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Apocalypse Hanouna

(en complément à un précédent article je vais régulièrement prendre des notes sur ce que la situation de pandémie révèle. Rappelons-le : le sens précis d’Apocalypse, c’est la révélation, c’est à dire le fait de soulever le voile qui nous empêche de bien voir la réalité)

Télérama a publié un article intitulé Les audiences de Cyril Hanouna dégringolent : la mésinformation en temps de crise ne paye pas. Et en effet, les téléspectateurs boudent l’émission de Cyril Hanouna, alors même qu’il n’y a sans doute jamais eu autant de gens susceptibles d’allumer leur téléviseur qu’en cette période de confinement. La théorie de l’autrice du texte est que l’accumulation de rumeurs ou de mésinformations diffusées par Hanouna a fini par lasser son public. Pour ma part, je ne suis pas sûr que ça soit la qualité (dés-)informative des émissions d’Hanouna qui fasse fuir les télespectateurs, lesquels ne me semblent pas chercher grand chose d’autre qu’un divertissement1. Je vais exposer ici ma théorie.

Je raconte souvent2 une histoire vécue, ou plutôt une vision qui m’avait beaucoup impressionné. Je me trouvais un jour dans un hypermarché lorsqu’une panne électrique nous a brusquement privés d’éclairage. Subitement, et jusqu’à ce que le courant soit rétabli, ce lieu chamarré, lumineux, varié, abondant, étourdissant, familier, séduisant, musical, rassurant, est devenu un gigantesque et sordide entrepôt, un lieu industriel lugubre ou sont stockées des marchandises. La magie s’était envolée et ceux qui se trouvaient là accédaient à une vérité inattendue, à ce qu’est réellement un hypermarché.

De la même manière, depuis que l’émission Touche pas à mon poste ! a été remplacée par Ce soir chez Baba, où Cyril Hanouna, depuis son salon, discute avec ses chroniqueurs par visioconférence, sans studio, sans éclairages, sans applaudissements, sans effets, il ne reste plus à voir et à entendre qu’un type assez banal qui fait du Skype dans depuis son canapé et qui n’a que des choses assez peu intéressantes à raconter.

Privé de lumières, privé de sa cour de chroniqueurs, privé du public qui assiste à l’enregistrement dans le studio, le roi est nu. Le miroir dans lequel le spectateur avait pris l’habitude de contempler son reflet cesse d’être flatteur3.
Le résultat est si triste à voir4 que la chaîne cesse de rediffuser chaque matin l’émission de la veille comme c’était la cas avant que la pandémie n’impose ce changement de formule5.

Bref, nous vivons une Apocalypse : certaines vérités sont brusquement mises à nu.

  1. On me souffle d’autres possibilités à la désaffection dont pâtit l’émission : 1) beaucoup de téléspectateurs, du fait du confinement, n’ont pas besoin d’une « soupape » pour décompresser après leur journée de travail. 2) le principe de l’émission repose souvent sur une certaine dose de méchanceté (persiflage, jugement, bullying…), or ce n’est pas ce dont le public a besoin ou envie dans une période de fragilité et d’inquiétude. []
  2. Par exemple cette année dans le texte Écrans sans qualités, publié dans la seconde livraison de la revue Radial. []
  3. Mais cela ne concerne pas qu’Hanouna. Les célébrités qui font des apparitions depuis chez elles pour pousser des chansonnettes de soutien aux soignants ou pour essayer de remonter le moral des confinés pâtissent d’une véritable hostilité de la part du public qui, là aussi, sans contexte, sans tout ce qui permet le spectacle. Lire : La célébrité est morte quand le covid-19 est né, par Zoé Sagan. []
  4. Enfin c’est ce que je comprends, car j’avoue ne pas avoir regardé, je n’en ai vu passer que quelques extraits. []
  5. Bon, si j’étais honnête, je ne parlerais pas que d’entertainement, car d’autres simulacres ne fonctionnent plus lorsqu’ils sont privés de leur agencement habituel. J’ai ainsi vécu récemment une session de soutenances à distance où jurys et postulants étaient sur le même pied, enfin vus sous le même angle, sans renforcement de la hiérarchie par un dispositif solennel. Tout a assez bien fonctionné, mais je le constate : le ressenti m’a semblé fondamentalement différent. []

La réalité est toujours décevante (2)

Un loup aurait été photographié près de Neufchâtel-en-Bray, non loin de Dieppe, en Seine-Maritime, à mi-chemin entre Yvetot et Amiens. L’histoire est stupéfiante puisque l’on n’a pas croisé de loup dans la région depuis un siècle. J’ai découvert cette information par des articles annoncés sur Twitter, qui montraient tous la photographie d’un gros canidé (pas le même à chaque fois) que le public est en quelque sorte invité à identifier : Il y a un doute, pensez-vous que cet animal est-il un loup ? Ah ben oui, tiens, ça y ressemble ! C’est même tout à fait un loup.
On nous dit donc qu’un loup a peut-être été photographié, et on nous montre une photographie de loup. Le texte est au conditionnel, mais pas l’image.

S’ils attirent le lecteur avec des photographies en couleurs prises ailleurs qu’en Normandie par des professionnels, plusieurs articles affichent dans le corps de l’article les photographies qui font l’événement : des clichés en noir et blanc, visiblement pris aux infrarouges.
Des médias nationaux tels que le Huffington Post, Le Point, Le Parisien, 20 minutes, Ouest France, France Info et France TV info, notamment, on fait le choix d’attirer le lecteur avec des photographies d’agences.
D’autres médias, dans leurs tweets, se sont cantonnés à reproduire les photographies prises en Normandie : France Bleu Seine-Maritime, Le courrier cauchois, 76 actu, info Normandie, Paris Normandie et 30 millions d’amis… Cinq médias locaux et un média spécialisé.

(c) Desjardins, via le Groupe mammalogique normand

Si l’on résume ; de nombreux médias font le choix d’attirer les lecteurs avec un petit mensonge visuel, alors même que les photographies véritables sont disponibles.
Le lecteur n’est sans doute pas choqué de cette tromperie, car il est habitué à ce que les photographies présentées par les médias soient des illustrations plus que des documents. Et peut-être que les médias eux-mêmes sont si habitués à ce processus de travail qu’ils n’ont pas cherché à mettre en avant les images exactes.

Ma théorie sur ce choix est la même que celle que je propose sur un tout autre sujet dans un article précédent : l’important n’est pas d’informer sérieusement, mais de distraire, en offrant au public une histoire un peu plus excitante que les simples faits.

La réalité est toujours décevante

Bombe médiatique, le « Prix Nobel 2008 pour sa découverte du virus du Sida », affirme sur la chaîne Cnews que le coronavirus est né dans un tube à essais, qu’il s’agit d’un microbe-Frankenstein dans lequel on peut retrouver une partie du code génétique du VIH.
Aussitôt sur Twitter, les noms « Montagnier », « Nobel », « Sida », « P4 de Wuhan » et « Cnews » font partie des sujets les plus relayés.

Le même jour, l’administration américaine, de plus en plus menacée par les nombres (bientôt 40 000 morts) et les accusations de mauvaise gestion de crise, a annoncé lancer une enquête à propos des mystères qui entourent la naissance de l’épidémie en Chine. Notons que Donald Trump attaque dans tous les sens : il retient sa contribution financière à l’OMS qu’il accuse d’avoir mal géré l’épidémie, et il appelle ses partisans dans les États confinés à se révolter contre leurs autorités (démocrates) au nom du second amendement, celui qui autorise les citoyens à se constituer en milice !

Évidemment, l’affirmation de Luc Montagnier plait beaucoup dans différents milieux, notamment celui des gens qui « l’ont toujours su » :

Les amateurs de théorie du complot se serrent les coudes, puisqu’ils s’échangent des preuves et des théories souvent assez incompatibles, ou qui feraient des gens qui se cachent derrière le grand complot une foule : la Chine, Mark Zuckerberg, George Soros, Bill Gates, l’OMS, l’Inserm, le CNRS, Gilehad, les États épargnés, les États touchés,… Cet œcuménisme est à mon avis stratégique : quand une « vérité » s’avère absurde ou forcément fausse, on peut se replier aussitôt sur une autre.

