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Jaunisse

Pendant l’interminable séquence de grève de la SNCF, l’an dernier, j’ai régulièrement haï les cheminots. Je comprenais leurs revendications, je les soutenais, même, puisque nous sommes tous dans le même bateau — enfin dans le même wagon —, et c’est donc aussi au bénéfice de l’usager qu’ils défendaient le modèle public des transports. J’en étais parfaitement conscient, à un niveau intellectuel. Mais en tant que passager, en tant que non-automobiliste dépendant de la bonne circulation ferroviaire, à la fois au titre de banlieusard et à celui de turbo-prof, j’ai surtout eu l’impression de me faire punir moi, car après tout, seuls ceux qui dépendent du train ont personnellement souffert de la grève. Bien entendu, les grévistes n’ont pas mille moyens pour rappeler à tous que leur travail est indispensable, mais je garderai le souvenir de mois terriblement pénibles. Jusqu’à me donner parfois l’envie de passer mon permis.
Les « gilets jaunes », je les comprends aussi : il n’est pas très plaisant de voir son budget (cessons de parler de pouvoir d’achat !) directement altéré par une taxe dont l’augmentation est certaine, mais dont la destination reste floue, surtout venant d’un gouvernement qui ne cesse de réduire son engagement écologiste.

Photo de Thomas Bresson (licence CC-BY-4.0)

Il est aussi assez gonflé de la part de l’État de « punir » aujourd’hui les pollueurs qu’on a hier fiscalement incités à acheter des véhicules diesel et qui se retrouvent, tels des drogués, à la merci de hausses de tarifs qu’ils ne peuvent plus refuser une fois devenus dépendants.
Au passage, si je ne suis pas automobiliste, je n’en suis pas moins concerné, car je me chauffe au fioul. Et puis je vois bien que dans la campagne où vivent mes parents, où les gens ne sont souvent pas bien riches, l’automobile n’est rien d’autre qu’une nécessité vitale : augmenter le prix du gazole ne va pas modifier les habitudes des gens qui vivent dans le monde rural, ne va pas les inciter à changer de voiture (pour qu’après trois ans on leur dise que finalement c’est l’essence qui pollue le plus ?), cela va juste avoir pour effet d’altérer immédiatement leurs conditions d’existence.

La colère des « gilets jaunes » est compréhensible, donc. Et pourtant, je dois dire que ces manifestants, hors toute polémique sur les débordements scabreux recensés ici ou là1, ne m’inspirent que de vilains sentiments, parce qu’ils défendent un modèle de civilisation construit autour de l’automobile et du pétrole, un modèle qui ruine le paysage et l’atmosphère, un modèle qui donne de la force aux dictateurs et qui sème des guerres pas si lointaines2, un modèle qui devra disparaître pour que nous vivions mieux.

Photo : Thomas Bresson (licence CC-BY-4.0)

S’ils manifestaient pour que leurs emplois soient plus proches de leur domicile, s’ils manifestaient pour que les services et les commerces de proximité ne disparaissent pas, s’ils manifestaient contre tout ce qui leur rend l’automobile vitale, je les soutiendrais sans faille. S’ils se battaient pour que l’on favorise le télétravail, s’ils se battaient contre les fermetures de petites gares, de bureaux de poste, d’écoles, de bistrots, de librairies3 ,… Mais non. Ils se battent pour que la taxe sur le diesel reste inférieure à la taxe sur le super sans plomb4. En fait, lorsqu’il a fallu se battre pour sauver un modèle bienveillant d’organisation économique (je dis cela au passé car j’ai peur que la messe soit dite), la mobilisation n’a pas été aussi massive. Je ne donnerai pas de leçons sur ce point, je ne suis pas non plus descendu dans la rue pour défendre ce en quoi je crois, mais la popularité effectivement importante des « gilets jaunes » montre bien où se situent les priorités communes5. Tout comme les actionnaires d’une société, qui ne sont ni amis ni d’accord, mais sont solidaires sur la seule question des bénéfices de l’entreprise, les « gilets jaunes » ont des profils politiques très divers, mais se rejoignent au départ sur un seul et unique point : le prix du gazole à la pompe. Cette revendication, dite en ces termes, me semble bien mesquine, sachant les enjeux locaux ou globaux qui sont à l’œuvre, mais je la comprends, bien entendu, de même que si on doublait du jour au lendemain le prix de mon carburant à moi, le café, je n’en serais pas ravi, alors même que ça serait peut-être justice et raison à tout point de vue.
Je ne pense cependant pas que je me mettrais à brûler du café pour faire connaître mon mécontentement, comme certains « gilets jaunes » brûlent expressément des carburants.

