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Nouvelles censures, nouvelles dictatures

J’ai donc acquis le numéro 1433 de Charlie Hebdo, daté du 7 janvier 2020, qui est presque intégralement consacré au thème « Nouvelles Censures… Nouvelles dictatures ».
(Désolé pour la qualité des photos, qui sont prises avec une tablette)


Ce que la rédaction désigne comme « censure » et comme « dictature » ici, c’est un ensemble assez confus de comportements neufs ou anciens tels que :

  • Les appels à la censure lancés par des groupes divers (quand bien même ils n’auraient absolument pas gain de cause). Par exemple l’appel à déprogrammer le film J’accuse.
  • La pression exercée sur des artistes, des politiques ou des éditorialistes par l’opinion publique sur les réseaux-sociaux.
  • Les donneurs de leçon et autre Social Justice Warriors sur Twitter ou sur des blogs.
  • Les gens qui osent critiquer la Psychanalyse1.
  • L’auto-censure, le politiquement correct, les sensitivity readers2 et l’écriture genrée3.
  • Les créateurs qui pensent qu’il faut réfléchir à la représentation des minorités4
  • Le fait que, parfois, les gens dont on se moque se vexent et parfois même répondent.
  • Le fait qu’on prévienne les visiteurs d’une exposition que l’artiste n’était pas un saint.
  • Le fait de refuser d’aller voir le film de quelqu’un qu’on désapprouve5
  • Les conseils et les règlements sanitaires (végétarisme, interdictions de fumer).

Au delà de ce mauvais point de départ — mauvais parce que mal nommé, et mauvais parce qu’on y mélange un peu tout et n’importe quoi —, on peut lire des réflexions assez diverses et parfois intéressantes sur un sujet sérieux, celui de l’indignation perpétuelle et de la manière dont cette humeur peut mener, parfois à l’insu de ceux qui s’y engagent (et ne voit que ce qu’ils font/disent eux, sans vision d’ensemble), à d’authentiques campagnes de harcèlement.

Parmi les articles que j’ai apprécié, je citerais celui de Guillaume Erner, qui rappelle que lorsque l’on veut faire taire quelqu’un, c’est souvent que l’on n’a pas tant confiance dans la solidité de ce qu’on défend ; celui de la romancière Sigolène Vinson, qui s’interroge sur l’auto-censure ; ou encore l’article de Gérard Biard sur le très contre-productif rejet du débat et sur les pressions exercées hors de tout cadre démocratique.

L’éditorial de Riss, en revanche, n’est pas le meilleur article du journal.

Le développement des réseaux sociaux a permis de diffuser des opinions très diverses, parfois enrichissantes, maos parfois obscures, appelant à boycotter, à dénoncer, à fustiger les points de vue atypiques, non conformistes ou simplement maladroits. Charlie Hebdo a évidemment été la cible de ces nouveaux censeurs qui, d’un clic, se transforment en prophètes de leur propre religion, et lancent des fatwas contre des blasphémateurs qui s’ignorent. Surveillés en permanence par ces petits gourous malsains, on serait tenté de se laisser gagner par le pessimisme.

En gros, la liberté d’expression c’est pas pour tout le monde.
Mais on ne va pas se laisser abattre, hein, on peut toujours se moquer :

Tous ces petits connards et ces petites connasses [bel effort d’écriture inclusive] qui pérorent à longueur de pétitions débiles, de proclamations sententieuses, et qui se croient les rois du monde derrière le clavier de leur smartphone, nous donnent une formidable occasion de les caricaturer, de les ridiculiser et de les combattre.

Les dessins présents dans le numéro ne rendent pas cette affirmation très convaincante, on n’a pas franchement l’impression que les auteurs comprennent grand chose à Internet, en fait, au mieux ils expriment les angoisses de leurs auteurs, sans drôlerie. Bien des dessins publiés sur le sujet dans le New Yorker il y a vingt ans étaient (et restent) infiniment plus pertinents.
On apprend ensuite que le politiquement correct a été inventé par la gauche anglo-saxonne dans le fourbe but d(abandonner discrètement la lutte des classes, et que les « pères-la-pudeur » d’autrefois ont laissé place aux « blogueurs-la-pudeur ». Parce que pour Riss, un tweet plus ou moins anonyme, une pétition en ligne ou un article de blog revendiqué par un auteur, c’est kif-kif, c’est Internet, ce n’est pas l’expression d’opinions, c’est de la censure.

Hier on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’église , à l’état. Aujourd’hui il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école quand au fond de la classe on ne les écoute pas et qu’on prononce des gros mots : « Couille molle, enculé, pédé, connasse, poufiasse, salope, trou du cul, pine d’huître, sac à foutre ». Écrivez ces mots sur votre compte Twitter et aussitôt 10 000 petits Torquemada vous jetteront au bûcher.

Donc l’ennemi aujourd’hui, ce ne sont plus les tyrans, c’est le public qui ose répondre et avoir un avis. Et la subversion, c’est le vocabulaire sexiste et homophobe.
Je ne suis pas sûr de voir une énorme différence entre le combat que mène Riss et celui de la droite prétendument « irrévérencieuse » qui réclame le droit à insulter sans rendre de comptes.
Oui, Internet a changé le monde, ce que les rédactions recevaient hier comme courrier des lecteurs en colère est devenu une expression publique, parfois massivement diffusée, qu’il n’est plus possible de jeter à la corbeille. Je comprends complètement que ça soit pesant, mais pas vraiment que, par un retournement étrange, Riss voie la liberté d’expression de personnes sans qualités comme une censure pour les médias qui ont pignon sur rue.

Je suis un peu surpris de lire ce qui s’annonce comme un discours d’émancipation (contre la censure, contre la dictature) consister, finalement, ne une plainte contre la prise ne main de sa parole par un grand public jusqu’ici quasi-muet. Eh oui, désolé, on peut avoir des choses à dire même si on n’est pas journaliste, de même qu’on peut dire d’énormes bêtises bien que titulaire d’une carte de presse.

Le sujet de la parole sur les réseaux sociaux est un vrai sujet, mais il mérite un peu plus de réflexion et de discernement. Le régime chronologie très particulier des réseaux sociaux (événement, éternel retour, incapacité à l’oubli), les réflexes de meute, la négativité générale, l’inendigable déluge d’information, la bulle de filtrage, le biais de confirmation, le préchi-précha vertueux, la violence, les pressions6 l’anonymat et le pseudonymat, etc., tout cela mérite d’être observé et compris avant d’être jugé en bloc et repoussé avec horreur et gros mots défoulatoires, d’autant que l’histoire n’est pas terminée et que tout cela évolue. Traiter ses interlocuteurs comme des individus, des êtres pensants dignes de dialoguer, est sans doute une première étape indispensable.

  1. Un article assez ahurissant de Yann Diener glisse par exemple que Le Livre noir de la Psychanalyse est un « brûlot complotiste », ce qui est un peu fort de café pour désigner un ouvrage de plus de 800 pages et 30 auteurs, parmi lesquels on compte des psychiatres, psychothérapeutes, psychologues, historiens des sciences, épistémologues… On peut ne pas être d’accord avec un livre sans pour autant insulter l’intelligence de ses auteurs et de ses lecteurs, car la qualité de « brulôt complotiste » peut difficilement convaincre ceux qui ont lu le livre est donc destiné à éloigner les curieux. Qualifier quelqu’un de « Complotiste » ne fait-il pas partie des procès d’intention qui servent à délégitimer ses contradicteurs ? []
  2. Les sensivity readers sont employés par les éditeurs, notamment, pour anticiper les critiques qui naîtront de la représentation de telle ou telle communauté, ethnique notamment. []
  3. Très cher monsieur Riss, le Français est et à toujours été une langue genrée ! Les changements de la société font qu’on se préoccupe du sexisme intrinsèque à la langue française, en se demandant par exemple comment distinguer la femme générale ou présidente de la femme du général ou du président. []
  4. Ainsi J. J. Abrhams figure-t-il en bonne dans le « Crétinisier de la censure »… Pour s’être imposé d’intégrer des personnages homosexuels dans Star Wars. []
  5. Un député LREM est ainsi affiché au « Crétinisier de la censure » pour avoir dit qu’il s’interdisait (à lui-même !) d’aller voir les films de quelqu’un qu’il juge être « un salopard ». []
  6. Un réflexe que je trouve haïssable sur les réseaux sociaux, notamment quand il est couronné de succès, ce sont tous ces gens qui réclament le licenciement de telle ou telle personne, jugée et condamnée sans procès, et sans qu’il y ait de lien entre son emploi et ce qui lui est reproché. Ça semble parfois être le symptôme d’une société obsédée par le chômage… Mais quel est le but ? Difficile à dire en quoi licencier quelqu’un qui a émis des propos racistes va rendre cette personne moins raciste, et difficile de dire en quoi on peut relier le délit à sa punition. []

Séparer l’art de l’homme triste

(suite à l’article précedent)

Je lirai le livre de Vanessa Springora, Pas tout de suite1, parce que j’ai déjà une pile de romans, d’essais et de mémoires déjà bien haute à côté de moi, et peut-être aussi parce que je redoute le malaise de la lecture, mais je le lirai, notamment pour son titre, Le Consentement, qui est la promesse d’une réflexion sur cette question pour le moins complexe2.
Gabriel Matzneff, lui, ne le lira pas, ou du moins c’est ce qu’il dit dans le long texte qu’il a envoyé à l’Express3 en réponse aux mises en cause dont il fait l’objet.

Ce livre, je ne le lirai pas. S’il contient ce que l’on me dit qu’il contient, il me ferait trop de mal ; et même si son ton est mesuré, nostalgique, je préfère me contenter des dizaines de lettres d’amour fou que Vanessa m’a écrites, de ses photos, de mes adorables souvenirs. 

On peut difficilement être plus clair : la vérité de l’autre ne l’intéresse pas, le bilan que fait l’autre ne l’intéresse pas, seuls l’intéressent les contes qu’il se raconte, seule l’intéresse le récit qu’il façonne à sa guise et dont il ne retient que ce qu’il veut bien retenir.
Je comprends qu’une telle publication ait été difficile à refuser de la part de l’Express, et je ne nie pas la légitimité morale qu’il y a à donner une tribune à une personne mise en cause publiquement4, mais on pourra juger un peu limite de la part du newsmag de diffuser apparemment sans discuter ce texte qui est composé pour un tiers de la prose de quelqu’un d’autre que de celui qui signe. En effet, Gabriel Matzneff, pour preuve de sa bonne foi j’imagine, publie de larges extraits des lettres que lui a adressées Vanessa Springora lorsqu’elle était adolescente, procédé qui à mon sens expose la mesquinerie procédurière de Matzneff, lequel, derrière ses poèmes d’amour à la guimauve premier prix, semble avoir bordé son cas en faisant par avance écrire à sa conquête (et sans doute à d’autres ?) les mots qui lui permettraient un jour de dire qu’il n’y a jamais rien eu d’autre entre eux qu’une belle histoire d’amour. Et s’il n’a pas fait écrire ces mots (je renvoie chacun de nous à la qualité de sa prose d’adolescent pour juger de la pertinence d’une telle pièce à conviction), il était en tout cas fin prêt à les publier le jour où il le faudrait, sans grand respect pour l’intimité de son autrice5. Enfin, Matzneff prend à témoin une prestigieuse armée de zombies, ou presque, puisqu’un seul des nommés est encore de ce monde, son indéfectible ami Christian Giucidelli :

Nos amis communs, Roger Vrigny, Christian Giucidelli, Claude Verdier, Cioran et sa compagne Simone Boué tentaient de la rassurer, s’efforçaient de la convaincre que je l’aimais à la folie, qu’elle n’avait sur ce point aucune inquiétude à avoir. Sans succès.