Ça ne m’intéresse pas de dire ici que l’hypothèse est farfelue, d’ailleurs elle ne l’est pas : on dispose effectivement de moyens techniques de plus en plus accessibles pour manipuler le vivant, non plus par patiente sélection, comme nos ancêtres depuis quelques millénaires, mais au niveau de l’ADN ou de l’ARN. On le fait dans plein de buts commerciaux ou louables, comme par exemple la mise au point de traitements médicaux — la manipulation de l’ARN est d’ailleurs une des pistes évoquées pour contrer le Coronavirus1. Et l’idée de la création d’un virus nouveau et de sa diffusion malveillante (guerre, mais aussi bioterrorisme) ou accidentelle fait partie des dangers que tous les États du monde prétendent2 prendre au sérieux, pour lesquels des exercices sont organisés, et au sujet desquels des rapports des services de renseignement sont régulièrement publiés.
Donc rien n’est impossible. Savoir en revanche si c’est sérieusement envisageable est une toute autre question. On sait d’une part que des virus quasi identiques au covid-19 existent de manière endémique chez certains mammifères, et puis pour l’instant, si j’ai bien compris, ce genre de manipulation sert surtout à étudier le fonctionnement des virus, pas à en fabriquer de nouveaux, et j’imagine qu’il faudrait un rare hasard pour qu’un virus créé artificiellement soit à la fois dangereux, virulent, et assez solide pour se répliquer de manière viable sur la planète entière. J’imagine que si on créait demain une chimère qui ait, disons, des yeux pris aux araignées, des ailes empruntées au goéland et des pattes de cheval, et un bec de Pélican, l’ensemble ne donnerait pas un animal apte à survivre et à se produire, Mais bon, je ne suis pas biologiste, je sais que les virus fonctionnent différemment d’autres organismes, donc j’imagine que ma comparaison est contestable3. Peu importe, ce n’est pas mon sujet4.

L’idée des scientifiques apprentis-sorciers qui laissent par erreur un virus s’échapper est assez courante au cinéma. Ici par exemple dans Scouts guide to the zombie apocalypse (2015)

Ce qui m’intéresse ici c’est que de nombreux médias choisissent de présenter Luc Montagnier comme « découvreur du VIH » et « prix Nobel ». Prix Nobel, ça vous pose un homme, et découvreur du VIH, c’est carrément un jalon professionnel d’autant plus impressionnant que nous en connaissons tous les enjeux.
Le présenter ainsi n’était pourtant pas l’unique possibilité ! On pouvait rappeler d’entrée que Luc Montagnier, depuis des décennies, s’ingénie surtout à augmenter la section dédiée aux prises de positions controversées de sa notice Wikipédia. On pouvait signaler que ses pairs lui ont reproché toutes sortes d’affirmations et de découvertes loufoques et jamais étayées sérieusement. Il voulait guérir la maladie de Parkinson du Pape avec du jus de papaye fermenté5, il défend l’homéopathie et s’en prend aux vaccins, il affirme pouvoir reconstituer l’ADN d’un organisme qui est passé par de l’eau en captant sa signature électromagnétique, laquelle peut d’ailleurs être transmise comme pièce-jointe d’un e-mail. Et c’est sur ce même postulat électromagnétique littéralement improbable que le même Montagnier a géré une société qui proposait aux particuliers un test électromagnétique afin de déterminer s’ils étaient atteints de la maladie de Lyme, test dont la facture particulièrement salée était censée être réglée comme un don libre. On pouvait donc choisir de le présenter comme, pour rester poli, un scientifique aux prises de positions controversées qui ne déteste pas faire parler de lui.

Françoise Barré-Sinoussi , la rabat-joie qui rappelle que la science ne peut pas se faire à coup de promesses optimistes invérifiées, n’est pas désignée d’entrée par ses succès en tant que scientifique… Succès qui sont strictement les mêmes que Luc Montagnier.

Il est assez intéressant de comparer ce traitement très favorables à celui de Françoise Barré-Sinoussi, dont on a parlé lorsqu’elle a pris position contre le fait de donner de faux espoirs aux Français au sujet de la Chloroquine, et s’était inquiétée des conséquences des annonces du professeur Raoult.
En titre de l’article que Cnews (le média qui a invité Montagnier ce matin) consacre à la carrière de cette chercheuse, on nous signale juste qu’elle préside le « Comité analyse recherche et expertise » (qui conseille le gouvernement face à l’épidémie de Coronavirus). On ne nous dit pas qu’elle est, avec Montagnier, co-titulaire du Prix Nobel 2008 pour la découverte du VIH ! Bien entendu, l’article le mentionne, mais dans un cas, ça fait partie du titre, dans l’autre, non.

Pourquoi ce choix ? Pourquoi diffuser une opinion suspecte en spécifiant malgré tout d’emblée que son auteur occupe historiquement une place considérable dans l’Histoire des sciences ? Et dans le même temps, pourquoi ne pas traiter aussi favorablement Barré-Sinoussi ? Le but me semble évident : en asseyant l’autorité de Montagnier on accrédite la thèse qu’il défend (sans l’once d’une preuve), et ceci non pas pour convaincre durablement quiconque (il suffit de trois clics pour constater que Montagnier n’est plus vraiment pris au sérieux par ses pairs), mais pour offrir au public le frisson fugace de découvrir un grand secret. Et tant qu’à faire, un « grand secret » qui convoque un imaginaire fictionnel bien établi.
La fiction est plus intéressante que la vérité, la réalité est trop mal scénarisée, ses personnages manquent un peu relief, les situations sont trop compliquées, trop nuancées, ennuyeuses.
Ce genre d’affaire sans grande importance rappelle en tout cas un fait : ce que nous avons paresseusement pris l’habitude de nommer information est, neuf fois sur dix6, une simple simple forme de divertissement.

  1. Lire dans Nature Biotechnology : Massively parallel Cas13 screens reveal principles for guide RNA design (16 mars 2020). []
  2. J’écris « prétendent » car la prise en charge d’une alerte pandémique semble nettement mieux fonctionner dans les films hollywoodiens que dans la réalité. []
  3. Au passage, Montagnier dit que, puisque le covid-19 n’est (selon lui) pas un virus naturel, il s’éteindra de lui-même. Il me semble que ça n’a aucun sens rapporté à la « carrière » qu’a eu ce virus : on sait que 2 200 000 personnes ont été infectées (sans doute bien plus), qu’il y a eu plus de 155 000 morts autour du globe… Nous sommes loin de la chimère sans avenir ! []
  4. C’est en revanche un bon sujet de science-fiction, comme le montre cette liste très complète de romans sur le carnet de recherches de la revue Res Futurae. []
  5. Pape aïe –> papaye ! Ça semble logique, à la réflexion. []
  6. Estimation personnelle. []

Avoir peur de son nombre

(pourquoi est-ce que je parle quotidiennement du nombre de morts causés par l’épidémie)

J’ai commencé à me sentir préoccupé par le Coronavirus en débarquant à Naples, le 22 février dernier très précisément. Avant ça, je l’avoue, cette épidémie me semblait bien lointaine et je m’inquiétais plus des conséquences qu’elle aurait pour ma fille, qui vit cette année au Japon, que pour nous en Europe.

Au début du mois de mars, un pharmacien relativisait les possibles ravages du Coronavirus, confondant « nombre de morts à ce jour » et « nombre de morts par an » (image qui a circulé sur Twitter, assez proche des affirmations rassurantes qu’ont eu Agnès Buzyn (« le risque d’introduction du virus en France est faible mais pas exclu »), Michel Cymes (« ce n’est pas une grippette, mais c’est une maladie virale comme on en a tous les ans ») ou Didier Raoult (« c’est beaucoup de bruit pour pas grand chose »). Image vue sur Twitter, dont je ne cautionne pas le contenu ! (déjà, nous en sommes à 50 000 morts en seulement trois mois).

Les italiens prenaient déjà la chose au sérieux, alors qu’il n’y avait encore que quelques dizaines de cas d’infection et un unique décès, datant du jour précédant notre arrivée. En sortant de l’avion, des gens équipés de masques en forme de becs de canard ont pris notre température et nous ont fourni des affichettes pour nous sensibiliser. Ambiance. Au passage, j’ai trouvé incroyablement injuste de la part de Sibeth Ndiaye d’avoir qualifié d’inefficace le dispositif italien de surveillance de l’épidémie dans les aéroports, car il a eu le mérite d’exister, tandis qu’en France aucun effort n’a été fait. Si l’épidémie a démarré moins vite en France qu’en Italie, c’est sans doute en grande partie dû à la chance. Sortant du train de Milan, je n’ai été accueilli par personne en gare de Lyon, et lorsque j’ai appelé le « numéro vert » gouvernemental pour savoir si, pris par une forme de rhume (et Nathalie par une bronchite)1 au retour d’Italie, je devais ou non aller travailler, on m’a répondu : « pas de problème, on vient de passer en phase 2, la doctrine a changé, on n’essaie plus de contenir l’épidémie, c’est pas grave si vous êtes malade, allez bosser ». Pareille nonchalance interdit de donner des leçons à ses voisins.

Après trois jours à Naples, j’ai fini par comprendre que les « No Mask » écrits en gros sur les pharmacies n’avaient rien à voir avec la période de Carnaval…

Revenons en Italie.
Quotidiennement, pendant notre séjour, nous avons vu monter l’inquiétude, et bien que nous trouvant dans une des dernières régions touchées, nous avons commencé à voir dans les rues des personnes équipées de masques médicaux, et sur les pharmacies, donc, des annonces indiquant une pénurie conjointe de masques et de gel hydroalcoolique.
Ça semble désormais loin, mais je retrouve ce tweet où je m’émeus de la progression meurtrière de l’épidémie :

J’ai émis le même genre de tweet ou de statut facebook un peu macabre jour après jour, et je continue aujourd’hui. Je ne sais pas complètement justifier pourquoi je le fais, enfin je crois que mes justifications ne suffisent pas à ceux qui me reprochent de diffuser cette information qu’ils jugent anxiogène : « Je ne veux pas savoir tout ça », « Et pourquoi ne pas compter les cas de grippe, aussi ? », « faire angoisser les gens n’aide personne », etc.

