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Les vertus de l’homéopathie

(suite à une conversation sur Twitter…)
(oui, je sais, cet article est un peu long. Vous n’avez qu’à vous contenter de regarder les images)

Pour le site Scientists of America j’ai écrit un jour un article qui prenait la défense de l’homéopathie, intitulé L’Homéopathie peut sauver des vies, dont le raisonnement était résumé par cette phrase : « rien de plus inoffensif qu’un médicament sans principe actif ».
C’était une blague, une manière de dire que l’homéopathie ne soigne rien, mais une blague un peu sérieuse, et plus le temps passe, plus je vois s’affronter les anti-homéopathie et les pro-homéopathie, et plus je finis par être convaincu par la validité du contenu de mon propre article. Il faudrait inventer un mot (à moins qu’il existe déjà) pour décrire ce mécanisme qui fait qu’on finit par croire à une chose parce qu’on l’a dite. Bien des religions, des idéologies politiques ou même des théories scientifiques à présent sérieuses doivent être nées comme ça.

Samuel Hahnemann (1755-1843), l’inventeur de l’homéopathie. Il a vécu 88 ans, ce qui est bien pour l’époque, mais il est mort d’une bronchite en juillet, je dis ça je dis rien (vision d’artiste).

Tout d’abord, une évidence : l’homéopathie ne repose sur aucune base théorique sérieuse, elle relève de la pseudo-science, elle ne passe ni le crible de la logique1 ni celui des études pharmacologiques. On constate bien qu’elle peut provoquer des changements dans l’état de santé des patients, mais ni plus ni moins que le célèbre effet Placebo : ce n’est pas le produit qui agit, mais une donnée psychologique difficile à expliquer et qui a moins à voir avec la composition du remède lui-même qu’avec l’acte de l’administrer.
Le simple fait que les pouvoirs publics n’imposent pas plus d’autorisation de mise sur le marché aux médicaments homéopathiques qu’aux confiseries est un indice du peu de capacité d’action qu’on leur prête2. Mais est-ce vraiment un combat important que de dénoncer cette pseudo-science ?

Les gens qui s’en prennent le plus violemment à l’homéopathie le font au nom de trois arguments principaux.
1 – il s’agit d’une escroquerie qui repose sur la crédulité des patients et qui fait croire à ces derniers que la maladie et la guérison relèvent de la magie.
2 – il est dangereux pour un malade de refuser un médicament qui fonctionne au profit d’un médicament qui ne fonctionne pas.
3 – il n’est pas admissible que la Sécurité Sociale dépense de l’argent pour rembourser des médicaments sans effets.

Sur le troisième point, Philippe Douste-Blazy avait proposé une réponse assez pragmatique, que certains jugeront cynique lorsqu’il était ministre de la santé et qu’il défendait le remboursement de l’homéopathie par la Sécurité Sociale : « si vous regardez le budget de l’assurance maladie consacré aux médicaments homéopathiques, vous vous apercevez que c’est une toute petite goutte d’eau par rapport au reste des prescriptions médicamenteuses, et en tout cas si vous les enlevez, alors les patients prendront autre chose et ce seront des médicaments qui seront peut-être eux remboursés à 100%, avec des interactions médicamenteuses possibles ».
En bref : l’homéopathie est souvent un moindre mal car le public veut des médicaments à tout prix, y compris lorsqu’il vaudrait mieux s’abstenir, et il vaut alors mieux lui fournir de faux médicaments que des vrais, quitte à dépenser un peu d’argent public pour cela.

Anecdote : le père de Philippe Douste-Blazy était un médecin et un grand chercheur dans la lutte contre le cancer. Sa mère, quant à elle, a longtemps dirigé la Ciergerie Lourdaise, société monopolistique dans le domaine des bougies votives de la cité mariale. Au fait : est-il plus choquant d’être soigné par un médecin qui croit aux vertus de l’homéopathie ou par un médecin qui va à la messe le dimanche et qui croit au pouvoir de la prière ?

Le second point (mieux vaut se soigner avec un médicament qui fonctionne que de croire qu’on se soigne avec un médicament qui ne fonctionne mas) est en apparence une évidence, mais s’appuie sur l’idée que les gens souhaitent guérir de véritables maladies. Or il n’est pas certain que ce soit toujours le cas, et il est même certain que ça ne l’est pas. Une affection banale telle que le rhume ne se soigne pas, on peut traiter certains de ses symptômes (fièvre,…), mais il n’existe pas de moyen de lutter contre le virus lui-même (ou plutôt les virus), ni, la plupart du temps, de besoin de le faire, puisque la guérison est spontanée. C’est pourtant le quatrième motif de consultation en médecine généraliste, représentant une consultation sur huit3 ! Et les consultations médicales ne sont sans doute que le sommet de l’iceberg, il suffit de voir à quel point les pharmaciens mettent en avant leurs remèdes non-remboursés pour le rhume (parfois rebaptisé « état grippal » lorsqu’il fatigue plus que d’habitude) pour imaginer le volume des ventes en automédication de remèdes tels que l’aspirine, le paracétamol, les vitamines, etc.
Ces médicaments ne sont pas tous bénins. Les Dolirhume, Actifed, Nirophen ou Fervex, par exemple, ont des effets graves pour un certain nombre de patients chaque année (selon les médicaments : de l’ulcère au risque d’AVC !), et certains ne devraient être consommés qu’en parfaite conscience de leur composition et des doses à ne pas dépasser, par exemple dans le cas du paracétamol, molécule très répandue dans ce genre de remèdes mais dont le surdosage peut endommager le foie, amenant plusieurs milliers de personnes aux urgences chaque année. La médecine de complaisance, notamment dans le cas des anti-dépresseurs, des barbituriques et autres traitements psychiatriques est une réalité française bien connue et aux effets ravageurs (risques suicidaires, dépressions, altération du comportement, etc.). Sans parler de médecine de complaisance, les praticiens qui prescrivent ces produits ne semblent pas toujours tous conscients de leurs effets. On entend souvent dire par les médecins eux-mêmes que leur formation et surtout leur formation continue sont incomplètes au chapitre du médicament, qu’ils sont souvent contraints de s’en remettre aux boniments des visiteurs médicaux pour savoir quels médicaments prescrire. Or les visiteurs médicaux représentent des sociétés vénales dont les pratiques ne sont pas nécessairement vertueuses : un laboratoire préférera assez logiquement promouvoir la molécule dont il possède le brevet plutôt qu’une autre qui a fait ses preuves depuis longtemps mais dont la composition est dans le domaine public. Et ne parlons pas du disease mongering, pratique qui pousse les laboratoires à forger des maladies, à communiquer massivement à leur sujet puis à proposer des médicaments miraculeux pour les guérir.
On peut parler aussi de la pratique, parfois encouragée par les fabricants, qui consiste à utiliser un médicament, parfois dangereux, pour une mauvaise raison : un traitement cardiaque pour la perte de poids ; un traitement contre l’hyper-activité pour la concentration scolaire ; un sirop contre le mal de mer ou un sirop antitussif pour leurs effets psychotropes ; un traitement de la circulation sanguine pour ses effets aphrodisiaques, etc.
Plus simplement, beaucoup de gens ont dans leur armoire à pharmacie des substances très dangereuses, auxquelles ils ont eu accès à une période donnée pour une raison légitime et dont ils utilisent à tort le reliquat sans demander d’aide à leur médecin mais avec le souvenir que le produit les a, une autre fois, guéri. Parfois même, c’est juste une erreur, un manque de discernement lié à l’âge où à la vue qui les mène à consommer un médicament dangereux.

Bref, dans un monde où chacun serait idéalement et honnêtement conseillé, conscient du degré de gravité/bénignité de son état, capable de résister à l’idée de se faire soigner lorsque c’est inutile, respectueux des prescriptions, la médecine sérieuse, scientifique, serait la seule valable. Mais ce n’est pas tout à fait le cas, et j’ai peur que le cocasse oscillococcinum4 des laboratoires Boiron soit bien moins dangereux pour les personnes qui ont le nez qui coule que des produits réellement actifs et dont les effets secondaires sont eux aussi actifs et parfois ravageurs.
Je ne connais pas les statistiques qui exposent le nombre de gens qui ont préféré se laisser mourir à coup d’homéopathie alors qu’ils souffraient d’un mal qui eût été efficacement traité par un antibiotique, par exemple, je ne suis pas certains qu’ils soient aussi nombreux que les gens qui les citent pour argumenter de la dangerosité d’une pseudo-médecine. En revanche, les risques sanitaires que fait courir la trop grande circulation des antibiotiques, qui mène certaines bactéries à y être résistantes, est un problème concret.
Au passage, on cite souvent les éleveurs qui vantent l’homéopathie comme preuve que « ça marche ». Je ne crois pas vraiment que leur expérience soit une preuve de l’intérêt des substances elles-mêmes (mais cela en dit sans doute beaucoup sur leur rapport aux bêtes), mais je dois dire qu’en tant que consommateur, je préfère savoir que la viande que je mange vient d’animaux qui n’ont pas été bourrés d’antibiotiques afin de supporter une promiscuité et des conditions d’existence ignobles.
Enfin, la « vraie » médecine, celle qui fonctionne, peut avoir un dernier défaut : lorsqu’elle sait traiter les symptômes, il arrive qu’elle néglige ce qui les provoque. Je pense par exemple aux antihistaminiques, si efficaces avec les allergies respiratoires, dont il serait utile de chercher à comprendre pourquoi leur nombre a littéralement décuplé (de 3 à 30% des gens) en un demi-siècle. Il y a des recherches sur le sujet, évidemment, heureusement, mais on n’a pas l’impression que les pouvoirs publics voient comme une priorité le fait de découvrir pourquoi nous sommes de plus en plus agressés par l’air que nous respirons.

Reste un argument : l’obscurantisme. Au nom de la science, au nom de la raison, il est criminel de laisser croire qu’une théorie farfelue puisse être mise sur un pied d’égalité avec la recherche scientifique sérieuse, et permettre une telle chose peut faire reculer la science et l’esprit scientifique. Je comprends cet argument mais il appelle une autre question à mon sens : si la recherche médicale est par définition scientifique, la pratique de la médecine l’est-elle vraiment, ou plus exactement, le rapport que les patients entretiennent vis-à-vis des soins médicaux est-il idéalement rationnel ?
J’ai eu principalement deux médecins dans ma vie. J’ai connu le premier depuis mon enfance jusqu’à celle de mes propres enfants. C’était un médecin à mon avis assez extraordinaire, doué d’une expérience énorme et qui a plusieurs fois établi des diagnostics périlleux qui se sont révélés fondés. Et chaque fois il l’a fait avec la sagesse de dire qu’il n’était sûr de rien et qu’il fallait effectuer des tests cliniques complémentaires. Ce médecin était fondamentalement honnête : lorsque l’on venait se plaindre d’avoir les bronches trop souvent encombrées, il prenait un air sévère pour nous dire que la seule chose à faire était d’arrêter de fumer. Ou dans d’autres cas, qu’il fallait faire un peu d’exercice, manger mieux ou moins, et autres mesures du même genre. Il recourait aussi à des techniques psychologiques redoutables, comme le fait de nous raconter ce qui arrivait à ses patients précédents : une mère enceinte d’un fœtus avec une anomalie cardiaque, des parents dont la fille souffrait d’une terrible maladie osseuse ou que sais-je encore… Impossible de jurer que ces patients existaient réellement, ou qu’ils venaient juste de passer, mais une chose est sûre : on relativisait aussitôt  nos petits problèmes, et on se sentait même un peu honteux d’être là pour se plaindre que son enfant en parfaite santé ne dorme ou ne mange pas comme écrit dans le livre de Laurence Pernoud. Pour les cas négligeables, il refusait souvent d’être payé, et je crois que c’était encore une de ses techniques psychologiques : n’étant pas payé, il prouvait en quelque sorte qu’on s’était montrés un peu capricieux et qu’on le dérangeait pour rien.
Bien sûr, lorsque le cas était grave, il le prenait très au sérieux et avait des diagnostics pointus et apparemment infaillibles. Je me souviens l’avoir réveillé à quatre heures du matin pour qu’il vienne constater que notre fils n’allait pas bien, et il a aussitôt pensé qu’il s’agissait d’une invagination intestinale — affection mortelle lorsqu’elle n’est pas traitée —, nous a emmené aux urgences, où son diagnostic n’a pas été pris au sérieux par les spécialistes avant une douzaine d’heures. Quand ce médecin a pris sa retraite, son cabinet était un peu miteux, et il tenait des propos un peu aigris : l’honnêteté ne paie pas forcément.
Le médecin suivant est lui aussi à la retraite, je l’ai fréquenté une dizaine d’années, l’ayant essentiellement choisi pour une question de proximité géographique. Il recevait dans un bureau de notable, avec encyclopédies, tapis et meubles cirés. Il aimait prendre le temps de bavarder, et notamment de s’épancher sur le sujet de son épouse qui avait divorcé en le ruinant — quoique son état de misère n’ait rien eu de franchement flagrant. Il pouvait lui aussi être pédagogue et honnête, mais de manière plus perverse. Je me souviens qu’une fois il m’a prescrit des antibiotiques en me disant ceci : « ça ne vous fera pas guérir plus vite, vous n’en avez pas besoin, mais quand les gens sortent de mon cabinet, ils ont besoin d’un bonbon, de quelque chose à aller acheter à la pharmacie. Alors je ne vous conseille pas d’utiliser ce médicament mais je vous le prescris ».  Il me laissait le choix, c’était à moi de décider si j’étais capable d’entendre un discours raisonnable ou si j’étais venu chercher un remède magique chez le sorcier du village.
Je pense qu’il n’est pas rare que des gens consultent un médecin en ayant déjà décidé ce qu’il faut que celui-ci leur dise et leur prescrive et en n’acceptant pas vraiment d’être contrariés, il me semble même que c’est ce qui a motivé l’incitation à déclarer un médecin traitant : éviter que les patients aillent de médecin en médecin jusqu’à tomber sur celui qui leur dira ce qu’ils veulent entendre.

Je n’imagine pas qu’il ait existé une seule société humaine exempte de personnes affirmant pouvoir en guérir d’autres à l’aide de potions, d’actes et de rituels. Cela ne signifie pas que les médecins d’aujourd’hui soient des charlatans, ni que ceux du néolithique l’aient été eux non plus – sans doute les hommes (ou femmes) de l’art étaient des gens qui avaient observé, déduit et compris des tas de choses – mais l’universalité et la permanence de cette activité indique à mon sens un éternel besoin, de la part des malades, de recourir à des gens aptes à les rassurer.

Les patients — vous, moi — sont-ils des spécialistes en épistémologie ? Des biologistes ?Entretiennent-t-ils avec la science, la médecine et la pharmacie un rapport si rationnel que ça ? Quand je vois les publicités pour des crèmes censées faire maigrir, où un séduisant beau gosse en blouse blanche dit d’une voix assurée : « c’est de la science ! » ou « ça fonctionne ! », j’ai l’impression que l’industrie de la communication a compris à quel point l’idée de science pouvait être utilisée comme argument d’autorité, c’est à dire, paradoxalement, tout le contraire d’un argument scientifique. Et j’ai peur que les médecins soient eux-mêmes contraints au simulacre de l’omniscience et de l’omnipotence, car ce ne sont pas que des remèdes que l’on vient chercher chez eux, ce sont aussi des certitudes, l’idée que quelqu’un sait ce qu’il faut faire. Le médecin qui dit « je sais pas ce que vous avez mais ça n’a pas l’air grave » aura à mon avis moins de succès que celui qui dira « on va peut-être devoir faire des tests mais en attendant je vais vous prescrire deux milligrammes de ceci à prendre à jeun pendant une semaine, une goutte de ça dans un grand verre d’eau le soir et cette pommade qui sent bon si ça vous gratte encore et puis revenez me voir si ça ne va toujours pas ».

L’homéopathie n’est pas une science sérieuse, c’est un fait, mais il est un peu exagéré de laisser entendre que le grand public a besoin de cette pseudo-science pour entretenir un rapport douteux à la connaissance scientifique en général. Je ne parierais pas non plus que les amateurs d’homéopathie le soient parce qu’ils sont séduits par la théorie, effectivement franchement bancale. J’imagine que beaucoup cherchent là une alternative à la brutalité médicale, qui traite le corps comme un objet et la vie comme une maladie.

  1. Rappelons le principe : pour soigner une maladie qui provoque tel symptôme, on utilise un poison qui provoque le même symptôme, que l’on dilue dans de l’eau un certain nombre de fois jusqu’à atteindre le moment où il est improbable mathématiquement qu’il subsiste ne serait-ce qu’une molécule du produit dans la solution obtenue. On mélange le tout à du sucre, et voilà. Notons que la forte présence du sucre et d’autres excipients comme le lactose n’est peut-être pas sans effet. []
  2. Je me souviens aussi d’un fait-divers comique : des enfants étaient tombés sur des cartons entiers de médicaments homéopathiques et en avaient dévoré le contenu comme s’il s’était agi de bonbons… Le laboratoire responsable de ces médicaments avait alors rassuré les familles en avouant que les billes de sucre qu’il produisait ne pouvaient avoir aucun effet sur la santé. []
  3. Selon des chiffres de 2007 en tout cas. []
  4. Réputé traiter les états grippaux, cette préparation à base de foies et de cœurs de canards de barbarie repose sur la croyance en les vertus de l’homéopathie, d’une part, mais aussi sur la foi dans l’existence d’un micro-organisme baptisé oscillocoque par le médecin qui l’a observé il y a un siècle et qui reste le seul à l’avoir vu depuis ! []

Théologie ultra-discount

J’apprends qu’un dénommé Jean Robin, calviniste et auteur d’un livre sur l’irréfutabilité de Dieu, lance un défi aux athées en proposant pas moins de cinquante preuves imparables de l’existence de Dieu. Selon lui, ces cinquante questions plongent les athées dans un embarras profond car aucune ne trouvera de réponse autre que « grâce à Dieu ».

Pour ceux que le propos troubleraient effectivement, s’il en existe, je me permets de faire quelques observations :

La Bible

  1. La Bible est le livre traduit dans le plus de langues du monde
    Il paraît, oui. Le Pinocchio de Carlo Collodi le suit de près (avant le Petit Prince de Saint-Exupéry). Est-ce que ça veut dire que Pinocchio dit la vérité ? Est-ce que la vérité s’indexe sur le nombre de traductions ? La Bible est un par ailleurs un livre beaucoup offert : les Gédéons, par exemple, diffusent massivement la Bible en en laissant gratuitement des exemplaires dans les hôtels. 
  2. La Bible est le livre le plus imprimé de l’histoire de l’humanité
    Sans doute1, d’autant que c’est le premier livre imprimé par Gutenberg et qu’il y 2,5 milliards de chrétiens dans le monde.  C’est une preuve de succès, mais pas une preuve de vérité. Les livres de Dan Brown (Da Vinci Code) ont de meilleur tirages que les livres scientifiques sur l’histoire biblique, ça nous renseigne sur les lecteurs plus que sur la vérité contenue dans les œuvres.
  3. Il n’existe aucun autre manuscrit de l’Antiquité que ceux de la Bible qui soient aussi précis et concordants
    L’histoire de la constitution du corpus biblique contredit une telle opinion, mais de toute façon la cohérence n’est pas une preuve. Le Seigneur des anneaux est un ouvrage très cohérent.
  4. Les Prédictions Messianiques de la Bible
    Un messie a été annoncé pendant des siècles, et un gars a dit qu’il était le messie, c’est ça ? En fait c’est mieux que ça, des tas de gens ont dit qu’ils étaient le messie. La prophétie qui affirme que le seigneur (sens du mot messie) régnera sur le monde pendant mille ans reste à accomplir.

Jésus

  1. Jésus est l’être humain le plus connu et le plus influent au monde.
    Sur la durée, c’est possible, mais difficile à estimer. Pour ce qui est de l’influence, Mahomet, Confucius ou Bouddha sont de bons candidats. Des scientifiques comme Newton, Darwin ou Einstein aussi. Pour la popularité, des musicien tels que Michael Jackson ou Elvis Presley ne manquent pas d’admirateurs. Le fait d’être influent n’est pas une preuve de dvinité.
  2. Jésus est différent de tous les autres hommes
    Oui. Il est comme tout le monde, quoi.
  3. Jésus est ressuscité
    On a perdu sa dépouille et des gens ont affirmé ensuite l’avoir revu en vie, mais sous d’autres traits. Un type s’est présenté à sa disciple Marie-Madeleine en affirmant être Jésus, mais elle l’a d’abord pris pour le jardinier2 avant d’accepter cette identité miraculeuse : il fallait vraiment qu’elle ait envie d’y croire pour le voir ! 

