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La justice, la vérité, la fiction et le progrès

(Ce que j’aime avec l’écriture, parfois, c’est que je commence un texte pour dire une chose, puis je me perds en digressions jusqu’à finir en disant autre chose que ce que j’avais prévu, parfois même le contraire, et c’est mon propre texte qui finit par modifier mon opinion. J’espère ne pas trop égarer le lecteur ici par la tortuosité de ce cheminement mental)

Les étudiants que je fréquente aujourd’hui me semblent se distinguer de ceux que j’ai connu au cours des deux décennies précédentes de par l’importance de leur engagement politique : féminisme, remise en cause des rôles genrés, antispécisme, végétarisme, veganisme, écologie,… Cet engagement, très présent à la lecture des mémoires de fin de cycle (Licence ou Master), fait mentir ceux pour qui les créateurs sont forcément des égoïstes plus ou moins autocentrés qui placent les questions esthétiques au dessus de tout enjeu politique ou social. Malgré leur engagement, ces étudiants restent toujours bien des artistes, des auteurs, des créateurs, en tout cas des personnes qui réfléchissent en leur nom, en tant qu’individus soucieux de développer une pensée qui n’appartient qu’à eux. Il s’agit d’un engagement politique non-politicien, pas forcément lié à un cadre associatif ou partisan, parfois même non-collectif (du moins hors d’Internet), comme s’il s’agissait d’abord de se construire une éthique personnelle, de trouver sa voie. Peut-être que les étudiants des générations précédentes avaient le même genre de préoccupations, mais ce qui est neuf, c’est en tout cas qu’elles sont revendiquées publiquement et souvent intégrées à la production plastique.

Une actrice pornographique a écrit un peu bêtement qu’elle ne voulait pas travailler avec des hommes qui ont participé à des tournages gay, se fiant à un préjugé qui veut que ces derniers seraient plus susceptibles d’être porteurs de maladies sexuellement transmissibles. Après deux jours à tenter de s’expliquer et de se défendre d’être homophobe face à une foule de « social justice warriors« , elle s’est suicidée. C’est son ultime message.
Ceux qui l’ont attaquée se considéraient sans aucun doute dans leur bon droit, puisqu’il défendaient une cause juste, et l’actrice était semble-t-il d’accord avec eux. L’histoire est bien triste.

La montée en puissance de l’engagement politique non-politicien dit « sociétal » ne se limite évidemment ni aux étudiants en art ni à leur génération et est très prégnante sur les réseaux sociaux, où elle est à mon avis souvent moins fertile, plus maladroite, et peut prendre la forme pénible d’hallalis, de pression de groupe, d’opprobre et d’injonctions plus ou moins pontifiantes ou brutales. Beaucoup trop de personnes qui se sentent pourtant dans le camp de la justice (et peut-être est-ce le problème) remplacent la pédagogie par le catéchisme, l’insulte ou les thought terminating clichés, et le font en suivant des modes : tel mot devient subitement interdit, telle notion dont personne n’avait entendu parler deux mois plus tôt devient un prétexte à rendre honteux, telle maladresse (utilisation d’un juron étymologiquement misogyne, recours au mauvais pronom pour désigner une personne transsexuelle, etc.) devient un crime impardonnable1. Le pire dans la pression qu’imposent les « social justice warriors » (ces personnes qui traquent la faute sur les réseaux sociaux), c’est qu’elle n’a d’effet que sur ceux qui sont touchés par leur opinion, c’est à dire ceux qui sont d’accord avec eux, leurs camarades d’engagement politique, qui sont donc leurs victimes du fait même qu’elles sont sensibles à leur avis. Les vrais méchants, eux, se moquent bien de savoir qu’on ne les aime pas, et certains semblent même tirer une jouissance particulière du fait d’être détestés.
Personnellement je suis mitigé vis à vis de la vision du monde que véhiculent certains moralisateurs, un monde de cristal où chacun est censé se définir comme victime de quelqu’un d’autre ou sinon, à s’autoflageller plus ou moins hypocritement pour sa qualité de bourreau, où il faut ménager chaque susceptibilité comme si les gens étaient en sucre, où il faut se sentir coupable d’avoir lu un jour à ses enfants un conte de fées politiquement douteux2, où on ne peut créer, penser, qu’en vertu de sa communauté de rattachement officielle3, où le fait d’apprécier une culture dans laquelle on n’est pas né et de l’utiliser (reprendre un motif de tissu africain ou japonais quand nos ancêtres viennent du Poitou, par exemple) s’appelle de « l’appropriation culturelle » et est assimilé au pillage d’antiquités, imposant à chacun d’accepter la catégorie étanche dans laquelle on l’enferme, ce qui, en toute logique, fait du métissage l’état le plus problématique de tous — ce qui peut heurter la sensibilité des vieux comme moi (qui eux aussi ont un cœur) qui se sentent mus par un vieil idéal universaliste, internationaliste, humaniste, et qui restent marqués par les années 1980 et leur célébration de l’«impureté» du métissage : Actuel, Zoulou, World musicNova, etc.

Un tweet pris un peu au hasard, plein de bonnes intentions mais qui me semble assez emblématique d’un problème fondamental. L’auteure est une jeune femme qui s’insurge du fait que les blancs « disent comment les racisés devraient réagir » (face à l’affaire Griezman, un footballer qui s’est déguisé en basketteur noir). Sans parler du fond, ni du fait que l’auteure est elle-même, si on se fie à ses photographies, tout ce qu’il y a de « blanche » (ce qui ne lui interdit pas d’avoir ce point de vue mais rend curieux le fait de s’insurger de la prise de parole des « blancs »), je remarque ici l’utilisation extrêmement commune du mot « racisé » comme substantif, c’est à dire comme mot servant à décrire l’essence même d’une personne. On dit souvent qu’il faudrait éviter le raccourci « malade » ou « handicapé » lorsque l’on veut dire « personne malade » ou « personne handicapée », et effectivement il est dérangeant de réduire une personne à son affection (qui est malheureusement une donnée objective), mais avec le mot « racisé », ça me semble pire, philosophiquement douteux, ironiquement déterministe, puisque le mot laisse entendre que certaines personnes sont en quelque sorte destinées à n’être définies que par la manière dont elles sont (mal-)traitées par d’autres, comme si elles étaient par essence condamnées à être discriminées par d’autres.

Le succès du vocabulaire et des concepts issus des pratiques militantes étasuniennes est assez étrange, car si effectivement cette tradition est d’une grande vigueur et théoriquement bien étayée, il ne faut pas négliger le fait qu’elle répond à un autre contexte et à une autre histoire que les nôtres, et surtout, il faut bien admettre que ses effets ne sont pas toujours très probants, car malgré un travail universitaire de haut niveau sur toutes ces questions et d’autres, les États-Unis de deux-mille dix-sept ne sont pas un pays parfait. Leur dirigeant est Donald Trump, qui est soutenu par une droite bigote et raciste ; un noir sur trois a connu ou connaîtra la prison ; la ségrégation raciale n’est pas abolie dans certains États du Sud (juste inhibée par la constitution, mais de plus en plus réactivée par l’usage dans le milieu scolaire !) ; le taux d’homicides volontaires est celui de pays du tiers-monde ; enfin, la condition féminine est en recul depuis vingt ans. Il est surprenant que nous tenions tant à importer strictement un modèle qui s’avère si contre-productif. J’imagine que ce modèle étasunien d’engagement politique a quelque chose de suffisamment séduisant (iconographie, concepts clairs), suffisamment désirable pour donner envie d’être repris ici.

J’ai emprunté à ma fille un exemplaire du fanzine féministe de l’école des Arts décoratifs de Paris, qui contient des bandes dessinées et des illustrations souvent intéressantes, mais aussi un échange issu de la page Facebook du fanzine au sujet de Riad Sattouf. Au terme de cette conversation, qui est reproduite sans commentaires, l’auteur de l’Arabe du Futur et des Cahiers d’Esther est rhabillé pour l’hiver, se voyant accusé d’être un personnage douteux véhiculant plus ou moins à son insu un discours sexiste, raciste et islamophobe. C’est un peu dur, si l’on songe que Riad Sattouf est sans contestation l’auteur masculin de sa génération qui développe (et depuis le début des années 2000 !) la réflexion la plus fine sur la question de la virilité, et que l’honnêteté, la précision et l’humanité de sa démarche de remémoration d’une enfance entre Proche-Orient et Bretagne, rendent un peu absurde l’accusation de racisme. Ce n’est pas être raciste que de raconter que dans le fin fond de la campagne syrienne au début des années 1980, on a vécu parmi des gens pouvaient avoir des mentalités un brin rétrogrades. Mais voilà, il ne faudrait pas le dire, car les Syriens qui tentent d’échapper à la guerre aujourd’hui sont des victimes, et pour qu’il y ait un « bien » et un « mal », une victime doit être idéale, et si l’on est pauvre, on ne peut être que parfait.

Le bon pauvre et le mauvais riche, par Henri Théodore Malteste, dit Malatesta (1870-1920), dans l’album Noël 1900.

Le rapport entre pauvreté et vertu4 n’est pas une nouveauté, c’est une notion fondamentale du christianisme (parmi d’autres religions), abondamment utilisée comme outil de consolation : le riche profite de ses biens ? Certes, mais patientez, patientez, au jour du jugement5, il ira en enfer et vous au paradis. C’est aussi, depuis deux mille ans, un outil de contrôle : le pauvre ne doit pas se plaindre, il doit plutôt prier pour son seigneur qui ira en enfer et grâce à qui il ira au paradis.
O
n utilise aujourd’hui encore des qualificatifs moraux pour décrire sa condition matérielle : modeste, humble. Plus généralement, la souffrance acceptée est glorifiée par le christianisme. Cette forme de lot de consolation a continué d’avoir du succès au XIXe siècle, qui a perpétué la notion du « pauvre vertueux » alors que les idées matérialistes rendaient absurdes ou en tout cas très incertaines les promesses d’une réparation post-mortem, et que les bouleversements sociaux nés de l’industrialisation (exode des campagnes vers les villes et désorganisation des structures sociales traditionnelles, accroissement de la population, précarité économique) ont favorisé plus que jamais la misère des uns et la fortune des autres. C’est dans ce contexte qu’ont été institutionnalisés les livrets de l’ouvrier, le contrôle des vagabonds et des nomades, la police moderne (avec notamment l’anthropométrie), et, que, dans les fictions, s’est cristallisée une dichotomie fondamentale entre la figure de ce qu’on pourrait appeler le « pauvre méritant » et de ce qu’on pourrait nommer le « pauvre crasseux ». Le pauvre méritant ne boit pas, il est poli, honnête, obéissant, patriote, il évite les mauvaises fréquentations et il ne réclame rien, la gratitude de son patron est sa récompense, et si on lui dit d’aller étriper et se faire étriper à la baïonnette dans des tranchées, il y va, car c’est son devoir. Le pauvre crasseux, lui, est alcoolique, négligent dans son travail, malhonnête et revendicateur. Le pauvre crasseux peut être corrigé à coup de fouet — comme chez la comtesse de Ségur par exemple —, et la moindre de ses fautes est d’une gravité absolue. C’est ce genre de vision des choses, toujours en vigueur, qui a permis l’an passé à un juge de condamner à trois mois de prison ferme un homme qui avait volé une bûche de fromage de chèvre dans un supermarché : un euro volé par un pauvre est plus grave que des millions volés par un grand bourgeois, car derrière cet euro se cache le spectre d’une remise en cause de l’ordre social. 

Cette vision est toujours en vigueur, mais elle est concurrencée — peut-être par saine réaction — par l’idée qu’une victime d’injustice (racisme, par exemple) est nécessairement une bonne personne, quoi qu’elle fasse. Comme un enfant mineur ou une personne victime de handicap mental, elle n’est pas exactement comptable de ses actes.
Cette manière de voir a plus d’un inconvénient à mon sens. D’abord, elle déresponsabilise et infantilise les personnes, ce qui donne à celui qui se fait juge du bien et du mal une position de surplomb pour le moins condescendante. Ensuite, au delà des bonnes intentions qui la motivent, cette manière de voir est très fragile, car elle force ceux qui s’y accrochent à adopter des positions intenables : une moralité à plusieurs vitesses (une personne estampillée victime se voit pardonner les oppressions dont elle se rend à son tour coupable) ou une forme de déni de réalité qui transforme l’énonciation de vérités objectives en une arme politique pour les 
forces réactionnaires, ce qui est tout de même un comble.
Pour moi, mais peut-être suis-je paradoxalement idéaliste en le disant, comprendre le réel et chercher la vérité est plus fidèle arme du progrès, et je vais tenter de l’illustrer à l’aide de l’histoire d’Eugène Süe. 

Eugène Süe

Sous la restauration, le jeune écrivain Eugène Süe, issu de la très grande bourgeoisie (il était filleul de l’impératrice Joséphine), faisait une carrière d’écrivain mondain, produisant des romans maritimes et exotiques, historiques ou moraux. Il multipliait les conquêtes féminines parmi la bonne société parisienne et, pour tenir un tel train de vie, dilapidait la fortune héritée de son père. Les romans d’Eugène Süe publiés à cette époque, même s’ils ont reçu un bon accueil en leur temps et conservent toujours une bonne réputation ne sont pourtant pas ceux qui l’auront fait passer à la postérité. Au début des années 1840, son ami Prosper-Parfait Goubaux lui soumet un défi : raconter l’existence du peuple et non plus de superficielles histoires d’aristocrates. Süe éconduit l’idée en disant : « je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais ». Mais il finit par tenter la chose : il se vêt d’une blouse et se rend dans une taverne crasseuse. Là, il assiste à une rixe, dont il rédige le récit sitôt rentré chez lui. Assez satisfait de ses premiers chapitres, il les propose à son éditeur, qui lui demande de publier son roman en feuilleton dans la presse, ce qu’il fait dans Le Journal des débats, très important quotidien conservateur.
Süe intitule son récit Les Mystères de Paris. L’introduction donne le ton : il veut montrer à quel point le peuple est vil et répugnant :

Un tapis-franc, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet ou un cabaret du plus bas étage. Un repris de justice qui, dans cette langue immonde, s’appelle un ogre, ou une femme de même dégradation qui s’appelle une ogresse, tiennent ordinairement ces tavernes, hantées par le rebut de la population parisienne : forçats libérés, escrocs, voleurs, assassins y abondent. Un crime a-t-il été commis, la police jette, si cela se peut dire, son filet dans cette fange ; presque toujours elle y prend les coupables. Ce début annonce au lecteur qu’il doit assister à de sinistres scènes ; s’il y consent, il pénétrera dans des régions horribles, inconnues ; des types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme les reptiles dans les marais.