Dépenser du carburant pour se plaindre de son prix, ça me rappelle l’univers de Mad Max, où la pénurie ne pousse personne à l’économie.

Je comprends, donc, mais ce que je comprends mal (ou que je ne comprends que trop bien mais que j’ai du mal à accepter) c’est la veulerie de la récupération politique dont le mouvement « gilet jaune » fait l’objet. En dehors de La République en Marche, toute la classe politique française me donne l’impression de croire avoir gagné à la loterie : enfin elle a un prétexte à la Révolution, ou plutôt, enfin une occasion pour exciter la masse et espérer gagner des sièges de députés aux prochaines élections européennes. Venant de partis dépourvus de conscience écologique, des fascistes aux trotskistes en passant par la droite dure, la gauche comateuse et le centre mou, ce n’est guère surprenant. Que les Insoumis, dont je maintiens qu’ils portaient le meilleur programme sur l’écologie, tentent de récupérer le mouvement est autrement pathétique. Et ne parlons pas des louvoiements d’Europe-écologie-les-verts.
Au passage, je ne souscris pas du tout aux arguments de type « il faut taxer les grosses sociétés, pas les particuliers » et autres « les porte-conteneurs polluent plus que toutes les voitures »6, car s’il est certain qu’il y a trop d’avions et trop de bateaux, il est un peu facile de se faire croire que ce sont « les autres » : qui prend l’avion ? Qui consomme des vêtements jetables venus d’Asie ? Et si on ferme les ports du Havre ou de Marseille, combien de camions seront affrétés pour remplacer le trafic maritime ? Tout ça est lié.

Je comprends à la rigueur que l’on s’enthousiasme du fait que les « gilets jaunes » aillent contre le mouvement le plus naturellement imposé à chacun de nous par l’environnement politique et médiatique : la résignation. Mais si défendre une cause est bien, la qualité de la cause défendue n’est pas une question accessoire. Comme le dit l’adage des programmeurs : « garbage in, garbage out ». Si le prétexte à s’insurger est médiocre, ce qui en sortira ne le sera pas moins.

« Garbage in, garbage out », ça commence bien : le bully Cyril Hanouna, qui a à mon avis fait plus pour altérer les capacités cognitives de ses spectateurs que tous les perturbateurs endocriniens et tænias parasites du liquide céphalorachidien réunis (oh ça va, j’ai le droit d’être méchant, parois, moi aussi, non ?), se propose de devenir le « porte-parole » des « gilets jaunes ». C’est un peu la première fois qu’il s’engage sur un sujet politique, je crois.

S’affliger de la pauvreté du débat qui entoure ce mouvement spontané constitue-t-il, comme on ne cesse de me le dire, un mépris de classe de bobo parisien privilégié ? Peut-être, mais tant pis. En ce moment, je suis dans la lecture du Troupeau aveugle, de John Brunner. Un livre de 1972 que je n’avais jamais ouvert jusqu’ici et qui traite de l’écologie avec une prescience (contemporaine du célèbre rapport Meadows bien sûr), que l’on peut juger rétrospectivement extraordinaire : qualité de l’air, allergies, disparition des abeilles, des lombrics, mille et un détails nous ramènent à des débats actuels. Le livre parle de toutes ces choses, mais surtout, il raconte la lutte quasi-générale des populations pour maintenir le système qui les tue.
Je n’en ai lu que le premier tiers, je ne sais pas encore comment ça se termine.