Cette vision des choses m’étonne, car j’expérimente exactement le contraire : en ayant constamment un onglet ouvert sur la page Coronavirus du site Worldometer, en me rendant régulièrement dessus pour découvrir de nouveaux nombres2, en ayant en permanence en tête les tristes records de tel ou tel pays, je ne me sens pas oppressé, j’ai au contraire l’illusion de maîtriser quelque chose, de voir venir le problème, de voir son évolution et de prévoir son futur3. Comme si la connaissance des nombres me permettait quelque part d’englober la réalité dont ils rendent compte. Je suis conscient du caractère un peu irrationnel, presque magique de cette vision des choses, mais c’est un fait : la familiarité avec les nombres4 a tendance à me rassurer. L’impression d’être informé a tendance à me rassurer. Inversement, avoir l’impression d’être dans le brouillard m’inquiète5, et ceux qui ne s’inquiètent pas, m’angoissent.

Oui, ces courbes font peur, mais est-ce des nombres ou des dessins que nous devons avoir peur, ou de la réalité que ceux-ci représentent ?

Si c’est pour me rassurer moi-même, on peut me demander pourquoi j’éprouve le besoin de transmettre régulièrement ces informations, au risque d’inquiéter les autres. À ça je répondrais que je crois qu’il faut inquiéter, parce que l’inquiétude n’est pas improductive, elle mène chacun à penser à sa responsabilité dans la diffusion du virus6 et à agir en conséquence.

(Le titre de ce billet de blog est inspiré d’un tweet de Camille T.)

  1. Nous nous sommes auto-convaincus que nous avions attrapé le covid-19, alors nous nous sommes plus ou moins mis en quarantaine de nous-mêmes. Même si ça n’est pas vrai, se dire qu’on a eu le virus permet de se détendre à son sujet. []
  2. Chaque territoire a des heures différentes pour ses annonces : le matin pour certains, en fin d’après-midi ou le soir pour d’autres, certains pays publient leurs nombres en plusieurs fois, etc. []
  3. Je ne m’intéresse en revanche pas aux projections, c’est ce qui est aujourd’hui qui me semble important à connaître, les spéculations ne sont que des spéculations. []
  4. Au passage, je trouve dommage que beaucoup de gens parlent des « chiffres » lorsqu’ils veulent dire les « nombres ». []
  5. À tel point que, inquiet de connaître les nombres réels à Wuhan (puisqu’il existe un fort soupçon à leur sujet), j’ai été amené à reprendre une fake news vieille de deux mois. De même qu’on se met à entendre des voix quand on est placé en isolement total, on abaisse son niveau d’incrédulité quand on est privé d’information, j’imagine… []
  6. Beaucoup ont encore du mal à y penser, mais la question n’est pas seulement de se protéger soi-même, elle est de ralentir l’épidémie en faisant tout pour ne pas y participer. []

Nouvelles censures, nouvelles dictatures

J’ai donc acquis le numéro 1433 de Charlie Hebdo, daté du 7 janvier 2020, qui est presque intégralement consacré au thème « Nouvelles Censures… Nouvelles dictatures ».
(Désolé pour la qualité des photos, qui sont prises avec une tablette)


Ce que la rédaction désigne comme « censure » et comme « dictature » ici, c’est un ensemble assez confus de comportements neufs ou anciens tels que :

  • Les appels à la censure lancés par des groupes divers (quand bien même ils n’auraient absolument pas gain de cause). Par exemple l’appel à déprogrammer le film J’accuse.
  • La pression exercée sur des artistes, des politiques ou des éditorialistes par l’opinion publique sur les réseaux-sociaux.
  • Les donneurs de leçon et autre Social Justice Warriors sur Twitter ou sur des blogs.
  • Les gens qui osent critiquer la Psychanalyse1.
  • L’auto-censure, le politiquement correct, les sensitivity readers2 et l’écriture genrée3.
  • Les créateurs qui pensent qu’il faut réfléchir à la représentation des minorités4
  • Le fait que, parfois, les gens dont on se moque se vexent et parfois même répondent.
  • Le fait qu’on prévienne les visiteurs d’une exposition que l’artiste n’était pas un saint.
  • Le fait de refuser d’aller voir le film de quelqu’un qu’on désapprouve5
  • Les conseils et les règlements sanitaires (végétarisme, interdictions de fumer).

Au delà de ce mauvais point de départ — mauvais parce que mal nommé, et mauvais parce qu’on y mélange un peu tout et n’importe quoi —, on peut lire des réflexions assez diverses et parfois intéressantes sur un sujet sérieux, celui de l’indignation perpétuelle et de la manière dont cette humeur peut mener, parfois à l’insu de ceux qui s’y engagent (et ne voit que ce qu’ils font/disent eux, sans vision d’ensemble), à d’authentiques campagnes de harcèlement.

Parmi les articles que j’ai apprécié, je citerais celui de Guillaume Erner, qui rappelle que lorsque l’on veut faire taire quelqu’un, c’est souvent que l’on n’a pas tant confiance dans la solidité de ce qu’on défend ; celui de la romancière Sigolène Vinson, qui s’interroge sur l’auto-censure ; ou encore l’article de Gérard Biard sur le très contre-productif rejet du débat et sur les pressions exercées hors de tout cadre démocratique.

L’éditorial de Riss, en revanche, n’est pas le meilleur article du journal.

Le développement des réseaux sociaux a permis de diffuser des opinions très diverses, parfois enrichissantes, maos parfois obscures, appelant à boycotter, à dénoncer, à fustiger les points de vue atypiques, non conformistes ou simplement maladroits. Charlie Hebdo a évidemment été la cible de ces nouveaux censeurs qui, d’un clic, se transforment en prophètes de leur propre religion, et lancent des fatwas contre des blasphémateurs qui s’ignorent. Surveillés en permanence par ces petits gourous malsains, on serait tenté de se laisser gagner par le pessimisme.

En gros, la liberté d’expression c’est pas pour tout le monde.
Mais on ne va pas se laisser abattre, hein, on peut toujours se moquer :

Tous ces petits connards et ces petites connasses [bel effort d’écriture inclusive] qui pérorent à longueur de pétitions débiles, de proclamations sententieuses, et qui se croient les rois du monde derrière le clavier de leur smartphone, nous donnent une formidable occasion de les caricaturer, de les ridiculiser et de les combattre.

Les dessins présents dans le numéro ne rendent pas cette affirmation très convaincante, on n’a pas franchement l’impression que les auteurs comprennent grand chose à Internet, en fait, au mieux ils expriment les angoisses de leurs auteurs, sans drôlerie. Bien des dessins publiés sur le sujet dans le New Yorker il y a vingt ans étaient (et restent) infiniment plus pertinents.
On apprend ensuite que le politiquement correct a été inventé par la gauche anglo-saxonne dans le fourbe but d(abandonner discrètement la lutte des classes, et que les « pères-la-pudeur » d’autrefois ont laissé place aux « blogueurs-la-pudeur ». Parce que pour Riss, un tweet plus ou moins anonyme, une pétition en ligne ou un article de blog revendiqué par un auteur, c’est kif-kif, c’est Internet, ce n’est pas l’expression d’opinions, c’est de la censure.

Hier on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’église , à l’état. Aujourd’hui il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école quand au fond de la classe on ne les écoute pas et qu’on prononce des gros mots : « Couille molle, enculé, pédé, connasse, poufiasse, salope, trou du cul, pine d’huître, sac à foutre ». Écrivez ces mots sur votre compte Twitter et aussitôt 10 000 petits Torquemada vous jetteront au bûcher.

Donc l’ennemi aujourd’hui, ce ne sont plus les tyrans, c’est le public qui ose répondre et avoir un avis. Et la subversion, c’est le vocabulaire sexiste et homophobe.
Je ne suis pas sûr de voir une énorme différence entre le combat que mène Riss et celui de la droite prétendument « irrévérencieuse » qui réclame le droit à insulter sans rendre de comptes.
Oui, Internet a changé le monde, ce que les rédactions recevaient hier comme courrier des lecteurs en colère est devenu une expression publique, parfois massivement diffusée, qu’il n’est plus possible de jeter à la corbeille. Je comprends complètement que ça soit pesant, mais pas vraiment que, par un retournement étrange, Riss voie la liberté d’expression de personnes sans qualités comme une censure pour les médias qui ont pignon sur rue.

Je suis un peu surpris de lire ce qui s’annonce comme un discours d’émancipation (contre la censure, contre la dictature) consister, finalement, ne une plainte contre la prise ne main de sa parole par un grand public jusqu’ici quasi-muet. Eh oui, désolé, on peut avoir des choses à dire même si on n’est pas journaliste, de même qu’on peut dire d’énormes bêtises bien que titulaire d’une carte de presse.