Le succès est fulgurant. Le pays tout entier se passionne pour les destins de Fleur-de-Marie, du Chourineur, du Maître-d’école, de la Louve, de Cécily, de la Chouette et de l’immense galerie d’assassins, de prostituées et de souteneurs qui animent le roman. C’est aussi dans ce roman que l’on trouve monsieur et madame Pipelet, des concierges pittoresques qui ne tarderont pas à devenir un nom commun : « pipelette ». Ceux qui n’achètent pas le journal font la queue pour le louer à la demi-heure, et ceux qui ne savent pas lire se font raconter les péripéties du jour par ceux qui les ont lues.  Un jour, le récit s’interrompt car l’auteur est en prison pour dettes… Le président du conseil, le Maréchal Soult, ne supportant pas cette interruption, intervient aussitôt pour faire gracier Süe. Le nombre de chapitres du roman ne cesse d’augmenter.
Le personnage principal, Rodolphe, est un peu l’alter-ego d’Eugène Süe : c’est un prince de sang qui, entre deux bals, se déguise en ouvrier et adopte un parler populaire pour aller vivre dans les bas-fonds parisiens et y redresser des torts. J’aime dire que Les Mystères de Paris est une des sources du personnage de Batman6, et ce n’est pas absurde puisque le roman a été traduit, largement diffusé et massivement imité dans de nombreux pays.
Au fur et à mesure de son travail, Eugène Süe change de regard sur le peuple, il le trouve pittoresque, prête des excuses, à ceux qu’il avait d’abord entrepris de faire détester à ses lecteurs, leur permet, parfois, de se racheter. Tout au long de la publication (1842-1843), Süe reçoit des lettres naïves de lecteurs qui imaginent que Rodolphe existe bel et bien et peut les aider. Et c’est un peu ce qui se produit, car le romancier se convertit peu à peu au socialisme et utilise la tribune que lui offre chaque jour le Journal des débats pour donner son avis sur la misère et l’injustice, entre deux aventures de ses héros. Certains disent que la Révolution de 1848 doit beaucoup à la prise de conscience sociale produite par Les Mystères de Paris. Deux ans plus tard, Eugène Süe est élu député socialiste de la Seine, Le coup d’État de Napoléon III le forcera à quitter la France pour toujours l’année suivante.

Je vois au moins trois morales à cette histoire. La première est que les choses ne tournent pas toujours comme on les avait prévues, et qu’un projet réactionnaire peut se transformer en une prise de conscience progressiste. La seconde, c’est que le rapport entre fiction et réalité est quelque chose de complexe et de surprenant : chacun agit sur l’autre, chacun nourrit l’autre. Une fiction peut même agir sur son propre auteur et changer radicalement le destin de ce dernier lorsqu’il se met à croire lui-même à ce qu’il écrit. Du reste, pour qu’un récit fonctionne, pour que ses personnages soient consistants et les situations crédibles il faut sans doute qu’à un certain niveau, son auteur en soit lui aussi dupe. La troisième morale que j’en tire, et qui nous ramène à l’introduction de ce billet, c’est que la justice, le progrès, le bien-agir, n’ont rien à perdre à être confrontés à la vérité, à la complexité ou même à la laideur du monde. Et au contraire, rien n’est plus inquiétant pour ceux que l’on veut rallier à ses vues que de sembler incapable de voir ce que l’on a devant soi lorsque cela ne colle pas idéalement à ses opinions politiques. L’aveuglement, le déni, est le reproche redondant que font bien souvent ceux qui se définissent comme « de droite » à ceux qui se disent « de gauche », et la force de la famille « de droite » est effectivement de ne pas lutter contre sa propre perception — ce qui n’empêche pas cette perception d’être soumise à toutes sortes de biais qui la rendent erronée : étroitesse du bout de lorgnette, préjugés divers —  mais au moins ils ne se font pas violence pour que ce qu’ils voient colle à ce qu’ils croient. En ce sens, il est peut être logique de dire que ce que l’on nomme « la gauche » est plus souvent, ou en tout cas plus volontairement idéologue que « la droite », car si les deux bords s’abusent, c’est volontairement et en fonction d’une théorie que la gauche le fait. La théorie est quelque chose d’utile pour comprendre et analyser ce que l’on ne peut percevoir depuis son point de vue singulier, pour aller au delà des apparences, au delà des clichés, pour échapper à la fausse image du réel que nous imposent volontairement ou non les médias de flux7, ou même pour inventer un futur qui n’a jamais existé. Mais le défaut de la théorie, c’est de se mettre à y croire, d’en déduire une représentation dogmatique du monde, ou de se mettre à croire que ce qui est vrai est ce que l’on a décidé de croire8. J’aime beaucoup la fiction, qui a l’honnêteté de ne pas se confondre avec le réel mais qui ne s’interdit ni de s’en nourrir ni de l’alimenter.

  1. Dans le registre, je me souviens d’une bande dessinée sur le blog Tu mourras moins bête dans laquelle il était question de l’afflux sanguin dans le vagin d’une femme sexuellement stimulée… Aussitôt quelqu’un est venu faire remarquer en commentaire qu’une telle description stigmatisait les femmes transgenre, qui sont nées sans vagin. Je trouve cette prévenance assez curieuse, car je doute que les femmes transgenres (assignées hommes à la naissance, comme on dit) ignore que la plupart des femmes disposent d’organes génitaux différents des leurs. Je me demande si cette apparente bienveillance envers un groupe effectivement maltraité n’est pas juste un prétexte à exercer une forme de culpabilisation à peu de frais. []
  2. Se poser la question de savoir si La Belle au bois dormant véhicule bien une philosophie douteuse du consentement sexuel ne manque pas de pertinence et permet de déconstruire un comportement général. Il me semble dommage en revanche de ne proposer comme réponse que l’interdiction, et d’oublier que les contes, s’ils ont bien une morale, ne sont pas des modes d’emploi comportementaux, du moins pas de manière littérale. []
  3. Je pense par exemple à l’acteur Eddie Redmayne, qui avait été vivement critiqué pour avoir interprété une personne transgenre sans l’être lui-même dans A Danish Girl, ou à Zoe Saldana, blâmée d’avoir interprété la chanteuse Nina Simone dans un biopic, non parce que ce rôle « glamourisait » la jazzwoman — ce qui me semble pour le coup effectivement problématique, Nina Simone ayant été une femme au physique assez commun tandis que Zoe Saldana correspond aux canons actuels de grande beauté —, mais à cause de ses origines ethniques, puisque Saldana, dont la famille est dominicaine, est afro-caribéenne et non afro-américaine : noire, mais pas assez, ou pas assez purement ! La polémique a été assez forte pour que le film ne puisse pas sortir en salles/ On peut comprendre ce souci de ne pas laisser n’importe quel acteur s’emparer de n’importe quel rôle si l’on se souvient de tristes caricatures racistes telles que le voisin japonais (Mickey Rooney) de l’héroïne du Breakfast at Tiffany’s de Blake Edwards (un exemple entre mille, mais qui ruine ce qui serait un chef d’œuvre sinon), ou lorsqu’on se demande s’il était utile de dépenser tant d’énergie en effets spéciaux pour faire de Charlize Theron une femme au physique banal dans Monster, alors que par définition les personnes au physique banal ne manquent pas, etc., etc. Mais la réponse à toutes ces questions ne peut pas être trop dogmatique. Le métier d’acteur ne consiste pas à n’interpréter que son propre rôle et c’est heureux ! De nombreux acteurs revendiquent le fait d’obtenir des rôles qui s’appuient non sur ce qui est censé être leur état mais sur leur seul talent, comme par exemple Peter Dinklage, qui a réussi à s’imposer en tant qu’acteur et non seulement pour jouer les personnes atteintes de nanisme. Enfin, on peut aussi prendre en compte l’intention qui se trouve derrière le jeu de l’acteur. []
  4. Au passage, rappelons que le mot vertu vient du latin vir, le principe masculin, qui donne les mots virilité et virtuel. []
  5. De nombreuses représentations médiévales de l’Apocalypse insistent sur le fait que des souverains seront châtiés, par exemple. Les têtes couronnées que l’on y voit châtiées ne sont pas des personnes précises en général mais leur représentation sert à affirmer que la fortune temporelle ne met personne à l’abri de la colère divine. []
  6. L’autre source que je propose pour le personnage de Batman est Spring heeled Jack, légende urbaine britannique de la même époque, un homme qui terrorise les gens grâce à ses bonds extravagants et son apparence diabolique, qui deviendra plus tard le héros de romans à un sou (penny dreadful). Romans dans lesquels Jack, qui était au départ un malfaiteur, devient peu à peu à peu un justicier. []
  7. La psychologie sociale a par exemple vérifié que si on regarde une chaîne d’information en continu, les nouvelles que l’on voit passer plusieurs fois nous semblent plus importantes que ce qu’elles sont en réalité, notre perception est altérée par la redondance. []
  8. Un cas intéressant est celui des actuels défenseurs de la théorie d’une Terre plate, qui au fond savent sans doute très bien que la Terre sphérique est une réalité objective étayée par la théorie, par la pratique, comme par l’observation, mais qui revendiquent que l’on prenne au sérieux leur observation de l’apparente linéarité de l’horizon, Ce qu’ils demandent, à mon avis, c’est que l’on croie en leur existence à eux. []

Les poules et les moutons

Paris>Pontoise hier, Nathalie et moi rentrions du ministère de l’enseignement supérieur où nous étions en lice pour un prix1. Nathalie m’a lu le détail de la loi antiterroriste fraîchement votée, telle que résumée par un quotidien gratuit ramassé en chemin. On savait déjà tout ça, mais il y avait tout de même motif à s’indigner : moins de libertés et moins de justice en échange d’aucune assurance d’une plus grande sécurité. Le gouvernement précédent, qui se revendiquait d’une tradition « de gauche », a utilisé des dispositifs de l’état d’urgence pour assigner à résidence des militants écologistes ou empêcher certains journalistes de faire leur travail. Cela n’a pas changé la vie de Daech, ça va dans le même sens que le modèle de société que promeut Daech, mais ça a permis de miner un peu notre démocratie dans ses fondements : liberté de circulation, liberté d’informer, liberté de s’exprimer, et droit à être jugé. L’actuel gouvernement intègre des dispositions du droit d’urgence au droit commun, « afin de sortir de l’état d’urgence »… Si on essaie de comprendre les tenants et aboutissants de la loi et de sa motivation (sortir de l’état d’urgence, qui épuise les forces de sécurité), on est en droit de juger la transaction bien déséquilibrée : moins de libertés garanties, mais aussi moins de sécurité, puisque « sortir de l’état d’urgence » signifie surtout réduire les capacités des policiers à organiser le stationnement de véhicule ou la surveillance armée de lieux.
Je comprends le problème du gouvernement, ceci dit : dire « on sort de l’état d’urgence » et rien d’autre serait un geste sensé, mais un risque politique terrible puisqu’au prochain attentat (il y en aura), la sortie de l’état d’urgence sera brandie par l’opposition comme une imprudence.

Enfin bref. Nous pérorions gentiment sur ces mesures sans penser spécialement au fait que nous n’étions pas seuls dans le train. Et nous n’étions pas seuls.

Une dame menue de la soixantaine, avec des lunettes sévères, nous a subitement pris à partie : « excusez-moi, j’écoute votre conversation, vous n’avez pas le droit de dire ça ! ».
Allons bon !
La discussion qui a suivi a duré un petit quart d’heure et aura été plutôt instructive, puisqu’elle permet de comprendre un peu le raisonnement de certaines personnes. Espérons que les raisonnements et les informations que nous lui avons objectés se seront aussi montrés instructifs pour notre interlocutrice. En dix minutes, il était difficile de tout se dire, alors je veux reprendre cette histoire ici, dans le fol espoir qu’elle soit lue par d’autres personnes possédées par le même catalogue d’idées reçues et mues par les mêmes terreurs. Les dialogues qui suivent ne sont pas exacts, et pas toujours dans l’ordre, j’essaie d’en reconstituer l’essence de mémoire.

Si la dame ne pouvait pas nous écouter sans réagir, c’est, nous a-t-elle expliqué, qu’elle nous jugeait égoïstes et irresponsables. Égoïstes parce que ne nous mettions pas à la place des gens qui ont perdu quelqu’un dans un attentat (sur un ton qui semblait vouloir exprimer le vœu contraire elle nous a dit « je vous souhaite de ne jamais perdre une fille dans un attentat ! »). Irresponsables (je ne crois pas qu’elle ait utilisé le terme, mais ça revenait à ça), parce que nous semblions opposés à des initiatives destinées à lutter contre le terrorisme.

Une stratégie commune à de nombreuses espèces vivantes (ovins, bovins, étourneaux,…) : le grégarisme. Afin de se protéger, ne surtout pas dépasser du troupeau. Si un loup vient, ce sont ceux qui se trouvent sur les bords, en marge, ou qui se sont éloignés du reste du troupeau, qui seront les premiers mangés. C’est une stratégie commune à beaucoup d’êtres humains aussi. Toute la puissance du terrorisme réside dans le fait que plus personne ne se sent à l’abri, et toute la force des mesures liberticides qui sont apportées en réponse réside dans le fait que personne ne se sent concerné : ce seront juste ceux « qui ont quelque chose à se reprocher » qui prennent des risques.