Si les autres avaient voulu dire « on ne se rendait pas compte » ou « c’était une autre époque », ils ne le pourraient plus. Admettons qu’ils l’eussent encore soutenu s’ils l’avaient pu, qu’elle genre d’énergumène, quel genre d’adulte envoie des artistes et des écrivains — et parmi ceux-ci quelqu’un d’aussi considérable qu’Emil Cioran —, plaider sa cause auprès d’une adolescente ? Dommage que les absents n’aient pu lire ce texte qui leur aurait dit la mesure de la qualité de l’amitié que leur portait Matzneff, lequel les a utilisés autrefois pour faire pression sur une enfant, et qui les utilise aujourd’hui encore contre elle. On note que Matzneff attribue le fait que Vanessa Springora ait rompu avec lui à une forme de jalousie : elle n’aurait pas supporté qu’il ait eu un passé, et cette pensée l’aurait obsédée et amenée près du délire puisqu’elle avait voulu, si l’on croit Matzneff, que son amant ait eu le pouvoir de bouleverser les lois de la physique, lui demandant « (…) ce que Dieu6 lui-même n’aurait pu accomplir, c’était que mon passé cessât d’être ». Eh ben oui, si Dieu ne peut pas, Matzneff, tout boursouflé de sa propre importance qu’il soit, ne le peut pas non plus. Le diariste constate que la lecture de ses livres a troublé l’adolescente7 mais semble n’y voir qu’une forme de jalousie et ne semble pas capable d’imaginer que cette lecture a surtout prouvé à la jeune fille que ce qu’elle avait pris pour une histoire d’amour atypique s’inscrivait dans un système vorace, et que c’était sans doute moins son âme qui avait séduit le satyre, que sa tranche d’âge.

Gabriel Matzneff n’est pas le dessinateur du siècle ! (trouvé sur l’archive de son site web « non-officiel » hébergé en Asie, histoire de ne pas risquer d’être attaqué, mais qui a tout de même été supprimé le 30 décembre 2019, on n’est jamais trop prudent !)

Matzneff retiendra que si celle qui le tracasse aujourd’hui l’a quitté, à tort dit-il, ce n’est pas parce qu’il l’a déçue ou abusée (il affirme au contraire l’avoir protégée !), c’est parce qu’elle l’aimait d’un amour trop puissant. Vivre si près du soleil l’a rendue folle, elle aurait voulu qu’il n’éclaire et qu’il n’ait jamais éclairé qu’elle (je traduis). Cet affreux bonhomme ne lit-il lui-même que des romans à l’eau-de-rose, ou bien fait-il le pari de la naïveté du public face à ce genre de romantisme à deux sous ? Difficile à dire, mais hors toute question morale, on en vient à se demander si sa réputation de grand écrivain est vraiment fondée.

  1. Mise à jour : j’ai acquis la version numérique du livre, que j’ai lu en quelques heures – moi qui déteste lire de cette manière. Je ne regrette pas. Rien de scabreux dans ce livre, il s’agit essentiellement d’une auto-analyse : qu’est-ce qui manquait à l’autrice pour qu’elle tombe dans les mailles de Matzneff ? Comment ça s’est produit ? Comment ça s’est passé ? Pourquoi elle a cru à l’amour, et pourquoi elle a cessé d’y croire ? Comment elle a rompu. Et comment elle est hantée depuis lors par cette relation néfaste, et comment et pourquoi elle écrit dessus désormais. Enfin, cette grande question ; comment se juger victime alors qu’on s’est cru libre et volontaire ?
    À titre extrêmement narcissique, je suis content de constater de voir plusieurs de mes intuitions confirmées, notamment quant au statut des lettres d' »amantes » reproduites (cf. commentaires), ou quant à la dépossession de soi-même qui advient lorsque l’on devient un matériau littéraire.
    L’écriture de Vanessa Springora atteint un équilibre intéressant entre détachement, honnêteté, et sentiment. []
  2. Si le fait de consentir est bien entendu un préalable juridique et moral indispensable à toute relation charnelle, le consentement n’est pas synonyme de désir ou d’envie, il n’est la promesse d’aucun plaisir ou d’aucun bonheur, il s’arrache, il s’obtient par ruse ou par forfait, il se négocie, et peut même se transformer en piège lorsque l’on veut revenir dessus. []
  3. Il ne s’agit pas d’un « droit de réponse » mais bien d’un choix de publication de la part de l’Express, dont la directrice de rédaction dit : « Nous publions car la parole contradictoire est une des bases de notre métier et du souci de liberté qui le définit. ». Le fait que ça ne soit pas un « droit de réponse » imposée par voie judiciaire explique que le texte ne développe pas d’arguments vis à vis d’un article précis qu’a publié l’Express. []
  4. Au passage, je me demande si des parias d’un moment tels que Dieudonné ou Mehdi Meklat ont envoyé des textes disant leur vérité à des newsmags. Il ne me semble pas en avoir vu publier ! []
  5. Dans son texte, Matzneff prend parti pour le mot « autrice » contre le mot « auteure » : « (je préfère autrice, utilisé par Brantôme et la marquise de Sévigné, au plat auteure suggéré par une mode que j’espère sans lendemain) ». Je me demande s’il en espère un brevet de féminisme ! []
  6. Le démiurge est convoqué à nouveau en fin de texte : « Que Dieu ait pitié de nous ; qu’Il te protège mieux que je n’ai été capable de te protéger. Je garderai toujours, brûlant dans ma mémoire et mon cœur tel un cierge devant l’icône [Gabriel Matzneff est chrétien orthodoxe] du Christ, une image lumineuse de toi ». []
  7. « La faute de mon passé. La faute, Vanessa, d’avoir avant notre rencontre, publié des livres qui te blessèrent, te tourmentèrent ; qui après de si longs mois de bonheur, de passion, t’empêchèrent de continuer à vivre nos amours dans la paix et la bienheureuse insouciance ». []

Séparer l’homme de l’art triste

Cette semaine, à l’occasion de la sortie prochaine du roman Le Consentement, par Vanessa Springora (éd. Grasset), l’argumentation « faut-il séparer l’homme de l’artiste » refait surface au sujet de l’écrivain Gabriel Matzneff, dont on dit la personne aimable et l’écriture pleine de panache, mais qui dans ses récits raconte sa vie de prédateur sexuel qui cible indifféremment filles et garçons pourvu que leur âge soit compris entre huit et quatorze ans. J’ai pu voir passer sur Twitter quelques extraits de sa prose et j’avoue que j’aurais préféré qu’on me l’épargne.
J’ai été passablement étonné de voir la manière dont ce sale type est défendu :

Et ce ne sont pas les seuls, j’ai vu le même angle développé par des gens plus anonymes, en nombre bien plus important que je n’aurais pu l’imaginer.

Ici, Durand et Pivot semblent bloqués dans la sortie des années 1960, époque moralement corsetée, où l’homosexualité était plus ou moins pénalisée, où la contraception l’était tout à fait, et où, dans l’apparente urgence de changer de monde, on (les hommes notamment) a mis un peu de temps à admettre que la « liberté sexuelle » des uns ne saurait être invoquée si elle doit s’exercer aux dépens de la liberté et du bien-être des autres.
Ils ont raison de noter que l’époque a changé, mais réduire ce changement à une victoire de la morale contre l’art et la culture, c’est un peu court ! On se rappellera au passage que l’écrivaine québécoise Denise Bombardier s’était en son temps vue insulter par le tout-Paris littéraire pour avoir osé dire, lors de l’émission Apostrophes, tout le mal qu’elle pensait de la pédocriminalité « dandy » de Matzneff et de l’inconséquence avec laquelle il était traité. L’éditeur de Denise Bombardier lui avait à l’époque prédit que cette saillie lui vaudrait d’être blacklistée en France… Ce qui semble bel et bien être advenu. Apparemment la Littérature ne protège pas de la même manière tous les littérateurs. Qu’en sera-t-il du roman de Vanessa Springora, première personne à oser une réponse, qui au journal auto-complaisant oppose un témoignage, et qui au passage permet de lever toute ambiguïté quant au statut des écrits de Matzneff qui ne sont donc pas des élucubrations, des fantasmes, des exagérations, et qui ont des conséquences, puisque trente ans plus tard, une femme qui s’était crue aimée et libre, vient régler ses comptes avec celui qui l’a utilisée, mettant en pièces le conte du consentement et de la légèreté.
Cette fois, plus question de se donner le beau rôle, l’autre n’est plus un objet sur lequel on peut projeter son fantasme et à qui l’on impose même un récit, il peut livrer sa vision des faits.

Nos défenseurs enflammés de la liberté défendent essentiellement la liberté de nuire, de consommer, ils ne se posent pas tellement la question des conséquences non-littéraires qui en découlent. Ils ne veulent pas voir qu’une personne victime d’abus, même lorsqu’elle s’est crue consentante (que sait-on à treize ans ?), et peut-être même d’autant plus qu’elle s’est crue consentante, aura ensuite besoin de nombreuses années, peut-être de toute une vie pour tenter de donner du sens à une mauvaise rencontre déguisée en histoire d’amour, pour se résoudre à y mettre les bons mots (abus, victime, prédateur, pédophile,…), pour reconstruire son rapport à l’amour et à la sexualité, tandis que « l’esthète », lui, en aura tiré trois lignes dans son journal et sera passé à l’écolier ou l’écolière suivante. Au delà de son adolescence, sa conquête, sa proie, sa victime, n’est plus son problème et le dégoûte un peu. De quelle sorte d’image d’elle-même restera encombrée une femme lorsque l’homme qui lui a fait découvrir la sexualité l’a convaincue qu’elle n’aurait plus rien d’intéressant à offrir passé son quinzième anniversaire ?1.