Le sujet de la parole sur les réseaux sociaux est un vrai sujet, mais il mérite un peu plus de réflexion et de discernement. Le régime chronologie très particulier des réseaux sociaux (événement, éternel retour, incapacité à l’oubli), les réflexes de meute, la négativité générale, l’inendigable déluge d’information, la bulle de filtrage, le biais de confirmation, le préchi-précha vertueux, la violence, les pressions6 l’anonymat et le pseudonymat, etc., tout cela mérite d’être observé et compris avant d’être jugé en bloc et repoussé avec horreur et gros mots défoulatoires, d’autant que l’histoire n’est pas terminée et que tout cela évolue. Traiter ses interlocuteurs comme des individus, des êtres pensants dignes de dialoguer, est sans doute une première étape indispensable.

  1. Un article assez ahurissant de Yann Diener glisse par exemple que Le Livre noir de la Psychanalyse est un « brûlot complotiste », ce qui est un peu fort de café pour désigner un ouvrage de plus de 800 pages et 30 auteurs, parmi lesquels on compte des psychiatres, psychothérapeutes, psychologues, historiens des sciences, épistémologues… On peut ne pas être d’accord avec un livre sans pour autant insulter l’intelligence de ses auteurs et de ses lecteurs, car la qualité de « brulôt complotiste » peut difficilement convaincre ceux qui ont lu le livre est donc destiné à éloigner les curieux. Qualifier quelqu’un de « Complotiste » ne fait-il pas partie des procès d’intention qui servent à délégitimer ses contradicteurs ? []
  2. Les sensivity readers sont employés par les éditeurs, notamment, pour anticiper les critiques qui naîtront de la représentation de telle ou telle communauté, ethnique notamment. []
  3. Très cher monsieur Riss, le Français est et à toujours été une langue genrée ! Les changements de la société font qu’on se préoccupe du sexisme intrinsèque à la langue française, en se demandant par exemple comment distinguer la femme générale ou présidente de la femme du général ou du président. []
  4. Ainsi J. J. Abrhams figure-t-il en bonne dans le « Crétinisier de la censure »… Pour s’être imposé d’intégrer des personnages homosexuels dans Star Wars. []
  5. Un député LREM est ainsi affiché au « Crétinisier de la censure » pour avoir dit qu’il s’interdisait (à lui-même !) d’aller voir les films de quelqu’un qu’il juge être « un salopard ». []
  6. Un réflexe que je trouve haïssable sur les réseaux sociaux, notamment quand il est couronné de succès, ce sont tous ces gens qui réclament le licenciement de telle ou telle personne, jugée et condamnée sans procès, et sans qu’il y ait de lien entre son emploi et ce qui lui est reproché. Ça semble parfois être le symptôme d’une société obsédée par le chômage… Mais quel est le but ? Difficile à dire en quoi licencier quelqu’un qui a émis des propos racistes va rendre cette personne moins raciste, et difficile de dire en quoi on peut relier le délit à sa punition. []

Séparer l’art de l’homme triste

(suite à l’article précedent)

Je lirai le livre de Vanessa Springora, Pas tout de suite1, parce que j’ai déjà une pile de romans, d’essais et de mémoires déjà bien haute à côté de moi, et peut-être aussi parce que je redoute le malaise de la lecture, mais je le lirai, notamment pour son titre, Le Consentement, qui est la promesse d’une réflexion sur cette question pour le moins complexe2.
Gabriel Matzneff, lui, ne le lira pas, ou du moins c’est ce qu’il dit dans le long texte qu’il a envoyé à l’Express3 en réponse aux mises en cause dont il fait l’objet.

Ce livre, je ne le lirai pas. S’il contient ce que l’on me dit qu’il contient, il me ferait trop de mal ; et même si son ton est mesuré, nostalgique, je préfère me contenter des dizaines de lettres d’amour fou que Vanessa m’a écrites, de ses photos, de mes adorables souvenirs. 

On peut difficilement être plus clair : la vérité de l’autre ne l’intéresse pas, le bilan que fait l’autre ne l’intéresse pas, seuls l’intéressent les contes qu’il se raconte, seule l’intéresse le récit qu’il façonne à sa guise et dont il ne retient que ce qu’il veut bien retenir.
Je comprends qu’une telle publication ait été difficile à refuser de la part de l’Express, et je ne nie pas la légitimité morale qu’il y a à donner une tribune à une personne mise en cause publiquement4, mais on pourra juger un peu limite de la part du newsmag de diffuser apparemment sans discuter ce texte qui est composé pour un tiers de la prose de quelqu’un d’autre que de celui qui signe. En effet, Gabriel Matzneff, pour preuve de sa bonne foi j’imagine, publie de larges extraits des lettres que lui a adressées Vanessa Springora lorsqu’elle était adolescente, procédé qui à mon sens expose la mesquinerie procédurière de Matzneff, lequel, derrière ses poèmes d’amour à la guimauve premier prix, semble avoir bordé son cas en faisant par avance écrire à sa conquête (et sans doute à d’autres ?) les mots qui lui permettraient un jour de dire qu’il n’y a jamais rien eu d’autre entre eux qu’une belle histoire d’amour. Et s’il n’a pas fait écrire ces mots (je renvoie chacun de nous à la qualité de sa prose d’adolescent pour juger de la pertinence d’une telle pièce à conviction), il était en tout cas fin prêt à les publier le jour où il le faudrait, sans grand respect pour l’intimité de son autrice5. Enfin, Matzneff prend à témoin une prestigieuse armée de zombies, ou presque, puisqu’un seul des nommés est encore de ce monde, son indéfectible ami Christian Giucidelli :

Nos amis communs, Roger Vrigny, Christian Giucidelli, Claude Verdier, Cioran et sa compagne Simone Boué tentaient de la rassurer, s’efforçaient de la convaincre que je l’aimais à la folie, qu’elle n’avait sur ce point aucune inquiétude à avoir. Sans succès.

Si les autres avaient voulu dire « on ne se rendait pas compte » ou « c’était une autre époque », ils ne le pourraient plus. Admettons qu’ils l’eussent encore soutenu s’ils l’avaient pu, qu’elle genre d’énergumène, quel genre d’adulte envoie des artistes et des écrivains — et parmi ceux-ci quelqu’un d’aussi considérable qu’Emil Cioran —, plaider sa cause auprès d’une adolescente ? Dommage que les absents n’aient pu lire ce texte qui leur aurait dit la mesure de la qualité de l’amitié que leur portait Matzneff, lequel les a utilisés autrefois pour faire pression sur une enfant, et qui les utilise aujourd’hui encore contre elle. On note que Matzneff attribue le fait que Vanessa Springora ait rompu avec lui à une forme de jalousie : elle n’aurait pas supporté qu’il ait eu un passé, et cette pensée l’aurait obsédée et amenée près du délire puisqu’elle avait voulu, si l’on croit Matzneff, que son amant ait eu le pouvoir de bouleverser les lois de la physique, lui demandant « (…) ce que Dieu6 lui-même n’aurait pu accomplir, c’était que mon passé cessât d’être ». Eh ben oui, si Dieu ne peut pas, Matzneff, tout boursouflé de sa propre importance qu’il soit, ne le peut pas non plus. Le diariste constate que la lecture de ses livres a troublé l’adolescente7 mais semble n’y voir qu’une forme de jalousie et ne semble pas capable d’imaginer que cette lecture a surtout prouvé à la jeune fille que ce qu’elle avait pris pour une histoire d’amour atypique s’inscrivait dans un système vorace, et que c’était sans doute moins son âme qui avait séduit le satyre, que sa tranche d’âge.

Gabriel Matzneff n’est pas le dessinateur du siècle ! (trouvé sur l’archive de son site web « non-officiel » hébergé en Asie, histoire de ne pas risquer d’être attaqué, mais qui a tout de même été supprimé le 30 décembre 2019, on n’est jamais trop prudent !)

Matzneff retiendra que si celle qui le tracasse aujourd’hui l’a quitté, à tort dit-il, ce n’est pas parce qu’il l’a déçue ou abusée (il affirme au contraire l’avoir protégée !), c’est parce qu’elle l’aimait d’un amour trop puissant. Vivre si près du soleil l’a rendue folle, elle aurait voulu qu’il n’éclaire et qu’il n’ait jamais éclairé qu’elle (je traduis). Cet affreux bonhomme ne lit-il lui-même que des romans à l’eau-de-rose, ou bien fait-il le pari de la naïveté du public face à ce genre de romantisme à deux sous ? Difficile à dire, mais hors toute question morale, on en vient à se demander si sa réputation de grand écrivain est vraiment fondée.

