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Les vertus de l’homéopathie

(suite à une conversation sur Twitter…)
(oui, je sais, cet article est un peu long. Vous n’avez qu’à vous contenter de regarder les images)

Pour le site Scientists of America j’ai écrit un jour un article qui prenait la défense de l’homéopathie, intitulé L’Homéopathie peut sauver des vies, dont le raisonnement était résumé par cette phrase : « rien de plus inoffensif qu’un médicament sans principe actif ».
C’était une blague, une manière de dire que l’homéopathie ne soigne rien, mais une blague un peu sérieuse, et plus le temps passe, plus je vois s’affronter les anti-homéopathie et les pro-homéopathie, et plus je finis par être convaincu par la validité du contenu de mon propre article. Il faudrait inventer un mot (à moins qu’il existe déjà) pour décrire ce mécanisme qui fait qu’on finit par croire à une chose parce qu’on l’a dite. Bien des religions, des idéologies politiques ou même des théories scientifiques à présent sérieuses doivent être nées comme ça.

Samuel Hahnemann (1755-1843), l’inventeur de l’homéopathie. Il a vécu 88 ans, ce qui est bien pour l’époque, mais il est mort d’une bronchite en juillet, je dis ça je dis rien (vision d’artiste).

Tout d’abord, une évidence : l’homéopathie ne repose sur aucune base théorique sérieuse, elle relève de la pseudo-science, elle ne passe ni le crible de la logique1 ni celui des études pharmacologiques. On constate bien qu’elle peut provoquer des changements dans l’état de santé des patients, mais ni plus ni moins que le célèbre effet Placebo : ce n’est pas le produit qui agit, mais une donnée psychologique difficile à expliquer et qui a moins à voir avec la composition du remède lui-même qu’avec l’acte de l’administrer.
Le simple fait que les pouvoirs publics n’imposent pas plus d’autorisation de mise sur le marché aux médicaments homéopathiques qu’aux confiseries est un indice du peu de capacité d’action qu’on leur prête2. Mais est-ce vraiment un combat important que de dénoncer cette pseudo-science ?

Les gens qui s’en prennent le plus violemment à l’homéopathie le font au nom de trois arguments principaux.
1 – il s’agit d’une escroquerie qui repose sur la crédulité des patients et qui fait croire à ces derniers que la maladie et la guérison relèvent de la magie.
2 – il est dangereux pour un malade de refuser un médicament qui fonctionne au profit d’un médicament qui ne fonctionne pas.
3 – il n’est pas admissible que la Sécurité Sociale dépense de l’argent pour rembourser des médicaments sans effets.

Sur le troisième point, Philippe Douste-Blazy avait proposé une réponse assez pragmatique, que certains jugeront cynique lorsqu’il était ministre de la santé et qu’il défendait le remboursement de l’homéopathie par la Sécurité Sociale : « si vous regardez le budget de l’assurance maladie consacré aux médicaments homéopathiques, vous vous apercevez que c’est une toute petite goutte d’eau par rapport au reste des prescriptions médicamenteuses, et en tout cas si vous les enlevez, alors les patients prendront autre chose et ce seront des médicaments qui seront peut-être eux remboursés à 100%, avec des interactions médicamenteuses possibles ».
En bref : l’homéopathie est souvent un moindre mal car le public veut des médicaments à tout prix, y compris lorsqu’il vaudrait mieux s’abstenir, et il vaut alors mieux lui fournir de faux médicaments que des vrais, quitte à dépenser un peu d’argent public pour cela.

Anecdote : le père de Philippe Douste-Blazy était un médecin et un grand chercheur dans la lutte contre le cancer. Sa mère, quant à elle, a longtemps dirigé la Ciergerie Lourdaise, société monopolistique dans le domaine des bougies votives de la cité mariale. Au fait : est-il plus choquant d’être soigné par un médecin qui croit aux vertus de l’homéopathie ou par un médecin qui va à la messe le dimanche et qui croit au pouvoir de la prière ?

Le second point (mieux vaut se soigner avec un médicament qui fonctionne que de croire qu’on se soigne avec un médicament qui ne fonctionne mas) est en apparence une évidence, mais s’appuie sur l’idée que les gens souhaitent guérir de véritables maladies. Or il n’est pas certain que ce soit toujours le cas, et il est même certain que ça ne l’est pas. Une affection banale telle que le rhume ne se soigne pas, on peut traiter certains de ses symptômes (fièvre,…), mais il n’existe pas de moyen de lutter contre le virus lui-même (ou plutôt les virus), ni, la plupart du temps, de besoin de le faire, puisque la guérison est spontanée. C’est pourtant le quatrième motif de consultation en médecine généraliste, représentant une consultation sur huit3 ! Et les consultations médicales ne sont sans doute que le sommet de l’iceberg, il suffit de voir à quel point les pharmaciens mettent en avant leurs remèdes non-remboursés pour le rhume (parfois rebaptisé « état grippal » lorsqu’il fatigue plus que d’habitude) pour imaginer le volume des ventes en automédication de remèdes tels que l’aspirine, le paracétamol, les vitamines, etc.
Ces médicaments ne sont pas tous bénins. Les Dolirhume, Actifed, Nirophen ou Fervex, par exemple, ont des effets graves pour un certain nombre de patients chaque année (selon les médicaments : de l’ulcère au risque d’AVC !), et certains ne devraient être consommés qu’en parfaite conscience de leur composition et des doses à ne pas dépasser, par exemple dans le cas du paracétamol, molécule très répandue dans ce genre de remèdes mais dont le surdosage peut endommager le foie, amenant plusieurs milliers de personnes aux urgences chaque année. La médecine de complaisance, notamment dans le cas des anti-dépresseurs, des barbituriques et autres traitements psychiatriques est une réalité française bien connue et aux effets ravageurs (risques suicidaires, dépressions, altération du comportement, etc.). Sans parler de médecine de complaisance, les praticiens qui prescrivent ces produits ne semblent pas toujours tous conscients de leurs effets. On entend souvent dire par les médecins eux-mêmes que leur formation et surtout leur formation continue sont incomplètes au chapitre du médicament, qu’ils sont souvent contraints de s’en remettre aux boniments des visiteurs médicaux pour savoir quels médicaments prescrire. Or les visiteurs médicaux représentent des sociétés vénales dont les pratiques ne sont pas nécessairement vertueuses : un laboratoire préférera assez logiquement promouvoir la molécule dont il possède le brevet plutôt qu’une autre qui a fait ses preuves depuis longtemps mais dont la composition est dans le domaine public. Et ne parlons pas du disease mongering, pratique qui pousse les laboratoires à forger des maladies, à communiquer massivement à leur sujet puis à proposer des médicaments miraculeux pour les guérir.
On peut parler aussi de la pratique, parfois encouragée par les fabricants, qui consiste à utiliser un médicament, parfois dangereux, pour une mauvaise raison : un traitement cardiaque pour la perte de poids ; un traitement contre l’hyper-activité pour la concentration scolaire ; un sirop contre le mal de mer ou un sirop antitussif pour leurs effets psychotropes ; un traitement de la circulation sanguine pour ses effets aphrodisiaques, etc.
Plus simplement, beaucoup de gens ont dans leur armoire à pharmacie des substances très dangereuses, auxquelles ils ont eu accès à une période donnée pour une raison légitime et dont ils utilisent à tort le reliquat sans demander d’aide à leur médecin mais avec le souvenir que le produit les a, une autre fois, guéri. Parfois même, c’est juste une erreur, un manque de discernement lié à l’âge où à la vue qui les mène à consommer un médicament dangereux.