Il me semble clair que ce qu’exige Matzneff, c’est le droit à exploiter, à dominer, à polluer autrui, et il le fait en bourgeois, il demande à ce qu’on lui en concède le droit légitime au nom de sa supériorité socioculturelle. J’utilise le mot « polluer », car pour Matzneff, empreint de culture religieuse traditionnelle, et ce n’est sans doute pas négligeable ici, une femme qui a connu plusieurs hommes est en quelque sorte gâtée : il se résigne à ce qu’elles le soient toutes, pourvu qu’il passe le premier.
Rien de transgressif ou de révolutionnaire ici, rien d’anti-bourgeois chez ce personnage politiquement conservateur2, bien au contraire, il ne s’agit que du business as usual des dominants. Il teste les limites du pouvoir que sa classe lui confère contre la morale commune3, et il aura prouvé, par des décennies d’impunité, que ces limites sont très étendues.

il veut non seulement l’impunité pénale, mais sans doute plus encore l’impunité morale, il veut que sa victime soit consentante : le beurre, l’argent du beurre, et le sourire de la crémière, comme on dit. Car au delà du débat sur « l’homme » et « l’artiste »4, on entend chez ce faucheur d’innocence l’exigence du droit à rester, lui, innocent, c’est à dire son droit à ignorer la douleur qu’il cause, à ignorer les conséquences de ses actes, à ne pas avoir à faire face à sa conscience :

Apprendre que le livre que Vanessa a décidé d’écrire de mon vivant n’est nullement le récit de nos lumineuses et brûlantes amours, mais un ouvrage hostile, méchant, dénigrant, destiné à me nuire, un triste mixte de réquisitoire de procureur et de diagnostic concocté dans le cabinet d’un psychanalyste, provoque en moi une tristesse qui me suffoque.

(Gabriel Matzneff au Nouvel Obs)

Même si l’on pourra juger un peu douteux ce rapprochement, je perçois ici le même genre d’exigence que chez les néo-conservateurs lorsqu’ils s’en prennent aux sociologues, aux féministes, aux écologistes, qui désenchantent les rapports de prédation et de domination économiques, sociologiques, sexuelles, ethniques, en montrant leur mécanisme et leur injustice. Et ces mêmes néo-conservateurs, si prompts à utiliser le mot « victimisation » pour dénigrer ceux qu’ils écrasent, sont bien les pires chouineurs qui soient.

  1. « Une fille très jeune est plutôt plus gentille même si elle devient très vite hystérique et aussi folle que quand elle sera plus âgée », disait Matzneff à Apostrophes… Soit on est docile, soit on est « folle » ou « hystérique », donc.
    J’y vois une immaturité masculine assez typique : les hommes semblent nombreux à ne s’épanouir avec des femmes qu’à condition de se trouver dans un rapport déséquilibré, notamment en termes d’âge (mais aussi de situation professionnelle, symbolique ou financière – avec Matzneff c’est tout ça à la fois), qui leur permet de prendre un ascendant artificiel sur leurs « conquêtes »,
    Je cite Nathalie : « C’est un prédateur qui a besoin de courir après des souris pour se faire croire qu’il est un lion ». []
  2. Et nettement choyé par la presse droitière, qui me semble toujours voir comme « abus de mai 1968 » non certaines mœurs mais juste leur démocratisation populaire. []
  3. Selon la morale commune, à peu près dans toutes les cultures et de tous temps, le rôle des adultes est de protéger les enfants. []
  4. Suis-je le seul pour qui il semble évident que quand on appelle à distinguer « l’homme » de « l’artiste », on pense non pas à l’Homme générique, l’Humain, mais bien à un homme au sens exclusivement masculin ? Voilà qui me pose question. []

Rire des morts

Charlie Hebdo provoque un petit scandale cette semaine en reprenant la campagne de recrutement de l’Armée de Terre, illustrée non par des photos de jeunes gens minces et beaux qui sentent bon le sable chaud avec le soleil sur leur front qui met dans leurs cheveux blonds de la lumière, mais par des dessins de deuil qui rappellent que l’armée, c’est la guerre, et que la guerre fait des morts. Ces dessins font écho à une actualité : la collision de deux hélicoptères, qui a tué treize militaires. Sans surprise, ça ne fait pas rire tout le monde, à commencer par le chef d’État-major de l’Armée de Terre :

Dans une lettre ouverte au directeur de la publication de Charlie Hebdo, le même auteur (Thierry Burkhard), écrit notamment : « (…) Si l’indignation m’a d’abord gagné, c’est surtout une peine immense qui m’envahit en pensant au nouveau chagrin que vous infligez à ces familles déjà dans la souffrance. Une peine doublée d’une incompréhension profonde. Qu’avons-nous donc fait, soldats de l’armée de Terre, pour mériter un tel mépris ? Qu’ai-je manqué moi-même, chef d’état-major de l’armée de Terre, dans l’explication du sens profond de notre engagement, pour qu’avec une telle désinvolture soient raillés ceux qui ont donné leur vie afin que soient justement défendues nos libertés fondamentales ? »

Bien entendu, la série de dessins, signée par l’auteur Biche, recrue récente du journal, n’est pas vraiment en contradiction avec la ligne historique de Charlie Hebdo, il suffit notamment de se rappeler de l’obsession anti-militariste de Cabu1, qui a mené plusieurs fois ce dernier devant des tribunaux2. Il faudrait tout relire pour en jurer mais je n’ai pas le souvenir qu’il se soit souvent moqué de simples soldats morts au combat, il s’en prenait aux gradés, aux généraux, ou à des adjudants-parachutistes patibulaires qu’il dessinait volontiers alcooliques et violeurs, généralement munis d’un couteau ensanglanté. il s’en prenait à l’absurdité de l’autorité et de l’obéissance, et en tout cas plus aux tueurs qu’aux tués. Les antimilitaristes de l’époque de l’armée de conscription ont du reste généralement plaint les simples soldats, considérés comme victimes d’intérêts qui les dépassent. Mais nous n’avons plus une armée de conscription, il est vrai, et ceux qui s’engagent sont censés être responsables de leur choix. En dehors peut-être de ses évocations de casernes dans Le Grand Duduche, Cabu était rarement drôle lorsqu’il s’en prenait à l’armée, et le dessin de Biche est là encore en plein accord avec la tradition puisque son niveau de drôlerie est très faible : la guerre fait des morts, ce n’est pas une surprise, les militaires le savent, les civils le savent, le rappeler relève un peu de l’enfonçage de portes ouvertes. Mais comme c’est désormais la totalité des pages de Charlie Hebdo qui peine à arracher un sourire au lecteur même le plus indulgent, cette série de dessins est juste un peu tristounette. Je n’aurais aucune raison d’écrire à son sujet si je n’avais lu ce matin la défense que Caroline Fourest en a fait :

Certes, Caroline Fourest parle en son nom et n’appartient plus à la rédaction de Charlie Hebdo depuis dix ans, mais l’interprétation qu’elle fait ici me procure un certain sentiment de vertige. Pour commencer, elle s’impose d’expliquer ce que tout le monde peut comprendre dans le dessin, et que du reste tout le monde sait déjà : la mort fait partie de la vie du soldat. Et en même temps, elle voit dans le dessin l’affirmation que la guerre menée contre le djihadistes au Nord-Mali est légitime et utile, qu’elle sert à garantir notre liberté. J’espère que la participation de la France à ce conflit est un peu motivée par la liberté des Maliens aussi, puisque c’est chez eux qu’elle se déroule, mais j’ai cru comprendre qu’un des buts assumés de notre implication est de sécuriser non pas tant le Mali que les mines immédiatement voisines du Niger, où Areva/Orano extrait un tiers de l’Uranium qui fait tourner nos centrales nucléaires. Notre liberté est peut-être un moindre enjeu que le maintien de nos intérêts économiques et notre confort3.

Je m’étonne en tout cas que l’on puisse présenter un dessin clairement antimilitariste comme une forme d’hommage au sacrifice de soldats, et s’indigner que tous ne le comprennent pas de cette manière. Je vois ici un bon exemple de la manière dont la tragédie vécue par la rédaction de Charlie Hebdo a rendu des concepts tels que « premier degré », « second degré » ou « humour » passablement incompréhensibles car ceux qui les emploient ne veulent pas tous dire la même chose. L’humour n’a plus à être drôle, la liberté d’expression de Charlie Hebdo n’est pas négociable mais user de sa liberté d’interprétation ou de critique fait de celui qui s’y essaie un soutien objectif de Daech.

  1. Fait méconnu : Cabu a commencé sa carrière alors qu’il était appelé en dessinant dans un journal de propagande militaire, Bled. []
  2. Cabu a perdu six procès face à l’Armée. On remarquera que le général qui écrit une lettre ouverte se contente de faire part de son sentiment, il ne menace pas Charlie Hebdo de poursuites. []
  3. Au passage, je dois admettre que je ne porte pas de jugement tranché sur cette question, j’ignore tout de la marge de manœuvre de la France et je ne sais pas ce qui est juste, ou « moins pire ». En revanche je me sens toujours perturbé par la quasi-absence de débat public véritable au sujet des conflits qui impliquent la France hors de ses frontières. Pour parler du burkini, il y a du monde sur les plateaux, mais pour nous expliquer nos guerres… []

De l’imposture

Philippe Huneman, historien et philosophe des sciences, a écrit une lettre à l’université Paris 1 Sorbonne pour expliquer pourquoi il refusait d’y participer à un événement intitulé Le Procès de Dieu1, ou plutôt, puisqu’il se savait déjà pris ailleurs à la même date, pourquoi il aurait refusé d’y participer eût-il eu le loisir d’avoir à en décider. Il a finalement choisi de rendre cette lettre publique et d’en faire une véritable tribune. On peut la lire sur medium.com sous le titre L’Université ne doit pas laisser entrer les imposteurs.

Paris I Panthéon Sorbonne, photo de Marie-Lan Nguyen.


La raison de son refus, c’est la présence, au milieu d’un aréopage apparemment prestigieux (j’écris « apparemment », car je suis loin d’être familier de tous les noms de la liste), d’un personnage pour le moins controversé : le chirurgien-urologue, chef d’entreprise, transhumaniste et bon client médiatique Laurent Alexandre, qui se voit présenter comme suit :
“Dr Laurent ALEXANDRE, chirurgien, entrepreneur, essayiste et expert en intelligence artificielle “.
Or le « expert en intelligence artificielle » coince : ce n’est pas parce qu’on est présenté comme un expert par les journalistes qu’on l’est effectivement, et l’impact médiatique de Laurent Alexandre sur ces sujets n’est pas forcément proportionné à la pertinence du contenu de ses interventions.
La tribune d’Huneman, tout en rappelant les positions politiques d’Alexandre, qu’il admet diamétralement opposées aux siennes, attaque surtout le fondateur de Doctissimo sur son manque de qualifications universitaires dans le champ pour lequel il passe désormais pour expert. La lettre est bien tournée, elle contient quelques formules qui font mouche et qui permettent de ricaner de la grenouille Alexandre qui veut se faire plus grosse que le bœuf :

Jusqu’à nouvel ordre, l’Université lui a décerné le seul titre de Docteur en médecine, et il n’est, académiquement parlant, que le coauteur de quelques études sur le dysfonctionnement érectile chez le rat, sujet certes honorable s’il en est. Seul l’usage présumé d’un ordinateur personnel ou d’un téléphone portable pourrait faire de lui un « expert en intelligence artificielle », mais à ce compte, le pain que j’achète au boulanger étant empreint de levure — cet organisme modèle des biologistes moléculaires -, me conférerait le titre respectable de microbiologiste, et le simple fait que je sois ultimement constitué de quarks m’instituerait en spécialiste de physique quantique (…) Le monde intellectuel français n’est pas, je crois, désertique au point qu’il faille inviter dans nos amphithéâtres des polémistes dont le mérite académique n’excède pas celui d’un gnou.