  1. Mise à jour : j’ai acquis la version numérique du livre, que j’ai lu en quelques heures – moi qui déteste lire de cette manière. Je ne regrette pas. Rien de scabreux dans ce livre, il s’agit essentiellement d’une auto-analyse : qu’est-ce qui manquait à l’autrice pour qu’elle tombe dans les mailles de Matzneff ? Comment ça s’est produit ? Comment ça s’est passé ? Pourquoi elle a cru à l’amour, et pourquoi elle a cessé d’y croire ? Comment elle a rompu. Et comment elle est hantée depuis lors par cette relation néfaste, et comment et pourquoi elle écrit dessus désormais. Enfin, cette grande question ; comment se juger victime alors qu’on s’est cru libre et volontaire ?
    À titre extrêmement narcissique, je suis content de constater de voir plusieurs de mes intuitions confirmées, notamment quant au statut des lettres d' »amantes » reproduites (cf. commentaires), ou quant à la dépossession de soi-même qui advient lorsque l’on devient un matériau littéraire.
    L’écriture de Vanessa Springora atteint un équilibre intéressant entre détachement, honnêteté, et sentiment. []
  2. Si le fait de consentir est bien entendu un préalable juridique et moral indispensable à toute relation charnelle, le consentement n’est pas synonyme de désir ou d’envie, il n’est la promesse d’aucun plaisir ou d’aucun bonheur, il s’arrache, il s’obtient par ruse ou par forfait, il se négocie, et peut même se transformer en piège lorsque l’on veut revenir dessus. []
  3. Il ne s’agit pas d’un « droit de réponse » mais bien d’un choix de publication de la part de l’Express, dont la directrice de rédaction dit : « Nous publions car la parole contradictoire est une des bases de notre métier et du souci de liberté qui le définit. ». Le fait que ça ne soit pas un « droit de réponse » imposée par voie judiciaire explique que le texte ne développe pas d’arguments vis à vis d’un article précis qu’a publié l’Express. []
  4. Au passage, je me demande si des parias d’un moment tels que Dieudonné ou Mehdi Meklat ont envoyé des textes disant leur vérité à des newsmags. Il ne me semble pas en avoir vu publier ! []
  5. Dans son texte, Matzneff prend parti pour le mot « autrice » contre le mot « auteure » : « (je préfère autrice, utilisé par Brantôme et la marquise de Sévigné, au plat auteure suggéré par une mode que j’espère sans lendemain) ». Je me demande s’il en espère un brevet de féminisme ! []
  6. Le démiurge est convoqué à nouveau en fin de texte : « Que Dieu ait pitié de nous ; qu’Il te protège mieux que je n’ai été capable de te protéger. Je garderai toujours, brûlant dans ma mémoire et mon cœur tel un cierge devant l’icône [Gabriel Matzneff est chrétien orthodoxe] du Christ, une image lumineuse de toi ». []
  7. « La faute de mon passé. La faute, Vanessa, d’avoir avant notre rencontre, publié des livres qui te blessèrent, te tourmentèrent ; qui après de si longs mois de bonheur, de passion, t’empêchèrent de continuer à vivre nos amours dans la paix et la bienheureuse insouciance ». []

Séparer l’homme de l’art triste

Cette semaine, à l’occasion de la sortie prochaine du roman Le Consentement, par Vanessa Springora (éd. Grasset), l’argumentation « faut-il séparer l’homme de l’artiste » refait surface au sujet de l’écrivain Gabriel Matzneff, dont on dit la personne aimable et l’écriture pleine de panache, mais qui dans ses récits raconte sa vie de prédateur sexuel qui cible indifféremment filles et garçons pourvu que leur âge soit compris entre huit et quatorze ans. J’ai pu voir passer sur Twitter quelques extraits de sa prose et j’avoue que j’aurais préféré qu’on me l’épargne.
J’ai été passablement étonné de voir la manière dont ce sale type est défendu :

Et ce ne sont pas les seuls, j’ai vu le même angle développé par des gens plus anonymes, en nombre bien plus important que je n’aurais pu l’imaginer.

Ici, Durand et Pivot semblent bloqués dans la sortie des années 1960, époque moralement corsetée, où l’homosexualité était plus ou moins pénalisée, où la contraception l’était tout à fait, et où, dans l’apparente urgence de changer de monde, on (les hommes notamment) a mis un peu de temps à admettre que la « liberté sexuelle » des uns ne saurait être invoquée si elle doit s’exercer aux dépens de la liberté et du bien-être des autres.
Ils ont raison de noter que l’époque a changé, mais réduire ce changement à une victoire de la morale contre l’art et la culture, c’est un peu court ! On se rappellera au passage que l’écrivaine québécoise Denise Bombardier s’était en son temps vue insulter par le tout-Paris littéraire pour avoir osé dire, lors de l’émission Apostrophes, tout le mal qu’elle pensait de la pédocriminalité « dandy » de Matzneff et de l’inconséquence avec laquelle il était traité. L’éditeur de Denise Bombardier lui avait à l’époque prédit que cette saillie lui vaudrait d’être blacklistée en France… Ce qui semble bel et bien être advenu. Apparemment la Littérature ne protège pas de la même manière tous les littérateurs. Qu’en sera-t-il du roman de Vanessa Springora, première personne à oser une réponse, qui au journal auto-complaisant oppose un témoignage, et qui au passage permet de lever toute ambiguïté quant au statut des écrits de Matzneff qui ne sont donc pas des élucubrations, des fantasmes, des exagérations, et qui ont des conséquences, puisque trente ans plus tard, une femme qui s’était crue aimée et libre, vient régler ses comptes avec celui qui l’a utilisée, mettant en pièces le conte du consentement et de la légèreté.
Cette fois, plus question de se donner le beau rôle, l’autre n’est plus un objet sur lequel on peut projeter son fantasme et à qui l’on impose même un récit, il peut livrer sa vision des faits.

Nos défenseurs enflammés de la liberté défendent essentiellement la liberté de nuire, de consommer, ils ne se posent pas tellement la question des conséquences non-littéraires qui en découlent. Ils ne veulent pas voir qu’une personne victime d’abus, même lorsqu’elle s’est crue consentante (que sait-on à treize ans ?), et peut-être même d’autant plus qu’elle s’est crue consentante, aura ensuite besoin de nombreuses années, peut-être de toute une vie pour tenter de donner du sens à une mauvaise rencontre déguisée en histoire d’amour, pour se résoudre à y mettre les bons mots (abus, victime, prédateur, pédophile,…), pour reconstruire son rapport à l’amour et à la sexualité, tandis que « l’esthète », lui, en aura tiré trois lignes dans son journal et sera passé à l’écolier ou l’écolière suivante. Au delà de son adolescence, sa conquête, sa proie, sa victime, n’est plus son problème et le dégoûte un peu. De quelle sorte d’image d’elle-même restera encombrée une femme lorsque l’homme qui lui a fait découvrir la sexualité l’a convaincue qu’elle n’aurait plus rien d’intéressant à offrir passé son quinzième anniversaire ?1.

Il me semble clair que ce qu’exige Matzneff, c’est le droit à exploiter, à dominer, à polluer autrui, et il le fait en bourgeois, il demande à ce qu’on lui en concède le droit légitime au nom de sa supériorité socioculturelle. J’utilise le mot « polluer », car pour Matzneff, empreint de culture religieuse traditionnelle, et ce n’est sans doute pas négligeable ici, une femme qui a connu plusieurs hommes est en quelque sorte gâtée : il se résigne à ce qu’elles le soient toutes, pourvu qu’il passe le premier.
Rien de transgressif ou de révolutionnaire ici, rien d’anti-bourgeois chez ce personnage politiquement conservateur2, bien au contraire, il ne s’agit que du business as usual des dominants. Il teste les limites du pouvoir que sa classe lui confère contre la morale commune3, et il aura prouvé, par des décennies d’impunité, que ces limites sont très étendues.

il veut non seulement l’impunité pénale, mais sans doute plus encore l’impunité morale, il veut que sa victime soit consentante : le beurre, l’argent du beurre, et le sourire de la crémière, comme on dit. Car au delà du débat sur « l’homme » et « l’artiste »4, on entend chez ce faucheur d’innocence l’exigence du droit à rester, lui, innocent, c’est à dire son droit à ignorer la douleur qu’il cause, à ignorer les conséquences de ses actes, à ne pas avoir à faire face à sa conscience :

Apprendre que le livre que Vanessa a décidé d’écrire de mon vivant n’est nullement le récit de nos lumineuses et brûlantes amours, mais un ouvrage hostile, méchant, dénigrant, destiné à me nuire, un triste mixte de réquisitoire de procureur et de diagnostic concocté dans le cabinet d’un psychanalyste, provoque en moi une tristesse qui me suffoque.

(Gabriel Matzneff au Nouvel Obs)

Même si l’on pourra juger un peu douteux ce rapprochement, je perçois ici le même genre d’exigence que chez les néo-conservateurs lorsqu’ils s’en prennent aux sociologues, aux féministes, aux écologistes, qui désenchantent les rapports de prédation et de domination économiques, sociologiques, sexuelles, ethniques, en montrant leur mécanisme et leur injustice. Et ces mêmes néo-conservateurs, si prompts à utiliser le mot « victimisation » pour dénigrer ceux qu’ils écrasent, sont bien les pires chouineurs qui soient.