  1. Je parle bien entendu des invectives racistes, sexistes, homophobes, violences contre les journalistes ou encore de l’épisode d’arrestation de migrants par des « gilets jaunes »,.. Difficile de dire que ces événements résument la pensée gilet jaune, mais il semble clair qu’ils ne la contredisent pas. []
  2. Quand les pays occidentaux soutiennent la dictature saoudienne, ils soutiennent non seulement un exportateur de pétrole mais aussi l’exportateur de l’Islam le plus régressiste, qui finance mosquées et imams. Quand aux guerres que nous menons au Moyen-orient, et qui sont liées au contrôle du pétrole et du gaz, elles forgent des djihadistes-boomerangs, nés ici, formés là-bas au meurtre, et prêts à revenir tuer ici. []
  3. À ce propos, lire On peut se passer d’auto dans le rural montrent la Suisse et l’Autriche, sur Reporterre.net. []
  4. La taxe sur le litre d’essence (0,828 euros) reste supérieure à celle sur le diesel (0,730 euros). Lire le résumé par Checknews/Libé.  []
  5. Je ne peux en tout cas pas m’empêcher de penser que les causes du ras-le-bol général actuel sont à chercher dans la politique que les électeurs ont plébiscité pendant des décennies. Ils ont élu Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron, et quoi qu’on pense de ces gens, leurs programmes ne constituent pas vraiment des trahisons, ils ont peu ou prou suivi les caps qu’ils s’étaient fixés et qui aboutissent à un abandon des campagnes, à un enrichissement des déjà-riches et à une érosion des services publics. []
  6. Affirmation devenue récemment populaire mais erronée, car s’appuyant sur des extrapolations faites en 2009, démenties par les faits, et ne portant que sur un type précis de pollution, cf. cet article. []

Humeur sombre et théorie de la relativité

Les gens comme Marsault dont je parlais ces jours-ci, Alain Soral, Éric Zemmour, Renaud Camus, mais aussi les Indigènes de la République, La Manif pour tous, Daech ou Donald Trump travaillent à un monde qui m’angoisse. Obsédés par la distinction, ils veulent (à quelques variations idéologiques et particularités locales près) que les blancs soient blancs, que les noirs soient noirs, et que les hommes prouvent leur virilité en imposant une place subalterne aux femmes. Toute personne un peu entre-deux (ou plus), métisse, androgyne, issue de plusieurs cultures, ou religions, qui ne peut pas ou ne veut pas se faire imposer une place binaire et définie, est leur ennemie, et comme ils sont — comme chaque personne sur Terre — eux aussi plusieurs choses à la fois, ils pourchassent le métissage en eux-mêmes, ils s’imposent une absurde pureté. Une telle manière de voir semble croître dans un monde plus  petit que jamais. Petit parce que nous sommes nombreux et qu’il ne grandit pas, mais petit surtout parce qu’il faut vingt heures au plus pour se rendre n’importe où sur la planète, parce qu’on s’informe et on communique bien au delà de ses frontières (mais pas sans frontières), on peut tout savoir de chaque mètre carré du monde, on a les mêmes marques de vêtements, les mêmes téléphones, on peut écouter la même musique, regarder les mêmes films, enfin on vit dans le même monde, non seulement on respire le même air, mais en plus, on le sait. Ce sont nos arrière-arrière-arrière-grands parents qui auraient un peu de peine à nous comprendre, pas les gens qui vivent à dix mille kilomètres.

La galaxie M83 contient environ 40 milliards d’étoles, elle est deux fois moins grosse que notre galaxie, la Voie Lactée. J’ai récemment lu une comparaison intéressante pour comprendre ce qu’étaient les millions et les milliards. Un million de secondes représente onze jours et demi. Un milliard de secondes représente trente-et-un ans et deux-cent-cinquante-et-un jours.

