) au premier rang impressionnent les autres étudiants et font la loi, en exigeant de soutenir leurs diplômes face à des examinateurs de leur sexe. Bon. Une telle chose est effectivement effrayante, mais ça se passe où ? Dans quelle université est-ce que les étudiants choisissent leur jury ? Personnellement j’enseigne dans une université de Seine-Saint-Denis, où on peut voir des jeunes femmes porter le voile et parfois même le tchador (vêtement iranien qui couvre tout le corps et ne laisse voir que l’ovale du visage et rappelle celui de certains ordres de bonnes-sœurs), mais je n’y ai jamais vu de niqab ou de burqa, et surtout, je n’ai jamais entendu parler de profs qui abandonnent le contrôle de leur salle de cours ou de leur méthode d’évaluation à des étudiants.
Pour ma part, j’ai eu une seule étudiante qui insistait pour garder un foulard sur la tête pendant les cours, malgré un gros problème de chauffage impossible à réguler. J’ai aussi des étudiants qui gardent des bonnets sur la tête. Je n’aime pas trop ça, en fait, comme je n’aime pas les pantalons qui se portent sous la taille, comme je n’aime pas qu’on se ronge les ongles, qu’on mâche des chewing-gums ou autres tics qui me rendent un peu vieux con. Mais ce sont des adultes, je n’ai pas à les éduquer, je suis là pour les ouvrir à un savoir.

Donc les raisons qui motivent la demande d’une nouvelle loi par Élisabeth Badinter n’ont rien à voir avec le point de départ : une femme qui se couvre les cheveux dans une crèche privée et dont la loi a estimé qu’elle pouvait conserver un emploi qu’on lui aurait sans doute refusé si elle s’était présentée à l’entretien d’embauche dans la même tenue.
Élisabeth Badinter est un personnage atypique car si on la connaît comme philosophe dix-huitièmiste, on ignore souvent qu’elle est aussi la propriétaire de plus de 10% de la société Publicis (qui possède Saatchi et Saatchi, qui contrôle Metrobus, etc.), ce qui fait sans doute d’elle la philosophe la plus riche du monde : 1031e fortune mondiale et 18e fortune française, selon le classement de la revue Forbes. En fait, avec près d’un milliard et demie de fortune estimée, elle pourrait rembourser la dette publique d’Haïti et même celle de la ville de Levallois-Perret, qui est supérieure.

L’actionnaire principale de l’agence de publicité qui si je ne m’abuse a le budget des laits en poudre Nestlé qui se bat contre l’allaitement maternel, c’est bizarre, non ? Une féministe-de-gauche qui tire ses rentes de l’industrie de propagande sexiste la plus odieuse qui existe, la publicité, ça pose encore question. Et une milliardaire féministe qui s’engage pour interdire son emploi à une femme, c’est curieux aussi, non ?
J’aimais bien, Élisabeth Badinter, il y a très très longtemps.

Contre la burqa, contre la loi

(Cette tribune est parue sur Owni le 19 mai 2010. Il s’agissait de réagir aux arrières-pensées qui soutenaient la loi « anti-burqa » votée une semaine plus tôt)

La burqa est le nom donné dans beaucoup de pays occidentaux à un vêtement féminin traditionnel, généralement de couleur bleue, que l’on porte en Afghanistan, où on l’appelle en fait tchadri.
Ce vêtement recouvre le corps de celle qui le porte et masque son visage par un grillage de tissu. La première incongruité de la résolution dite « anti-burqa », adoptée le 11 mai dernier à l’Assemblée, c’est que la burqa n’existe sans doute en France que dans des musées dédiés au costume traditionnel. En effet, les rares femmes d’origine afghane qui vivent en France ne portent pas ce costume puisqu’une femme musulmane de toute autre origine n’aura pas plus de raison de porter un costume traditionnel afghan qu’une chrétienne américaine n’aura de raison de s’habiller en paroissienne bigoudaine.

Ce que vise ce texte, et qui existe bel et bien, c’est le niqabun vêtement qui masque le visage de celles qui le portent et qui, malgré de nombreuses variantes morphologiques et chromatiques, prend en France la forme d’un vêtement noir assez lugubre qui ne laisse passer que le regard par une fente, fente parfois obstruée par un autre voile d’étoffe plus transparente.
Je suppose que l’on peut dire que la burqa et le niqab sont comme le dromadaire et le chameau : le premier est un cas particulier du second.