« — Tout le monde est d’accord pour lutter contre le terrorisme, mais à quoi ça sert de prendre des mesures si elles n’atteignent pas le but et si elles peuvent même être détournées ? On se retrouve sous Pinochet, là !
— oui, et alors ?
— euh…
— Si on est plus en sécurité ?
— Justement, en plus, c’est pas des mesures efficaces !

— on peut pas rester sans rien faire ! ».

Nous y voilà : l’important pour cette dame n’est pas de faire quelque chose d’efficace, ni de s’abstenir de prendre des mesures problématiques, non, l’important, c’est de ne pas rien faire.
La neurologie d’Henri Laborit lui donne en partie raison puisque comme il l’a démontré, face au stress qu’induit la certitude d’une douleur à venir, l’inhibition de l’action cause des désordres psychiques (et même neurochimiques) puis psycho-somatiques (ulcères, etc.), auxquels on ne peut échapper que par trois moyens :
— la fuite (à mon avis pas que physiquement mais je ne sais pas si Laborit va si loin, il faudrait que je relise tout ça)
— faire quelque chose pour résoudre le problème (que ça soit utile et efficace ou pas)
— se battre, c’est à dire exercer et subir de la violence.
Chacune de ces activités a pour effet de soulager le cerveau2. D’un point de vue évolutionniste, on comprend bien les raisons qui font que ces réponses permettent d’échapper au stress, mais à un niveau cognitif supérieur, à un niveau moral, philosophique, rationnel, on est forcé de constater que certains choix sont plus satisfaisants que d’autres.

« — Donc vous trouvez bien que pour lutter contre le terrorisme djihadiste on fasse passer une loi qui est destinée à limiter nos droits ? Qu’on transforme la lutte pour la sécurité en arme politique ?
— Ben si on n’a rien à se reprocher ?3
— Des écologistes engagés ont été assignés à résidence pour ne pas pouvoir participer à des actions politiques, en recourant à une loi censée s’appliquer au terrorisme, ça vous semble normal à vous ? Il y a même eu des journalistes assignés à résidence, interdits de faire leur travail,…
— On sait pas, ils ont peut-être fait quelque chose !
— Puisque la justice normale ne s’applique pas, qu’on peut leur interdire de travailler sans procès, sans jugement, on pourra pas savoir !
— Les journalistes ont une responsabilité, ils sont pas innocents ! »

Eh oui, certes, madame, les journalistes, des journalistes ont une part de responsabilité dans le fonctionnement de la France de 2017, évidemment. Mais ceux qui cherchent à couvrir des manifestations, des événements qu’on tente de les empêcher de couvrir, sont dans leur rôle et, dans un État qui se veut démocratique, dans leur droit. En revanche, ceux qui nous matraquent de faits-divers sordides ou de non-informations destinées à cliver à peu de frais (passer un été sur des femmes qui ont peut-être failli porter une combinaison de plongée comique nommée « burkini »…), qui nous font croire que les six millions de morts de la guerre du Coltan au Congo sont dus à des questions « tribales »4, eux, s’ils sont toujours dans leur bon droit, ne sont pas vraiment dans leur rôle, du moins pas dans le rôle vertueux qu’on attend des médias.

J’ai réussi à sortir une de mes analogies préférées : lorsqu’on veut que des poules rentrent dans le poulailler, il ne faut pas se placer devant elles, mais derrière, car c’est la peur qui les fait aller où on veut qu’elles aillent. Bon, éventuellement le grain aussi, et puis tout dépend des rapports que l’on entretient avec elles, mais n’entrons pas dans les détails : en poursuivant, on peut très efficacement imposer son trajet au poursuivi. Ça fonctionne aussi avec les moutons, que les chiens de berger n’appellent pas mais repoussent.
De la même manière, effrayer le public permet de l’amener où on veut l’amener.
Je n’ai en revanche pas réussi à caser ma citation favorite de Benjamin Franklin : « ceux qui veulent sacrifier un leurs libertés en échange d’un peu de sécurité ne méritent ni l’une ni l’autre ».5.

La dame nous a aussi dit qu’il faudrait en gros enfermer les terroristes avant qu’ils ne commettent leurs crimes, y compris sur la foi d’indices totalement hors sujet : ce n’est pas parce que quelqu’un est un immigré clandestin qu’il est un criminel. Peu avant ma naissance, ma mère n’avait pas ses papiers en règle, et le père de Nathalie, lui, est venu en France sans titre de séjour, en traversant illégalement la frontière : l’un et l’autre ont été à un moment de leur vie des clandestins. À l’aube, sur la ligne que cette dame et nous empruntons, il se trouve des tas de gens qui ne parlent pas français, qui ont manifestement des sueurs froides lorsqu’un policier apparaît à l’horizon, et ce n’est pas parce qu’ils s’apprêtent à commettre un attentat, c’est parce que leur routine quotidienne, qui consiste à faire du gardiennage ou du ménage à La Défense, ou à travailler sur des chantiers, peut se transformer en un claquement de doigts en expulsion du territoire si par malheur on demande à voir leurs papiers.
Mais pour cette dame, y’a pas de fumée sans feu et qui vole un œuf égorge un infidèle. Au passage, il est heureux que le public non-averti des progrès de l’Intelligence artificielle n’ait pas encore vraiment pris conscience qu’il existe une offre (à mon avis bien malhonnête) en termes d’algorithmes prédictifs, car il est probable qu’il réclamerait à corps et à cris qu’on l’y soumette.

Un moment amusant de la conversation est lorsque Nathalie a proposé d’interdire l’arme terroriste à la mode : l’automobile. C’était un peu une blague, puisque c’est impossible pour des questions économiques et logistiques, mais une demi-blague seulement puisque des millions de gens sont autorisés à être maîtres d’un objet qui pèse une tonne et qui est susceptible de causer des dégâts considérables avant d’être stoppé, comme on l’a constaté trop souvent ces temps derniers6. À l’évocation de cette privation de liberté là, les mâchoires des gens qui nous écoutaient sont tombées : oh non, quand même pas les voitures ! (et de nous expliquer en quoi ce serait une idée déraisonnable). Réguler les jeux vidéo, Internet, oui, mais la voiture !?

Une chose sacrée, une liberté fondamentale à laquelle il est apparemment impossible de renoncer : la bagnole !

Les penseurs des lumières des États-Unis ou d’Europe ont posé de beaux principes pour résoudre notre éternelle équation entre l’intérêt général et l’intérêt particulier, entre notre statut d’animal social et notre statut d’individu libre. Deux-cent cinquante ans plus tard, ça ne passe toujours pas, la justice et le goût de la liberté, peuvent être abandonnés en un claquement de doigts par peur. Et plus étonnant (à moins que ce ne soit au contraire très logique), plus nous vivons en sécurité et moins nous supportons les instants qui nous rappellent notre fragilité. Nathalie demandait à cette dame à quel moment, dans son quotidien, elle était effectivement exposée à des meurtres ou à des attentats. Je ne crois pas qu’elle ait répondu. Mais il est certain que le rapport que la plupart d’entre nous entretient avec le terrorisme ou la violence est distant, relève de l’imaginaire médiatique (que l’on rend personnel en se disant : « quand je pense que un mois avant jour pour jour je suis passé dans cette rue-là ! ») et de l’ambiance générale qui va avec (fouilles de sacs, patrouilles,…). Ce n’est malheureusement pas le cas pour tous, bien sûr, mais ce n’est pas minimiser ce qu’ont vécu les victimes ou leurs proches que de constater que la plupart des gens en France profitent d’une existence plutôt exempte de violence, historiquement paisible.
La dame se jugeait « trop sensible », « trop empathique », trop prête à se mettre à la place des autres (pas sûr qu’elle ressente la même chose pour les 50 000 migrants noyés des dernières années en Méditerranée). Comme si nous étions, nous, capables de nous sentir indifférents à l’évocation d’actes barbares, tels que l’égorgement tout récent de deux jeunes femmes dans la gare Saint-Charles à Marseille. Bien sûr que tout ça est remuant, mais il faut chercher comment prévenir, il faut chercher à comprendre, ça ne sert à rien d’abandonner tout ce que nous avons — c’est bien Daech qui en ressortirait vainqueur, du reste.

À la fin de la conversation, la dame nous a dit que nous avions bien le droit de penser ce que nous voulions, ce qui constitue un net progrès en regard du début, lorsqu’elle nous disait « vous n’avez pas le doit de dire ça ça »7. J’ai peur, néanmoins, que nous ne l’ayons pas énormément convaincue, qu’elle continuera de s’indigner contre ceux qui jugent que la panique est mauvaise conseillère.

  1. Le prix Le goût des sciences, qui a finalement échu à d’autres, qui du reste le méritaient, aucun regret à avoir, c’est déjà formidable d’avoir fait partie des trois nommés parmi trois cent ouvrages. []
  2. Voir l’extrait du film Mon oncle d’Amérique, où Alain Resnais illustre les théories d’Henri Laborit. []
  3. Souvent, le fait de « ne rien avoir à se reprocher » signifie en fait surtout « ne rien faire et ne rien penser qui nous distingue de la masse ». []
  4. La dame a repris ce cliché, ce qui a fait réagir un de nos voisins de train, un homme africain de la cinquantaine, qui était aussi intervenu pour rappeler que le sentiment d’insécurité des Français était paradoxal dans un pays objectivement très sûr, comparément à de nombreux pays d’Afrique où la mort violente a un caractère moins exceptionnel. Il a rappelé que le fondement des guerres en Afrique était le contrôle de ressources et que les questions tribales ou nationales étaient plus un prétexte ou un outil qu’une explication. []
  5. Certains ajoutent « et finiront par perdre les deux ». Franklin lui-même a écrit plusieurs variantes de cette phrase (à tort considérée comme apocryphe) dont la plus célèbre est : « Those who would give up essential Liberty, to purchase a little temporary Safety, deserve neither Liberty nor Safety » (Pennsylvania Assembly: Reply to the Governor, 11/11/1755). []
  6. Les véhicules automobiles sont aussi l’outil principal des kidnappeurs pédophiles — vous vous rappelez de ces gens ? Ce sont ceux dont on nous rendait paranoïaques avant le retour de la mode du terrorisme. []
  7. Elle nous a aussi dit qu’elle comprenait que nous étions moins égoïstes qu’elle le pensait, que nous ne voulions pas juste préserver nos propres libertés mais bien les libertés publiques en général. L’argument qui semble l’avoir touchée est le fait de dire que si nous renonçons à ce que nous avons de bien, comme la liberté de l’information ou la justice, on pouvait se demander ce qu’il nous restait à protéger. []

Montrer ou pas, raconter ou pas, savoir ou pas

Je devais être bien insensible à la tragédie humaine hier nuit, car ce matin, en levant, j’ai constaté qu’on me remontait les bretelles de toutes parts pour mes derniers posts de la veille : sur Facebook on m’en veut d’avoir publié un article sur un fait-divers sordide (la mère d’un mannequin russe apparemment morte des effets de son anorexie a jeté le cadavre de sa propre fille, enfermé dans une valise, dans la mer Adriatique), et sur Twitter, d’avoir retweeté la « une » de Libération du jour, qui sous le titre Les enfants d’Assad montre les corps figés d’une dizaine d’enfants victimes de l’attaque chimique de Khan Shaykhun, en Syrie.
Plusieurs questions se posent : est-ce que ce genre de posts est utile ? Est-il malsain ? Pour ce qui est de l’article sur la jeune femme morte en Italie, on n’est pas vraiment dans le journal Détective : l’article, publié sur le site de France Info, est assez factuel et ne contient rien de plus « trash » que ce que dit son titre. Je l’ai publié parce qu’il m’étonnait, parce que je me demande toujours, face à ce genre d’histoire, ce qui est passé dans la tête de la personne : est-ce qu’elle a cru qu’on la penserait responsable du décès de sa fille ? Est-ce qu’elle s’en sentait elle-même responsable ? (on peut, mais c’est un peu cliché et rien ne permet de le dire, s’inventer le film d’une mère abusive qui dirige la carrière de sa fille au point de la pousser vers la mort…), est-ce qu’elle a cherché à ignorer la mort de sa fille en faisant disparaître son corps ? Je n’en sais rien mais je dois dire que ça m’interpelle, que ça me plonge dans de vertigineuses interrogations, et je ne pense pas que ça soit par goût pour le gore1, ni pour participer à dessiner le portrait d’une humanité horrible (ce genre d’histoire a toujours existé) ni même pour parler de sujets sociaux à la mode tel que la santé des mannequins, même si ce genre d’histoire permet de les illustrer. Je suis désolé si j’ai choqué quelqu’un en publiant cette histoire étrange mais, j’insiste, l’article en lui-même n’a rien de « trash » si ce n’est l’événement qu’il relate et qui, qu’on le veuille ou non, s’est déroulé2.