Bref, dans un monde où chacun serait idéalement et honnêtement conseillé, conscient du degré de gravité/bénignité de son état, capable de résister à l’idée de se faire soigner lorsque c’est inutile, respectueux des prescriptions, la médecine sérieuse, scientifique, serait la seule valable. Mais ce n’est pas tout à fait le cas, et j’ai peur que le cocasse oscillococcinum4 des laboratoires Boiron soit bien moins dangereux pour les personnes qui ont le nez qui coule que des produits réellement actifs et dont les effets secondaires sont eux aussi actifs et parfois ravageurs.
Je ne connais pas les statistiques qui exposent le nombre de gens qui ont préféré se laisser mourir à coup d’homéopathie alors qu’ils souffraient d’un mal qui eût été efficacement traité par un antibiotique, par exemple, je ne suis pas certains qu’ils soient aussi nombreux que les gens qui les citent pour argumenter de la dangerosité d’une pseudo-médecine. En revanche, les risques sanitaires que fait courir la trop grande circulation des antibiotiques, qui mène certaines bactéries à y être résistantes, est un problème concret.
Au passage, on cite souvent les éleveurs qui vantent l’homéopathie comme preuve que « ça marche ». Je ne crois pas vraiment que leur expérience soit une preuve de l’intérêt des substances elles-mêmes (mais cela en dit sans doute beaucoup sur leur rapport aux bêtes), mais je dois dire qu’en tant que consommateur, je préfère savoir que la viande que je mange vient d’animaux qui n’ont pas été bourrés d’antibiotiques afin de supporter une promiscuité et des conditions d’existence ignobles.
Enfin, la « vraie » médecine, celle qui fonctionne, peut avoir un dernier défaut : lorsqu’elle sait traiter les symptômes, il arrive qu’elle néglige ce qui les provoque. Je pense par exemple aux antihistaminiques, si efficaces avec les allergies respiratoires, dont il serait utile de chercher à comprendre pourquoi leur nombre a littéralement décuplé (de 3 à 30% des gens) en un demi-siècle. Il y a des recherches sur le sujet, évidemment, heureusement, mais on n’a pas l’impression que les pouvoirs publics voient comme une priorité le fait de découvrir pourquoi nous sommes de plus en plus agressés par l’air que nous respirons.

Reste un argument : l’obscurantisme. Au nom de la science, au nom de la raison, il est criminel de laisser croire qu’une théorie farfelue puisse être mise sur un pied d’égalité avec la recherche scientifique sérieuse, et permettre une telle chose peut faire reculer la science et l’esprit scientifique. Je comprends cet argument mais il appelle une autre question à mon sens : si la recherche médicale est par définition scientifique, la pratique de la médecine l’est-elle vraiment, ou plus exactement, le rapport que les patients entretiennent vis-à-vis des soins médicaux est-il idéalement rationnel ?
J’ai eu principalement deux médecins dans ma vie. J’ai connu le premier depuis mon enfance jusqu’à celle de mes propres enfants. C’était un médecin à mon avis assez extraordinaire, doué d’une expérience énorme et qui a plusieurs fois établi des diagnostics périlleux qui se sont révélés fondés. Et chaque fois il l’a fait avec la sagesse de dire qu’il n’était sûr de rien et qu’il fallait effectuer des tests cliniques complémentaires. Ce médecin était fondamentalement honnête : lorsque l’on venait se plaindre d’avoir les bronches trop souvent encombrées, il prenait un air sévère pour nous dire que la seule chose à faire était d’arrêter de fumer. Ou dans d’autres cas, qu’il fallait faire un peu d’exercice, manger mieux ou moins, et autres mesures du même genre. Il recourait aussi à des techniques psychologiques redoutables, comme le fait de nous raconter ce qui arrivait à ses patients précédents : une mère enceinte d’un fœtus avec une anomalie cardiaque, des parents dont la fille souffrait d’une terrible maladie osseuse ou que sais-je encore… Impossible de jurer que ces patients existaient réellement, ou qu’ils venaient juste de passer, mais une chose est sûre : on relativisait aussitôt  nos petits problèmes, et on se sentait même un peu honteux d’être là pour se plaindre que son enfant en parfaite santé ne dorme ou ne mange pas comme écrit dans le livre de Laurence Pernoud. Pour les cas négligeables, il refusait souvent d’être payé, et je crois que c’était encore une de ses techniques psychologiques : n’étant pas payé, il prouvait en quelque sorte qu’on s’était montrés un peu capricieux et qu’on le dérangeait pour rien.
Bien sûr, lorsque le cas était grave, il le prenait très au sérieux et avait des diagnostics pointus et apparemment infaillibles. Je me souviens l’avoir réveillé à quatre heures du matin pour qu’il vienne constater que notre fils n’allait pas bien, et il a aussitôt pensé qu’il s’agissait d’une invagination intestinale — affection mortelle lorsqu’elle n’est pas traitée —, nous a emmené aux urgences, où son diagnostic n’a pas été pris au sérieux par les spécialistes avant une douzaine d’heures. Quand ce médecin a pris sa retraite, son cabinet était un peu miteux, et il tenait des propos un peu aigris : l’honnêteté ne paie pas forcément.
Le médecin suivant est lui aussi à la retraite, je l’ai fréquenté une dizaine d’années, l’ayant essentiellement choisi pour une question de proximité géographique. Il recevait dans un bureau de notable, avec encyclopédies, tapis et meubles cirés. Il aimait prendre le temps de bavarder, et notamment de s’épancher sur le sujet de son épouse qui avait divorcé en le ruinant — quoique son état de misère n’ait rien eu de franchement flagrant. Il pouvait lui aussi être pédagogue et honnête, mais de manière plus perverse. Je me souviens qu’une fois il m’a prescrit des antibiotiques en me disant ceci : « ça ne vous fera pas guérir plus vite, vous n’en avez pas besoin, mais quand les gens sortent de mon cabinet, ils ont besoin d’un bonbon, de quelque chose à aller acheter à la pharmacie. Alors je ne vous conseille pas d’utiliser ce médicament mais je vous le prescris ».  Il me laissait le choix, c’était à moi de décider si j’étais capable d’entendre un discours raisonnable ou si j’étais venu chercher un remède magique chez le sorcier du village.
Je pense qu’il n’est pas rare que des gens consultent un médecin en ayant déjà décidé ce qu’il faut que celui-ci leur dise et leur prescrive et en n’acceptant pas vraiment d’être contrariés, il me semble même que c’est ce qui a motivé l’incitation à déclarer un médecin traitant : éviter que les patients aillent de médecin en médecin jusqu’à tomber sur celui qui leur dira ce qu’ils veulent entendre.

Je n’imagine pas qu’il ait existé une seule société humaine exempte de personnes affirmant pouvoir en guérir d’autres à l’aide de potions, d’actes et de rituels. Cela ne signifie pas que les médecins d’aujourd’hui soient des charlatans, ni que ceux du néolithique l’aient été eux non plus – sans doute les hommes (ou femmes) de l’art étaient des gens qui avaient observé, déduit et compris des tas de choses – mais l’universalité et la permanence de cette activité indique à mon sens un éternel besoin, de la part des malades, de recourir à des gens aptes à les rassurer.

Les patients — vous, moi — sont-ils des spécialistes en épistémologie ? Des biologistes ?Entretiennent-t-ils avec la science, la médecine et la pharmacie un rapport si rationnel que ça ? Quand je vois les publicités pour des crèmes censées faire maigrir, où un séduisant beau gosse en blouse blanche dit d’une voix assurée : « c’est de la science ! » ou « ça fonctionne ! », j’ai l’impression que l’industrie de la communication a compris à quel point l’idée de science pouvait être utilisée comme argument d’autorité, c’est à dire, paradoxalement, tout le contraire d’un argument scientifique. Et j’ai peur que les médecins soient eux-mêmes contraints au simulacre de l’omniscience et de l’omnipotence, car ce ne sont pas que des remèdes que l’on vient chercher chez eux, ce sont aussi des certitudes, l’idée que quelqu’un sait ce qu’il faut faire. Le médecin qui dit « je sais pas ce que vous avez mais ça n’a pas l’air grave » aura à mon avis moins de succès que celui qui dira « on va peut-être devoir faire des tests mais en attendant je vais vous prescrire deux milligrammes de ceci à prendre à jeun pendant une semaine, une goutte de ça dans un grand verre d’eau le soir et cette pommade qui sent bon si ça vous gratte encore et puis revenez me voir si ça ne va toujours pas ».

L’homéopathie n’est pas une science sérieuse, c’est un fait, mais il est un peu exagéré de laisser entendre que le grand public a besoin de cette pseudo-science pour entretenir un rapport douteux à la connaissance scientifique en général. Je ne parierais pas non plus que les amateurs d’homéopathie le soient parce qu’ils sont séduits par la théorie, effectivement franchement bancale. J’imagine que beaucoup cherchent là une alternative à la brutalité médicale, qui traite le corps comme un objet et la vie comme une maladie.