Au passage, beaucoup de gens cherchent leur « pureté » chez ces arrière-arrière-arrière grands parents, dans un monde qu’ils n’ont pas connu, où ils n’ont, en fait, aucune envie de se rendre vraiment à moins de pouvoir le faire comme les voyageurs temporels de science-fiction, c’est à dire à la carte, sans renoncer à tout ce qui leur a été donné. Les défenseurs de la théorie de la Terre plate et ceux qui doutent qu’on envoie des satellites ou des astronautes en orbite ne jettent pourtant ni leur téléphone mobile ni leur GPS, qui ne sauraient pourtant fonctionner si leur croyance était fondée. Les djihadistes rejettent tout ce qui est moderne ou étranger, sauf les armes à feu, les automobiles ou les moyens de communication grâce auxquels ils peuvent diffuser leur propagande. Ils ne se demandent pas non plus si l’inventeur ou le fabriquant de la fibre synthétique du niqab de leurs épouses est musulman. Ceux qui rêvent des valeurs de la France bucolique du XIXe siècle n’aimeraient ni l’ambiance coercitive du village, ni le pouvoir du curé, ni l’absence d’eau courante ou d’électricité, et renonceraient difficilement à l’hypermarché où ils font leurs courses chaque samedi comme au véhicule qu’ils utilisent pour s’y rendre.
Tous ces retours au passé, à la simplicité, à l’ordre, sont bien entendu illusoires (quoi que l’on fasse on ne peut se rendre que dans l’avenir) et ceux qui font la promotion plus ou moins violente de la régression le savent parfaitement. Ce qu’ils cherchent est ailleurs. Et on va me juger paranoïaque, mais ce que cherchent volontairement ou non les nationalistes, les masculinistes, les traditionalistes, les intégristes, c’est à rassembler des camps, à fédérer des factions, car il est plus facile de diriger des gens lorsqu’on leur donne des ennemis communs, car il est plus facile pour faire naître un groupe de lui trouver un péril à craindre collectivement que de lui inventer un projet positif. Créer des inimitiés a même de tout temps été pour les chefs le plus sûr moyen pour se garantir la fidélité et l’obéissance de ceux qu’ils dirigent. Mais pour le faire bien, on ne peut pas se contenter d’exciter les gens avec des guerres à venir, il faut provoquer effectivement la guerre.

Les œuvres du chat, qui se rend vite compte qu’un oiseau ou une souris sont moins digestes que la pâtée qui lui est fournie par ses humains.

J’ai peur que beaucoup de gens, bien au delà du petit nombre des cyniques qui y œuvrent sciemment, préparent inconsciemment la guerre, parce qu’ils savent confusément que notre futur est sombre : le pétrole et l’uranium dont notre civilisation d’énergie ne peut se passer, le coltan et les terres rares indispensables aux équipements numériques, l’eau non souillée, la biodiversité et les terres cultivables nécessaires à notre alimentation, tout ces biens sont en quantités finies, en voie de raréfaction et leurs valeurs financières sont appelées à augmenter, leur contrôle est un enjeu géopolitique stratégique de plus en plus critique. Et comme toujours dans ce genre de cas, la solution est la guerre, et pour qu’une guerre se fasse, il faut avoir des ennemis, et si on veut attaquer en se donnant le beau rôle, il faut affirmer que c’est celui que l’on désigne comme ennemi qui nous veut du mal, ou trouver quelque autre raison supérieure qui permette de se sentir moralement légitime à attaquer le premier. L’autodéfense préventive. C’est le principe de beaucoup de blockbusters où l’on sait que le « méchant » est méchant parce que le « gentil » s’autorise à lui taper dessus. C’est le principe de la politique extérieure étasunienne depuis un certain temps, mais ils ne sont pas les seuls — ils en ont juste, en ce moment, plus les moyens que les autres.
À quatre-vingt dix sept ans, Claude Lévi-Strauss résumait la chose d’une manière puissante :

« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué ».