J’ai ôté l’image, on la retrouvera aisément sans mon aide : si cette image me semble importante, je comprends ceux qui me disent qu’elle les violente au delà du supportable même si je suis d’accord avec André Gunthert lorsqu’il écrit « Au total, le débat sur l’image paraît secondaire. Le massacre a bien eu lieu. En rediffuser les signes est une façon élémentaire de témoigner d’un sentiment de scandale, de révolte et de honte. Comme toujours avec le conflit syrien, le soupçon de l’impuissance guette. Mais refuser de voir ou de manifester sa colère n’aurait-il pas été encore pire? »

L’attaque chimique de Khan Shaykhun s’est elle aussi déroulée, et toute image de ces enfants privés de vie nous met face à notre impuissance. J’en ai vu défiler beaucoup en deux jours et comme tout le monde, je les prends comme un uppercut en pleine figure, un double uppercut, puisqu’à l’horreur de ce que l’on voit s’ajoute l’horreur de notre impuissance à y faire quoi que ce soit. Mais j’ai retweeté cette « une » de Libé parce que j’ai vu dans la photographie choisie autre chose qu’une image sordide. Tout d’abord, j’y ai vu (et là on va s’inquiéter pour ma santé mentale peut-être) une composition picturale, un Carravage ou un Géricault, une image habitée (je ne peux pas dire animée) par une forme de beauté pathétique. Bien plus qu’un témoignage, c’est le genre d’image qui reste et qui permettra de se souvenir. Je ne sais pas au fond à quoi ce genre d’image est utile : est-ce qu’elle sert à apprivoiser une réalité ? À la faire connaître ? À contenir l’horreur comme un de ces objets magiques auxquels on transfère le mal pour l’extraire du monde ? Ou au contraire sert-elle à faire éprouver une souffrance à des gens qui se trouvent à des milliers de kilomètres du lieu d’où elle émane ? Est-ce qu’elle peut nous permettre d’agir, ou au contraire est-ce qu’elle ne nous renvoie pas à notre impuissance ?
Sans doute un peu de tout ça à la fois.
Les reproches liés à la diffusion de telles images sont souvent accompagnés d’accusation de racisme : on se permet de montrer des enfants syriens parce qu’ils sont « racisés »3, mais on ne montrerait pas les mêmes images avec des enfants de Neuilly-sur-Seine. Je ne trouve pas cette accusation très juste, pour de nombreuses raisons. La première raison qui mérite d’être considérée, c’est que les personnes qui diffusent ces images ne le font jamais avec l’intention de se féliciter de ce qu’elles montrent, et au contraire, ces images nous engagent à la pitié et à l’empathie envers des gens qui, sans cela, ne seraient que des nombres, des abstractions. Il est facile de discuter du nombre de milliers de migrants que la France peut accueillir, mais une fois que l’on a la photographie sous le nez, l’individu n’est plus une unité, elle devient une personne. Je lis souvent que les photos sont diffusées « sans le consentement des familles », mais je n’ai pas entendu les concernés se plaindre et je me demande si en disant cela on ne projette pas sur eux le rapport occidental contemporain (issu de décennies de paix) aux images, à la guerre et à la mort4, et si ça n’est pas aussi une expression de notre sentiment de culpabilité vis à vis d’une situation dont nous voulons oublier qu’elle nous engage — depuis la Syrie jusqu’au centre de premier accueil des migrants de La Chapelle. Je me pose cette question car les premiers et les plus actifs à avoir diffusé ces images sont, pour ce que j’ai pu en voir, des activistes et des journalistes syriens, suivis par les médias du Moyen-Orient — à l’exception sans doute des médias gouvernementaux syriens.
Ensuite, évidemment, la situation décrite n’a pas d’équivalent en France et les mêmes images ne peuvent donc pas exister. Si l’image de ces enfants syriens semble logique à diffuser pour certains (et c’est mon cas) c’est qu’elle n’est pas la simple illustration d’un événement passé (comme le serait chez nous un attentat ou l’accident d’un bus scolaire), elle est aussi l’illustration visuelle, le symbole d’un événement en cours : dans une certaine indifférence (ou plutôt dans le « j’y pense et puis j’oublie », de la chanson de Dutronc), la guerre avait déjà lieu avant l’attaque et elle continue ensuite.
Pour finir, tout comme l’image du petit Alan Kurdi, retrouvé noyé sur une plage turque pour avoir tenté de traverser la Méditerranée avec sa famille, cette image me frappe car elle propose la vision la plus abominable qui soit : un enfant mort. Un enfant ça joue, ou ça dort, mais il n’est pas censé être mort, c’est aux vieux de mourir, pas aux enfants, c’est l’ordre des choses. Plutôt que de m’éloigner des personnes montrées, ce genre d’image m’en rapproche, et me ramène même à un épisode intime de ma propre biographie : la vision de mon fils anesthésié, à l’hôpital alors qu’il était bébé, et le déchirement que j’ai ressenti face à ce corps sans résistance, qui semblait vide de toute vie. Cet état n’a heureusement été que provisoire, mais la vision me hante depuis vingt ans, et quand je vois ces enfants aujourd’hui, je ne me dis pas qu’ils sont d’abord des Syriens (c’est loin, ils parlent pas ma langue, ils n’ont pas ma culture, et puis qui sont les gentils qui les méchants, on n’y comprend rien,…), je me dis qu’ils sont des enfants et donc des innocents, il n’y aucune explication d’aucun belligérant qui puisse justifier ça.

Je ne sais pas s’il est bien ou utile de diffuser ce type d’image (et il faut se méfier bien entendu de la déraison que provoque chez nous les images aptes à susciter des émotions violentes), mais je trouve injuste d’accuser ceux qui le font d’être insensibles face à ce qu’elles représentent et complaisants face à l’horreur, puisque c’est justement cette sensibilité qui les pousse à faire circuler les images. Il serait aussi injuste de reprocher à ceux qui détournent les yeux de manquer de sensibilité puisque c’est cette sensibilité qui leur rend ces images douloureuses. Chacun de nous réagit différemment sur ces questions.

Lire ailleurs : Il y avait une odeur mortelle, par Olivier Ertzscheid ; Au delà du journalisme, par André Gunthert, cité plus haut ; L’histoire de cette une qui nous hante, par Johan Hufnagel ; Les magnolias de Khan Cheikhoun par Alain Korkos.

  1. Mais j’avoue apprécier les récits de fiction dont la trame est centrée sur l’impossible et absurde tentative de faire disparaître un cadavre — le coup de la tache de sang qui ne part jamais. Tout comme les récits fantastiques dans lesquels un vœu magique exaucé est toujours accompagné d’une punition, les histoires de cadavres à faire disparaître ont souvent une morale du même ordre : on n’y arrive jamais, le passé finit toujours par resurgir, la culpabilité ne s’efface pas. []
  2. Cependant je dois dire que j’applique généralement avec les faits-divers le contrat que je respecte habituellement avec les pures fictions, ces histoires sont souvent empruntes d’une anomalie et d’une irréalité qui me distancie souvent complètement. []
  3. Même s’il heurte un peu les oreilles, j’aime bien le mot « racisé » car il désigne un rapport et non une essence, et c’est une manière astucieuse de refuser une fatalité, et de ne pas faire des personnes victimes de racisme les raisons du racisme. Il faut prendre garde à ce que cela reste le cas et que « racisé » ne devienne pas un euphémisme incongru pour désigner toute personne d’origine étrangère : le racisme pourrait disparaître, il n’est écrit nulle part dans le ciel que des gens soient nés pour en être les victimes. De fait, les enfants dont nous parlons ne sont pas morts d’être « racisés » (par qui ?), ce sont des enfants syriens morts à la suite d’un bombardement syrien. []
  4. Après la seconde guerre mondiale en Europe occidentale, la mort est devenue un sujet tabou, on a supprimé de nombreuses marques du deuil (brassards, vêtements, chapiteaux signalant un décès dans une maison, etc.), on ne présente plus les morts, on ne les voit plus, et on juge obscène de les photographier. Il n’en a pas toujours été ainsi, loin de là. []

Facéties et châtiment

Aujourd’hui, je découvre l’existence de Mehdi Meklat, journaliste au Bondy Blog, à France Inter, sur Arte, et auteur de deux livres publiés au éditions du Seuil. Je ne le découvre pas tout à fait, je me rends compte que j’ai sans doute déjà lu plusieurs de ses textes, sans prêter attention à sa signature — d’autant qu’il co-signe ce qu’il écrit avec un autre jeune homme, Badroudine Saïd Abdallah. En fait, je réalise que j’avais croisé des photos du duo dans Libération ou Télérama : deux jeunes gens très cosmétiques, portant avec gravité mais sans haine la conscience d’une jeunesse des cités frustrée, fière de ses racines et avide d’un futur positif.

Pour je ne sais quelle raison1, plusieurs personnes ont exhumé de vieux tweets qu’a commis Mehdi Meklat, et c’est devenu en très peu de temps un important sujet sur Twitter, et même l’objet d’une cabale assez violente si l’on considère qu’elle ne visait qu’une unique personne. Je dois dire que je n’ai pas tout compris à la chronologie et à la nature de l’œuvre incriminée : il y a des tweets qu’a publié Mehdi Meklat  sous le pseudonyme Marcelin Deschamps, personnage de composition raciste, sexiste, homophobe, mais il y a aussi les tweets qu’il a publié en son nom propre. Comme le compte Marcelin Deschamps est devenu Mehdi Meklat (si j’ai tout compris), qui ne faisait depuis longtemps plus mystère d’être l’auteur de ce « gag », il n’est pas facile de dire quelle identité est responsable de quels tweets. L’auteur a publié ces explications :

Je serais bien incapable de démêler l’affaire, puisque de nombreux messages ont été supprimés, mais on trouve effectivement dans ses propos beaucoup de sexisme, d’homophobie et d’antisémitisme. Si on prend chaque tweet isolément et dans son contexte (par exemple une réponse à la « une » franchement raciste2 de Charlie Hebdo sur Boko Haram, on peut lire de l’excès, un humour plus ou moins habile, généralement déplacé, une ironie sans grande maturité envers certains réflexes médiatiques, etc. Ironiser sur le concept de « racisme anti-blanc » est bien, mais si l’ironie n’est plus vraiment perceptible3, qu’est-ce qu’il reste ? Est-ce que les tweets s’adressaient à des personnes conscientes du gag ? Jusqu’à quand est on dans l’humour, dans le trolling par l’absurde ? Finit-on par être envahi par son personnage, grisé par la publication sous pseudonyme au point de perdre le contrôle ?

Grâce au cache de Google, on apprend qu’en une journée, Mehdi Meklat a supprimé 50 000 tweets. Et gagné près d’une centaine de followers.

Si on en lit des dizaines d’affilée, on a plutôt l’impression du catalogue des névroses de quelqu’un qui a un trop-plein d’agressivité à évacuer, pour qui toutes les femmes (et un certain nombre d’hommes) sont des « putes » à qui on souhaite le viol, qui présente Adolf Hitler, Mohammed Merah ou Ben Laden comme des héros, qui semble obsédé par les juifs, qui a des idées créatives sur ce qu’il aimerait insérer dans l’anus des personnes qu’il exècre, et qui a souhaité mille morts à l’équipe de Charlie Hebdo. On notera qu’après avoir été exaucé, l’auteur des tweets a co-signé une tribune compatissante où il était dit « Ces morts sont les nôtres », une affirmation que l’on peut lire de plusieurs manières si l’on se rappelle qu’elle fait suite à une série d’appels au meurtre. Par la suite, Mehdi Meklat citera régulièrement Charlie Hebdo de manière moins compatissante, pour fustiger le fameux « esprit Charlie », érigé en dogme par certains — personnellement j’ai aussi critiqué le « Êtes-vous Charlie ? », bien que longtemps lecteur du journal, admirateur de ses auteurs assassinés et profondément affecté par leur destin, mais c’est une position que l’on accepte plus facilement d’un vieux blanc que d’un jeune rebeu (comme on dit dans ma banlieue). Difficile de savoir ce qui est censé être de l’humour ou ce qui est censé être sérieux, car qu’il s’agisse de tweets outranciers ou de tweets « normaux », les cibles sont souvent les mêmes (Caroline Fourest, Charb, Sophia Aram,…). Je ne comprends pas bien ce qui a été posté sous quel nom, et la confusion à ce sujet semble assez générale — plutôt que d’avoir deux comptes distincts, Mehdi Meklat semble avoir renommé son compte parodique, attribuant les anciens tweets de son personnage à sa personne.

Un échantillon…

L’histoire ne s’arrête pas là. Des centaines de personnes, sur Twitter, ont pris fait et cause contre Mehdi Meklat, et si on ne peut pas leur reprocher de s’indigner des tweets de ce dernier, leur unanimité produit un effrayant effet de meute. De nombreux tweets réclament aux éditions du Seuil, aux Inrockuptibles, à Arte, et bien sûr au Bondy Blog, de rompre toute forme de collaboration avec Mehdi Meklat, de le licencier sur le champ4, et c’est jusqu’à Christiane Taubira qui se fait reprocher d’avoir posé en couverture des Inrockuptibles aux côtés de Badroudine Saïd Abdallah et de Mehdi Meklat.

Le personnage de « facho » Marcelin Deschamps (espérons que personne ne s’appelle réellement ainsi) est antisémite, homophobe, misogyne, mais n’était pas obsédé par la critique de l’Islam, contrairement aux authentiques militants d’extrême-droite. L’auteur du personnage, lui aussi, défend cette religion et le fait même avec un certain lyrisme républicain.

Puisqu’il est très difficile d’enquêter, c’est à dire de recenser tous les tweets publiés pendant cinq ans (cinquante mille d’entre eux ont été effacés) mais surtout de les interpréter dans leur contexte, de savoir à quel public ils s’adressaient au moment où ils ont été émis chacun réagit avec ses tripes et avec ses préjugés, et notamment ses préjugés sur les gens issus des cités. Chacun réagit aussi avec un recul que je juge pour ma part anachronique : on ne peut pas, sans examen sérieux de ses intentions, accuser quelqu’un d’avoir effectivement voulu le meurtre de quelqu’un d’autre s’il a eu une phrase légère sur le sujet. Imaginons que demain Jean-Marie Le Pen soit assassiné, pourra-t-on reprocher son meurtre à chaque personne qui a dit avec légèreté un « celui-là, s’il pouvait crever… » ? Si oui, ça risque de faire du monde, parce que je l’ai souvent entendu. Lorsque Charlie Hebdo a connu des difficultés financières, Mehdi Meklat a tweeté « Je vous souhaite la mort », il me semble que cette phrase certes très violente s’adressait au journal plus qu’aux membres de sa rédaction, et je ne pense pas (à son auteur de le dire) qu’elle constituait un projet, une prescription ou une fatwa.

Parmi les gens qui reprochent le racisme de ses tweets à « Marcellin Deschamps », on trouve toutes sortes de gens, et sans doute pas que des promoteurs du « vivre ensemble » et de la paix entre les communautés religieuses.