  1. « Une fille très jeune est plutôt plus gentille même si elle devient très vite hystérique et aussi folle que quand elle sera plus âgée », disait Matzneff à Apostrophes… Soit on est docile, soit on est « folle » ou « hystérique », donc.
    J’y vois une immaturité masculine assez typique : les hommes semblent nombreux à ne s’épanouir avec des femmes qu’à condition de se trouver dans un rapport déséquilibré, notamment en termes d’âge (mais aussi de situation professionnelle, symbolique ou financière – avec Matzneff c’est tout ça à la fois), qui leur permet de prendre un ascendant artificiel sur leurs « conquêtes »,
    Je cite Nathalie : « C’est un prédateur qui a besoin de courir après des souris pour se faire croire qu’il est un lion ». []
  2. Et nettement choyé par la presse droitière, qui me semble toujours voir comme « abus de mai 1968 » non certaines mœurs mais juste leur démocratisation populaire. []
  3. Selon la morale commune, à peu près dans toutes les cultures et de tous temps, le rôle des adultes est de protéger les enfants. []
  4. Suis-je le seul pour qui il semble évident que quand on appelle à distinguer « l’homme » de « l’artiste », on pense non pas à l’Homme générique, l’Humain, mais bien à un homme au sens exclusivement masculin ? Voilà qui me pose question. []

Rire des morts

Charlie Hebdo provoque un petit scandale cette semaine en reprenant la campagne de recrutement de l’Armée de Terre, illustrée non par des photos de jeunes gens minces et beaux qui sentent bon le sable chaud avec le soleil sur leur front qui met dans leurs cheveux blonds de la lumière, mais par des dessins de deuil qui rappellent que l’armée, c’est la guerre, et que la guerre fait des morts. Ces dessins font écho à une actualité : la collision de deux hélicoptères, qui a tué treize militaires. Sans surprise, ça ne fait pas rire tout le monde, à commencer par le chef d’État-major de l’Armée de Terre :

Dans une lettre ouverte au directeur de la publication de Charlie Hebdo, le même auteur (Thierry Burkhard), écrit notamment : « (…) Si l’indignation m’a d’abord gagné, c’est surtout une peine immense qui m’envahit en pensant au nouveau chagrin que vous infligez à ces familles déjà dans la souffrance. Une peine doublée d’une incompréhension profonde. Qu’avons-nous donc fait, soldats de l’armée de Terre, pour mériter un tel mépris ? Qu’ai-je manqué moi-même, chef d’état-major de l’armée de Terre, dans l’explication du sens profond de notre engagement, pour qu’avec une telle désinvolture soient raillés ceux qui ont donné leur vie afin que soient justement défendues nos libertés fondamentales ? »

Bien entendu, la série de dessins, signée par l’auteur Biche, recrue récente du journal, n’est pas vraiment en contradiction avec la ligne historique de Charlie Hebdo, il suffit notamment de se rappeler de l’obsession anti-militariste de Cabu1, qui a mené plusieurs fois ce dernier devant des tribunaux2. Il faudrait tout relire pour en jurer mais je n’ai pas le souvenir qu’il se soit souvent moqué de simples soldats morts au combat, il s’en prenait aux gradés, aux généraux, ou à des adjudants-parachutistes patibulaires qu’il dessinait volontiers alcooliques et violeurs, généralement munis d’un couteau ensanglanté. il s’en prenait à l’absurdité de l’autorité et de l’obéissance, et en tout cas plus aux tueurs qu’aux tués. Les antimilitaristes de l’époque de l’armée de conscription ont du reste généralement plaint les simples soldats, considérés comme victimes d’intérêts qui les dépassent. Mais nous n’avons plus une armée de conscription, il est vrai, et ceux qui s’engagent sont censés être responsables de leur choix. En dehors peut-être de ses évocations de casernes dans Le Grand Duduche, Cabu était rarement drôle lorsqu’il s’en prenait à l’armée, et le dessin de Biche est là encore en plein accord avec la tradition puisque son niveau de drôlerie est très faible : la guerre fait des morts, ce n’est pas une surprise, les militaires le savent, les civils le savent, le rappeler relève un peu de l’enfonçage de portes ouvertes. Mais comme c’est désormais la totalité des pages de Charlie Hebdo qui peine à arracher un sourire au lecteur même le plus indulgent, cette série de dessins est juste un peu tristounette. Je n’aurais aucune raison d’écrire à son sujet si je n’avais lu ce matin la défense que Caroline Fourest en a fait :

Certes, Caroline Fourest parle en son nom et n’appartient plus à la rédaction de Charlie Hebdo depuis dix ans, mais l’interprétation qu’elle fait ici me procure un certain sentiment de vertige. Pour commencer, elle s’impose d’expliquer ce que tout le monde peut comprendre dans le dessin, et que du reste tout le monde sait déjà : la mort fait partie de la vie du soldat. Et en même temps, elle voit dans le dessin l’affirmation que la guerre menée contre le djihadistes au Nord-Mali est légitime et utile, qu’elle sert à garantir notre liberté. J’espère que la participation de la France à ce conflit est un peu motivée par la liberté des Maliens aussi, puisque c’est chez eux qu’elle se déroule, mais j’ai cru comprendre qu’un des buts assumés de notre implication est de sécuriser non pas tant le Mali que les mines immédiatement voisines du Niger, où Areva/Orano extrait un tiers de l’Uranium qui fait tourner nos centrales nucléaires. Notre liberté est peut-être un moindre enjeu que le maintien de nos intérêts économiques et notre confort3.

Je m’étonne en tout cas que l’on puisse présenter un dessin clairement antimilitariste comme une forme d’hommage au sacrifice de soldats, et s’indigner que tous ne le comprennent pas de cette manière. Je vois ici un bon exemple de la manière dont la tragédie vécue par la rédaction de Charlie Hebdo a rendu des concepts tels que « premier degré », « second degré » ou « humour » passablement incompréhensibles car ceux qui les emploient ne veulent pas tous dire la même chose. L’humour n’a plus à être drôle, la liberté d’expression de Charlie Hebdo n’est pas négociable mais user de sa liberté d’interprétation ou de critique fait de celui qui s’y essaie un soutien objectif de Daech.

  1. Fait méconnu : Cabu a commencé sa carrière alors qu’il était appelé en dessinant dans un journal de propagande militaire, Bled. []
  2. Cabu a perdu six procès face à l’Armée. On remarquera que le général qui écrit une lettre ouverte se contente de faire part de son sentiment, il ne menace pas Charlie Hebdo de poursuites. []
  3. Au passage, je dois admettre que je ne porte pas de jugement tranché sur cette question, j’ignore tout de la marge de manœuvre de la France et je ne sais pas ce qui est juste, ou « moins pire ». En revanche je me sens toujours perturbé par la quasi-absence de débat public véritable au sujet des conflits qui impliquent la France hors de ses frontières. Pour parler du burkini, il y a du monde sur les plateaux, mais pour nous expliquer nos guerres… []

De l’imposture

Philippe Huneman, historien et philosophe des sciences, a écrit une lettre à l’université Paris 1 Sorbonne pour expliquer pourquoi il refusait d’y participer à un événement intitulé Le Procès de Dieu1, ou plutôt, puisqu’il se savait déjà pris ailleurs à la même date, pourquoi il aurait refusé d’y participer eût-il eu le loisir d’avoir à en décider. Il a finalement choisi de rendre cette lettre publique et d’en faire une véritable tribune. On peut la lire sur medium.com sous le titre L’Université ne doit pas laisser entrer les imposteurs.

Paris I Panthéon Sorbonne, photo de Marie-Lan Nguyen.


La raison de son refus, c’est la présence, au milieu d’un aréopage apparemment prestigieux (j’écris « apparemment », car je suis loin d’être familier de tous les noms de la liste), d’un personnage pour le moins controversé : le chirurgien-urologue, chef d’entreprise, transhumaniste et bon client médiatique Laurent Alexandre, qui se voit présenter comme suit :
“Dr Laurent ALEXANDRE, chirurgien, entrepreneur, essayiste et expert en intelligence artificielle “.
Or le « expert en intelligence artificielle » coince : ce n’est pas parce qu’on est présenté comme un expert par les journalistes qu’on l’est effectivement, et l’impact médiatique de Laurent Alexandre sur ces sujets n’est pas forcément proportionné à la pertinence du contenu de ses interventions.
La tribune d’Huneman, tout en rappelant les positions politiques d’Alexandre, qu’il admet diamétralement opposées aux siennes, attaque surtout le fondateur de Doctissimo sur son manque de qualifications universitaires dans le champ pour lequel il passe désormais pour expert. La lettre est bien tournée, elle contient quelques formules qui font mouche et qui permettent de ricaner de la grenouille Alexandre qui veut se faire plus grosse que le bœuf :

Jusqu’à nouvel ordre, l’Université lui a décerné le seul titre de Docteur en médecine, et il n’est, académiquement parlant, que le coauteur de quelques études sur le dysfonctionnement érectile chez le rat, sujet certes honorable s’il en est. Seul l’usage présumé d’un ordinateur personnel ou d’un téléphone portable pourrait faire de lui un « expert en intelligence artificielle », mais à ce compte, le pain que j’achète au boulanger étant empreint de levure — cet organisme modèle des biologistes moléculaires -, me conférerait le titre respectable de microbiologiste, et le simple fait que je sois ultimement constitué de quarks m’instituerait en spécialiste de physique quantique (…) Le monde intellectuel français n’est pas, je crois, désertique au point qu’il faille inviter dans nos amphithéâtres des polémistes dont le mérite académique n’excède pas celui d’un gnou.