  1. Rappelons le principe : pour soigner une maladie qui provoque tel symptôme, on utilise un poison qui provoque le même symptôme, que l’on dilue dans de l’eau un certain nombre de fois jusqu’à atteindre le moment où il est improbable mathématiquement qu’il subsiste ne serait-ce qu’une molécule du produit dans la solution obtenue. On mélange le tout à du sucre, et voilà. Notons que la forte présence du sucre et d’autres excipients comme le lactose n’est peut-être pas sans effet. []
  2. Je me souviens aussi d’un fait-divers comique : des enfants étaient tombés sur des cartons entiers de médicaments homéopathiques et en avaient dévoré le contenu comme s’il s’était agi de bonbons… Le laboratoire responsable de ces médicaments avait alors rassuré les familles en avouant que les billes de sucre qu’il produisait ne pouvaient avoir aucun effet sur la santé. []
  3. Selon des chiffres de 2007 en tout cas. []
  4. Réputé traiter les états grippaux, cette préparation à base de foies et de cœurs de canards de barbarie repose sur la croyance en les vertus de l’homéopathie, d’une part, mais aussi sur la foi dans l’existence d’un micro-organisme baptisé oscillocoque par le médecin qui l’a observé il y a un siècle et qui reste le seul à l’avoir vu depuis ! []

éduquons la jeunesse !

Le gouvernement propose un nouveau plan pour éduquer les jeunes français à la citoyenneté.

Le principe sera de rendre l’action publique bienveillante envers tous, lisible, rationnelle, respectueuse de l’intelligence de ceux dont la vie est affectée par les décisions politiques. Pédagogique mais non condescendante, ralliant les citoyens aux projets par le dialogue et non en excitant les passions, les peurs et les antagonismes de classe, d’âge, de genre, d’origine ou de religion autour de thèmes secondaires et de notions affectives.
Il s’agira aussi pour les élus de se montrer constructifs envers leurs collègues — amis ou adversaires —, d’être honnêtes intellectuellement, de privilégier l’intérêt général à celui de leur parti ou de leur personne et de faire preuve de probité à tous les instants de leur mission1. L’exemplarité ne consistera plus pour les élus à se serrer les coudes pour défendre ceux d’entre eux qui auront fauté, ni traiter comme des galeux ceux d’entre leurs pairs — fautifs ou non — qui se seront avérés médiatiquement indéfendables.
Il suffira juste à ne plus avoir rien à se reprocher. C’est aussi bête que ça.

Enfin, tous les services de l’État se montreront eux aussi bienveillants, soucieux d’améliorer la situation de chacun, s’interdisant toute tracasserie arbitraire, toute violence qui ne servirait pas directement à contrer une autre violence, toute situation injuste ou humiliante, toute instrumentalisation politique malhonnête.

Une fois tous ces principes respectés, il est évident que les jeunes qui aujourd’hui ne comprennent pas bien la citoyenneté, qui croient que l’État est leur ennemi, qui ignorent que leur pays leur appartient autant qu’il appartient à ses représentants élus, réaliseront bien la fonction de chaque institution et y participeront d’eux-mêmes. Donner l’exemple, plutôt que d’imposer une énième variante d’un catéchisme républicain dominateur qui vide les mots de leur sens et ne semble toujours pas avoir admis l’idée, deux cent vingt-neuf ans après la Révolution française, qu’un citoyen n’est pas un sujet.

Mais non, hé, je rigole, n’ayez pas peur, rien de nouveau sous le Soleil, business as usual, on va continuer à considérer les jeunes comme des sauvageons à dresser et continuer à leur reprocher les maux de la société qu’ils sont les premiers à subir.
Vous inquiétez pas !

  1. On n’imaginera plus, par exemple, un ministre rester en exercice en ayant admis s’être rendu coupable de trafic d’influences en échange d’un rapport sexuel, s’en tirer en expliquant avec fierté et arrogance qu’il n’a rien à se reprocher puisque le délit est prescrit. []

La honte de l’hôte

Cette année, comme chaque année depuis sept ans, j’invite des créateurs1, majoritairement des auteurs de bande dessinée, à rencontrer mes étudiants à l’Université Paris 8. C’est toujours l’occasion de moments plaisants avec des artistes que j’apprécie (des gens de talent, parfois d’un niveau de notoriété considérable) et qui ont l’occasion de rencontrer des gens qui envisagent pour eux-mêmes des carrières de ce genre. Les étudiants sont astreints à assister à des cycles de conférences, car ce sont des rencontres avec des professionnels, et l’université doit montrer qu’elle se soucie de professionnalisation, conformément au blabla démagogique ministériel à ce sujet, mais au fond, pourquoi pas, rien de mieux pour comprendre les métiers que de côtoyer ceux qui les exercent. Alors pour ça, il y a un budget. Lorsque j’ai reçu mes premiers invités, ils étaient payés sur la base de six heures TD, soit quelque chose comme 240 euros bruts2. La somme était très correcte il me semble, et sans doute vraiment bienvenue pour certains artistes qui tirent le diable par la queue, mais assortie d’une première contrainte, qui était que les intervenants devaient être parisiens, ou en tout cas, que leur transport ne serait pas défrayé car, m’avait-on dit, « il y a suffisamment de gens intéressants à Paris ». Et c’est presque vrai : il y a beaucoup de gens intéressants à Paris. Mais tous les gens intéressants ne sont pas à Paris. J’ai réussi à inviter quelques non-parisiens, en profitant de leur passage lors d’un festival, par exemple.

Suite à la fermeture de l’université pour cause de panne de chauffage, la première conférence de ce semestre (Boulet) s’est tenue dans une galerie parisienne. Les étudiants prévenus à temps du changement de lieu n’ont pas été très nombreux mais je pense qu’ils ont passé un moment privilégié et plaisant. Pour l’invité, en revanche, le parcours du combattant commence (photo : Ronan Lancelot)

Pendant longtemps, c’était à moi de remplir les dossiers. On me fournissait des fiches sur papier fort et je demandais un peu piteusement à mes invités de me donner leur adresse, leur numéro de sécurité sociale, leur véritable nom pour ceux qui ont un pseudonyme, et quelques autres détails parfois fort indiscrets. Et ça se passait toujours mal, mais pas tout de suite : j’envoyais les dossiers, ils vivaient leur vie, et puis trois mois plus tard j’apprenais par mes invités qu’il y avait un souci, qu’on leur demandait subitement un nouveau document, une information oubliée, ou pire, qu’on ne leur demandait rien et que le dossier était juste perdu dans des limbes administratives de la plus grande opacité, et personne ne pouvait me renseigner sur ce qu’ils devenaient.
Certains invités m’ont mis en copie de mails légitimement énervés, j’ai toujours essayé de suivre les affaires mais ce n’était pas si facile, car je n’avais ni information ni pouvoir.
Récemment, mon université a décidé de rationaliser la procédure en mettant en place un système de formulaire en ligne à remplir par les intervenants eux-mêmes : je n’avais plus rien à faire, sinon donner les noms et les adresses e-mail desdits intervenants, la suite était dite « automatisée », c’est à dire à la charge des intervenants eux-mêmes3, ce qui me soulageait plutôt. Dès le début de la mise en place de ce système, des invités m’ont signalé que des éléments du formulaire bloquaient : on leur demande un diplôme qu’ils n’ont pas forcément, et on leur demande d’en produire une copie. On m’a parlé aussi de la requête d’un document établissant une « domiciliation bancaire », distinct de leur relevé d’identité bancaire…

Et puis cette année, un invité qui intervient dans quelques semaines me dit qu’il a presque fini de remplir son dossier mais ajoute : « j’attend mon retour du casier judiciaire ». J’ai d’abord cru à une blague destinée à exagérer le nombre des pièces à fournir. mais le gars semblait sérieux. Je me suis demandé s’il n’avait pas commis quelque erreur, coché une case sans rapport avec sa situation, mais lorsqu’une autre invitée m’a interrogé sur le fameux formulaire, je lui ai demandé si on avait exigé qu’elle fournisse un extrait de casier judiciaire, et elle m’a répondu positivement : « Oui !! ».
Consterné, mon premier réflexe a été de rendre publique cette requête scandaleuse4 par un tweet incrédule :

C’était une bonne idée, cela m’a permis de bénéficier du retour d’expérience de nombreuses personnes liées à une université ou une autre5, qui ont parfois dû renoncer à des revenus par appréhension du chemin de croix administratif qu’on leur avait imposé. À vrai dire, tout le monde a ce genre d’expérience, dont le niveau zéro, connu de tous les chargés de cours, est le fait de devoir faire acte de candidature pour savoir si on a le droit d’assurer une intervention ou un cours… des mois après l’avoir fait. Il y a quelques années, j’ai renoncé à me faire payer par l’université de Tours, où j’avais assuré un semestre de cours (frais de train remboursés, heureusement — ça ne doit pas émaner du même service) et noté les étudiants, car on n’arrêtait pas de me demander de nouveaux documents, et lorsque, des mois après que j’aie cru être en règle on m’a demandé une autorisation de cumul que j’avais déjà fournie, j’ai écrit :

Je ne suis pas certain d’avoir envie d’aller une fois de plus faire remplir des papiers à mon directeur (qui le ferait volontiers, cependant).
Donc laissez tomber mon dossier.