Les sites Fdesouche, Boulevard Voltaire ou Europe-Israël ainsi que toute la « fachosphère » exultent, voyant là une confirmation de l’aveuglement des « bobos » qui ont soutenu le jeune journaliste au cours de sa carrière fulgurante, et qui interprètent l’affaire comme une révélation de la duplicité du Bondy Blog, de la vigueur de son « racisme anti-blanc » et d’une mentalité homophobe, sexiste et antisémite des français issus de l’immigration maghrébine. Ces voix de crécelle rouillée dont on se réjouira au moins qu’elles s’engagent contre différentes formes d’exclusion (même si ce n’est souvent qu’une posture opportuniste pour en promouvoir d’autres) jouxtent celles de toutes sortes de braves gens à juste titre heurtés par le contenu des tweets incriminés qu’ils découvrent. Quelques voix défendent le jeune homme, comme son ancienne employeuse Pascale Clark qui écrit : À l’antenne @mehdi_meklat ne fut que poésie, intelligence et humanité. Son personnage odieux, fictif, ne servait qu’à dénoncer. La journaliste Laura-Maï Gaveriaux quant à elle s’étonne que tant de gens soient si catégoriques quant aux intentions de l’auteur des tweets — qu’elle juge blessants puisqu’ils visaient des personnes, refusant en revanche d’être associée à ce qu’elle qualifie de lynchage. Son confrère Claude Askolovitch, quant à lui, se refuse à surinterpréter « une immense connerie ». Il s’embête à « arracher à la meute un type qui s’est cru assez malin pour twitter des immondices » dont les blagues sont « absoluement laides, impardonnables, perverses, dans un jeu périlleux » mais où il refuse d’y voir « des messages ni de vraies prises de position »… Ce qui correspond à peu près à ma propre humeur sur le sujet.

Le Bondy Blog a émis un communiqué assez clair. Mon sentiment à la suite de cette histoire me rappelle celui que j’ai eu lorsque Charlie Hebdo a fait valoir son droit d’expression, après l’affaire des caricatures : j’ai défendu leur droit à s’exprimer mais je n’en ai plus acheté qu’un ou deux numéros depuis. De la même manière, si je laisse le bénéfice du doute à Mehdi Meklat et si je suis certain de l’utilité et de l’honnêteté du Bondy Blog, j’éprouve depuis hier un petit dégoût à leur endroit et je ne me vois pour l’instant pas plus aller lire leurs articles que je ne vais lire ceux de Valeurs Actuelles, Causeur, Atlantico et autres Fdesouche. La confiance dans le projet est émoussée, parce que j’ai l’impression, sans doute à tort, d’avoir eu un aperçu désagréable de pensées inconscientes que j’aurais préféré ignorer.

Avec cette affaire assez navrante, on revient aux critiques faites (y compris par Mehdi Meklat) à Charlie Hebdo : l’humour peut-il être « libre » au point d’ignorer le contexte dans lequel il s’exprime, et les mutations de ce contexte ? L’humour peut-il être « libre », « insolent », « politiquement incorrect » au point de se mettre à défendre des positions réactionnaires et à servir de caisse de résonance aux opinions les plus rances ? Lorsqu’il a systématiquement les mêmes cibles, l’humour en est-il vraiment, ou bien trahit-il la mentalité ou au moins les obsessions de la personne ? Selon un article du Monde, Mouloud Achour aurait dit à Mehdi Meklat « Arrête ces Tweets! Tu n’es pas dans une cour de récréation! Les écrits restent, un jour on te les ressortira. ». Le jeune homme répondait à cela que les tweets n’émanaient pas de lui mais du personnage qu’il avait inventé et, plus trouble, qu’il s’agissait de ses « pulsions ».
L’humour qui joue sur l’absurdité, sur l’outrance et sur le petit frisson de l’indécision (est-ce vraiment ce qu’il pense ? Est-ce un pastiche ?) est assez délicat à manier et peut, comme on le voit ici, avoir des conséquences assez lourdes.

Je profite de cette histoire pour faire une confession.
Au début du quinquennat de François Hollande, je trouvais ridicules les tweets à succès d’une personne qui revendiquait un fort engagement à droite et reprochait tout et rien au nouveau président élu dès le jour de sa prise de fonctions : chômage, dette, et autres indicateurs qu’on pouvait pourtant plus légitimement reprocher au président sortant sorti. Avec malice, j’ai créé un compte avec un nom quasi identique, en intervertissant deux lettres. J’ai même utilisé la même photographie, en me contentant de la retourner. Et j’ai commencé à tweeter des pastiches des tweets de mon modèle, à qui je faisais dire des choses telles que « trois jours de pluie, ça suffit, Hollande démission ! ». J’avais recours à des raccourcis complètement illogiques, des arguments et des formules mélangeant sentimentalisme et politique d’une manière totalement absurde, accusant les victimes de racisme d’être racistes et parlant des racistes comme de victimes. C’était assez drôle, je suppose, car j’ai eu rapidement un grand nombre d’abonnés. Je pastichais assez bien le ton de mon modèle pour que plusieurs fois des gens s’y laissent prendre et se montrent consternés de l’entendre qualifier François Hollande de bolchevik tout en prenant la défense de Pinochet, Franco, Pétain ou les prêtres pédophiles (ce que n’aurait pas fait l’original qui, m’a-t-on dit, était fort affligée de mes facéties).
Peu à peu, mon personnage a nettement dérivé de son prototype et pris son indépendance, tweetant des choses toujours plus odieuses (quoique dans un langage plus feutré que ce lui de « Marcelin Deschamps », forçant souvent le lecteur à lire entre les lignes), mais j’ai vite été rattrapé par l’histoire : c’était l’époque de la « manif pour tous », où toute une partie de la droite française a glissé de la déjà insupportable surexcitation sarkozyste à un néo-conservatisme proche de celui des groupes de pression politico-religieux américains (qui, pensent certains, l’ont financé !) qui promeuvent une multitude d’exclusions au nom d’un sympathique rabbin d’il y a deux mille ans. La droite conservatrice et identitaire faisait son mai 1968, et mon personnage au départ stupide commençait à être un peu trop à sa place, au point que je m’en suis dégoûté. J’espère ne pas avoir participé à l’la promotion de l’imbécillité crasse d’une partie de mes compatriotes, et ne pas avoir créé du bruit et de la confusion là où je cherchais à provoquer de la réflexion, mais c’est une bonne illustration de la loi de Poe : passé un certain stade, on ne peut plus distinguer le pastiche de l’outrance.

Un beau jour, j’ai supprimé le compte en question, rendant la paix d’esprit à la personne qui lui avait servi de modèle au départ. Je sais que beaucoup de gens l’ont regretté, mais pas moi car je ne voyais plus comment faire rire, ni même comment me faire rire moi-même.
Quelque part, en tout cas, je peux me mettre à la place de Mehdi Meklat, il m’arrive d’être facétieux. Ce jeune homme a été malhabile, au minimum, mais il me semble non seulement excessif mais aussi injuste de vouloir en faire le frère Kouachi caché ou de projeter sur lui tous les fantasmes médiatiques liés à la mentalité des jeunes habitants des cités5. Le torrent de haine qui s’est déversé en quelques heures sur le jeune homme en dit long sur les arrières-pensées ou les peurs de ceux qui se sont lancés dans ce dérangeant hallali — car à mille contre un, on ne peut pas vraiment parler de débat d’idées ni même de justice.

  1. La sortie du second livre du duo il y a quelques semaines, peut-être, ou l’humiliation subie par Philippe Val, ridiculisé paraît-il par Mehdi Meklat sur le plateau de La Grande Librairie. []
  2. La « une » de Riss sur Boko Haram (#1166 du 22 octobre 2014), régulièrement montrée comme preuve d’un racisme ordinaire chez Charlie Hebdo, était raciste. Je ne pense pas que son auteur se considère comme tel, mais en faisant des esclaves sexuelles de Boko Haram d’antipathiques femmes voilées qui demandent à ce que l’on ne touche pas à leurs allocations familiales, Riss soutient plusieurs des clichés véhiculés par l’extrême-droite. []
  3. Quelqu’un qui l’a suivi sur Twitter à l’époque me disait : « Je pense qu’aucun de ses followers ne prenait ça au 1er degré. Pour moi, c’était juste une parodie de troll Twitter ». []
  4. Je suis toujours stupéfait de la facilité avec laquelle certains réclament que certains aient l’interdiction d’exercer leur profession dès lors que celle-ci est publique. Jusqu’ici, pourtant, l’œuvre de Mehdi Meklat et de Badroudine Saïd Abdallah dans les médias grand public n’a rien de scandaleux et doit son succès à un esprit positif. []
  5. Quand Charlie Hebdo écrit à un politicien « crève salope », se moque de sa mort, etc., on trouve ça drôle ou pas, insultant, excessif, etc., mais personne ne fait semblant de croire à une authentique incitation au meurtre. Pourquoi appliquer une telle grille de lecture à Mehdi Meklat si ce n’est par préjugé sur ce qu’il représente ? []

Trump al Ghul (Dark Trump Rises)

Batman: The Dark Knight rises ne marquera pas l’histoire du cinéma (sauf peut-être pour le caractère sobrement comique de la scène de la mort de Marion Cotillard), mais la cérémonie d’investiture de Donald Trump lui donne une nouvelle dimension.
Le réalisateur, Christopher Nolan, s’est toujours défendu d’avoir voulu imposer un message politique et a même dit que, si la politique était bien le thème, on pouvait l’apprécier quel que soit son bord : les uns penseront qu’ils parle du fascisme et les autres du communisme, il y en a pour tous les goûts, ce n’est pas une politique précise qui est visée mais juste la démagogie. C’est la position habituelle de tout réalisateur de blockbuster1.
Tout de même, l’allusion au mouvement Occupy Wall Street semblait assez claire : le peuple espère reprendre le pouvoir que lui a confisqué le capitalisme financier pour lui imposer un système inégalitaire artificiel, et ce mouvement social aboutit au siège de la Bourse de Gotham — et puisque Gotham est New York, sa bourse occupée est Wall Street. Le message que je comprends, c’est que parler de changement est forcément démagogique et sert les intérêts d’escrocs. Et pire que tout, pour « l’homme blanc économiquement défavorisé » (ainsi que l’on décrit l’électeur de Trump), la personne qui se cache derrière cette escroquerie n’est pas un tribun viril et exalté  — Bane, l’écorché vif —, c’est bien pire, c’est <spoiler>une femme et une terroriste crypto-musulmane !2</spoiler>. Heureusement, le milliardaire (self-made héritier) Batman, connu pour ses arnaques à l’assurance3 vient dispenser une correction méritée au peuple séditieux, ruinant les rêves d’émancipation de celui-ci et rétablissant l’ordre tel qu’il l’entend et tel qu’il profite à sa classe sociale.
On qualifie souvent Batman de « vigilante », de fasciste qui œuvre comme juge et bourreau sans autre légitimité que celle qui lui confère sa fortune. Ça se discute : il évite le meurtre4, pallie effectivement un système défaillant et corrompu, et, s’il le fait en marge de la loi, n’en est pas moins apprécié des policiers. Hmmm, même dit comme ça, il est louche.
Reste que quoi que l’on pense de Batman en règle générale, le film Dark Knight Rises présente les envies de changement sociaux « de gauche » comme un attrape-nigaud dont profiteront de rusés démagogues.

En reprenant presque mot pour mot le discours de Bane dans Dark Knight Rises lors de sa cérémonie d’investiture5, Donald Trump lance un message assez cynique : il gardera ses milliards grâce à la naïveté de millions de nigauds  à qui il n’a pas promis de redistribution, mais à qui il a fait croire que les gens riches ne rêvaient que d’améliorer la condition de ceux qui ne le sont pas.
Le slogan de Occupy Wall Street«We are the 99%», rappelait que la plus grosse partie du pouvoir politique et de la richesse des États-Unis était détenue par seulement 1% des habitants du pays, et que cette concentration inique ne cessait de progresser. Le slogan du cabinet de Trump pourrait être «We are the 1%», lorsque l’on sait que ses 17 membres6 possèdent à eux seuls plus qu’un tiers des foyers américains.
Avec un certain succès, Christopher Nolan a décrédibilisé Occupy Wall Street et, par anticipation, participé à couper l’herbe sous le pied à Bernie Sanders — le candidat du mouvement. Aujourd’hui, avec son malicieux plagiat, l’équipe de campagne de Trump nous fait savoir que la démagogie l’a emporté, au détriment du peuple, et qu’elle n’a même pas eu besoin de laisser entendre aux gens qu’elle se souciait d’injustice sociale, il a suffi, comme toujours, de monter les pauvres les uns contre les autres.