Le niqab générique n’est pas très beau, il est constitué de tissu synthétique et est, dit-on,  extrêmement inconfortable en cas de grosses chaleurs, contrairement aux niqabs ou aux tchadris traditionnels qui sont souvent faits d’étoffe assez épaisse apte à protéger des trop fortes températures extérieures.

Ce problème de dénomination s’est déjà posé lors des différentes affaires concernant le voile islamique qui ont secoué quelques collèges français depuis la fin des années 1980 : des jeunes filles voulaient se rendre à l’école vêtues d’un hijab, mais la presse ne parlait que de tchador.

Le hijab est un voile qui cache les cheveux et qui est extrêmement répandu dans le monde musulman, tandis que le tchador est un voile intégral, c’est à dire une sorte de niqab qui laisse néanmoins apparaître l’ovale du visage de celle qui le porte et qui est essentiellement utilisé en Iran. Le tchador ressemble à l’uniforme de certains ordres de sœurs catholiques, si ce n’est que les vêtements de ces dernières sont généralement composés d’au moins deux couleurs (du blanc et du noir, du blanc et du gris ou du blanc et du marron).

Tout ça a été dit et répété par une bonne partie de la presse, mais les politiques, les philosophes médiatiques et l’homme de la rue parlent tous de burqa et parfois même encore de tchador. La presse elle-même utilise donc le mot burqa en le sachant erroné.

La pseudo-loi (si j’ai bien compris, une « résolution » est une sorte de loi sans pouvoir de contrainte), votée par une assemblée atypique (cela faisait longtemps qu’un membre du parti communiste n’avait pas été applaudi par des parlementaires UMP !) ne parle évidemment pas de burqa, puisqu’un texte de la République ne saurait viser une religion, une ethnie ou une communauté en particulier.

Il s’agit juste d’affirmer que:

«les pratiques radicales attentatoires à la dignité et à l’égalité entre les hommes et les femmes, parmi lesquelles le port d’un voile intégral, sont contraires aux valeurs de la République ».

Déclaration qui feint d’être générale mais qui glisse tout de même le terme « voile intégral » et n’oublie pas de préciser qu’il s’agit de pratiques « radicales » (quoique ça signifie) et de distinction sexuelle, ce qui ne concerne pas, je suppose, les gens qui se déguisent en fantômes pour Halloween, les ninjas, les policiers du GIGN ni peut-être même les indépendantistes corses.
On s’étonne presque que le texte ne dise pas « excepté dans le cas des épouses de milliardaires saoudiens venus faire leurs courses sur les Champs-Élysées ».

Le premier pas pour établir une égalité entre hommes et femmes eût peut-être été d’abolir enfin la loi du 26 brumaire de l’an VIII qui force les femmes à réclamer une autorisation préfectorale lorsqu’elles souhaitent porter un pantalon. Cette loi n’est plus appliquée depuis longtemps, mais elle est toujours en vigueur, et régulièrement un député de droite ou de gauche propose de l’abolir, mais ça n’arrive pas : aucune urgence. Par contre pour le « voile intégral », il y avait urgence. Urgence à légiférer sur un vêtement dont on estime qu’il n’est porté que par quelques centaines de personnes en France.

Est-ce que les femmes qui portent actuellement le niqab resteront cloîtrées chez elles pour éviter une amende de plusieurs centaines d’euros, au nom de leur émancipation républicaine ? Affecter de défendre une personne en lui interdisant de circuler librement, ça peut sembler contradictoire, mais il est vrai que la France est un pays assimilationniste et non communautariste : comme dans la Légion étrangère, on doit abandonner son passé pour être accueilli.

La prohibition du voile peut finir par être efficace : quand leurs maris barbus en auront marre de faire les courses et d’aller chercher les enfants à l’école, les femmes concernées sortiront sans leur niqab. Enfin peut-être. On peut aussi imaginer que ces mêmes femmes sortiront de chez elles avec leur niqab, qu’elles écoperont d’amendes et parviendront à médiatiser leur cas plus que jamais jusqu’ici.

Mais qui se trouve sous ce vêtement fantômatique, au fait ? On nous parle de « pratiques radicales »… Effectivement, avant la révolution islamique iranienne (qui a imposé le tchador), la montée du salafisme (qui a popularisé le niqab) et la prise du pouvoir en Afghanistan (qui a imposé le tchadri), ces vêtements très couvrants concernaient essentiellement les habitants des campagnes les plus reculées des pays musulmans. Ils étaient pittoresques et, partant, ne gênaient personne.