Science

  1. La probabilité pour que l’Univers existe est nulle
    La probabilité de l’existence de l’Univers est de 1. 
  2. La probabilité pour la vie existe sur Terre est nulle
    La probabilité de l’existence de la vie sur Terre est de 1. Quant à savoir si c’est un événement unique ou au contraire très répandu dans l’Univers, on ne dispose pas encore de moyen pour en juger, on sait juste qu’il y a 100 à 400 milliards d’étoiles comparables à notre soleil dans notre galaxie, la Voie lactée, qui n’est qu’une petite galaxie parmi des centaines de milliards. Les distances rendent l’observation de planètes extérieurs à notre système solaire difficile, et l’observation de leur éventuelle vie, pour l’instant impossible.
  3. Seul Dieu explique le passage de l’inerte à la vie, de l’absence d’intelligence à l’intelligence, de rien à quelque chose.
    Quand sommes-nous passés de « rien » à « quelque chose » ? S’il n’y avait rien, nous ne serions pas là pour en parler, c’est l’unique certitude.
    On ne connaît pas bien ce qui a permis l’émergence de la vie, mais ça ne signifie pas qu’on doive accepter la première explication farfelue qui nous est proposée.
    Quant à l’intelligence, c’est une des stratégie du vivant pour perdurer. On l’étudie de mieux en mieux. Je ne crois pas que les textes religieux en parlent beaucoup (ni, oserais-je, la favorisent).
  4. La cote est le seul os humain qui se reconstitue quand on l’enlève
    Tous les os se consolident, mais à moins que j’aie manqué une information, aucun ne repousse comme repousserait une plante qu’on a coupée. Les côtes ont comme particularité d’être tenues par des muscles, les muscles intercostaux, qui maintiennent les os fracturés pendant qu’ils se ressoudent, c’est pourquoi il n’y a rien de spécial à faire, pas d’attelle ou de plâtre à utiliser pour empêcher l’os de bouger. Mais quand bien même l’os se reconstituerait, en quoi cela constituerait-il une preuve de quoi que ce soit ?
  5. L’idée du Big Bang est dans la Bible
    Notre vision du Big Bang, jusqu’à son nom, est inspirée par le Fiat lux biblique. Les cosmologues, à commencer par le chanoine catholique Lemaître qui a émis cette hypothèse (mais pas inventé le nom) tentent d’expliquer qu’il est erroné de présenter la chose comme une explosion, le big bang est le passage d’un état concentré et chaud de l’univers à son état actuel, en expansion.
  6. La Bible et la suspension libre de la Terre dans l’Espace
    Je ne comprends pas bien, mais la Terre n’est pas exactement suspendue, j’ai l’impression que vous vous étonnez qu’elle ne tombe pas sur elle-même, ce qui me laisse supposer que votre compréhension de la mécanique céleste est plutôt inférieure à celle de la moyenne.
  7. La Bible et la science de l’Océanographie
    Hein ?
  8. La Bible Parle d’un ancêtre commun
    En fait, de deux.
    La paléontologie quant à elle indique qu’il y a plusieurs branches aux hominidés, dont certaines ont évolué en parallèle et se sont parfois retrouvées (c’est ainsi que certains d’entre nous ont des gènes néandertaliens mais pas tous). Mais surtout il n’y a pas un Adam et une Ève dont toute l’espèce découlerait, d’autant que les hominidés sont eux-mêmes le fruit de l’évolution d’autres espèces de primates.
  9. Le christianisme a donné la science moderne
    Il l’a aussi pas mal combattue, contre la tradition hellénique, qui doit sa redécouverte à des esprits éclairés du monde musulman, notamment. Dans chaque champ religieux majeur on trouve des mouvement anti-scientifiques et pro-scientifiques, mais chaque fois que la science a contredit la religion et que la religion a disposé d’un pouvoir sans partage, la confrontation a été violente.
  10. Plusieurs des meilleures universités au monde ont été fondées par des protestants
    Les fondements de la tradition universitaire sont divers : académies grecques, empire romain d’orient, âge d’or islamique, moyen-âge européen postérieur aux croisades… Et l’on pourrait aussi parler des universités indiennes, chinoises, japonaises, qui sont extrêmement anciennes. Le Protestantisme est plutôt récent à l’aune de cette histoire. Les universités les plus prestigieuses du monde aujourd’hui se trouvent dans des pays anglo-saxons, qui s’avèrent effectivement être liés à la tradition protestante. Mais quand les universités asiatiques les dépasseront en prestige, en déduira-t-on que les religions asiatiques possèdent la vérité ?
  11. Le protestantisme a permis le développement du capitalisme comme nulle autre religion
    Le Protestantisme a indirectement aidé l’athéisme à se diffuser, aussi, en affirmant que chacun devait pouvoir lire la Bible, ce qui a favorisé chez certains l’esprit critique. Quant au capitalisme, le mot a plusieurs acceptions mais le fait semble pouvoir s’accommoder de bien des traditions religieuses. Le sociologue Max Weber reliait capitalisme et protestantisme analyse qui ne fait pas tout à fait l’unanimité, mais même en suivant ses observations, prouver que le capitalisme (dont la valeur humaniste reste à prouver) s’accommode mieux du protestantisme et du confucianisme (ça a été dit aussi) que du catholicisme ou de l’Islam ne prouve pas particulièrement l’existence de Dieu !  

Les publications de l’auteur. La maison d’édition, qui lui appartient, a comme nom Tatamis (Je cite : « un mot universel, identique dans toutes les langues, et qui symbolise notamment la lutte dans le respect des règles » – le mot n’est en fait pas universel mais très japonais, enfin passons) et publie des livres dont les titres me semblent aller dans le sens d’une certaine extrême-droite complotiste identitaire en roue libre : La France n’est plus la France, Pour un monde sans islam, La face voilée du rap, La psychologie de Mahomet et des musulmans, AZF, accident ou attentat ?, Ces grands esprits contre l’islam, Le livre noir de la gauche, Le livre noir de l’écologie, Le libre noir des francs-maçons, Le livre noir des services publics, Pourquoi je vais quitter la France

Israël & le peuple juif

  1. Israël a été créé comme expliqué dans la Bible
    Non, du tout. L’archéologie biblique3 prouve que l’histoire est bien plus complexe que ne le dit le livre et que comme toute nation, Israël a été créée et son passé réinterprété en conséquence. On doute en tout cas de l’Exode de Moïse et du massacre des cananéens qui est réputé avoir permis aux hébreux de recevoir leur terre en héritage : tout ça semble s’être fait bien plus pacifiquement.
  2. Israël est leader mondial des entreprises de High-tech par nombre d’habitant
    C’est définitivement la preuve que… Israël est leader mondial des entreprises de High-tech par nombre d’habitant. C’est tout. La Bible ne parle pas vraiment des entreprises de High-tech.
  3. Israël est le leader mondial dans la lutte contre la désertification
    Cela faisait partie de la communication de ce pays dans ses jeunes années, en tout cas, avec le souci de démontrer que les habitants de la Palestine n’avaient pas très bien entretenu le pays.
  4. Israël est le pays qui compte le plus de scientifiques et de techniciens au sein de sa population active
    C’est possible mais ça ne prouve pas spécialement l’existence de Dieu.
  5. Israël compte le nombre de diplômés par habitant le plus élevé au monde
    Non, c’est le Canada. Mais Israël vient juste ensuite, effectivement.
  6. Israël compte le nombre le plus élevé au monde de publication scientifiques par habitant
    L’Autriche, qui a un nombre d’habitants comparables, produit bien plus de publications scientifiques. Mais peu importe : qu’est-ce que cela prouverait ?
  7. Israël comporte la plus forte concentration de médecins
    Il semble que le record soit là aussi détenu par l’Autriche, avec 5 médecins pour 1000 habitants, contre 3,4 médecins pour 1000 habitants en Israël… ou en France. Mais ces taux ne prouvent pas l’existence de Dieu, juste la prospérité des pays et le souci que les habitants ont d’y vivre en bonne santé.
  8. Israël possède le plus de musées au monde par habitant
    Une telle statistique nous renseigne surtout sur le nombre de musées dans le pays, pas sur l’existence de DIeu. En cherchant sur le sujet, je remarque que l’Islande et la Finlande revendiquent un nombre extravagant de musées par habitant, mais il faut définir ce qu’on entend par « musée », car entre la préservation d’une demeure historique dans un village et un musée du format du Smithsonnian, du Louvre ou du British Museum, il y a un écart important.
  9. Le peuple juif existe et perdure depuis plus de 4000 ans
    Les archéologues parlent plutôt de 3000 ans, ce qui est énorme. De nombreux autres peuples de la même région sont très anciens, comme les persans et les égyptiens. Certains peuples antiques ont changé de nom mais conservent des traits culturels et linguistiques très anciens, c’est le cas des arméniens, des géorgiens, des turcs,… Les civilisations chinoises ou indiennes les plus anciennes que l’on connaisse ont des âges comparables. La plus vieille religion monothéiste encore en activité n’est pas le judaïsme, mais le Zoroastrisme.
  10. Les juifs ashkénazes ont le QI moyen le plus élevé
    Il paraît, effectivement. Les hongkongais et les singapouriens atteignent des scores comparables. Selon certaines études, en tout cas, les athées ont (en moyenne) un QI nettement plus élevé que les croyants (jusqu’à six points d’écart moyen).
  11. Les juifs ont remporté le plus de prix Nobel par habitant
    « Juif » n’est pas un pays, le mot « habitant » n’est donc pas approprié4.
  12. La protection des juifs par les protestants
    Martin Luther considérait revenir à un christianisme plus authentique que celui des Catholiques et se sentait pour cette raison proche des juifs : Jésus était juif, après tout. Mais déplorant que les juifs ne se convertissent pas au christianisme, Luther a peu à peu fait preuve d’un antisémitisme virulent, qui s’exprime notamment dans son pamphlet Des juifs et de leurs mensonges, où le père de la Réforme propose brûler les synagogue, de raser les maisons des juifs, d’interdire la diffusion du Talmud, d’interdire aux rabbins d’exercer, interdire aux juifs de circuler librement, et de confisquer leurs biens ! Cette vision des choses n’est heureusement pas partagée par tous les protestants5. Mais il est vrai aussi que le Ku Klux Klan se réclame des écrits de Luther pour manifester un violent antisémitisme.

La Scandinavie

  1. La Scandinavie est le phare du monde
    Si vous voulez. Comme dans les phares, on s’y ennuie parfois beaucoup. Le taux de suicide est élevé et il y a un nombre considérable de groupes de death metal.
  2. Le Danemark est le pays où on est le plus heureux au monde
    C’est désormais la Norvège. Apparemment, les pays prospères où les gens ont des niveaux de vie plutôt égaux sont ceux où on est le plus heureux. C’est fou, cette coïncidence !
  3. La Scandinavie est la région la plus prospère au monde
    Eh oui, voilà.
  4. La Finlande est le pays où la liberté de la presse est la plus importante au monde
    Ce n’est pas impossible, mais c’est difficile à relier à la question de l’existence de Dieu.
  5. Les pays scandinaves sont 1er au classement des pays les plus libres
    Ce n’est pas impossible mais ça n’est pas une preuve de l’existence de Dieu.
  6. La Norvège est 2ème au monde en PIB par habitant
    En quoi est-ce que le PIB par habitant de la Norvège nous renseigne sur l’existence de Dieu ? C’était le pays le plus pauvre d’Europe (avec le Portugal) avant que l’on ne découvre du pétrole en mer du Nord. La Norvège et le Portugal sont désormais moins religieux, mais plus prospères.
  7. La Finlande a longtemps été 1ère mondiale au classement PISA (éducation)
    C’est la preuve qu’il a longtemps existé une bonne politique éducative en Finlande. Rien de divin là-dedans a priori. Le fait que le protestantisme, religion dominante en Finlande, entretienne un rapport fort à l’éducation, n’est pas une donnée absurde à prendre en compte, mais il n’y a là aucun mystère, juste une vertu culturelle.
  8. La Norvège est le 1er pays au monde en terme d’indice de développement humain (IDH)
    Eh oui.
  9. La Suède est le pays au monde avec le plus faible écart de revenus
    Et le pays le plus athée du monde puisque 85% de ses habitants se déclarent incroyants.
  10. Les pays scandinaves premiers mondiaux en termes d’égalité homme-femme
    C’est indéniable. Le dieu dépeint pas les principales religions monothéistes n’est, notoirement, pas très porté sur l’égalité hommes-femmes.
  11. Les pays scandinaves sont les moins corrompus au monde
    Effectivement, et c’est tout à leur honneur. L’éthique protestante y est peut-être liée, mais pas la foi, puisque les habitants des pays protestants sont nombreux à être athées. Inversement, les pays les plus corrompus du monde font aussi partie de ceux où l’athéisme n’existe pas (officiellement en tout cas, car puni) : Somalie, Afghanistan, Soudan, Nigeria,…
  12. La Suède est le premier pays au monde à avoir donné le droit de vote aux femmes
    Et le premier à le leur avoir repris, puis redonné. Ensuite il y a eu la Corse et la Nouvelle Zélande, qui est le premier pays à avoir maintenu ce droit de vote sans discontinuer. Difficile de voir ce que cela nous apprend sur Dieu.
  13. Le Danemark est avec la Corée du Sud le pays le plus connecté au monde
    Avec 100% des islandais connectés, je crois que c’est l’Islande, mais peu importe, ça ne prouve pas l’existence de Dieu, juste d’une bonne infrastructure des télécommunications et d’un accès favorisé politiquement et vivement souhaité par les populations.
  14. Les pays scandinaves sont les pays les plus démocratiques
    San Marin ou la Suisse sont de bon candidats aussi.
  15. Les pays scandinaves dépensent le moins en médicaments parmi les pays de l’OCDE
    D’accord…, mais… et donc ?
  16. Les pays scandinaves ont la mortalité infantile parmi les plus faibles du monde
    Mais supérieur à Monaco, au Japon ou à Singapour. Difficile d’y voir un lien avec Dieu.
  17. Les pays les plus écologiques sont les pays scandinaves
    Vu de loin.
  18. La Suède (qui comprenait alors la Finlande) fut le premier pays à abolir l’esclavage
    En fait c’est le Danemark, qui comprenait alors la Norvège. Mais c’est très discutable, tout dépend de quel esclavagisme on parle (le roi Solon, en Grèce antique, a aussi aboli l’esclavage). Et surtout, ça ne prouve rien sur Dieu en particulier. À partir de Moïse, la Bible limite la durée de l’esclavage des hébreux (six ans) mais laisse la perpétuité aux autres et n’abolit pas cette pratique. On ne peut donc pas particulièrement relier la religion et l’abolition de l’esclavagisme.
  19. Plus fort taux de syndicalisation au monde
    C’est la preuve qu’on est très syndiqué en Scandinavie. La Bible ne recommande pas particulièrement le syndicalisme.
  20. L’Islande est le pays où l’on publie le plus de livres par habitant
    C’est la preuve que les journées d’hiver y sont longues et que la lecture et l’écriture y sont une occupation bien installée et depuis le Moyen-âge, et que le fait que les locuteurs de l’islandais soient tous islandais force à publier des éditions locales.

Ignorant de l’histoire, de la sociologie, de la géopolitique et même de la théologie, je ne sais pas si ce Jean Robin fait une très bonne publicité au calvinisme dont il se réclame ! Je me demande s’il croit vraiment ce qu’il raconte.

  1. Mais de nos jours, la publication la plus diffusée est le catalogue de la marque Ikéa []
  2. évangile de Jean : Cependant Marie se tenait dehors près du sépulcre, et pleurait. Comme elle pleurait, elle se baissa pour regarder dans le sépulcre ; et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis à la place où avait été couché le corps de Jésus, l’un à la tête, l’autre aux pieds. Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures-tu ? Elle leur répondit : Parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l’ont mis. En disant cela, elle se retourna, et elle vit Jésus debout ; mais elle ne savait pas que c’était Jésus. Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Elle, pensant que c’était le jardinier, lui dit : Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je le prendrai. []
  3. Lire La Bible dévoilée, par Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, éd. Bayard 2002., existe aussi en poche (Folio). Ouvrage à la fois sérieux et accessible. []
  4. Mais admettons : si cette affirmation est avérée, elle prouve que l’éducation, l’intelligence et la créativité sont particulièrement valorisées dans la culture juive. Comme dit plus haut, l’intelligence est une des stratégies de survie, et s’il y a bien des gens qui ont eu besoin de trouver comment survivre, au fil des siècles, ce sont bien les juifs. []
  5. Il est même est certain que dans les pays où les membre de l’Église réformée ont été persécutés, comme la France, la défense de la liberté religieuse et la sensibilité au sort des juifs par les protestants ont été grands. []

Où nous allons et comment tenter de l’éviter, mais bon c’est trop tard de toute façon

(bonjour ami ! La première partie de cet article ne te sert à rien, tes convictions sont arrêtées, tu es bouché à l’émeri et tu ne reviendras pas dessus : tu chercheras dans ma prose une confirmation de tes préjugés, qu’ils soient opposés ou semblables aux miens. Je le sais parce qu’on est tous pareil, je fais exactement comme toi et, même si j’aimerais être plus malin, rien ne m’est plus désagréable que des idées ou des informations qui vont contre ma vision du monde. Tu peux donc directement sauter à la fin de l’article, après un spoil du début de l’épisode 6 de la série Gaston Phébus, sortie en 1978, qui ne casse pas des briques et dont j’ai déjà parlé dans mon article d’hier)

Au cours d’une émission animée par David Pujadas où il répondait à une tirade énergique de l’humoriste Yassine Belattar, Jean-Sebastien Ferjou (LCI, Atlantico) expliquait que « poser la question de l’Islam et de l’Islamisme ce n’est pas mettre en cause les musulmans » et ajoutait respecter l’analyse de son contradicteur, tout en signalant qu’il ne « tolère pas l’emploi du terme islamophobie ». Il respecte ses interlocuteurs tant que ceux-ci utilisent les mots qu’il veut, quoi.

David Pujadas, Yassine Belattar et Jean-Sébastien Ferjou. Belattar l’humoriste ne s’est pas montré très drôle, mais en tout cas très éloquent.

Je reviendrais sur la première pensée exprimée plus loin, commençons par ce que me suggère la seconde : je pense que ce monsieur est islamophobophobe, c’est à dire qu’il craint le mot « islamophobie ». cette affection courante s’appuie sur un thought-terminating cliché qui affirme tout à la fois que le mot « islamophobie » :
1- assimile l’Islam, qui est une religion, à une race.
2- rend impossible toute critique de l’Islam, et constitue donc un outil de chantage idéologique, puisque toute critique de la doctrine musulmane est associé à du racisme (voir 1).
3- a été inventé par les mollahs de la Révolution islamique iranienne afin d’interdire, donc, toute critique de l’Islam (voir 2).

Sur le dernier point, certains ont fait remarquer de longue date que le mot « islamophobie » est au moins centenaire1, et donc plus ancien que la prise du pouvoir en Iran par l’ayatollah Khomeini, mais c’est peine perdue, l’origine lexicale inventée par Caroline Fourest et Fiametta Venner en 2003 vit sa petite vie, indépendamment de toute vérification et ne cesse d’être reprise par des politiques, des philosophes médiatiques et des éditorialistes : ce mot, selon eux, n’est pas un simple mot, c’est une arme de combat, l’outil d’une conjuration visant à interdire certains débats, et ils se sentent donc en conséquence autorisés à refuser autant le mot que le fait, à se sentir par avance eux-mêmes absous de toute suspicion d’islamophobie, puisque c’est un mot de l’ennemi…  Si les preuves d’une ancienneté du mot ne parviennent pas à impressionner ceux qui colportent son origine de manière erronée, c’est parce qu’ils ont trop envie de refuser qu’il existe.
Pourtant, même si c’était vrai, même si le mot avait véritablement été inventé au cours des années 1980 par les lugubres gardiens de la Révolution, qu’est-ce que ça changerait ? En langue française, on a le droit d’inventer des mots et pourquoi pas des mots en « phobe » autant qu’on le veut ? Je peux dire que quelqu’un est googleophobe, skateboardophobe ou ComicsansMSophobe ça ne sera pas très beau, ça ne sera pas un vrai mot, peut-être que ça ne décrira rien qui existe réellement, mais on le comprendra ce que je veux dire. On ne dira pas que je transforme Google, le skateboard ou la Comic sans MS en « races » – pas plus que les espaces confinés qui effraient les claustrophobes ou la foule que redoutent les agoraphobes constituent des « races », bien sûr.
La phobie, par ailleurs, ce n’est pas forcément le rejet ou la haine, c’est la peur — peur qui peut, certes, devenir la cause d’un rejet ou d’une haine.

Vu dans les locaux de la Fédaration nationale d’achats des cadres du passage du Havre, pas plus tard qu’il y a deux jours. C’était une journée spéciale pour les adhérents « One ». Je le savais pas, j’y étais par hasard, c’est vraiment du bol car j’ai pu profiter d’une super promo. Cependant j’ai compris en discutant avec la vendeuse que ma promo était de même valeur que la réduction que j’aurais eu notamment en tant qu’adhérent. Du coup je me dis que je me suis un peu fait avoir. C’est intéressant, hein ! C’est juste pour vérifier si vous lisez les légendes, en fait. Mais tout est vrai.

La vraie question n’est pas de savoir qui est propriétaire du mot, mais de se demander s’il existe bel et bien une peur de l’Islam en France en 2017. Je me souviens d’avoir vu toute la classe politique disserter pendant l’été 2016 sur le « burkini« , tenue réputée conforme à l’Islam selon un mufti australien2, dont le nom est un gag (burqa + bikini) et que personne n’a jamais du porter en France puisque les seules photos que la presse a trouvé pour illustrer les articles sur le sujet étaient systématiquement issues du catalogue de la styliste créatrice de ce vêtement, et puisque les quelques cas de femmes bannies des plages pour cause de burkini, pour autant que je sache, l’avaient été pour d’autres tenues réputées islamiques et pas pour avoir effectivement porté le burkini. Une réaction aussi excessive, où tout un pays débat d’une question qui relève plutôt de l’imaginaire, me semble un bon exemple, parmi bien d’autres souvent moins légers, d’un climat de psychose généralisée. Oui, la peur de l’Islam existe en France et elle est prégnante. Et comme l’arachnophobie, par exemple, cette peur n’est pas forcément irrationnelle : certaines araignées sont bel et bien dangereuses, après tout, et de la même manière des gens se sont montrés coupables ces dernières années d’abominables déchaînement de violence terroriste au nom de l’Islam. Au passage, si des gens comme Riss ou comme Coco, et d’autres membres de la rédaction de Charlie Hebdo qui étaient là le jour du massacre de leurs amis, ont peur des musulmans, s’ils frémissent en entendant « Allahu akbar » (dieu est le plus grand — profession de foi banale de tout musulman mais cri de guerre poussé par les frères Kouachi entre deux rafales de fusil mitrailleur), je n’ai rien à leur dire, aucune leçon politique à leur donner, et si je trouve injuste et idiot l’éditorial de la semaine de Riss, qui accuse par avance Edwy Plenel du prochain attentat qui touchera l’hebdomadaire satirique, je sais que je ne peux pas me mettre à la place qui est la sienne, je n’ai aucune légitimité à mettre en question sa réaction. De la même manière, je salue sans réserves le courage des gens qui se battent contre l’oppression religieuse là où la religion a du pouvoir, et je comprends mal les français qui au nom d’un calcul assez pervers reprochent à des gens de culture musulmane de renier la religion de leurs pères ou de se rebeller contre des tyrannies dont ils ne voudraient pas pour eux-mêmes.