  1. À l’exception notable de l’imprudent Paul Verhoeven lors de ses années hollywoodiennes. Des gens comme James Cameron, qui produit des films éminemment politiques, sont bien plus avisés et ont compris qu’un message avait bien plus de force en étant diffusé qu’en étant expliqué. Expliquer un message sert juste à convaincre les gens qui ont les mêmes idées que soi que l’on est de leur bord.  []
  2. Miranda Tate est en fait Talia al Guhl, la fille de Ra’s al Ghul, un des plus grands ennemis de Batman. Je ne sais pas s’il est fait directement allusion à une appartenance religieuse de la famille al Ghul dans les aventures de Batman, mais leurs noms sont arabes, ils sont issus d’une lignée de bédouins et ils dirigent la Ligue des Assassins — nom qui a d’abord été (péjorativement) celui de la secte des Nizârites, des chiites ismaéliens. On pouvait deviner qu’elle était la méchante du film au fait que l’actrice est française. []
  3. Un manoir familial centenaire détruit une fois, ça va, mais au bout de trois fois, ça commence à devenir suspect ! []
  4. Dans les premiers numéros de Detective Comics où il apparaît (1939), Batman utilise volontiers des armes à feu et n’a pas peur de se tuer les malfrats. Ses auteurs ont tout de même assez vite décidé d’imposer un code éthique à leur héros : il cesse d’assassiner et il n’utilise pas d’armes à feu, il ne rend pas justice, il aide la justice en livrant à la police ceux qui méritent d’aller en prison. Cette formule a l’avantage de permettre à ses ennemis les plus pittoresques (Catwoman, le Joker, etc.), de revenir régulièrement. Malgré ses pratiques respectueuses de la vie et de la chevalerie, Batman a tué au cours de sa carrière bien plus de gens que je n’ai tué de moustiques, soit directement (certains se sont amusés à établir des listes), soit en laissant faire, soit en aidant un peu le destin, soit en faisant choir une pile de voitures sur la tête des méchants. En fait, Batman ne tue pas ses pires ennemis, mais il n’est pas sûr que tous les sous-fifres de ces derniers survivent aux coups, aux explosions et aux chutes d’objets que le héros milliardaire leur fait subir sciemment. []
  5. Donald Trump : “we are transferring power from Washington DC and giving it back to you, the people”. Bane : “We take Gotham from the corrupt! The rich! The oppressors of generations who have kept you down with myths of opportunity, and we give it back to you… the people”. []
  6. La composition du cabinet est en elle-même incroyable : un climato-sceptique à l’environnement ; un fraudeur fiscal aux finances ; un charognard d’entreprises en faillites au commerce et à l’industrie ; un chef d’entreprise qui escroque ses employés au travail,… []

Toujours plus d’écrans pour rien

Cette semaine, il va faire très froid et cela va poser un problème d’alimentation électrique :

EDF et sa filiale RTE recommandent aux français d’avoir une consommation électrique responsable : débrancher les appareils en veille, éviter de faire tourner son lave-linge, sa machine à laver la vaisselle ou son four à certaines heures, etc.
Par ailleurs, la tension de l’électricité risque d’être baissée de 5% et certaines entreprises particulièrement énergivores (et volontaires) pourraient être fermées (et dédommagées, si j’ai tout bien compris). Je n’ai rien à redire à ces mesures exceptionnelles et cet appel à une consommation raisonnée : la production d’électricité n’est pas infinie, la priorité doit être donnée à ses usages les plus vitaux, à commencer par le chauffage.
Mais tout à l’heure en passant gare Saint-Lazare, j’ai vu ça :

Je ne sais plus combien il y a de panneaux « Numériflash » dans la gare Saint-Lazare, il faudra un jour que je recompte, mais je sais qu’ils sont plusieurs dizaines. Ces quatre-là diffusent la même publicité en même temps — une publicité au message utile puisqu’il vante les restos du cœur, mais ce n’est pas la seule campagne qui y est montrée.
Certains estiment que la consommation de chaque panneau (et de l’ordinateur qui va avec) équivaut à celle de trois foyers français, hors chauffage. Ce n’est pas moi qui pourrais confirmer ou infirmer cet ordre de grandeur, d’autant que je ne comprends pas bien les unités en énergie, mais il est certain que cette consommation est considérable si on la rapporte au service rendu : afficher des publicités1.
« Ça paye une partie du ticket de métro », pensent savoir certains. Pourtant, entre le moment de l’installation de ces panneaux et aujourd’hui, le carnet de tickets de métro est passé de 11,60 euros à 14,50 euros, soit 25% d’augmentation en seulement six ans, tandis que l’inflation n’a, elle, progressé que de 7,2%.

Ce panneau ne sait pas quoi afficher, alors il se contente de faire de la publicité pour la société à laquelle il appartient, Média Transports.

Ces deux écrans, situés dans un couloir du métro Saint-Lazare, m’intéressent. En apparence, ils sont utiles, puisqu’ils donnent les horaires des bus en temps réel. Mais ils se trouvent dans un couloir circulaire du métro qui est avant tout un lieu de circulation et non de station. Si on les voit face à soi, c’est que l’on vient juste d’entrer dans le métro, et donc que l’on ne s’apprête pas à prendre le bus. Je ne pense pas avoir déjà vu quelqu’un consulter ces horaires. Ces deux panneaux consomment sans doute moins d’énergie que les panneaux publicitaires Numériflash, qui sont bien plus grands, mais, du fait de leur emplacement, sont sans doute encore moins utiles.

En quittant le quai de la ligne 13, j’ai pris un couloir qui n’est emprunté (et assez peu) qu’au moment où les passagers quittent une rame. Ce n’est pas un endroit où l’on traîne. Il en existe beaucoup dans la station, et dans bien d’autres stations, évidemment. Et dans chacun de ces couloirs, un panneau Numériflash s’excite solitairement à diffuser la bande-annonce du dernier Vin Diesel. Quatre-vingt-quinze fois sur cent, il n’a pas de public.

Combien d’écrans d’information comme celui-ci sont allumés jour et nuit pour nous informer qu’ils ne sont hors-service ?

Mon écran préféré. Enfermé dans la gare de ma ville (avec quatre ou cinq copains), il affiche jour et nuit (vérifié) un même message disant que si on veut être informé, il faut qu’on utilise son smartphone. Il est là pour nous informer de l’endroit où on pourra s’informer.

Il y a, certes, une poésie à tous ces écrans (et autres dispositifs, tels les portillons d’accès qui eux aussi clignotent jour et nuit) dont le but semble n’être que d’éclairer les usagers des transports et de constituer, par l’image et par le mouvement, une présence rassurante, qui donne l’impression que tout fonctionne. Mais si les centrales sont à bout de souffle, ne faudrait-il pas envisager des les éteindre, de temps en temps ?

Quelques anciens articles sur le sujet : Des écrans pour ne rien dire ; La peur du noir ; Publicité animée ; La nouvelle gare Saint-Lazare ; Good Cop21 Bad Cop21.

  1. Une enquête réalisée par BuzzFeed conclut que couper tous les écrans publicitaires de ce genre ne suffirait pas à régler le problème des heures de pointe, mais à l’heure où on conseille aux gens de baisser leur thermostat d’un degré ou de débrancher leurs appareils en veille, le symbole n’en reste pas moins étrange.  []

Internet contre France Télécom

La phrase de François Fillon au Consumer Electronics Show de Las Vegas, face au micro de l’émission Quotidien, sur TMC, a beaucoup fait jaser :

«Qu’est-ce qu’a fait M. Macron en matière de technologie? Il a fait des choses? Qu’est ce que j’ai fait moi? J’ai ouvert les télécommunications à la concurrence. Vous pensez qu’il y aurait de l’internet en France si on avait toujours France Telecom avec des fonctionnaires? Et qui s’opposait à cette réforme? La gauche»,

Dans la vieille tradition de l’élite politique française, l’ordinateur, c’est l’outil de travail des secrétaires, autant dire un objet trivial auquel on ne prête pas plus d’attention qu’à l’aspirateur que manipule le personnel d’entretien. En ce sens, Fillon (maudit soit son programme) est un cas singulier de politique technophile, presque attendrissant par la manière dont il revendique régulièrement sa passion pour les technologies.
En 2009, dans le magazine SVM, il avait dit :

«Je suis un vrai « geek ». Je veux essayer toutes les nouveautés. En ce moment, j’utilise principalement un iPhone 3G, un Nokia, un iPod nano et, côté photo, un Nikon D700 et un Panasonic Lumix (…] Après avoir épuisé plus de trente PC, je suis passé au Mac, il y a six mois. J’utilise deux MacBook Pro – un pour le travail et l’autre pour mes besoins privés – et un iMac»

On voit que sa « geekitude » consiste plutôt à acheter le dernier gadget qu’à être un expert, et il est en ce sens logique qu’on le voie parader au Consumer Electronic Show plutôt qu’au Chaos Communication Congress ou au Def Con.

Je ne fais pas partie de ceux qui ont spontanément ri à la phrase par laquelle Fillon s’attribuait l’arrivée d’Internet en France. Je n’ai aucune idée de son rôle exact, mais en 1995, j’étais déjà Internaute, et j’ai le souvenir fort d’une époque où France Télécom, attachée à son histoire, à son pouvoir et à son Minitel, a tout fait pour qu’Internet n’existe pas en France. Et, moi qui vois généralement d’un bon œil le fait que les services publics vitaux soient des monopoles publics, j’ai considéré France Télécom comme un ennemi personnel pendant des années et j’ai eu du mal à ressentir de la peine chaque fois que son pouvoir était grignoté par la concurrence, car malgré l’expertise technique, malgré le passif industriel, malgré la recherche de pointe du CNET (aujourd’hui Orange Labs), malgré l’incroyablement audacieux Minitel1 France Télécom était devenu un puissant frein au progrès du réseau mondial, dont le modèle technique décentralisé semblait empêcher une monétisation traditionnelle et maîtrisée des communications. Il faut se rappeler du coût d’un bête appel téléphonique à l’époque, et, avec le Minitel, du coût d’accès aux horaires des cinémas ou à la discussion en ligne. Je connais plus d’une personne qui s’est littéralement ruinée en draguant sur Internet pour 1,25 franc la minute et à 1200 bit/s.
Au moment de l’arrivée d’Internet France Télécom ne se voyait plus comme un grand service public, c’était une marque, et elle était en guerre contre toutes les autres sociétés de télécommunications du monde pour conserver son territoire et en conquérir de nouveaux, partant avec une avance commerciale considérable, mais une culture des communications paternaliste, incompatible avec un réseau où les utilisateurs savent ce qui est bon pour eux.
La vidéo qui suit, issue de la Contre-histoire de l’Internet diffusée il y a quelques années sur Arte est assez éloquente :

François Fillon, en accord avec sa tradition politique, dit désormais que le problème était celui des fonctionnaires. Mais le problème n’avait pas de lien avec la question du statut des agents, c’était un problème très français de pouvoir, d’abord : jusqu’ici, les télécoms étaient une affaire d’État2, et il n’était pas question que ça se passe autrement. C’était aussi une question de privatisation : les télécoms peuvent être publics ou privés, l’un et l’autre fonctionnent, mais l’état de transition, avec un secteur public qui se retrouve en position de concurrence et ne peut rien faire d’autre que de voir son monopole grignoté, donne des horreurs — les fameux suicides, c’est ça, tout comme les dérives actuelles de la SNCF et de la Poste, deux services dont je défends qu’ils fondent l’essentiel de ce qu’il reste la fameuse « identité nationale » française3 perdue que Sarkozy cherchait dans les bénitiers et les drapeaux.

Sébastien Crozier et Hélène Marcy, qui sont respectivement président et responsable de la communication de la CFE-CGC Orange, ont publié une tribune en réponse à François Fillon, et, à leur tour, racontent n’importe quoi, laissant notamment entendre que France Télécom a joué un rôle dans le déploiement de l’ADSL alors que c’est une invention des laboratoires Bell et, surtout (ceux qui y étaient s’en souviennent), que l’opérateur historique a freiné des quatre fers lorsque cette technologie est arrivée, puisque ce haut-débit qui passait par le réseau filaire normal faisait concurrence à sa filiale Transpac/oléane, qui fournissait un accès plus lent à un tarif rédhibitoire pour les usagers non-professionnels. Enfin, historiquement, l’idée qui se trouve au cœur du fonctionnement d’Internet, la transmission par paquets, est bien une invention française, mais n’émane pas de France Télécom : c’est Louis Pouzin et son équipe de l’INRIA4 qui en ont le mérite, avec le réseau Cyclades (1973)… Précisément enterré au profit de X.25, technologie portée par France Télécom.
Cette tribune rappelle que France Télécom, qui a été le 4e opérateur téléphonique mondial, n’est même plus dans les dix premiers aujourd’hui, et que le nombre de ses employés n’a cessé de baisser. Tout ça est vrai, mais on croirait entendre le petit épicier qui se plaint que la boutique voisine, qui vend de meilleurs produits moins chers et où on se montre plus aimable, lui fasse perdre sa clientèle. Ben oui. Évidemment !
Reste que l’agonie de France Télécom n’est pas une bonne nouvelle, car cette société fait ce que les autres ne font pas : s’occuper du réseau téléphonique fixe (mais aussi du déroulage et de l’entretien des câbles maritimes, activité pour laquelle France Télécom a une longue expérience et une grande expertise) et garantir son bon fonctionnement.

Pour résumer, François Fillon a tort de penser que les fonctionnaires étaient spécialement opposés à Internet (Les agents de l’État font ce qui leur est demandé), et n’a pas forcément raison en affirmant que le changement de statut de France Télécom a permis l’essor du réseau : si l’entreprise publique n’avait pas été contrainte à jouer le jeu de la concurrence et de la rentabilité, elle n’aurait pas forcément eu besoin de se montrer déloyale (puisque profitant de sa position dominante d’origine) envers ses concurrents ni de faire preuve d’une bienveillance plutôt limitée envers ses usagers (ou ses employés), comme ce fut le cas.

Ajout (10/01/2017) : on me signale ailleurs qu’à l’époque dont il est question il existait plusieurs approches distinctes d’Internet chez France Télécom, et que l’hostilité envers le réseau mondial n’était pas forcément un sentiment général et n’était par exemple pas partagé par l’équipe qui a fondé le fournisseur d’accès Wanadoo.

  1. Certains se moquent du Minitel, mais il marque une des dernières fois où nos politiques ont cru que l’innovation pouvait venir de France. Le fonctionnement technique du réseau ou de l’appareil n’étaient pas d’une modernité folle, mais l’idée d’installer gratuitement un terminal pour des services télématiques chez chaque abonné était extrêmement ambitieuse et intéressante. []
  2. France Télécom et la Poste avaient même leur ministère, le ministère des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT), devenu Postes et Télécommunications (P&T). En 1980, Postes et téléphone sont devenus deux services séparés, destinés à être lentement amenés à la privatisation et à la concurrence. En 1988, est né France Télécom, qui existe toujours mais qui est un peu caché derrière sa filiale/marque internationale Orange, du nom d’un opérateur britannique racheté par France Télécom. []
  3. Pour moi, la France, c’est la SNCF et la Poste, qui maillent le territoire, c’est l’éducation nationale, bien sûr (mais elle n’est pas en très bon état et peine sans doute à se redéfinir), ce sont les paysans, qui, comme on dit, font le paysage (mais les campagnes se désertifient et l’automobile – ses autoroutes, ses parkings – rend tout laid et prend une place folle), c’est un patrimoine matériel, architectural, et bien entendu, la nourriture. Le drapeau et la Marseillaise, comme les monuments aux morts, me rappellent surtout le nombre de gens qui ont fini dans des tranchées pour leur gloire et j’ai du mal à les apprécier.  []
  4. Outre l’INRIA, rappelons que ce qui fait Internet aujourd’hui émane d’organismes publics tels que la DARPA, la National Science Foundation ou le CERN. []

Misère universitaire

Le dilemme est terrible : faut-il parler des causes de peine et de souffrance, au risque d’attirer la pitié et donc, le mépris, ou bien les taire comme des secrets de famille et laisser la situation se dégrader sans pouvoir rien y faire ? Aujourd’hui, je choisis la première solution.
Les lignes qui suivent n’engagent bien évidemment que moi.