Suivent des justifications à mon goût un peu byzantines pour expliquer que l’on peut ne pas être d’accord avec quelqu’un mais tout de même l’accepter comme interlocuteur, à la condition qu’il ait les diplômes adéquats. Ainsi on pourrait accepter de discuter avec des eugénistes tels que Francis Galton ou Ronald Fisher, non parce qu’ils sont eugénistes, comme l’est Laurent Alexandre, mais parce que leurs vues découlent d’une véritable connaissance scientifique2.

Défense des imposteurs

On peut discuter. En fait, j’ai bien envie de défendre la corporation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir : celle des imposteurs. Car si dans le domaine je suis sans doute bien moins sûr de moi que ne l’est Laurent Alexandre, si j’ai un peu plus d’humilité envers le monde académique et les spécialistes, je m’interdis rarement de m’exprimer sur des sujets pour lesquels je n’ai pas de diplôme de troisième cycle (numérique, histoire, techniques, arts et lettres…). J’essaie de creuser honnêtement ces sujets, tout simplement parce qu’ils me passionnent, mais je suis sans aucun doute parfois un spécialiste de café-du-commerce plus qu’autre chose. Et pourquoi pas ? À mon sens, il y a des liens que l’on ne peut tisser que si l’on accepte de papillonner sérendipitairement entre les références, des idées que l’on ne peut trouver que si l’on méprise les frontières entre les disciplines, si l’on accepte de suivre des intuitions, des obsessions, si l’on accepte d’oublier ou de négliger, au moins temporairement, ce qui entrave notre capacité à inventer3. Enfin, mais peut-être est-ce un peu un autre sujet, je crois même fondamentalement utile d’accepter de réinventer l’eau tiède, car même si cela semble une perte de temps, une connaissance que l’on a acquis par soi-même a une toute autre valeur qu’une connaissance que l’on a enregistré docilement en faisant confiance à ses aînés.
Quoi qu’il en soit, s’il est moralement digne de ne pas être un imposteur, une telle position peut facilement amener à croire que l’on ne peut jamais avoir tort. Inversement, l’imposteur a l’humilité de ne pas se considérer comme infaillible.

Laurent Alexandre, photo d’Olivier Ezraty.

Il semble que, sur la question de l’évaluation de l’intelligence, sur la transmission familiale du quotient intellectuel et sur les considérations politiques et anthropologiques qui en découlent, Laurent Alexandre s’assoie sans ménagement sur décennies d’études. On peut imaginer ce que cela a de rageant pour un historien et philosophe de la biologie de voir des erreurs manifestes diffusées auprès d’une large audience et gratifiée d’une aura académique indue. Je n’irai pas défendre Laurent Alexandre ici, pas plus que dans sa croisade un peu délirante contre Greta Thunberg et dans le positivisme techno-scientiste plus ou moins anti-écologiste qui l’anime4.

Au chapitre de l’intelligence artificielle, en revanche, et même si j’ai tendance à juger que Laurent Alexandre dit et écrit énormément de bêtises (en gros, il reprend à son compte la communication des gourous de la Sillicon Valley, mais à sa décharge il est loin d’être le seul à le faire), je me dois de renvoyer une question à Philippe Huneman : qu’a fait l’Université pour l’Intelligence artificielle ? Quelle est la légitimité supérieure de l’Université dans ce domaine ? Qu’est-ce qui justifie de faire de l’Intelligence artificielle une chasse gardée ? Certes, c’est dans le monde universitaire que la discipline est née et qu’elle a trouvé son nom — lors des célèbres conférences de Dartmouth en 1956. Certes, il existe de par le monde de nombreux laboratoires universitaires qui s’y consacrent, et ceux-ci obtiennent des résultats d’autant plus magnifiques qu’ils sont concrets et éloignés des fantasmes de rêveurs comme Laurent Alexandre ou de cauchemardeurs tels qu’Éric Sadin. Mais on se souviendra, il y a seulement trente ans, de la manière dont les États et les universités ont coupé les fonds des chercheurs en Intelligence artificielle et ont espéré voir cette embarrassante discipline mourir d’un lent abandon5. Le récent regain de l’Intelligence artificielle a de nombreuses causes, notamment la montée en puissance des ordinateurs, qui permettent de traiter des quantités de données immenses en un temps réduit ; les applications trouvées par l’industrie ; et bien entendu le travail des chercheurs qui ont persisté à travailler malgré les doutes ou l’hostilité de leurs tutelles.
S’il y a une chose dont je suis certain, c’est que le retour en grâce académique de la discipline est in fine la conséquence de son retour médiatique. En fait, c’est parce que l’on voit la tête de Laurent Alexandre dans les newsmags qui traînent chez le dentiste que nos gouvernants ont fini par investir à nouveau dans l’Intelligence artificielle. Ça en vexera plus d’un de l’entendre, mais j’ai peur que ça soit une vérité.

Sans s’appesantir sur la période qu’on qualifie de « second6 hiver de l’Intelligence artificielle » et sur la manière dont nous en sommes sortis, je note que l’Intelligence artificielle est et sera toujours une discipline indisciplinée, diverse par les méthodes, les approches et même les objectifs poursuivis. Ses fondateurs et ceux qui la font vivre ne sont pas tous spécialistes, on dénombre bien entendu des ingénieurs, des informaticiens, des mathématiciens, mais aussi des cognitivistes, des philosophes, des linguistes, des spécialistes de la perception, des éthologues, des économistes, des sociologues, des juristes ou même des théologiens et des spécialistes de l’éthique. Et parmi les gens de toutes ces disciplines, certains n’ont aucune pratique de la programmation informatique voire aucune véritable compréhension des aspects techniques à l’œuvre. Les buts des recherches en Intelligence artificielle peuvent être assez divers aussi. Certains veulent comprendre et étudier les mécanismes de la pensée animale, veulent définir le concept même d’intelligence, d’autres veulent créer des outils neufs, et cherchent à reproduire ou à améliorer des fonctions de notre cerveau, comme l’identification des visages ou l’interprétation des sons. Il y a peu de liens entre un système auto-organisationnel robotisé, un partenaire virtuel du jeu d’échecs, l’automatisation de la démonstration de théorèmes, la génération de récits de fiction ou l’interprétation des expressions du visage, mais tout cela peut relever de l’Intelligence artificielle.

Certes, être un domaine à la mode est à double-tranchant. Les promesses qui ne peuvent être tenues et le ré-emballage mensonger7 brouillent l’image de la discipline et peuvent lui causer un tort considérable. Je ne suis pas certain que Laurent Alexandre représente un grand péril dans le domaine, car il assume un rôle de prophète, de provocateur, de marchand de rêves et même, d’expert sans légitimité. Certes, il a été invité à expliquer l’importance stratégique de l’Intelligence artificielle devant une commission sénatoriale, et on peut s’en indigner, considérant son manque de qualifications, mais ce n’est pas par fraude ou par erreur qu’il a été reçu, c’est parce qu’il tient le discours que ses auditeurs parlementaires avaient envie d’entendre et qu’il le fait sur le ton qui leur convient. Les gens sérieux sont beaucoup plus ennuyeux que les camelots. Et ça, Philippe Huneman doit très bien le savoir lorsqu’il écrit :

Qu’on les déplore ou qu’on les combatte, nous ne faisons pas les règles des médias et des réseaux sociaux

Eh oui, car Laurent Alexandre est bel et bien spécialiste de quelque chose : il sait parler dans le poste. C’est un talent et un talent qui n’est pas donné à tout le monde, loin de là. Cela réclame beaucoup d’aplomb, parce que les médias, et particulièrement les médias de flux à large audience, sont désemparés lorsqu’ils se trouvent face à quelqu’un qui prend le temps de réfléchir avant de parler, qui admet qu’il n’a pas la réponse, qu’il doit s’informer et qu’il ne sait pas tout. Ils sont décontenancés lorsqu’une opinion n’est pas tranchée. Ils cherchent des caricatures, des gens qui incarnent une idée, un combat, une idéologie, des personnages. L’important n’est pas de dire des choses justes, mais de faire couler le robinet, car tant que le robinet coule, que tout est fluide, tout va bien, le public est rassuré et pense que sa prise sur le monde ne réclame que peu d’efforts : on choisit son cheval. Je me comprends.
Mais de son côté, le monde académique est-il parfait ? Pour y survivre, il faut disposer de certaines qualités que ne sont pas forcément d’ordre scientifique. Certaines personnes ont construit une carrière solide sur un plagiat éhonté ou sur une bonne d’ose d’opportunisme : il vaut parfois mieux avoir raison sur le sens du vent que de faire de grandes découvertes — combien de chercheurs, en privé, se plaignent d’avoir dû orienter leur carrière vers telle ou telle direction, tel objet d’étude, non parce que ça leur semblait juste mais parce que c’était le domaine à la mode du moment, le domaine porteur qui donnait le plus de chances d’être qualifié dans sa section du CNU et d’obtenir un poste de maître de conférences ?
Je ne dis pas que les universitaires escrocs sont légion, j’espère bien que non, mais les qualités qui permettent de faire une longue carrière universitaire ne sont pas forcément celles qui permettent de devenir une figure notable de l’Histoire des sciences.

Philippe Huneman (photo piquée sur le site theconversation)

Loin de moi l’idée de renvoyer dos-à-dos universitaires sérieux et créatures médiatiques farfelues, il ne faudrait pas non plus pousser, et je comprends bien que les invitations faites à Laurent Alexandre par Paris I ou l’école polytechnique aient provoqué des remous, mais je me demande si la motivation originelle du refus de Philippe Huneman est bien d’épargner l’immaculée Université de la souillure que constituent ceux qui ne viennent pas du sérail — ce qui serait à mon sens une erreur, car on a le droit d’avoir une bonne idée même si on n’est pas diplômé —, ou s’il ne procède pas du constat vexé que, dans un affrontement entre le sérieux et la séduction, la bataille soit déjà perdue. De l’intérieur.