Départ des français pour la troisième croisade.

Bien que les terroristes djihadistes ne soient pas représentatifs de la masse de leurs coreligionnaires, ils sont effectivement de vrais musulmans. On aime bien dire d’eux « ça ce n’est pas le vrai Islam », mais c’est comme de dire que les croisades ne sont pas représentatives du Catholicisme, c’est faux. Les croisades ne résument pas le catholicisme mais elles sont bel et bien une partie de l’histoire de cette religion, et les croisés étaient sans doute nombreux à penser que c’est bien Jésus qui leur commandait de partir couvrir Jérusalem de sang sarazin.
Et les gens de Daech, d’Al Qaeda ou les Frères musulmans sont tous autant qu’ils sont des musulmans. Pas les musulmans mais bien des musulmans. Le leur dénier n’est pas plus logique que de résumer leur religion aux crimes qu’ils commettent.
Pour les psychiatres, une phobie est une peur qui se manifeste de manière excessive. Plutôt que de jurer que l’islamophobie n’existe pas, ceux qui l’éprouvent devraient être honnêtes avec eux-mêmes et constater qu’ils ont développé une sensibilité disproportionnée et potentiellement problématique à tout ce qui touche à la religion des musulmans. Car c’est un problème : les musulmans existent en France, où ils représentent 7,5% de la population, ce qui n’est pas rien, mais leur présence imaginaire est bien plus élevée puisqu’un sondage récent a établi que les Français estimaient en moyenne la présence des musulmans en France à 31%, soit près d’un tiers de la population, contre à peine plus d’un quinzième en réalité !
La peur, la haine, la détestation, sont des sentiments naturels qu’on ne peut pas s’interdire à soi-même afin de coller à quelques principes. Ce ne sont ni des crimes, ni des délits, même si leur expression, pour les effets qu’elle peut avoir, peut être pénalisée. Je me souviens que l’écrivain Michel Houellebecq ou l’actrice Véronique Genest se sont décrits eux-mêmes comme islamophobes, ou qu’Élisabeth Badinter a dit qu’il ne fallait pas craindre d’être qualifié d’islamophobe. Même s’il est dommage pour ces gens de vivre dans la peur, je trouve plus honnête de leur part de faire un tel constat que de se faire croire qu’on peut rejeter une idée, une idéologie, une croyance, une culture, indépendamment des personnes qui les portent, qui y adhèrent.

L’union sacrée contre Edwy Plenel est une véritable cour des miracles avec par exemple une ancienne ministre socialiste ; un journaliste algérien connu pour son opposition à l’islamisme ; un quotidien catholique traditionaliste et nationaliste. Eh oui, Médiapart s’est fait beaucoup d’ennemis.

Revenons à la première pensée exprimée par le gars d’Atlantico : dire qu’on peut « poser la question de l’Islam et de l’Islamisme » sans pour autant mettre en cause les musulmans induit d’une part que la question posée a déjà sa réponse (si poser la question doit aboutir à une mise en cause), et d’autre part que les musulmans peuvent être considérés à part de l’Islam alors qu’ils se caractérisent par le fait qu’ils adhèrent à cette religion. Quand à l’association de « Islam » et « Islamisme », elle semble quelque part nier la distinction entre les deux notions (une religion, d’une part, et l’inspiration religieuse d’une action ou d’un régime politique, d’autre part). Essayons la même phrase en visant une autre communauté regroupée autour d’une foi : « Poser la question du Christianisme et de l’intégrisme ce n’est pas mettre en cause le chrétiens ». Ça sonne mal, non ? C’est ce genre de formules, ou les habituels « les terroristes ne sont qu’une fraction infinitésimale des musulmans mais ne trouvez-vous pas que le Coran pousse au crime ? » qui sont il me semble une insulte pour les musulmans français, et une manière constante de leur dire : « on ne veut pas de vous, on veut que vous rasiez les murs ! »… Et que peut-on attendre d’une telle ambiance ? Si on vous intime l’ordre de raser les murs, qu’est-ce que vous ferez ?3

Tout ça m’amène à une notion médiatique que je trouve très perverse : celle du « musulman modéré ». Si on suit les journaux télévisés les plus banals, ceux qui façonnent les consciences et qui expriment tout à la fois les poncifs les plus répandus, on apprend qu’il existe des bons musulmans, les musulmans « modérés », et puis des mauvais, qui n’ont pas de nom générique, mais peuvent être appelés intégristes, radicaux, ou encore salafistes et djihaddistes, autant de mots qui ne sont pas synonymes les uns des autres mais que regroupe l’ensemble des « non-modérés ».
Je ne suis pas croyant, et je suis même clairement religiophobe, mais il me semble que de nombreuses religions — et c’est en tout cas le cas du Christianisme et de l’Islam, deux religions monothéistes exclusives qui reposent sur un credo —, condamnent la modération : le croyant est censé se donner tout entier à la divinité qu’il adule, et s’il ne le fait pas, sa foi n’a pas de valeur, il n’a pas le droit d’être « tiède », comme le dit le livre des Révélations : « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche »4. On trouve des réflexions du même tonneau tout au long de la Torah5. Enfin, dans l’Islam, peu de péchés sont plus graves que l’« association » (rendre un culte à d’autres divinités, vénérer des saints ou même, selon certaines interprétations, se montrer superstitieux), et il vaut mieux être incroyant qu’« hypocrite », c’est à dire que si l’on se dit croyant il faut l’être sans réserves et sans calcul.
Oui moi aussi je trouve que tout cela constitue une forme malsaine de chantage, mais c’est un fait, cela fait partie des principes théoriques de ces religions et le plus tolérant des curés, le plus libéral des imams, auront du mal à absoudre une de leurs ouailles qui se dira « un tiers chrétien, un tiers musulman, un tiers bouddhiste ». Puisque la religion est avant tout un outil de coercition sociale, un moyen pour souder le groupe autour d’un certain nombre de rites, de pratiques, de croyances, de lieux, de valeurs, alors on n’est pas censé dire que l’on n’y adhère qu’à moitié, et on n’est pas censé choisir ce à quoi on adhère, on doit prendre le pack entier. Du moins officiellement, car tout croyant effectue une sélection, ne serait-ce que parce qu’il est logiquement impossible de cocher toutes les cases en même temps, eu égard à l’incohérence des livres et à la grande latitude d’interprétation permise par des siècles de réflexion théologique et de pratique populaire6.

Natacha Polony devient une héroïne pour le site identitaire fdesouche, Christophe Barbier le plus mauvais journaliste de France à ma connaissance prend parti contre Edwy Plenel, et enfin, un ancien premier ministre, au nom de la liberté d’expression et de la démocratie, veut que Médiapart « rende gorge » et soit « exclu du débat public ». Charmant !

On peut en penser ce qu’on veut (j’en pense beaucoup de mal, pour ma part), mais cette injonction à se donner entier à son dieu fait qu’il est absurde d’exiger des croyants de se revendiquer « modérés », et un peu idiot de laisser entendre que les seuls musulmans non-modérés, passionnés, entiers, sont ceux qui posent des bombes ! Du reste, laisser penser qu’un musulman véritable est un meurtrier est précisément le cœur de la propagande de Daech… Quelle idée d’épouser la même vision des choses ? Ceux qui insultent les musulmans travaillent au même monde de misère que ceux qui leur promettent le Califat : l’un pousse, l’autre attire, il n’y a pas de tension, juste une direction.
Je vais en choquer plus d’un en l’écrivant mais pour moi, Élisabeth Badinter, Dieudonné, Manuel Valls, le Printemps Républicain, Riposte laïque, Tariq Ramadan, Caroline Fourest, le Parti des Indigènes de la République, etc., etc., s’ils sont bien adversaires, n’en sont pas moins unis autour d’une vision du monde assez semblable. Parfois avec une vraie honnêteté intellectuelle et en espérant sincèrement aller dans le bon sens, je ne mets pas ça en question a priori (même si j’ai mon opinion sur le degré d’opportunisme de certains). J’ai peur que tous ces gens nous mènent vers la guerre, peut-être vers une nouvelle Saint-Barthélémy, peut-être juste vers une extension du communautarisme, vers une vague de radicalisation molle mais dévastatrice7 d’une partie des musulmans autant que d’une partie des chrétiens. Ma théorie, je l’ai dit souvent, c’est que nous nous dirigeons vers un affrontement, non pas parce que le livre de l’un dit noir et que le livre de l’autre dit blanc, ça n’a en général aucune importance, mais parce que le pétrole, l’uranium, les terres cultivables, l’eau non-souillée, l’air respirable, sont inexorablement amenés à manquer, et que même si en apparence tout se passe encore bien, même si nous nous faisons encore croire que la science et la technologie pourront nous sauver in extremis8, nous nous préparons à nous entre-tuer, c’est ce que disait Claude Lévi-Strauss quelques années avant sa mort :

(…) De ces disparitions, l’homme est sans doute l’auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué9.

Pour s’entre-tuer, il faut des camps bien identifiés, il faut qu’il y ait les « nôtres » et les « autres », et il faut un prétexte, un désaccord fondamental, irréconciliable, puis, ça marche toujours, accuser son adversaire d’être un danger futur. Le temps se charge d’apporter l’étincelle.

Si je partage l’analyse d’Edwy Plenel sur le fait qu’il existe une gauche et une droite alliés dans une guerre contre les musulmans, je ne mets pas Charlie Hebdo dans ce sac, ne serait-ce que parce que Charlie Hebdo exprime de nombreuses sensibilités différentes et, par son caractère satirique, (vaguement) anar et (encore un peu) déconneur, permet le décalage, permet de ridiculiser tous les discours, ou permet de ridiculiser l’idée même de sérieux10. L’humour est une des armes de l’intelligence. Malheureusement pour eux, le monde entier, que ce soient ceux qui leur souhaitent mille morts ou ceux qui veulent en faire un porte-étendard politique, les force à se prendre au sérieux. Si j’ai trouvé l’édito de Riss excessif, j’admets qu’il est maladroit ou imprudent de la part de Plenel de mentionner Charlie Hebdo comme faisant partie d’une « guerre contre les musulmans »11. Tout comme je trouve injuste de la part de Charlie Hebdo de se ranger derrière l’idée qu’en considérant que les musulmans de France sont victimes d’une forme de stigmatisation, Médiapart est au mieux « idiot utile de l’islamisme » et au pire, un média « compagnon de route de l’intégrisme », comme je l’ai entendu dire vendredi par une journaliste sur Arte. Et ne parlons pas de l’odieuse accusation d’avoir sciemment couvert des viols, ou encore plus incroyable, le rapprochement assez obscène fait par Joann Sfar et repris sans vérification par une partie de la presse entre les 130 morts du Bataclan et les 130 signataires (en fait 150) d’une tribune de soutien à Edwy Plenel.
À l’heure où je parle, la dessinatrice Coco a fermé son compte Twitter, sous le poids des insultes — elle a tout mon soutien, mais même si son dessin affirmant qu’Edwy Plenel avait volontairement évité de s’intéresser aux mœurs sexuelles de Tariq Ramadan était plutôt réussi et drôle (elle est un des derniers talents de ce journal), il était injuste. La seule personne qui se soit elle-même accusée d’avoir été au courant et de n’avoir rien dit, c’est Caroline Fourest12.
J’en veux vraiment à ceux qui se servent opportunément de cette histoire pour régler des comptes. Je pense par exemple à Manuel Valls qui, au nom de la défense de la liberté d’expression et de la démocratie a souhaité tout haut que Médiapart « soit exclu du débat public » et « rende gorge » ! J’en viens à me demander si Plenel ne prépare pas un dossier sur l’ancien premier ministre et si ce dernier n’est pas en train de jouer le tout pour le tout, à coup d’insinuations toxiques, pour décrédibiliser le site d’investigation ou pour faire passer son travail pour une vendetta entre personnes. Ou bien il cherche juste un prétexte pour pousser plus avant son personnage de « monsieur je-serais-intraitable », son créneau marketing.

Gaston Phébus (1978) épisode 1. On entend toujours parler de l’armée de Phébus dans la série, composée de dizaine de milliers d’hommes, mais à l’image on a toujours les six ou sept mêmes mecs. C’est un peu cheap. Comme d’utiliser une pauvre carrière à ciel ouvert comme décor pour représenter la Palestine. La séquence ci-dessus est intéressante pour la manière dont elle représente les Croisades : les soldats francs, qui sont techniquement une armée d’invasion, sont présentés comme les preux chevaliers qui vont au secours d’un homme torturé et se font prendre en étau par une bande d’orientaux patibulaires à qui la caméra ne donne jamais la chance d’être montrés comme des personnes : ce sont des burnous et des turbans qui braillent en faisant tourner des sabres. Ils sont fourbes, bruyants et lâches13.

Une chose me choque de plus en plus dans le discours ambiant, c’est sa binarité : si on ne va pas dans le sens du troupeau, c’est qu’on est l’ennemi — et on découvre vite à ses dépens qu’il s’agissait d’un troupeau de loups pour qui désigner l’ennemi, c’est se donner la permission de le juger sans procès, de le condamner sans jugement et d’exécuter sa peine sans condamnation. À une époque pas si lointaine, la tolérance consistait à accepter que quelqu’un soit différent, ait une autre vision du monde, d’autres idées. Aujourd’hui, chez beaucoup, c’est un cri de ralliement : on est dans la bande des tolérants dégoulinants d’esprit démocratique, ou bien on est l’ennemi et on doit être abattu. À une époque on pouvait ne pas aimer quelque chose sans demander pour autant une loi pour l’interdire !
Pour ma part j’ai l’impression et je m’efforce constamment d’être tolérant suivant l’acception ancienne du mot. Je considère que le monde entier a tort, je n’aime pas la politique, Je n’aime pas les religions, elles me font peur, je n’aime pas les symboles qui vont avec les religions, et notamment l’obsession de la distinction sexuelle dans les religions monothéistes. Beaucoup de valeurs politiques, religieuses ou philosophiques qui ne sont pas les miennes me répugnent, mais je respecte la folie de chacun tant que je n’ai pas la preuve que les fous font du mal à d’autres qu’à eux-mêmes.

Gaston Phébus (1978), suite. Ayant eu contre son gré un enfant avec son épouse qu’il déteste (c’est un peu compliqué à expliquer), Gaston III de Foix-Béarn hait son rejeton Gaston, un adolescent difficile (qui, sous-entend lourdement mais sûrement le scénario, s’intéresse plutôt aux garçons qu’aux filles). Tout naturellement, comme ça se faisait à l’époque, le jeune homme essaie d’empoisonner sa famille sur le conseil de son oncle maternel, Charles le mauvais. L’affaire tourne mal car son frère Yvain (Lambert Wilson, alors à ses débuts) parvient à l’en empêcher. Il ne veut cependant pas que son demi-frère soit puni (dans les fratries, on se chamaille, mais face à l’autorité parentale, on peut aussi être solidaire !), mais le poison est involontairement repéré par un chien qui, après l’avoir ingéré, décède. C’est la goute d’eau qui fait déborder le vase, Gaston est envoyé dans sa chambre sans manger. Mais quand les choses se calment, il continue de refuser de s’alimenter ! Dans la scène ci-dessus, Gaston III essaie de convaincre son fils de goûter une cuisse de poulet mais ce dernier refuse. Alors son père négocie, menace, s’énerve. Mais ça marche pas ces trucs-là, croyez-en mon expérience, l’éducation est un truc bien plus fin. Le fils meurt, la jugulaire accidentellement tranchée par son papa qui faisait mine de le menacer avec un poignard et qui s’est montré maladroit en le manipulant. En plus il savait pas que son fils était hémophile.

Bon, maintenant, parlons solutions.
Car quand des gens a priori intelligents s’écharpent, des gens qui a priori cherchent à être du bon côté de la barre, il y a un problème à régler. Sur les affaires dont il est question, je dois dire que je suis effrayé, chaque jour, sur Twitter, en voyant les positions des uns et des autres se rendre caricaturales et devenir affaire de réflexes, de réactions épidermiques qui transforment des personnes estimables en machines à penser par catégories et par mots-clés.
Je veux continuer à débattre même si ça m’épuise et si ça me désespère, alors je vais tenter de me tenir à quelques principes qui peuvent m’aider à être juste :
— Éviter la tentation des oppositions qui s’équilibrent : si on me parle d’une injustice commise par x, il ne faut pas lui opposer une injustice commise par y : une injustice plus une injustice, ça ne fait pas un équilibre, ça fait deux injustices. Les deux injustices doivent être condamnées, elles ne s’annulent pas. Par ailleurs, chacun a ses points sensibles et ses points aveugles, il faut l’admettre (y compris à son propre sujet) et éviter de poser ça en termes accusatoires.
— Ne pas réagir à une nouvelle sans connaître le contexte, sans avoir pris connaissance de la phrase entière et même des phrases qui précèdent et qui suivent, sans avoir vu la vidéo, sans avoir lu l’article.

Un exemple tout frais de problème de contexte : hier Aurore Bergé (porte-parole de la République en Marche) a exhumé un tweet de Mélenchon qui proposait que le Parti de Gauche offre l’asile politique à Gérard Filoche, laissant croire que cette proposition suit le tweet douteux de Gérard Filoche. L’indignation est générale, jusqu’à ce que certains remarquent que le tweet de Mélenchon date de 2014 et ne peut donc pas être lié à une affaire de 2017. La jeune députée a été forcée d’admettre son erreur, expliquant qu’elle n’avait pas vu la date du tweet (admettons – ça m’est arrivé assez souvent pour que je puisse y croire), mais ajoutant l’insulte à l’injure en se demandant tout haut si l’offre est toujours d’actualité, en accusant Mélenchon d' »avoir des amitiés avec le Parti des Indigènes de la République » (dont il s’est pourtant fermement démarqué), et finissant par retourner sa chaussette sale en demandant que l’on se calme puisqu’elle n’a « justement aucune envie d’employer les méthodes qui sont celles des Insoumis ». Ce qui m’intéresse ici et qui motive le point suivant, c’est que je pense que le sentiment que Mélenchon est suspect d’indulgence envers l’antisémitisme, provoqué l’exhumation opportuniste d’un de ses vieux tweets, ne va pas quitter ceux qui l’auront éprouvé (notamment ceux qui étaient déjà prêts à la recevoir sans filtre), alors même qu’ils auront été ensuite informés de la manipulation. Les sentiments sont comme l’amiante ou ces métaux lourds qui s’accumulent dans l’organisme et ne le quittent jamais : les révisions, le complément d’information, la réflexion, ne permettent jamais de s’en débarrasser vraiment, et ils refont surface à la première occasion.

—  S’efforcer de mettre à jour les informations qu’on a tenues pour exactes et qui se sont révélées ne pas l’être, et tenter de revenir sur les sentiments que l’on a éprouvé en les entendant. Cette seconde partie est presque impossible à effectuer, malheureusement : une indignation qui s’appuie sur une mauvaise information restera toujours en sourdine quand bien même on aura découvert sa fausseté.
—  Réagir à ce que les gens font, à ce qu’ils disent, pas à ce qu’on pense qu’ils pensent en vertu de leurs amitiés ou de la personne qui s’est trouvée avec eux, un jour lambda, sur une photographie.
—  Se rappeler que les gens (et se compter dedans) sont bien plus largués qu’ils ne se le font croire, bien moins maîtres de leurs pensées, de leurs émotions, de leurs références, de leurs goûts, de leurs répulsions, de leurs frayeurs, qu’ils ne le voudraient.  Chacun de nous est jeté dans le monde sans avoir rien demandé et passe les quelques décennies qu’il y vit à tenter de donner un sens aux choses en attendant de disparaître. Et puis il meurt sans avoir rien compris, mais en ayant parfois fait du bien ou du mal, et  en ayant parfois eu le choix de ses actes.
— Tenter d’éviter les excès verbaux, qui braquent forcément, et les métaphores outrancières.
— Traiter chacun, même adversaire, même ennemi, comme une personne, c’est à dire comme quelqu’un qui est responsable de ses actes et qui s’exprime en son nom. Cela sert autant à être juste soi-même qu’à contraindre sont interlocuteur à ne se cacher ni derrière un leader, ni derrière un dieu, ni derrière une idée, et à agir en tant que personne et non en tant qu’agent.

Hier avant d’aller me coucher j’avais plein d’autres idées de méthodes à appliquer pour rendre le monde moins stupide mais au réveil, je les ai oubliées. On verra une autre fois.
Et toi, lecteur, as-tu des propositions ?