Dans le plafond de ma salle, il y a un trou. Quelque chose fuyait au dessus et on préfère ne pas savoir quoi.

Au cours des deux semaines qui viennent, les enseignants en arts plastiques de l’Université Paris 8 sont censés assurer des intensifs1, mais cela s’avérera pour beaucoup impossible : de nombreuses salles sont impraticables, pour cause de travaux, d’insécurité , d’insalubrité ou de chauffage, ce qui a amené la décision d’annuler des cours, lesquels seront reportés à une période ultérieure. Cette décision désorganise les études et ne fait que reporter la question de la pénurie de salles, puisque les heures à rattraper s’additionneront aux cours prévus à ces moments. Il est peu probable que ces problèmes de locaux soient réglés au début du second semestre, qui débute après les semaines d’intensifs, et pour ma part, je n’ai à cette heure aucune idée de l’endroit où je pourrais faire cours, je sais juste que ma salle équipée en ordinateurs (et dont la porte ferme) ne sera plus accessible2. J’ignore si une solution de remplacement a été prévue. Les étudiants ont besoin de cours, les enseignants veulent faire cours, mais aujourd’hui, personne ne sait exactement comment faire et nombre d’entre nous se retrouvent de facto au chômage technique.

Sans entrer trop précisément dans le détail des problèmes de chaque salle, je peux raconter une anecdote ahurissante : plutôt que d’installer des portes qui ferment véritablement à certaines salles, l’université poste devant elles des vigiles. Leur tâche, depuis des semaines, est déloger les jeunes gens a priori non-étudiants qui occupent ces salles pour y traîner et, dit-on, y dealer. Depuis le Moyen-âge, les universités sont des sanctuaires, et même si elles n’échappent désormais plus au pouvoir temporel, la tradition multiséculaire perdure et la police n’est pas bienvenue. On imagine mal un endroit plus sûr et plus confortable pour toute une petite faune interlope qui semble parfois offusquée et surprise que des enseignants et des étudiants envisagent d’empiéter sur ce qu’ils considèrent être leur territoire en leur demandant de leur laisser la salle ou, au minimum, de ne pas faire de bruit.

La salle où j’enseigne depuis 1997 ou 1998. Malgré un trou dans le plafond, dû à une fuite qui a duré des mois (photo en tête d’article) et malgré quelques problèmes de chauffage, c’est une des salles sûres et agréables de l’université. En 1998, Saint-Denis accueillait la coupe du monde de Football, alors pour que l’université n’ait pas l’air ridicule face à la presse internationale, on nous avait construit des bâtiments, dont une immense bibliothèque, rénové des salles, repeint des couloirs et amené le métro. C’est cette salle que je ne pourrai pas occuper au prochain semestre, du fait de travaux.

Malgré les entrevues successives depuis la rentrée dernière, la présidence de l’université n’a pas de solutions à proposer, hors quelques promesses vagues et jusqu’ici, jamais suivies d’effets. Plusieurs services techniques ou administratifs de l’Université se défaussent en prétendant chacun que c’est un autre qui bloque. Beaucoup d’entre ces gens ne semblent pas se sentir responsable de la seule chose qui pourrait donner un sens à leur profession : que l’université fonctionne. Je ne comprends pas comment on peut se satisfaire d’une vie qui consiste à arriver à l’heure sur une chaise pour pouvoir dire qu’on refuse d’en bouger, qu’on n’est pas celui qui doit faire le travail et qu’il faut aller demander au bureau G6663.
La question des salles est pénible, mais il y en a d’autres : la paie des chargés de cours ou des intervenants extérieurs, par exemple. Chaque année j’invite des illustrateurs ou des scénaristes à venir parler de leur métier à mes étudiants. Ce sont de grands artistes, des professionnels, les étudiants me remercient souvent pour ces rencontres toujours plaisantes, instructives et ouvertes sur l’extérieur. Mais les mois qui suivent sont toujours atroces : la (modeste) paie promise n’arrive pas, malgré un temps débile dépensé à remplir en ligne des formulaires abscons et techniquement défectueux, à envoyer des justificatifs, etc. Et personne ne sait rien, ne peut rien, ne veut rien, les choses se perdent sans qu’on puisse savoir à quel niveau ça bloque… Plusieurs intervenants ont fini par renoncer au revenu que je leur avais promis de bonne foi4, et ça me mortifie. car Je ne suis pas quelqu’un qui aime avoir honte, et j’évite les situations qui peuvent m’y mener.
Quant aux chargés de cours, le département ne pourrait pas fonctionner sans leur énergie et leur talent, mais ils sont maltraités par l’administration : leur paie (très chiche) est versée des mois après la fin du semestre de cours5, et les réductions budgétaires mènent régulièrement à des suppressions d’enseignements. Après quelques semestres, beaucoup se découragent complètement : ils ont aimé le métier, apprécié les étudiants, les collègues, la liberté d’invention propre à ce département, mais l’inconfort administratif finit par leur faire renoncer à tout cela.
L’inconfort n’est pas qu’administratif. Les alarmes se déclenchent si souvent que personne ne songerait à sortir de sa salle, au contraire, on ferme sa porte pour en étouffer le son. Et quant aux toilettes…. Ah, les toilettes. Disons qu’il vaut mieux ne pas y penser trop.

Un graffiti auto-réalisateur, qui produit la situation qu’il dénonce…

Des agents fonctionnaires fainéants qui bloquent le travail de tout le monde, des dealers qui se sentent tout permis, une université gauchiste « ouverte à tous » qui risque de finir par n’être plus pour personne,… On croirait à un rêve humide du rédacteur-en-chef de Valeurs Actuelles. Mais une partie de nos problèmes vient surtout du processus d’autonomisation des universités lancé sous Sarkozy, de sa validation par le président suivant, et de ce qui motive tout ça : un lent abandon par la puissance publique de l’enseignement supérieur, et notamment en sciences humaines. Et ça, c’est bien dans la ligne politique des pignoufs de Valeurs Actuelles.
Dans deux ans, l’Université Paris 8 fêtera son demi-siècle d’existence. En France, notre département Arts plastiques est le premier jamais créé, et, je pense, celui dont les étudiants sont les plus nombreux. c’est depuis cinquante ans un lieu d’expérimentation et de recherche et ça m’embête de faire un portrait misérabiliste de l’endroit où j’ai été étudiant, où je travaille depuis déjà vingt-deux ans et auquel je dois tant. Heureusement, il y a une résistance : les étudiants s’accommodent de l’inconfort, les secrétariats pédagogiques (et bien d’autres services, heureusement) font leur possible — et sont les premiers à souffrir de la mauvaise volonté de ceux qui ne le font pas —, et quant aux profs, ils essaient d’organiser l’année tant bien que mal et cherchent des solutions, notamment pour les étudiants6. Hier, une délégation est allée poser dans le bureau de la présidente une lettre détaillant les problèmes. Et on attend.

Si quelqu’un de la présidence me lit, voilà mon opinion : les problèmes sont nombreux, certes, et les contraintes diverses et puissantes — mauvaises volontés, mauvaises habitudes, et bien entendu, problèmes de financement. Mais beaucoup de ces nombreux problèmes ne requièrent peut-être pour disparaître qu’un tout petit peu de bonne volonté, ou tout bêtement, de volonté. Ne rien faire, jouer la montre (comme on le fait si souvent dans les administrations publiques lorsqu’une élection se prépare), coûte cher en énergie et, souvent, en argent (comme ces portes de salles remplacées par des vigiles à plein temps).
Paris 8 n’est pas loin d’être un endroit formidable, il faut se donner les moyens pour que ça soit le cas, et que chacun cherche des solutions plutôt que des excuses.

Lire aussi la chronique de Baptiste Coulmont, collègue du département Sociologie ; La tribune Tableau, feutres, draps et clous… 2015 est l’année du numérique à l’université, par plusieurs collègues de divers départements ; Le Tumblr Ruines d’universités ; un article réactionnaire que j’ai publié l’an dernier au sujet des grèves ; et enfin un autre que j’ai consacré à la naissance de Paris 8/Vincennes.
La conversation se poursuit sur Reddit.

  1. Au lieu de donner un cours hebdomadaire pendant un semestre, on regroupe toutes les heures sur une semaine : ce genre de formule est très adaptée aux arts. []
  2. J’ai deux cours pendant le semestre qui vient : l’un est un cours de création en nouveaux médias, et il est impossible qu’il se tienne ailleurs que dans une salle équipée. Le second, en revanche, est un cycle de conférence au cours duquel j’accueille des illustrateurs et des scénaristes… Si quelqu’un dispose d’un lieu adapté à Paris, par exemple, ça m’intéresse ! []
  3. J’ai connu ça aussi lors de mon service national au Ministère des Affaires sociales : beaucoup de gens (pas tous, bien heureusement) dépensaient une énergie considérable à revendiquer leur droit à ne pas travailler. Je les ai vus comme des gens en dépression, sans but existentiel. Ce n’est pas tant une question de statut (fonctionnaire ou pas) que de conscience de sa mission. Quand on est prof, il est facile de connaître sa mission, comme dans plein de métiers publics : santé, sécurité,… (ce qui ne signifie pas qu’on ne se décourage pas). Mais dans une grande administration, où on ne connaît pas les gens dont on est censé accompagner le travail, où on n’est impliqué dans rien, il ne doit pas rester beaucoup de motivations. []
  4. Comme j’ai moi-même renoncé à être rémunéré par l’Université de Tours pour vingt heures de cours données : j’en avais finalement eu assez des allers et retours de paperasse, des pièces qu’on me demandait des mois après le travail effectué, et j’ai fini par dire : « laissez-tomber ». Personne ne m’a couru après pour me convaincre que je méritais mon salaire, puisque j’avais travaillé. Je me demande combien de millions d’euros d’économies sont réalisés de cette manière par les universités françaises. []
  5. Imagine-t-on un employeur privé qui paierait les gens trois mois après la fin d’une mission qui a duré six mois ? Les agents de l’administration qui traitent la paie des personnes précaires avec tant de légèreté sont, eux, payés chaque mois. []
  6. Du temps perdu par les étudiants, ça peut avoir des conséquences graves : retard dans la validation, et donc problèmes de bourse, de statut vis à vis de Pôle-Emploi pour les étudiants chômeurs, vis à vis de la préfecture pour les étudiants étrangers,… []

L’homme qui savait appeler la pluie

Voilà, c’est fini, le président a eu le courage d’admettre qu’il n’avait que peu de chances de remporter l’élection présidentielle, voire même la primaire de son propre parti. S’il faut sans doute une certaine force de caractère pour renoncer à la tentation vaniteuse d’une nouvelle candidature — il paraît que le cas est inédit, même si René Coty et son successeur Charles de Gaulle ont l’un et l’autre volontairement interrompu leurs septenats —, Hollande n’est jamais que le soixante-six millionième français à faire le constat de ses difficultés à convaincre, à droite comme à gauche. Quand on prête l’oreille à chaque camp, on est frappé par les irréconciliables différences de perception au sujet de sa politique : les uns l’accusent de permissivité judiciaire tandis que d’autres l’accusent d’avoir favorisé un État policier ; les uns lui reprochent un « matraquage fiscal » tandis que d’autres se plaignent des cadeaux fiscaux ; etc.
Le seul critère sur lequel tous s’entendent, même lui, c’est son impopularité.

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On dit beaucoup qu’Hollande a trahi. Je trouve le mot étonnant, même si, comme tout responsable politique, il s’est dédit à quelques reprises, notamment avec sa célèbre formule « mon ennemi, c’est la finance », qui semble avoir été lancée un peu en l’air et n’a en tout cas jamais été un tant soit peu suivie d’effets. Mais qui avait cru à cette image d’un énarque au couteau entre les dents, d’un Robin des bois apatatchik ? Pour moi, Hollande n’a pas plus trahi qu’un autre, d’autant qu’il a peu promis. En ce sens il a été l’exact opposé de son prédécesseur Sarkozy, qui a promis tout et son contraire à tout le monde, et laissé les électeurs projeter ce qu’ils voulaient sur son programme, selon la méthode de l’aviateur dans Le Petit prince de Saint-Exupéry1. Pour ma part, je ne me suis pas senti trahi par Hollande parce que ce que j’attendais en votant pour lui, et je pense que je ne suis pas le seul dans ce cas, c’est uniquement d’avoir eu ses chances d’être élu : d’avoir été suffisamment non-engagé pour donner l’illusion d’être rassembleur, et donc de nous permettre d’éviter une réélection de Nicolas Sarkozy autant qu’un second tour avec Marine Le Pen. Hollande a été le candidat du plus petit dénominateur commun au parti socialiste. Même si j’avais voté pour Hollande non par calcul mais par conviction, je n’aurais pas eu de raison de me sentir floué, car au fond, ses promesses ont été plus ou moins tenues. Il a même partiellement assaini l’ambiance électrique laissée par l’excité précédent. Je remarque par exemple, depuis mon bout de lorgnette, que depuis Hollande je n’ai plus eu d’étudiants étrangers sciemment maltraités à coup de convocations intempestives en préfecture et de tracasseries administratives inutiles et stressantes — pour parler d’un cas pesant pour ceux qui le subissent, et plus ou moins invisible pour les autres. Même s’il faudra attendre pour le vérifier dans le détail, je ne doute pas que le niveau de corruption, de détournement des institutions et de gabegie sous Hollande aura été infiniment plus faible que sous l’administration de son prédécesseur. Il n’a pas non plus nui à l’Union Européenne en s’en servant comme excuse universelles pour tous les malheurs du pays, ni surenchéri dans les poussées de fièvres liées aux signes religieux (mais on ne peut pas en dire autant de ses ministres).
Il y a pourtant de sérieux reproches à lui faire.