  1. Le sujet précis de cet événement n’est pas rappelé dans le texte. L’auteur en parle comme d’un « festival d’éloquence ». []
  2. L’un et l’autre, cependant, refuseraient l’invitation puisqu’ils sont décédés depuis longtemps. []
  3. Je suis conscient du caractère douteux et irresponsable de ce que j’écris. []
  4. Il y a de l’espoir, cependant : dans un récent article, Laurent Alexandre reprend un peu les idées de Jean-Marc Jancovici, qui explique que le prix négligeable du pétrole est un drame écologique. []
  5. Un exemple, dans mon université, Paris 8, le département Intelligence artificielle (pionnier en France dès le début des années 1970) est devenu « informatique avancée » : le nom « intelligence artificielle » avait trop mauvaise réputation pour être conservé. []
  6. second, car il y en a eu un autre entre le milieu des années 1970 et le début des années 1980. []
  7. Combien de services numériques s’auto-gratifient d’un label « Intelligence artificielle » puisqu’il est porteur alors qu’ils relèvent de l’informatique la plus traditionnelle ou du digital labor ? []

Les joyeuses colonies de vacances

Je suis tombé sur une série de tweets dans lesquels un animateur de colonies de vacances racontait son expérience de la visite du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. L’animateur expliquait que l’équipe ministérielle et sa suite (presse, élus,…) avaient envahi le lieu et s’étaient montrés plutôt sans-gène. Il racontait aussi, détail incroyable, que le ministre avait insisté pour poser avec deux fillettes à qui ses services ont fourni une pancarte préparée à cet effet et sur laquelle était écrit « Vive le ministre de l’éducasion nasionale ».

La pancarte

Imaginer que l’on ajoute intentionnellement des fautes d’orthographe pour obtenir un effet enfantin et mignonnet, c’était tellement gros, tellement idiot que, n’étant personnellement pas connu pour mon soutien inconditionnel à l’actuel gouvernement, j’ai bien voulu y croire.
Pas sans aucune précautions, j’ai bien entendu fait une vérification superficielle : le profil de l’auteur des tweets a été créé il y a cinq ans, il a des centaines d’abonnés et ses tweets jusqu’ici étaient ceux d’une véritable personne, avec ses préoccupations de jeune homme, enfin ce n’était pas le profil habituel d’un troll politique destiné à diffuser des nouvelles douteuses. Au minimum je pouvais tout à fait croire qu’il était bel et bien un jeune animateur de colonies de vacances, ce qui semble se confirmer du reste.
J’avais quelques autres arguments pour croire à cette histoire, nptamment ma propre expérience des ministres (après deux ans de service national dans un ministère — je crois qu’on me ferait un procès si je racontais certaines choses décevantes de la part de ministres qui ont laissé un bon souvenir) et des visites officielles. Et puis je trouvais le panneau maîtrisé, et tellement fait (à l’exception du choix d’un feutre jaune) pour être lisible à une certaine distance et donc, adapté à une prise de vue, que ça me semblait là encore accréditer la thèse.
Enfin, dans ses tweets, le jeune animateur me semblait un brin naïf, notamment lorsqu’il s’étonnait qu’une visite ministérielle perturbe son travail sans ménagements et lorsqu’il s’indignait que le ministre et son équipe ne rangent rien en partant, préoccupation typique d’animateur de structure d’accueil d’enfants.
Enfin, sans même le récit de la manipulation, l’image de deux petites filles posant avec un ministre qui tient lui-même une pancarte à sa gloire était assez étrange et perturbante.

La photographie en question (reconstitution, avec un peu d’aide de Stanley Kubrick, pour Shining, et Barry Sonnenfleld pour son adaptation de la Famille Addams)

Comme j’y ai cru, j’ai retweeté, puis insisté, facebooké, j’ai débattu avec les militants de la République en marche qui refusaient totalement que cette affaire pût avoir eu un fond de vérité quelconque, j’ai participé à indigner les indignés.
Et puis hier, l’auteur du témoignage a eu un rendez-vous avec sa hiérarchie, et à la sortie, a publié un démenti sur Twitter, expliquant que son témoignage relevait du ressenti, qu’il avait été mal informé — formule étrange qui suggère que le ressenti évoqué n’était pas le sien et qu’il s’agit d’une histoire d’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Que l’affaire de la pancarte ait été vraie ou non, c’est sans doute ce que ce jeune homme aurait été forcé d’écrire à la fin : on ne ridiculise pas un ministre publiquement en le mettant en porte à faux avec la structure à laquelle on appartient, trop d’intérêts sont en jeu pour que l’initiateur de la polémique ne soit pas soumis à une pression telle que, sauf militantisme réel, il soit forcé de s’écraser. Mais il semble que ce soit vrai, enfin que la fausseté du témoignage soit finalement indiscutable puisqu’un article de France info l’a révélé : la photographie n’a pas été prise dans la structure qui emploie l’animateur, ni le jour qu’il a dit. La messe est dite.

Gros malin !

Dont acte. Conformément à ma politique personnelle lorsque je suis pris en flagrant délit d’avoir relayé une fausse nouvelle, je n’essaie pas de faire semblant : je ne supprime pas mes tweets, par égard pour ceux qui ont participé à la discussion, par souci de transparence et de traçabilité1, et aussi pour ne pas essayer de m’en tirer ni-vu-ni-connu : je veux bien que l’on me juge, mais sur pièces2. En revanche, j’ai dépensé une certaine énergie à informer des nouveaux éléments ceux que j’avais désinformés, notamment en relayant l’article de France-Info mentionné plus haut. Et j’écris même un article, celui que vous êtes en train de lire, pour le raconter. Nulle perverse auto-flagellation ici, je crois fermement qu’une erreur ne devient une horreur que lorsque l’on n’accepte pas de la reconnaître pour ce qu’elle est, une erreur, ni d’en tirer une leçon.
Ce qui mène au complotisme, je pense, c’est ce dans quoi on tombe lorsque l’on n’arrive pas à renoncer à un récit séduisant qui s’est avéré erroné et que l’on ne peut continuer à croire qu’en refusant les faits et la logique, en excluant tout détail qui ne va pas dans le sens voulu, et parfois pire, en doutant que rien soit vrai, et surtout ce que tous considèrent comme acquis. Dans les films, les héros complotistes sont récompensés par le scénario, car la vérité est toujours cachée et les illuminés ont toujours raison. Ailleurs, c’est plus rare ; le scénario de la vraie vie n’est pas toujours écrit de manière trépidante.

Je ne risque pas de m’engager à tourner à l’avenir sept fois mes mots dans ma bouche avant de les tweeter car si à cinquante ans (dont la moitié passée à écrire sur Internet, de Usenet à Twitter) je n’y suis jamais parvenu, ça ne risque pas de s’arranger un jour3. Et puis ça ne me dérange pas d’être un peu bête, ça me semble être une forme élémentaire de politesse envers mes congénères : c’est trop facile d’être toujours vertueusement prudent. Enfin je me comprends. Mais ça me pousse néanmoins comme toujours à m’interroger sur ce que je suis prêt à croire et à diffuser aisément et sur ce que ça dit sur moi (ne me dites pas, je préfère trouver la réponse tout seul).

  1. Nombre de gens pris dans un bad buzz twittereque ont eu le très mauvais réflexe de supprimer tout ce qu’ils avaient posté de suspect, ne pouvant plus guère plaider leur cas sur pièces ensuite, puisque les indices avaient disparu. []
  2. C’est mon côté rousseausite : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose, Je fus meilleur que cet homme-là. » J.-J. Rousseau, Les Confessions. []
  3. Je suis néanmoins conscient qu’il faut faire un peu l’effort de vérifier les choses avant de les diffuser, car la réparation d’une erreur est souvent moins entendue que l’erreur elle-même : ce qui marque le plus, c’est la première chose que l’on a ressenti (indignation, rire, colère,…) en entendant un fait, pas le processus beaucoup plus cérébral de la précision et de la révision. []

Vrais et faux journalistes

Le reporter de rue Gaspard Glanz a passé deux jours en garde-à-vue. Un CRS l’avait gratuitement repoussé alors qu’il demandait à rencontrer un responsable pour se plaindre d’avoir été la cible d’un jet de grenade tandis qu’il filmait une manifestation. Il avait répondu au geste dédaigneux et brutal du fonctionnaire par un doigt d’honneur1, ce qui a apparemment suffi à justifier à une arrestation, suivie d’une garde-à-vue prolongée, qu’ont condamnées le Syndicat national du journalisme et Reporters sans frontières. Ces organismes s’étaient également émus de l’arrestation d’Alexis Kraland, autre journaliste, emmené huit heures en garde à vue pour avoir refusé d’obtempérer aux policiers qui lui ordonnaient de jeter ce qu’ils ont qualifié d' »arme de destination » : sa caméra. Se faire intimer l’ordre d’endommager son outil de travail sous un prétexte évidemment fallacieux, voilà encore une violence inacceptable.

Notons que Gaspard Glanz, qui produit des images sur des sujets engagés2 a eu une importance capitale dans l’affaire Benalla, car s’il n’est pas l’auteur des images qui ont lancé l’affaire, il a retrouvé dans ses propres enregistrements du premier mai 2018 plusieurs autres vidéos montrant Benalla dans des situations et avec des équipements inappropriés à ses fonctions.

Entendons-nous, chacun a le droit d’être macroniste ou anti-macroniste, de grincer des dents face aux journalistes-activistes attentifs aux violences policières ou au contraire à l’écoute des éditorialistes BFM qui justifient ces violences, On a le droit d’être dubitatif ou hostile aux revendications des gilets jaunes ou d’être soi-même gilet jaune… mais si on en vient à soutenir des violences envers ceux qui témoignent ou les entraves à la liberté de la presse, on est mûr pour laisser complètement tomber le masque de la démocratie et passer à Bolsonaro, Orban, Pinochet et autres. Je ne dramatise pas, tout ça est une question de principes : la liberté d’informer, de s’informer, ne peut pas être conditionnelle. Si une partie des informations est occultée, comment les citoyens peuvent-ils juger la situation réelle de leur pays ? Comment leur vote pourrait-il avoir la moindre valeur ? Et donc, comment pourrait-on se dire en démocratie ?

Astucieux : pour son « doigt d’honneur » criminel, Gaspard Glanz aurait pu être jugé en comparution immédiate, mais voilà, l’audience est fixée au 18 octobre et le jeune reporter n’a plus le droit de se trouver à Paris les samedis jusqu’à cette date. Un peu gros ?

Quelques personnes, sur Twitter par exemple, ont justifié ou applaudi l’arrestation, la garde-à-vue et ses suites, en déniant à Gaspard Glanz le droit de se dire journaliste. C’est le cas par exemple l’éditorialiste Brice Couturier, qui écrit « J’ai eu l’occasion de dénoncer ce Gaspard Glanz dans les Matins de France Culture en tant que militant d’extrême-gauche, déguisé en journaliste », ou encore du dessinateur Xavier Gorce qui ironise sur le fait qu’une facture de (caméra) GoPro tient lieu pour certains de carte de presse.
Ce flagrant défaut de confraternité rappelle la fraîcheur qui avait accueilli les premiers scoops de Médiapart, au cours du quinquennat de Sarkozy : les professionnels de la profession les plus installés se voyaient dépossédés par un site web de leur pouvoir de faire et défaire les scandales . Et aujourd’hui, ce qui leur fait peur, c’est peut-être de se découvrir vieillissants et peu réactifs face à quelqu’un qui court les rues avec une caméra puis poste ses vidéos en ligne.