  1. Demandez à Google books.  []
  2. Il paraît que de nombreuses femmes britanniques portent ce vêtement sans rapport à des convictions religieuses mais pour épargner le soleil à leur peau trop fragile, et que ce vêtement a aussi du succès en Asie du Sud Est chez des femmes qui veulent aller à la plage mais refusent de bronzer. En revanche il n’est pas spécialement validé par Daech. []
  3. Il semble que certaines jeunes femmes ne se mettent à porter le hijab que par réaction à ce qu’elles ressentent comme une attaque envers leur religion. Lire à ce sujet le livre de témoignages Des voix derrière le voile, par Faïza Zerouala, éd. Premier Parallèle. []
  4. Apocalypse 3:16. []
  5. Par exemple Rois 8:61 : « Que votre cœur soit tout à l’Éternel, notre Dieu, comme il l’est aujourd’hui, pour suivre ses lois et pour observer ses commandements ». Les dix commandements, déjà, ne disent rien d’autre avec cet avertissement : « car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux ». []
  6. Je note que les religions laissent une latitude au doute et aux errements du croyant, tant que tout cela permet de renforcer son adhésion au crédo, mais il faut que cela soit contrôlé, dirigé : on peut confesser à un prêtre que l’on doute, et se le reprocher à soi-même, mais on n’est pas censé en parler autour d’un verre avec des gens qui ont d’autres croyances : on lave son linge sale en famille. []
  7. Daech est comme l’épisode des Anabaptistes de Münster au XVIe siècle (et bien d’autres poussées de fièvre sectaires dans l’histoire) : ravageur et spectaculaire, mais forcément épuisant pour tout le monde et appelé à l’autodestruction.
    Mais d’autres mouvements sont plus lents, moins visibles, moins meurtriers en apparence mais plus solides et plus efficaces à long terme, conçus pour durer. []
  8. Alors même que certains d’entre nous voient la science comme une sorte de luxe inutile et idéologiquement nuisible — on trouve ça chez Trump, chez les religieux et chez certains écologistes, mais aussi de manière plus insidieuse dans le discours médiatique et dans les politiques publiques de partis politiques pourtant « science-friendly ». []
  9. Claude Lévi-Strauss, réception du Prix international de Catalogne, mai 2005. []
  10. La zone d’ombre de Charlie Hebdo, pour moi, c’est la psychanalyse, qu’ils traitent avec une dévotion respectueuse très constante. []
  11. Notons tout de même que la phrase dite par Plenel sur France Info à ce sujet a été malhonnêtement tronquée. []
  12. Bien que je la mentionne plusieurs fois dans ce texte, je ne pense pas de mal de Caroline Fourest, si ce n’est qu’elle peine à revenir sur ses emballements quand bien même ils a été démontré qu’ils étaient mal informés, ce qui décrédibilise totalement son propos. L’orgueil la rend malhonnête. Mais depuis que j’ai vu une manifestation de deux cent hommes, avec à leur tête un curé illuminé en soutane, l’accueillir à la sortie d’un train avec des intentions brutales, je me dis que sa vie quotidienne doit être un enfer et qu’elle est courageuse de s’en tenir à ses idées même si celles-ci sont erronées. []
  13. Les Croisades, dont on parle avec légèreté chez nous à présent, n’ont pas été une entreprise pacifique mais bien une sanglante série de guerres de conquête. Rappelons le célèbre témoignage de Raymond d’Agiles (Historia francorum qui ceperint Jerusalem) : « On vit alors des choses jamais vues. De nombreux infidèles furent décapités, tués par les archers ou contraints de sauter du haut des tours. D’autres encore furent torturés puis jetés dans les flammes. On pouvait voir dans les rues des monceaux de têtes, de mains et de pieds. On chevauchait partout sur des cadavres. Ce fut un tel massacre dans la ville que les nôtres marchaient dans le sang jusqu’aux chevilles. Les croisés pillaient à satiété : ils parcouraient les rues, entraient dans les maisons, raflaient or, argent, chevaux, tout ce qu’ils trouvaient… ». Notons qu’à l’époque, « les infidèles » c’étaient les musulmans. C’est encore sous ce nom que, cinq siècles plus tard, ont été massacrés les Mayas et les Aztèques. []

Veilsousveillance

Je découvre cette semaine le comique « stand-up » calme Fary Brito et je trouve très juste son intervention dans l’émission On n’est pas couché : « je suis contre les gens qui sont contre, parce qu’à cause de ces gens-là qui sont contre, nous on se retrouve à défendre le… burkini ! (…) je m’en fous du Burkini, c’est moche, moi je me retrouve à trouver des arguments pour des gens qui veulent se baigner eu duvet ». Mais comment se retenir de continuer à en parler, considérant le festival permanent de déclarations grandiloquentes ou mesquines, paranoïaques ou va-t-en-guerre (et souvent tout ça en même temps) auquel on assiste depuis des mois ?
Continuons notre chronique, que je publie à l’heure même où mes étudiants en Création Littéraire rencontrent en chair et en os Salman Rushdie, qui a récemment dit qu’il « faut se moquer de la religion, car la religion est absurde avant tout ». Amen.

La compétition présidentielle pousse à la surenchère, y compris des gens qui ne font habituellement pas de l’autorité leur cheval de bataille :

Ouille ! Cette semaine, Nathalie Kosciusko-Morizet lance une pétition contre les courants radicaux de l'Islam politique, au premier rang desquels le "Koufarisme", qui n'existe pas, d'autant que "kouffar" est le pluriel de "Kâfir", qui signifie "infidèle", ou "mécréant" (voir moi récent article au sujet de ce mot)..

Ouille ! Cette semaine, Nathalie Kosciusko-Morizet lance une pétition contre les courants radicaux de l’Islam politique, au premier rang desquels le « Koufarisme », qui n’existe pas, d’autant que « kouffar » est le pluriel de « Kâfir », qui signifie « infidèle », ou « mécréant » (voir moi récent article au sujet de ce mot). Est-ce qu’elle veut dire qu’elle condamne les musulmans non-croyants !?!

J’imagine que beaucoup de personnalités politiques sont persuadées (et sans doute à juste titre, il faut le déplorer) qu’en cette période d’incertitudes et de peur, tout discours qui se veut rassurant sera non seulement inaudible, mais insupportable, jugé épidermiquement indigne des enjeux du temps qui réclament, apparemment, une réduction volontaire des libertés et du niveau intellectuel général.

Ainsi, le fait que le pape François ait répondu au massacre du curé à Saint-Étienne-du-Rouvray en expliquant que le monde était bien en guerre mais qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de religion, mais d’une question d’intérêts financiers, a profondément déçu nombre de catholiques, jusqu’à un journaliste polonais qui traite son commandeur des croyants de débile, et au bodybuilder et candidat ultra-catholique aux élections présidentielles Marian Kowalski, qui s’est senti ulcéré en voyant l’évêque de Rome laver les pieds de quelques migrants syriens1.
Tous ces bons chrétiens attendaient un discours offensif, un discours d’affrontement, pas un pape qui se demande si quand un chrétien bat son épouse cela relève de la « violence chrétienne ». J’ai bien ri en lisant le chapeau de cet article trouvé sur Causeur (mais dont je ne peux lire beaucoup plus que cet aperçu) qui reproche au souverain pontife d’être pontifiant, et de ne pas être réconfortant… à force de se montrer lénifiant (c’est à dire apaisant).

pontifexpontifiant

Le souverain pontife qui pontifie, ça semble plutôt dans l’ordre des choses ! C’est même son métier. Mais c’est quoi cette femme voilée qui a écrit « I Love Jesus » sur son dos ?

Une tendance nouvelle émerge : filmer des altercations liées au port du hijab (et dérivés) dans l’espace public. Je propose d’appeler cette nouvelle forme de sousveillance la veilsousveillance.
C’est ce qu’ont fait deux femmes que le chef d’un restaurant de Tremblay-en-France refusait de servir au motif qu’elles étaient musulmanes et que « tous les musulmans sont des terroristes ». C’est  aussi ce qui est arrivé l’an passé (mais l’affaire, classée sans suite par la justice, refait surface cette semaine devant l’ordre des médecins) dans les Vosges, où la remplaçante d’un médecin a expliqué « ne plus vouloir de femmes voilées dans son cabinet » et même « en France » et a affirmé que le port du voile constitue un « acte de prosélytisme » et est « illégal ». Ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est que la patiente, venue consulter à cause de son hypertension, a eu le droit a une consultation et à une ordonnance, la médecin n’a absolument pas refusé de faire son métier, mais la patiente a été mécontente de son traitement, jugeant l’auscultation bâclée, et refusant le médicament prescrit, qu’elle tolère mal, reprochant à la docteure d’avoir « bâclé en deux minutes » son fils lors d’une consultation passée, et, pour finir, en refusant de payer la consultation, tandis que la praticienne qui se trouvait en face d’elle déchirait l’ordonnance. Toute la partie de l’altercation pendant laquelle le médecin explique son rejet des musulmans a été filmé, avec son accord. Outre l’islamophobie (au sens strict : peur de l’Islam) ordinaire, ce qui se manifeste ici est aussi la modification des rapports entre le médecin et le patient : le patient sait ce qu’il veut, sait comment on doit le soigner, sait quel médicament il ne veut pas, et conteste l’autorité autrefois indiscutée du praticien, jusqu’à le faire sortir de ses gonds et, pour finir, exprimer le fond de sa pensée jusqu’à risquer d’être radié de l’ordre des médecins pour une consultation à vingt-trois euros.

Tout ça me fait penser à un signe mineur de la fin des temps dans l’eschatologie islamique : Les objets parleront aux hommes afin de les informer de ce qui s’est produit en leur absence2.

Prochaine étape : apprendre à filmer dans la largeur et pas dans la hauteur.

Prochaine étape : apprendre à filmer dans la largeur et pas dans la hauteur, car ça donne une petite image avec des marges, sinon.

On reproche au hijab d’être un vêtement sexiste, un signe de soumission et en même temps un instrument de prosélytisme. Tout ça n’est pas nécessairement faux, mais j’ai défendu cette semaine l’idée que l’on pouvait dire à peu près la même chose d’un vêtement tel que la cravate. Tout d’abord, la cravate est un vêtement plutôt sexiste : certes des femmes en portent, notamment avec certains uniformes (et ça prend sans doute un sens dans le rapport sexué à la domination), mais en général, c’est un ornement vestimentaire masculin qui est, je cite un article de l’Express, « un accessoire à la symbolique phallique, qui (…) a longtemps tenu lieu de caractère sexuel secondaire. Les plus chatoyantes rappellent la queue d’un paon ou d’un faisan. Cet appendice inutile et gênant tend à montrer le niveau hiérarchique de celui qui le porte » (l’ouvrier ne porte pas de cravate, le risque d’accident bête étant certain). La plupart des gens qui portent des cravates ne le font pas pour une raison personnelle, pour le plaisir, mais y sont contraints, et s’en débarrassent même avec plaisir lorsqu’ils rentrent du bureau.
Il est difficile de savoir quelle est la signification exacte du port de la cravate, car il en existe sans doute plusieurs3. À l’origine, c’était un signe d’engagement sentimental, les hussards croates qui ont donné leur nom à l’objet le portaient pour signaler qu’ils avaient une épouse ou une fiancée au pays — c’est une représentation de la « corde au cou ».
Je ne peux pas interdire aux gens de porter une cravate, je connais d’ailleurs des gens qui en portent avec plaisir, c’est leur choix et je le respecte. Mais je sais aussi que certaines personnes sont forcées d’en porter. Dans certains environnements professionnels, les personnes qui refusent de porter des cravates sont mal vus, et n’ont tout simplement pas le choix. À l’Assemblée nationale, les 422 hommes élus par le peuple pour voter ses lois et décider de leur propre salaire se voient refuser l’entrée dans l’hémicycle par des huissiers s’ils ne sont pas vêtus correctement, c’est à dire s’ils ne portent pas de cravate. Les services de l’Assemblée disposent de tout un stock de cravates à nouer au cou des étourdis.
Cette soumission à un code vestimentaire censé signifier le respect des valeurs républicaines est volontaire, ou presque, puisque ce sont les députés eux-mêmes qui valident régulièrement ce règlement. Mais il n’en est certainement pas de même dans tous les bureaux de la Défense, où la cravate et autres signes allégeance au monde du travail constituent des obligations.

A

En 1347, après onze mois de siège, le roi Henri III d’Angleterre reçoit les clefs de la ville de Calais, apportées, comme il l’a exigé, par les six plus importants bourgeois de la ville, qui portent tous une corde au cou en signe de soumission : ils offrent leur vie pour sauver leur cité (l’histoire a longtemps retenu un sacrifice, mais des témoignages semblent laisser penser que ce sacrifice était juste symbolique).

Je sais que cette comparaison entre le hijab et la cravate ne pourra que choquer certains. Effectivement, il n’y a pas, derrière la cravate, de groupes de pression religieux qui font progresser ce vêtement à coup de scandales ou de polémiques. Mais je pense de mon côté que dans beaucoup de pays du monde — pas en France, certes, le hijab est un vêtement certes fortement codé, imposé par la société, mais qui n’est pas plus réfléchi ou théorisé par celles qui le portent que ne l’est la cravate de par chez nous.
Oublions la cravate. Oublions le tissu.
En France, en 2016, les musulmans, les juifs, et un certain nombre de personnes originaires d’Afrique subsaharienne (quelle que soit leur religion) pratiquent une mutilation rituelle sur des garçons, généralement après leur première semaine d’existence, où plus tard dans le cadre d’une conversion. Dans l’immense majorité des cas, cette mutilation traditionnelle n’est pas pratiquée sur des personnes consentantes, elle est tout simplement imposée à des nourrissons. Les justifications à cette opération sont diverses : alliance avec Dieu, appartenance communautaire, appartenance à la gent masculine ou encore hygiène (sans la moindre base scientifique). Même si cela semble rare, cette opération peut mal se passer, la mutilation peut s’accompagner d’hémorragies, d’infections, de nécrose, et d’accidents divers. Il semble que pour le nourrisson, la douleur soit intense. Si la sexualité des hommes circoncis, une fois adultes, n’est apparemment pas affectée, ce n’est pas toujours l’avis de leurs partenaires, dont certaines se plaignent d’avoir des difficultés à atteindre l’orgasme ou constatent plus de douleurs liées aux rapports sexuels4.
La république est très à cheval sur des pratiques ostentatoires mais réversibles, comme le fait de porter ou non un truc sur la tête, et refuse fermement une mutilation (incomparablement plus grave il est vrai) comme l’excision, mais ne dit rien sur la circoncision sans justification médicale, qui est pourtant théoriquement illégale en France autant que selon une récente décision du conseil de l’Europe, puisqu’elle constitue une violation de l’intégrité physique de l’enfant. L’actuel premier ministre Manuel Valls, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur (et des cultes) avait fortement pris position en défense de la circoncision et de l’abattage rituel Casher (ou Halal, c’est le même) :

La France, république laïque, s’est dotée d’un cadre juridique clair, qui garantit le libre exercice des pratiques religieuses. Il est donc hors de question de revenir sur l’abattage rituel et les pratiques traditionnelles. Je l’ai dit, je le répète : les Juifs de France peuvent porter leur kippa avec fierté. Ils peuvent manger casher et procéder à la circoncision. Le débat sur la » remise en cause » de la circoncision relève de la méconnaissance la plus totale de ce que sont l’identité et la culture juive. Une telle remise en cause est idiote et indigne. En France, la liberté de pratique vaut pour toutes les religions dans le cadre prévu par la laïcité. Un cadre qui impose notamment l’absence de signes religieux dans les écoles publiques et les services publics5.

…On ne comptera donc pas sur l’actuel premier ministre pour mettre en cause cette pratique archaïque6. Ni sur grand monde d’autre, les juifs comme les musulmans me semblent attachés à la circoncision, qui fait partie de leur identité collective, de leur histoire, et surtout, de leur biographie individuelle : difficile de vouloir que ses propres enfants soient exclus d’une tradition immémoriale, difficile d’admettre qu’on a subi une violence pour rien, et pire que tout, difficile d’admettre qu’on a infligé à sa propre progéniture une souffrance inutile.
Tout ça se comprend très bien, mais il serait tout de même normal que, comme les tatouages ou les piercings, la décision d’attenter à sa propre intégrité physique soit prise par les intéressés en connaissance de cause. Mais je sais bien que ce n’est pas facile, d’autant que plus la personne est âgée lors de sa circoncision et plus les complications médicales ou la souffrance psychologique sont nombreuses.

circoncision

Étant donné l’escamotage de son corps après son décès (canular dont les conséquences se font sentir deux mille ans plus tard !), il n’existe qu’une relique de Jésus : son prépuce. Enfin ses prépuces, car quatorze institutions religieuses ont affirmé en détenir un. On se demande si le brith milah a été réalisé par sections successives, jusqu’à obtenir quatorze prépuces, si le morceau de chair repoussait magiquement ou s’il a été débité après coup.
Lorsque les premiers chrétiens ont commencé à accueillir des non-juifs parmi eux, ces derniers ont été dispensés de la circoncision, qui les effrayait à juste titre. Puis la non-circoncision est devenue un moyen de distinguer les chrétiens des juifs, quoiqu’elle se pratique encore chez certains chrétiens, chez les Coptes d’Égypte et d’Éthiopie, notamment, mais aussi aux États-Unis, où l’opération est pratiquée de manière relativement générale, sans justification religieuse.

Le même Manuel Valls a en revanche commis un vibrant plaidoyer7 pour la liberté de ne pas mettre de fichu sur ses cheveux, voire de se promener le sein nu : « Marianne a le sein nu parce qu’elle nourrit le peuple ! Elle n’est pas voilée parce qu’elle est libre ». On remarque que le sein est ici au singulier, et c’est malin : les algorithmes pudibonds d’analyse d’image de Facebook détectent efficacement la présence de poitrines nues lorsque deux seins sont présents, mais ne perçoivent pas ce motif lorsqu’un seul tétin est présent. Ainsi, un sein unique reste compatible avec les valeurs de Facebook. Mais est-ce compatible avec les valeurs de la République ? La question est moins évidente, puisque montrer sa poitrine dans l’espace public peut-être (mais dans le cas des femmes seulement) puni comme « exhibition sexuelle » et valoir à la contrevenante une inscription au fichier des délinquants sexuels, ainsi que c’est arrivé à Éloïse Bouton, à l’époque membre des Femen, qui avait fait grand peur au curé de l’Église de la Madeleine en lui montrant sa poitrine découverte et taguée de slogans (et accessoirement en simulant un sanglant avortement à l’aide d’abats d’animaux).
Pas si claire, cette histoire de poitrine de la République.

Sur la présence du voile dans l’espace public, en tout cas, j’ai eu cette semaine une épiphanie, il me semble avoir compris les grandes différences de perception du phénomène selon les individus. En discutant, j’ai réalisé que pour les gens qui ont aujourd’hui vingt, voire vingt-cinq ans, le hijab a toujours existé. Tandis que pour les vieux comme moi, et a fortiori plus âgés et moins urbains, le voile est une nouveauté. Ce sera peut-être difficile à imaginer pour les plus jeunes, mais avant les années 1990, voire même 2000, le hijab n’existait pas en France. Les femmes musulmanes d’âge mûr se mettaient souvent un fichu sur la tête, mais c’était à peu près le même que celui de leurs voisines d’origine portugaise, italienne, yougoslave ou paysanne des campagnes françaises, et ce vêtement n’était pas identifié comme religieux ni, a fortiori, comme prosélyte. C’était un truc de femme âgée8. Cette apparition assez brusque d’un vêtement qui rend visible toute une population pourtant déjà présente, a clairement été vécue comme une invasion visuelle par beaucoup de gens en France, expliquant les tensions qui agitent tant le pays en ce moment.

  1. Si vous n’êtes pas familier du catholicisme et des Évangiles le lavement des pieds (notamment les pieds d’étrangers, de voyageurs ou de pauvres), est un rituel banal pour les papes. []
  2. Si je ne craignais pas une fatwa, j’écrirais une histoire de voyage dans le temps dans laquelle le prophète est projeté quelques jours à notre époque, observant sans comprendre le monde tel qu’il est 1400 ans après sa naissance, et en ramenant des visions de signes annonciateurs de la fin des temps : L’usure (les banques, quoi) se propagera – Le vin sera licite et sera largement consommé – Les forces de police seront multipliées (promesse de campagne) – Les vieux se feront jeunes – le salut ne sera adressé qu’à ceux qu’on connaît – Les bergers construiront des maisons de plus en plus hautes (Dubaï) – Les déserts seront construits – Les femmes seront habillées mais nues – Les saisons seront trompeuses,… []
  3. Lorsque Piet Mondrian peignait en costume et avec une cravate soigneusement nouée autour du cou, c’était clairement pour faire son punk, en signifiant que son travail abstrait géométrique était en rupture avec la tradition cradingue des Beaux-Arts. Les cravates fines que portent certains musiciens ont sans aucun doute un sens différent de celle des cadres ou des banquiers, etc. []
  4. Lire : Male circumcision and sexual function in men and women, 2011, par Morten Frisch1, Morten Lindholm1 et Morten Grønbæk, mais aussi
    The Foreskin: Why Is It Such A Secret In North America?
    , par Spoony Quine (2015), qui explique sa découverte de la sexualité avec un homme « intact » : « This frictionless appendage made me realize that sex doesn’t have to be painful or cause hazardous inflammation ». []
  5. Dans : Information Juive, Octobre 2012. []
  6. Une autre mutilation pratiquée sur les nouveaux nés n’est pas souvent mise en question, et est quant à elle récente : l’ablation de caractères sexuels ambigus (Intersexuation). Ici, la peur de l’ambiguité sexuelle pousse le chirurgien à assigner autoritairement une identité sexuelle à un enfant, non pas avec une connaissance de l’identité sexuelle qui prédomine dans son organisme, s’il y en a une, mais sur un critère esthétique, en privilégiant ce qui sera le plus discret. Théoriquement destiné à épargner à l’enfant des troubles psyshologiques, cette pratique peut en causer d’autres et sert surtout à rassurer la société entière sur la frontière imperméable qui sépare le masculin du féminin. []
  7. Colomiers, le 28 août 2016. []
  8. Une amie marocaine me dit que dans son pays, le hijab est récent aussi, et que pour elle, le tournant date d’il y a exactement quinze ans, avec l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center, qui a plongé les musulmans de nombreux pays du monde dans un sentiment de fragilité. Jusque lors, le hijab était un vêtement porté par certaines femmes particulièrement pieuses, et pouvait être comparé au voile des religieuses catholiques. Après le 9/11, c’est devenu un signe d’affirmation d’un attachement à la religion, et peu à peu, une injonction à affirmer son appartenance religieuse. []

Mettre les voiles

(Contexte : la France de l’été 2016 se passionne pour le Burkini1, une tenue de bain féminine très habillée qui cache même les cheveux de celle qui le porte et a été conçu pour une clientèle musulmane. L’affaire a connu deux temps forts : d’abord, l’annonce de l’organisation d’une « journée burkini » dans une piscine privée puis, dans la foulée, l’interdiction municipale de porter ce vêtement sur la plage dans des villes telles que Cannes et Villeneuve-Loubet.)