La première chose que l’on peut reprocher à Hollande est d’avoir eu du mal à occuper le costume présidentiel de manière convaincante, de ne pas avoir été dans le rôle. Il est délicat de le lui reprocher, car après tout, c’est encore une promesse de campagne qu’il aura tenue : il nous avait dit qu’il serait un « président normal », et il est parvenu, contre toute attente à donner un sens à cet oxymore incongru.
J’aimerais avoir un regard bienveiillant à l’égard d’un président qui ne se fait pas passer pour un surhomme, ne cherche pas à donner sa fonction élective une aura pseudo-monarchique et préfère exercer une compétence réelle à un métier de cabotin. Mais voilà, un « président normal », quoi que ça signifie, ça ne fonctionne pas2. Le besoin qu’a notre espèce de vouloir se donner des chefs est quelque chose de lamentable et pathétique, mais tant qu’à accepter la charge, il fallait accepter aussi le rôle. Le président normal a payé ses manquements par un climat général d’irrespect de sa personne, de ses actions et de sa fonction. Un des dégâts majeurs causés par cette situation a été, il me semble, l’attitude des forces de police qui, se sentant visiblement livrées à elles-mêmes, se sont senties pousser des ailes (ou plutôt des dents) et ont multiplié les bavures impunies. Plus grave pour l’avenir, la manière timorée avec laquelle le président a soutenu le mariage pour tous a favorisé l’éclosion d’une droite néo-conservatrice toxique, aussi professionnellement efficace dans sa communication qu’idiote et réactionnaire dans ses positions.
Cette présidence « normale » est en partie une imposture, car si la capacité à faire preuve de « leadership » de François Hollande a paru faible, il semble qu’il se soit dans le même temps avéré plutôt têtu dans ces choix. Et puis personne ne devient président sans ambition. Nous sommes passés d’un président totalement dénué de convictions, mais soignant l’image d’un homme de décision, à un président au contraire plutôt décidé mais renvoyant l’image d’un perpétuel hésitant.

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Beaucoup d’indices tendent à prouver que François Hollande a toujours utilisé dans ses analyses la même grille de lecture que ses collègues de droite, et n’a sacrifié aux totems gauchistes traditionnels tels que la Culture, l’anti-sexisme et l’écologie qu’à contrecœur et laborieusement. Si sa « loi travail » n’est pas très bien passée auprès du « peuple de gauche » (?), d’autres choix plutôt réactionnaires ou en tout cas conservateurs ont fait moins de remous. Je pense notamment aux lois liées à la sécurité et au contrôle, notamment sur Internet, ou encore à la généralisation des mutuelles et des complémentaires santé à tous les salariés, dont Hollande se dit fier et qui part sans doute d’un bon sentiment, mais dont on peut se demander si elle n’ouvre pas la voie à l’éradication finale de la Sécurité sociale au profit de sociétés privées que François Fillon a en projet. Ça ressemble même furieusement à un cadeau fait à son ennemi-la-finance — il n’a pas été avare en cadeaux de ce genre au cours des quatre ans et demi passés.
J’ai souvent eu la sensation (difficile à étayer, certes), que lorsqu’il prend une décision réputée à gauche, Hollande le fait en ayant l’impression que c’est la droite qui a toujours eu raison.

Pour finir, le plus grand reproche que j’aurais à faire à l’actuel président, qui est lié aux deux points précédents, c’est l’absence d’ampleur visionnaire dont il fait preuve dans son appréhension des enjeux de l’époque actuelle. Représentant du « business as usual », il semble penser que le fonctionnement de notre monde est viable tel qu’il fonctionne et que ses problèmes sont d’assainir les comptes et de relancer l’emploi tout en sauvant les meubles du modèle social, puisqu’il est socialiste. Il n’est pas le seul dans son cas, et en fait la plupart de ses collègues politiciens, tous bords politiques confondus, sont coupables d’un même désintérêt pour les signaux faibles — de moins en moins faibles, en fait — qui annoncent des changements écologiques et anthropologiques majeurs : l’épuisement de certaines ressources et les guerres qui y sont liées3, l’insoutenabilité de notre politique nucléaire4 et en même temps l’absence de solutions de substitution viables. Et puis il y a la question du travail : la productivité d’un Français en 2016 est sans commune mesure avec celle de son arrière-grand-père un siècle plus tôt, et cela ne va pas changer : plus le temps passera et moins il y aura besoin de gens pour travailler, non seulement dans les usines mais aussi dans les bureaux, car la liste des métiers mécanisables ne cesse de s’allonger.
Depuis Jean de Sismondi au XIXe siècle, puis avec des gens comme Bertrand Russell5, Cornelius Castoriadis, les auteurs du rapport Meadows, Ivan Ilitch, Jeremy Rifkin et tant d’autres, nous pouvons nous faire une idée du monde de machines et de consommation qui vient (et, en fait, qui est là), et de la manière dont nous pourrions tenter de survivre à ses mutations et au déclin qui se met en place.
Évidemment, si on a le nez sur le cours du Yuan, le PIB, les taux d’intérêt, la confiance des ménages et autres grands nombres, on aura du mal à imaginer des scénarios prospectifs un tant soit peu peu audacieux et contenant tellement d’inconnues que les modèles actuels ne peuvent sans doute pas grand chose pour en faire l’analyse.
Pour moi, par exemple, le véritable enjeu de la disparition de l’emploi n’est pas tant l’argent que de savoir comment les gens désœuvrés peuvent parvenir à s’occuper, non à coup de corvées, comme on le propose actuellement, mais par des activités d’apprentissage ou de création non-marchandes et stimulantes.

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Même si son prédécesseur a été infiniment plus néfaste au pays, François Hollande n’aura pas été un très bon président. Il a souvent tenté de faire plaisir à ceux qui n’avaient pas voté pour lui, et ces derniers ne l’ont que plus haï. Il a déçu ceux qui attendaient quelque chose de sa politique, et même ceux qui n’en attendaient rien. Il a méprisé (et aspergé de gaz neurotoxiques) toute la gauche alternative. Pas de quoi être fier. À présent il entame la dernière phase de son mandat avec un geste aussi courageux qu’inattendu et qui, sitôt exécuté, nous rend son auteur invisible. Beaucoup d’occasions ont été ratées au cours de ce quinquennat.

  1. L’enfant demande à l’aviateur de lui dessiner un mouton mais refuse chaque dessin : trop vieux, trop malade, trop cornu,… Pour finir, l’aviateur dessine une caisse avec des trous : « Ça c’est la caisse. Le mouton que tu veux est dedans ». À sa grande surprise, le petit prince est ravi : « C’est tout à fait comme ça que je le voulais ». []
  2. Dans Le Château (éd. Dargaud 2015), des employés de l’Élysée racontent à Mathieu Sapin le jour où ils ont vu des présidents élus prendre la mesure de leur rôle et, enfin, devenir véritablement présidents. Lorsque l’auteur du reportage demande à quel moment la grâce a touché François Hollande, la réponse est embarrassée : le moment n’est toujours pas arrivé.
    Certains ont remarqué que François Hollande était parvenu à sembler « présidentiel » dans sa gestion des attentats des deux dernières années. []
  3. Le pétrole, bien sûr, mais il y en a d’autres, comme le Coltan, minerai essentiellement utilisé pour un composant vital aux téléphones cellulaires, enjeu d’une guerre qui a fait six millions de morts au Congo. []
  4. Je ne suis pas pressé de voir la France connaître son Tchernobyl ou son Fukushima, mais ce n’est qu’une question de temps, et que ferons-nous alors ? Et même sans accident, comment pouvons nous gérer l’accumulation des déchets radioactifs ? []
  5. Lisez son Éloge de l’oisiveté, paru en 1932, qui n’a jamais été un texte si actuel. Il est étonnant de se dire que cette année est aussi celle de la parution du Meilleur des mondes, par Aldous Huxley, texte lui aussi prophétique, mais bien moins optimiste. []

Je ne suis pas de gauche mais je suis encore moins de droite

Sur Twitter, beaucoup de gens qui se jugent de gauche hésitent à aller voter pour la primaire du parti Les Républicains, et certains ont d’ailleurs sauté le pas ou s’apprêtent à le faire.
Les discussions sont parfois houleuses, notamment entre personnes « degôche » qui se reprochent de trahir leurs idéeaux soit en allant voter aux primaires soit en ne le faisant pas. Les motivations du vote sont diverses : il y a ceux qui veulent voter pour le candidat qui leur semble malgré tout le plus proche de leurs idées, par exemple Nathalie Kosciusko-Morizet, et puis il y a ceux qui font des calculs plus complexes et compte voter en tenant stratégiquement compte des sondages : si Sarkozy remportait la primaire, la défaite des Républicains à la présidentielle serait une certitude, et donc c’est pour lui qu’il faut voter, même en voyant en lui le pire candidat de son camp. J’ai entendu énoncer tellement de plans différents qu’il me semble que cela ne sert à rien de se déplacer aujourd’hui, et que je peux économiser les deux euros de l’inscription pour jouer une grille au Loto.

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Ce qui m’a intéressé dans ces discussions, c’est qu’elles révèlent les points auxquels telle ou telle personne est sensible : sociale, sociétale, géopolitique,…
Il y a par exemple ceux qui aiment bien Nathalie Kosciusko-Morizet car elle est réputée écolo-phile, bobo-phile, pro-mariage pour tous, pro-PMA, etc. ; Il y a ceux qui veulent tout sauf Juppé car ils considèrent que Juppé est trop complaisant avec les musulmans intégristes ; il y a ceux qui veulent tout sauf Fillon car celui-ci a un programme économique très à droite et est complaisant avec Bachar-el-Assad. Que ce soit pour faire perdre les Républicains ou pour avoir le candidat le moins pire, je n’ai vu personne proposer de voter pour Jean-François Copé, même par pitié, le pauvre ! Ni pour Poisson, du reste, mais ce dernier est moins pathétique, moins émouvant, car il n’est là que pour représenter un courant minoritaire et n’a jamais cru à ses chances, contrairement à Copé qui semble persuadé que son tour viendra.
Même si je comprends l’argument qui consiste à dire que l’on peut s’autoriser à mentir pour une bonne cause, j’avoue que j’aurais du mal à me rendre dans un bureau de vote pour signer un papier qui m’engage sur l’honneur à voter aux présidentielles pour le candidat qui aura remporté la primaire1. Surtout que j’habite la même ville depuis ma naissance, que je n’ai jamais fait mystère de ma très faible adhésion aux valeurs de cette famille politique, et qu’on me regardera donc l’œil en coin si je participe à cette élection : je ne suis pas de droite.

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Si j’y réfléchis bien, chaque fois que je vote, je mens : je n’ai jamais cru en aucun candidat, et si je suis infiniment moins de droite que de gauche, je ne me sens représenté par aucune formation politique de gauche, et tant mieux car ça m’inquiéterait si c’était le cas : voter POUR un candidat, c’est se faire croire qu’on soutient ce dernier, qu’on croit en lui et qu’on accepte l’autorité qu’il revendique sur nos existences alors qu’il ne nous a jamais rencontrés en personne et ignore tout de ce que nous sommes. Si je vote en faveur de quelqu’un, ce n’est que parce qu’il me semble moins dangereux que les autres.
Je suis bien forcé d’admettre qu’il existe des gens qui veulent le pouvoir, qui sont capables de beaucoup pour l’obtenir, qui ont l’immodestie de penser qu’ils le méritent et qui sont suffisamment dénués de scrupules pour approcher du but.
Je ne reconnais à ces gens ni autorité ni droit sur ma personne, mais je constate non seulement qu’ils existent, et aussi qu’ils ont les moyens d’exercer sur moi le pouvoir que je leur refuserais si je disposais effectivement d’un véritable choix. Paradoxalement, mon anarchisme ne va pas jusqu’à refuser l’existence de la République : il faut s’entendre sur un minimum de règles, il faut construire des choses ensemble, il faut des débats. Aucun de nous ne vit tout seul.

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Je crois que mon récepteur TNT préfère NKM

Donc je vote. Je vote pour le moins pire des candidats, pour le plus inoffensif, pour le moins mauvais programme, et contrairement à ce qu’on entend souvent dire, je ne crois pas que tous les candidats se vaillent, je ne pense pas que la France des cinq années qui vienne sera la même, qu’elle soit dirigée par Sarkozy, Hollande, Le Pen ou Mélenchon. Je ne crois pas non plus que ces gens soient fondamentalement mal intentionnés, pas plus que le staphylocoque doré ou le virus de la grippe : ces phénomènes existeront sans doute toujours, ils ont leurs propres motivations, qui ne sont pas forcément les nôtres, il faut vivre avec. Je n’ai jamais bien compris que l’on se mette à soutenir avec acharnement les gens pour qui on a un jour choisi de voter. Est-ce qu’on fait ça avec son cancer ? Est-ce qu’on s’engueule avec ses voisins, dans un restaurant en self-service, parce qu’on a pris un plat et eux un autre, alors que ni eux ni nous n’avons réellement voulu du choix qui nous était proposé ?2.
Je vote aussi et surtout parce que le jour où plus personne ne le fera, on finira par en perdre définitivement le droit. Et si le droit de choisir le candidat dont on n’attend rien ne constitue pas un privilège très enthousiasmant, ce droit est avant tout la possibilité de se débarrasser de l’élu en place sans recourir à des moyens violents. Et c’est déjà pas mal.
Négatif, moi ?

  1. C’est ce que je comprends dans cette phrase : « Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France. »… Néanmoins, elle est ambiguë. Que sont les valeurs républicaines de la droite et du centre ? Est-ce que quelqu’un qui vote pour le Nouveau Parti Anticapitaliste n’est pas favorable à l’alternance ? []
  2. Et pour poursuivre ma métaphore culinaire, lorsque l’on a choisi un plat, est-on forcé de s’auto-convaincre que non seulement on le voulait, mais que l’on voulait tout ce qui se trouve dedans ? C’est mon problème avec les idéologies, elles forcent à choisir un « pack » de valeurs politiques, ça ressemble furieusement à de la vente liée. []