(Claude Lévi-Strauss, en 2005)

Malgré ces sombres pensées du jour, je suis d’un naturel assez gai parce qu’il m’en faut vraiment très peu pour être heureux, comme dit la chanson : de l’amitié, de l’amour, des choses intéressantes à apprendre ou à faire, et un petit verre de rouge de temps en temps. Je me méfie de la peur qui rend bête et de la bêtise qui rend mauvais, mais je sais que si la veulerie est partout, le courage aussi, et je crois (je crois car je suis à peu près incapable de les éprouver moi-même) que la haine, la soif de dominer, ne sont jamais qu’une manière de se défendre de la peur d’être abandonné ou d’être sans substance.

Il y a deux semaines, j’ai été invité par le festival d’Astronomie de Fleurance pour parler de l’histoire du cinéma, j’étais un des invités hors-sujet conviés pour détendre un peu le public après au terme d’un marathon de conférences de douze heures.
Je suis resté sur place deux journées entière ensuite, et je n’y ai rien fait d’autre que d’assister à des conférences d’astrophysiciens, à des débats entre astrophysiciens, et même à un cours de mathématiques par Roland Lehoucq, qui calculait les poussées à faire et les directions à ajuster pour passer d’une orbite à une autre en dépensant le moins de carburant possible.
Malgré la canicule, physiquement éprouvante, ces deux jours ont été une bouffée d’air frais. Quand on réfléchit à l’échelle cosmique, en milliard d’années, en milliards d’années-lumières, en centaines de milliards de galaxies dont les plus petites sont formées de dizaine de milliards de soleils, quand on essaie de comprendre les trous noirs ou encore l’énergie sombre, quand on comprend à quoi sert d’envoyer une sonde vers le Soleil ou de créer des machines géantes pour détecter des ondes gravitaionnelles ou des particules, on est bien forcé d’admettre que la plupart des éléments de l’actualité politique qui nous occupent l’esprit quotidiennement sont bien mesquins. À l’échelle cosmique, on se fiche au fond un peu de connaître le montant de la facture de la piscine du Fort de Brégançon.

Il paraît que ce point rosâtre est la planète Mars, peuplée d’une forme de vie techno-poétique : des robots à roulette qui errent en attendant d’être bloqués par un rocher ou par un dysfonctionnement fatal de leurs panneaux solaires.

Sur les deux-cent quarante milliards de planètes que l’on estime exister dans notre galaxie (qui n’est qu’une parmi des centaines de milliards d’autres galaxies), nous n’avons de preuve d’existence d’une forme de vie que sur un seul et unique modeste caillou, le nôtre, notre Terre. Et les distances sont à ce point considérables que nous savons que si d’aventure un message émis par une forme de vie extraterrestre intelligente nous parvenait, ceux qui l’ont émis auront sans doute disparu depuis des centaines de milliers d’années à l’instant où nous accuserons réception : nous sommes tout seuls dans le noir, tout seuls et fragiles, et le tour que prend notre évolution rend improbable que nous ayons le temps (et sans doute est-ce pour le mieux) de diffuser un jour notre présence au delà du système solaire.
Ici, donc, nous avons de la vie, de l’intelligence, une capacité à s’émerveiller de la beauté et une capacité à en produire (ça va avec), c’est tout ça qu’il convient de sauver. Peut-être que notre planète est l’unique endroit de l’univers où existent des oiseaux, des insectes, des poissons, la poésie et la musique. Et peut-être aussi que nous sommes la seule planète où des pignoufs nationalistes se perdent en Méditerranée pour essayer de naufrager des gens qui fuient la guerre, ou font des selfies dans les Alpes dont ils ont décidé de défendre les frontières immatérielles contre quelques malheureux pieds-nus dans la neige. Quelle pathétique petitesse, quelle perte de temps, d’énergie.