Le burkini a fait beaucoup parler ces jours-ci, et j’ai envie de rassembler ici mes interrogations, mes observations et mes arguments au sujet des vêtements réputés musulmans, car la crispation qui les entoure me semble malsaine, mais en même temps, ne saurait disparaître simplement, et surtout pas en se contentant de renvoyer les gens que le voile inquiète à un supposé racisme — lequel existe bel et bien mais n’est qu’une partie du problème.
Désolé, cet article est à la fois long et décousu.

Des images volées sur un site de maillots de bains pour musulmanes. De manière assez troublante, on n'y voit aucun visage : certains sont floutés, d'autre remplacés par des formes géométriques.

Des images volées sur un site de maillots de bains pour musulmanes. De manière assez troublante, on n’y voit aucun visage : certains sont floutés, d’autre remplacés par des formes géométriques. Une manière de protéger les modèles ?

Ceux qui ont légiféré contre le voile intégral (Niqab, Burqa) en 2010 avaient un bon argument : le visage est au centre des rapports entre les êtres humains. C’est par lui que nous nous identifions, et c’est en grande partie par les expressions de notre visage que, comme les autres primates (et contrairement à la quasi totalité des autres animaux), nous exprimons de manière immédiate notre joie, notre dégoût, notre hostilité,… Nous disposons bien entendu d’autres moyens de communication, comme l’attitude corporelle et la parole, mais le visage tient tout de même une place à part chez les humains. C’est pour ça que les femmes déguisées en fantômes — autant que les automobiles occupées mais dont les vitres sont fumées, ou les personnes qui portent des masques, du reste —, nous inquiètent spontanément : celui qui cache son visage cache ses intentions, ne veut pas être reconnu, et a peut-être les pires raisons pour cela.

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La blogueuse Rana Jarbou, qui a porté le voile intégral en Arabie Saoudite (où c’est un vêtement minoritaire : les femmes doivent cacher leurs cheveux mais pas forcément leur visage) raconte dans l’article Arabie Saoudite: L’expérience d’être “sans visage” que ce vêtement lui conférait une forme d’invisibilité. Le revêtant, elle cessait d’exister en tant que personne. En regardant d’autres femmes au visage invisible, elle remarque que cela les rend même capables d’avoir un comportement habituellement réprouvé et donc, paradoxalement, de profiter d’une certaine liberté vis à vis des conventions : « Je me suis trouvée dans de nombreuses situations où une dame en niqab resquillait devant moi ou m’interrompait quand je parlais à un vendeur, caissier ou autre. j’ai aussi observé des femmes en niqab gâter leurs employés de maison en public. On aurait dit que le niqab leur donnait licence de se conduire à leur guise »

L’interdiction du port du voile intégral dans l’espace public est entrée en vigueur il y a cinq ans, fort bien, c’est fait2, mais il fallait en rester là. Or ça n’a pas suffi, cette interdiction semble avoir au contraire donné à certains l’espoir d’une interdiction étendue à tous les indices de la présence de l’Islam en France, et tout particulièrement ceux qui concernent les femmes. En France, il est vrai, cela fait plus de vingt-cinq ans que des affaires de voile (et dernièrement, de jupes trop longues et de maillots de bain trop couvrants) sont médiatisées au delà du raisonnable. Il s’est installé dans de nombreuses consciences l’idée que le simple hijab, qui est porté sans y penser (comme le cadre porte une cravate) par des centaines de millions de femmes dans le monde, est une arme de propagande et d’oppression, est le signe d’une soumission plus ou moins volontaire à un ordre patriarcal qui impose aux gens des vêtements en fonction de leur sexe. Et ce n’est du reste pas faux, mais ce n’est qu’un cas parmi bien d’autres de vêtements sexués : il me serait difficile de porter une jupe dans l’espace public en France, alors même que j’ai de très belles jambes et que ça m’irait sans doute très bien.
Une autre idée s’est installée, celle qu’une femme qui porte le hijab aujourd’hui finira par porter le niqab un jour, comme s’il y avait une progression inéluctable. Qui vole un œuf vole un bœuf, qui porte le hijab porte le niqab.

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La France et les tenues de bain…

J’imagine que cette obsession locale n’est pas due qu’à notre attachement aux grands principes de laïcité et de droits de l’homme dont nous nous prétendons champions, mais est le résultat d’une blessure plus ancienne liée au passé colonial de la France et à la guerre d’Algérie. Lorsque l’Algérie était un département français (où malgré des avancées tardives, les musulmans étaient des citoyens de seconde classe), le fait pour les femmes de renoncer au voile était une manière de signifier leur envie de modernité et leur désir de séduire l’empire colonial.

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Une affiche de propagande pendant la guerre d’Algérie. Le voile, parfois ôté de force par les autorités3, est devenu un symbole de résistance.

Derrière la question de l’Islam en France, il y a la guerre d’Algérie, puis cinquante ans d’histoire de l’immigration maghrébine et, tout particulièrement, algérienne.
Il est intéressant de noter que c’est aussi parmi les gens de culture arabe ou maghrébine que l’on trouve les personnes les plus vigilantes à dénoncer tout progrès de l’Islam politique en France4 : des Kabyles, des libres-penseurs, des personnes issues d’un milieu social et culturel élevé, des personnes qui ont fui la guerre civile des années 1990, d’autres encore qui ont vu le voile revenir en force après 2001, quand il semblait relégué au statut de curiosité archaïque et folklorique. Si leur vigilance est plus que compréhensible, ils dramatisent lorsqu’ils annoncent un glissement général comparable à celui de pays comme le Maroc ou il n’a fallu que quelques années pour passer d’une marginalité du voile à une situation où les femmes qui ne le portent pas sont regardées en biais, et où le phénomène accompagne un net recul des libertés pour les femmes. Ils dramatisent, car la situation entre les deux rives de la Méditerranée ne sera jamais semblable : les habitants du Maghreb sont ultra-majoritairement musulmans, ce qui n’est pas le cas en France où la pression religieuse ne touche qu’une part de la population, et doit peut-être son succès au besoin qu’éprouve cette part de la population à affirmer sa présence : le même fait ne répond pas exactement aux mêmes situations. Je ne veux pas dire que je me lave les mains d’un problème qui ne touche que les musulmans, je veux dire que la raison d’être du problème est différente.

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Voilà ! Dire aux musulmans qu’ils doivent raser les murs à cause de récents attentats, tout comme leur demander de se « désolidariser », revient à leur demander d’accepter implicitement une part de culpabilité. Cela n’insulte et ne heurte que les innocents qui, mettez-vous à leur place, ne peuvent que refuser.

C’est ce qui expliquerait en tout cas ce curieux paradoxe d’un vêtement théoriquement motivé par un souci religieux de modestie, d’obéissance et de discrétion, qui s’avère en même temps ostentatoire, revendicatif, et qui, dans le contexte français actuel, est souvent vécu comme une forme de provocation.
C’est un uniforme, et qui dit uniforme, dit armée, l’uniforme est un moyen de se reconnaître et de se faire connaître, d’estimer et de montrer son nombre, de se distinguer de l’adversaire et de l’impressionner, et de faire pression sur ceux qui ne sont pas dans le rang.
Le communautarisme, si mal vu en France, constitue certes une rupture dérangeante dans la solidarité de la société (solidarité dont l’existence et le caractère harmonieux restent à prouver), mais c’est aussi un moyen de se protéger, parce que face à une menace, face à une exclusion, il est naturel de chercher la protection de son entourage immédiat, de ceux que l’on considère comme semblables, en se calant sur leur comportement, quitte à abdiquer une part importante de son libre-arbitre. Les sectes s’appuient sur ce réflexe grégaire, tout comme les nationalismes et comme bien d’autres phénomènes coercitifs humains ponctuels ou non, où l’on étouffe temporairement son besoin de liberté et son intelligence pour se placer sous l’aile d’un groupe.

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Nadine Morano, avec Éric Ciotti, fait partie des champions du mauvais usage du concept de laïcité. Il n’y a pas qu’à propos de ce mot que son éducation civique est à refaire, puisqu’elle pense qu’on peut priver de ses droits civiques une personne qui contourne un simple règlement municipal. J’ignore si sa bigoterie catholique est une construction opportuniste.

Mais comment savoir ce que les femmes qui portent le Burkini pensent exactement ? Dans cette affaire, les baigneuses sont traitées comme une abstraction : l’ensemble des personnes qui considère avoir quelque chose à dire sur le sujet l’avait fait avant que l’on voie passer un premier article donnant la parole à des personnes directement concernées : tout le monde a un avis sur elles, sur leur « radicalisation », sur l’influence qu’exercent sur elles le wahhabisme, le salafisme, les frères musulmans, voire Daech, mais personne ne cherche à confronter ces opinions à la réalité en allant tout bêtement poser la question.
Sont-elles nombreuses, au fait ? Il paraît que les ventes du costume de bain ont explosé depuis le début de la polémique.
Une autre chose me frappe : on parle d’elles comme si les femmes qui portent tel ou tel vêtement religieux en maîtrisaient l’histoire ancienne et récente, les implications philosophiques et théologiques, et qu’elles étaient conscientes et actrices de tous ces faits, qu’elles font de la propagande où, comme on l’a lu récemment, font « référence à une allégeance à des mouvements terroristes qui nous font la guerre » (Thierry Migoule, secrétaire général de la maire de Cannes), sont « un manifeste politique » (selon… un manifeste politique du « printemps républicain ») et sont « la traduction d’un projet politique, de contre-société, fondé notamment sur l’asservissement de la femme » (Manuel Valls)… Tout en les considérant comme des victimes exploitées, brimées, soumises, forcées, manipulées… Il faut pourtant bien choisir. J’imagine que si l’on pensait sincèrement que les femmes qui portent des habits halal ne le font que sous la contrainte, le problème serait vite tranché : ce ne serait qu’un déguisement temporaire (comme la cravate du député à l’Assemblée ou la robe du soir des actrices au festival de Cannes), externe à la personnalité de celui ou celle à qui on l’impose. C’est bien parce que le voile est porté volontairement qu’il pose problème.

Le Hijab en France (résultat d'une recherche d'images avec Google)

Une chose me frappe dans l’iconographie des différents habits musulmans lorsque les médias en parlent, c’est qu’on ne montre que des femmes jeunes, sveltes, qui savent s’apprêter. On nous les montre souvent étudiantes, ou bien manifestantes et revendicatrices… Ou bien des photographies prises dans d’autres pays que la France. On ne nous montre que rarement les mères des immigrées de seconde ou troisième génération, ces femmes qui ont passé quarante ans à nettoyer des bureaux à six heures du matin, et qui portent aussi un foulard sur la tête : elles font partie des invisibles qui font fonctionner ce pays, elles sont pauvres, elles n’ont jamais réclamé à changer de statut social, elles ne constituent pas une menace, elles n’ont pas d’existence médiatique. On note au passage que, puisqu’il est difficile de reprocher aux musulmans qui vivent en France d’être trop riches, comme on le faisait avec les juifs dans les années 1930, on trouve des richesses à critiquer : l’économie du Halal ou les pétromonarchies du Golfe.

Les demandes d’interdiction sont tout aussi paradoxales : c’est au nom de la liberté des femmes à disposer de leur corps qu’on veut leur interdire de porter un certain vêtement de bain, et que l’on interdit de baignade celles qui ne veulent pas aller à la plage dans une autre tenue. Je répète pour que ce soit clair : on interdit quelque chose à des femmes au nom de la liberté, de la laïcité et du féminisme. Voilà qui semble résolument absurde, intenable, même en comprenant très bien les arguments de ceux qui voient dans l’injonction au port du voile un chantage phallocratique où les femmes sont d’avance jugées fautives des agressions qu’elles subissent, et coupables des manifestations de la libido des hommes. On peut inventer toutes les raisons du monde pour interdire les vêtements religieux, mais on n’a pas le droit de faire croire qu’une interdiction faite à une personne rend cette personne libre. Et si on tient absolument à rendre une personne plus libre qu’elle ne le veut elle-même, et selon des modalités qu’on a édictées à sa place, on n’a pas le droit de faire croire qu’on se soucie de son indépendance, car ce faisant, on nie sa capacité à décider de son propre sort, de son autonomie, elle est sous tutelle.
On entend couramment dire que le problème des vêtements halal, c’est la pression exercée par les hommes, qui imposent aux femmes une honte de leur corps, etc. Si c’est la question, est-il logique d’en faire peser le poids sur les femmes en les tracassant à coup d’amendes ?
Prive-t-on quelqu’un de béquille parce qu’on trouve  injuste qu’il souffre d’un handicap ?
Rien de tout ça n’a de logique.

contrastes

À ceux qui disent qu’on n’empêchera pas de sitôt des religieuses de se rendre sur des plages, ou que les tenues de surf couvrent aussi le corps, un chœur puissant répond : « mais ça n’a rien à voir, comment peux-tu comparer ? ». Et c’est juste, la situation est différente. Pourquoi est-ce que des bonnes sœurs à la plage sont sympathiques, folkloriques, tandis que des femmes portant des vêtements réputés musulmans ne le sont pas ? Il me semble important de ne pas inventer de fausses réponses à ces questions, comme d’invoquer la laïcité. Après tout, les moniales qui « prennent le voile » en s’imposant une vie chaste admettent implicitement l’idée que la vie d’une femme habituelle est impure : philosophiquement, ce n’est pas moins dérangeant qu’autre chose. Mais c’est leur choix. Du moins en 2016, puisqu’on se souvient que les couvent ont souvent servi de prisons pour des femmes que leur famille voulait voir disparaître.

Un argument assez amusant et passablement culotté (mais irrésistible) que de nombreux non-musulmans emploient contre les vêtements halal consiste à opposer aux musulmans le Coran et à leur dire ce qui est et ce qui n’est pas le « vrai Islam ». Il est curieux de demander aux gens de vivre leur religion telle qu’elle se pratiquait il y a 1400 ans, mais surtout, c’est peine perdue, car une religion n’est pas une quête spirituelle intime, c’est un fait social (si la recherche du divin était intime, personnelle, alors on n’aurait pas besoin de religion). Il suffit d’aller lire les forums où de jeunes musulmanes s’échangent des informations et des avis, souvent dans la surenchère, pour savoir ce qui est admis, obligatoire, etc. Elles invoquent bien les grands savants de l’Islam, et font une exégèse superficielle du Coran et des Hadiths, mais en les lisant, j’ai le sentiment qu’elles sont moins motivées par une recherche mystique, une forme de vérité vis à vis du Dieu auquel elles affirment croire5, que par le besoin d’approbation de leurs « sœurs », ou parfois par la vaniteuse envie de se montrer la plus intransigeante, la plus authentique, c’est à dire de donner des leçons de pureté6. Les conséquences à long terme sont différentes, mais le mécanisme est sans doute assez proche de ce que les gens de mon âge ont souvent vécu à l’adolescence lorsqu’ils affirmaient leur existence (plus que leur personnalité) en étant punks, rastas, grunge, heavy-metal, new wave ou hip-hop. Si vous avez vécu ce genre d’emballement, vous vous rappelez sans doute aussi de la valeur que vous accordiez aux avis que portaient là-dessus les représentants du monde adulte.

Un extrait de conversation sur un forum fréquenté par de (apparemment surtout) jeunes musulmanes.

Un extrait de conversation sur un forum fréquenté par de (apparemment surtout) jeunes musulmanes.

« L’Islam, ce n’est pas le voile ! », entend-on régulièrement. Effectivement, en dehors d’un hadith non-canonique, les textes n’indiquent pas clairement de vêtement obligatoire pour les femmes, enjoignant seulement ces dernières à la pudeur et à une certaine méfiance vis-à-vis de ce qu’elles exposent de leur anatomie lorsqu’elles sont en présence des hommes. « Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de resserrer sur elles leur mante : c’est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées. »« Dis aux croyantes de baisser les yeux et de contenir leur sexe ; de ne pas faire montre de leurs agréments, sauf ce qui en émerge, de rabattre leur fichu sur les échancrures de leur vêtement ». Le Coran, rédigé au septième siècle, est un texte difficile à traduire : comment savoir, par exemple, ce que tel ou tel nom de vêtement signifie précisément ? Ainsi, le texte parle du « Jilbab », mais ne définit pas le sens qu’avait le mot lorsqu’il a été écrit. Au cours des siècles, on a nommé « Jilbab » la robe qui couvre intégralement les femmes, c’est, si je comprends, l’usage qui donne son sens au mot, et pousse le traducteur à utiliser le mot « mante », issu du vocabulaire religieux catholiques.

À gauche, les maillots de bains en 1890 aux États-Unis. Quelques décennies plus tôt, en 1847, le maire d'Arcachon avait défini clairement les limites de la décence pour les baigneurs, obligeant les femmes à être vêtes "d’une robe prenant également au cou et descendant jusqu’aux talons, ou bien d’une robe courte mais avec un pantalon". Que des hommes et des femmes puissent se baigner côte à côte lui faisait craindre des paroles ou des gestes indécents.À droite, lorsque Louis Réard a inventé le Bikini, en 1946, aucun modèle ne veut défiler dans cette tenue, et c'est finalement une danseuse nue des Folies-Bergère, Micheline Bernardini, qui accepte de le faire.

À gauche, les maillots de bains en 1890 aux États-Unis. Quelques décennies plus tôt, en 1847, le maire d’Arcachon avait défini clairement les limites de la décence pour les baigneurs, obligeant les femmes à être vêtes « d’une robe prenant également au cou et descendant jusqu’aux talons, ou bien d’une robe courte mais avec un pantalon ». Que des hommes et des femmes puissent se baigner côte à côte lui faisait craindre des paroles ou des gestes indécents.
À droite, lorsque Louis Réard a inventé le Bikini, en 1946, aucun modèle ne veut défiler dans cette tenue, et c’est finalement une danseuse nue des Folies-Bergère, Micheline Bernardini, qui accepte de le faire.

L’Islam n’est pas le voile, mais le Christianisme, ce n’est pas le bikini ! En fait, l’exposition des cheveux des femmes était même un problème pour l’un des principaux inventeurs du Christianisme, Paul de Tarse : « Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile » (Corinthiens 11:6). C’est aussi ce que dit le Talmud, texte postérieur à la destruction du second temple de Jérusalem qui répondait à un besoin de préservation de la partie orale de la tradition religieuse parmi les juifs de la diaspora. Chez les juifs orthodoxes, il y a des femmes se rasent la tête et remplacent leurs cheveux par une perruque, et d’autres qui sont voilées avec un vêtement tout à fait semblable au niqab, la frumka — sur laquelle est parfois cousue une étoile juive pour éviter toute confusion, ai-je lu quelque part.

La célèbre mosaïque des bikinis de la villa Casale, en Sicile.

Une célèbre mosaïque de la villa du Casale, en Sicile, construite aux alentours du IIIe siècle. Mise au jour en 1959, elle fait immédiatement penser au Bikini, qui commençait alors tout juste à être considéré comme une tenue de bain acceptable (et un signe de modernité) dans la plupart des pays. Les femmes représentées sur la fresque ne sont pas à la plage, elle pratiquent des exercices physiques.

Comme bien des injonctions religieuses, les vêtements couvrants peuvent avoir une origine pragmatique. Dans toutes les campagnes du monde, les femmes se protègent les cheveux, généralement avec un fichu. Peut-être se protègent-elles du regard masculin (le cheveu est bel et bien un caractère sexuel secondaire et tertiaire7, et donc un « appât », comme on dit — quel vilain mot, si on y songe), mais elles se protègent avant tout de la poussière des champs et de l’agression du soleil. Dans de nombreuses cultures, on utilise des coiffes traditionnelles pour signaler les âges et le statut marital des femmes. Enfin, avant la très récente (et pas forcément durable, depuis qu’on en constate les effets secondaires) mode du bronzage, la séduction féminine passait par la pâleur de la peau : quelle que soit la latitude où elles vivent, entre le début de leur adolescence et l’âge de la ménopause, les femmes sont plus pâles (en fait, plus vertes) que les hommes du même âge qui partagent leur patrimoine génétique, dont la peau a une teinte plus caramel. Ce dimorphisme connaît son pic vers l’âge de vingt ans. Il est dû aux différences hormonales et constitue donc un caractère sexuel et un indicateur de fertilité. Un autre caractère sexuel qui distingue hommes et femmes est le contraste : les sourcils, les yeux, la bouche des femmes sont plus marqués que ceux des hommes. Même si la mélanine (le bronzage) n’a aucun rapport, on peut supposer qu’empêcher l’exposition solaire des femmes, et particulièrement de leur visage, est un moyen artificiel (parmi d’autres, comme le maquillage) pour leur donner une apparence plus juvénile.
Aujourd’hui, enfin, nous commençons à être vraiment conscients que le soleil n’est pas toujours notre ami. L’injonction au bikini, c’est aussi l’obligation d’utiliser en permanence de la crème solaire protectrice. Aheda Zanetti, l’inventeuse du vêtement, estime qu’entre 35 et 45% de ses clientes ne sont pas musulmanes et sont juste soucieuses de la santé de leur peau.

Chez Plantu, les musulmans sont presque aussi antipathiques que des syndicalistes CGT, c'est dire si les déteste !

Chez Plantu, les hommes musulmans sont souvent presque aussi antipathiques que des syndicalistes CGT, une de ses bêtes noires. Les femmes, elles, sont généralement présentées comme des victimes. Plantu n’est pas un éditorialiste avec un propos construit et un projet politique, ce n’est pas non plus un dessinateur d’humour (je ne me souviens pas avoir souvent ri), et j’ai même du mal à voir un lui un dessinateur tout court. Il est en revanche l’expression d’un certain air du temps. Avec ses yeux doux et son trait mou, on supposera qu’il n’est pas méchant, et au moins a-t-il le bon goût de ne pas être trop univoque dans ses représentations — je ne les ai pas reproduits ici mais il y a aussi des dessins où Plantu s’en prend à la polémique sur le burkini plus qu’aux femmes qui le portent. En tant que propagandiste, il n’impose pas sa vision du monde au Monde : c’est parce que son opinion suit (et avec sincérité bien sûr, sinon ça ne marche pas) le courant dominant qu’elle peut être publiée en première page du Quotidien-de-référence-paraissant-le-soir. C’est pourquoi il est très important qu’il s’exprime. Au delà du simple principe de liberté d’expression, Plantu est un indice précieux pour savoir ce que, à un instant donné, une majorité de gens pense, ou en tout cas, est capable de recevoir. C’est là son vrai talent, à mon sens, et de ce point de vue il n’a aucun égal.