Le mec m’a juste répondu : « d’accord ! ». Et je n’ai plus entendu parler de l’administration de l’université de Tours, dossier clôt, mille deux cent euros qui n’auront pas à être versés.
Je suis toujours surpris que des gens eux-mêmes salariés ne semblent pas ressentir de honte à l’idée de participer à l’escroquerie pure et simple de personnes (ce n’est pas mon cas hein, je ne cherche pas à me faire plaindre) précaires. Mon expérience des grandes administrations comme celle de l’université est que les agents qui ne sont pas en première ligne, ceux qui ne rencontrent pas les enseignants ni les étudiants mais gèrent leurs dossiers, peuvent se montrer d’une légèreté étonnante sur les questions de confort matériel des employés précaires. Je ne sais pas exactement comment ça se passe, s’il suffit d’une personne incompétente ou de mauvaise volonté6 pour gripper toute la machine, s’il y a des reproches à faire aux personnes elles-mêmes où si c’est juste la mécanique administrative qui aboutit forcément à ces situations. C’est tellement courant dans les grandes administrations (publiques ou privées) que j’aurais tendance à penser que le problème vient bel et bien de la machine et non de ses agents. J’imagine qu’à partir d’une certaine échelle, ce genre de situation est une fatalité — dans les écoles d’art, qui ont un format plus familial, cela se passe bien différemment, on sait à qui s’adresser et le personnel administratif connaît les étudiants et les enseignants, ceux-ci ne sont pas des abstractions que l’on peut traiter comme des nombres.
Les enseignants qui m’avaient invité à Tours étaient, de leur côté, plutôt contrits et embarrassés, mais ce n’est pas eux qui ont la main, et je le sais bien puisqu’à Paris 8 je suis dans leur exacte situation : j’invite des gens mais je n’ai aucun pouvoir ni même aucun regard sur la manière dont ceux-ci seront traités. Quand on m’a à nouveau invité à intervenir à Tours auprès des étudiants de la promotion suivante, mes dents ont un peu grincé : et puis quoi encore ? Bien sûr, je suis moi-même salarié ailleurs, j’ai les moyens de m’asseoir sur un salaire ponctuel supplémentaire, mais rien ne dit que les gens pour qui la vie est plus difficile soient traités de manière plus correcte.

Je discutais sur les réseaux sociaux de cette question de dossiers à remplir lorsque plusieurs invités des années passées (ici une artiste, un auteur de bandes dessinées et un réalisateur de films d’animation) m’ont avoué avoir lâché l’affaire :

 

Et combien d’autres ?
Sans vouloir me faire plaindre, ce n’est pas la question, ces révélations provoquent chez moi un puissant sentiment de honte et l’envie de mettre le feu à l’université qui m’emploie. Mais passées ces humeurs improductives, j’aimerais comprendre : est-ce que tout ça est voulu ? Est-ce qu’il existe des directives, un projet conscient visant à décourager les intervenants de se faire rémunérer ?7 Est-ce que ces obstacles sont une méthode darwinienne pour s’assurer que seuls ceux qui sont vraiment aux abois iront jusqu’au bout pour se faire payer ? Est-ce que cela émane de la direction ? Est-ce que c’est la conséquence de décrets ministériels ? Est-ce que c’est juste la pente naturelle de chaque administration, suivant la théorie de la « cage d’acier », décrite par Max Weber, qui pousse les administrations à se « rationaliser » de manière toujours plus absurde, devenant des systèmes bureaucratiques qui, à force de calcul et de contrôle se révèlent juste oppressifs et paralysants ? Est-ce que c’est un cas d’application cynique des règles managériales éprouvées qui édictent que lorsque l’on veut baisser le coût de l’emploi ou pousser les employés à prendre la porte, il faut maltraiter ces derniers, élever le niveau de ce que l’on exige d’eux et les placer en situation permanente d’échec et de stress ? On peut parler aussi de l’évaluationnite qui a cours dans l’enseignement supérieur et qui impose aux établissements et à leurs agents de consacrer plus de temps à rendre compte de ce qu’ils font qu’à remplir effectivement leurs missions. Je dis l’enseignement supérieur, mais le cas des professeurs des écoles en primaire est sans doute encore pire de ce point de vue.

témoignage d’une invitée de ce semestre, sur Twitter, qui tente de remplir le dossier.

Une fois de plus, je constate que le « numérique » (ici un formulaire en ligne) se révèle un outil de choix pour empêcher la résolution de problèmes et laisser chacun dans une certaine solitude face aux dits problèmes : une personne de chair et d’os, à qui l’on s’adresse en face, n’aurait pas le cran de se montrer aussi maltraitante, aussi peu arrangeante, aussi catégoriquement impolie et aussi peu soucieuse d’aider que le peut un automate — qu’il s’agisse d’un portillon automatique du métro, d’une borne d’achat de billets ou du programme qui gère la validation d’un formulaire en ligne. Et bien sûr d’une administration, car une administration est bel et bien une machine. Comme je le disais pas plus tard qu’hier lors d’une conférence sur l’Intelligence artificielle, il ne faut pas craindre la méchanceté d’hypothétiques machines conscientes, celles-ci n’existent pas encore, mais bien les mauvaises intentions de ceux qui conçoivent des machines et se cachent derrière celles-ci pour agir nocivement.

En attendant, qu’est-ce que je dois faire ? Est-ce que je dois renoncer à mon cycle de conférences ? N’inviter que des auteurs dont les ventes sont si élevées qu’ils n’auraient pas l’idée de demander à être payés pour deux heures de leur temps ? Cesser de dire aux gens que j’invite qu’il s’agit d’un emploi rémunéré ? Enquêter pour comprendre d’où viennent ces dysfonctionnements ? Essayer de négocier je ne sais quoi avec je ne sais qui (les problèmes administratifs sont comme des savonnettes qu’on n’arrive jamais à saisir) ? Tout cela m’afflige, et je dis une nouvelle fois à mes invités que je me sens honteux d’avoir l’impression de les attirer dans une sorte de traquenard.

  1. En sept ans j’ai invité Cizo, Isabelle Boinot, Agnès Maupré, Papier gâché, Loo Hui Phang, Nine Antico, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne, Benjamin Renner, Xavier Guilbert, Aude Picault, Lisa Mandel, David Vandermeulen, Gabriel Delmas, Laurent Maffre, Ina Mihalache, Pochep, Charles Berberian, Geneviève Gauckler, Daniel Goossens, Paul Leluc, Nathalie Van Campenhoudt, Julien Neel, Delphine Maury, Étienne Lécroart, Clémentine Mélois, Thomas Mathieu, Jean-Yves Duhoo, Julie Maroh, Isabelle Bauthian, Boulet, Dorothée de Monfreid, Gilles Rochier, Kek, Colonel Moutarde et Pauline Mermet. []
  2. J’ai cru comprendre que certains se sont vus proposer la moitié seulement, mais j’ignore avec quelle justification. []
  3. C’est comme les automates dans les gares ou les applications qui remplacent les guichetiers : ils servent à déporter la charge de travail et la compétence de l’employé (dont on se débarrasse) sur l’usager. []
  4. Signalons au passage qu’à moi, en vingt-cinq ans d’emploi public en tant qu’enseignant dans le supérieur, on ne m’a jamais demandé un tel document. On ne m’a jamais demandé non plus de prouver que j’avais perdu vingt mois de ma vie à effectuer mon service national.
    Et au fait, que se passe-t-il pour un sociologue ou un anthropologue qui désireraient faire intervenir quelqu’un qui sort de prison ? Et même si la France n’est pas encore tout à fait la Turquie d’Erdoğan, il y a bien chez nous (ce sont la commission des droits de l’homme de l’UE ou des ONG liées aux libertés publiques qui le signalent) des activistes ou des journalistes tracassés judiciairement à des fins politiques : eux non plus on n’a pas le droit de les rémunérer pour intervenir à l’université ? Ne parlons pas, puisqu’il a toujours été hypocrite, du discours qui entoure la réinsertion des anciens détenus !  []
  5. Personne hors de Paris 8 n’a témoigné avoir eu droit à cette demande d’un extrait de casier judiciaire, il semble que ça soit une initiative locale. []
  6. Alors que j’avais toutes les peines à compléter mon propre dossier administratif de contractuel, une employée de mon université m’avait expliqué à demi-mot que ses lenteurs et ses erreurs étaient une forme de résistance passive car elle était opposée au fait que j’aie cet emploi (maître de conférences associé), non parce qu’elle avait quelque chose contre moi mais parce qu’elle était opposée aux emplois non-titulaires : pour une raison théorique, politique, elle aurait préféré que je ne touche pas de salaire et usait de tout son pouvoir pour ralentir mon dossier, mon paiement, etc.
    Un jour on m’a appris qu’elle est morte d’un cancer, ça ne m’a pas étonné car son bureau sentait fort le tabac et je soupçonne qu’elle y fumait. Je ne me souviens pas l’avoir abondamment pleurée lorsque j’ai appris sa mort quoiqu’elle m’ait toujours fait un peu pitié. Je n’ai pas non plus prié pour qu’elle rôtisse éternellement dans un enfer de paperasse absurde et de formulaires impossibles mais si on m’apprend que c’est l’endroit où on aura jugé bon de la transférer, je ne trouverai pas ça illogique. Oui je suis un peu méchant, mais je lui dois plus d’un cheveu blanc. []
  7. Le fonctionnement de l’université repose énormément sur le recours aux vacataires et autres contractuels qui assurent des cours pour bien moins cher que les titulaires — lesquels ne sont pourtant pas payés des fortunes. « L’autonomie » installée par Pécresse et Sarkozy a considérablement appauvri les universités : le nombre d’étudiants ne baisse pas, mais les revenus alloués par l’État sont forfaitaires et notoirement trop mal calculés pour que tout fonctionne, d’autant que certains frais nouveaux (surveillance contre le terrorisme notamment), augmentent. Et bien sûr cela se double d’un système d’évaluation qui fait croître la charge administrative qui pèse sur les enseignants ou force à recruter des personnels dédiés, avec injonction à préférer communiquer efficacement sur son enseignement et sa recherche plutôt qu’à enseigner et à chercher.  []