Quand Gaspard Glanz est sorti de garde-à-vue, il y avait tout de même quelques confrères : Europe 1, RMC, Sud Radio et Libé. Le jeune reporter leur a demandé s’ils étaient munis de cartes de presse eux-mêmes : ce n’était le cas que d’un sur deux. Eh oui, le journalisme n’est pas défini par le fait d’être titulaire d’une telle carte. Ce n’est pas un titre, l’activité peut s’exercer en amateur, en dilettante, en autodidacte, ou au contraire être le fruit d’une formation spécialisée, elle peut être militante (et donc centrée sur des sujets précis – mais le militantisme n’est pas forcément un gage de malhonnêteté). Ce qui permet de dire que quelqu’un fait du journalisme, c’est avant tout qu’il produit et diffuse de l’information. Si ces informations ne pourraient exister sans lui, alors son travail est non seulement légitime, mais utile. Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, disait : « l’objectivité n’existe pas, mais l’honnêteté, si ».

Parlons d’honnêteté, justement. Hier la chaîne CNews (Bolloré) a diffusé un publi-reportage sur le bain de foule d’Emmanuel Macron au Touquet. Je n’ai pas eu la chance de voir ces images, mais j’imagine leur contenu : avant des annonces capitales, profitant du week-end de Pâques, le président vient se ressourcer sur ses terres, où il n’a que des amis, bien entendu.

Si je n’ai pas pu voir cette vidéo, c’est que CNews l’a supprimée lorsque des taquins ont remarqué un détail : l’apparition à l’image d’un étrange garde-du-corps : Alexandre Benalla ! Eh oui, encore lui, le running-gag de la République en Marche, le chewing-gum sous la semelle d’Emmanuel Macron. Puisqu’il est peu probable que Benalla accompagne le président dans ses déplacements publics avant longtemps, une seule conclusion s’impose : ces images n’ont pas été tournées ce week-end.

Entre des gens employés par une chaîne d’audience nationale, qui diffusent des images d’archive en les faisant passer pour actuelles, et un reporter engagé qui diffuse des images dont personne ne conteste la véracité, qui est un vrai journaliste ?

  1. La vidéo de l’arrestation de Gaspard Glanz suffit à elle seule pour établir le caractère arbitraire et abusif de la réaction des policiers. On note un motif récurrent ; quand des policiers arrêtent quelqu’un, leurs collègues se mettent aussitôt en formation pour faire rempart entre l’action et les caméras, puis repoussent les éventuels curieux à coup de matraque. []
  2. Glanz a couvert Notre-dame-des-Landes, les Gilets jaunes, la Jungle de Calais, les pérégrinations des migrants dans les Balkans… Il ne cache pas son positionnement politique, sa sensibilité, qui l’amène à être notamment attentif aux cas de brutalité policière. Selon certains, cela le disqualifie. Comment se fait-il que l’on trouve plus rassurant un patron de presse qui instrumentalise l’information au profit de son influence personnelle, comme le font Bolloré, Dassault, Arnault,… à des journalistes qui ont des convictions politiques ? C’est un grand mystère pour moi. []

L’exemplarité du prof

De temps en temps, je diffuse une fausse-nouvelle. De bonne foi, bien sûr, mais le fait de se faire attraper et de participer ensuite sottement à abuser d’autres personnes n’en constitue pas moins une petite vexation. C’est ce qui m’est arrivé ce matin lorsque j’ai tweeté deux images du tableaux Suzanne et les vieillards, par Artemisia Gentileschi, dont l’une, censément photographiée aux rayons X révèle une image bien plus violente et torturée que la peinture telle qu’elle nous est connue :

Rappelons que le récit biblique de Suzanne raconte l’histoire d’une jeune femme qui, pour avoir refusé les avances de trois vieux cochons est accusée par ces derniers d’adultère et est condamnée à mort. Elle est heureusement sauvée par le prophète Daniel qui passait dans le coin. La particularité de ce tableau est qu’il est de la main d’une peintre baroque de grand talent, Artemisia Gentileschi, qui a elle-même subi un viol et, chose rare, a poursuivi son violeur devant la justice papale (puisque cela s’est passé à Rome), ce qui réclamait une certaine détermination car ce genre d’enquête, à l’époque, n’avait rien à envier à celles qui ont lieu dans des pays tels que l’Arabie Saoudite : examens gynécologiques humiliants, interrogatoire et même tortures ! Le procès, dont l’instruction a duré sept mois, a permis d’établir que le violeur, à qui Artémisia avait été confiée en apprentissage par son père, était une fripouille dans de nombreux domaines : violeur, voleur, assassin en puissance et coupable d’inceste. Il a été condamné à un an de prison, et l’a surtout été parce qu’il n’avait pas honoré sa promesse d’épouser sa victime, ce qui pour la justice papale eût sans doute constitué une conclusion heureuse.

Depuis toujours, on cherche des traces de rage ou d’envie de vengeance dans la peinture d’Artemisia Gentileschi. Et c’est tentant, car plusieurs de ses tableaux exposent des rapports hommes/femmes pour le moins tendus, avec décapitations, égorgements, meurtre à coup de clou et de marteau. Cependant le Suzanne et les vieillards, exécuté par l’artiste, alors âgée de dix-sept ans, ne peut pas être une réponse au crime qu’elle a subi puisque celui-ci a eu lieu deux ans plus tard.

L’histoire de la version cachée du tableau et découverte grâce aux rayons X était trop belle pour être vraie, et un quart d’heure après mon tweet d’origine, le graphiste Adrien Havet a signalé mon erreur et fourni la source originelle du document, le travail de l’artiste Kathleen Gilje :

À ma décharge, outre le fait que l’information erronée m’avait été transmise par une chaîne de personnes de confiance (un ami avais repris le post d’une directrice de musée qui elle-même l’avait trouvé sur une très sérieuse page Facebook consacrée à la restauration de peintures), un malicieux s’était amusé à légender les images (ce qui était peut-être l’élément le plus suspect, me dira-t-on) :

Bien entendu, j’ai aussitôt publié un correctif, et même plusieurs, en réponse aux personnes qui commentaient, et ceci dans l’espoir que mes corrections auraient autant d’écho que le tweet d’origine, qui a été largement diffusé.

Twitter ne permet pas de corriger un tweet : on le laisse ou on le supprime, mais on n’en modifie pas le contenu, l’alternative est binaire. C’est donc un dilemme fréquent : faut-il faire bruyamment connaître sa bévue, ou bien se contenter de supprimer le tweet erroné, au risque de laisser à la place des conversations tronquées et farcies d’explications que l’escamotage rend incompréhensibles ?
En général, je préfère la première solution, qui me semble honnête et claire, puisque j’assume mon erreur, je la dénonce et j’en rends compte. J’ai toujours trouvés un peu ridicules ceux qui suppriment une information erronée comme si elle n’avait pas jamais existé. Et je me dis aussi que faire connaître une erreur en tant que telle permet d’éviter que celle-ci soit commise à nouveau à l’avenir, car après tout il suffit à toute personne dubitative ou curieuse de cliquer sur mon tweet pour voir apparaître les dénégations.

On peut m’objecter que mon attitude n’interrompt pas vraiment la diffusion de l’information erronée puisque, un peu comme avec tout média de flux, les correctifs sont rarement aussi bien diffusés que les erreurs qu’ils réparent.
C’est ce que fait le dénommé @Khagneux, qui en tire des conclusions sur ma compétence professionnelle, sur ma moralité, et sur le prix auquel il estime mes compromissions intellectuelles : une poignée de retweets ! Quant à ma correction, elle n’est qu’un « simple » commentaire.
Heureusement qu’il ne s’agit pas d’un sujet trop grave, qu’est-ce que j’aurais pris sinon !

J’ai aussi eu une conversation avec un dénommé @FitZ7_ (ci-dessus), qui a commencé, en contribuable révolté, par se plaindre du fait que mes tweets erronés sont payés par ses impôts, puis qui a interrogé, lui aussi, ma moralité et ma compétence professionnelle. Je suis assez habitué à l’Argumentum ad professerum, lequel surgit facilement dans les conversations et me semble signe d’une envie de rabaisser une autorité. Ne m’étant jamais vu comme une autorité, un mandarin, un ponte, un donneur de leçons, je ne me suis jamais senti particulièrement heurté, j’ai toujours eu l’impression que ça ne s’adresse pas vraiment à moi, que cela répondait à des frustrations qui m’échappent.

Mais bon, cette histoire est l’occasion de réfléchir aux droits et devoirs d’un enseignant en nouveaux médias : est-ce qu’accompagner des étudiants sur des projets de design numérique impose d’utiliser Twitter sans jamais commettre la moindre gaffe ? Ce n’est pas la première ni la dernière fois que je tombe dans un panneau. Ma vision de l’apprentissage (celui de mes étudiants comme le mien, toujours à faire), inclut la sérendipité, la dérive, l’expérience, le risque, l’accident, la surprise, les essais et les erreurs. Se tromper est souvent l’occasion de réfléchir à un sujet, d’apprendre quelque chose. On dit d’ailleurs « ça me fait une leçon ». Pour ce qui est de l’enseignement, un équilibriste qui n’est jamais tombé peut-il enseigner à ses élèves comment on marche sur un fil ? Le fondement même de la démarche scientifique n’est pas tant de savoir que d’apprendre, n’est pas tant d’avoir raison que de savoir réviser son avis et tirer parti de ses erreurs, justement. Vraiment, je ne vois pas tellement le souci. Je ne suis pas spécialement fier d’avoir été la victime et le vecteur d’un canular, mais il me semble que le cacher, en espérant personne ne le voie ou que tout le monde l’oublie, surtout moi, n’est pas une occasion de progresser.
Quant à l’exemplarité, je n’y crois pas. J’ai lu suffisamment de dystopies pour savoir que le prix à payer pour la perfection est de faire taire ceux qui n’y croient pas. Pour être exemplaire, il n’est pas question d’espérer être parfait — c’est impossible —, il faut refuser d’admettre les erreurs que l’on a commises, les effacer, prétendre qu’elles n’ont jamais existé.