Les gens qui défendent le droit à porter le burkini aujourd’hui au nom de la liberté ont raison. Mais s’ils ne sont pas capables de défendre aussi bien le droit à ne pas le porter, le droit à porter n’importe quel autre vêtement, alors ils sont bien hypocrites dans leur utilisation du concept de liberté.
Il convient d’être méfiants à l’endroit des religieux, car on sait que les religions ont une fâcheuse tendance à ne respecter la liberté de conscience, de parole et d’action des gens que tant qu’elles n’ont pas le pouvoir, et il existe d’innombrables exemples de l’ignominie des régimes où la religion dispose d’un grand pouvoir, et a fortiori, des régimes théocratiques ou justifiant un pouvoir temporel par une autorité spirituelle. Les religions ne sont sympathique que lorsqu’elles sont tenues en laisse et ne se mêlent pas de pouvoir.

Tends l'autre joue

Toute la classe politique a quelque chose à dire sur le Burkini, mais on attend toujours des réactions à l’agression d’un passant par un barbu patibulaire qui prie dans la rue (pourquoi Dieu veut-il qu’on s’agenouille, se prosterne, baisse la tête, s’il est si grand, au fait ?) et se prétend « soldat du Christ » — c’est à dire qui affirme suivre les pas d’un homme qui proposait de répondre à la violence par l’amour, si mes souvenirs du catéchisme sont encore bons. Le passant (dont on a du mal à croire que la peau noire ne soit pas liée au traitement subi) aurait « provoqué » ces bons chrétiens en diffusant de la « musique anarchiste » (le temps des cerises ?) sur son portable et en n’ayant pas répondu aux sommations… Mais tout ça se passe assez vite et en tendant l’oreille, on ne perçoit ni chanson communarde, ni discussion : c’est une agression et rien d’autre, j’espère qu’elle aura les suites judiciaires qu’elle mérite.
C’est le genre de scène qui me conforte dans l’idée que la religion n’a rien à voir avec la foi. Ici, il est juste question d’affirmer sa présence, sa capacité à la violence et, si on se fie aux commentaires, à prendre une revanche.

À présent, concluons.
Je n’ai pas de sympathie personnelle pour ce que symbolisent les vêtements halal : le devoir pour les femmes de se cacher pour ne pas être coupables d’attirer les regards concupiscents d’hommes dont on n’attend pas de savoir, eux, se tenir en société ; les provocations régulières orchestrées pour faire débat et forcer chacun à se positionner « pour » ou « contre » ; le chantage exercé envers certaines femmes qui doivent revêtir l’habit sous peine d’être mises au ban de leur quartier8. Tout ça est pénible.
Mais il y a en fait sur cette Terre des milliers de choses, de pratiques, de lubies, pour lesquelles je n’ai pas de sympathie. Il est heureux pour tout le monde que je ne dispose pas du pouvoir de les interdire. Et du reste, qui a dit qu’on devait interdire ce qu’on ne soutient pas, ou que ne pas interdire quelque chose revient à le soutenir ? J’ai l’impression que nous vivons une dérive inquiétante sur ce plan : de tous bord, les gens réclament avec une déconcertante facilité qu’on censure ce qui les dérange, ils ne veulent plus discuter ou comprendre, ils veulent que ce qui leur déplaît disparaisse de leur vue ou disparaisse tout court. Je soupçonne le phénomène d’être une réponse au caractère oppressant et angoissant de notre monde d’information, avec ses sujets montés en épingle et tournant en boucle jusqu’à la nausée9.
Les femmes qui portent des vêtements religieux ont des raisons diverses de le faire10. Une de ces raisons est sans doute le fait que cela fait réagir, que cela ne rend pas indifférent. C’est à l’évidence une manière de s’imposer dans l’espace public, de faire la démonstration de sa présence. Et alors ?

Les musulmans se sentent souvent victimes d’injustice et d’iniquité. La République ne peut que conforter ce sentiment si elle invente des lois qui les visent spécifiquement, et ne fait qu’insulter l’intelligence de tous si elle fait semblant qu’il s’agit de lois générales.
Le djihadisme essaie d’imposer l’idée que l’Islam est à jamais incompatible avec le monde occidental moderne. Ceux qui refusent la moindre once de visibilité des musulmans dans l’espace public, qui ne veulent pas savoir que plusieurs millions de français sont musulmans, ne disent pas autre chose et sont les alliés objectifs de ce qu’ils prétendent combattre.

  1. Le burkini n’a rien à voir avec la burqa afghane, et n’est sans doute pas un vêtement particulièrement promu par l’Islam wahhabite, puisqu’en Arabie saoudite, les femmes n’ont de toute façon pas le droit de se baigner du tout. Le burkini a été inventé en Australie, avec le soutien du grand mufti local. Dans certains pays musulmans, il est considéré comme indécent, car trop moulant et mettant les formes féminines en valeur. Dans d’autres endroits, comme dans certaines piscines marocaines, le vêtement est vu d’un mauvais œil pour des raisons d’hygiène. Le nom « burkini » contracte « burqa » et « bikini », mais la tenue n’est ni un bikini ni une burka.
    Hors de l’Islam, elle semble avoir du succès auprès des juives israéliennes ultra-orthodoxe, et auprès de femmes qui veulent protéger leur peau. J’ignore si on l’emploie en Chine (où de nombreuses femmes se couvrent pour échapper au soleil, notamment avec des masques étranges qui rappellent celui du Fantômas des années 1960, les « facekini »), mais l’immense supermarché en ligne Aliexpress, qui appartient au groupe chinois Alibaba, en propose des modèles. []
  2. J’étais contre, pour ma part, je jugeais le projet stigmatisant envers la communauté musulmane. []
  3. cf. les 20 000 photographies d’identité réalisées par Marc Garanger. []
  4. Exemples : Fatiah Boudjahlat, Fatiah DaoudiAalam Wassef, Waleed Al-Husseini… Mais je pense aussi à des amis ou à des connaissances. []
  5. Ma théorie personnelle est que la croyance en Dieu n’est pas vraiment sincère. Les gens aiment croire en leur croyance, avant tout, et croire en Dieu est surtout une manière de placer ses actions sous une autorité imaginaire. Je ne développerai pas ça ici. []
  6. Il me semble que les motivations des femmes musulmanes sont forcément séculaires, car cette religion laisse à la gent féminine assez peu d’espoir d’une existence intéressante après la mort. Si les femmes seront majoritaires au paradis, c’est uniquement grâce aux houris – des vierges divines sans rapport avec les femmes terrestres – fournies aux hommes méritants (deux minimum, et jusqu’à soixante-douze pour les martyrs). Les femmes terrestres iront pour la plupart en enfer, punies de leur ingratitude vis à vis de leur époux : « Allah m’a montré l’enfer et j’ai vu que la majorité de ses habitants était des femmes, car elles renient » – « Car elles renient Allah ? » – « Car elles renient les bienfaits de leurs époux et les faveurs qu’ils leur font. Tu peux être bienfaisant envers une femme toute ta vie. Il suffit que tu la contraries une fois pour qu’elle dise « Tu n’as jamais été bienfaisant envers moi » (Al-Bukhari). Quand aux rares élues à être sauvées (aussi rares que des corbeaux blancs, dit le prophète), le paradis qui leur est promis est un peu plat, leurs efforts ne semblant être récompensés que par le droit de continuer à être des épouses dévouées : « Si la femme entre au Paradis, Allah lui rendra sa jeunesse et sa virginité.» (Sulayman al-Kharashi). « Leur amour est canalisé sur leur mari, elles ne voient personne d’autre que lui. » (Ibn Qayyim al-Jawziyya). []
  7. On m’a fait remarquer que le cheveu n’était ni un caractère sexuel secondaire ni un caractère sexuel tertiaire. Il me semble pourtant possible de dire les deux. Les caractères sexuels secondaires sont des éléments qui différencient les sexes mais ne sont pas directement liés à la reproduction, comme la forme du crâne, ou la localisation des graisses. Les caractères sexuels tertiaires (notion désuète, semble-t-il), sont des accessoires qui ne font pas partie du corps mais mettent en valeur des caractères sexuels secondaires, et/ou constituent des codes culturels de différenciation sexuelle — en France, les hommes ne portent pas (ou pas dans n’importe quel contexte et sans conséquences) de robes à fleurs ou d’escarpins, par exemple. La grande différence entre le hommes et les femmes du point de vue capillaire est la manière dont les uns et les autres se dégarnissent : une perte de volume chez les femmes, la disparition de zones entières chez les hommes (en fonction de prédisposition génétiques mais aussi à cause de la testostérone qui, en accélérant la pousse, accélère aussi  le moment où les cheveux cessent de repousser). Enfin, il existe dans de nombreuses cultures des coupes de cheveux spécifiquement masculines et d’autres spécifiquement féminines, c’est ce qui me fait parler de caractères sexuels tertiaires. []
  8. un récent article de Nice Matin raconte l’histoire d’une dénommée Samira, qui envisage de prendre sa carte du Front National, persuadée que ce parti pourra la défendre de son propre frère et des amis de ce dernier, qui lui imposent le port du voile car ils sont persuadés que se promener tête nue, pour une femme, est déshonorant pour la famille et le quartier. J’ignore si cette jeune femme est une invention de journaliste, mais j’ai peur que ce genre de situation existe véritablement. []
  9. Je suis conscient que je participe au problème en écrivant cet article qui ne fait qu’ajouter une opinion au corpus de bavardages sur le sujet, mais comment faire autrement ? C’est ça, ou bien m’occuper de mon potager, mais pendant mon service on m’a appris à taper sur un clavier, pas à faire pousser des tomates ! []
  10. Lire Des voix derrière le voile, une enquête de Faïza Zerouala aux éditions Premier Parallèle, qui donne la parole à des femmes concernées. []

Traités de kouffars

Encore une semaine bien remplie de vide, avec la polémique sur le concert de « black M »1 à Verdun, avec le retour de la polémique sur Sexion d’assaut2, et bien entendu, avec la polémique sur la polémique. Pour ma part, considérant que la bataille de Verdun est un des plus abominables sommets de la pathétique absurdité humaine, il me semble que convoquer des rappeurs médiocres, à la mentalité merdique mais au grand succès public constitue un hommage tout à fait pertinent. Mais je ne suis pas prêt à me battre pour défendre cette conviction, je dois admettre que je m’en fiche un peu3.
Ce qui m’a intéressé en revanche c’est l’irruption du mot « kouffars » (parfois orhographié avec un « c », et avec un nombre variable de « f »). En auditrice attentive du groupe Sexion d’assault, Marion Maréchal Le Pen a remarqué ce mot et explique son sens dans le communiqué officiel qu’elle a publié pour protester contre le concert programmé à Verdun :

(…) Dans la chanson « Désolé », ce même « Black M » qualifie la France de « pays de kouffars », terme très péjoratif signifiant « mécréant », utilisé dans la propagande anti-occidentale de Daesh.

Kouffar est effectivement le pluriel de Kâfir, qui signifie « mécréant », « infidèle », et qui décrit de manière péjorative (mais pas spécialement par Daesh) les non-musulmans, du point de vue des musulmans. C’est un mot plus dépréciatif que « goy » pour les juifs, je pense, car il ne décrit pas une simple altérité, mais confère un statut d’ennemi à celui qui se voit qualifier ainsi. Le kâfir n’est pas seulement l’autre, c’est aussi souvent celui qui choisit sciemment de rester dans l’erreur4. Le mot aurait donné son nom au cafard. Je suis étonné qu’un tel substantif soit utilisé de manière péjorative par un groupe dont la plupart des membres ont des parents originaires d’Afrique subsaharienne, car pendant des siècles, le mot kâfir a aussi servi à décrire les noirs.

Scène de marché aux esclaves, dans le manuscrit illustré Harîrî Schefer, XIIIe siècle

Scène de marché aux esclaves, dans le manuscrit illustré Harîrî Schefer, XIIIe siècle

Entendons-nous : l’Islam, et c’est d’une modernité époustouflante, a fermement théorisé l’anti-racisme, par des sourates très claires sur la diversité de l’apparence des humains, ainsi qu’avec l’histoire du premier muezzin, Bilal, esclave affranchi, choyé et défendu par le prophète pour qui ce qui doit primer n’est pas la couleur de la peau d’une personne, mais la sincérité et l’étendue de sa piété5. C’est malheureusement pourtant aussi en se servant de la religion qu’a été théorisée la traite négrière par les Arabes, entre le VIIIe et le XXe siècle6, qui a entraîné la déportation de dix à quinze millions d’Africains subsahariens, et inspiré la création du système de traite raciste initié à la Renaissance par les pays européens. Une raison invoquée par les esclavagistes arabes pour légitimer leur commerce des noirs a été le fait que ces derniers sont, selon la tradition, les descendants de Cham, le fils maudit par Noé/Nouh7, ce qui leur conférait une infériorité fondamentale et justifiait qu’ils soient ainsi privés de liberté. Dès le début de la traite arabe, le mot « abid » (esclave) est d’ailleurs devenu synonyme de « noir ».
La seconde excuse donnée à la traite négrière était que les noirs étaient des mécréants, des Kouffars. On trouve une trace de ce fait dans un mot qui est encore utilisé aujourd’hui dans le Sud et dans l’Est de l’Afrique : cafre/caf à La Réunion, ou Kaffer/kaffir en Afrique du Sud, où le mot est équivalent au nigger des américain et peut, de la même manière d’ailleurs, être repris à leur compte par les intéressés.

Moralité : euh…

  1. Le pseudonyme complet de Black M est Black Mesrimes, où « Mesrimes » est un jeu de mot entre « mes rimes » et le nom de Jacques Mesrine, formé au meurtre par l’armée française lors de la guerre d’Algérie (et médaillé pour avoir, plus souvent qu’à son tour, été chargé de l’exécution sommaire de prisonniers algériens) et incompréhensiblement adulé pour son œuvre de braqueur ensuite. []
  2. Sexion d’assaut est le Groupe de rap favori de Marion Maréchal Le Pen, bien qu’elle ait pris position contre le concert de Black M à Verdun. Le nom n’est pourtant pas un hommage aux Sturmabteilung (la section d’assaut d’Ernst Röhm, « purgée » par les nazis qu’ils avaient amené au pouvoir lors de la « Nuit des longs couteaux », au prétexte notamment de l’homosexualité de Röhm), mais a vraisemblablement été choisi car il contient le mot « sex ». Au moins deux des anciens membres de ce groupe (Maître Gims et Black M) sont désormais célèbres pour avoir démontré que le rap était soluble dans la variété et sont les Frédéric François et les François Valéry d’aujourd’hui. Ils confirment aussi le caractère fondamentalement réactionnaire d’une bonne partie du hip hop mainstream, avec leur sexisme assumé et leur homophobie viscérale. Notons cependant que sur ce dernier point, ces chansonniers ont décidé de se taire, par pragmatisme hypocrite : « on nous a fait beaucoup de réflexions et on s’est dit qu’il était mieux de ne plus trop en parler parce que ça pouvait nous porter préjudice (…) On ne peut pas se permettre de dire ouvertement que pour nous, le fait d’être homosexuel est une déviance intolérable ». Je ne comprends pas toujours les paroles de leurs chansons, mais elles ne sont pas toujours bienveillantes, effectivement. Je cite : « j’crois qu’il est grand temps que les pédés périssent / Coupe leur pénis / Laisse-les morts, retrouvés sur le périphérique » (On t’a humilié, 2010). []
  3. Notons que Robert Ménard, maire de Béziers, s’est félicité de l’abandon du projet de concert en ces termes :
    Concert #BlackM à #Verdun annulé! L’union sacrée en 2016, comme en 14-18, ça paye !. Or l’union sacrée en France et son équivalent allemand le Burgfrieden décrivent le renoncement au pacifisme, et le début d’une guerre qui a fait vingt millions de morts quoique personne n’ait, à ce jour, réussi à expliquer de manière satisfaisante ce qui a pu la justifier. La référence est passablement consternante. []
  4. Dans l’interview où ils s’exprimaient sur l’homophobie, les membres de Sexion d’assaut avaient aussi fait part de leur vision de la religion : « Pareil pour les autres religions, on ne les attaque pas parce qu’on respecte quand même un minimum les autres et qu’on ne peut pas les forcer à être dans le vrai et musulmans comme nous ». Ils sont tolérants, parce qu’ils n’attaquent pas ceux qui, contrairement à eux, ignorent l’unique vérité. []
  5. Et même, le prophète n’hésite pas à dire qu’un esclave noir peut commander à des musulmans, comme dans ce hadith tenu pour authentique et issu du recueil de Boukhârî : « Écoutez et obéissez, même si on désigne pour vous commander un esclave abyssin, dont la tête ressemble à un raisin sec ». []
  6. Voire même le XXIe siècle, puisque des formes plus ou moins directes d’esclavage persistent en Mauritanie, au Soudan, mais aussi dans plusieurs monarchies du Golfe. []
  7. Cham a été maudit par Noé pour avoir vu son antipathique imbécile de père nu dans un fossé, complètement saoul. Notons que Cham est censé être l’ancêtre de tous les noirs, mais qu’il est aussi le père de Canaan, et donc l’ancêtre mythologique des cananéens, c’est à dire aujourd’hui, des Palestiniens.
    Une anecdote pour finir : j’ai raconté cette histoire sur France 24, RFI et la Chaîne Histoire. Chaque fois, la séquence a été coupée au montage : apparemment, la traite arabe ou la critique du patriarche-à-l-arche sont des sujets médiatiquement tabous. []

L’Exorschtroumpf

Au cours des années 1980, les Schtroumpfs de Peyo ont été adaptés en dessin animé et sont devenus internationaux, sous le nom Smurfs. Les Témoins de Jéhovah ont jugé ces sympathiques personnages diaboliques et des légendes urbaines ont circulé parmi les dévots : des Schtroumpfs mordraient les enfants pendant leur sommeil, glousseraient diaboliquement, etc. J’ai bien aimé l’histoire qui suit, tiré d’une encyclopédie en ligne consacrée aux Témoins de Jéhovah (le titre est de moi) :

royaume_schtroumpf

La partie vraiment fantastique et invraisemblable de l’histoire, c’est qu’on ait laissé un enfant entrer dans la salle du Royaume avec un Schtroumpf en peluche.

Ce matin, à nouveau, des Témoins de Jéhovah étaient à ma porte. Deux femmes, cette fois, qui venaient me faire la publicité de leur site Internet. « Ah bon, on est déjà venu vous voir samedi ? C’étaient des personnes que vous voyez souvent, c’est ça ? »« euh, non, ils passaient, comme ça… ».
Sur le prospectus, se trouvait un photogramme issu de leurs animations pédagogiques en images de synthèse. Je leur ai dit que je trouvais terrible l’histoire culpabilisante dans laquelle un enfant doit jeter son jouet parce qu’il représente un magicien et que Jéhovah n’aime pas la magie. Elles m’ont répondu en me demandant si je ne trouvais pas traumatisant que l’on fasse croire au père Noël. J’y ai bien réfléchi : « Peut-être, mais un jouet n’est qu’un jouet, les enfants le savent très bien. En revanche, leur faire croire qu’il y a quelqu’un là-haut qui les regarde et qui est mécontent de ce qu’ils font, et qui est comme le père Noël : il n’existe pas… ». Les dames sont vite parties, face à tant de mécréance.

Mieux vaut croire une chose fausse que ne rien croire ?

Hier, en sortant chercher mon courrier, je vois dans la rue un couple, papiers en mains, qui semble être en train de chercher quelque chose. Par habitude, je sais ce qu’ils cherchent et je sais ce qu’ils ont trouvé : ce sont des Témoins de Jéhovah, ils ont trouvé Dieu et ils cherchent des pigeons. Impossible de les laisser passer sans leur lancer une pique, ou deux. Ce n’est pas bien raisonnable de ma part, car il est bientôt l’heure d’aller au marché, mais bon. Je les laisse approcher, je les laisse commencer à me demander, tout pleins de grands sourires, si je cherche le sens de ma vie, si je suis malheureux, ou si j’ai envie de comprendre ce qui va mal dans ce monde — j’ai déjà oublié leur entrée en matière. Je leur réponds que je sais qui ils sont, que je connais bien ce qu’ils représentent et que je ne suis franchement pas le bon client. Mais ce faisant, je sais pertinemment qu’ils vont insister, puisque si l’on est hostile, c’est que l’on a soi-même des convictions (que l’on a une autre église, notamment), et les gens qui ont des convictions religieuses sont, paradoxalement, ceux que l’on peut convertir : la foi entraîne à la foi, qui a cru croira, peu importe le contenu de ce en quoi l’on croit. Et puis l’hostilité exagérée peut être le signe que l’on a une peur, une fragilité, qu’on lutte contre ses propres sentiments. Comme le fumeur, le joueur ou l’alcoolique repenti qui se sent forcé d’être agressif envers ses anciennes addictions de peur d’y replonger. Un truc comme ça. Et il y a une autre raison à leur recherche d’adversaires rhétoriques : ils permettent aux « missionnaires » de renforcer leur propre foi, en ânonnant leurs arguments, et bien sûr en se surveillant l’un l’autre, puisque si les Témoins de Jéhovah, comme les policiers des séries américaines, vont par deux, c’est aussi pour se surveiller mutuellement.

Q

Les publications des Témoins de Jéhovah. Mention spéciale à la personne qui a eu l’idée de consacrer un dossier au manque de sommeil pour une revue intitulée « Réveillez-vous ». On croirait à un canular, mais non, il s’agit du numéro de février 2004.