Le revenu de base/de vie/universel

Le revenu de base est un des enjeux de l’élection présidentielle qui se prépare, ou en tout cas, un point de discorde important au sein de la gauche comme entre les deux candidats à la primaire organisée Parti socialiste. Surtout cantonnée aux cercles progressistes plus ou moins militants, cette idée d’un revenu qui donnerait à chacun l’assurance d’un moyen de subsistance, sans avoir besoin de travailler pour cela et sans conditions particulières, est à présent connue de tout le monde — j’avoue que je n’ai pas vu venir le moment où cette question est devenue un enjeu du débat public.
Une partie de la gauche, y compris de la gauche radicale, pense savoir que cette notion est une proposition des plus ultra-libéraux des capitalistes1, mais on entend aussi d’ardents opposants à une telle idée parmi les capitalistes ultra-libéraux. Le sujet semble diviser chaque famille idéologique — ce qui signifie sans doute que les arrières-pensées qui motivent un tel projet et la manière dont il serait effectivement appliqué diffèrent selon le positionnement politique des uns et des autres. On entend de nombreux arguments opposés au revenu universel : un coût impossible, une incitation à la paresse et au manque d’ambition, et une économie minée par le fait que les gens se mettront à refuser les emplois sous-payés, pénibles ou idiots…

J’ai du mal à me faire une idée, mais je suis persuadé d’une chose, c’est que le postulat de Manuel Valls est erroné :

Qu’il y ait un rapport affectif historique entre la notion de gauche et la question du travail est certain, mais que l’emploi (plus que le travail) soit amené à se raréfier est une fatalité évidente, et une fatalité qui n’est d’ailleurs pas forcément une mauvaise nouvelle. La mécanisation du travail n’est pas une affaire récente, et elle a fait débat dès ses débuts : il y a deux-cent ans, les Luddites anglais, et un peu plus tard les Canuts lyonnais avaient bien compris que les machines menaçaient leur emploi, et avaient payé de leur sang leurs révoltes2. Ces mouvements, qui sont à l’origine du socialisme, répondaient tous directement ou indirectement à la mécanisation et l’industrialisation du travail, qui permettent d’abaisser les salaires et de prendre aux travailleurs leur emploi ou leur revenu, et plus récemment, de les mettre en concurrence avec des travailleurs de pays moins développés. Ceux qui pensent que la solution est d’être « plus compétitifs »3 ou « d’augmenter la productivité » (et la durée du temps de travail) ne font jamais que proposer d’aggraver le problème. En fait, dès 1819, l’économiste helvète Jean de Sismondi l’avait observé : les machines permettent de se passer des travailleurs, ou bien de concurrencer les travailleurs et forcer ceux qui veulent continuer leur activité à accepter des revenus toujours plus bas, et ce processus n’opère qu’au profit du patronat — du moins à court terme, car si personne n’a d’argent, plus personne n’achète les biens produits, et il en résulte une surproduction4. Il proposait donc que l’on réduise le temps de travail et qu’on améliore la qualité de vie des salariés, notamment en prenant en charge leur période de maladie et leur retraite. Sismondi proposait en son temps une taxe sur les machines, comme Benoît Hamon aujourd’hui.

Il faut dire que les modèles approchant le « revenu de vie » sont souvent douteux : le souverain qui ordonne la vie de chacun en échange de la corvée et d’une sujétion sans conditions ; l’esclavagisme, où tous les aspects de la vie de l’esclave sont pris en charge en échange de sa liberté et même, de la propriété de son propre corps ; le communisme dit « réel », où chacun a un emploi, qu’il le veuille ou non, et un toit, au prix de sa liberté. Dans chacun de ces exemples, on remarque une privation de liberté et de moyens pour chacun, à l’exception de l’élite qui organise et possède le système. L’idée du revenu de base est en théorie opposée à toutes ces formes d’aliénation : il est versé sans conditions, à tous, et représente un montant décent. Mais toute tentative d’application qui transigerait sur ces points le transformerait ne piège fatal.
Il y a d’autres pistes pour assurer le bien-être général dans un pays qui a tant de ressources, comme dimunuer le temps de travail5, ou encore  des mesures autoritaires permettant que les loyers ou les prix soient modérés — puisque c’est aussi l’augmentation des loyers et des tarifs des services qui transforme les gens qu’on aime bien appeler « modestes » (drôle de mot) en authentiques pauvres : imaginons que se loger, se chauffer et se nourrir ne soient plus des sources d’angoisse, cela changerait beaucoup la vie de chacun. D’autres proposent d’acter les mutations du monde du travail en étendant à tous les salariés le principe de l’intermittence déjà à l’oeuvre dans le monde du spectacle et du cinéma.
On peut aussi imaginer un système artificiel qui donne un emploi à chacun, comme en Corée du Nord où on peut être balayeur d’autoroutes sans voitures. Quoi qu’il en soit, notre système économique est relativement verrouillé : personne n’est censé y survivre en marge, en autonomie, il faut payer pour se loger, pour s’acquitter de l’impôt, pour manger. Je ne peux pas, demain, acheter quelques hectares pour y cultiver, y élever et y chasser en espérant ne plus avoir de rapports au reste du monde, le système me l’interdit complètement.

Quelle que soit la solution envisagée pour palier la raréfaction de l’emploi, il faudra bien en chercher une pour éviter la plus évidente et la plus éprouvée de toutes : la guerre, qui permet de réduire les populations, d’empêcher la contestation, de faire du patriotisme l’unique préoccupation générale (voyez comme on nous y prépare à coup d’identité, de culture, de religion, de civilisation), de conquérir les ressources du voisin et, enfin, pour un tout petit nombre, de gagner beaucoup d’argent sans avoir besoin que les populations vivent de manière prospère.

Benoît Hamon n’est pas très suivi par ses propres camarades du Parti Socialiste, qui semblent obsédés par le coût du revenu universel. Ils l’évaluent pourtant assez mal car ils ne réfléchissent pas aux bénéfices qui l’accompagnent : que devient un pays où les gens vivent dans une certaine confiance vis à vis de l’avenir proche ? Est-ce qu’il n’est pas envisageable d’imaginer une baisse importante de la criminalité et des fraudes ? Et bien sûr, cet argent alloué n’est pas donné, il va être dépensé par les gens qui le reçoivent.
Ce que je remarque, finalement, c’est qu’on préfère une solution familière inefficace (augmenter la productivité et baisser le coût du travail) à un saut dans l’inconnu6. Il faut admettre qu’on peut difficilement prévoir ce qu’il adviendrait dans un pays aussi grand que la France si du jour au lendemain chacun se préoccupait plus de vivre que de survivre (ou de se sentir angoissé à l’idée de ne pas y parvenir). Sans doute que plein de gens ne voudraient plus exercer certains métiers, seraient plus exigeants vis à vis de la qualité de leur existence. Pour moi, plus que le coût de la mesure, c’est de savoir comment les gens occuperont leur temps d’oisiveté qui me fait peur, car il existe vraiment des gens qui, lorsqu’on ne leur impose aucune tâche, s’ennuient, ne savent pas quoi faire, n’ont envie ni de lire ou d’écrire un livre, ni de voir ou de réaliser un film, ni d’étudier la nature ou de regarder les nuages. Question d’éducation, voire de non-éducation — lorsque l’école dégoûte de faire et d’apprendre —, car les membres de notre espèce (comme beaucoup d’autres mammifères) aiment s’occuper et d’imposer des défis personnels. Et puis il y a un autre problème à prévoir : la France n’est pas seule au monde et si elle fait partie des seuls lieux où existe un revenu sans conditions, cela créera des situations d’envie et de compétition aux effets sans doute hasardeux.