Suivent des justifications à mon goût un peu byzantines pour expliquer que l’on peut ne pas être d’accord avec quelqu’un mais tout de même l’accepter comme interlocuteur, à la condition qu’il ait les diplômes adéquats. Ainsi on pourrait accepter de discuter avec des eugénistes tels que Francis Galton ou Ronald Fisher, non parce qu’ils sont eugénistes, comme l’est Laurent Alexandre, mais parce que leurs vues découlent d’une véritable connaissance scientifique2.

Défense des imposteurs

On peut discuter. En fait, j’ai bien envie de défendre la corporation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir : celle des imposteurs. Car si dans le domaine je suis sans doute bien moins sûr de moi que ne l’est Laurent Alexandre, si j’ai un peu plus d’humilité envers le monde académique et les spécialistes, je m’interdis rarement de m’exprimer sur des sujets pour lesquels je n’ai pas de diplôme de troisième cycle (numérique, histoire, techniques, arts et lettres…). J’essaie de creuser honnêtement ces sujets, tout simplement parce qu’ils me passionnent, mais je suis sans aucun doute parfois un spécialiste de café-du-commerce plus qu’autre chose. Et pourquoi pas ? À mon sens, il y a des liens que l’on ne peut tisser que si l’on accepte de papillonner sérendipitairement entre les références, des idées que l’on ne peut trouver que si l’on méprise les frontières entre les disciplines, si l’on accepte de suivre des intuitions, des obsessions, si l’on accepte d’oublier ou de négliger, au moins temporairement, ce qui entrave notre capacité à inventer3. Enfin, mais peut-être est-ce un peu un autre sujet, je crois même fondamentalement utile d’accepter de réinventer l’eau tiède, car même si cela semble une perte de temps, une connaissance que l’on a acquis par soi-même a une toute autre valeur qu’une connaissance que l’on a enregistré docilement en faisant confiance à ses aînés.
Quoi qu’il en soit, s’il est moralement digne de ne pas être un imposteur, une telle position peut facilement amener à croire que l’on ne peut jamais avoir tort. Inversement, l’imposteur a l’humilité de ne pas se considérer comme infaillible.

Laurent Alexandre, photo d’Olivier Ezraty.

Il semble que, sur la question de l’évaluation de l’intelligence, sur la transmission familiale du quotient intellectuel et sur les considérations politiques et anthropologiques qui en découlent, Laurent Alexandre s’assoie sans ménagement sur décennies d’études. On peut imaginer ce que cela a de rageant pour un historien et philosophe de la biologie de voir des erreurs manifestes diffusées auprès d’une large audience et gratifiée d’une aura académique indue. Je n’irai pas défendre Laurent Alexandre ici, pas plus que dans sa croisade un peu délirante contre Greta Thunberg et dans le positivisme techno-scientiste plus ou moins anti-écologiste qui l’anime4.

Au chapitre de l’intelligence artificielle, en revanche, et même si j’ai tendance à juger que Laurent Alexandre dit et écrit énormément de bêtises (en gros, il reprend à son compte la communication des gourous de la Sillicon Valley, mais à sa décharge il est loin d’être le seul à le faire), je me dois de renvoyer une question à Philippe Huneman : qu’a fait l’Université pour l’Intelligence artificielle ? Quelle est la légitimité supérieure de l’Université dans ce domaine ? Qu’est-ce qui justifie de faire de l’Intelligence artificielle une chasse gardée ? Certes, c’est dans le monde universitaire que la discipline est née et qu’elle a trouvé son nom — lors des célèbres conférences de Dartmouth en 1956. Certes, il existe de par le monde de nombreux laboratoires universitaires qui s’y consacrent, et ceux-ci obtiennent des résultats d’autant plus magnifiques qu’ils sont concrets et éloignés des fantasmes de rêveurs comme Laurent Alexandre ou de cauchemardeurs tels qu’Éric Sadin. Mais on se souviendra, il y a seulement trente ans, de la manière dont les États et les universités ont coupé les fonds des chercheurs en Intelligence artificielle et ont espéré voir cette embarrassante discipline mourir d’un lent abandon5. Le récent regain de l’Intelligence artificielle a de nombreuses causes, notamment la montée en puissance des ordinateurs, qui permettent de traiter des quantités de données immenses en un temps réduit ; les applications trouvées par l’industrie ; et bien entendu le travail des chercheurs qui ont persisté à travailler malgré les doutes ou l’hostilité de leurs tutelles.
S’il y a une chose dont je suis certain, c’est que le retour en grâce académique de la discipline est in fine la conséquence de son retour médiatique. En fait, c’est parce que l’on voit la tête de Laurent Alexandre dans les newsmags qui traînent chez le dentiste que nos gouvernants ont fini par investir à nouveau dans l’Intelligence artificielle. Ça en vexera plus d’un de l’entendre, mais j’ai peur que ça soit une vérité.

Sans s’appesantir sur la période qu’on qualifie de « second6 hiver de l’Intelligence artificielle » et sur la manière dont nous en sommes sortis, je note que l’Intelligence artificielle est et sera toujours une discipline indisciplinée, diverse par les méthodes, les approches et même les objectifs poursuivis. Ses fondateurs et ceux qui la font vivre ne sont pas tous spécialistes, on dénombre bien entendu des ingénieurs, des informaticiens, des mathématiciens, mais aussi des cognitivistes, des philosophes, des linguistes, des spécialistes de la perception, des éthologues, des économistes, des sociologues, des juristes ou même des théologiens et des spécialistes de l’éthique. Et parmi les gens de toutes ces disciplines, certains n’ont aucune pratique de la programmation informatique voire aucune véritable compréhension des aspects techniques à l’œuvre. Les buts des recherches en Intelligence artificielle peuvent être assez divers aussi. Certains veulent comprendre et étudier les mécanismes de la pensée animale, veulent définir le concept même d’intelligence, d’autres veulent créer des outils neufs, et cherchent à reproduire ou à améliorer des fonctions de notre cerveau, comme l’identification des visages ou l’interprétation des sons. Il y a peu de liens entre un système auto-organisationnel robotisé, un partenaire virtuel du jeu d’échecs, l’automatisation de la démonstration de théorèmes, la génération de récits de fiction ou l’interprétation des expressions du visage, mais tout cela peut relever de l’Intelligence artificielle.

Certes, être un domaine à la mode est à double-tranchant. Les promesses qui ne peuvent être tenues et le ré-emballage mensonger7 brouillent l’image de la discipline et peuvent lui causer un tort considérable. Je ne suis pas certain que Laurent Alexandre représente un grand péril dans le domaine, car il assume un rôle de prophète, de provocateur, de marchand de rêves et même, d’expert sans légitimité. Certes, il a été invité à expliquer l’importance stratégique de l’Intelligence artificielle devant une commission sénatoriale, et on peut s’en indigner, considérant son manque de qualifications, mais ce n’est pas par fraude ou par erreur qu’il a été reçu, c’est parce qu’il tient le discours que ses auditeurs parlementaires avaient envie d’entendre et qu’il le fait sur le ton qui leur convient. Les gens sérieux sont beaucoup plus ennuyeux que les camelots. Et ça, Philippe Huneman doit très bien le savoir lorsqu’il écrit :

Qu’on les déplore ou qu’on les combatte, nous ne faisons pas les règles des médias et des réseaux sociaux

Eh oui, car Laurent Alexandre est bel et bien spécialiste de quelque chose : il sait parler dans le poste. C’est un talent et un talent qui n’est pas donné à tout le monde, loin de là. Cela réclame beaucoup d’aplomb, parce que les médias, et particulièrement les médias de flux à large audience, sont désemparés lorsqu’ils se trouvent face à quelqu’un qui prend le temps de réfléchir avant de parler, qui admet qu’il n’a pas la réponse, qu’il doit s’informer et qu’il ne sait pas tout. Ils sont décontenancés lorsqu’une opinion n’est pas tranchée. Ils cherchent des caricatures, des gens qui incarnent une idée, un combat, une idéologie, des personnages. L’important n’est pas de dire des choses justes, mais de faire couler le robinet, car tant que le robinet coule, que tout est fluide, tout va bien, le public est rassuré et pense que sa prise sur le monde ne réclame que peu d’efforts : on choisit son cheval. Je me comprends.
Mais de son côté, le monde académique est-il parfait ? Pour y survivre, il faut disposer de certaines qualités que ne sont pas forcément d’ordre scientifique. Certaines personnes ont construit une carrière solide sur un plagiat éhonté ou sur une bonne d’ose d’opportunisme : il vaut parfois mieux avoir raison sur le sens du vent que de faire de grandes découvertes — combien de chercheurs, en privé, se plaignent d’avoir dû orienter leur carrière vers telle ou telle direction, tel objet d’étude, non parce que ça leur semblait juste mais parce que c’était le domaine à la mode du moment, le domaine porteur qui donnait le plus de chances d’être qualifié dans sa section du CNU et d’obtenir un poste de maître de conférences ?
Je ne dis pas que les universitaires escrocs sont légion, j’espère bien que non, mais les qualités qui permettent de faire une longue carrière universitaire ne sont pas forcément celles qui permettent de devenir une figure notable de l’Histoire des sciences.