De l’anti-footisme

Je suis anti-football, je ne peux pas m’empêcher de manifester cette hostilité, comme si je ressentais le besoin irrépressible de me montrer désagréable envers ceux qui suivent les matchs avec fièvre, alors que je pourrais me contenter d’y être indifférent comme je suis indifférent à l’existence de bien d’autres passe-temps que je ne partage pas.
Mais c’est plus fort que moi.
Je n’en tire pas fierté, on ne saurait se sentir philosophiquement satisfait de réagir de manière automatique, à une pulsion « plus forte que soi ». Et puis je sais qu’au fond ce n’est pas très gentil de tenir constamment à faire savoir qu’on n’aime pas, voire qu’on méprise, les passions d’autrui. Et pire, en étant anti-football, je suis m’inscris moi-même dans un cliché, car même s’il semble minoritaire lorsqu’on allume le poste de télévision ou qu’on sort dans la rue un soir de match international, le discours anti-football est plutôt banal, et s’accompagne d’un ramassis de poncifs auxquels je ne souscris d’ailleurs pas forcément.

Je trouve assez suspect, par exemple, de faire remarquer que les footballeurs sont des millionnaires qui courent sur une pelouse pour distraire des pauvres. Car j’entends dans cette phrase si souvent proférée l’idée qu’il est illégitime pour un enfant de prolétaires de devenir riche, chose qu’on se garde de reprocher à toutes sortes de gens bien plus riches mais dont la fortune n’est parfois fondée que sur le talent d’être né dans le bon château.
Les footballeurs ne sont pas que des enfants de prolétaires, ils sont eux-mêmes les prolétaires ultimes, puisque l’unique chose qu’ils possèdent, c’est leur force de travail, c’est leur corps, et il suffit qu’ils prennent un mauvais coup au genou pour ne plus être grand chose dans leur domaine, comme feu mon beau-père Franko, un Croate, d’ailleurs, (enfin Yougoslave à l’époque) qui a joué en France et qui du jour au lendemain est passé du sport de haut-niveau à une existence de simple ouvrier .
J’ai cru comprendre que les choses se sont un peu améliorées depuis les années 1960, on ne traite plus les footballeurs professionnels comme des chevaux de galop que l’on abat lorsqu’ils se sont fait une entorse, on les prépare activement à leur vie d’après, on leur apprend à gérer leur argent, à investir, et on surveille leur santé. Et c’est très bien.
Le public est à mon avis conscient du statut prolétaire des footballeurs et c’est bien ce qui fait d’eux des héros populaires, et ce qui fait d’eux bien autre chose que des « millionnaires ».

Tous les français ne soutiennent pas l’équipe de France, mais ça peut être pour de bien mauvaises raisons, comme « Riposte laïque », site web facho qui se fait passer pour défenseur de la laïcité mais semble vivre dans l’obsession du phénotype des joueurs, nommant les tricolores « équipe d’Afrique de France » et soutenant d’office les Croates non pour leur talent mais parce qu’ils ont tous la peau claire.

Le sport lui-même

Le football est avant tout une culture, j’en donnerai une définition plus loin, mais c’est aussi un sport. Et un sport sans doute plaisant à pratique. Taper dans un ballon est une activité plaisante, et les jeux d’adresse (viser juste avec le ballon) aussi. J’imagine que la stratégie d’équipe constitue également une expérience intéressante à vivre — et c’est en tout cas une chose que les gens aiment regarder. Mais le football est aussi un sport interminable (le temps d’un film !), où les équipes passent leur temps à aller dans un sens, à revenir, à repartir, à re-revenir, et où il peut ne rien se passer pendant quatre-vingt dix minutes (sauf, souvent, au moment où on est aux toilettes). J’y vois aussi des grands dadais se rentrer dedans puis se mettre en position latérale de sécurité grimaçante pour faire croire à l’arbitre que c’est l’autre le méchant, puisqu’il mime moins bien la douleur. À présent que les matchs sont filmés en gros plan, les joueurs m’apparaissent comme des gens dont la première caractéristique est de passer leur temps à cracher par terre. Peut-être qu’ils crachaient tout aussi fréquemment avant, peut-être que courir dans tous les sens pousse à glavioter, mais ça n’en est pas moins dégoûtant et cela constitue un mauvais exemple. Depuis quelques années, dans les rues de Paris, et même parfois dans les rames de métro, je vois les ados et les jeunes adultes cracher facilement, bien plus facilement qu’il y a trente ans, ce qui me semble sale et peu hygiénique. Je peux me tromper mais je crois bien que le football y est pour quelque chose : à défaut de jouer comme Zidane, on peut porter son maillot, ses chaussures, et puis cracher.

Même un quotidien réputé pour sa distance tel que Le Monde semble gagné par la ferveur quasi religieuse qui entoure le football.

Le football, pour moi, c’est aussi de mauvais souvenirs d’école, mais je vais tenter de ne pas trop y penser, histoire de tenter de rester objectif.

La culture

Le football n’est pas seulement, voire pas vraiment un sport, un jeu, car il y a bien plus de spectateurs que de sportifs. Le football est une culture, c’est à dire un ensemble d’institutions, de lieux, de rites, d’objets et de références qui rassemblent une communauté de personnes. Et c’est, bien entendu aussi, une économie. Cette culture a deux faces. Le premier, c’est le plaisir du spectacle sportif, le plaisir de se rassembler pour participer ou assister à des exploits sportifs. Ça me semble positif et sympathique, pas de problème. Le second volet, la face sombre, c’est tout le reste : les supporteurs qui s’affrontent physiquement dans une furie patriotique (que la patrie soit le village, la ville ou le pays), et la joie parfois effrayante des supporters des équipes victorieuses. Il y a quelques jours, la France a remporté un match et j’ai vu des gamins au permis tout frais faire d’absurdes tours de mon pâté de maisons (alors que ma rue est censée être interdite à la circulation) en hurlant par leurs fenêtres, d’où dépassaient des drapeaux bleu-blanc-rouge. Ce drapeau n’est pas le drapeau de la Révolution française, qui était à l’origine rouge-blanc-bleu. En revanche c’est bien le drapeau qu’on a utilisé pour envoyer un million et demi d’hommes mourir dans les tranchées pendant la grande guerre, c’est le drapeau de l’Empire colonial français, le drapeau des guerres napoléoniennes ou de Vichy (légèrement modifié dans l’un et l’autre cas), enfin un drapeau qui a du sang sur les mains, si j’ose dire, et qui a finalement failli me tuer moi aussi la semaine passée, car les jeunes chauffards, rendus imprudents par leur joie, m’ont dangereusement frôlé.
Bien entendu, le football n’est pas la seule occasion qui existe pour voir des gens s’aviner et agir de manière inconsidérée dans l’espace public, mais c’est une des rares où une énorme quantité de gens fait ça exactement en même temps.
Vu de l’extérieur, entre les drapeaux, la marseillaise, les cris et la détestation de l’adversaire, le football ressemble beaucoup à la guerre. Peut-être que c’est une façon d’éviter la guerre, après tout, en s’en tenant au simulacre, mais ce n’est pas certain, ça ressemble parfois à un entraînement, à une répétition. Et on peut régulièrement vérifier que ce sport s’accommode sans problème de la dictature, quand il n’est pas un outil de manipulation des foules ou de propagande étatique ou géopolitique.
Il y a beaucoup de dégradations et de violences (et même des accidents mortels) en marge des matchs importants, mais même si les médias les recensent, je note que c’est avec une certaine indulgence, avec bien plus d’indulgence en tout cas qu’avec les débordements équivalents qui entourent des manifestations politiques. Un abribus cassé par des supporters relève du phénomène naturel tandis que si c’est en marge d’un cortège opposé à une loi récente, ça devient un objet de débat public : « les manifestations vont-elles trop loin ? ». On demandera à un leader syndical de condamner des violences mais je ne croie pas qu’on demande la même chose au président de la FIfa ou à l’entraîneur de l’équipe de France.

Un dessin du caricaturiste brésilien Latuff, triste personnage surtout célèbre pour avoir remporté le deuxième prix au « Concours international de caricatures sur l’Holocauste » organisé en 2006 par l’Iran en réponse aux caricatures de Mahomet. Le dessin ci-dessus me semble prouver que beaucoup investissent dans les compétitions sportives bien d’autres choses que du sport, et voient des implications historiques (la Croatie – comme la France du reste – a eu un gouvernement fasciste pendant la seconde guerre mondiale) là où il est peu probable que les sportifs eux-mêmes se sentent concernés par des histoires qui se sont déroulées un demi-siècle avant leur naissance..

La magie

Le Football me semble aussi constituer une opération chamanique, et c’est quelque chose d’un peu émouvant : des millions de gens semblent vraiment convainquis qu’une partie d’eux-mêmes est mystérieusement reliée aux onze personnes qui courent sur le terrain, et que la défaite de l’équipe est leur défaite, et surtout, que sa victoire est leur victoire. Ils disent « on a bien joué » comme s’ils avaient eux-mêmes usé leurs crampons. Là encore, quand on n’est pas capable de comprendre, ou plus exactement de ressentir cette magie, elle est bizarre et effrayante. Des gens sans lien les uns avec les autres, qui peut-être se détestent politiquement ou personnellement, constituent soudain une communauté non autour d’idées, de valeurs ou d’un sentiment affectueux quelconque, mais contre des personnes identifiées comme ‘l’adversaire », « l’ennemi », enfin « l’autre », celui dont la douleur est notre plaisir et inversement. La neurologie a malheureusement démontré que si nos circuits de la douleur s’activement lorsque nous voyons des gens auxquels nous nous identifions souffrir physiquement, la souffrance d’une personne « autre » nous est nettement plus indifférente, et lorsque cet autre est un adversaire (même sportif), ce sont nos circuits neuronaux du plaisir qui s’activent. Ce mécanisme, qui s’explique bien du point de vue de la survie de l’individu au sein du groupe, est le fondement naturel du racisme, mais il n’est pas forcément lié au phénotype : porter l’écharpe du club adverse vous transforme en « l’autre ».
Ce soir, après la victoire de la France, les églises ont sonné. Dieu est censé avoir choisi l’équipe « bleue » plutôt que l’équipe à damiers ?

L’enthousiasme de la victoire libère certains élans d’amour et délie les langues de gens qui, j’en fais le pari, sont en règle générale plutôt du genre à exprimer des pensées homophobes que le contraire…
Sur un sujet voisin, sur Twitter quelqu’un a compilé une impressionnante collection de témoignages d’agressions sexuelles subies en de la part de supporters que la victoire rend tout-permis.

En conclusion, il me pèse un peu d’être anti-football. Non parce que ça me place en minorité, certainement pas, car en bon anarchiste individualiste, être minoritaire est un sentiment qui m’est agréable, mais parce que je constate que je suis moi aussi un cliché en étant anti-foot, que j’appartiens aussi à un groupe, que je m’inscris peut-être même dans une forme de mépris de classe. J’écris « peut-être » car je ne pense pas que ce soit le caractère populaire du football qui me fasse fuir ce sport, c’est plutôt la forme que prend cette popularité. Quoi qu’il en soit, je crains de devoir admettre que je fais partie de ces pisse-froids qui semblent tirer un plaisir au fait de ne pas aimer ce que les autres aiment. Il en faut bien, non ?
Et comment faire autrement que de râler ? De l’extérieur, la frénésie qui entoure la balle-au-pied est passablement effrayante, et je me sens autant en décalage avec les sentiments que semblent expérimenter les supporters que je me sens éloigné d’une personne en train de vivre une crise  psychotique. Je ne traite personne de dément (étant minoritaire, c’est forcément moi le fou, du reste), entendons-nous bien, je dis juste que je n’arrive pas à partager ces sentiments, ces sensations, ces emballements. J’ai un peu essayé, à une époque, comme on se force à aimer la cigarette, la bière ou le café.
Pour la cigarette, la bière et le café ça a un peu trop bien fonctionné, mais pas pour le football.