Quoi qu’il en soit, il est trop tôt pour le revenu universel (ou mesures aux effets comparables), car il dépasse l’imagination d’une large majorité de ceux qui en décident, y compris à gauche. Du reste, Julia Cagé, économiste membre de l’équipe de Benoît Hamon vient d’enterrer la mesure aujourd’hui en expliquant aux échos qu’une mesure « sociale » est à l’étude pour remplacer le revenu « universel », car dit-elle, « ce n’aurait pas de sens de donner à Liliane Bettancourt 600 euros pour lui reprendre de l’autre main par une hausse d’impôts ». En gros, on revient au principe de l’aumône et on s’inquiète du fait que Liliane Bettancourt va payer 600 euros d’un côté pour les recevoir de l’autre.

  1. Certes, les affreux Milton Friedman et Friedriech Hayek y étaient favorables, mais c’est aussi le cas du Keynesien James Tobin, du marxo-freudiste Bernard Stiegler (dont le concept de « revenu contributif » est un peu différent), de l’ancien ministre grec des finances Yanis Varoufakis ou de l’écologiste André Gorz. []
  2. En 1812, une loi est passée en Grande-Bretagne pour punir de mort les ouvriers du textile qui détruisaient les machines qui leur retirairent leur emploi. Après un procès qui se voulait exemplaire, treize luddites ont été pendus. Lors des révoltes de 1831 et 1834, deux-cent cinquante-neuf canuts ont été tués (deux-cent trente-et-un membres des forces de l’ordre sont morts aussi au cours des affrontements), et dix mille ont été emprisonnés. On peut parler aussi des révoltes de tisserands des années 1840 dans le Nord-Est de l’Europe. []
  3. Comme Serge Dassault, qui disait que les travailleurs français devaient s’aligner sur la législation et les salaires qui ont cours en Chine populaire. []
  4. Citons Proudhon (Philosophie de la misère, 1846) : « Insensé ! Si les ouvriers vous coûtent, ils sont vos acheteurs : que ferez-vous de vos produits, quand, chassés par vous, ils ne les consommeront plus ? Aussi, le contre-coup des machines, après avoir écrasé les ouvriers, ne tarde pas à frapper les maîtres ; car si la production exclut la consommation, bientôt elle-même est forcée de s’arrêter ».  []
  5. Ce cheval de bataille historique des radicaux et des socialistes a malheureusement du mal à survivre aux « 35 heures », accusées de tous les maux, alors qu’il serait logique de continuer à réduire ce temps hebdomadaire et d’augmenter la durée des congés. []
  6. Je ne suis pas économiste, mais je ne sais pas si les économistes seuls doivent réfléchir à ces questions, ils semblent avoir du mal à réfléchir à un avenir qui n’ait pas de modèle dans le passé — les auteurs de science-fiction sont sans doute au moins aussi utiles, et ce d’autant plus que, aux nombres, s’ajoutent des considérations d’ordre psychologique. Bon, je ne suis pas non plus qualifié de ce côté là. []

Du temps passé assis sur une mauvaise chaise

Le cliché veut que le niveau scolaire baisse d’année en année. C’est un cliché ancien, antique, même, et il semble qu’à chaque époque on trouve des gens pour se lamenter du déclin moral et intellectuel de la jeunesse. Je me souviens du film Belles de nuit, de René Clair, où Gérard Philippe, en rêve, rencontre de vieux barbons de chaque époque qui lui disent : « c’était mieux avant », et ce jusques à la préhistoire, au fond des âges.

L'âge d'or, vu par Cranach l'ancien. C'était mieux avant.

L’âge d’or, vu par Cranach l’ancien. C’était mieux avant.

Alors suis-je juste un banal prototype de « vieux con »1 lorsque j’ai l’impression d’un vrai déclin littéraire dans les mémoires que je lis en fin d’année universitaire ? Je ne crois pas du tout à un déclin qui s’étendrait à toutes les matières : certes, la plupart des gens qui ont moins de la soixantaine ne savent pas réciter les affluents de la Seine ou dire les sous-préfectures de chaque département. Mais beaucoup de jeunes gens me semblent avoir une conscience forte du reste du monde, du fonctionnement de notre biologie (malgré l’école qui, en France, néglige beaucoup cette matière) ou des lois de la physique que leurs grands parents. Ils parlent souvent deux langues, parfois trois, et le font souvent mieux qu’ils ne le pensent eux-mêmes2. Les connaissances dont on doit disposer de nos jours ont changé : les affluents de la Seine et les sous-préfectures, on peut les trouver en quelques secondes sur Internet, l’important à présent est plutôt de comprendre ce qu’est un affluent, à quoi servent une préfecture ou une sous-préfecture, et comment on cherche efficacement sur Internet, ou (niveau avancé) comment on doit chercher ailleurs ce qui ne se trouve pas sur le réseau.

S’il existe un déclin, à mon avis, c’est dans l’acquisition des savoir-faire. On pourrait parler des savoir-faire techniques : quand j’étais collégien, en « éducation manuelle et technique », j’apprenais (mal) à scier, clouer, visser, coller. D’autres de ma génération, filles et garçons, ont appris à cuisiner ou à coudre. Avant 1968, je pense, les activités étaient les mêmes mais le bricolage était pour les garçons et la cuisine et la couture, pour les filles. Mon aînée, Hannah, en cours de « technologie » — qui a remplacé l’éducation manuelle et technique — a appris (mal) à souder des composants électroniques. Toujours dans le même cours, ma cadette, Florence, a juste appris à utiliser un traitement de textes et à faire des études théoriques de projets technologiques : du bricolage, on est passé à la théorie pure.
Je ne vais pas me lancer dans des élucubrations complotistes, mais le fait de priver les citoyens d’un savoir-faire, c’est à dire de leur moyen de produire par eux-mêmes, n’est pas innocent, on en fait des prolétaires, enfin des prolétaires d’un genre neuf puisque ce qu’on attend d’eux ce n’est pas qu’ils produisent3, mais qu’ils achètent. Ce n’est pas qu’ils réparent ou qu’ils raccommodent, mais qu’ils jettent. Ce n’est pas qu’ils cuisinent, c’est qu’ils mettent des plats préparés au four à micro-ondes.

Vertigineuse photo d'Andreas Gursky...