Enfin quoi qu’il en soit, je sais d’expérience que s’il y a un moyen pour être sûr que des Témoins de Jéhovah aient du mal à partir, c’est de leur dire du mal de leur secte. Ne serait-ce qu’en utilisant le mot « secte », d’ailleurs, devenu un gros mot au point que même les associations « anti-sectes » l’évitent désormais. Bref, j’avais ferré le poisson, poisson qui était persuadé lui-même de m’avoir ferré, ou le contraire, bien sûr. Car au fond je ne sais pas très bien pourquoi j’éprouve cet irrésistible besoin de m’en prendre à ces pauvres gens — car ils ne sont pas riches, enfin en tout cas ceux qui font du porte-à-porte : contrairement à certaines sectes qui ont peu d’adeptes mais choisissent des proies riches, qu’elles ruinent puis sur-endettent en quelques années (je vous laisse trouver leurs noms), la Watchtower Bible and Tract Society of New York (une des quarante plus riches entreprises commerciales de la ville de New York !) et autres sociétés commerciales appartenant aux Témoins de Jéhovah, ont beaucoup d’adeptes vivant de peu, à qui ils n’imposent apparemment pas de paiement de dîme, mais dont ils exigent des heures et des heures de « mission » régulière : à ceux qui n’ont rien, ou pas grand chose, on peut au moins voler du temps — et un peu d’argent quand même, car les journaux ou les bibles qu’offrent les « missionnaires » sont payées de leur poche. Certains appelleraient ça de l’esclavagisme ou au moins de la corvée seigneuriale, mais pas les « missionnaires » qui croient, par un tour de passe-passe formidable, qu’être bénévoles signifie qu’ils ne rapportent d’argent à personne. Or les petits ruisseaux font les grandes rivières, et les huit millions d’adeptes de cette secte presque cent-cinquantenaire rapportent chaque année des milliards, et ils ignorent à quelles personnes cet argent profite. Des indices laissent penser que la poignée d’administrateurs de la secte vit sur un grand train.

...

Eh bien non, Dieu ne promet pas la richesse, et ce numéro de La Tour de Garde l’explique : la vraie richesse est ailleurs que dans les biens matériels.  Dans un numéro plus récent consacré à la réussite, « Timothy et Charlotte » expliquent qu’ils ont renoncé aux vacances de rêve et aux voitures de luxe. Mais une vidéo apparemment officielle (mais finalement supprimée), Anthony Morris III, un des dignitaires des Témoins de Jéhovah, a provoqué railleries et malaise car lorsqu’il bouge les mains pour expliquer la Bible, on voit distinctement qu’il porte au poignet une énorme montre en or (comme le type en couverture de La Tour de Garde) et a sur les doigts des chevalières du même métal précieux.

C’est toujours par là que j’attaque : « vous êtes exploités, vous rapportez beaucoup d’argent à un tout petit nombre de gens dont vous ignorez jusqu’aux noms ! ». Ce genre d’affirmation les trouble un peu, car l’organisation véritable de la société Watchtower est leur point aveugle, ce que m’a confirmé la dame en me disant d’un air de défi : « Comment ça se fait que vous sachiez des choses que nous on ne sait pas sur les Témoins de Jéhovah ? ». L’homme a changé de sujet avant que j’apporte une réponse ou une question, je suppose que cette dame, bien que plus âgée, était la moins expérimentée : les paires de Témoins de Jéhovah sont toujours composées d’une personne nettement plus expérimentée que l’autre. Une fois, j’ai tellement troublé (c’était palpable) une novice que, la semaine suivante, elle est revenue avec un autre partenaire, un homme âgé, quelqu’un d’important dans la hiérarchie locale, j’imagine, qui, pendant trois quarts d’heure, s’est en fait adressé de manière péremptoire, voire autoritaire, à l’ouaille qu’il voulait récupérer plus qu’à moi, qui n’étais là que pour être contredit. Je ne l’avais bien compris qu’après coup, mais j’en tire cette règle : le prosélytisme des Témoins de Jéhovah s’adresse autant aux personnes visitées qu’aux Témoins de Jéhovah eux-mêmes. Je ne me souviens plus comment on est arrivé sur ce terrain précis, mais la discussion a assez rapidement porté sur le créationnisme, qui ne me semble pas avoir été une fixette des Témoins de Jéhovah jusqu’il y a quelques années, mais qui revient beaucoup à présent. — « Est-ce que vous croyez vraiment que l’homme descend du singe ? » J’ai obtenu mon petit effet en répondant que non, pas du tout, l’homme ne descend aucunement du singe puisqu’il est un singe ! — « Vous croyez vraiment qu’un singe sait comment fonctionne un avion ? »« Vous non plus, vous ne savez pas comment fonctionne un avion ! »« C’est vrai, mais je peux l’apprendre »« Oui, l’homme est un singe qui possède un langage abstrait, on est un singe mais on n’est pas n’importe quel singe » Plus tard, l’homme a malgré tout tenté de me comparer à un chimpanzé, sans que je voie vraiment bien l’intérêt de l’intervention de notre sympathique cousin Pan troglodytes, en m’expliquant que si je suis athée, c’est par ignorance, c’est parce que j’ignore ce qui se trouve sous le capot de la création : — « Regardez, cette voiture, elle roule. Pourtant, un chimpanzé ne saura jamais comment elle roule, mais il voit bien qu’elle roule. Vous ne voyez pas Dieu mais vous voyez le monde, le monde n’est pas arrivé là par hasard ! Vous ne comprenez pas comment il existe, mais il existe ! »« Certes, mais on peut tous les deux démonter l’automobile et essayer de comprendre comment elle fonctionne. Dieu, on ne le voit pas, il n’y a aucun moyen de vérifier qu’il existe, puisqu’il n’existe que par les gens qui prétendent parler à sa place. ». J’ai sorti un des mes atouts préférés : — « Je suis athée parce que je sais que Dieu n’existe pas, mais je sais aussi que vous, au fond de vous-mêmes, vous savez aussi parfaitement qu’il n’existe pas ! ». Je vous recommande de tester cette phrase sur vos amis dévots d’une quelconque religion, vous verrez qu’elle en rend beaucoup complètement hystériques, car elle inverse les rôles et les responsabilités : ne me convainquez pas que Dieu existe, convainquez-moi que vous y croyez ! J’ai tenté d’expliquer au passage que la science et la religion avaient un rapport bien différent à l’ignorance : la science cherche, la religion a trouvé. — « Ça vous rassure, de penser qu’il y a une explication au monde ? Vous préférez croire en quelque chose de faux que de ne croire en rien ? »« Oui ! »… m’a répondu la dame avec une spontanéité intéressante. La discussion s’est assez naturellement portée sur la Bible : tout ce qu’il y a à savoir est dans le livre, mais les Témoins de Jéhovah sont les seuls à disposer de la juste traduction : — « Jésus, il parlait en Hébreu, donc la Bible a été traduite ! Et les traductions sont mauvaises ! Nous avons refait la traduction…. » Un peu énervés (victoire !), mes prosélytes, malgré leurs sourires, m’ont pas mal coupé la parole, ont changé de sujet rapidement et souvent, Je n’ai pas pu faire un point philologique : Jésus ne parlait pas hébreu, mais araméen (langue qui a donné le nabatéen qui lui-même est devenu l’arabe), et la Bible n’a pas été entièrement écrite en hébreu : une partie de la Torah (« ancien testament ») est écrit en araméen, et le nouveau testament (évangiles, actes, apocalypse) a été écrit en grec. Les cadres des Témoins de Jéhovah le savent, j’imagine (leur société étant théoriquement dévolue à l’étude de la Bible), mais ils racontent une histoire plus simple à leurs adeptes de base. Enfin c’est assez anecdotique, même si j’ai l’impression que les problèmes d’interprétation majeurs, dans la Bible, concernent plutôt l’ancien testament que le nouveau (du fait de la langue employée ?). Par ailleurs, les philologues ne prennent pas les parties en hébreu de la Bible comme un corpus cohérent et distinguent, par le vocabulaire et bien sûr les détails historiques, des époques et des provenances géographiques bien distinctes pour chaque partie, ce qui contredit quelque peu la doctrine des Témoins de Jéhovah, pour lesquels la Bible est la parole de Dieu, et est intégralement juste — ceci dit ça ne change pas grand chose pour moi : une religion peut se baser sur un texte littérairement cohérent puisque écrit d’une traite, comme le Coran, sans que ça me suffise à lui conférer une quelconque forme de vérité.

Les témoins de Jéhovah ne croient pas aux nationalismes et accueillent des gens de toutes origines, ce qui est peut-être l'unique point sympathique que je leur concéderais. On note en revanche que leur Jésus

Les témoins de Jéhovah ne croient pas aux nationalismes et accueillent des gens de toutes origines, ce qui est peut-être l’unique point sympathique que je leur concéderais. On note en revanche que leur Jésus sort d’un salon de coiffure, a les cheveux clairs et un type d’européen occidental, ce qui n’est pas forcément typique des habitants de la Palestine… Les membres du collège central, à une exception, sont des WASPs.

C’est à ce moment-là que Nathalie a battu le rappel, fini de jouer, il ne restera plus aucun commerçant au marché ! Mes missionnaires n’ont pas demandé leur reste : « Votre dame vous appelle, on va vous laisser ». J’aime à imaginer que je leur ai donné plus de fil à retordre que d’autres. On me jugera peut-être un peu ingrat, à me moquer, car après tout, lorsque je faisais la promotion de mon livre sur La fin du monde, des Témoins de Jéhovah m’ont envoyé plein de journaux en cadeau. Pour vous éviter de discuter avec ces braves gens, je peux faire un résumé de leurs croyances :

  • Ils détiennent la seule bonne traduction de la Bible. Enfin les bonnes traductions, puisqu’ils ont eux-mêmes traduit dans plusieurs centaines de langues leur traduction en américain — ce qu’ils nomment Traduction du monde nouveau pourrait s’appeler Traduction du nouveau monde !
  • Ils connaissent le vrai nom de Dieu (Jéhovah, donc : car il fallait trouver les voyelles à ajouter au nom hébreu YHWH) et ils en témoignent (d’où leur nom). Je me demande si ça signifie qu’on doit prononcer la marque LVMH « Lévéméhah ».
  • Le monde a été créé d’un coup, il n’y a pas eu d’évolution des espèces, la preuve : la Bible n’en parle pas.
  • La fin du monde est proche, seuls seront sauvés Jésus, ses copains, et les gens qui auront fait leurs heures de prosélytisme en tant que Témoins de Jéhovah. Comme dans le christianisme primitif, il n’y a pas de distinction entre le corps et l’âme : on meurt complètement puis, selon qu’on l’a mérité ou non, on a droit à une résurrection matérielle.
  • Après l’apocalypse, les survivants et les re-vivants se partageront le monde : tu as fermé la porte au nez d’une paire de Témoins ? Eh bien lui, c’est pas son problème : il t’aura prévenu, alors tant pis pour toi s’il récupère ton pavillon et ton 4×4 le jour où les bêtes sauvages mangeront dans la main des survivants.
  • Pendant longtemps, les Témoins de Jéhovah annonçaient des dates pour la fin du monde, mais ces prédictions se sont espacées puis ont fini par ne plus être précises : il y a eu pas mal de déceptions par le passé.
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Un point de doctrine, encore : Adam et Eve ont forcément existé car il le faut : si Adam n’avait pas existé, alors le sacrifice de Jésus n’aurait pas de sens, puisque Jésus s’est sacrifié pour libérer les hommes du péché qu’Adam avait fait entrer dans le monde. Donc si Adam et Eve ont existé, c’est que Dieu a créé l’homme d’un coup, et que la théorie de l’évolution est fausse. Logique. Un numéro de La Tour de Garde le dit bien : c’est une réaction en chaîne, si Adam et Eve n’avaient pas existé tels que la Bible le dit, alors tout est faux.

Quant aux rites, ils sont vite résumés aussi :

  • les adeptes passent un temps considérable à l’intérieur du groupe (interminables réunions dans la salle du royaume, prosélytisme). On a beaucoup critiqué la place des enfants : battus s’ils sont turbulents dans la salle du Royaume, exploités pour le prosélytisme,… Mais il semble qu’il y ait progrès sur ce point, en tout cas je n’ai pas vu d’enfant faire du porte-à-porte depuis des années.
  • Ils sont invités à payer la dîme, mais s’ils peuvent vraiment pas, c’est pas grave, enfin c’est pas cool mais ça ira pour cette fois.
  • La Bible ne parle pas de Noël, d’anniversaires, d’Halloween ou de 14 juillet, il est donc interdit aux adeptes de fêter quoi que ce soit du genre. On doit payer ses impôts pour ne pas être trop emmerdé, mais ne participer à aucun rite républicain, comme par exemple les élections. En fait, il faut éviter tout contact avec le monde à l’exception du temps consacré au prosélytisme.
  • La Bible dit qu’on ne doit pas manger de la chair humaine, il est donc interdit de recourir aux transfusions sanguines (curieusement, les Témoins comparent souvent leur « bénévolat » à celui de la Croix-rouge, mais au fond c’est logique : il y a concurrence !).
  • La famille est très fortement hiérarchisée : Dieu est au dessus des dirigeants de la secte qui eux mêmes sont au dessus des anciens (chefs régionaux, en gros) qui eux-mêmes disent ce qu’il a à penser au papa, lequel est, surprise, au dessus de la maman, qui elle-même doit être respectée par ses enfants. L’homosexualité est évidemment proscrite.
  • Les apostats doivent être punis en étant totalement coupés de leur famille. Une personne qui quitte les Témoins de Jéhovah, théoriquement, n’a plus le droit de voir aucun membre de sa famille resté dans la secte. C’est le point qui préoccupe les associations de défense contre les dérives sectaires, en priorité.

Les missionnaires du samedi matin qui tentaient de me convertir m’ont demandé quelle différence je faisais entre leur religion (« on a été déclarés religion, vous savez, on ne dit plus secte ! ») et d’autres cultes ayant pignon sur rue, comme le Catholicisme. De fait, je n’en fais pas tant que ça si l’on parle des doctrines religieuses, que je raille facilement, mais qui m’intéressent à titre historique, anthropologique, culturel. J’en fait déjà plus quant aux dégâts causés, qui sont souvent une question contextuelle et ne sont d’ailleurs pas une question de dogme : certaines religions, avec les mêmes textes et les mêmes rites, ont donné de belles choses ici, et d’abominables ailleurs, selon leur rapport au pouvoir temporel, selon leur emprise sur les adeptes et selon l’envie de profiter de cette emprise qu’ont eu tel ou tel gouvernement. Au moins, les Témoins de Jéhovah, en refusant toute collusion avec le pouvoir temporel, ne peuvent se faire reprocher aucune guerre, aucun meurtre, s’ils ne sont néfastes, ce n’est que pour leurs adeptes. Mais bon, je ne juge pas le moteur, l’envie de croire, car je vois bien que pour une partie des gens, c’est une chose irrésistible, au delà de la capacité à raisonner, quelque chose d’aussi impérieux et aussi incompréhensible pour qui ne l’éprouve pas que l’envie de se suicider ou le besoin d’avoir sa dose de telle ou telle substance psychotrope. Avec leur prosélytisme actif, et parfois fourbe (syllogismes bien rodés, exploitation des situations de faiblesse, endoctrinement constant), les Témoins de Jéhovah me sont plus antipathiques que d’autres, mais j’imagine que si des représentants du catholicisme, de l’Islam ou de qui vous voulez venaient frapper aux portes le matin pour vendre leur camelote spirituelle, j’aurais autant de plaisir à les taquiner.

Bonus :

La religion, un mal ?

Mona Chollet a publié un article intitulé « Oui mais quand même, la religion, c’est mal » – Montée de l’islamophobie et banalisation du fémonationalisme. Étayé par de nombreux éléments pertinents, cet article s’en prend d’abord au recours à l’anti-cléricalisme comme déguisement acceptable pour un rejet qui vise toujours les mêmes : les musulmans, voire les arabes.

...

à gauche, une militante Femen envoie un signe hostile aux éventuels supporters de l’équipe turque Galatasaray qui voudraient venir soutenir leur équipe à Lviv. La jeune femme qui pose nue, une couronne traditionnelle ukrainienne de fille à marier sur la tête, entourée de deux jeunes hommes aux poings serrés, porte le nom et les couleurs de son club, Karpaty, sur sa peau. Les Femen sont habituées au mélange des genres et aux protestations tous azimuths, mais ici, la revendication était (la photo date de 2010) clairement xénophobe et nationaliste. À droite, des supporters du Galatasaray, équipe actuellement entraînée par une femme, Duygu Erdoğan, situation qui est loin d’être banale dans le monde du football.

Effectivement, les Femens, Caroline Fourest ou Charlie Hebdo, qui se disent en croisade contre toutes les oppressions religieuses, semblent parfois focaliser leur combat sur l’Islam et sur les musulmans, renforçant sciemment ou non les théories de « choc des civilisations » en vogue, et ce en se réclamant de buts louables : liberté, féminisme, humanisme, lutte contre l’homophobie. Leur indignation parait souvent assez sélective. Par exemple, si un musulman commet une horreur en criant « Allah Akbar », ou profère une menace de mort, il représentera, selon certains, un milliard de personnes, tandis qu’un chrétien qui fait quelque chose de semblable se verra présenté comme un fou isolé ou soupçonné d’avoir été conditionné par un groupe sectaire. Ce qui est généralement vrai, du reste, mais pourquoi refuser la même grille d’analyse dès lors qu’il s’agit d’Islam ?
Depuis que les journaux télévisés parlent abondamment d’Islam fondamentaliste (depuis la guerre civile en Algérie, au début des années 1990 ?), on utilise le mot « modéré » pour qualifier tout musulman « normal », et ce mot « modéré » est un poison, car il sous-entend une retenue, une contention, et signifie donc que ce qui n’est pas « fondamentaliste » est, en quelque sorte, tiède, constitue une version diminuée d’une pratique religieuse dont l’essence brute serait l’extrémisme. Le « modéré », c’est celui qui est à deux doigts d’abandonner la foi, si l’on se fie aux écrits des premiers chrétiens1 comme, sans doute, au Coran. Il faudrait comparer méthodiquement le vocabulaire médiatique employé pour qualifier les fidèles de telle ou telle religion, mais je doute que l’on entende souvent parler de « chrétiens modérés » pour qualifier les gens qui vont à la messe tous les dimanches.
Les leçons d’histoire ou de théologie improvisées par ceux qui jettent un œil rapide à tel ou tel texte relèvent à mon avis de ce que les psychologues nomment le « biais de confirmation » : on croit ce qui va dans le sens de ce qu’on croyait déjà et on ignore ce qui contredit nos préjugés, ou même, on esquive toute occasion de confronter nos préjugés à une réalité opposée.

Entre autres « traitements de faveur » dont bénéficie la civilisation islamique, je trouve ahurissante la manière dont certains ignorants pontifient sur la non-originalité de la science arabe médiévale, qu’ils résument à une simple conservation de l’héritage grec, ignorant l’apport extraordinaire que constituent la médecine, l’astronomie et les mathématiques arabes, notamment. On crédite même le grand physiologiste Ibn Nafis (XIIIe siècle) de l’invention de la science-fiction, avec son roman le Theologus Autodidactus (dont je ne connais pas de traduction française). La science arabe a en réalité énormément pesé sur la naissance de l’université et de la science dans les pays chrétiens, où les velléités de progrès dans le domaine ont longtemps été bridées par les religieux, au nom de leurs certitudes ou de leurs tabous.

La vie de Mahomet

La vie de Mahomet, par Charb et Zineb, tome 2. En quatrième de couverture, Charb explique qu’il a été respectueux de l’histoire de Mahomet et s’est interdit tout humour ou recul critique. De fait, le scénario de cette bande dessinée intéressante est une bonne synthèse et ne peut choquer aucun connaisseur du Coran et des Hadiths, si ce n’est que le dessin, par lui-même, induit une distance puisqu’il est intrinsèquement comique — mais il est vrai que ce dessin ne constitue pas un traitement de faveur particulier, puisque Charb dessinera de la même façon n’importe qui. Reste qu’il n’a pas encore fait de « vie de Jésus » ou de « vie de Moïse », et le jour où il le fera, il sera difficile de penser que ça n’aura pas été pour donner le change face à cette critique précise.

On peut aussi créditer l’Islam des origines de l’établissement théorique d’une ébauche de droit des femmes (certes bien imparfait, douze siècles plus tard), ou de l’anti-racisme. Sur ce dernier point, même si des siècles plus tard, des musulmans ont utilisé l’histoire de Noé et de Cham comme prétexte religieux pour justifier la traite des noirs2, le prophète avait, lui, pris sous sa protection Bilal l’éthiopien, premier Muezzin, et affirmé à son sujet que l’arabe n’est pas supérieur au non-arabe, que le blanc n’est pas supérieur au noir, si ce n’est par la piété — affirmation qui est bien entendu à double-tranchant et relève du chantage, puisqu’elle impose la conversion à celui qui veut être l’égal de son prochain. L’Islam a aussi théorisé la co-existence avec d’autres religions (enfin avec les deux religions que Mahomet considérait comme ancêtres de la sienne), et plusieurs grands savants arabes sont en fait chrétiens ou juifs, mais ont pu travailler sous la protection de dirigeants musulmans, peu de temps après l’époque où Charlemagne faisait assassiner les non-chrétiens qui avaient le malheur de fouler la terre chrétienne dont il voulait préserver la sainteté. Pour l’anecdote, ce sont les conversions autoritaires et les massacres de païens par Charlemagne qui ont provoqué la colère des paisibles marchands scandinaves, devenus pillards (Vikings) pour quitter leurs fjörds à la belle saison et aller vider les abbayes et les églises situées sur le long de la Seine, de la Loire ou de la Garonne de leurs trésors, activité qui, a provoqué la circulation de fortunes jusqu’ici dormantes, offrant une subite vitalité économique au monde chrétien, devenu grâce à cela suffisamment dynamique pour construire une quantité énorme d’édifices religieux (le fameux « blanc manteau d’églises » évoqué par Raoul le Chauve), mais aussi pour se lancer dans l’aventure des croisades, lesquelles ont, en deux siècles, provoqué la fin de l’âge d’or islamique tout en permettant à la science des pays catholiques de profiter des découvertes des savants arabes. Malgré la prise de Byzance quelques siècles plus tard, le monde musulman a perdu toute la vigueur de ses premiers siècles au terme des croisades, et l’Islam (hors empire Ottoman sans doute) est devenu, dans l’imaginaire des colonisateurs européens en tout cas, la religion du « mektoub », d’une certaine résignation face au destin, une religion tournée vers le passé et les contes de féés (ou de djinns); vaguement soupçonnée d’être associée à des coutumes cruelles et, en tout cas, écartée de toute possibilité de se moderniser — vision des choses bien commodes pour établir la domination condescendante des colons européens. On peut imaginer l’intérêt ou l’espoir que représente, pour de nombreux musulmans, la vigueur et la fierté recouvrées de l’Islam revendicateur qui est né avec la décolonisation et les pétrodollars.