Lire ailleurs ; Paris, 15 juillet 2018, 17h01-17h26, très intéressant texte du médiéviste Paul Bertrand, que l’observation de la frénésie footbalistique fait réfléchir aux moments du passé qui sont inaccessibles aux historiens. Par Daniel Schneidermann, Poutou, grincheux officiel du Mondial, dont j’extrairai cette phrase : « Car le supporteur de foot ne se contente pas de savourer la joie d’oublier le reste du monde (les licenciements, les réfugiés, etc.). Il a la joie partageuse, et susceptible. Ne pas partager sa joie est suspect. La moquer, c’est l’offenser, lui ».
Et puis sur le présent blog, deux articles qui ont plus de cinq ans mais où je dis plus ou moins les mêmes choses – plutôt mieux je crois : Pas grand chose à foot et Like a foule.
Nota : comme on me l’a fait remarquer ailleurs, mes propos concernent le football masculin.

Le Plan B

Je n’irai pas voir l’extrait de On n’est pas couchés où Christine Angot1, commentant le parcours du slameur Grand Corps Malade, a affirmé que les carrières d’artistes étaient celles de gens qui avaient échoué à faire autre chose. Peu importe le contexte2, et peu importe Christine Angot, du reste, ce qui m’intéresse c’est plutôt de me poser la question à moi-même.
Voici les phrases qui sont reprises par de nombreux médias :

« Pour tous les artistes, être artiste c’est toujours un plan B. C’est ne pas avoir pu faire ce qu’on pensait faire quand on était petit, c’est-à-dire avocat ou instituteur ou médecin ou travailler dans une entreprise. (…) C’est toujours le résultat au fond d’un échec. »

Si j’ai bien compris, elle emploie le mot « artistes » pour parler de tous les gens qui créent et qui revendiquent leur travail de création, s’incluant elle-même (on pourrait étendre ça à bien des professions créatives, comme peuvent l’être les sciences par exemple). Au premier abord, cette affirmation ne tient pas la route, ne serait-ce que parce que tous les enfants n’ont pas rêvé les mêmes avenirs, et que nombreux sont ceux dont les rêves étaient précisément de chanter, de jouer la comédie, de danser, de dessiner, d’écrire.
On connaît par ailleurs les biographies d’innombrables artistes qui ont d’abord épousé des carrières « normales », avec succès pour certains, avant de décider subitement de s’emparer d’un micro, d’une machine à écrire ou de pinceaux pour devenir artistes et abandonner leur carrière précédente — ce qui est, du reste, le parcours de Christine Angot elle-même, qui a étudié le droit avant de découvrir sa vocation pour l’écriture. Enfin, on sait que de nombreuses personnes vivent leur vie entre deux carrières, un métier pour remplir le frigo, et une activité artistique pour eux-mêmes.
Ce qui est intéressant dans cette réflexion de Christine Angot, donc, c’est qu’elle est plutôt contre-intuitive, car les poncifs vont généralement dans l’autre sens : le businessman qui aurait voulu être un artiste, l’artiste raté qui, voyant que sa carrière ne décollera jamais, se résout à admettre l’échec et devient employé de bureau ou dictateur, la famille qui s’inquiète en voyant sa progéniture avoir des ambitions artistiques et qui lui suggère de se chercher d’abord « un vrai métier », et enfin les millions de gens qui ont un manuscrit dans un tiroir (un français sur quatre, paraît-il), ou un chevalet dans leur garage et qui occupent tout leur temps libre à barbouiller.

Derrière la réflexion de Christine Angot, je vois une autre question : les artistes sont-ils des gens inadaptés à la vie « normale », ayant échoué à se satisfaire d’une biographie essentiellement dédiée à satisfaire des besoins physiologiques et sociaux ?
Et au fait, est-ce que ça existe réellement, les gens qui n’ont aucune autre ambition ?

Je me souviens d’une nouvelle d’Isaac Asimov, Profession (1957), située dans au 66e siècle. Les gens n’apprennent plus leur métier, celui-ci est directement gravé dans leur cerveau par un ordinateur à leurs dix-huit ans. Ils ne choisissent pas leur profession, elle est déterminée par l’ordinateur aussi. Des olympiades permettent de classer les personnes en fonction de leurs qualités, afin que les plus douées soient sélectionnées pour travailler hors de la Terre.
Le héros, George Platen, n’en est pas là puisqu’il fait partie des rares dont le cerveau ne parvient pas à être éduqué par la machine. On le place alors dans une maison pour faibles d’esprits, où on le laisse pilosopher et réfléchir à loisir. Il s’évade puis revient et découvre que l’endroit est en fait un lieu d’études supérieures où l’on apprend par soi-même (et grâce à des objets aussi étranges que des livres) et où chacun développe sa capacité à penser et à créer. Celui qui se pensait un raté et en souffrait s’avère être tout au contraire quelqu’un qui peut apporter de nouvelles choses au monde, c’est le vilan petit canard qui découvre être un majestueux cygne.

Et si, comme ce George Platen, et pour donner raison à Christine Angot, l’art était un refuge pour certaines personnes qui ne trouvent leur place nulle part ailleurs ? En école d’art, c’est parfois quelque chose que l’on constate de manière assez flagrante, mais je n’ai jamais entendu personne me dire : « je suis ici parce que je n’ai pas réussi à avoir un travail “comme tout le monde” ». Enfin si je dois me montrer complètement honnête, je peux avouer que je connais un cas : moi.

Une publicité pour un groupe évangélique qui semble affirmer que la vie « comme tout le monde » est frustrante et qui vendent un « sens » à l’existence… Ils déposent ces flyers sur un présentoir de mon école d’art, qui n’est pourtant pas le lieu où les rêves les plus couramment exprimés sont d’avoir un job, une maison, une voiture…
Les années passent et personne ne leur a signalé la faute de conjugaison (« contactes »).

Après avoir passé mon CAP photographie option retouche, en 1987, j’étais destiné à devenir retoucheur photo. Non pas retoucheur avec Photoshop, comme à présent, mais avec des crayons, des produits chimiques divers, du gris-film et un pinceau en poil de martre. J’avais brillament réussi la partie théorique de mon CAP, avec 180 points sur 2003, mais je m’étais médiocrement illustré pour la partie pratique, avec 90 points sur 200, ce qui s’est avéré rédhibitoire : j’avais échoué. Et malgré cet échec4, j’ai aussitôt été embauché dans une société de reprographie où je devais photographier des maquettes de livres ou d’affiches. Car à l’époque, la composition des magazines n’était pas informatique, ou très partiellement, les éléments mis en page étaient collés sur un carton manuellement, et il fallait ensuite les photographier afin que la photo soit utilisée pour impressionner un cylindre offset. Le travail était répétitif, il fallait s’enfermer dans le noir, sortir un film, poser la maquette sur le banc de repro, prendre le cliché, développer le film et ensuite le retoucher grossièrement. J’étais très lent. On m’avait notamment fait photographier une revue littéraire grand public intitulée N comme Nouvelles, et je me suis montré incapable de ne pas lire les textes en même temps que je les reprographiais. Je me souviens que c’est comme ça que j’ai découvert Jorge Luis Borges. J’étais terriblement lent, donc. Un jour, à force d’effectuer des gestes répétifis, j’ai allumé la lumière alors qu’une boite de cent films A3 était ouverte : en un clin d’œil j’avais voilé des dizaines des films, coûtant plus que mon salaire à mon employeur. Celui-ci ne m’a pas engueulé, il m’a dit que c’était une chose qui arrivait à chacun une fois dans sa carrière. Dans mon cas, ce fut au troisième jour d’une courtre carrière. On m’a appris le tramage des images, aussi, et quelques petits trucs rendus inutiles par de nouvelles technologies.
Le vendredi, après déjeûner, le patron m’a demandé de venir le voir dans son bureau. Là, il m’a expliqué que j’étais vraiment trop lent, que ce métier n’était pas fait pour moi, que j’avais à son avis plutôt un profil d’artiste. Le mot artiste ne se voulait pas dénigrant, mais il voulait dire que je ne serai sans doute jamais quelqu’un d’efficace pour faire sans réfléchir un boulot qui ne m’intéresse pas. Malgré la frustration que j’ai ressentie en sortant, je dois admettre qu’il avait sans doute raison.
Dans mon cas, Christine Angot a donc presque raison. Presque, car trente ans plus tard, quoiqu’en pensent ceux qui me désignent de cette manière, et ils sont assez nombreux, je ne suis pas exactement un artiste, je n’ai pas d’œuvre, je ne vis pas de mes créations, ou très peu : j’étais bien trop fainéant5 pour être réellement artiste, car ça, j’en connais suffisamment pour le dire, c’est un travail à plein temps.

  1. Les réactions à la formule de Christine Angot (« être artiste c’est toujours un plan B ») ont été assez violentes, alors qu’elle a justement l’intérêt de ce que font (avec des méthodes et des buts souvent différents) les artistes ou les chercheurs, à savoir proposer une vision contre-intuitive des choses.
    Je dois dire que l’irritation que provoque toujours Christine Angot m’étonne. J’ai peur que le fonctionnement de On n’est pas couché soit terriblement malsain, ne serait-ce que pour l’heure indue à laquelle il libère les téléspectateurs, mais aussi pour la manière dont sont distribués les rôles sur le plateau, qui semble avant tout destinée à laisser croire que le présentateur est sympathique et bienveillant. []
  2. Notons au passage que Plan B est le titre de l’album de Grand Corps Malade, qui est venu au slam après qu’un accident ruine sa carrière sportive. Cette réflexion et le mot « plan B » sont donc d’abord une référence au parcours de l’invité. []
  3. Il y a quelques jours un de mes étudiants actuels m’a amené son grand-père, monsieur Cany, que j’ai eu comme professeur de technologie de la photographie. Je pense que j’étais l’étudiant qui s’intéressait le plus à son cours, alors il conserve un bon souvenir de moi. []
  4. J’ai eu mes deux premiers diplômes en même temps, bien plus tard : un Deug et une Licence. []
  5. C’est d’être un fainéant qui m’a naturellement amené à la programmation informatique : j’aime l’idée de créer la machine qui va ensuite produire des images, qui va travailler à ma place. Bien entendu, la quantité de travail à fournir pour concevoir l’automate est souvent disproportionnée par rapport au résultat, mais j’aime cette illusion que la machine travaille pour moi… []