Vertigineuse photo d’Andreas Gursky…

Le savoir-faire scolaire fondamental qui me semble se perdre, c’est bien l’écriture. Enfin l’écriture, et plus généralement l’expression. Je lis régulièrement des mémoires bien écrits, et je dois même dire que depuis deux ou trois ans il me semble voir leur qualité rédactionnelle augmenter un peu4, mais sur ce point je n’ai qu’une impression subjective, pas de statistiques à fournir. Pourtant je suis presque certain que les gens qui ont passé le certificat d’études il y a un siècle savaient faire la différence entre l’infinitif et le participe passé. Quand je lis « j’ai manger », il me semble que la personne qui a écrit ne comprend pas elle-même ce qu’elle raconte et ça m’angoisse. Mais après tout, l’orthographe évolue, constamment, et peut-être qu’un jour nous y serons habituer (→ oui, j’ai fait exprès).
Ça heurte l’œil, mais après tout, j’arrive bien à prendre plaisir à lire Brantôme ou Restif de la Bretonne et leurs orthographes fantaisistes, donc pourquoi pas mes étudiants ? Ce qui me semble plus grave, c’est un certain déclin — et là il s’agit d’une observation totalement subjective que je suis bien forcé d’assumer —, de la finesse en littérature, ce qui apparaît sans doute dans l’orthographe, dans le vocabulaire, dans l’utilisation des temps (adieu le subjonctif5, adieu la distinction entre le conditionnel et le futur,… Ça ne veut peut-être pas rien dire, tout ça).
Cela a sans doute toujours existé mais il m’arrive de voir des étudiants qui, face à la question de la production de textes se trouvent aussi perplexes qu’une poule avec un couteau, et qui n’écrivent ni pour eux ni pour un public quelconque mais pour ce qu’ils croient parfois être leurs enseignants : des gloutons affamés de mots et pour qui peu importe l’origine et l’utilité des mots en question.
J’ai par exemple eu à corriger des rapports de conférences sur la bande dessinée. Mes étudiants ont rencontré des auteurs contemporains intéressants, et même au cœur des débats esthétiques ou même économiques du domaine (cette année : Nine Antico, Loo Hui Phang, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne et Benjamin Renner. Excusez du peu !). J’ai senti que ce contact avec des créateurs avait passionné nombre d’étudiants, mais ce qu’ils ont produit en réponse s’est avéré très variable, et j’ai eu droit, notamment, à quelques mémoires que leurs auteurs auraient pu faire exactement de la même manière s’ils n’avaient pas assisté aux conférences, puisqu’ils se sont contentés de copier quelques paragraphes au style impersonnel trouvés sur les sites des éditeurs de ces auteurs.
Et j’ai eu ce genre de résultat y compris de la part d’étudiants qui non seulement ont assisté aux conférences, mais les ont appréciées et en ont retenu des choses. C’est le texte, dans l’affaire, qui leur semble inutile : ils savent qu’on attend d’eux de produire un certain nombre de pages et ils pensent que le texte ne sert qu’à noircir du papier, ils ne se disent pas une seconde que pour un enseignant, qui doit lire des milliers de pages, lire du texte qui n’intéresse même pas l’auteur lui-même est plutôt douloureux.
Plus généralement, hors du cadre universitaire, il me semble que la discussion et l’argumentation sont moins pratiquées. Peut-être parce qu’à cause d’Internet, on en vient facilement à se trouver en compagnie de gens qui nous ressemblent en termes de niveau socio-culturel, de références, de vocabulaire. Peut-être parce que la société de consommation pousse chacun vers une logique individuelle et vers le goût de posséder plus que celui de partager. Peut-être parce que les débats, dans les médias, aiment mettre en scène des antagonismes irréconciliables et les font passer pour du débat public démocratique. Peut-être parce que l’école décourage l’action et l’initiative, que ce soit chez les écoliers comme chez leurs professeurs. Peut-être parce que l’école ou les études sont vus comme quelque chose qui n’a pas de valeur ou d’intérêt, mais dont on ne peut se passer pour trouver du travail6.
J’imagine que rien de ça n’est faux, mais de là à dire que tout est vrai…

Tout ce que je sais, c’est qu’un adulte actuel a passé quinze ans assis sur une chaise et à préparer une vie professionnelle qui se déroulera sans doute assis à un bureau mais surtout à se fabriquer une scoliose (car même s’asseoir correctement et ménager son corps malgré cette position, on ne l’enseigne pas) en écoutant parler des professeurs. Si les élèves pensent, pendant toutes ces années, qu’ils sont là pour leurs professeurs, pour l’école, mais jamais pour eux-mêmes, et en n’en retenant rien, ou bien un exceptionnel enseignant qui leur a appris à aimer Ronsard ou que sais-je, alors c’est une perte de temps et d’énergie qui me semble terrifiante. Si les seuls élèves qui savent utiliser leur propre langue pour s’exprimer sont ceux qui ont profité de leur environnement familial favorisé, c’est tout aussi tragique.

Bon, je reprendrais tout ça plus tard car j’ai plein de mémoires à lire, justement.
Il faudra parler de l’importance capitale de l’école, de la culture (littéraire, artistique, scientifique, technologique, technique,…) dans le monde qui vient, où rien n’est plus important que de savoir s’occuper. Et un jour, aussi, je prendrai le temps d’expliquer pourquoi, à mon sens, l’argument qui consiste à dire qu’il y a cent ans, personne n’avait le bac, n’est pas une vraie consolation.

  1. J’assume mon côté réactionnaire, car je sais que cette attitude a quelques vertus, mais j’essaie d’éviter que cela ne prenne trop le pas sur mon « moi » progressiste. []
  2. Que le système éducatif est fort pour complexer les écoliers avec les langues ! []
  3. Malgré l’invocation redondante de la « productivité » en politique, la production est moins une solution qu’un problème : les maisons craquent, nous possédons douze fois plus d’objets chez nous qu’en 1960, et dans le domaine industriel, il faut un homme aujourd’hui pour produire ce que cent autres produisaient un siècle plus tôt. En conséquence, le chômage ne pourra jamais qu’augmenter, mais ceux qui organisent l’économie préfèrent voir l’emploi et la prospérité s’inscrire dans une économie de rareté plutôt que d’en favoriser le partage. On en recausera. []
  4. Facebook, Twitter, les blogs ou l’e-mail sont une bonne école, on s’y fait souvent reprendre pour son orthographe, notamment : est-ce que ces supports d’expression expliquent le progrès littéraire qu’il me semble percevoir ? []
  5. Subjonctif, substantif, complément, épithète, etc., sont des mots qui m’effrayaient, quand j’étais écolier, d’autant que je crois que personne ne me les a réellement expliqués. Je pense qu’on peut utiliser ces notions pour lire, écrire et parler, sans pour autant connaître leurs noms, car malgré ce que veulent faire croire beaucoup de philosophes, de grammairiens ou de théoriciens divers, les théories viennent après les faits, les cartes après les mers, les dieux après les hommes, et la grammaire, bien entendu, après la langue. []
  6. Toujours étonnante, la manière qu’a l’école en France de décourager les vocations : « tu es bon à l’école, ne fais pas un lycée professionnel dans le domaine qui intéresse », « tu adores la biologie mais pas les maths ou la physique ? Tant pis, ne prends pas l’option Sciences et vie de la Terre, c’est la poubelle des terminales S », « ne mets surtout pas ton établissement préféré en premier choix d’orientation », etc. []

Élisabeth Badass

J’ai entendu Élisabeth Badinter sur Europe 1, hier. Quelle femme ! Toujours aussi convaincante, droite, et digne quand elle raconte des idioties.
Son combat du jour, c’est d’appeler à créer une nouvelle loi sur les signes religieux : elle semble profondément affectée par le fait que le licenciement d’une employée de la crèche « Baby-Loup »,  à Chanteloup-les-Vignes, ait finalement été annulé par la cour de cassation, au motif que cette crèche relève du droit privé tandis que la loi qui interdit d’arborer des signes religieux dans les administrations publiques ne s’applique qu’aux administrations publiques, et que la loi sur le port du voile intégral dans l’espace public ne s’applique qu’au voile intégral.
Pauvre Élisabeth Badinter ! Elle veut une loi entre-deux, et elle est pour cela la première signataire d’une pétition défendue par des gens dont la signature n’est pas étonnante (Alain Finkielkraut,  Caroline Fourest, Harlem Désir), et d’autres un peu plus décevants (qui se reconnaîtront).