L’histoire est fausse : les cyclistes sont morts au Tadjikistan, à des milliers de kilomètres de la zone contrôlée par l’État islamique et ils ignoraient courir des risques. Rien ne prouve que leur randonnée ait eu pour but de prouver la bonté humaine, mais ils se félicitaient effectivement du chaleureux accueil dont ils bénéficiaient partout. L’histoire est fausse alors on retiendra surtout un fait : il existe des gens (comme l’auteur de ce tweet mais aussi nombre de ses amis) capables de se réjouir d’un meurtre perpétré par Daech. Cela fait de ces gens des alliés objectifs de Daech, rien d’autre.

Que l’on croie qu’il existe un sens supérieur à notre existence ou que l’on considère que c’est à nous d’inventer ce sens, comment peut-on être aussi minable ? Ne sommes-nous pas suffisamment minuscules et perdus comme ça ?

Think cosmically, act globally.

Toujours plus d’écrans pour rien

Cette semaine, il va faire très froid et cela va poser un problème d’alimentation électrique :

EDF et sa filiale RTE recommandent aux français d’avoir une consommation électrique responsable : débrancher les appareils en veille, éviter de faire tourner son lave-linge, sa machine à laver la vaisselle ou son four à certaines heures, etc.
Par ailleurs, la tension de l’électricité risque d’être baissée de 5% et certaines entreprises particulièrement énergivores (et volontaires) pourraient être fermées (et dédommagées, si j’ai tout bien compris). Je n’ai rien à redire à ces mesures exceptionnelles et cet appel à une consommation raisonnée : la production d’électricité n’est pas infinie, la priorité doit être donnée à ses usages les plus vitaux, à commencer par le chauffage.
Mais tout à l’heure en passant gare Saint-Lazare, j’ai vu ça :

Je ne sais plus combien il y a de panneaux « Numériflash » dans la gare Saint-Lazare, il faudra un jour que je recompte, mais je sais qu’ils sont plusieurs dizaines. Ces quatre-là diffusent la même publicité en même temps — une publicité au message utile puisqu’il vante les restos du cœur, mais ce n’est pas la seule campagne qui y est montrée.
Certains estiment que la consommation de chaque panneau (et de l’ordinateur qui va avec) équivaut à celle de trois foyers français, hors chauffage. Ce n’est pas moi qui pourrais confirmer ou infirmer cet ordre de grandeur, d’autant que je ne comprends pas bien les unités en énergie, mais il est certain que cette consommation est considérable si on la rapporte au service rendu : afficher des publicités1.
« Ça paye une partie du ticket de métro », pensent savoir certains. Pourtant, entre le moment de l’installation de ces panneaux et aujourd’hui, le carnet de tickets de métro est passé de 11,60 euros à 14,50 euros, soit 25% d’augmentation en seulement six ans, tandis que l’inflation n’a, elle, progressé que de 7,2%.

Ce panneau ne sait pas quoi afficher, alors il se contente de faire de la publicité pour la société à laquelle il appartient, Média Transports.

Ces deux écrans, situés dans un couloir du métro Saint-Lazare, m’intéressent. En apparence, ils sont utiles, puisqu’ils donnent les horaires des bus en temps réel. Mais ils se trouvent dans un couloir circulaire du métro qui est avant tout un lieu de circulation et non de station. Si on les voit face à soi, c’est que l’on vient juste d’entrer dans le métro, et donc que l’on ne s’apprête pas à prendre le bus. Je ne pense pas avoir déjà vu quelqu’un consulter ces horaires. Ces deux panneaux consomment sans doute moins d’énergie que les panneaux publicitaires Numériflash, qui sont bien plus grands, mais, du fait de leur emplacement, sont sans doute encore moins utiles.

En quittant le quai de la ligne 13, j’ai pris un couloir qui n’est emprunté (et assez peu) qu’au moment où les passagers quittent une rame. Ce n’est pas un endroit où l’on traîne. Il en existe beaucoup dans la station, et dans bien d’autres stations, évidemment. Et dans chacun de ces couloirs, un panneau Numériflash s’excite solitairement à diffuser la bande-annonce du dernier Vin Diesel. Quatre-vingt-quinze fois sur cent, il n’a pas de public.