Les vrais historiens trouveront sans doute ma manière de faire le récit de plus d’un millénaire d’histoire humaine un peu cavalière, j’accepte par avance cette critique. Je voulais donner la vision que j’ai des choses pour expliquer que je trouve bien bête ce tweet de Richard Dawkins :

dawkins

J’aime beaucoup Richard Dawkins pour son Gène égoïste, et pour son invention de l’idée de mème, qui est au monde des idées ce que le gène est au vivant3. J’ai bien aimé son God Delusion (Pour en finir avec Dieu, en français) et je ne suis pas gêné par son athéisme militant, je fais même partie de ses centaines de milliers de followers sur Twitter — ceci dit, beaucoup desdits followers sont des adversaires déclarés du biologiste britannique et ne le lisent que pour le couvrir de tombereaux d’insultes ou pour tenter de lui démontrer que Dieu est partout puisqu’il n’est nulle part.
Mais en émettant une vérité cruelle sur le monde musulman, Dawkins n’est plus dans son combat contre l’irationnel, il affirme une supériorité des pays chrétiens sur les pays musulmans, en faisant de l’Islam la cause même de la faible vigueur des universités en sciences dures des pays musulmans.
Or la cause, la vraie, ce sont les croisades et la reconquista, c’est la colonisation, c’est la décolonisation et les régimes autoritaires et nationalistes qui ont été mis en place soit pour permettre cette décolonisation, soit pour qu’elle reste profitable aux ex-colonisateurs, selon les cas.
Quand Dawkins ajoute que le monde musulman tout entier a produit moins de prix Nobels que la seule université de Cambridge4, il n’évoque pas le fait que la prospérité britannique s’est construite sur le dos de ses colonies, protectorats, mandats et dominions (autant pour la France, bien sûr, l’autre grand empire colonial). Il ne se demande pas si les régions minières sinistrées de Grande-Bretagne ont produit autant de Nobels que les habitants des beaux quartiers de Londres. Il ne dit pas que le manque d’instruction a été encouragé dans de nombreux pays pour que l’on puisse en spolier les matières premières.
Mettre tous ces problèmes sur le dos d’une religion est un peu court, et l’exprimer par ce genre de phrases déterministes, plutôt insultant et pas vraiment digne de quelqu’un qui représente la science dans l’esprit du public.
L’insulte, le mépris, est bien la grosse erreur que peuvent commettre les athées, qui pensent que leur lucidité vis à vis d’entités divines imaginaires est la garantie chez eux d’une clairvoyance universelle.
Sur ce point, et bien que ce genre d’attitude me vienne facilement, je peux difficilement ne pas rejoindre Mona Chollet.

Le sanctuaire de Lourdes : tais-toi et prie ! (photo : bibi)

Le sanctuaire de Lourdes : tais-toi et prie ! (photo : bibi)

Mais en même temps, je persiste à considérer les religions avec hostilité, et notamment les religions monothéistes prosélytes à vocation universelle et exclusive5, à savoir le Christianisme et l’Islam.
En tant que systèmes de croyances, ces religions ne me gênent pas énormément : si les gens ont envie de croire que les hosties transsubstantiaionnent ou qu’il faut embrasser un aérolithe enfermé dans un cube géant après avoir effectué sept circumambulations pour faire pardonner ses pêchés, très bien. Mais une religion n’est pas qu’une somme de croyances, c’est aussi un outil de domination. On remarque que les dieux, et notamment les dieux uniques, que l’on ne peut contester puisqu’ils n’ont pas de concurrents, ont toujours des exigences précises sur les détails de la vie : mange pas ci ! debout ! fais pas ça ! assis ! porte ce chapeau : couché ! De manière assez rusée, les ordres les plus irrationnels sont enrobés dans une morale de bon sens (il ne faut pas tuer et ne pas voler) qui n’a évidemment besoin d’aucun support surnaturel irrationnel pour exister, mais que les religieux parviennent à faire ensuite passer pour leur invention — je suis toujours épaté par le nombre de non-croyants qui voient la religion comme un mal nécessaire pour inculquer une moralité aux esprits faibles. La morale n’a jamais eu besoin de Dieux, et au contraire, les Dieux sont souvent prompts à proposer des amendements à la morale élémentaire : ne mens pas, sauf à l’infidèle ; ne tue pas, sauf le mahométan ; ne vole pas ton prochain, mais pille les richesses des païens ; tous les hommes sont égaux, sauf ceux qui n’embrassent pas la même foi que toi.
Par les rites qui ponctuent l’existence, les religions servent à souder les sociétés, à relier les gens autour d’un système de croyances et de pratiques (y compris pratiques sociales, comme le degré de pudeur et les formules de politesse, ou encore les pratiques relatives à l’hygiène), et cela explique qu’il soit si difficile d’y renoncer, mais cela explique aussi que des religions théoriquement universelles puissent si facilement devenir un support au nationalisme ou au communautarisme — il existe des gens qui croient sincèrement que leur dieu veut faire gagner leur équipe de football, quand bien même il est aussi le dieu de l’équipe adverse. Dans l’idée de certains, dieu n’est que le principe immatériel et improbable qui fait exister une communauté en tant que telle. On peut être chrétien sans le moindre résidu de foi, mais parce qu’on ne s’imagine pas renoncer au mariage religieux, au baptême ou aux offices funèbres6, et qui bien entendu fêtent Noël ou achètent des cadeaux à Pâques. Je connais aussi des musulmans qui ne pratiquent pas leur religion, qui se décrivent comme agnostiques (manière polie de dire qu’on est athée, bien souvent) mais qui font le Ramadan, soit pour faire plaisir à leurs parents, soit par habitude, soit parce que la fête qui suit la rupture de jeûne n’a pas de sens sans jeûne, ou quelque chose comme ça. Je me souviens de l’histoire d’une fille qui mangeait une barre chocolatée dans la rue et qui a reçu une lourde claque de la part d’un inconnu qui l’a au passage traitée de prostituée parce qu’elle osait manger pendant le Ramadan. Cet homme avait jugé que la jeune femme, d’origine maghrébine, devait se conformer à la contrainte religieuse, parce qu’elle était, pour reprendre le mot si décrié de Nicolas Sarkozy, « d’apparence musulmane ». On voit dans cette histoire que la religion n’est pas pas qu’une affaire intime de foi et d’adhésion individuelle, mais bien aussi un outil pour constituer les identités communautaires, au détriment de l’identité individuelle.

En cas de grosse demande, il faut brûler un gros cierge à 150 euros (Lourdes, le sanctuaire, photo bibi).

En cas de grosse demande, il faut brûler un gros cierge à 150 euros (Lourdes, le sanctuaire, photo bibi).

C’est parce que la religion est rarement un véritable choix intellectuel qu’il faut s’en défier — si l’on chérit la liberté, et notamment sa propre liberté7 —, mais c’est aussi pour cette raison, paradoxalement, qu’il faut la respecter, parce que les croyants considèrent leur religion comme une partie d’eux-mêmes, qu’ils aient été convertis de fraîche date ou qu’ils héritent leur foi de leurs ancêtres. On ne fera jamais de mal à un dieu en l’insultant, ce sont ses fidèles qui prennent l’insulte pour eux, qui en sont fâchés ou qui se sentent humiliés. Par ailleurs, en disant à des croyants des vérités sur leurs dieux, on fait les affaires de leurs prêtres, qui savent que le martyre, la censure ou l’interdiction éprouvées, le crachat ou l’insulte reçus, sont autant d’outils de communication, de conversion ou de renforcement de la foi. Du reste, ce qui peut rendre l’Islam dangereux, ce n’est pas la fantaisie de ses textes fondateurs (lisez les autres, vous m’en direz des nouvelles) ni des croyances associées, mais bien le constant sentiment d’humiliation que ressentent ses adeptes, sentiment qui est justement provoqué par le manque d’estime ou de sympathie avec lequel on les traite.
Bref bref bref, la religion n’est pas toujours un bienfait, elle n’est pas logique, elle n’est pas fondée, mais il faut faire avec, sans pour autant se laisser trop faire. Ce n’est pas forcément incompatible, c’est un équilibre à trouver.

  1. Paul, dans la première épître aux Corinthiens, explique que l’important n’est pas de participer, mais bien d’être le plus zélé croyant : « Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade courent tous, mais qu’un seul remporte le prix ? Courez de manière à le remporter ». Corinthiens I 9:24. Je pourrais citer aussi l’histoire affreuse d’Ananias et Saphira (Actes 5:1), assassinés car ils n’avaient légué à la communauté qu’une partie de leurs biens, et non la totalité, histoire qui est depuis utilisée pour expliquer que la foi n’existe pas à demi. []
  2. Cham, censé être le père de tous les noirs, a vu son père ivre et nu et est allé demander de l’aide à ses frères Sem et Japhet, qui ont recouvert Noé d’un manteau. Comprenant qu’on l’avait vu nu, Noé à demandé à ses deux autres fils qui avait vu sa nudité, et ceux-ci ont désigné Cham, qui a été maudit, avec sa descendance, pour ce crime. Noé a un côté « white-trash » assez sordide, pas étonnant qu’il reste le modèle des survivalistes américains. Cette histoire, plus que celle d’Adam et Eve, est la justification théorique de la pudeur dans la pratique du judaïsme et des religions qui s’en sont inspirées. []
  3. Malheureusement, le mot mème a été popularisé récemment pour décrire les vogues humoristiques sur Internet. []
  4. Il précise « Trinity college », le collège de la Trinité, dont le nom se rapporte clairement au Christianisme. []
  5. Il existe des religions non-exclusives, notamment en Asie : on peut être Shintoïste et et Bouddhiste, ou être Bouddhiste et un peu taoïste, un peu confucianiste, et pratiquer le culte des ancêtres de la religion traditionnelle chinoise. Si le Christianisme et l’Islam ne sont pas toujours bien vus en extrême-orient, et notamment en Chine, c’est parce que ces religions refusent la cohabitation avec d’autres dans le cœur du croyant. À ce sujet, on peut voir à Lourdes une quantité de d’hindous qui viennent déposer des cierges ou prier : ils savent qu’il s’agit d’un lieu catholique, mais ce qui leur importe est plutôt de se recueillir dans un lieu « saint », et il y en a peu de ce genre en Europe… []
  6. Je me souviens d’un ami juif qui râlait à l’enterrement civil d’un ami commun, en disant qu’il aurait fallu une messe, car les curés sont des professionnels de la mort. []
  7. La religion n’est pas seulement une menace pour la liberté. Elle serait aussi, si on en croit une méta-étude publiée par la Personality and Social Psychology Review qui synthétise une soixantaine de travaux réalisés sur près d’un siècle, adversaire de l’intelligence, au sens où la capacité à raisonner des croyants serait inférieure à celle des non-croyants. Entre autres explications proposées, les chercheurs avancent que les gens intelligents peuvent se sentir moins attirés par les explications du monde irrationnelles, ou que, accédant généralement à un meilleur milieu socio-culturel, les gens les plus intelligents ont plus d’estime d’eux-mêmes et ont moins besoin de religion. Bien entendu, s’il suffisait d’être athée pour être intelligent et si aucun religieux ne pouvait l’être, ça se saurait, et bien entendu, l’intelligence n’est pas une chose aisée à définir. []

Cachez ce voile…

Nouvelle proposition idiote de la semaine, qui émane du Haut conseil à l’Intégration : interdire le port du Hijab à l’université. Le Hijab c’est ce voile plus ou moins important qui cache la chevelure des femmes qui le portent1. Le Hijab déplaît, car beaucoup y voient le signe d’une pente fatale de la radicalisation de l’Islam en France et pensent qu’il indique une explosion du nombre des conversions2, qu’il mène forcément au Niqab (le voile intégral), qu’il est imposé par une pression communautariste inamicale dans certaines cités de banlieue, ou imposé par des pères, grands frères ou époux autoritaires, etc3.

(j'ignore l'origine de cette image)

Punk ou Hijab : deux moyens de faire peur juste par son apparence vestimentaire (image piquée à Carl Johan Heickendorf)

Je l’ai déjà dit souvent : je suis personnellement contre la religion, non pas parce que je sais très bien qu’il n’existe aucun dieu véritable nulle part, mais bien parce que je n’aime pas voir le goût du sacré, de la spiritualité, de la cérémonie, l’envie d’être ensemble ou la soif de transcendance (goûts qui peuvent servir à faire de si belles choses) être « hackés », comme autant de fragilités de la psyché humaine pour servir ceux qui savent les exploiter au bénéfice de leur appétit de pouvoir et d’argent. Car c’est la clef de toute religion : d’improbables entités surnaturelles servent à établir et instituer la domination de certains humains sur d’autres humains.

Mais les propositions régulières de légiférer le voile ne sont pas motivées par l’envie que l’homme s’émancipe de ses dieux, ce qui ne serait déjà pas une bonne idée4, mais plus vraisemblablement par la peur que suscite en France une partie de la population du pays : les enfants ou petits enfants d’ex-colonisés qui, contrairement, à leurs parents ou grands parents, ont des revendications, vivent comme une injustice d’être des citoyens de troisième classe, et ne veulent plus raser les murs. La logique que devrait comprendre le « Haut commissariat à l’Intégration », c’est qu’il est naturel que ceux qui se sentent exclus décident de se resserrer autour de communautés, en réinventant l’histoire ou la religion de leurs aïeux. De même que les martyrs montrent fièrement leurs stigmates, les victimes d’exclusion finissent par revendiquer ce au nom de quoi on les exclut, à savoir leurs origines fantasmées. Et les signes religieux ou les exigences liées à la religion sont un des moyens5 de revendiquer ces origines, un moyen d’autant plus puissant qu’il permet de se constituer en groupe. Tout ça est évident, et le jour où la société française ne fera pas de différence entre un Jean-Pierre et un Abdelkrim, le jour où on ne regardera pas un noir dans une librairie comme s’il s’était s’est trompé de magasin6, le jour où la télévision cessera d’avoir honte des accents régionaux, et le jour, bien sûr, où l’identité masculine ne se construira pas dans le mépris de ce qui est considéré comme relevant d’une identité spécifiquement féminine, on peut imaginer que beaucoup de tensions auront disparu, puisque les problèmes qui les auront causé auront disparu aussi.
On ne supprime pas une maladie en cachant ses symptômes, il faut trouver ses causes.

L’Université

L’Université a une certaine tradition de liberté. Lorsqu’elle a été véritablement inventée, au Moyen-âge, elle a été le lieu privilégié pour discuter de questions totalement taboues dans le reste de la société. C’est à l’Université qu’a été donné le privilège d’étudier le corps humain et son fonctionnement par la dissection. C’est à l’université aussi qu’on a eu le droit de débattre publiquement de questions théologiques, voire même de l’existence de Dieu, et de comparer les religions. S’il n’était sans doute pas possible de remettre en question trop violemment les fondements de la foi sans courir certains risques, des arguments plutôt subversifs pouvaient être exprimés au cours des disputationes scolastiques7. C’est à l’Université qu’on s’est penché sur d’autres cultures, d’autres langues, d’autres époques, où on a réfléchi à de nouveaux paradigmes scientifiques, et c’est peut-être même à l’Université qu’on a établi la supériorité de la recherche de vérité sur la vérité révélée ou établie, autant dire de la science sur la religion et l’absolutisme politique : il ne s’agit pas du lieu d’enseignement d’un savoir officiel, mais du lieu où s’élabore la connaissance. Il ne faut bien sûr pas se montrer trop angélique à ce sujet, mais l’Université a donc souvent été un lieu de la liberté de penser (souvent encadrée par les États, certes).
Refuser l’entrée à l’Université de certains vêtements, de certaines idées, de certaines personnes, c’est aller contre la vocation même de ces lieux qui ne sont par essence fréquentés que par des individus adultes, libres de leurs choix et libres de revendiquer leurs opinions et de les confronter à celles des autres. La liberté, ça ne se négocie pas. Bien entendu, le jour où une femme ne pourra plus se sentir bienvenue pour étudier dans une université française sans être déguisée en épouvantail saoudien (et que, donc, les conditions de la liberté ne seront plus réunies), il sera temps d’en reparler, mais nous n’y sommes pas et nous ne nous dirigeons pas de ce côté-là, quoi qu’en dise Élisabeth Badinter qui évoquait8 le cas d’universités françaises où des filles en voile intégral, occupant le premier rang des amphithéâtres terrorisent les enseignants et obtiennent de n’avoir que des femmes dans leurs jurys. Elle seule les a vues, mais où ? Élisabeth Badinter n’enseigne pas à l’Université, et, sauf erreur, n’y a jamais enseigné9.

L'Autentica

L’Autentica habita, une loi promulguée au milieu du XIIe siècle par l’empereur romain germanique Frédéric Barberousse qui protège les étudiants et institue leur droit à voyager librement. Cinquante ans plus tard, Philippe Auguste décidera à son tour d’instituer la liberté académique en soumettant les universitaires au jugement de leurs pairs et non à celui du prévôt. C’est de cette période que date le principe de « liberté académique » à l’Université.

Quand un étudiant porte un tee-shirt qui affirme ses positions politiques, ou porte des vêtements sur lesquels on lit des marques de produits manufacturés, parle-t-on de l’en empêcher ? Il fait pourtant de la propagande, à son insu ou non. Et quant au rapport entre émancipation des femmes et vêtement, il y a évidemment énormément à dire. La mission de l’Université n’est pas de décider qui peut y entrer, c’est de faire en sorte que chacun ait l’occasion d’y réfléchir et d’éprouver ses certitudes en tant qu’individu10.
La proposition d’y interdire le Hijab est idiote et ne sera vraisemblablement suivie d’aucun effet pour l’instant (elle n’est soutenue par la présidence d’aucune université), mais elle n’en est pas moins une preuve supplémentaire de la mauvaise compréhension de l’utilité et de la grandeur de l’Université : pauvre, certes, mais ouverte et, idéalement (malgré la raideur des tutelles), libre.

  1. Le Coran et les Hadiths contiennent quelques lignes, plutôt disputées par les traducteurs et les exégètes, qui recommandent aux femmes de ne pas exposer leur poitrine aux garçons pubères ni de trop dévoiler leur anatomie en général. Mais le voile sur les cheveux est surtout une bête tradition pragmatique des campagnes d’innombrables parties du monde : pour ne pas salir leurs cheveux avec la poussière des champs, les femmes qui y travaillent portent des fichus, des foulards, des chapeaux, ou autres couvre-chefs (ce qui confère au cheveu un caractère intime peut-être sulfureux…). Comme souvent, les prêtres ont transformé une tradition en obligation religieuse, faisant croire au bon peuple qu’il obéit à la religion qui lui ordonne de faire ce qu’il faisait déjà, et qui au passage encadre la pratique, la codifie, parfois l’extrémise, lui donne une raison d’être supérieure, et condamne la minorité qui ne s’y conforme pas. []
  2. Les statistiques ne semblent pas montrer une augmentation significative du nombre de conversions à l’Islam. Ce nombre est inférieur au nombre de conversions vers les cultes protestants évangéliques, pentecôtistes et sectes assimilées. Il semble qu’il y ait dans les banlieues plus de musulmans qui se convertissent au Christianisme que de chrétiens qui se convertissent à l’Islam.
    Les conversions font souvent peur, et pas forcément à tort car il s’agit d’un processus violent, souvent dirigé par des groupes sectaires qui encouragent voire organisent la rupture sociale et le radicalisme chez leurs adeptes. Mais, si spectaculaire qu’elle semble, cette question de la conversion ne concerne qu’une petite part des croyants. []
  3. Ça a été maintes fois souligné, mais faire payer des amendes à des femmes au nom de leur émancipation vis à vis d’hommes que l’on accuse de les forcer à porter un vêtement est un peu absurde et ressemblerait, si les raisons étaient justifiées (ça reste à prouver) à une forme de double-peine. []
  4. L’individu ne peut s’émanciper de la religion que par lui-même, pas par la loi. On a vu l’effet dramatique de l’athéisme imposé dans les républiques socialistes qui a abouti, comme un retour de flamme, à une bigoterie exacerbée qui a cristallisé et sacralisé des revendications politiques, identitaires, nationalistes et économiques. []
  5. Voir aussi la question de la « défrancisation » des noms et prénoms sur le blog de Baptiste Coulmont. []
  6. J’écris ça en pensant à une réflexion d’Hady Ba sur Twitter ce matin. []
  7. La théologie est une des matières historiques de l’Université, avec la médecine et le droit []
  8. sur Europe 1, cf. cet ancien article. []
  9. À ma connaissance, É. Badinter a seulement été maître de conférences à l’École Polytechnique, cadre très distinct de l’Université puisque sélectif et, à l’origine en tout cas, destiné à produire des hauts-fonctionnaires et des militaires en fonction des besoins spécifiques de l’État français. []
  10. Je vous renvoie à la charte signée par des centaines d’Universités pour le 900e anniversaire de la fondation de l’Université de Bologne, qui réaffirme ces principes. []