J’aimais bien Élisabeth Badinter, quand j’étais jeune adulte, il y a bien longtemps. Grâce à elle, j’ai découvert, par exemple que les hommes et les femmes appartenaient plus ou moins à la même espèce animale, que le sexe était une question largement sociale, que la virilité ou la féminité n’étaient pas des évidences. Merci madame Badinter pour ça, je n’en n’avais aucune idée, je n’avais pas lu Simone de Beauvoir, et votre manière très pédagogique d’expliquer tout ça était parfaitement adaptée à ma jeunesse d’alors. Peut-être que je prendrai un jour le temps de relire L’Un est l’autre et XY, de l’Identité masculine. Je me demande si je trouverais ça différent, car vingt ou vingt-cinq ans plus tard, j’ai sans doute évolué de mon côté. Par exemple, je ne me satisfais plus des positions droits-de-l’hommistes ultra-théoriques qui traitent les individus en faisant abstraction du contexte, de l’histoire, en ne cherchant pas à comprendre ce qui a mené à une situation avant de le juger et de le condamner, au nom de grands principes.
D’Élisabeth Badinter, j’ai beaucoup aimé aussi Les passions intellectuelles, qui parle si bien de la naissance de la science, mais c’est une autre affaire (quoique). Bizarrement, je n’en ai lu que le premier tome, mais il m’a captivé.
Puisque j’ai évolué, je suis aussi écologiste, et sans vénérer la mère-nature Gaïa (même si j’ai mon petit côté new-age, sans aucun doute : je lisais Actuel, voyez vous), je crois que l’allaitement maternel est plus adapté au régime alimentaire du nourrisson que le lait en poudre. Je rejoins Élisabeth Badinter lorsqu’elle dit qu’il ne faut pas culpabiliser les mères qui n’allaitent pas, mais le sentiment de culpabilité ne vient pas forcément des promoteurs de l’allaitement au sein, il vient d’une société contemporaine où l’enfant est devenu un investissement si précieux qu’on veut que tout, dans son développement, soit parfait, optimal, idéal, et qui nous pousse à culpabiliser pour chacun de nos manquements. C’est Élisabeth Badinter qui défend les idéaux plus que la pratique, pas moi. Et lorsqu’elle compare, d’interview en interview, les femmes allaitantes à des « guenons », il y a un problème. Ceci dit, en pensant insulter, elle oublie que les femmes sont bel et bien des guenons, puisque les humains sont des singes — enfin l’homme est génétiquement plus proche du chimpanzé que le chimpanzé n’est proche de l’oran-outang, alors si oran-outang et chimpanzé appartiennent à la même classe d’animaux, l’humain aussi.
Et puis je ne suis pas de la génération d’Élisabeth Badinter, ce qui crée un autre hiatus : pour elle, la conquête féministe du siècle (passé) c’était que les femmes deviennent des hommes, enfin qu’elles soient prises au sérieux dans le monde du travail avec des qualités « viriles » et en sacrifiant leur existence à leur vie professionnelle. Cette vision des choses, issue des trente glorieuses, ne tient à mon avis plus trop dans ce monde d’abondance et de gâchis dont les fondements économiques absurdes donnent raison à des « rêveurs » comme feu Ivan Illich plus qu’à tous les « réalistes » que le poste de télévision nous vend et qui nous jurent, les yeux emplis de terreur, qu’il faut s’approcher toujours plus près du précipice parce qu’il n’y a rien d’autre à faire.

Bon, revenons à la crèche « Baby-Loup ». Personnellement je n’aime pas le foulard, le hijab, et encore moins les voiles religieux plus couvrants, comme le niqab, parce que j’y vois la même chose qu’Élisabeth Badinter : une violence faite à l’égalité des sexes, souvent soutenue par un projet politico-religieux régressiste assez abject. On a vu les pays où ces vêtements, dont l’abandon avait été le signe de la modernisation des pays musulmans, revenir en force par l’Iran, puis s’imposer dans de nombreux pays comme « traditionnels », y compris dans les pays où ils n’avaient jamais existé, ou jamais été systématiques. Oui, ce que ça renvoie n’est pas très beau. Mais il n’y a pas que le refus de la modernité, il y a aussi le refus de la modernité occidentale et de toutes les promesses qu’elle n’a jamais tenues envers ses ex-colonies émancipées. Question dérangeante, mais qui doit nous faire réfléchir à notre (nous : européens bien nourris) propre responsabilité et aussi, à ce que nous pourrions améliorer dans notre rapport au reste du monde. Ce retour du religieux, c’est aussi une manière, pour certains, de répondre au crachat par le crachat. Je me comprends.
Que l’on soit d’accord avec cette analyse ou que l’on pense que le foulard est avant tout une sorte d’accessoire publicitaire pour encourager et cristalliser le communautarisme, je ne vois pas en quoi il est intelligent d’interdire à une femme qui porte le voile de travailler, c’est à dire de faire partie de la société. Le communautarisme se fait là où les gens ne se voient plus, ne se fréquentent plus. En quoi serait-il malin d’interdire des emplois aux gens en fonction de leurs positions religieuses ou politiques affirmées ? En quoi sert-on la condition de la femme en luttant pour que certaines femmes n’aient pas le droit de travailler ? Et si le hijab est sexiste, c’est aussi le cas de nombreux vêtements non-religieux mais imposés par le regard social, l’entreprise ou la publicité.
La publicité, on va y revenir.

Élisabeth Badinter se justifie en expliquant qu’on ne doit pas confier ses enfants à une femme dont on ne voit pas le visage. Je suis complètement d’accord avec elle ! Comme les chimpanzés, les humains communiquent beaucoup par le biais des muscles de leur visage et par leurs mimiques, il est capital de pouvoir se jauger et se comprendre par là, autant que par les gestes, la modulation de la voix et le discours intellectuel. Pour cette raison, je trouve très dérangeant que l’on accepte les vitres fumées sur les automobiles : quand je passe à proximité d’un véhicule occupé, j’aime bien savoir qui s’y trouve, et être un peu averti de ses intentions (ou même tout bêtement, savoir s’il m’a vu et s’il ne risque pas de m’écraser). Je ne vois pas très bien pourquoi quelqu’un qui n’a rien à se reprocher aurait une automobile dont les vitres sont teintées.
Mais, chère madame Badinter, ça n’a rien à voir avec le hijab, qui permet de voir le visage de la personne qui le porte. Une loi (aux motivations douteuses, à mon avis) interdit déjà le voile intégral (niqab, burqa) dans l’espace public, donc pour ce point précis, il n’y a pas besoin d’en rajouter. Demander une loi surnuméraire pour combattre autre chose que ce que l’on veut légiférer est absurde.
La philosophe explique aussi que la crèche « Baby-Loup » est victime de pressions (lesquelles ? De la part de qui ?), et que ses employés sont régulièrement forcés de déposer des mains-courantes (à quel sujet ?). Tout cela semble bien grave, mais là encore il existe des lois et des règlements : les menaces, les agressions, le harcèlement, ne font pas partie des choses admises.
Enfin, Élisabeth Badinter, toujours sur Europe 1, est partie dans une évocation terrorisante de « certaines universités » (on s’éloigne un peu des crèches), où des jeunes femmes qui portent le voile intégral (comment sait-on que ce sont des femmes, du coup, au fait ?) au premier rang impressionnent les autres étudiants et font la loi, en exigeant de soutenir leurs diplômes face à des examinateurs de leur sexe. Bon. Une telle chose est effectivement effrayante, mais ça se passe où ? Dans quelle université est-ce que les étudiants choisissent leur jury ? Personnellement j’enseigne dans une université de Seine-Saint-Denis, où on peut voir des jeunes femmes porter le voile et parfois même le tchador (vêtement iranien qui couvre tout le corps et ne laisse voir que l’ovale du visage et rappelle celui de certains ordres de bonnes-sœurs), mais je n’y ai jamais vu de niqab ou de burqa, et surtout, je n’ai jamais entendu parler de profs qui abandonnent le contrôle de leur salle de cours ou de leur méthode d’évaluation à des étudiants.
Pour ma part, j’ai eu une seule étudiante qui insistait pour garder un foulard sur la tête pendant les cours, malgré un gros problème de chauffage impossible à réguler. J’ai aussi des étudiants qui gardent des bonnets sur la tête. Je n’aime pas trop ça, en fait, comme je n’aime pas les pantalons qui se portent sous la taille, comme je n’aime pas qu’on se ronge les ongles, qu’on mâche des chewing-gums ou autres tics qui me rendent un peu vieux con. Mais ce sont des adultes, je n’ai pas à les éduquer, je suis là pour les ouvrir à un savoir.

Donc les raisons qui motivent la demande d’une nouvelle loi par Élisabeth Badinter n’ont rien à voir avec le point de départ : une femme qui se couvre les cheveux dans une crèche privée et dont la loi a estimé qu’elle pouvait conserver un emploi qu’on lui aurait sans doute refusé si elle s’était présentée à l’entretien d’embauche dans la même tenue.
Élisabeth Badinter est un personnage atypique car si on la connaît comme philosophe dix-huitièmiste, on ignore souvent qu’elle est aussi la propriétaire de plus de 10% de la société Publicis (qui possède Saatchi et Saatchi, qui contrôle Metrobus, etc.), ce qui fait sans doute d’elle la philosophe la plus riche du monde : 1031e fortune mondiale et 18e fortune française, selon le classement de la revue Forbes. En fait, avec près d’un milliard et demie de fortune estimée, elle pourrait rembourser la dette publique d’Haïti et même celle de la ville de Levallois-Perret, qui est supérieure.

L’actionnaire principale de l’agence de publicité qui si je ne m’abuse a le budget des laits en poudre Nestlé qui se bat contre l’allaitement maternel, c’est bizarre, non ? Une féministe-de-gauche qui tire ses rentes de l’industrie de propagande sexiste la plus odieuse qui existe, la publicité, ça pose encore question. Et une milliardaire féministe qui s’engage pour interdire son emploi à une femme, c’est curieux aussi, non ?
J’aimais bien, Élisabeth Badinter, il y a très très longtemps.