En trente ans, tout a changé : soucieux de retrouver (c’est à dire de réinventer) une tradition, divers groupes politico-religieux ont imposé ces vêtements qui concernent à présent une population urbaine souvent constituée, en France, de personnes fraîchement converties. Les femmes voilées ne sont pas forcément d’origine magrhébine, on serait surpris sans doute de voir combien d’entre elles se prénomment Soizic et ont grandi dans une famille très catholique bretonne. Du peu que laisse apparaître le voile, on remarque aussi beaucoup de jeunes femmes à la peau très foncée, que l’on supposera originaires d’Afrique sub-saharienne.

Pourtant je ne pense pas que la loi en question vise les conversions brutales et les pratiques extrêmes. Les groupuscules politico-religieux à caractère sectaire sont généralement surveillés par les services de renseignement intérieur, avec discrétion, efficacité, et donc sans débats à l’assemblée. Ce petit monde souterrain reste gérable et on évite généralement de lui faire de la publicité.

Cette fois, il s’agissait au contraire de faire un maximum de bruit (Nicolas Sarkozy aurait menacé d’organiser un référendum si le conseil d’état continuait d’être défavorable à la loi) et les quelques centaines de femmes qui portent le niqab n’ont jamais été le sujet.

Les a-t-on entendues, ces femmes, au fait ? Leur a-t-on demandé d’expliquer si elles étaient forcées à se vêtir ainsi par leur époux, si elles s’y forçaient elles-mêmes par conviction religieuse, ou encore si elles portaient ce vêtement comme un drapeau, comme un symbole revendicateur, ou comme un épouvantail – avoir le pouvoir de faire trembler dans les chaumières juste en choisissant une apparence vestimentaire, on n’avait pas vu ça depuis la vague punk.

A-t-on vérifié si le niqab gênait la visibilité des conductrices qui le portent ? (ça me semble bien probable, mais encore faut-il expérimenter la chose pour le dire).

À titre personnel, je suis très contre le niqab, pour tout ce qu’il symbolise (une régression, une prison portable,…), mais je suis aussi contre cette loi.

Bien sûr, beaucoup de gens très dignes ont eu du mal à ne pas soutenir la « résolution anti burqa », par convictions humaniste ou féministe, mais je pense qu’ils se sont trompés de guerre, qu’il fallait au contraire garder son sang froid et porter le combat sur un autre terrain, car tout cela n’est pas si grave, le « voile intégral », ce n’est pas une mutilation rituelle comme l’excision ou la circoncision, ce n’est pas un meurtre irréparable comme les « crimes d’honneur » (terrifiant oxymore), c’est quelque chose de tout à fait réversible.

On peut porter un voile sur la tête un jour, comme on peut porter une coupe de cheveux ridicule ou un tee-shirt dont on aura honte… C’est embêtant, mais rien de tout ça n’est permanent. L’urgence ne me semble pas évidente, à moins que la vraie question soit ailleurs.

Et la vraie question, j’ai peur que ce soit toujours la même : pour la majorité des députés qui ont adopté la résolution, pour la majorité des gens qui l’ont soutenu, il s’agit d’un message dirigé vers l’ensemble des musulmans de France, les fameux « z’arabes » (qui peuvent être perses, turcs, kurdes ou berbères mais peu importe), c’est-à-dire trois ou quatre millions de gens, à qui on dit ici une fois de plus qu’ils doivent raser les murs, que leur nombre inquiète.

On vise officiellement une population négligeable avec une fausse loi faussement générale pour stigmatiser une population importante qui n’a aucun mal à comprendre que c’est à elle que le message est destiné…  très mauvais message, donc, car comment pourrait-il être reçu positivement ?

Beaucoup y verront un motif à se révolter ou à se laisser tenter par l’islam radical, un islam accueillant qui fonctionne comme une nasse à poissons : on y entre facilement et les appâts sont tentants. Sait-on par exemple que les groupes salafistes donnent du travail ? (dans des pizzérias, des kébabs, des boutiques de téléphonie…).

Dans certains endroits en France, la conversion à un islam plus ou moins radical est même un facteur d’intégration, de cette intégration que la République ne parvient plus ou ne veut plus assurer, de cette intégration que l’on achève à coup de décrets iniques.

Le jour où être un banlieusard (notamment d’origine maghrébine, mais pas seulement) n’empêchera pas d’obtenir un emploi correct, alors beaucoup de problèmes seront réglés.