Philippe Huneman (photo piquée sur le site theconversation)

Loin de moi l’idée de renvoyer dos-à-dos universitaires sérieux et créatures médiatiques farfelues, il ne faudrait pas non plus pousser, et je comprends bien que les invitations faites à Laurent Alexandre par Paris I ou l’école polytechnique aient provoqué des remous, mais je me demande si la motivation originelle du refus de Philippe Huneman est bien d’épargner l’immaculée Université de la souillure que constituent ceux qui ne viennent pas du sérail — ce qui serait à mon sens une erreur, car on a le droit d’avoir une bonne idée même si on n’est pas diplômé —, ou s’il ne procède pas du constat vexé que, dans un affrontement entre le sérieux et la séduction, la bataille soit déjà perdue. De l’intérieur.

  1. Le sujet précis de cet événement n’est pas rappelé dans le texte. L’auteur en parle comme d’un « festival d’éloquence ». []
  2. L’un et l’autre, cependant, refuseraient l’invitation puisqu’ils sont décédés depuis longtemps. []
  3. Je suis conscient du caractère douteux et irresponsable de ce que j’écris. []
  4. Il y a de l’espoir, cependant : dans un récent article, Laurent Alexandre reprend un peu les idées de Jean-Marc Jancovici, qui explique que le prix négligeable du pétrole est un drame écologique. []
  5. Un exemple, dans mon université, Paris 8, le département Intelligence artificielle (pionnier en France dès le début des années 1970) est devenu « informatique avancée » : le nom « intelligence artificielle » avait trop mauvaise réputation pour être conservé. []
  6. second, car il y en a eu un autre entre le milieu des années 1970 et le début des années 1980. []
  7. Combien de services numériques s’auto-gratifient d’un label « Intelligence artificielle » puisqu’il est porteur alors qu’ils relèvent de l’informatique la plus traditionnelle ou du digital labor ? []

Les joyeuses colonies de vacances

Je suis tombé sur une série de tweets dans lesquels un animateur de colonies de vacances racontait son expérience de la visite du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. L’animateur expliquait que l’équipe ministérielle et sa suite (presse, élus,…) avaient envahi le lieu et s’étaient montrés plutôt sans-gène. Il racontait aussi, détail incroyable, que le ministre avait insisté pour poser avec deux fillettes à qui ses services ont fourni une pancarte préparée à cet effet et sur laquelle était écrit « Vive le ministre de l’éducasion nasionale ».

La pancarte

Imaginer que l’on ajoute intentionnellement des fautes d’orthographe pour obtenir un effet enfantin et mignonnet, c’était tellement gros, tellement idiot que, n’étant personnellement pas connu pour mon soutien inconditionnel à l’actuel gouvernement, j’ai bien voulu y croire.
Pas sans aucune précautions, j’ai bien entendu fait une vérification superficielle : le profil de l’auteur des tweets a été créé il y a cinq ans, il a des centaines d’abonnés et ses tweets jusqu’ici étaient ceux d’une véritable personne, avec ses préoccupations de jeune homme, enfin ce n’était pas le profil habituel d’un troll politique destiné à diffuser des nouvelles douteuses. Au minimum je pouvais tout à fait croire qu’il était bel et bien un jeune animateur de colonies de vacances, ce qui semble se confirmer du reste.
J’avais quelques autres arguments pour croire à cette histoire, nptamment ma propre expérience des ministres (après deux ans de service national dans un ministère — je crois qu’on me ferait un procès si je racontais certaines choses décevantes de la part de ministres qui ont laissé un bon souvenir) et des visites officielles. Et puis je trouvais le panneau maîtrisé, et tellement fait (à l’exception du choix d’un feutre jaune) pour être lisible à une certaine distance et donc, adapté à une prise de vue, que ça me semblait là encore accréditer la thèse.
Enfin, dans ses tweets, le jeune animateur me semblait un brin naïf, notamment lorsqu’il s’étonnait qu’une visite ministérielle perturbe son travail sans ménagements et lorsqu’il s’indignait que le ministre et son équipe ne rangent rien en partant, préoccupation typique d’animateur de structure d’accueil d’enfants.
Enfin, sans même le récit de la manipulation, l’image de deux petites filles posant avec un ministre qui tient lui-même une pancarte à sa gloire était assez étrange et perturbante.

La photographie en question (reconstitution, avec un peu d’aide de Stanley Kubrick, pour Shining, et Barry Sonnenfleld pour son adaptation de la Famille Addams)

Comme j’y ai cru, j’ai retweeté, puis insisté, facebooké, j’ai débattu avec les militants de la République en marche qui refusaient totalement que cette affaire pût avoir eu un fond de vérité quelconque, j’ai participé à indigner les indignés.
Et puis hier, l’auteur du témoignage a eu un rendez-vous avec sa hiérarchie, et à la sortie, a publié un démenti sur Twitter, expliquant que son témoignage relevait du ressenti, qu’il avait été mal informé — formule étrange qui suggère que le ressenti évoqué n’était pas le sien et qu’il s’agit d’une histoire d’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Que l’affaire de la pancarte ait été vraie ou non, c’est sans doute ce que ce jeune homme aurait été forcé d’écrire à la fin : on ne ridiculise pas un ministre publiquement en le mettant en porte à faux avec la structure à laquelle on appartient, trop d’intérêts sont en jeu pour que l’initiateur de la polémique ne soit pas soumis à une pression telle que, sauf militantisme réel, il soit forcé de s’écraser. Mais il semble que ce soit vrai, enfin que la fausseté du témoignage soit finalement indiscutable puisqu’un article de France info l’a révélé : la photographie n’a pas été prise dans la structure qui emploie l’animateur, ni le jour qu’il a dit. La messe est dite.

Gros malin !

Dont acte. Conformément à ma politique personnelle lorsque je suis pris en flagrant délit d’avoir relayé une fausse nouvelle, je n’essaie pas de faire semblant : je ne supprime pas mes tweets, par égard pour ceux qui ont participé à la discussion, par souci de transparence et de traçabilité1, et aussi pour ne pas essayer de m’en tirer ni-vu-ni-connu : je veux bien que l’on me juge, mais sur pièces2. En revanche, j’ai dépensé une certaine énergie à informer des nouveaux éléments ceux que j’avais désinformés, notamment en relayant l’article de France-Info mentionné plus haut. Et j’écris même un article, celui que vous êtes en train de lire, pour le raconter. Nulle perverse auto-flagellation ici, je crois fermement qu’une erreur ne devient une horreur que lorsque l’on n’accepte pas de la reconnaître pour ce qu’elle est, une erreur, ni d’en tirer une leçon.
Ce qui mène au complotisme, je pense, c’est ce dans quoi on tombe lorsque l’on n’arrive pas à renoncer à un récit séduisant qui s’est avéré erroné et que l’on ne peut continuer à croire qu’en refusant les faits et la logique, en excluant tout détail qui ne va pas dans le sens voulu, et parfois pire, en doutant que rien soit vrai, et surtout ce que tous considèrent comme acquis. Dans les films, les héros complotistes sont récompensés par le scénario, car la vérité est toujours cachée et les illuminés ont toujours raison. Ailleurs, c’est plus rare ; le scénario de la vraie vie n’est pas toujours écrit de manière trépidante.

Je ne risque pas de m’engager à tourner à l’avenir sept fois mes mots dans ma bouche avant de les tweeter car si à cinquante ans (dont la moitié passée à écrire sur Internet, de Usenet à Twitter) je n’y suis jamais parvenu, ça ne risque pas de s’arranger un jour3. Et puis ça ne me dérange pas d’être un peu bête, ça me semble être une forme élémentaire de politesse envers mes congénères : c’est trop facile d’être toujours vertueusement prudent. Enfin je me comprends. Mais ça me pousse néanmoins comme toujours à m’interroger sur ce que je suis prêt à croire et à diffuser aisément et sur ce que ça dit sur moi (ne me dites pas, je préfère trouver la réponse tout seul).

  1. Nombre de gens pris dans un bad buzz twittereque ont eu le très mauvais réflexe de supprimer tout ce qu’ils avaient posté de suspect, ne pouvant plus guère plaider leur cas sur pièces ensuite, puisque les indices avaient disparu. []
  2. C’est mon côté rousseausite : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose, Je fus meilleur que cet homme-là. » J.-J. Rousseau, Les Confessions. []
  3. Je suis néanmoins conscient qu’il faut faire un peu l’effort de vérifier les choses avant de les diffuser, car la réparation d’une erreur est souvent moins entendue que l’erreur elle-même : ce qui marque le plus, c’est la première chose que l’on a ressenti (indignation, rire, colère,…) en entendant un fait, pas le processus beaucoup plus cérébral de la précision et de la révision. []