Combien d’écrans d’information comme celui-ci sont allumés jour et nuit pour nous informer qu’ils ne sont hors-service ?

Mon écran préféré. Enfermé dans la gare de ma ville (avec quatre ou cinq copains), il affiche jour et nuit (vérifié) un même message disant que si on veut être informé, il faut qu’on utilise son smartphone. Il est là pour nous informer de l’endroit où on pourra s’informer.

Il y a, certes, une poésie à tous ces écrans (et autres dispositifs, tels les portillons d’accès qui eux aussi clignotent jour et nuit) dont le but semble n’être que d’éclairer les usagers des transports et de constituer, par l’image et par le mouvement, une présence rassurante, qui donne l’impression que tout fonctionne. Mais si les centrales sont à bout de souffle, ne faudrait-il pas envisager des les éteindre, de temps en temps ?

Quelques anciens articles sur le sujet : Des écrans pour ne rien dire ; La peur du noir ; Publicité animée ; La nouvelle gare Saint-Lazare ; Good Cop21 Bad Cop21.

  1. Une enquête réalisée par BuzzFeed conclut que couper tous les écrans publicitaires de ce genre ne suffirait pas à régler le problème des heures de pointe, mais à l’heure où on conseille aux gens de baisser leur thermostat d’un degré ou de débrancher leurs appareils en veille, le symbole n’en reste pas moins étrange.  []

Good Cop21 Bad Cop21

L’ours polaire lêve la tête, dans une attitude sans doute conquérante, mais un niveau rouge le recouvre lentemet puis le submerge, accompagné d’indications de température : 1,5°, 1,6°, 1,7°, 1,8°, etc.

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Le message final est : « Agissons ensemble contre le réchauffement climatique ».

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L’annonceur est le World Wide Fund for nature, une ONG richissime qui cherche principalement à assurer la survie d’un groupe très select d’animaux sauvages, mais néanmoins nobles : dauphin, baleine, éléphant, tigre, rhinocéros, tortues, gorilles,…

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Ce sont les animaux que n’importe quel enfant reconnaît, mais souvent aussi, les animaux que l’on chasse. Les philantropes attachés au WWF sont souvent des têtes couronnées, qui sont justement aussi des grands amateurs de chasse, comme le roi Juan Carlos d’Espagne, président d’honneur du WWF en Espagne, ou le prince Charles, qui dirige l’aile britannique de la fondation.

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J’espère que le message envoyé par cette fondation n’est pas que les puissants de ce monde ont droit de vie (lorsqu’ils financent leur préservation) ou de mort (lorsqu’ils les chassent ou suppriment leur habitat) sur les espèces sauvages de notre planète. Enfin de leur planète, pas de la nôtre, cessons de nous mentir1.

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Sur le même panneau « Numériflash », l’opérateur téléphonique Orange nous félicite de prendre le train, réputé moins gourmand en énergies fossiles que l’automobile, mais nous rappelle que nos ordinateurs consomment de l’énergie, et que chacun de nos e-mails fait empirer le phénomène du réchauffement climatique.

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L’opération proposée par Orange est d’encourager les internautes à supprimer leurs e-mails inutles. On estime en effet que le stockage d’1Go d’e-mails pendant un an représente une consommation de 32kWH. Ce que ne dit pas cette publicité, c’est que chaque panneau Numériflash consomme environ 1000 watt.

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Je ne sais pas s’ils sont éteints aux heures de fermeture de la gare, mais ces panneaux sont en tout cas animés de 4:00 à 1:00, soit vingt-et-une heures par jour. Pour une campagne de deux semaines affichée sur quarante panneaux, si je ne me trompe pas dans mes calculs, nous avons donc 23x40x2, soit 1840kWh.
Une publicité contre le gaspillage qui gaspille de l’énergie : belle démonstration !

  1. Et bientôt, c’est même le reste de l’univers qui pourra avoir des propriétaires, cf. l’article Le jour où l’espace a cessé d’être un bien commun, sur le blog de Lionel Maurel. []